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Textes du père Emmanuel

 

Les enseignements

de la Sainte-Espérance

 

 

Dans une suite de petits articles que le Bulletin de Notre-Dame de la Sainte-Espérance publia en 1907-1909, Dom Maréchaux exposa tour à tour l’esprit, les enseignements et l’œuvre de la Sainte-Espérance.

Par l’esprit, il entendait ce qu’elle est et ce qu’elle opère dans les âmes : leur conversion totale, qui embrasse l’intérieur et l’extérieur [1]. Par l’œuvre, il désignait les fruits que la Sainte-Espérance produit : la formation d’une chré­tienté, c’est-à-dire d’hommes et de femmes, de familles, de groupements vraiment chrétiens [2]. Par les enseignements, il voulait dire les doctrines dont les âmes ont absolument besoin d’être instruites pour que la Sainte-Espérance agisse en elles efficacement.

Les titres des articles que Dom Maréchaux a regroupés dans cette partie disent assez quels sont ces enseignements : le plan surnaturel et le plan natu­rel ; Adam et Jésus-Christ ; la nature et la grâce ; la chair et l’esprit ; le senti­ment religieux et la foi ; le désir du bonheur et l’espérance chrétienne ; l’amour naturel et la charité ; la vraie et la fausse justice ; la vraie et la fausse humilité ; prier dans la vérité ; se confesser, communier dans la vérité.

Ce qui caractérise ces enseignements, leur physionomie si l’on peut dire, c’est qu’ils insistent tous sur l’ordre surnaturel. L’âme formée à l’école de la Sainte-Espérance connaît sa fin éternelle, se meut tout entière dans le plan surnaturel, s’alimente en Dieu, vit de l’esprit de foi et marche sous la motion de la grâce.

Pour connaître les enseignements de la Sainte-Espérance, on peut encore re­censer les principaux thèmes des travaux intellectuels du père Emmanuel, et notamment ses opuscules doctrinaux : – Lettres à une Mère sur la foi ; – Le Naturalisme (avec en appendice l’étude « De l’ignorance chez les chrétiens ») ; – Le Chrétien du jour et le chrétien de l’Évangile (appendices : 1º « L’œuvre de Dieu » ; 2º « Les hommes ») ; – Les Deux cités ; – Le Péché originel ; – La Grâce de Dieu et l’ingratitude des hommes (appendice : « La nécessité de la prière pour le salut »). A ces travaux, il faut ajouter bien sûr les grandes et fortes études sur Dieu, la Trinité, Notre-Seigneur Jésus-Christ, la sainte Église catholique, le salut, qui abondent sous la plume du père Emmanuel.

Qu’est-ce qui fait le lien entre tous ces enseignements ?

Le père Emmanuel l’a indiqué dans un entrefilet où il annonce son traité du Péché originel (Bulletin, tome III, page 132) :

« Le naturalisme, écrit-il, est la grande hérésie du temps présent. Nous l’avons combattue, et la combattrons sans trêve, sans relâche, sans merci. Elle est la négation complète de tout le christianisme, de tout ce que nous croyons, de tout ce que nous espérons, de tout ce que nous aimons.

« Et comme il n’est rien que le naturalisme contemporain attaque comme le péché originel, nous nous proposons de donner un traité du péché originel.

« Nous tenons à dire à nos lecteurs que nous ne leur donnerons pas des vérités diminuées. […] Diminuer les vérités sous prétexte de les rendre plus facilement acceptables, nous paraît simplement une trahison : Dieu nous pré­serve d’un pareil malheur ! »

La pensée maîtresse qui relie tous ces enseignements est donc celle-ci : il s’agit des vérités qui ne sont plus enseignées intégralement, qui sont diminuées par la grande hérésie du naturalisme, ou, comme l’appellera quelques années plus tard saint Pie X, l’hérésie du modernisme.

Les enseignements de la Sainte-Espérance, c’est donc l’exposé de la vérité in­tégrale en opposition avec les vérités diminuées, dans les domaines où cette vérité est particulièrement défigurée pour le grand malheur des chrétiens, car, disait le père Emmanuel, « seul l’enseignement de la vérité intégrale produit le vrai chrétien ».

