Lettre du père Rifan
à Dom Gérard
Ne faites pas d’accords avec ceux qui ne veulent pas le bien de l’Église !
(3 juillet 1988)
Après les sacres de 1988, avant de repartir pour le Brésil, Mgr de Castro Mayer et le père Rifan étaient passés au Barroux dans l’espoir de rencontrer Dom Gérard pour l’encourager à ne pas faire d’accords séparés avec Rome. N’ayant pas réussi à avoir un entretien avec le prieur du Barroux, le père Rifan lui avait laissé la lettre qu’on va lire.
Tout ce qui est dit dans cette page ne peut-il pas être retourné aujourd’hui contre son auteur ? Les similitudes sont frappantes. « Qui se existimat stare videat ne cadat – Que celui qui se flatte d’être debout prenne garde de tomber » (1 Co 10, 12).
Le français n’étant pas la langue de l’auteur, on excusera volontiers les quelques incorrections de style. Les passages soulignés l’ont été par nous.
Le Sel de la terre.
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Le Barroux, le 3 juillet 1988
Cher Dom Gérard Calvet,
Laudetur Jesus Christus !
L’AMITIÉ sincère qui nous unit, à vous et aux monastères du Barroux et du Brésil, me permet de vous dire ici, un peu, les sentiments de mon cœur sacerdotal.
Je crois que seul l’amour de Notre‑Seigneur, de la sainte Église et des âmes nous anime.
J’ai eu connaissance de la visite des envoyés de Rome à notre cher monastère du Barroux [1]. Certainement ils vont proposer des accords.
L’étude détaillée du cas de Mgr Lefebvre me permet de constater le véritable piège dans lequel ils cherchent à nous faire tomber. Ils ne sont pas sincères. Ils l’ont démontré : juste après la signature du protocole, ils demandaient déjà plus : que nous reconnaissions les erreurs que nous avons commises (doctrinales) : après, la célébration de la nouvelle messe à Saint‑Nicolas, etc…
Voyons ce qui est arrivé avec Dom Augustin ! Il a commencé juste en se séparant de nous. Maintenant il est déjà en train de donner la communion dans la main ! Le chemin est glissant. Ils ont commencé en voulant la légalité. Après, ils ont dû recevoir l’évêque pour célébrer la messe au monastère. Ils ont terminé avec la communion dans la main.
Notre‑Seigneur nous demande d’unir la simplicité de la colombe à l’adresse du serpent.
Cher Dom Gérard, l’affection que nous avons pour le monastère nous pousse à vous demander de ne pas faire ces accords avec ceux qui ne veulent pas le bien de l’Église.
Le cardinal Gagnon a déclaré (dans nos journaux brésiliens) que la tactique du Vatican maintenant sera de bien traiter les traditionalistes afin de les séparer de Mgr Lefebvre. Diviser pour vaincre.
C’est clair : si nous restons tous unis, les ennemis auront peur et reculeront. Vis unita fit fortior. S’il y avait un accord de la part de quelques-uns de nous, ce sera l’affaiblissement général de la Tradition. Le meilleur service que nous pouvons rendre à la sainte Église, est de résister ensemble.
C’est au nom de cette union que nous avons publié dans notre Bulletin Heri et hodie votre sermon « Cinq raisons pour un sacre épiscopal », où vous incitez à avoir confiance en Mgr Lefebvre [2]. Comme votre article a aidé à rassurer les consciences !
De plus nous devons considérer la situation de toute l’Église et non vouloir résoudre seulement notre cas particulier. Ce serait une trahison à la cause pour laquelle nous combattons ensemble depuis déjà tant de temps.
D’autant plus qu’ils confessent leur tactique insidieuse ! Ce serait le comble de l’ingénuité de croire en ce piège.
En plus, tous savent que Dieu vous réserve un papier [rôle] providentiel dans l’Église d’aujourd’hui. Tous connaissent ce que Dieu fait par votre intermédiaire et par votre influence.
Cher Dom Gérard, c’est la Chrétienté de demain qui implore votre fermeté. Aidez-nous, par votre exemple, à rester ferme.
