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Le père Emmanuel

est-il thomiste ?

 

 

 

par le frère Pierre-Marie O.P.

 

 

 

On entend parfois dire que le père Emmanuel n’était pas thomiste, mais plutôt augustinien. Qu’en est-il exactement ?

Pour répondre à cette question, nous allons procéder selon la méthode de saint Thomas d’Aquin lui-même, commençant par énoncer les diffi­cultés que l’on peut faire à notre thèse ; puis nous donnerons un « argument d’autorité » avant d’exposer la réponse à la question ; enfin nous verrons la solu­tion des difficultés, ce qui nous permettra de préciser quelques points.

 

Il semble que le père Emmanuel n’était pas thomiste :

 

1. Le père Bernard Maréchaux, qui a bien connu le père Emmanuel et qui fut son successeur à Mesnil-Saint-Loup, écrit dans sa biographie du père : « Tout ceux qui ont connu le père Emmanuel savent qu’il n’était pas thomiste, mais plutôt augustinien de l’école de Noris, ce savant cardinal dont l’orthodoxie fut établie et vengée par Benoît XIV [1]. »

 

2. Par ailleurs le père Emmanuel lui-même, interrogé par un novice à Solesmes, pour savoir s’il était thomiste, répondit : « Non, je ne suis pas tho­miste. »

Peu après, questionné par Dom Guéranger lui-même, il déclara : « Je vous prie de croire que, tout en ayant en grande estime l’école thomiste, je ne suis pas thomiste [2]. »

 

3. Le père Emmanuel tient que les petits enfants morts sans baptême souffrent des peines et sont malheureux. Or il sait que saint Thomas d’Aquin n’est pas de cette opinion : « Nous n’ignorons pas l’objection que l’on pourrait tirer contre nous de la doctrine de saint Thomas [3]. » Mais il pense que saint Thomas s’est trompé sur ce sujet : « Et puis, il faut remarquer, et ceci est capital dans la ques­tion, il faut remarquer que saint Thomas a écrit avant la définition de l’Église sur l’état des enfants morts sans baptême. On sait bien qu’il a écrit aussi sur la conception de la sainte Vierge, également avant la définition [4]. »

 

 

Le père Emmanuel

était thomiste

 

En sens inverse, nous avons le témoignage de Mgr Lefebvre :

« Le père Emmanuel et le père Calmel sont deux auteurs que je recommande beaucoup. Ils sont profondément thomistes et ils ont mené dans l’Église, chacun à leur époque, le même combat que le nôtre [5]. »

Mgr Lefebvre aimait citer ou commenter le père Emmanuel. Il prêcha en parti­culier plusieurs retraites dans lesquelles il lut de longs extraits des articles du père Emmanuel sur « le bon Dieu [6] » ; de même il s’inspirait du Traité du minis­tère ecclésiastique [7] quand il parlait à des prêtres.

 

La formation du père Emmanuel

 

Pour comprendre la position du père Emmanuel vis-à-vis de saint Thomas d’Aquin, il est utile de savoir quelle fut sa formation.

Le père Emmanuel fit ses études ecclésiastiques de 1843 à 1848, avant que le renouveau thomiste ne gagnât la France [8].

Une anecdote, rapportée par le biographe du père Emmanuel à la fin de son livre, nous montre son peu d’intérêt pour les études philosophiques (non tho­mistes) qu’il fit :

 

Au chapitre III de cette biographie nous citons une lettre du père Emmanuel, alors jeune séminariste, à un camarade : « L’an passé, lui dit-il, je te contais comme la philosophie m’ennuyait, son règne est passé. La théologie n’est pas du même genre, et décidément il faut travailler. »

Une explication nous a été demandée sur cette phrase par un vénéré supérieur de grand séminaire. Elle pourrait donner à entendre que le futur père Emmanuel traitait avec dédain les études philosophiques ; or, il y attachait toute l’importance qu’elles méritent.

La phrase, dirons-nous la boutade ? s’adressait non pas à la philosophie en elle-même, mais à l’auteur usité à cette époque, et qui, malgré son nom vénérable, ne pouvait pas intéresser un esprit aussi pénétrant que celui de notre jeune séminariste ; disons qu’il a été universellement abandonné [9].

Un cours de philosophie selon saint Thomas n’eût pas ennuyé notre aspirant à la science sacrée ; il y aurait trouvé un goût merveilleux [10].

 

Il étudia donc la philosophie avec des manuels qui ne le satisfirent pas.

Quant à la théologie, voici comment le biographe du père Emmanuel nous décrit ses études, montrant en particulier le rôle qu’y joua la liturgie :

 

Nous ne pouvons soupçonner [ces études] que par quelques mots échappés au père Emmanuel dans l’intimité. La liturgie y avait une grande part : le futur bénédic­tin se délectait dans les œuvres du cardinal Bona, et surtout de son traité si docte, éclatant de fraîche poésie, qui est intitulé De divina psalmodia. Il étudiait aussi les Pères, surtout saint Augustin. Un jour quelqu’un avait lâché devant lui ce mot mal­heureux, quasi blasphématoire : Saint Augustin est janséniste. Le jeune séminariste en fut blessé comme d’un trait envenimé. Il voulut avoir le cœur net de cette imputa­tion. Il prit saint Augustin, le lut, s’en imprégna ; il lut également plusieurs de ses commentateurs les plus autorisés, notamment le cardinal Noris, dont Benoît XIV prit la défense dans un bref célèbre ; il s’assimila aussi le traité très estimé de la grâce de Leclerc de Beauberon [11]. Alors la lumière se fit : avec son intelligence pénétrante, il saisit la distinction essentielle qui sépare saint Augustin et Jansénius ; et en son temps il recueillit avec amour les belles doctrines augustiniennes de la grâce, dont s’abreuvent, au dire de saint Prosper, les doux et les humbles, mites humilesque bi­bunt. Il y fut toute sa vie très fidèle ; il y voyait, avec la Tradition de l’Église, le plus énergique stimulant de la prière et le plus sûr appui de l’humilité [12].

 

Un peu plus loin, son biographe nous confirme que c’est à propos de la question de la grâce qu’il commença vraiment ces recherches, et il les fit naturel­lement chez saint Augustin, le Docteur de la grâce.

 

Il avait beaucoup souffert au grand séminaire, au sujet des redoutables questions de la grâce. Nous disons redoutables ; elles le sont pour ceux qui ne savent pas ou qui savent mal. Mais pour ceux qui sont arrivés par l’humilité du cœur à la science vraie de la grâce, et on n’y arrive pas autrement, elles contiennent une onction très douce, et établissent l’âme dans un profond repos. Le père Emmanuel avait l’âme droite, il chercha toujours la vérité ; il souffrit en la cherchant, parce qu’il manqua de guide pour la trouver ; mais enfin il la trouva, et en elle il trouva la paix.

Il trouva la vérité dans la Tradition de l’Église. Or l’Église, depuis les conciles de Carthage et d’Orange jusqu’au concile de Trente, a toujours considéré saint Augustin comme le Docteur de la grâce ; saint Grégoire le Grand, saint Bernard, saint Thomas d’Aquin et saint Bonaventure, vont puiser l’un après l’autre, dans les écrits de saint Augustin, la doctrine de la grâce. « Les fleuves de ses écrits, a dit saint Prosper, ont coulé par tout le monde, et les doux et humbles s’y désaltèrent [13]. »

 

Sa fidélité à saint Augustin

 

Le père Emmanuel, ayant découvert la belle doctrine de la grâce chez saint Augustin, y fut toujours fidèle. « Il étudia aussi à fond saint Augustin qu’il lira deux fois en entier durant sa vie [14]. » On le voit souvent s’y référer dans ses écrits.

 

Saint Augustin avait eu, qu’on me passe cette expression, les premières amours du jeune séminariste qui devint le père Emmanuel ; celui-ci lui demeura constam­ment fidèle, il lui garda toujours dans son cœur une place de choix. Il admirait tout du Docteur de la grâce, mais principalement le parti merveilleux qu’il sait tirer des rits et des prières de l’Église pour confondre l’hérésie pélagienne. Chacun sait, en ef­fet, que saint Augustin démontrait l’existence du péché originel et l’efficacité ré­demptrice du baptême par les rits et exorcismes qu’emploie l’Église dans la collation de ce sacrement ; qu’il démontrait la nécessité de la grâce par les prières destinées à en implorer le bienfait, et qui vont à en établir la toute-puissance sur les cœurs [15].

 

Le père Emmanuel manifeste à Dom Maréchaux son désir de faire connaître saint Augustin dans le Bulletin :

 

Si vous le voulez, nous ferons dans le Bulletin quelque chose pour saint Augustin, sur sa doctrine, son influence dans le passé, et la nécessité de revenir à lui dans le présent. Léon XIII, dans une encyclique, a dit qu’il fallait revenir à saint Augustin et à saint Thomas : j’ai noté cela ; ce serait notre point d’appui, et la raison d’être de notre travail [16].

 

Et de fait, on trouve assez souvent dans le Bulletin des éloges de saint Augustin. Dans son commentaire de l’encyclique Æterni Patris, le père Emmanuel relève avec satisfaction que le pape Léon XIII a déclaré que, parmi les écrivains du commencement de l’Église, la palme appartient à saint Augustin. Et il explique qu’il avait besoin d’être quelque peu vengé, au moins dans l’esprit de plusieurs :

 

Car, depuis quelque temps, certains auteurs se sont évertués à reprendre saint Augustin, affirmant que l’ardeur qu’il mit à défendre la vérité l’emporta quelquefois trop loin, qu’il a dépassé le but, et, sans le vouloir, favorisé des erreurs qui ont surgi après lui. Ces choses-là se lisent volontiers dans nombre de cours d’histoire ecclésias­tique, dans des livres grands et petits, etc. Mais n’en parlons pas ; l’encyclique n’en dit mot.

Q. — Mais que dit-elle de saint Augustin ?

R. — Voici les propres termes du Saint-Père : « Mais la palme semble apparte­nir entre tous à saint Augustin, ce puissant génie qui, pénétré à fond de toutes les sciences divines et humaines, armé d’une foi souveraine, d’une doctrine non moins grande, combattit très vaillamment toutes les erreurs de son temps… »

Q. — Un pareil éloge est magnifique !

R. — Il n’est que l’écho de tous les siècles chrétiens, qui ont toujours professé pour saint Augustin une admiration sans réserve. Si, dans les temps de confusion où nous sommes, certains esprits quelque peu abusés ont bien osé formuler sur saint Augustin leurs appréciations pitoyables, ils trouveront dans la parole du Saint-Père le remède dont ils ont besoin [17].

 

Voici quelques autres exemples tirés du Bulletin, où le père Emmanuel se ré­fère à saint Augustin :

 

Il y a d’inestimables trésors de doctrine et de piété à recueillir dans saint Augustin : et, faut-il le dire, cette mine précieuse est bien peu exploitée.

Sait-on, par exemple que le grand docteur a excellemment parlé de la sainte Famille, et qu’il a relevé les mérites de saint Joseph jusqu’à un point où n’ont osé s’avancer les plus ardents panégyristes du glorieux patriarche ? En mettant au jour ces belles considérations, nous croyons que beaucoup d’âmes pieuses en seront émerveillées comme d’une vraie révélation.

Saint Augustin, avec son puissant génie, eut à débrouiller tout un chaos d’erreurs. Il réussit, dans cette tâche surhumaine, d’une manière si excellente, que du premier coup, sur bien des questions, il a dit le dernier mot de la pensée humaine éclairée par la foi. La lumière est faite, et la division de la lumière d’avec les ténèbres est acquise [18].

 

Il nous est tombé entre les mains un volume devenu rare, et extrêmement inté­ressant ; il est intitulé Sancti Augustini doctrinæ christianæ praxis catechistica ; nous di­rions en français : Catéchisme de saint Augustin. L’auteur, Martin Beaugrand, est un prêtre troyen, qui dédia son livre à l’évêque François Malier, et le fit imprimer en 1678. Son catéchisme est tout entier tiré des ouvrages de saint Augustin [19].

 

Et le père Emmanuel, comme spécimen de ce catéchisme, donne une traduc­tion du chapitre sur la foi [20].

Pour terminer sur ce chapitre de l’attachement du père Emmanuel à saint Augustin, citons cette réflexion significative extraite d’un petit ouvrage du père Emmanuel, Les Maximes de saint Benoît :

 

Un moine bénédictin, écrivant un jour à Bossuet, lui disait : « Tous nos béné­dictins ont toujours été extrêmement attachés aux sentiments de saint Augustin. »

Tous !

Toujours !

Extrêmement !

Ce moine bénédictin s’appelait Dom Mabillon [21].

 

De saint Augustin à saint Thomas d’Aquin

 

D’après un écrit sans nom d’auteur, « Les Vieux saints », le père Emmanuel, au séminaire, « lisait le cardinal Bona, les Pères, surtout saint Augustin qu’il voulait laver de l’accusation de jansénisme. Il lui fut très fidèle toute sa vie et lut ses commentateurs, Noris et Leclerc de Beauberon. Il étudiait aussi saint Thomas d’Aquin, dans lequel il était “heureux de retrouver saint Augustin”, ainsi que les Morales de saint Grégoire [22]. »

Son biographe nous laisse aussi entendre que le père Emmanuel vint à saint Thomas d’Aquin comme à un « commentateur de génie » de saint Augustin :

 

Le père Emmanuel cherchait surtout à découvrir, dans les magnifiques constructions théologiques de saint Thomas, la synthèse de la pensée éparse des Pères de l’Église ; il voyait en lui l’interprète hors ligne de la Tradition de l’Église, le commentateur de génie de saint Augustin [23].

 

Le père Emmanuel lui-même remarque la continuité qu’il y a entre les deux docteurs. Toutefois, il était loin de voir dans saint Thomas d’Aquin un simple dis­ciple de saint Augustin :

 

Saint Thomas est, on peut l’affirmer, toujours d’accord avec saint Augustin. Mais il le suit, non tant comme son disciple, que comme disciple avec lui de l’éter­nelle Vérité : aussi, loin de le copier servilement, il le complète en l’expliquant [24].