Nous ne pouvons, dans les limites de ce numéro du Sel de la terre com­posé en hommage au père Emmanuel, aborder tous les enseignements de la Sainte-Espérance ; nous nous contenterons de quelques extraits sur la foi, le bon Dieu et le naturalisme pour compléter les textes déjà cités dans l’article intitulé « Le père Emmanuel était-il thomiste ? ».

Le Sel de la terre.

 

 

— I —

 

L’intégrité de la foi

Huitième lettre à une mère sur la foi

 

Dans son introduction des Opuscules doctrinaux du père Emmanuel [3], où figurent, en tête, les Lettres à une mère sur la foi, Dom Maréchaux écrit :

« La vérité intégrale, c’est la foi. Voilà pourquoi il [le père Emmanuel] écrivit les Lettres sur la foi, si savoureuses, marquées au trait d’une originalité si puissante ; elles émerveillèrent, en leur temps, les esprits qui ont encore le don de réfléchir (car hélas ! trop souvent, plus on lit, moins on réfléchit). Nous recommandons, en particulier, la huitième lettre sur l’intégrité de la foi ; s’il n’y a pas là une prophétie des ruines accumulées par le modernisme, nous ne nous y connaissons pas. » Voici donc cette huitième lettre [4].

Le Sel de la terre.

 

*

 

L

a foi opère dans le chrétien un renouvellement surnaturel ; elle élève son âme aux choses célestes ; et comme dit saint Léon, elle la fait prendre l’essor vers le bien incorruptible, vers la vraie lumière, c’est-à-dire vers Dieu même.

Mais pour que la foi fasse dans le chrétien cette opération qui lui est propre, il faut qu’elle soit pure, qu’elle soit entière.

Or, la foi dans sa pureté, dans son intégrité, est une foi rare. Magnum est, di­sait saint Augustin, Magnum est in ipsa intus catholica, integram habere fidem. Je traduis : C’est une grande chose, d’avoir, au sein même de l’Église catholique, la foi dans son intégrité.

Pour comprendre ceci, il faut vous rappeler, Madame, ce que nous avons dit de la naissance de la foi dans nos âmes. Il lui faut, pour naître et se développer, le don intérieur de Dieu, et la parole extérieure du catéchiste, ou l’instruction.

Le don de Dieu est toujours pur ; mais la parole du catéchiste peut charrier avec elle la vérité qui vient de Dieu, et l’erreur qui vient de l’homme.

Supposons un enfant baptisé dans une société séparée de l’Église catholique. Le baptême qu’il a reçu a fait de lui l’enfant de Dieu, lui a mis en l’âme la foi ha­bituelle ; il grandit et reçoit une instruction entachée d’hérésie, il accepte l’hérésie croyant accepter la foi, il est trompé... Le jour où il apercevra la vérité catholique, il arrivera ceci : ou bien il repoussera l’hérésie, ou bien il rejettera la vérité. Alors il deviendra ou formellement hérétique, ou décidément catholique. Dans le pre­mier cas il aura perdu l’hérésie qu’on lui avait enseignée, et conservé la foi que Dieu lui avait mise au cœur le jour de son baptême.

Vous voyez par là, Madame, combien il est important qu’un enfant baptisé ne reçoive jamais de leçons de maîtres qui pourraient lui faire perdre la foi.

Mais nous sommes, me direz-vous, en pleine Église catholique ; et c’est ici jus­tement que je vous enseigne avec saint Augustin que c’est une grande chose d’avoir la foi dans son intégrité.

Je m’explique. La foi est dans le monde, Dieu l’y a mise pour notre salut. Mais l’erreur aussi est dans le monde, le diable l’y a semée pour notre perte.

La foi dans son intégrité, c’est une foi qui est à l’abri de toutes les erreurs, de tous les préjugés, de toutes les vaines opinions qui courent le monde, qui rem­plissent les esprits, qui perdent les âmes.

Or, il faut vous dire, si vous ne l’avez déjà remarqué, que tout esprit entaché d’une erreur aura toujours plus de zèle pour son erreur que les hommes commu­nément n’en ont pour la vérité. C’est un fait qui saute aux yeux ; la raison de cela, c’est que la vérité venant de Dieu et l’erreur venant de l’homme, celui-ci sera plus facilement porté pour l’erreur qui est son fait, que pour la vérité qui est le fait de Dieu.

