Crainte et respect humain
chez les « ralliés »
Le « courrier des lecteurs » joue, dans beaucoup de grands journaux, le rôle d’une soupape de sécurité : il permet d’aborder de façon discrète, sans trop engager la rédaction, des sujets plus ou moins tabous ou explosifs, sur lequel un silence complet pourrait finir par mécontenter le lectorat. Le bon sens des lecteurs pallie ainsi à la lâcheté des rédacteurs habituels.
Le mensuel « rallié » La Nef semble avoir adopté une méthode analogue pour traiter de l’abomination d’Assise. Tandis que ses rédacteurs habituels s’employaient à justifier l’injustifiable [1], le courrier des lecteurs de son nº 132 (novembre 2002) publiait, sous le titre : « Assise : un “fils loyal” proteste », un texte critique, dû à la plume du père Harrison [2].
Nous publions intégralement ce document, en le commentant par un certain nombre de notes (les notes de bas de page sont toutes de notre rédaction).
Le Sel de la terre.
EST-CE QU’UN CATHOLIQUE LOYAL peut parfois critiquer le pape ? Est-ce que c’est parfois son devoir d’émettre une telle critique en public ? Ces angoissantes questions se sont présentées de plus en plus dans les récentes années à un bon nombre de catholiques qui, comme moi-même, ne se considèrent pourtant en aucune façon comme des dissidents [3]. Nous acceptons tous les enseignements authentiques du magistère, y compris ceux promulgués à partir du concile Vatican II, mais nous nous sentons profondément troublés par la politique et l’attitude du pape actuel à l’égard des religions non chrétiennes.
En tant que prêtre enseignant la théologie dans une université pontificale, je suis consterné du rassemblement interreligieux pour la paix du 24 janvier [2002] à Assise. Il est bien connu qu’avant le premier rassemblement de ce genre en 1986 (qui a joué un rôle non négligeable dans la rupture entre Mgr Lefebvre et le Saint-Siège en 1988), un certain nombre de cardinaux avaient averti en privé Jean-Paul II de l’imprudence d’une telle innovation – absolument inouïe en 2000 ans d’histoire de l’Église. Leur inquiétude était partagée par des milliers de prêtres fidèles, de religieux et de fidèles catholiques. Peut-être que si nous avions exprimé publiquement cette inquiétude, au lieu de rester silencieux par crainte ou respect humain, Sa Sainteté aurait senti la nécessité d’une plus grande réserve dans le millénaire suivant [4].
Malgré certaines nuances de précaution contre le syncrétisme (les rassemblements d’Assise ont été présentés officiellement comme n’ayant pas pour but de « prier ensemble », mais « d’être ensemble pour prier »), l’effet pratique sur l’esprit de millions d’observateurs du monde entier n’a pu être que de créer ou de renforcer l’impression suivante : l’Église catholique romaine admet aujourd’hui ce que Pie XI décrivait comme « l’idée que toutes les religions sont plus ou moins bonnes et valables ». Mais alors que maintenant un grand nombre de catholiques ne voient rien de très mauvais en cette idée, Pie XI déclarait que ceux qui la soutiennent et la répandent « s’enfoncent peu à peu dans le naturalisme et l’athéisme », et par conséquent « s’éloignent totalement de la religion révélée par Dieu » (voir l’encyclique Mortalium animos, 1928) [5].
Quelle autre impression qu’un jugement de « plus-ou-moins-bon-et-valable » est-elle laissée quand le pontife romain invite des chefs religieux juifs, musulmans, panthéistes et polythéistes à venir pratiquer leurs formes respectives de culte à l’intérieur d’églises catholiques et de maisons religieuses, offrant à chaque groupe l’espace et les facilités pour cela ? Comment une telle invitation échappe-t-elle à l’accusation d’être une coopération formelle à la pratique objectivement mauvaise (peccamineuse) d’un culte païen [6] ? Comment cela va-t-il aider de quelque façon à convaincre ces invités non chrétiens, et les millions de personnes qui les suivent, que Jésus-Christ est le seul Sauveur ?
Le rassemblement d’Assise est-il réellement justifié par la prudente reconnaissance de Vatican II, dans Nostra ætate, du fait que les religions non chrétiennes « reflètent souvent un rayon de cette vérité qui éclaire tous les hommes » ? ou encore par son appel à « une prudente […] discussion et collaboration avec les membres des autres religions » ? De tels rassemblements (sans parler de gestes aussi inouïs que celui du pape embrassant publiquement le Coran le 14 mai 1999) sont-ils aptes à donner un quelconque éclairage pratique à la vérité catholique – récemment confirmée comme définitive par Jean-Paul II dans Dominus Jesus – que la « croyance » des non-chrétiens n’est pas la vertu théologale de foi ?
Si j’exprime ces idées, ce n’est pas dans un esprit de défiance, mais comme un fils loyal du Saint-Père, qui prie pour lui chaque jour, qui adhère à tous ses enseignements formels comme vicaire du Christ, mais qui souffre aussi du scandale et de la confusion causés par des pratiques radicalement nouvelles qui ne semblent pas refléter ces enseignements [7].