 

Le 5 juillet 1871, nous le voyons répondre à un jeune homme (sans doute le futur Dom Maréchaux), cette lettre où l’on sent son enthousiasme pour saint Thomas :

 

Mon bien cher ami,

J’aime beaucoup votre philosophe, vous disant bonnement comment on se fait l’idée de Dieu. Sa théorie est absurde, il est vrai : mais s’il avait donc bien voulu vous citer un homme, un seul homme qui se soit fait l’idée de Dieu selon son système ! Cet homme-là n’a jamais existé et n’existera jamais.

Écoutez saint Thomas : « Les premiers qui ont commencé à considérer la nature des choses, ne pouvant pas dépasser l’imagination, prétendirent qu’il n’y avait rien en dehors des corps ; aussi disaient-ils que Dieu est un corps. » (I, q. 90, a. 1). Vous pouvez voir encore I, q. 87, a. 3, et I, q. 88, a. 1. – Et encore la même q. 88, a. 3. […]

P. S. – Je viens d’ouvrir saint Thomas. Il est lumineux au possible. Q. 89, a. 2, il dit : « Notre intelligence aura beau abstraire de la matière l’essence d’une chose matérielle, elle n’arrivera jamais à quelque chose qui ressemble à une substance im­matérielle. »

Et dans la réponse ad 2, il dit très bien que « les substances immatérielles ne peuvent être atteintes par nous mais qu’on nous les enseigne par voie d’élimination. Sed de eis nobis in scientiis documenta traduntur per viam remotionis. »

Documenta traduntur, n’est-ce pas ce que votre auteur appelle le Traditionalisme ? Mais si ces documents ne lui avaient pas été traditionnellement enseignés, il ne saurait rien, le grand philosophe.

Ah ! Pardonnez-moi, s’il vous plaît [25] !

 

L’incident qui l’opposa à Dom Guéranger, et que nous relaterons plus loin (réponse à la deuxième difficulté), date de 1874 : nous y voyons que le père Emmanuel défend des positions thomistes auxquelles il ne veut pas renoncer.

Dès la parution de l’encyclique de Léon XIII Æterni Patris, le père Emmanuel en a écrit tout un commentaire [26]. Voici les principaux passages de ce commen­taire en ce qui concerne saint Thomas :

 

Q. — Dites-nous maintenant pourquoi le Saint-Père veut que la philosophie chré­tienne soit restaurée selon l’esprit de saint Thomas d’Aquin.

R. — Saint Thomas d’Aquin a écrit sur toutes les questions philosophiques avec une telle sublimité, une telle profondeur, une telle harmonie, une telle plénitude que jamais docteur ne l’a égalé dans le monde. Sur toutes les questions relatives à la phi­losophie, il est aux autres docteurs ce que le soleil est aux autres astres. Et dès lors on comprend pourquoi le Saint-Père nous appelle à l’école d’un pareil maître. […]

Q. — Après avoir tant exalté saint Augustin, le Saint-Père n’en vient-il pas à saint Thomas ?

R. — On peut dire que pour saint Thomas les éloges sont intarissables. Voici le début : « D’un esprit docile et pénétrant, d’une mémoire facile et sûre, d’une inté­grité parfaite de mœurs, n’ayant d’autre amour que celui de la vérité, très riche de science tant divine qu’humaine, justement comparé au soleil, il réchauffa la terre par le rayonnement de ses vertus, et la remplit de la splendeur de sa doctrine. »

Q. — Qu’est-ce qu’enseigne le Saint-Père relativement à la philosophie de saint Thomas ?

R. — Nous lisons dans l’encyclique : « Il n’est aucune partie de la philosophie qu’il n’ait traitée avec autant de pénétration que de solidité ; les lois du raisonne­ment, Dieu et les substances incorporelles, l’homme et les autres créatures sensibles, les actes humains et leurs principes font tour à tour l’objet des thèses qu’il soutient, et dans lesquelles rien ne manque, ni l’abondante moisson des recherches, ni l’har­monieuse ordonnance des parties, ni l’excellente méthode de procéder, ni la solidité des principes ou la force des arguments, ni la clarté du style ou la propriété de l’expression, ni la profondeur et la souplesse avec lesquelles il résout les points les plus obscurs. »

Q. — Avec une telle science, le grand docteur a dû aboutir à des merveilles ?

R. — « Le grand docteur est arrivé à ce double résultat de repousser à lui seul toutes les erreurs des temps antérieurs, et de fournir des armes invincibles pour dis­siper celles de l’avenir. »

Q. — Comment saint Thomas a-t-il traité de la raison et de la foi ?

R. — « En même temps qu’il distingue parfaitement, ainsi qu’il convient, la rai­son d’avec la foi, il les unit toutes deux par les liens d’une mutuelle amitié ; il conserve ainsi à chacune ses droits, il sauvegarde sa dignité, de telle sorte que la rai­son portée sur les ailes de saint Thomas jusqu’au faîte de la nature humaine ne peut guère monter plus haut, et que la foi peut à peine espérer de la raison des secours plus nombreux ou plus puissants que ceux que saint Thomas lui a fournis. »

Q. — La doctrine de saint Thomas étant telle, n’a-t-elle pas été suivie partout ?

R. — Elle le fut en effet, et, pendant des siècles, les écoles les plus florissantes, les universités les plus savantes vénéraient saint Thomas comme l’oracle de leurs en­seignements ; puis il se fit une déviation malheureuse, et l’esprit humain se prit à in­venter des nouveautés pernicieuses.

Q. — Le Saint-Père ne juge-t-il point ces nouveautés ?

R. — La sentence est aussi claire qu’elle est courte. Après avoir affirmé de nou­veau le mérite de la philosophie de saint Thomas, le Saint-Père prononce: « Nous jugeons que ç’a été une témérité de n’avoir continué, ni en tout temps, ni en tous lieux, à lui rendre l’honneur qu’elle mérite. »

Q. — Quels avantages le Saint-Père promet-il de la restauration des saintes doc­trines philosophiques ?

R. — Le Saint-Père promet la paix des familles et de la société, le progrès de toutes les sciences et des beaux-arts.

 

Enfin le père Emmanuel donne cette appréciation d’ensemble à l’encyclique :

Q. — Et maintenant que vous nous avez donné l’analyse de l’encyclique, que de­vrons-nous penser de l’ensemble de cette lettre du Saint-Père ?

R. — Il faut la considérer comme un des plus grands événements qui se soient produits dans l’Église depuis bien longtemps ; comme une grande lumière qui s’est levée sur les esprits si malades de notre siècle ; comme un de ces remèdes divins aptes à guérir le mal immense qui règne aujourd’hui.

 

Vulgarisateur de saint Thomas

 

Le père Emmanuel excelle dans l’art de rendre saint Thomas accessible aux âmes les plus simples.

En 1864, il commenta la doctrine de saint Thomas d’Aquin relative à l’âme de Notre-Seigneur Jésus-Christ dans un petit traité « vraiment plein de lumière et d’onction [27] ». Ce fut l’occasion d’un incident qu’il est utile de rapporter pour montrer à quel point la doctrine de saint Thomas était oubliée au milieu du XIXe siècle. Cet incident fait voir aussi combien la méthode du père Emmanuel était goûtée des âmes simples. Laissons la parole à son biographe :

 

Le père avait remarqué, par le commerce des âmes, que l’âme de Jésus était peu connue ; que l’erreur d’Apollinaire, qui nia autrefois l’existence de cette sainte âme, était à l’état latent dans bien des esprits. Il avait cru opportun de rappeler à l’atten­tion et à l’adoration des chrétiens l’âme du Verbe incarné, de la proposer comme remède au mal hideux du matérialisme, aux prestiges trompeurs du spiritisme. Son petit livre était un limpide résumé des belles thèses de saint Thomas sur la sainte âme du Sauveur. Il fut goûté et apprécié, lors de sa première apparition, mais dans un cercle restreint d’amis, lorsque tout à coup, en 1874, il se trouva lancé en pleine vogue par l’admiration que lui vouèrent certains couvents de carmélites. Ces pieuses filles s’éprirent d’un grand zèle pour l’âme trop ignorée de Notre-Seigneur, elles se firent les propagatrices de l’opuscule du père Emmanuel. Le mouvement manqua sans doute de discrétion ; on s’émut d’une dévotion nouvelle, qui, disait-on, pouvait porter tort à celle du Sacré-Cœur. Dom Guéranger [28] s’étonna de la naïveté de ceux qui croient devoir apprendre à l’Église que son divin Époux a une âme. Il ne s’agis­sait pas précisément de cela, mais d’éclaircir dans l’esprit de bien des chrétiens une notion trop généralement obscure. Quoi qu’il en soit, les carmélites, intimidées par les oppositions qu’elles rencontrèrent, renoncèrent à leur propagande en faveur de la dévotion à l’âme de Notre-Seigneur. Le père Emmanuel fut sensiblement peiné de cet échec. Son petit livre n’en mérite pas moins l’estime des âmes pieuses ; car il est vraiment plein de lumière et d’onction. Dans un ouvrage similaire, le père Barbier de Pontigny lui prodigue les plus grands éloges [29].

 

Dans le Bulletin de l’Œuvre de Notre-Dame de la Sainte-Espérance (qui com­mença de paraître en 1877, deux ans avant la publication de l’encyclique de Léon XIII), dès les premiers numéros, il poursuit la vulgarisation de l’œuvre de saint Thomas d’Aquin.

Il commente successivement les explications de la sainte messe [30] et le traité de Dieu un [31].

Il avait le génie de rendre accessible à ses lecteurs (et à ses paroissiens pay­sans) la doctrine du Docteur Angélique et de fournir des applications spirituelles simples et lumineuses.

Citons par exemple quelques extraits de son traité sur « le bon Dieu ». Voici la « conclusion pratique » qu’il tire des cinq voies par lesquelles saint Thomas d’Aquin prouve l’existence de Dieu :

 

Nous devons nous appliquer à honorer de tout notre pouvoir ces cinq excel­lences de la nature divine.

En regard de l’Être pur, nous devons nous considérer comme un néant, suivant le mot d’Isaïe : Toutes les nations sont devant lui comme n’étant pas, elles ne sont répu­tées que néant et inanité (Is 40, 17).

En regard de la Cause première, il faut répéter le mot du même prophète : Seigneur, vous avez opéré en nous toutes nos œuvres (Is 24, 12). Sans vous, nous ne pourrions agir.

En regard de l’Être nécessaire, il nous sera souverainement bon de penser qu’après avoir fait tout le bien qui est en nous, nous ne sommes toutefois que des serviteurs inutiles (Lc 17, 10).

En regard de la Perfection, qui est Dieu lui-même, nous devons être intimement persuadés que nos œuvres sont indignes de lui être présentées ; car il trouve des taches jusque dans ses anges (Jb 15, 15).

En regard de Dieu Providence, nous devons faire acte de souveraine confiance, nous souvenant que nous sommes son peuple et les brebis de son troupeau (Ps 78).

C’est ainsi que nous glorifions Dieu, notre Dieu [32].

 

Et voici la « conclusion pratique » de la considération qu’il fait de la simplicité divine :

 

Nous devons honorer la simplicité divine, en nous simplifiant nous-mêmes ; par là nous imiterons la perfection divine.

L’homme qui s’éloigne de Dieu, qui court après les choses passagères, se divise, se répand, s’annihile en quelque sorte.

En revenant à Dieu, il se ramasse, il se relève, il redevient un, il se simplifie à l’image même de Dieu.

Soyez simples comme des colombes, a dit Notre-Seigneur (Mt 10, 16). Si votre œil est simple, dit-il encore, tout votre corps sera lumineux (Mt 6, 22).

L’âme est donc simple, quand son œil est simple : c’est-à-dire quand elle n’a que l’intention unique de plaire à Dieu. Alors toutes ses œuvres, étant faites pour Dieu, sont lumineuses.

Alors elle atteint vite la perfection, dont le lien, dit saint Paul, est la charité (Col 3, 14). La charité, perfection suprême, pénètre cette âme, transfigure les vertus qu’elle possède, surnaturalise tout ce qu’elle fait. Elle la rend tout amour, de même que Dieu est toute charité (Jn 4, 16). En cet état l’âme est simple à la ressemblance de son Créateur ; elle est solide et compacte comme un diamant.

Le bienheureux Égidius, franciscain, chantait un jour : Un à une, une à Un. On lui demande ce que signifiait ce refrain. Un Dieu à une âme, une âme à un Dieu, ré­pondit-il, en chantant de plus belle.

Le bienheureux Égidius était simple ; et il avait trouvé la formule de la simplicité chrétienne [33].

 

En lisant ces pages lumineuses et pleines d’onction, on mesure la vérité de la parole du père Faber que le père Emmanuel cite au début de son traité :

 

Les hommes ne se font pas une idée de la grandeur et de l’excellence de l’œuvre qu’ils accomplissent, toutes les fois qu’ils développent tant soit peu dans l’esprit d’un autre la connaissance de Dieu. Ce n’est pas à un péché seul qu’ils ont mis obstacle, mais à des centaines de péchés. Ce n’est pas à une seule grâce qu’ils ont servi de ca­nal, mais à des milliers de grâces. Ce n’est pas une seule dévotion qu’ils ont ensei­gnée, mais toutes les dévotions : car toutes découlent de celle que fait naître une connaissance de Dieu plus parfaite. Cette science est le fondement du royaume de Jésus-Christ dans nos âmes. Combien d’hérétiques ne retourneraient-ils pas à la foi, s’ils voulaient seulement se donner la peine de lire ou de méditer sur Dieu ! Combien de catholiques, au lieu de faire des progrès dans la vie spirituelle, restent stationnaires, parce qu’on ne leur annonce pas les perfections divines, ou qu’ils ne s’en instruisent pas ! Combien d’autres serviraient Dieu par amour, s’ils voulaient étudier son essence et ses attributs [34].