Si le monastère du Barroux fait un tel accord, cher Dom Gérard, avez-vous déjà pensé aux troubles que cela créera dans les milieux traditionalistes ? Et aux divisions qui se produiront dans le monastère ? Au Brésil, la répercussion sera catastrophique. Le monastère de Santa Cruz pourra aller jusqu’à disparaître. Les fidèles de Campos n’y iront plus. Nos prêtres ne donneront plus d’appui. Les vocations disparaîtront, et ceux qui sont là, peut-être, sortiront tous. Ce sera une disgrâce ! Et, après tout l’appui donné par les prêtres de Campos, tous les efforts faits par le père Possidente pour les vocations du monastère, parcourant avec les moines tout le diocèse, une trahison comme celle-ci serait une déception pour tout le diocèse de Campos et pour tout le Brésil.
J’ai reçu beaucoup de correspondance du père L.-M. de Blignières accompagnant sa régression. La revue 30 Giorni publie un article sur sa nouvelle position montrant comment les traditionalistes peuvent se « convertir » au progressisme. Je ne sais pourquoi il dépense autant d’énergie pour défendre la liberté religieuse du Concile, faisant une étude traditionnelle du texte, si la propre Rome l’interprète dans le sens d’« Assise » ? ! Par les fruits se connaît l’arbre : l’arbre bon ne peut pas donner de mauvais fruits. « Assise » est le fruit de Dignitatis humanæ. L’œcuménisme actuel, l’indifférentisme religieux des États, patronnés par le Vatican, la laïcisation de la société sont les fruits de Dignitatis humanæ. Et le propre cardinal Ratzinger confesse (dans une interview à « Jésus ») que Dignitatis humanæ est l’anti-syllabus !
Et on ne peut pas argumenter par l’orthodoxie affirmant que, dans d’autres lieux, se dit la vérité. Il est nécessaire de savoir reconnaître que nous avons affaire à des modernistes et à un concile moderniste ! Saint Pie X l’a déjà démasqué dans Pascendi, quand il dit : si nous lisons une de leurs pages nous avons la parfaite doctrine traditionnelle, mais quand nous tournons la page nous rencontrons l’hérésie. Il est bon de se rappeler le principe que la pire monnaie fausse est celle qui paraît comme la vraie. Et elle est d’autant plus dangereuse qu’elle y ressemble.
Cher Dom Gérard, je vous demande pardon d’écrire tout cela, mais c’est notre amitié sincère et notre affection pour votre monastère qui nous a poussé à écrire tout ce qui fut écrit. L’heure est grave. Nous restons unis dans la prière et dans l’identité de doctrine. Que votre enthousiasme pour la cause de l’Église continue, nous animant toujours.
Que Notre-Dame de la Sainte‑Espérance nous garde unis dans le même idéal.
Vôtre,
En Jésus et Marie,
P. Fernando Arêas Rifan.
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Aujourd’hui, à peine sacré, c’est au Barroux, à Chémeré-le-Roi et à la Fraternité Saint-Pierre que Mgr Rifan a réservé ses visites en France.
« J’ai donc passé une quinzaine de jours à Rome [pour suivre un cours organisé pour les nouveaux évêques…], et je termine ce voyage par quelques visites, au Barroux, à Chémeré-le-Roi... un peu pour les remercier des attentions qu’ils ont eues à l’occasion de mon sacre : lettres du Barroux, présence du père de Blignières. A d’autres groupes comme la Fraternité Saint-Pierre aussi, pour maintenir l’union et l’amitié. » (Entretien à Présent, 19 octobre 2002.)
Au Barroux, devant les moines rassemblés au chapitre, après avoir rappelé les années de séparation depuis les sacres de 1988, Mgr Rifan a demandé pardon à Dom Gérard. Il n’aura pas fallu longtemps au nouvel évêque pour adopter la ligne de repentance dont Jean-Paul II donne un continuel et lamentable exemple.