Père Brian W. Harrison
Docteur en théologie à Puerto Rico
*
[1] — Sur la façon dont La Nef et différents courants ralliés ont essayé de justifier Assise, voir Le Sel de la terre 41, p. 1-8, et 45, p. 10.
[2] — Le père Brian W. Harrison est l’auteur d’une thèse tentant de justifier la liberté religieuse de Vatican II (thèse réfutée dans Le Sel de la terre 3, p. 119-124). Il a ensuite avoué que ce travail « […] fut en grande partie écrit pour plaire aux hommes plutôt qu’à Dieu. Je cherchais à obtenir un rang aussi élevé que possible, et, bien entendu (comme le savent tous les séminaristes, tous les étudiants en théologie), la voie la plus sûre pour ne pas atteindre ce but, dans les Instituts supérieurs catholiques d’aujourd’hui, est de critiquer Vatican II pour son libéralisme […]. Non que j’aie dit des choses auxquelles je ne croyais pas ; mais j’ai omis des choses auxquelles je croyais […]. » Voir Le Sel de la terre 9, p. 3-4.
[3] — A la différence de beaucoup de commentateurs superficiels (notamment ceux de La Nef), pour qui la situation globale de l’Église irait en s’améliorant, le bon pape Jean-Paul II remédiant progressivement aux différents excès nés dans l’après-Concile, le père Brian W. Harrison affirme donc que le comportement de ce pape, « dans les récentes années », pose « de plus en plus » d’« angoissantes questions » à « bon nombre de catholiques » qui, pourtant, n’ont pas suivi Mgr Lefebvre dans sa résistance.
[4] — On se demande souvent pourquoi bon nombre de catholiques conservateurs (dont on peut penser qu’ils n’admettent tout de même pas le baiser au Coran, les messes sans consécration ou les thèses du salut universel), ne réagissent jamais aux différents scandales commis par le pape Jean-Paul II. Le père Harrison, qui connaît bien ces milieux – il y appartient même – donne ici la réponse : ils restent silencieux « par crainte ou respect humain ».
[5] — Ces citations sont d’autant plus pertinentes que c’est précisément en se basant sur une phrase de Pie XI (sortie de son contexte et interprétée à contre-sens) que certains ralliés ont esayé de défendre l’abomination d’Assise. Voir les références données plus haut, dans la première note de cet article.
[6] — Tel est effectivement le plus grave, dans les rassemblements du type d’Assise : en invitant publiquement les fausses religions à pratiquer leur culte, on encourage positivement ce culte (même si l’on n’y participe pas ensuite). On coopère donc à la pratique objectivement mauvaise d’un faux culte et cette coopération est, par soi-même, une grave offense à Dieu. Il y a de surcroît un grave scandale, car, encouragée par le pape, cette promotion des faux cultes entraîne nécessairement à croire qu’ils n’ont rien de peccamineux.
[7] — Le père Harrison voit que la pratique de Jean-Paul II s’écarte de la pratique traditionnelle de l’Église, et il a le mérite de le dire publiquement (ce qu’aujourd’hui, beaucoup de prêtres « ralliés » n’osent plus faire, « par crainte ou respect humain »). Cependant, il prétend en même temps adhérer aux enseignements de Jean-Paul II et du concile Vatican II que, dit-il, des scandales comme celui d’Assise ne reflèteraient pas. Position évidemment contradictoire : Jean-Paul II a consacré une bonne partie de son enseignement à justifier la réunion d’Assise. Comment peut-on à la fois récuser cette réunion et accepter cet enseignement ? Dans son célèbre discours aux cardinaux du 22 décembre 1986, qui pourrait porter le titre « Défense et illustration de l’événement d’Assise », Jean-Paul II affirme : « La clé appropriée de lecture pour un si grand événement jaillit de l’enseignement du concile Vatican II ». Son discours, truffé de citations du dernier concile, ne contient aucune référence à un quelconque autre texte magistériel, mais pas moins de 35 à Vatican II (le pape cite deux fois le fameux passage de Gaudium et spes qui est devenu comme son leitmotiv : par son incarnation Jésus-Christ « s’est uni d’une certaine manière à tous les hommes », et il ajoute : « même si ceux-ci n’en sont pas conscients ».) Il déclare nettement : « L’événement d’Assise peut être considéré comme une illustration visible, une leçon de choses, une catéchèse intelligible à tous de ce que présuppose et signifie l’engagement œcuménique et l’engagement pour le dialogue interreligieux recommandé et promu par le concile Vatican II. […] La journée d’Assise a été comme une expression visible de ces affirmations du concile Vatican II. » (Texte intégral de ce discours en DC nº 1933, 1er février 1987, p. 133-136.) Refuser Assise sans vouloir mettre en cause l’enseignement (non infaillible) de Jean-Paul II et de Vatican II manifeste incontestablement un manque de logique. A moins que ce ne soit un manque de courage ?