 

Outre ces traités, le père Emmanuel a commenté aussi des pièces liturgiques de l’office du Saint-Sacrement composé par saint Thomas d’Aquin : il a fait quelques remarques sur les répons des Matines, les antiennes des Laudes et l’antienne des secondes vêpres O sacrum convivium [35], et un commentaire de l’hymne Pange lingua [36] et de la séquence Lauda Sion [37]. Le père Emmanuel te­nait que « sans aller jusqu’à l’hyperbole, nous pouvons dire que le triomphe du génie de saint Thomas est son traité de l’eucharistie [38] ».

A propos de la strophe bien connue Tantum ergo, il écrit :

 

Puisque l’acte de la consécration eucharistique est tout au-dessus de la portée naturelle de nos esprits, nous ne pouvons l’atteindre que par la foi. Que la foi donc grandisse en nous, comme l’amour a grandi en Notre-Seigneur se donnant dans l’eucharistie ; que la foi, oubliant l’agneau pascal et les sacrifices figuratifs, se repose en l’adoration de la sainte hostie, devenue le plus grand des sacrements, le plus doux des mystères.

 

Enfin il faut mentionner son Catéchisme de persévérance aux jeunes filles de Mesnil-Saint-Loup [39]. Le père Emmanuel cherche visiblement à donner la doc­trine de saint Thomas d’Aquin. Par exemple quand il aborde les preuves de l’existence de Dieu, il dit :

 

Personne n’a jamais mieux parlé des raisons qui prouvent l’existence de Dieu que saint Thomas d’Aquin. Il a donné cinq raisons principales qui prouvent l’exis­tence de Dieu.

 

Et il expose les preuves les unes après les autres d’une manière adaptée à ces jeunes paysannes.

 

Un vrai thomiste

 

Ce talent pour commenter et expliquer le Docteur Angélique ne peut se comprendre que par une grande conaturalité avec lui. Le père Emmanuel était vraiment thomiste, dans ce sens qu’il procédait comme saint Thomas, expliquant tout à la lumière des principes, de manière brève, claire et facile :

 

Sa doctrine lumineuse et claire fit fleurir plusieurs maîtres, religieux et séculiers, grâce à sa manière d’enseigner, brève, ouverte et facile. Sa méthode d’enseignement était si nouvelle qu’on la croit avoir été inspirée du ciel en même temps que sa science [40].

 

Cette clarté n’a pas échappé au cardinal Fischer ; le père Emmanuel a reçu de lui, au sujet de deux de ses ouvrages, l’approbation suivante : « Le cardinal Fischer, archevêque de Cologne, remercie du fond du cœur pour les deux traités écrits par le R. P. Emmanuel avec tant de précision, d’onction et de clarté (aptissime, piissime, nitidissime[41]. »

 

Il était encore thomiste parce qu’il était persuadé de la nécessité de se former à la lumière de saint Thomas :

 

Le père Emmanuel était convaincu qu’il faut mettre, à la base de la théologie, une philosophie sérieuse d’après les principes de saint Thomas, et il revenait souvent à l’étude du Docteur Angélique [42].

 

Lui-même relisait régulièrement saint Thomas d’Aquin, et principalement sa Somme théologique, son chef-d’œuvre :

 

Le vénéré père revenait souvent à saint Thomas d’Aquin. Nous le voyons en­core lire et relire la Somme, et, si l’on veut, la piocher : travail, non certes laborieux pour lui, mais auquel il attachait une haute importance. Toute la Tradition lui apparais­sait résumée en saint Thomas ; au lieu de se disperser, il allait au maître. Il prenait des notes, il saisissait les textes qui disent beaucoup, qui disent tout : son tempéra­ment d’esprit se complaisait à la brièveté lapidaire, à la forte concision.

Il voulut apprendre un peu de saint Thomas à ses enfants du catéchisme de per­sévérance : c’est là ce qui ressort de ces comptes rendus que nous croyons former un tout, et qui sont fort intéressants [43].

 

Voilà pourquoi nous n’hésitons pas à dire que le père Emmanuel fut un vrai disciple de saint Thomas, « profondément thomiste ».

Il nous reste maintenant à répondre aux difficultés que nous avons soulevées au début de cet article.

 

 

Le père Emmanuel, augustinien ?

 

Le cardinal Noris

 

Dom Maréchaux nous dit dans sa biographie que le père Emmanuel avait lu le cardinal Noris durant sa formation (pages 23-24) et qu’il était augustinien de l’école de Noris (page 156 en note). Nous avons cherché si le père Emmanuel se réfère au cardinal Noris. La seule allusion que nous avons trouvée est celle-ci :

 

Un autre objet m’intéressa vivement [dans l’église Saint-Augustin à Rome, lors de sa première visite en cette ville]. C’est le buste du cardinal Noris, encastré dans la muraille du côté de l’épître. Le cardinal Noris vivait au siècle dernier : il faisait partie de la communauté des Ermites de Saint-Augustin à laquelle appartient l’église. Profond théologien et suivant en tout les doctrines augustiniennes, le père Noris s’attira la haine des non-augustiniens. Ces derniers allèrent jusqu’à le dénoncer au pape Benoît XIV. Le souverain pontife, pour toute réponse, éleva l’accusé à la di­gnité cardinalice. La réponse était péremptoire [44].

 

Or il est facile de constater que le père Emmanuel commet un anachronisme : en effet, le cardinal Noris est mort en 1704, tandis que le pape Benoît XIV a ré­gné de 1740 à 1758.

En réalité, le pape qui éleva le père Noris au cardinalat en 1695 est Innocent XII. Quant à Benoît XIV, il décerna à Noris le beau titre de « très splen­dide lumière de l’Église », et il fit un bref le 31 juillet 1748 pour blâmer l’inquisi­teur général d’Espagne, qui avait mis à l’index l’Historia pelagiana de Noris sous prétexte de jansénisme [45].

On voit par là que le père Emmanuel n’avait qu’une connaissance approxima­tive de la vie du cardinal Noris.

Quant à sa doctrine, le père Emmanuel la suit, au moins en partie, sur une question, celle des enfants morts sans baptême (voir la réponse à la troisième dif­ficulté).

On peut soupçonner aussi une influence de l’augustinisme dans son refus de la prémotion physique [46], qui est une doctrine thomiste même si elle ne fut qu’implicitement enseignée par saint Thomas. Toutefois, si nous n’en avions pas eu la confidence par l’incident qui l’opposa à Dom Guéranger, nous n’en aurions probablement rien su, puisque le père Emmanuel n’en parle pas dans ses écrits.

On peut penser encore à une influence du cardinal Noris à propos de la ques­tion de la « versatilité » de la grâce donnée à Adam et Ève dans l’état de justice originelle. En effet, dans son son opuscule La Grâce de Dieu et l’ingratitude des hommes, une petite note du père Emmanuel nous explique que la grâce faite à nos premiers parents était une grâce laissée si absolument en leur puissance qu’elle avait en bien ou en mal tout l’effet qu’ils voulaient, sans que Dieu s’en mêlât plus à fond. Mais cette sorte de grâce qui convenait à la nature saine n’est point assez puissante pour la nature tombée [47]. On retrouve là une opinion du système augustinien, selon laquelle :

 

« La grâce d’Adam était indifférente (versatilis), [ainsi appelée] parce que la vo­lonté d’Adam, sous son action, pouvait à son gré se déterminer à faire le bien ou ré­sister. » Au contraire dans l’humanité déchue, « la grâce donnée est une grâce effi­cace qui fait que nous agissions en réalité, mais n’enlève point la liberté ni le pouvoir de résister. Ainsi, sous la grâce versatilis d’Adam, l’action bonne dépend principale­ment de la liberté humaine, tandis que sous le règne de la grâce efficace, elle dépend surtout de cette grâce divine, et bien que la volonté ait le pouvoir de résister, en fait elle ne résistera jamais [48]. »

 

Quant aux autres points où le cardinal Noris s’écarte de saint Thomas [49], il est difficile de connaître la position du père Emmanuel. Peut-être suivait-il les opi­nions du cardinal Noris, mais il n’en parle pas, car il cherchait avant tout à ensei­gner la foi et à se garder du domaine des opinions, comme on le verra dans la réponse à la deuxième difficulté.

 

Sa doctrine sur la grâce

 

C’est surtout dans sa conception de la grâce que le père Emmanuel est accusé d’être plus augustinien que thomiste. Pour juger de cette affirmation, donnons un résumé de la plaquette du père Emmanuel, La Grâce de Dieu et l’ingratitude des hommes [50].

 

Ce dernier travail fut publié dans le Bulletin de l’année 1895. Le père Emmanuel s’y propose tout d’abord de montrer l’état d’ignorance et d’incohérence des esprits contemporains au sujet des doctrines de la grâce. Des hommes par ail­leurs excellents, laïcs distingués, prêtres ou religieux jouissant d’une notoriété bien méritée, dignitaires même de l’Église – le père Emmanuel ne cite aucun nom, mais les noms sont derrière les extraits – émettent avec une sorte d’inconscience des pro­positions qui, théologiquement, ne sont pas soutenables. A prendre leurs expressions au pied de la lettre, il en résulterait que la grâce est accordée à des mérites naturels, qu’elle est dans la dépendance de la volonté de l’homme, que celle-ci tient en échec la toute-puissance de Dieu, que l’homme se fait son propre salut, et même – ceci est plus fort – qu’il dépend de lui d’être prédestiné. A l’encontre de ces dires, le père Emmanuel établit d’après saint Augustin que la grâce est antérieure à tout mérite, que c’est elle qui tient la volonté de l’homme dans sa dépendance sans nuire à la li­berté, que Dieu a des moyens de convertir la volonté de l’homme même rebelle, que nous sommes sauvés par la grâce et non par nous-mêmes, quoique non pas sans notre coopération libre, et enfin que la prédestination est de Dieu et en Dieu avant de s’accomplir en nous et par nous.

Ces principes, d’après le père Emmanuel, sont très certains ; ce ne sont pas opi­nions d’école, mais vérités incontestables qui font partie de la Tradition de l’Église. Or, aujourd’hui, ils sont plus ou moins méconnus ; ils n’éclairent pas, ils ne règlent pas les esprits ; et les esprits divaguent d’une façon lamentable, au grand préjudice des intérêts spirituels des âmes. Le père Emmanuel nous déclara souvent que s’il avait fait quelque bien aux âmes, c’était pour leur avoir inculqué ces principes ; qu’il ne concevait pas comment on pût, en dehors de ces doctrines, les établir dans une solide humilité ou leur inspirer un véritable esprit de prière. « Les âmes ne prient plus, disait-il, parce qu’elles ne connaissent pas la grâce de Dieu. »

La prière ! Le père en revenait toujours là. Dieu nous donne libéralement la grâce de la prière, et par la prière nous obtenons la grâce d’accomplir ses comman­dements : c’était là pour lui la solution de toutes les difficultés. S’il aimait tant saint Augustin, c’est que saint Augustin insiste avant tout sur l’indispensable nécessité de la prière, c’est aussi que ce saint docteur puise sa lumineuse doctrine dans les orai­sons de l’Église, comme il fonde ses enseignements au sujet du péché originel sur les adjurations et exorcismes qu’elle emploie en conférant le saint baptême [51].

 

Tous les principes du père Emmanuel ainsi résumés par Dom Maréchaux sont parfaitement thomistes [52].

Le père Emmanuel se réfère d’ailleurs souvent à saint Thomas d’Aquin dans ce traité. Particulièrement significatives sont les citations qu’il fait de saint Thomas dans ces chapitres sur la liberté et sur le semi-pélagianisme.

En défendant la vraie notion de liberté, le père Emmanuel montre que l’homme reste libre dans le bien (quand il agit sous la motion de la grâce) comme dans le mal (quand il résiste à la grâce).

Mais, par ailleurs, toujours avec saint Thomas d’Aquin, il établit que, si Dieu veut le salut de tous, il ne le veut pas pour tous de la même manière ; et que, si l’homme ne fait pas rien dans l’œuvre de la justification, le bon usage de notre liberté est un effet de la grâce, « d’où il suit que l’œuvre entière [de notre justifi­cation] appartient à la grâce » (I-II, q. 91, a. 2, ad 2). Par là, il montre que bien des chrétiens sont semi-pélagiens (et donc hérétiques) sans le savoir, parce qu’ils pensent que la grâce seconde infailliblement les efforts de la bonne volonté, qui vient de l’homme, et que notre volonté prévient l’intervention de la grâce offerte libéralement et indifféremment à tous.

Toutes ces précisions font voir que le père Emmanuel est à l’opposé du jan­sénisme, et que ceux qui l’accusent d’avoir un langage plus propre à conduire au jansénisme qu’à l’orthodoxie, des propos plus ou moins scandaleux, sentant l’hé­résie, auxquels il faudrait apporter des distinctions, nuances et réserves qui peu­vent le rendre tout juste acceptable, ne l’ont pas bien lu, et sont peut-être eux-mêmes influencés plus ou moins par cette mentalité semi-pélagienne dénoncée à juste titre par le père Emmanuel.

Ajoutons que les propos du père Emmanuel n’ont pas pour effet de rétrécir les âmes et de les porter au découragement : s’il insiste sur la nécessité de la grâce, c’est pour inciter à la prière, et s’il montre que dans l’œuvre du bien le rôle principal (mais non exclusif) revient à Dieu, c’est pour inviter à la confiance en Dieu et à pratiquer la vertu d’espérance.

Citons à titre d’exemple une des dernières conférences, bien émouvante, don­née par le père Emmanuel le 17 novembre 1898 (cette année-là, sa langue se pa­ralysa de plus en plus) ; il répond à la question : « Comment il faut faire notre salut » :

 

Bien des gens ont une idée fausse sur ce point. Ils s’imaginent que s’ils travail­lent à leur salut, ils se sauveront ; que s’ils n’y travaillent pas, ils se perdront. Il y a du vrai dans ce raisonnement. Mais il y manque une chose. Le principal n’est pas ex­primé. Le principal ouvrier de notre salut, c’est Dieu. Il ne faut pas l’oublier. L’Église le fait dire au prêtre chaque jour dans l’oraison Hanc igitur oblationem : « Afin que vous ordonniez que nous soyons comptés au nombre de vos élus. » Nous disons donc à Dieu : Veuillez nous mettre au nombre de vos élus. Dans une oraison du Samedi saint, l’Église dit que Dieu opère notre salut avec tranquillité : tranquil­lius operaris. Coopérons, mes frères, à cette œuvre tranquille de Dieu. Faisons aussi notre salut avec tranquillité, bien doucement. Ah ! loin de nous les scrupules, voilà qui contribue beaucoup au salut d’une âme.