Il suit de là qu’autant il y a d’hommes portant dans leur esprit une erreur, une fausseté, un préjugé, une vaine opinion, autant il y aura de missionnaires (pardonnez-moi l’emploi de ce mot en pareille matière), autant il y aura de mis­sionnaires qui travailleront à faire entrer dans l’esprit du fidèle, l’un une chose, l’autre une autre, qui battront en brèche sinon la foi tout entière, du moins l’inté­grité de la foi.

Or, le nombre de ces missionnaires à rebours est grand aujourd’hui. Ils ont le verbe haut, à peu près partout. Et comme si la parole ne leur suffisait pas, ils ont la presse ; ils la tiennent, et c’est pour eux qu’elle travaille tous les jours à peu près partout.

Tous les jours donc se fait dans le monde un travail effrayant de perversion des esprits. Les uns attaquent un dogme, les autres un autre. Ici on croira avoir démontré que la foi au mystère de la Sainte Trinité est une absurdité ; là on croira avoir ruiné le mystère de l’incarnation et la foi à la divinité de Notre-Seigneur Jésus-Christ : ailleurs on attaquera l’Église, ses sacrements, sa discipline, son culte : on donnera à tout cela un air de raison raisonnante, on plaindra les esprits arriérés, on invitera les âmes à entrer dans les voies du progrès. La foi tiendra-t-elle bon au milieu de tous ces périls qui sont partout, qui sont de tous les jours, qui se présentent sous toutes les formes. Si elle tient bon, ce sera grande merveille. S’il vous est donné de la voir, cette merveille, bénissez-en Dieu ; et à la vue de toutes les ruines que vous pourrez constater aux alentours de la merveille, vous comprendrez la vérité de la parole de saint Augustin : C’est une grande chose, même au sein de l’Église catholique, d’avoir la foi dans son in­tégrité. Disons ensemble : Credo.

 

 

— II —

 

Le bon Dieu

 

Nous donnons ici l’introduction de la série que le Bulletin de Notre-Dame de la Sainte-Espérance publia à partir de novembre 1884 (tome III, pages 324-325) sous ce titre : « Le bon Dieu [5] ».

La connaissance et l’amour de Dieu : voilà bien une vérité importante et aujourd’hui tragiquement diminuée ! Mgr Lefebvre, comme on a pu le lire dans l’article de Mgr Tissier de Mallerais au début de ce numéro, aimait cette méditation du père Emmanuel sur Dieu et citait volontiers la page du père Faber qui s’y trouve mentionnée : « Combien de catholiques, au lieu de faire des progrès dans la vie spirituelle, restent stationnaires, parce qu’on ne leur annonce pas les perfections divines, ou qu’ils ne s’en instruisent pas ! »

Le Sel de la terre.

 

*

 

Connaissance et amour

 

S

aint Augustin, dans ses Soliloques, soupirant après une connaissance de Dieu parfaite et sans ombre, s’écrie : « Parce que je vous connais peu, Seigneur, je vous aime peu ; parce que je vous aime peu, je me réjouis peu de vous. » Quia parum cognosco, parum diligo ; quia parum diligo, parum de te gaudeo (Sol. I).

Saint Grégoire le Grand, dans ses Homélies sur Ézéchiel, expliquant comme la longueur de la Cité sainte répond à sa largeur en sorte qu’elle forme un carré parfait, prononce cette sentence mémorable : « La mesure de la connaissance est la mesure de l’amour. » Mensura cognitionis est mensura amoris. (Hom. in Ez).

Il importe donc souverainement de connaître bien, pour aimer bien ; de connaître beaucoup pour aimer beaucoup.

Sans doute, le cœur, prévenu par des passions mauvaises, se refuse trop sou­vent à aimer la beauté spirituelle ; et la grâce, d’après saint Augustin, consiste non tant à éclairer l’intelligence qu’à toucher le cœur, pour lui faire aimer et ac­complir ce qu’il connaît. Toutefois notre thèse générale demeure intacte ; et nul ne niera que, plus les amabilités d’un objet nous sont clairement révélées, plus nous sommes excités à l’aimer.