La chronique de la lettre aux amis du Barroux, rédigée par le père Basile, rapporte cette visite et présente ainsi Mgr Rifan : « C’est, depuis 1968 [3], le premier évêque ordonné à la fois en communion avec le pape et selon l’ancien pontifical pour le service de l’ancienne forme du rite romain [4]. » Passons sur la formule doctement conciliante qui transforme la fidélité à la messe catholique de toujours en « service de l’ancienne forme du rite romain », pour ne souligner que le merveilleux « à la fois », digne de la solution « élastique » du même père Basile, grâce à laquelle – nos lecteurs s’en souviennent [5] – il est parvenu à harmoniser la doctrine conciliaire sur la liberté religieuse avec l’enseignement catholique traditionnel : il suffit de reconnaître que la doctrine traditionnelle est susceptible d’une certaine élasticité et s’est, de fait, élastifiée. Le père Rifan s’est-il donc élastifié lui aussi pour avoir pu être sacré en communion avec les autorités qui ont excommunié Mgr Lefebvre et Mgr de Castro Mayer et prêchent l’esprit d’Assise ?
A la Font de Pertus, l’abbaye voisine des moniales, Mgr Rifan a joué un morceau d’accordéon : « Nous apprécions la franche cordialité de l’évêque brésilien, qui nous quitte en nous jouant à l’accordéon : Sur le pont d’Avignon… [6] », raconte la chronique du monastère (Lettre nº 60 du 10 novembre 2002).
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[1] — Le lundi 20 juin au soir, le cardinal Mayer (futur président de la Commission Ecclesia Dei) accompagné de Mgr Perl s’était rendu au Barroux « dans le but de nous proposer de la part du Saint-Siège le protocole d’accord signé le 5 mai et dénoncé dans la nuit du 5 au 6 mai. Le lendemain, nous avons réuni une dizaine de pères autour du cardinal afin d’étudier la proposition du pape, ce qui donna lieu matin et soir à deux séances de discussion serrée, où rien ne fut laissé au hasard. L’adaptation du protocole qui nous était présentée établissait la somme de nos requêtes soumises au Saint-Siège depuis 1983. Ce que nous demandions depuis le début (messe de saint Pie V, catéchisme, sacrements, le tout conforme au rite de la Tradition séculaire de l’Église) nous était octroyé, sans contrepartie doctrinale, sans concession, sans reniement. Le Saint-Père nous offrait donc d’être intégrés dans la Confédération bénédictine, tels que nous sommes. » (Déclaration de Dom Gérard publiée dans Présent du 18 août 1988). (NDLR.)
[2] — Ce sermon, donné par Dom Gérard le 8e dimanche après la Pentecôte 1987, suite à l’annonce le 29 juin, à Écône, d’un éventuel sacre, développait en cinq points les raisons de faire confiance à Mgr Lefebvre. Dom Gérard revint sur sa position l’année suivante. (NDLR.)
[3] — La constitution approuvant le nouveau rite d’ordination date du 18 juin 1968. (NDLR.)
[4] — Les amis du monastère nº 104 du 27 octobre 2002.
[5] — Voir Le Sel de la terre 30, p. 204-205, la recension de la volumineuse thèse du père Basile sur La Liberté religieuse et la Tradition catholique.
[6] — Faut-il y voir un symbole prémonitoire ? Ce pont est impraticable, car il s’arrête au milieu du Rhône. C’est donc au mieux une impasse, au pire la noyade…
La chronique de la lettre nº 104 de l’abbaye du Barroux n’en parle pas (par peur du ridicule ?), mais l’évêque accordéoniste a aussi joué une aubade aux moines. Il pensait même exécuter un petit morceau chez le nouvel archevêque d’Avignon, Mgr Jean-Pierre Cattenoz, avec qui il était à Rome pour suivre les conférences organisées pour les nouveaux évêques. Peut-être allons-nous bientôt apprendre qu’il avait emporté son instrument à Rome pour égayer la session des cent vingt évêques ? C’était l’occasion, en effet, d’une magnifique ronde entraînée par les cardinaux Kasper et Ratzinger, moyennant un petit changement dans les paroles de la chanson : « Sur la via della Conciliazione, on y danse, on y danse… on y danse tous en rond ! »