[Après quelques instants de silence, le père reprend :] Ah ! je ne sais pas si vous avez compris quelque chose à ce que je viens de vous dire. Mais je ne puis plus parler [53].

 

Disciple de saint Thomas et de saint Augustin

 

Comme on le voit, il y a fort peu de points de doctrine où le père Emmanuel s’écarte explicitement de saint Thomas. Et si on a pu le dire augustinien, il nous semble qu’on ne peut lui refuser la qualification de thomiste. Il est certain qu’il se voulait disciple des deux docteurs [54].

D’ailleurs la différence entre les deux écoles augustinienne et thomiste n’est pas si importante que cela, comme le notait Jacques Maritain, qui écrivait à pro­pos de Dom Maréchaux ces remarques qui pourraient s’appliquer aussi bien au père Emmanuel :

 

L’Écriture, la liturgie, saint Augustin, saint Thomas, telles sont les sources de la spiritualité de Dom Maréchaux. Au reste, un exposé toujours serein, toujours pra­tique et utile aux âmes, point de polémique d’école, malgré des convictions augus­tiniennes extrêmement vivaces et fondées sur une rare connaissance des œuvres du Docteur de la grâce, n’a-t-il pas, comme il le dit souvent, passé huit ans seul avec saint Augustin ? Il me plaît de noter ici qu’un connaisseur si éclairé de saint Augustin, et qui n’a pas seulement appris, mais aussi vécu la théologie, m’a dit plu­sieurs fois qu’à ses yeux l’on exagérait déplorablement les oppositions entre tho­misme et augustinisme, et qu’il tenait saint Thomas pour le commentateur authen­tique et le meilleur interprète de saint Augustin.

Puisse cette brève notice inciter les lecteurs de la Vie Catholique [55] à prendre un contact plus étroit avec la pensée de Dom Bernard Maréchaux, moderne continua­teur de l’esprit et de la manière des anciens Pères [56].

 

Au sujet de cette réputation du père Emmanuel d’être augustinien, terminons par une remarque inspirée du père Louis de Sotomajor O.P. (1526-1610), théolo­gien du concile de Trente et spécialiste de saint Augustin : il aimait à dire qu’on ne pouvait guère comprendre l’enseignement de saint Paul sur la grâce sans l’aide de saint Augustin, mais qu’on ne pouvait guère non plus comprendre l’enseignement de saint Augustin sans saint Thomas, qui est son meilleur inter­prète. Il pensait que, sans l’assistance de saint Thomas, on ne pouvait pas « se ti­rer sûrement de la profondeur de cet abîme de science, ou s’élever, sans danger d’être précipité, jusqu’à la hauteur de ses admirables lumières ». Il parlait ainsi par l’expérience qu’il en avait eue lui-même à Louvain, où Baïus, ayant séparé saint Augustin de saint Thomas d’Aquin, était tombé dans ses déplorables erreurs [57].

Or précisément, le père Emmanuel a suivi ce sage conseil du père de Sotomajor, puisque, comme nous l’avons rappelé plus haut, il appelle saint Thomas : « le commentateur de génie de saint Augustin ».

 

 

Le père Emmanuel et les « systèmes »

 

Le père Emmanuel et Dom Guéranger

 

Pour répondre à la deuxième difficulté, commençons par exposer sommaire­ment l’incident qui opposa le père Emmanuel à Dom Guéranger et qui conduisit ce dernier à lui refuser in extremis l’affiliation à Solesmes [58]. Dom Guéranger s’en explique dans une lettre à l’évêque de Troyes :

 

Pax. Solesmes, le 4 juillet 1874.

Monseigneur,

Une déception inattendue vient ajourner indéfiniment la profession du bon père Emmanuel dans notre Congrégation.

Attaché irrévocablement comme il l’est, ainsi qu’il me l’a déclaré hier, aux doc­trines thomistes sur la grâce efficace et la prédestination gratuite, et ayant la certi­tude que deux de ses confrères partagent les mêmes sentiments, je ne pense pas pou­voir l’admettre à la profession dans un monastère où règne sur ces points l’unité la plus complète et fondée sur les doctrines les plus opposées au thomisme.

Veuillez croire, Monseigneur, qu’en renonçant ainsi à l’œuvre de Mesnil-Saint-Loup, je n’en demeure pas moins dévoué de cœur au bon père Emmanuel, et que son attachement à des sentiments libres après tout ne lui enlève rien de ma profonde estime.

C’est un sacrifice que je fais à l’unité. S’il est libre de demeurer thomiste, je suis libre moi-même de maintenir la paix parmi les miens.

Daignez, Monseigneur…

+ fr. Prosper Guéranger, abbé de Solesmes [59].

 

Le côté le plus étrange de ce litige, commente Dom Maréchaux, est que le père Emmanuel, mis en demeure de s’expliquer sur ses sentiments théologiques, affirma très nettement qu’il n’était pas thomiste dans le sens propre du mot. S’il tenait pour les doctrines sur la grâce efficace et la prédestination gratuite, déclara-t-il à Dom Guéranger, ce n’était point par suite d’une théorie philosophique sur la motion di­vine, fort respectable d’ailleurs, mais par attachement à la tradition de l’Église dont saint Augustin et saint Thomas à sa suite lui paraissaient les représentants les plus qualifiés. Il ajouta que les vieilles oraisons de l’Église déposaient en faveur de la toute-puissance de la grâce et qu’enfin l’expérience des âmes lui était venue en confirmation de ces doctrines où il avait trouvé la paix.

Basée sur de telles convictions, la pensée du père Emmanuel ne pouvait être modifiée par une adhésion de complaisance à des opinions adverses, qui eût été de sa part, dit très bien l’auteur de la vie de Dom Guéranger, une désertion doctrinale. Dom Guéranger le comprit ; il lui importait peu, d’ailleurs, que le père Emmanuel fût thomiste ou non, dès lors qu’il professait reconnaître l’efficacité de la grâce et la gratuité de la prédestination. Le renvoi du novice fut prononcé ; il quitta Solesmes le lendemain matin [60].

 

Nous voyons que si le père Emmanuel ne voulait pas se déclarer thomiste, alors qu’il admettait les sentiments de saint Thomas d’Aquin sur la grâce, c’est qu’il voyait dans cette expression « une théorie philosophique », notamment sur la « motion divine ». Or le père Emmanuel ne voulait pas se laisser enfermer dans un « système » philosophique quelconque.

 

Sa méfiance pour les systèmes

 

Le père Emmanuel se méfiait beaucoup de l’esprit de « système » qui fait que « les hommes ont bien plus d’attachement aux opinions qui procèdent d’eux qu’à la vérité qui vient de Dieu [61] », et quand il récusait la dénomination de « thomiste », c’est parce qu’il voyait dans ce mot la menace d’une systématisation de la pensée. Il s’en explique dans une lettre du 12 juillet 1894 :

 

Au fond, voici notre pensée : Nous cherchons le vrai, mais nous sommes assurés qu’il n’est pas circonscrit dans les limites d’un système, œuvre du cerveau d’un homme. Le vrai est vaste comme Dieu lui-même. Nous avons voulu garder la liberté que la sainte Église laisse à ses enfants sur tous les points non définis.

Quand sur un point non défini, un homme, tant savant soit-il, se fait un sys­tème, il circonscrit ce qu’il croit être le vrai dans les limites de son esprit ; il peut être satisfait de son fait ; mais il ne peut imposer à personne ni son fait ni sa satisfaction.

Tout au contraire, quand l’Église fait une définition, elle ne circonscrit pas une pensée dans les limites d’une intelligence quelconque [62] ; elle élève, au contraire, toutes les intelligences à une perception plus haute de la révélation divine en com­mandant de croire, elle ouvre à l’âme le vaste champ de l’éternelle vérité. Alors il n’y a pas pour nous de sacrifice ; il y a la joie de mieux connaître [63].

 

Donnons quelques textes qui montrent cette méfiance du père Emmanuel, puis nous verrons que le thomisme bien compris n’est pas un système.

 

Tout jeune, il avait lutté douloureusement pour se frayer un chemin, à travers les opinions humaines, vers la vérité, et il avait trouvé le repos de son esprit dans la tradition de l’Église représentée par les saints Pères et en particulier par saint Augustin. Toute sa vie, il continua cette lutte, en vue d’éclairer les âmes ; mais elles sont rares, celles dont l’oeil intérieur est assez pur pour se baigner avec délices dans la lumière de la vérité. Le père Emmanuel souffrait amèrement de tous ces systèmes inspirés par un secret rationalisme, qui obscurcissent la pureté de la doctrine. Il avait le regard contemplatif de l’auteur de l’Imitation, et il disait avec lui : « Que la vérité nous parle au-dedans, et nous dégage de la multiplicité des opinions humaines [64] ! »

 

Le 7 mai 1895, dans une conférence spirituelle,

 

le père Emmanuel s’étend sur le danger des opinions, des systèmes, qui asservis­sent l’esprit. « Nous sommes, dit-il, les disciples de la vérité, les écoliers de Dieu ; ne nous laissons pas capter par des systèmes de fabrication humaine [65]. »

 

Le 9 juillet, il continue sur le même sujet :

 

L’Ordre de saint Benoît n’a pas d’autre doctrine que la doctrine traditionnelle. Il n’a jamais fabriqué de systèmes à lui. Aussi un bénédictin doit-il se tenir en dehors de tous les systèmes ; il doit chercher la vérité dans les Pères et les conciles. « Après que j’ai lu et étudié le concile de Trente, dit le père Abbé, je n’éprouve aucun besoin d’aller chercher dans un auteur un système sur la grâce, qui porte un nom et une date modernes. Je m’en tiens à ce que l’Église a constamment enseigné pendant plus de mille ans. »

 

Dom Maréchaux commente :

 

Les dernières instructions que nous avons relatées sont caractéristiques. Le père Emmanuel ne rejetait nullement la scolastique ; il avait un grand culte pour saint Thomas, qu’il disait avoir canalisé dans sa Somme la Tradition de l’Église. Il blâmait les systèmes, en tant qu’ils déforment la Tradition, voilà tout.

 

Dans son commentaire de l’encylique Æterni Patris de Léon XIII, le père Emmanuel écrit :

 

Q. — Pourquoi le pape dit-il Philosophie chrétienne ?

R. — Par cette raison très simple que Dieu ayant donné aux chrétiens la foi, il s’en est suivi un phénomène très intéressant, savoir que la foi, étant la raison de Dieu, a fait singulièrement grandir, se développer et se fortifier la raison humaine chez les croyants. En conséquence, si les incroyants ont pu avoir une philosophie humaine comme celle de Platon, d’Aristote et de tant d’autres, les croyants ont une philosophie plus pure, plus élevée, plus à l’abri de l’erreur, parce que la foi est sa sau­vegarde ; et c’est cette philosophie que le Saint-Père appelle la philosophie chré­tienne.

Q. — Alors, nous nous demandons pourquoi le Saint-Père parle de la restauration de la Philosophie chrétienne.

R. — Ne voyez-vous pas que dans bien des esprits la foi s’est éclipsée ? Vous pouvez être sûr que ces esprits-là ont infiniment perdu en perdant la foi. La raison n’ayant plus pour guide la lumière infaillible de la foi, en est réduite à une philoso­phie humaine, tout humaine, et c’est pour cela que de nos jours on a vu surgir tant de nouveaux systèmes [66] de philosophie. Ces systèmes ont pris une certaine consis­tance, ont envahi bien des esprits, et le Saint-Père qui en a mesuré les dangers a jugé le temps venu de rappeler les intelligences à la philosophie chrétienne. Avez-vous entendu [67] ?

 

S’affranchir du domaine des opinions

 

Cet esprit de système consiste, pour le père Emmanuel, à développer le do­maine des opinions au détriment de celui de la foi : 

 

A propos du zèle, il nous vient à l’esprit un mot de saint Bernard : il dit que le zèle sans la science, n’est pas propre à grand-chose. Or il nous semble que dans l’Église, le zèle n’est pas toujours selon la science. A quoi cela tient-il donc ? A ce que la formation de notre clergé est défectueuse. L’éducation première des jeunes clercs n’est pas assez chrétienne, trop imbue des auteurs païens et de leur nullité reli­gieuse [68]. A ce premier défaut vient s’en joindre un autre, c’est que l’enseignement de la théologie est trop rempli d’opinions qu’il faudrait soigneusement éliminer, afin de faire place à la foi. Oui, nous le répétons, à la foi. Nous souhaiterions voir laissés dans les bibliothèques les petits manuels de théologie aujourd’hui en usage, et em­ployer pour l’enseignement des clercs l’Écriture, les conciles, les Pères. Nous vou­drions une théologie moins décharnée, plus nourrie des vraies traditions : il en résul­terait que nos clercs seraient plus fermes dans la foi, et qu’ils seraient à même de la faire passer dans l’âme des fidèles.

Sans cela, nous craignons bien que la religion aille de plus en plus en perdant du terrain [69].