Appliquons-nous donc à connaître Dieu la beauté infinie, pour l’aimer d’un saint amour. Si quelqu’un dit qu’il aime Dieu, et ne souhaite point passionnément de le connaître mieux pour l’aimer davantage, il se trompe lui-même, et son amour n’est pas vrai.

 

Une page du père Faber

 

Nous avons trouvé, dans Tout pour Jésus du père Faber, une page qui répond trop bien à nos pensées pour ne la pas consigner ici. Le célèbre auteur pose comme un axiome incontestable que l’esprit de l’homme, étant fait pour connaître Dieu, doit tendre de toutes ses forces à cette connaissance ; et il n’hésite pas à déclarer que, si nous disputons à Dieu notre cœur, c’est que nous ne le connaissons pas tel qu’il est.

Voici ses paroles : « De même que Notre-Seigneur, mis en évidence et élevé de terre, a, comme il l’avait annoncé, attiré à lui toutes choses ; ainsi, quand la majesté divine apparaîtra clairement aux yeux des hommes, une multitude d’entre eux sentiront leurs cœurs attirés vers elle, et remplis de sentiments d’ado­ration et d’amour. »

Le même auteur constate ensuite que Dieu est très peu connu, et par suite que la religion de bien des personnes glisse à côté du vrai chemin, pour se perdre en quantité de sentiers sans issue.

« C’est un fait digne de remarque, dit-il, qu’un très petit nombre de personnes méditent sur les attributs de Dieu. On semble s’imaginer que sur un pareil sujet on ne saurait connaître, dire ou penser que peu de chose ; ou tout au plus qu’il offre une matière aux sublimes contemplations, mais non aux humbles médita­tions d’une âme qui fait son entrée dans la vie spirituelle. Si l’on devait négliger pour s’y appliquer les mystères de l’humanité de Jésus-Christ, ce serait, selon sainte Thérèse, une illusion très dangereuse, mais en réalité, il est presque de toute nécessité que la méditation de la sainte humanité de Notre-Seigneur, pour produire des fruits, soit accompagnée de la méditation des attributs de Dieu. »

Et il conclut ainsi : « Les hommes ne se font pas une idée de la grandeur et de l’excellence de l’œuvre qu’ils accomplissent, toutes les fois qu’ils développent tant soit peu dans l’esprit d’un autre la connaissance de Dieu. Ce n’est pas à un péché seul qu’ils ont mis obstacle, mais à des centaines de péchés. Ce n’est pas à une seule grâce qu’ils ont servi de canal, mais à des milliers de grâces. Ce n’est pas une seule dévotion qu’ils ont enseignée, mais toutes les dévotions : car toutes découlent de celle que fait naître une connaissance de Dieu plus parfaite. Cette science est le fondement du royaume de Jésus-Christ dans nos âmes. Combien d’hérétiques ne retourneraient-ils pas à la foi, s’ils voulaient seulement se donner la peine de lire ou de méditer sur Dieu ! Combien de catholiques, au lieu de faire des progrès dans la vie spirituelle, restent stationnaires, parce qu’on ne leur an­nonce pas les perfections divines, ou qu’ils ne s’en instruisent pas ! Combien d’autres serviraient Dieu par amour, s’ils voulaient étudier son essence et ses at­tributs ! »

« Je crois, dit en terminant notre auteur, je crois qu’une simple lecture du traité de Deo, malgré la sécheresse et la dureté de son langage technique, contribuerait plus à la conversion des âmes, qu’une demi-douzaine de livres spirituels choisis parmi ceux qui sont écrits avec le plus de sentiment et d’onction. »

Ainsi parle le père Faber, et cette page est peut-être la plus profonde qui soit sortie de sa plume. La connaissance de Dieu est donc la base qui porte tout l’édifice de la vie spirituelle ; en dehors d’elle, on se flatterait vainement de connaître Notre‑Seigneur, car Notre-Seigneur est Dieu avant que d’être homme. Par suite, il faut enseigner aux fidèles les attributs divins, les perfections divines, Dei constanter ingerenda cognitio est, dit saint Hilaire. Il faut leur inculquer le traité de Deo, fût-il hérissé de termes d’école.