 

Et voici les conseils que le père Emmanuel, dans sa vieillesse, donnait à ses religieux qui étudiaient :

 

Qu’est-ce que servir Dieu ? Écoutons saint Augustin : « Fide, spe, caritate colitur Deus, Dieu est adoré par la foi, l’espérance et la charité. » Nous adorons Dieu par la foi quand, nous affranchissant de toutes les opinions humaines par une entière soumis­sion à la Parole de Dieu, nous entrons en participation de son éternelle vérité. […]

Or il est bien peu d’hommes qui servent vraiment Dieu. Il y en a peu qui le ser­vent par la foi ; car il est très rare de trouver un homme en qui la foi soit pure de tout mélange d’opinions humaines. Et, chose triste à dire, les hommes ont bien plus d’attachement aux opinions qui procèdent d’eux qu’à la vérité qui vient de Dieu. Oh ! que d’hommes bien doués, lesquels auraient pu rendre de grands services à l’Église, se sont rendus inutiles pour avoir eu trop d’attachement aux opinions humaines. Vous étudiez, n’est-ce pas ? eh bien ! que dans vos études un de vos premiers soins soit de vous délivrer de ces idées tout humaines, de ces manières de voir qui tiennent de l’homme. Vous y gagnerez certainement beaucoup. Dans les Constitutions que j’avais faites autrefois pour notre pauvre petite communauté, j’avais marqué expres­sément que dans leurs études les frères laisseraient de côté toutes les opinions humaines. J’ai remarqué que cela nous avait fait beaucoup de bien. Et c’est à cette abstention que notre P. Bernard doit d’être parvenu à acquérir la science qu’il possède. Il pos­sède certainement un esprit solide et puissant ; or il le doit en grande partie à cette recommandation de nos Constitutions. Quand il est arrivé chez nous, il avait cepen­dant des opinions dont il avait à se défaire. Courageusement il s’est mis à l’œuvre, et il a réussi à s’affranchir de la servitude des hommes [70].

 

Dans une conférence du mardi 15 mars 1898, le père Emmanuel définit ainsi la doctrine du Bulletin, montrant comment il a voulu l’affranchir du domaine des opinons en se fondant sur la liturgie :

 

Tous les articles tendent à la même fin : mettre en évidence la doctrine non de telle ou telle école, mais la doctrine de l’Église, qui se trouve renfermée surtout dans les oraisons du missel et du bréviaire. Ce qui fait la solidité du bulletin, ce qui en fait un corps de doctrine bien compacte et bien uniforme, ce qui en rend la rédaction inattaquable au point de vue doctrinal, c’est qu’il s’appuie non sur les opinions de tel théologien mais sur l’enseignement traditionnel de l’Église, consigné dans ses oraisons. Quand saint Augustin combattait les hérétiques de son temps, il les ren­voyait aux prières de l’Église. […] D’après la célèbre parole du pape Célestin : Legem credendi statuat lex supplicandi. Si quelqu’un attaquait les articles du bulletin, je lui répondrais avec les oraisons de l’Église : et ainsi la bouche des détracteurs serait vite fermée. Voilà l’avantage que l’on trouve à n’être d’aucune école, mais à suivre uni­quement la doctrine traditionnelle, consignée dans les oraisons de l’Église. […] Vous trouverez aussi dans ces considérations une grande liberté : Cui æternum Verbum lo­quitur, a multis opinionibus liberatur [71].

 

Le thomisme n’est pas un système

 

On peut résumer la pensée du père Emmanuel avec ce mot de Dom Bernard Maréchaux : « Il s’attachait à la Tradition de l’Église, représentée par saint Augustin et saint Thomas. Il faisait abstraction des systèmes modernes, issus de doctrines philosophiques [72]. »

Cela dit, nous pensons que, malgré les dénégations du père Emmanuel lui-même, nous pouvons le dire thomiste, car le thomisme n’est pas un système.

Pour le montrer, commençons par expliquer ce qu’est un système. Le père Emmanuel ne donne pas de définition de ce mot. Nous croyons qu’il entendait par là une construction de la raison découlant logiquement de quelques prin­cipes, à la façon d’une théorie mathématique.

Voici comment Jean Daujat décrit l’esprit de système, le « systématisme » :

 

S’il peut arriver à l’intelligence humaine de tomber dans l’erreur – […] comme cela lui arrive le plus souvent –, elle ne peut pas commencer par l’erreur : parce que sa nature est de connaître la vérité, elle commence toujours par voir quelque chose de vrai, par connaître quelque aspect intelligible de la réalité. Mais si alors, mettant toute sa complaisance en ce qu’elle a ainsi compris, elle prétend tout connaître et tout comprendre par là, pouvoir tout expliquer par cela et tout rattacher à cela, si ainsi elle réduit toute la réalité à cet aspect intelligible qu’elle a saisi en premier, elle construit un système en lequel et par lequel elle prétend tout expliquer de manière logique, ordonnée et cohérente. Une telle attitude intellectuelle conduit inévita­blement à méconnaître, peut-être même à nier d’autres aspects du réel complémen­taires de celui qu’on avait vu en premier et par lequel on prétend tout expliquer en voulant tout réduire à cela, et ainsi on tombe dans l’erreur. Ce systématisme est la source intellectuelle la plus fréquente de l’erreur (nous disons : source « intellectuelle », car l’erreur peut avoir des sources extra-intellectuelles qui ont été indiquées précédemment quand nous laissons influencer nos jugements par nos in­clinations).

Ceci explique la succession et l’opposition des systèmes à travers l’histoire de la philosophie (exemples : Parménide et Héraclite ; nominalisme, platonisme, idéa­lisme). Un premier philosophe qui, ayant bien vu un aspect intelligible du réel, pré­tend tout expliquer par là et tout réduire à cela, bâtit un premier système. Un se­cond philosophe portera alors toute son attention sur un autre aspect intelligible du réel méconnu ou même nié par le premier, et si à son tour il prétend tout expliquer par là et tout réduire à cela, il bâtit un système opposé au premier. Chacun de ces systèmes opposés a bien vu quelque chose de vrai mais méconnu ou nié la vérité complémentaire vue par le système opposé [73].

 

Les choses étant ainsi, on voit tout de suite que le thomisme n’est pas un sys­tème [74], car il est avant tout « réaliste » : il accueille toute la vérité qui est dans la réalité (et dans la révélation) et ne cherche pas à construire un système a priori.

Jean Daujat l’affirme pour la philosophie de saint Thomas :

 

Cette philosophie constitue la véritable science philosophique et n’est pas un système mais accueille en elle et y intègre toutes les vérités partielles et complémentaires les unes des autres reconnues par les différents systèmes opposés entre eux, de sorte que cette philosophie n’exclut rien, elle reconnaît tout ce qui a été vu de vrai en toute philosophie en le faisant sien et l’illuminant sous une lumière supérieure et le reliant à tout le reste, c’est par là qu’elle est vraiment « catholique », ce qui veut dire universelle : pour ne rejeter l’apport authentique d’aucune philosophie, il faut cette puissance universelle d’accueil qui ne se trouve que dans la philosophie de saint Thomas d’Aquin, car dès qu’on entre dans un système on rejette l’apport du système opposé au complémentaire. C’est dire aussi que cette authentique science philoso­phique que saint Thomas d’Aquin a fondée ne se termine pas plus avec ce qu’il a pu penser et écrire de son vivant que la chimie ne s’est terminée avec l’œuvre de Lavoisier ou la physiologie avec celle de Claude Bernard : ouverte à tout accueillir en elle, elle demeure toujours ouverte à tous les développements, à tous les accroissements et enrichissements qui lui viendront au cours des siècles de tous les progrès de la pensée humaine en tous ordres et notamment dans les domaines divers de toutes les sciences. Par là, cette philosophie de saint Thomas d’Aquin n’est pas plus du XIIIe siècle que la chimie fondée par Lavoisier n’est du XVIIIe ou la physiologie fondée par Claude Bernard du XIXe, elle n’est pas plus européenne que la chimie ou la phy­siologie, elle vaut pour toute l’histoire, pour tous les temps, pour toutes les civilisa­tions [75].

 

Le père Garrigou-Lagrange l’explique aussi dans la conclusion de son livre La Synthèse thomiste [76], lorsqu’il montre la puissance d’assimilation du thomisme :

 

Leibniz a remarqué, mais de façon trop éclectique, que les systèmes philoso­phiques sont généralement vrais en ce qu’ils affirment et faux en ce qu’ils nient. […] Cette remarque de Leibniz paraît très juste, elle est même assez évidente pour tous. Le matérialisme en effet est vrai en ce qu’il affirme l’existence de la matière ; il est faux en ce qu’il nie l’esprit, et inversement pour le spiritualisme idéaliste ou imma­térialiste, comme celui de Berkeley. […] Cette remarque générale sur les systèmes philosophiques, qui fut faite du point de vue éclectique, peut être reprise par un aris­totélicien thomiste d’un point de vue supérieur à celui de l’éclectisme. Elle se fonde sur ceci qu’il y a plus dans le réel que dans tous les systèmes. Chacun d’eux affirme en effet un aspect du réel, en niant souvent un autre aspect. […] Nous estimons donc que la pensée aristotélicienne et thomiste, n’étant pas seulement une géniale mais hâtive construction a priori, reste toujours très attentive aux divers aspects du réel, en s’efforçant de n’en nier aucun, de ne pas limiter indûment la réalité, qui s’impose à notre expérience externe et interne toujours perfectible, et à notre intelli­gence à la fois intuitive à sa manière et discursive. […]

Cette philosophie traditionnelle diffère aussi de l’éclectisme, parce qu’elle ne se contente pas de choisir dans les différents systèmes, sans principe directeur, ce qui paraît être le plus plausible ; mais elle éclaire tous les grands problèmes à la lumière d’un principe supérieur, dérivé du principe de contradiction ou d’identité et du principe de causalité, à la lumière de la distinction entre puissance et acte, distinc­tion qui rend le devenir intelligible en fonction de l’être, premier intelligible. […]

La synthèse thomiste se juge donc par ses principes, par leur subordination par rapport à un principe suprême, par leur nécessité et leur universalité. Elle s’éclaire non pas par une idée restreinte comme le serait celle de la liberté humaine, mais par l’idée la plus haute, celle même de Dieu (Ego sum qui sum), de qui tout dépend dans l’ordre de l’être et dans celui de l’agir, dans l’ordre de la nature et dans celui de la grâce. Par là, la synthèse thomiste se rapproche plus que toute autre, selon le juge­ment de l’Église, de l’idéal de la théologie, science suprême de Dieu révélé.

 

Par ailleurs, le thomisme, plus que toute autre école théologique, fait parfai­tement la distinction entre ce qui relève du domaine de la foi et ce qui relève du domaine de la raison. Et, sans hésiter, il soumet la raison à la foi, si bien qu’il nous libère des opinions humaines.

Pour illustrer ce dernier point, donnons ici un dialogue imaginé par le père Gardeil. Celui-ci fait parler la fresque où fra Angelico a peint le Docteur Angélique contemplant le crucifix : le saint explique comment il a soumis sa rai­son à la foi en ce qui concerne le motif de l’incarnation :

 

Et la fresque s’est animée. – Et, semblable au flot qui s’extravase hors du bassin profond où jaillit une source vive, j’entends répondre la voix qui jadis satisfaisait aux chères importunités du très cher compagnon, le frère Réginald :

« Mon fils, regarde ce Crucifié. C’est Dieu. C’est Dieu incarné pour nos péchés. Pour nos péchés, entends-tu ? Longtemps j’ai raisonné comme un philosophe. Il me semblait beau de voir dans l’incarnation du Verbe le couronnement de l’univers, la gloire de l’humanité. J’étais partagé entre les saints livres qui partout me montraient la rédemption comme étant la cause de l’incarnation et cette sublime idée d’un monde aboutissant à un être divin, à un homme dont les pieds reposeraient sur notre terre et la sienne, mais dont la tête, mieux que le sommet des plus hautes montagnes, habiterait la lumière inaccessible de la Déité [77]. Mais, en ce moment, tout s’éclaire à la lumière de cette croix, et je vois… La rédemption, voilà le but, le seul but. Pourquoi l’incarnation ? Pour la rédemption. Ce n’est pas principalement pour manifester la divine puissance qu’un Dieu s’est incarné ; ce n’est pas même pour représenter la bonté de Dieu et sa libéralité divine ; c’est pour faire éclater sa miséricorde, le plus inénarrable de ses attributs [78]. Maintenant tout s’aplanit dans la sainte parole : “Là où a abondé la faute, a surabondé le pardon.” – “Il est venu sau­ver ce qui avait péri.” Si donc l’homme n’avait pas péché, il ne serait pas venu. “Ôtez le mal, ôtez les meurtrissures, le médecin n’est plus nécessaire.” – “Ô heureuse faute qui nous a mérité un tel rédempteur [79] !” – Il a fallu faire le sacrifice d’un motif infé­rieur ; d’une belle idée, mais qui n’était qu’une idée humaine, il m’a fallu plier une fois de plus mon intelligence sous les dictées de la foi et voilà que, par la foi, j’ai re­trouvé la lumière, la cause la plus haute du mystère s’est révélée ; j’expliquais l’incar­nation comme un homme : maintenant j’en vois le motif comme Dieu lui-même le voit. Et ce motif, ce sont nos péchés ; et c’est la miséricorde divine. C’est cette croix qui me le révèle, et voilà pourquoi je la regarde ainsi. »

Quelle leçon pour nous, philosophes et théologiens trop humains, que cette conversion intellectuelle d’un saint Thomas, que cet effacement joyeux des synthèses les plus séduisantes devant l’humble parole de l’Évangile, de l’Apôtre, des saints ! Et quelle leçon pour nous, fidèles, qui trop souvent mesurons les choses de Dieu, ses enseignements, le gouvernement de son Église, la conduite de ses ministres, aux courtes vues qui procèdent de nos prétendues lumières, de nos passions ou impres­sions du moment, de nos imaginations [80] !

 

Nous pensons que si le père Emmanuel avait reçu une vraie formation tho­miste, et surtout s’il avait connu les encouragements des papes recommandant la formation du clergé « selon la méthode, la doctrine et les principes » de saint Thomas d’Aquin (can. 1366, § 2), qualifié « de Docteur commun, ou universel de l’Église, car l’Église a fait sienne sa doctrine » (Pie XI, Studiorum ducem, 29 juin 1923), il aurait reconnu que se dire thomiste, ce n’est pas se montrer « homme de système » partisan « d’opinions humaines », et il n’aurait pas récusé ce qualificatif.

 

 

Les petits enfants morts sans baptême

 

L’opinion du père Emmanuel

 

Sur ce point, nous devons reconnaître que le père Emmanuel ne suit pas la doctrine de saint Thomas d’Aquin.

Il faut remarquer toutefois que le père Emmanuel se place surtout du point de vue du pasteur d’âmes :

 

On nie le péché originel, sinon en lui-même, du moins dans ses conséquences. On veut traiter la nature, comme s’il ne l’avait pas infectée et blessée, comme si elle n’avait pas gardé de sa déchéance des instincts dépravés et des penchants mauvais, comme si elle n’avait pas besoin d’être réprimée et guérie. C’est là l’erreur capitale de notre époque. […]

L’erreur pédagogique, qui répudie toute contrainte dans l’éducation, ne s’allie que trop bien avec les théories qui ne voient dans le péché originel qu’un simple dé­pouillement de la grâce, sans que la nature soit lésée.

On ne peut, à notre sens, la réfuter radicalement, que si l’on revient à la théorie traditionnelle, d’après laquelle l’homme déchu est le voyageur de Jéricho tout à la fois dépouillé et blessé ; dépouillé des biens de la grâce, disait la vieille glose citée par saint Thomas, blessé en ceux de la nature [81].

 

Pour le bien des âmes, le père Emmanuel voulait lutter contre le naturalisme, le grand mal de son époque (et de la nôtre). Et il avait remarqué que la doctrine du péché originel est un point clef du combat. Voici comment il s’en explique dans la petite introduction à sa brochure sur le péché originel :

 

Le naturalisme est la grande hérésie du temps présent. Nous l’avons combattue, et la combattrons sans trêve, sans relâche, sans merci. Elle est la négation complète de tout le christianisme, de tout ce que nous croyons, de tout ce que nous espérons, de tout ce que nous aimons.

Et comme il n’est rien que le naturalisme contemporain attaque comme le pé­ché originel, nous nous proposons de donner un traité du péché originel.

Nous tenons à dire à nos lecteurs que nous ne leur donnerons pas des vérités diminuées [82]. Nous dirons le vrai sans faiblir, et sans en rien gazer [83]. Diminuer les vérités sous prétexte de les rendre plus facilement acceptables, nous paraît simple­ment une trahison : que Dieu nous préserve d’un pareil malheur [84] !

 

Et le père Emmanuel entend mener la guerre avec ardeur, car il a bien conscience de lutter contre l’enfer, comme il l’explique dans un chapitre de son ouvrage intitulé « le péché originel et la franc-maçonnerie », dans lequel il écrit :

 

Nous l’avons dit souvent : tout le christianisme se résume en deux personnes : Adam et Jésus-Christ : Adam en qui nous sommes tombés, Jésus en qui nous sommes relevés [85].

Il suit de là que les deux dogmes capitaux de notre foi sont, d’une part, le péché originel, et, de l’autre, la divinité de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Bossuet, expliquant ce que l’Apôtre nomme le mystère d’iniquité (2 Th 2, 7) dit : « Ce mystère consiste dans la corruption des maximes de l’Évangile, et l’établis­sement de l’antichristianisme. » (Pensées détachées, tome VII, page 126., éd. Outhenin.)

L’établissement de l’antichristianisme ! Bossuet était pontife cette année-là, et il prophétisa. L’antichristianisme s’appelle aujourd’hui la franc-maçonnerie, son éta­blissement est un fait accompli.

Chacun sait quel cas la franc-maçonnerie fait de la divinité de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Elle en est venue à défendre de prononcer son nom dans les écoles ren­dues obligatoires pour les chrétiens. Chacun sait cela : mais on ne sait pas si bien ce que pense la franc-maçonnerie du second dogme fondamental du christianisme. Nous le dirons d’après un auteur bien informé. Le père Deschamps, dans son ma­gnifique travail, Les Sociétés secrètes et la société, dit : « De tous les dogmes chrétiens, il n’en est point que la franc-maçonnerie attaque plus radicalement que celui du pé­ché originel » (tome 1, page 6) [86].

La secte antichrétienne sait très bien qu’en attaquant ce dogme capital, elle ren­verse le christianisme tout entier, pour ne plus laisser de place qu’à son naturalisme.

Le protestantisme a dû capituler devant l’antichristianisme, et n’a pas eu la force d’affirmer ni la divinité de Notre-Seigneur, ni la réalité du péché originel. Nous comprenons cette reculade : quand on a nié la foi sur un point, on n’est plus en état de la défendre sérieusement sur aucun autre.

 

Et le père Emmanuel n’est pas homme à reculer.

Toutefois, dans sa défense de la foi au péché originel, il nous semble que le père Emmanuel n’a pas su assez se garder du travers que Dom Maréchaux repro­chait à Dom Guéranger : expliquant que Dom Guéranger avait refusé au dernier moment d’accepter le père Emmanuel à la profession religieuse pour la raison que ce dernier défendait les doctrines thomistes sur la grâce efficace et la pré­destination gratuite, thèses estimées périlleuses pour l’unité de doctrine établie à Solesmes, il commente :

 

La répulsion si vive de Dom Guéranger pour ces doctrines est surprenante sans doute ; elle n’est pas inexplicable, si l’on se reporte à l’époque où le célèbre abbé a vécu. Joseph de Maistre n’était pas étranger à cette même antipathie doctrinale, qui était plutôt un instinct qu’un sentiment raisonné. C’était la période de réaction contre les tendances néfastes du jansénisme. Dom Guéranger estimait qu’il fallait prendre position sur le terrain des systèmes les plus opposés à cette hérésie, comme si le plus efficace moyen de détruire une erreur n’était pas de s’établir dans les thèses qui lui sont contradictoires, plutôt que de se jeter dans les opinions qui lui sont contraires. Ajoutons que, dans la première moitié du XIXe siècle, le retour à l’étude de saint Thomas s’esquissait à peine : les souverains pontifes n’avaient point insisté à ce sujet, comme ils l’ont fait depuis [87].

 

L’opinion de saint Thomas d’Aquin

 

Sur ce point du péché originel, saint Thomas d’Aquin tient les deux bouts de la chaîne, que l’on peut résumer dans les deux adages donnés par la Tradition : par le péché originel, l’homme « est dépouillé des biens gratuits et blessé dans les biens naturels [88] », « toutefois les biens de la nature demeurent intègres [89] ».

Or si le père Emmanuel développe bien la première affirmation, qu’il cite vo­lontiers [90], il ne semble pas connaître la seconde, du moins il n’en parle pas.

Le père Emmanuel a essayé de justifier son opinion en se retranchant derrière un grand thomiste :

 

Billuart, commentateur autorisé de saint Thomas, et qui retient tout ce qu’il peut de la théorie du docteur angélique sur l’état des enfants morts sans baptême, affirme qu’il ne saurait être question pour eux de béatitude naturelle. Et la raison qu’il en apporte est saisissante : « Ces enfants, dit-il, mourant dans le péché originel, meurent dans un état qui est l’aversion de Dieu ; en conséquence, ajoute-t-il, il ne saurait y avoir d’eux à Dieu cette relation libre et amoureuse qui constitue la béati­tude. » (De effectibus peccati. Dissert. VII, art. VI.)

 

Mais il ne devait pas être dupe lui-même, car Billuart n’affirme la phrase citée qu’après avoir longuement exposé ces deux thèses qu’il tire de saint Thomas : « Les petits enfants qui meurent avec le seul péché originel ne souffrent pas de peine des sens [91] », et : « ils ne perçoivent aucune tristesse, aucune douleur de la privation de la vision béatifique [92] ».

Or le père Emmanuel n’est pas d’accord :

 

Vous dites : Ils ne sont pas malheureux. Nous disons : Le péché originel fait perdre aux enfants la grâce et l’amitié de Dieu ; or la foi nous enseigne que l’homme ne saurait arriver au bonheur sans la grâce de Dieu ; nous en concluons que ces en­fants sont malheureux.

Nous verrons, dans peu, que ces conclusions sont rigoureusement vraies et ap­partiennent à la foi [93].

 

Le père Emmanuel, nous semble-t-il, s’est trompé sur ce point. Les conclu­sions qu’il tire ne représentent qu’une opinion [94]. Certes, cette opinion n’est pas condamnée par l’Église, mais elle est abandonnée depuis longtemps par la plu­part des théologiens [95]. L’opinion de loin la plus commune est que les petits en­fants morts sans baptême ne souffrent pas de peine des sens, qu’ils ne souf­frent aucune tristesse de l’absence de vision béatifique et que, même s’ils n’attei­gnent pas la béatitude naturelle (l’homme ayant été de fait ordonné à la béatitude surnaturelle, ils sont privés de béatitude en étant privés de la vision de Dieu), ils participent des biens qui auraient constitué la béatitude naturelle si l’homme y avait été destiné [96].

Voici par exemple ce que dit saint Thomas d’Aquin :

 

Bien que les enfants non baptisés soient séparés de Dieu quant à l’union qui se fait par la gloire, ils ne sont pas tout à fait séparés, et même ils lui sont unis par la participation des biens naturels : et ainsi ils peuvent jouir de lui par une connais­sance et un amour naturels [97].

 

Le deuxième schéma d’une constitution pour la foi préparé en vue du premier concile du Vatican disait : « Ceux qui meurent en état de péché mortel, exclus du royaume de Dieu, souffrent éternellement les tourments de l’enfer, où il n’y a nulle rédemption. Également ceux qui meurent avec le seul péché originel, sont privés éternellement de la vision béatifique de Dieu [98] », sans faire mention d’une autre peine. Et le commentaire disait qu’on avait choisi « d’enseigner ce qui est certain par la foi, laissant de côté ce qui est disputé dans les écoles [99] ».

Le schéma préparé pour le concile Vatican II par la commission de théologie sous la direction du cardinal Ottaviani, après avoir rappelé que, pour ces enfants, il ne pouvait être question d’aller au ciel sans le baptême, disait : « Il ne manque pas de raisons de penser qu’ils jouissent d’une félicité accommodée à leur état [100]. »

 

Terminons cette question relative aux limbes par une considération pastorale :

Le père Calmel partageait l’opinion de saint Thomas d’Aquin sur l’absence de peine sensible dans les limbes :

 

Le petit enfant non baptisé qui meurt avant l’usage de la raison […] s’éveillera à la vie consciente seulement dans l’autre monde, avec cette connaissance naturelle de Dieu qui est propre à l’âme séparée ; avec l’amour naturel de Dieu éclos à la suite de cette connaissance ; et, avec l’amour naturel de Dieu, un certain bonheur naturel. Ajoutons que, lors de la résurrection générale, quand toute la nature humaine, en chacun des individus, les bons et les méchants, trouvera son terme définitif par la victoire du Christ sur la mort, les petits enfants des limbes ressusciteront eux aussi ; ils ressusciteront non pour être châtiés dans leur corps, mais pour associer leur corps, qui n’a pas servi au péché, au bonheur naturel de leur âme [101].

 

Toutefois, même si les limbes ne sont pas douloureuses, il affirmait qu’elles constituent un « état horrible » :

 

Ces précisions étant données pour ne pas faire les limbes plus horribles qu’elles ne sont, il ne faut quand même pas hésiter à dire que, du point de vue suprême, l’état des limbes est horrible ; il est horrible en considération de l’unique fin que Dieu ait voulue pour tout homme et qu’il ait rendue accessible en livrant son propre Fils à la mort de la croix : cette fin est surnaturelle purement et simplement ; c’est la jouissance éternelle des trois divines Personnes. Il faut dire en outre qu’ils ne savent pas ce qu’ils font et qu’ils ne croient pas vraiment en Jésus-Christ ceux qui, prenant prétexte de ce que la haine et les supplices sont inconnus dans les limbes, se conso­lent aisément de ce que les petits ne soient pas baptisés, ou du moins de ce que l’on retarde pastoralement leur baptême [102].

 

L’état des limbes est horrible en considération de la fin surnaturelle que Dieu a voulue pour l’homme, autrement dit il est horrible pour ceux qui connaissent cette fin et spécialement pour ceux qui, par leur faute, privent les enfants de l’obtenir. Car « l’abîme restera infranchissable entre cette espèce de bonheur natu­rel, particulier aux limbes, et la béatitude céleste surnaturelle qui est l’entrée inef­fable dans la joie réservée à Dieu lui-même (Mt 24, 23) [103]. »

C’est pour cette raison que l’Église a toujours encouragé à faire baptiser rapi­dement les petits enfants : « Que les enfants soient baptisés le plus tôt possible ; et que les curés et les prédicateurs rappellent souvent aux fidèles cette grave obligation [104]. »

Telle n’est pas, on le sait, l’opinion de l’Église conciliaire. Elle repousse le baptême, et même tente de justifier cette négligence par de fausses raisons.

En voici une, par exemple, tirée d’un livre récent du cardinal Joseph Ratzinger :

 

La question de la nécessité du baptême pour le salut est devenue à l’époque moderne d’une brûlante actualité. Le concile Vatican II a dit que des hommes qui sont en recherche de Dieu et qui, par conséquent, tendent intérieurement à ce qu’est le baptême, obtiennent le salut. Ce qui signifie que la recherche intérieure de Dieu est une participation au baptême, à l’Église, au Christ.

Cette question de la nécessité du baptême semble donc aujourd’hui résolue. Mais la question des enfants qui n’ont pu être baptisés, parce que victimes d’avorte­ments, nous tourmente d’autant plus.

Il me semble que, dans le passé, on avait élaboré une doctrine pas très inspirée. On disait que le baptême nous donnait, par la grâce sanctifiante, la capacité de contempler Dieu. Le péché originel, dont le baptême nous délivre, est privation de la grâce sanctifiante. Les enfants qui meurent ainsi n’ont pas de péchés personnels et ne peuvent donc pas aller en enfer ; mais il leur manque la grâce sanctifiante et donc la possibilité de contempler Dieu. Ils bénéficient simplement d’un état de béatitude naturelle où ils sont heureux. On a appelé cet état les « limbes ».