Ce sera l’objet de ce petit travail, dans lequel toutefois nous éviterons, autant que possible, la sécheresse et la dureté du langage technique. Puisse-t-il atteindre le but qu’indique le père Faber : diminution des péchés, affluence des grâces, conversion des âmes ! Puisse-t-il surtout persuader aux chrétiens qu’il faut servir Dieu par amour !

 

 

— III —

 

Contre le naturalisme

 

Cette instruction monastique a été prononcée par le père Emmanuel le 28 avril 1896.

La réfutation du naturalisme est l’un des thèmes chers au père Emmanuel ; c’est, comme on l’a dit, l’un des principaux enseignements de la Sainte-Espérance, sans doute même le principal.

Le Sel de la terre.

 

*

 

M

es chers pères et frères, je suis allé à la confirmation, j’ai vu les chré­tiens du temps présent : pauvres chrétiens, je vous assure que nous vivons à une époque malheureuse ! Le naturalisme a tout envahi et a supplanté la foi.

Ont-ils la foi, ces chrétiens que j’avais sous les yeux ? Ont-ils la foi, ces enfants qui se présentaient à la confirmation et qui étaient dissipés comme s’ils eussent été dans la rue : à part quelques-uns dont la tenue était satisfaisante, ces enfants, j’en suis sûr, n’ont même pas pensé à faire une prière. Je les voyais parler entre eux ; même sur le point de recevoir le sacrement de confirmation, ils s’amusaient à tel point que Monsieur le vicaire général fut obligé de les rappeler à l’ordre.

Que conclure de ces faits douloureux : que la foi s’en va de plus en plus : que de jour en jour nos populations s’éloignent davantage de Notre‑Seigneur. J’ai déjà vu plusieurs confirmations. Or, à chaque nouvelle confirmation, je constate un nouveau degré d’indifférence religieuse. Que deviendrons-nous si le bon Dieu ne nous vient en aide ? Depuis que je suis à même d’étudier la situation du christianisme, j’ai vu avec douleur les peuples se séparer de Notre‑Seigneur Jésus‑Christ. La décadence continue, et je le crains bien, elle n’est pas près de s’arrêter. Jusqu’où irons-nous ? Dieu seul le sait. Pour moi, je serai parti : mais vous qui resterez, vous verrez de bien tristes choses.

D’où vient donc cette déchristianisation ? D’où vient que nos populations baptisées vivent comme des païens ? La cause du mal présent, c’est le natura­lisme. Le naturalisme est la grande hérésie du temps présent. Ce fléau dévastateur date déjà de loin. Son origine remonte à la Renaissance. Oui, cette époque a bien mérité ce nom de renaissance. La Renaissance fut une vraie résurrection du pa­ganisme. A Rome, une société de savants célèbres avait coutume de se réunir dans certaines maisons pour invoquer les anciens philosophes et les sages de l’antiquité. Ces hommes, dans leur engouement pour la littérature antique, pous­sèrent la folie et l’impiété jusqu’à singer les prières que l’Église adresse aux saints. Seulement au lieu de dire : Sanctus Plato, ora pro nobis, ils disaient : Almus Plato prosit nobis.

Le naturalisme a exercé d’immenses ravages dans les âmes depuis deux ou trois siècles : mais le mal s’est surtout aggravé en ce siècle. Le naturalisme a tout envahi : la théologie, la philosophie, l’histoire, les sciences. Il s’est infiltré dans les mœurs à tel point que les chrétiens voient avec autant d’indifférence l’état de péché où se trouvent les enfants non baptisés, qu’ils sont insensibles à la grâce de Dieu qui habite les âmes régénérées par le saint baptême. Oh ! je n’exagère pas : généralement parlant, il en est ainsi. Que les enfants soient baptisés, qu’ils ne le soient pas, cela est indifférent aux parents : pourvu que mes enfants se por­tent bien, disent-ils, pourvu qu’ils mangent bien ! C’est pauvre : certainement ils pourraient en dire autant de leurs chevaux. Que fait-on pour combattre ce mal ? Je crois qu’on ne fait rien ou peu de choses : ils sont peu nombreux, les hommes de foi qui embrassent le mal dans toute son étendue, et s’appliquent à en arrêter les progrès. Cette inertie, cette impuissance vient du manque de foi.