Cette conception est devenue en notre siècle peu à peu problématique. On voulait par là défendre la nécessité d’un baptême précoce, mais la solution proposée pose un nouveau problème. Finalement, dans l’encyclique Evangelium vitæ, le pape a introduit un changement très net, que le Catéchisme de l’Église catholique avait anti­cipé : il exprime simplement l’espoir que Dieu fait le nécessaire pour attirer à lui ceux qui n’ont pu recevoir les sacrements [105].

 

Ce passage contient de nombreuses erreurs relatives à la foi. Tout d’abord il est faux de dire qu’il suffit d’être en recherche de Dieu pour obtenir le salut. Ensuite le fait que les petits enfants qui meurent avec le péché originel soit privés de la vision béatifique n’est pas une « doctrine pas très inspirée élaborée dans le passé », c’est l’enseignement même de Notre-Seigneur Jésus-Christ [106], transmis infailliblement par l’Église [107].

 

*

  

 

 

Nous avons montré dans cet article que si le père Emmanuel est disciple de saint Augustin, il l’est aussi de saint Thomas d’Aquin ; que s’il refuse l’étiquette de « thomiste », c’est à cause de son aversion pour l’esprit de « système », mais nul­lement parce qu’il refuserait d’être le disciple du Docteur commun ; que la seule petite divergence que l’on peut trouver entre lui et le Docteur Angélique concerne la question libre de l’étendue des peines pour les petits enfants morts sans baptême ; que malgré cela, on ne saurait refuser au père Emmanuel le ca­ractère de thomiste, vu son amour pour saint Thomas et son talent pour exposer sa pensée.

Nous aurions pu développer d’autres points. Par exemple montrer que le père Emmanuel, par son grand zèle à éclairer les âmes en les enseignant, par l’impor­tance qu’il accorde à la connaissance de la vérité, est, de ce fait, fidèle à saint Thomas sur la question de la prééminence de l’intelligence sur la volonté.

Mais il nous semble que ce que nous avons dit ici suffit à trancher la question, et nous laissons aux lecteurs le soin de découvrir par eux-mêmes d’autres points communs entre le curé de Mesnil-Saint-Loup et l’Aquinate.

 

 

 



[1] — Voir Le Père Emmanuel, par Dom Bernard Maréchaux, Mesnil-Saint-Loup, 3e édition, 1935, p. 156, en note.

[2] — Voir Le Père Emmanuel, par Dom Maréchaux, p. 155-156.

[3] — Père Emmanuel, Le Péché originel, Troyes, 1911, p. 39.

[4] — Père Emmanuel, Le Péché originel, p. 40.

[5] — Tradition catholique, Bulletin du Cercle de Tradition catholique en Belgique, nº 32, mai-juin 1994.

[6] — Bulletin de l’Œuvre de Notre-Dame de la Sainte-Espérance, à partir de novembre 1884 ; republié dans Fideliter, nº 52 (juillet-août 1986) à 65 (septembre-octobre 1988).

[7] — Père Emmanuel, Traité du ministère ecclésiastique, Sherbrooke, Québec, 1963.

[8] — Voir l’article du frère Albert O.P., « A propos du renouveau thomiste », dans Le Sel de la terre 13, p. 65 sq. L’encyclique Æterni Patris de Léon XIII, qui donna une grande impulsion à ce renouveau, ne parut qu’en 1879. Le père Emmanuel en fit tout de suite un commentaire dans le Bulletin, comme on le verra.

[9] — Le nom de cet auteur n’est pas parvenu jusqu’à nous.

[10] — Dom Maréchaux, Le Père Emmanuel, « Note II : Le père Emmanuel et la philosophie », p. 535.

[11] — Il étudia également les commentaires d’Estius sur saint Paul. Un exemplaire de cet ouvrage, à la bibliothèque du grand séminaire, porte des corrections, sinon des annotations marginales de sa main. (Note de Dom Maréchaux.)

Leclerc de Beauberon est un théologien français du XVIIIe siècle, disciple de Noris. Sur Noris, voir la réponse à la première difficulté.

[12]Le Père Emmanuel, par Dom Maréchaux, p. 23-24. Voir aussi « LŒuvre pastorale du père Emmanuel », par Dom Maréchaux, dans Le Sel de la terre 26, p. 119.

[13] — « Flumina librorum mundum effluxere per omnem / Qui mites humilesque bibunt... » Le Père Emmanuel, par Dom Bernard Maréchaux, p. 354-355.

[14] — Abbé Philippe François, in Le Sel de la terre 26, p. 115.

[15] — Article de Dom Bernard Maréchaux, « Dom Guéranger et le père Emmanuel », paru dans la Revista Storica Benedettina, nº de juillet-septembre 1910, reproduit dans le Bulletin, t. XII, octobre 1910, p. 158.

[16]Le Père Emmanuel, par Dom Bernard Maréchaux, p. 251.

[17] — Commentaire par le père Emmanuel de l’encyclique de Léon XIII Æterni Patris, paru dans le Bulletin en septembre 1879, p. 485 sq.

[18]Bulletin, janvier 1898, p. 7.

[19]Bulletin, septembre 1880, p. 98.

[20] — Sur ce catéchisme, voir l’article du frère Marie-Dominique dans ce numéro du Sel de la terre.

[21] — Père Emmanuel, Les Maximes de saint Benoît, Nouvelle édition, Mesnil-Saint-Loup, 1916, p. 23.

[22]« Les Vieux saints », Le père Emmanuel et les premiers moines de Notre-Dame de la Sainte-Espérance, Supplément au Bulletin de Notre-Dame de la Sainte-Espérance, nº 3, mars 1972, p. 5. L’auteur en est Dom Louis-Marie Spic, moine de Mesnil.

[23] — Dom Maréchaux, « Dom Guéranger et le père Emmanuel », Bulletin d’octobre 1910, p. 158. Voir aussi « LŒuvre pastorale du père Emmanuel », par Dom Maréchaux, dans Le Sel de la terre 26, p. 119 : « Une des grandes joies de sa vie fut de retrouver saint Augustin dans le Docteur Angélique. »

[24]Bulletin, t. II, janvier 1881, p. 172.

[25]Bulletin, t. X, décembre 1903, p. 565-566.

[26] — L’encyclique de Léon XIII est datée du 4 août 1879, et le commentaire du père Emmanuel est paru dans le Bulletin en septembre 1879, p. 485 sq.

[27] — Dom Maréchaux, Le Père Emmanuel, p. 175. Ce traité s’intitule : De l’amour et la dévotion que nous devons avoir pour l’âme de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Le père Emmanuel étudie aussi l’âme de Notre-Seigneur dans le Catéchisme de la famille chrétienne, DMM, 1977, p. 66 à 71.

[28] — Dans une conférence qu’il fit à ses moines, lors de la tentative d’union.

[29]Le Père Emmanuel, par Dom Maréchaux, p. 174-175.

[30]Bulletin, à partir d’avril 1877.

[31]Bulletin, à partir de novembre 1884 ; republié dans Fideliter, nº 52 (juillet-août 1986) à 65 (septembre-octobre 1988). On trouve aussi un traité de la Sainte Trinité publié dans le Bulletin, à partir de mai 1886 et republié dans Fideliter, nº 78 (novembre-décembre 1990) à 91 (janvier-février 1993). Mais il semble que ce dernier travail, à cause de son style moins concis et moins enlevé que celui sur le bon Dieu, plus proche aussi de celui sur les sacrements, doive être attribué à Dom Maréchaux.

[32]Bulletin, mars 1885.

[33]Bulletin, avril 1885.

[34] — Père Faber, Tout pour Jésus, cité par le père Emmanuel dans le Bulletin, novembre 1884, p. 324.

[35]Bulletin, t. I, juin 1878, p. 255.

[36]Bulletin, t. V, juin 1889, p. 81.

[37]Bulletin, t. II, juin 1881, p. 251. Voir ce commentaire dans la rubrique « Le latin et la liturgie » de ce numéro.

[38]Bulletin, t. II, juin 1881, p. 251.

[39] — Paru dans le Bulletin d’avril à décembre 1911. Republié dans Le Sel de la terre 6, 7 et 8.

[40]Vie de saint Thomas par Guillaume de Tocco, édition du père Pègues et de l’abbé Maquart, Paris-Toulouse, 1924, p. 56. Cette phrase a été reproduite dans l’encyclique Studiorum Ducem de Pie XI (29 juin 1923). Voir aussi le témoignage de Barthélémy de Capoue au procès.

[41] — Voir Bulletin, t. X, p. 207, janvier 1905 ; et la bibliographie dans ce numéro.

[42] — Article déjà cité de Dom Maréchaux, « Dom Guéranger et le père Emmanuel », p. 158.

[43] — Dom Maréchaux, Bulletin, avril 1911, p. 247.

[44] — « Souvenirs de Rome », notes prises lors d’une conférence spirituelle du mardi 21 janvier 1896.

[45] — Voir DTC, « Augustinianisme », col. 2486-2487 ; Benoît XIV fit aussi un bref le 13 juillet 1748 (reproduit dans le DTC, « Augustinisme », col. 2555) pour rappeler que le Saint-Siège n’a pas condamné les augustiniens, malgré les accusations de jansénisme portées contre eux, et que « nul ne peut les obliger à abandonner leur système ».

[46] — « [Dom Guéranger] se mit à faire le procès du thomisme, qu’il ramena à trois chefs : prémotion physique, prédestination gratuite et grâce efficace. Le père Emmanuel, mis en demeure de s’expliquer, spécifia qu’il n’adoptait pas la prémotion physique, tout en suivant la doctrine de saint Thomas relativement à la prédestination et à la grâce. » (Le Père Emmanuel, par Dom Maréchaux, p. 156.)

Pour les augustiniens, la grâce est efficace par mode de délectation victorieuse. Les thomistes, sans méconnaître l’attrait de la grâce (comme cause finale), lui reconnaissent aussi une efficience qu’ils appellent la prémotion physique.

[47] — Père Emmanuel, La Grâce de Dieu et l’ingratitude des hommes, DMM, 1973, p. 44.

[48]DTC, « Augustinianisme », col. 2488, qui cite ici Keller O.S.A. D’après les principes de saint Thomas, au contraire, même avant la chute, l’homme aurait eu besoin de la grâce efficace pour faire le bien.

[49] — Les principaux points où la doctrine du cardinal Noris, représentant du « courant augustinien dit rigide », diffère de celle de saint Thomas sont les suivants : chez les infidèles nul acte de vertu n’est possible, parce que seule la foi peut diriger suffisamment l’intention vers la fin dernière ; la justice originelle est l’état normal, régulier, « naturel », de l’homme : donc depuis la chute, la liberté de l’homme a changé de nature ; les petits enfants morts sans baptême vont en enfer, où ils subissent une légère peine du feu ; dans l’état de justice originelle, la prédestination était postérieure aux mérites de l’homme ; la grâce est efficace par mode de délectation victorieuse ; il n’y a qu’une différence de degré et non de nature entre la grâce suffisante et la grâce efficace ; la distribution de la grâce est restreinte : la grâce suffisante n’est pas donnée aux petits enfants, ni à beaucoup d’infidèles et de pécheurs obstinés ; la loi de charité est plus rigoureuse que chez le Docteur Angélique (on doit aimer Dieu à chaque instant au moins virtuellement, pas seulement de manière interprétative ou objective, et le préférer de manière intensive, pas seulement appréciative) ; la charité s’identifie à la grâce. Voir DTC, « Augustinianisme », article de E. Portalié.

[50] — Père Emmanuel, La Grâce de Dieu et l’ingratitude des hommes, DMM, 1973.

[51]Le Père Emmanuel, par Dom Maréchaux, p. 356-357.

[52] — Comme nous l’avons noté plus haut, il y a un point dans ce traité où le père Emmanuel suit une opinion non thomiste du cardinal Noris : c’est la question de la versatilité de la grâce donnée à Adam. Il s’agit là d’un point secondaire, effleuré par le père Emmanuel dans une note, et que Dom Maréchaux ne mentionne pas dans son résumé.

[53] — Conférence du jeudi 17 novembre 1898. Il faudrait citer aussi la conférence du mardi 23 novembre 1897 : « Le bon vouloir vient de Dieu ».

[54] — Le père Maréchaux révéla, longtemps après l’événement, que le père Emmanuel bénéficia d’une apparition de Notre-Dame avec saint Augustin et saint Thomas d’Aquin. Il semble que ce fut à Solesmes, dans la nuit du 3 au 4 juillet 1874, après sa rupture avec Dom Guéranger, rupture qui intervint notamment à propos de la grâce. Voir Le Père Emmanuel, par Dom Maréchaux, p. 157, à mettre en rapport avec la brochure L’Œuvre pastorale du père Emmanuel, republiée dans Le Sel de la terre 26, p. 127. Voir aussi à ce sujet Les Vieux saints, p. 15.

[55] — Précisons pour nos lecteurs que la revue dont parle ici Maritain n’a rien à voir avec le journal La Vie, fondé en 1945 par Georges Hourdin, et qui se définissait comme « un magazine qui inciterait les chrétiens pratiquants à participer activement à la vie de l’Église, à ne pas rester enfermés dans leur ghetto, à ne pas rester neutres face aux événements de la société et du monde et, si possible, à s’y engager. Un magazine enfin qui puisse être également lu par les chrétiens non pratiquants et, pourquoi pas, par les non-croyants. » (Geneviève Laplagne, L’Histoire de La Vie, Paris, Cerf, 1999, p. 24.)

[56] — Jacques Maritain, La Vie Catholique du 10 juillet 1926, reproduit dans le Bulletin, t. XV, septembre-octobre 1926, p. 363.

[57] — Voir L’Année dominicaine, nouvelle édition revue et annotée par des religieux du même Ordre, Lyon, 1906, Mai II, p. 788-796.

[58] — Hâtons-nous d’ajouter que si Dom Guéranger ne partageait pas les idées thomistes du père Emmanuel sur la grâce, il fut comme lui un grand adversaire du naturalisme. Voir ses Essais sur le naturalisme contemporain, Paris, 1858.

[59]Le Père Emmanuel, par Dom Maréchaux, p. 158.

[60] — Article déjà cité de Dom Maréchaux, « Dom Guéranger et le père Emmanuel », p. 157-158.

[61] — Père Emmanuel, Conférence du 7 mai 1895. Extraite de « Conférences mensuelles à ses moines » dans la revue Les Amis du Bec Hellouin, hiver 1964, p. 52-53.

[62] — En employant le mot circonscrire, le père Emmanuel pensait sans doute à saint Grégoire qui appelle Dieu « la lumière incirconscrite », et qui recommande, si l’on veut arriver à la vraie contemplation d’écarter les images qui circonscrivent Dieu. (Note de Dom Maréchaux.)

[63]Le Père Emmanuel, par Dom Maréchaux, p. 168.

[64]Ibid., p. 519-520.

[65]Ibid., p. 373.

[66] — C’est nous qui soulignons. La philosopie chrétienne de cette époque était un « vague éclectisme spritualiste puisant quelque peu dans Platon et dans Descartes » (Jean Daujat, La Face interne de l’histoire, Téqui, 1996, p. 513). (NDLR.)

[67] — Commentaire du père Emmanuel sur l’encyclique Æterni Patris de Léon XIII, paru dans le Bulletin, septembre 1879, p. 485 sq.

[68] — Le père Emmanuel a lu et commenté Mgr Gaume. Voir l’article de M. Bedel, « La méthode d’apprentissage du latin par le père Emmanuel » dans ce numéro du Sel de la terre, notamment la première partie sur « La querelle des classiques ».

[69]Bulletin, novembre 1895, p. 167.

[70] — Père Emmanuel, Conférence du 7 mai 1895. Extraite de « Conférences mensuelles à ses moines » dans la revue Les Amis du Bec Hellouin, hiver 1964, p. 52-53.

[71] — « Celui à qui le Verbe parle est délivré de beaucoup d’opinions », Imitation de Jésus-Christ.

Ce texte est une conférence du père Emmanuel datée du mardi 15 mars 1898, reproduite intégralement dans ce numéro du Sel de la terre.

[72] — Voir Le Père Emmanuel, par Dom Maréchaux, p. 156, en note.

[73] — Jean Daujat, Y a-t-il une Vérité ? Les grandes réponses de la philosophie, Paris, Téqui, 1974, p. 237. Ce livre de Daujat sur la philosophie est bon. Nous n’en dirons pas autant d’autres ouvrages où il a montré son servilisme à l’égard de l’Église conciliaire, se réjouissant notamment de la nouvelle messe.

Sur les systèmes, on consultera aussi avec fruit le livre de l’abbé J.-B. Aubry, Mélanges de philosophie catholique, le cartésianisme, le rationalisme et la scholastique, Paris, 1896, p. 96 (réédité par les éditions Saint-Rémi, BP 79, 33410 Cadillac).

[74] — « C’est pourquoi nous disons comme le fait l’Église “la philosophie de saint Thomas d’Aquin” et non “le thomisme”, mot qui pourrait laisser supposer un système : appelle-t-on la chimie lavoisiérisme ou la physiologie Claude-Bernardisme ? » (Jean DAUJAT, Y a-t-il une Vérité ?, p. 240 en note). Le père Garrigou-Lagrange parle, quant à lui, de « synthèse thomiste ».

[75] — Jean Daujat, Y a-t-il une Vérité ?, p. 32.

[76] — P. Réginald Garrigou-Lagrange O.P., La Synthèse thomiste, Paris, Desclée De Brouwer, 1947, p. 562-578.

[77] — III Sent., D. 1.

[78] — I, q. 31, a. 3.

[79] — III, q. 1, a. 3.

[80] — Père Gardeil O.P., Les Dons du Saint-Esprit dans les saints dominicains, Victor Lecoffre, 1903, p. 166-168.

[81]Bulletin, février 1897, p. 407. Dans la préface des premières éditions du Traité du ministère ecclésiastique, reproduite dans Itinéraires 150, février 1971, Dom Maréchaux montre l’importance pastorale de la prédication sur le péché originel, afin de lutter contre le naturalisme et le modernisme, qui en sont une conséquence. Mgr Lefebvre insistait aussi sur l’importance de cette prédication dans ses conférences spirituelles à ses séminaristes ou à ses prêtres.

[82] — Le père Emmanuel donne un commentaire de ces paroles du Ps 11, 2 dans La Grâce de Dieu et l’ingratitude des hommes, p.17.

[83] — Sur cette expression, voici une réflexion pleine de sel du père Emmanuuel : «  Les croyants croient, mais ils tremblent, et semblent avoir peur de croire trop. Pour certains, la foi semble n’être plus qu’un en-cas. Presque chez tous, elle est timide ; il y a des vérités qu’elle n’ose regarder en face, ou que l’on n’ose lui montrer qu’après les avoir gazées. Que de gazes nous avons vu étendre sur le dogme capital de la Sainte Trinité, sur le péché originel, sur la grâce de Dieu, sur la liberté humaine ! Que de gazes ! » (Père Emmanuel, La Grâce de Dieu et l’ingratitude des hommes, p. 6).

[84] — Père Emmanuel, Le Péché originel, p. 5.

[85] — Le père Emmanuel développe cette pensée dans La Grâce de Dieu et l’ingratitude des hommes, p. 13 sq., sous le titre d’« Adam et Jésus-Christ, les deux pôles de l’humanité ».

[86] — La franc-maçonnerie a un rite destiné à remplacer notre baptême. C’est là surtout qu’elle fait profession de nier le péché originel. Un enfant baptisé, pour nous, c’est un enfant de Dieu, un petit ange. L’enfant qui a subi les rites de l’initiation maçonnique s’appelle, en style des loges, un louveteau. Comparez ! (Note du père Emmanuel.)

Voir à ce sujet D. P. Benoit, La Cité antichrétienne, II, La Franc-Maçonnerie, t. I, éd. Saint-Rémi, p. 454.

[87] — Dom Maréchaux, « Dom Guéranger et le père Emmanuel », Bulletin d’octobre 1910, p. 157.

[88] — « Expoliatur gratuitis et vulneratur in naturalibus », saint Bède, cité en I-II, q. 85, a. 1, c.

[89] — « Sed bona naturalia manent integra », saint Denis, cité cité en I-II, q. 85, a. 1, ad 1.

[90] — Par exemple Père Emmanuel, Le Péché originel, p. 36.

[91]De effectibus peccati. Dissert.VII, art.VI, § 1.

[92]De effectibus peccati. Dissert.VII, art.VI, § 2.

[93] — Père Emmanuel, Le Péché originel, p. 38. Le père Emmanuel interprète le texte des conciles de Lyon et de Florence : « Les âmes de ceux qui meurent ou dans le péché mortel actuel, ou dans le seul [péché] originel, descendent incontinent dans l’enfer, pour y être toutefois punies par des peines inégales » (DS 858 et 1306), comme affirmant l’existence de peines pour ces enfants en plus de la privation de la vision béatifique. Mais la plupart des théologiens pensent que la seule peine de ces enfants consiste dans cette privation, et que cette peine ne leur est pas sensible, car ils ignorent que la vision béatifique est la fin de l’homme (De Malo, q. 5 a. 3). De plus « nul ne s’afflige de ce qu’il lui manque quelque chose auquel il n’est pas proportionné ; […] l’homme adulte est proportionné à obtenir la vie éternelle, car il peut se préparer à la grâce […], mais les enfants n’y sont pas proportionnés, car cela n’est pas dû à cause des principes de la nature, et ils ne peuvent l’avoir par leurs actes propres […]. Par conséquent, ils ne souffriront nullement de l’absence de vision béatifique ; bien plutôt, ils se réjouiront du fait qu’ils participent beaucoup à la divine bonté et aux perfections naturelles » (II Sent., D. 33, q. 2, a. 2). Voir aussi DTC, « Limbes », notamment col. 766 sq.

Le pape Pie VI a déclaré qu’il est « faux, téméraire, injurieux pour les écoles catholiques, de rejeter comme une fable pélagienne ce lieu des enfers (que les fidèles appellent communément les limbes des enfants), dans lequel les âmes de ceux qui sont morts avec la seule faute originelle sont punies de la peine du dam, sans la peine du feu » (DS 2626).

[94] — Le père Emmanuel, qui voulait se garder d’enseigner des opinions, n’a pu éviter ici ce travers.

Remarquons aussi son manque d’information au sujet de saint Thomas, lorsqu’il prétend que celui-ci s’est trompé sur la question de l’Immaculée Conception. Saint Thomas d’Aquin a été vengé sur ce point par le père Norbert Del Prado : Divus Thomas et bulla dogmatica Ineffabilis Deus, Saint-Paul, 1919. Saint Thomas d’Aquin ne s’est pas trompé sur cette question de l’Immaculée Conception, l’erreur vint de certains de ses commentateurs. Toutefois, il est vrai que saint Thomas n’a pas osé affirmer ce privilège dans la Somme théologique. Une des raisons de cette timidité aurait sans doute plu au père Emmanuel : saint Thomas remarque que l’Église romaine ne célèbre pas [à son époque] la fête de la Conception de la Vierge, mais ne fait que la tolérer (III, q. 27, a. 2, ad 4). Saint Thomas d’Aquin, comme le père Emmanuel, aimait fonder sa théologie sur la liturgie.

[95] — Après saint Thomas, tous les théologiens scolastiques partagèrent son opinion, à l’exception de Grégoire de Rimini qui reçut pour cela le surnom de « bourreau des enfants ». « Au XVIIe siècle, l’opinion rigide fut remise en honneur par quelques théologiens, sous prétexte de retour à la doctrine augustinienne, mais en réalité sous l’influence indirecte du jansénisme. Petau, Bossuet, Berti et le cardinal Noris en sont les principaux représentants. Ils s’appuient sur les paroles de saint Augustin, et invoquent en outre les deux conciles généraux de Lyon et de Florence. » (DTC, « Baptême », col. 370.)

[96] — Voir par exemple Zubizarreta, Theologia dogmatico-scholastica, vol. I, Bilbao, 1948, p. 549 sq.

[97]Quamvis pueri non baptizati sint separati a Deo quantum ad illam conjunctionem quæ est per gloriam, non tamen ab eo penitus sunt separati, immo sibi conjunguntur per participationem naturalium bonorum ; et ita etiam de ipso gaudere poterunt naturali cognitione et dilectione (II Sent., D. 33, q. 2, a. 2, ad 5).

[98] — Mansi, Sacrorum Conciliorum… amplissima collectio, t. 53, col. 293. Le schéma réformé disait : « Ceux qui meurent avec le péché originel sont privés éternellement de la vision intuitive de Dieu, et ceux qui meurent dans le péché mortel souffrent éternellement les tourments de l’enfer, où il n’y a nulle rédemption. » On voit bien que, pour ceux qui ont préparé ces schémas, la question de la peine pour ces enfants, outre la privation de la vision béatifique, n’est pas une question de foi.

[99] — Mansi, t. 53, col. 307.

[100] — « Non autem desunt rationes censendi eosdem quadam felicitate suo statui accommodata perenniter frui. » Et il précisait en note : « On dit “accommodée à leur état” pour que la phrase puisse être souscrite par tous les théologiens des diverses écoles. Demeurent intactes les questions disputées, par exemple sur la nature des limbes, s’il y a une légère douleur, dans quel sens la condition des enfants peut être surnaturelle, etc. Toutefois on n’a pas voulu confier ces enfants à la miséricorde de Dieu : car l’Église n’a jamais fait cela, et par une telle phrase on concède indirectement que la théorie de l’illumination n’est pas tout à fait à réprouver. » A noter que le père Dhanis, Mgr Colombo, et un autre membre de la commission (contre le plus grand nombre) voulaient recommander ces enfants à la miséricorde de Dieu.

[101] — Père Roger-Thomas Calmel OP, Les Mystères du royaume de la grâce, tome I : Les dogmes, Jarzé, Dominique Martin Morin, 1972, p. 37. Cet ouvrage a été réédité en un seul volume (t. I et II) en 1990, chez DMM.

[102]Les Mystères du royaume de la grâce, tome I, p. 38.

[103]Ibid.

[104]Rituel Romain, « De Tempore et loco Baptismi conferendi ».

[105] — Joseph Ratzinger, Voici quel est notre Dieu, Paris, Plon, 2001, p. 281-282. On aurait pu citer aussi le Catéchisme de l’Église catholique, § 1261 (voir Le Sel de la terre 5, p. 41-42).

[106] — « En vérité, en vérité, je te le dis, nul, s’il ne renaît de l’eau et de l’Esprit, ne peut entrer dans le Royaume de Dieu » (Jn 3, 5). Pour ceux qui atteignent l’âge de raison (cela ne vaut donc pas pour les petits enfants), le désir du baptême peut permettre de recevoir les effets du baptême d’eau. Sur le baptême de désir, voir les articles de l’abbé Laisney dans Le Sel de la terre 11 et 12. Voir également les éditoriaux du Sel de la terre 24 et 35, et la recension de la Revue thomiste dans Le Sel de la terre 43, ainsi que le texte de la conférence sur « L’Unité de l’Église » in La Tentation de l’œcuménisme, Actes du IIIe congrès théologique de Sì Sì No No, avril 1998, Versailles, Publications du Courrier de Rome, 1999. Comme textes de référence, voir les schémas sur l’Église à Vatican I et à Vatican II, l’encyclique Mystici Corporis et la lettre du Saint-Office à l’archevêque de Boston.

[107] — « Les âmes de ceux qui meurent ou dans le péché mortel actuel, ou dans le seul originel, descendent incontinent dans l’enfer, pour y être toutefois punies par des peines inégales » (DS 858 et 1306). Les limbes sont cette limite supérieure (étymologiquement, limbus signifie la bordure supérieure d’un vêtement) de l’enfer où les âmes de ceux qui meurent dans le péché originel subissent la peine de la privation de la vision béatifique.

Informations

L'auteur

Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).

Le numéro

Le Sel de la terre n° 44

p. 258-291

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