Ah ! je vous en prie, mes pères et frères, soyons des hommes de foi. Rapprochons-nous de Notre‑Seigneur. Animons toutes nos actions de l’esprit de foi. Il ne faut pas nous laisser diriger par l’inclination de la nature. Ayons une foi pleine et entière. Soyons aussi des hommes de prière. Des jours mauvais s’annoncent. Le naturalisme, je le crois bien, produira tous ses effets. C’est alors qu’il faudra nous cramponner à la foi. Soyons des hommes de réaction. Autrement, nous serions entraînés par le courant qui emporte l’humanité aux abîmes.

Si vous jetez les yeux sur le Bulletin, vous verrez que depuis le commence­ment jusqu’à la fin, nous n’avons fait autre chose que de combattre le naturalisme par tous les moyens possibles. Aux IVe, Ve et VIe siècles, nos contrées furent en­vahies entièrement par le naturalisme. Les Barbares venus du Nord menaçaient de replonger le monde dans les ténèbres du paganisme. Mais l’Église était sur la brèche : avec une ardeur infatigable, les moines et le clergé résistèrent au torrent du naturalisme, et firent tant et si bien que la foi demeura victorieuse : les Barbares reçurent le baptême, et le péril du rationalisme fut conjuré pour long­temps. Travaillons, mes frères, selon nos forces à enrayer les progrès du mal. Soyons des hommes de prière, des hommes de la grâce, des hommes de Dieu.

                                                                                              Ainsi soit-il.

 

 

— IV —

 

Un bouddhiste qui n’est pas pélagien

 

Nous terminons par cette notule tirée des « Nouvelles religieuses » du Bulletin (tome II, page 512, octobre 1882). C’est une parfaite illustration de l’enseignement dispensé par le père Emmanuel dans son traité La Grâce de Dieu et l’ingratitude des hommes.

Le Sel de la terre.

 

*

 

L

e R.P. Chounavel, missionnaire à Ceylan, écrit à son évêque : « Un jour, je rencontrai un vieux bouddhiste : il savait, me disait-il, qu’après sa mort, il irait en enfer comme son père, puisque celui-ci en mourant s’écriait : “Le diable me lie, le diable me lie : vous avez beau faire, vous ne pou­vez me délivrer.” Néanmoins, je n’ai pu le persuader. A toutes mes instances, il répondait que j’avais raison, mais que le diable ne lui donnait pas la volonté d’embrasser notre religion. J’ai revu ce pauvre vieillard quatre ou cinq fois ; tou­jours même réponse et même insouciance. »

Ce vieux bouddhiste savait donc que la bonne volonté nécessaire pour se sauver ne lui pouvait pas venir de lui-même ; mais il l’attendait du diable… Nous, chrétiens, nous reconnaissons qu’elle est un don de Dieu.

 

 

 

 

 

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[1] — Nous avons rassemblé sur ce thème plusieurs textes, qui figurent dans la partie de ce numéro du Sel de la terre intitulée « Notre-Dame de la Sainte-Espérance ».

[2] — Nous renvoyons spécialement nos lecteurs aux textes et documents figurant dans la rubrique « La restauration d’une chrétienté ».

[3] — Bulletin, t. XII, p. 457 ou Préface à l’édition de 1911 (voir la bibliographie à la fin du numéro).

[4] — Bulletin, t. I, p. 270-272 (juillet 1878). Ces Lettres à une mère sur la foi ont été rééditées par DMM : voir la bibliographie à la fin du numéro.

[5] — L’ensemble de la série « Le bon Dieu » a été reproduit par la revue Fideliter entre juillet-août 1986 et novembre-décembre 1988 (numéros 52 à 66).

Informations

L'auteur

Tout le numéro 44 du Sel de la terre est consacré au père Emmanuel André et aux multiples facettes de son activité à Mesnil-Saint-Loup.

Le numéro

Le Sel de la terre n° 44

p. 292-300

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