+ Un Apôtre marial, saint Louis-Marie.
Le R. P. Le Crom, montfortain [1], qui fut le dernier directeur spirituel et le biographe de Gabrielle Watine, mère de S.E. Mgr Marcel Lefebvre, est aussi l’auteur d’une grande vie de saint Louis-Marie Grignion de Montfort, intitulée Un Apôtre marial, saint Louis-Marie Grignion de Montfort. Parue pour la première fois en vue de la canonisation de l’apôtre marial de la Vendée (1947), elle vient d’être rééditée par Clovis. Ce livre le méritait bien, pour au moins huit raisons :
— C’est la réapparition d’un livre rarissime : un certain prêtre a attendu une douzaine d’années avant de le trouver dans la bibliothèque d’un de ses paroissiens, et une année de plus avant qu’un bouquiniste le lui procure. On peut en voir un exemplaire, exposé comme une relique, dans la « Maison longue » chez les montfortains de Saint-Laurent-sur-Sèvre. Une fille de la Sagesse a avoué que, dans leur maison, il ne reste qu’un exemplaire que l’on consulte exceptionnellement avec permission spéciale… C’est dire l’opportunité de cette nouvelle édition.
— Un livre nec plus ultra. En 1942, le père Théophile Ronsin, supérieur général de la Compagnie de Marie, écrivait dans sa lettre-préface :
Une quinzaine de biographes au moins se sont essayés à retracer la figure de Louis-Marie Grignion de Montfort : ils y ont réussi à des degrés divers. Certains même, plus littérateurs qu’historiens, ont prêté à notre saint des traits assez peu concordants avec les réalités. A votre tour, vous avez voulu présenter Montfort, mais en le montrant tel qu’il fut, n’avançant rien qui ne soit solidement étayé… Aussi bien, vous avez sur plus d’un point renouvelé le sujet ; votre travail marque un progrès et offre un portrait plus ressemblant [2].
Il semble qu’aujourd’hui, malgré la publication de nombreux nouveaux travaux sur le père de Montfort, cette affirmation garde toute sa force [3]. Beaucoup d’ouvrages ont été écrits, depuis le père Le Crom, mais celui-ci a conduit le sujet à un sommet insurpassable : avant lui et après lui, rien de mieux. Présentez-vous sur les lieux historiques de la vie du héros avec ce livre, vous passerez immédiatement pour un spécialiste possédant parfaitement son sujet. Les pères montfortains et les filles de la Sagesse avouent du bout des lèvres qu’il n’y a pas mieux, mais on sent que c’est un livre qui dérange : c’est un ouvrage préconciliaire. Concile oblige ! Alors, pour éviter d’être dans l’embarras, on vous précisera quelque chose du genre : c’est le meilleur pour visiter les lieux historiques. En fait, c’est le meilleur tout court : il a le grand mérite de citer avec soin, dans le texte, les premiers grands biographes, Blain, Besnard, Grandet, tout en indiquant les sources en note. La méthode est à la fois critique, dans le bon sens du terme, et scientifique. Le jugement de l’auteur est parfaitement mesuré, sans tomber dans l’écueil qui consiste à scruter le saint à vue humaine. Un beau travail comme disait le R.P. Ronsin [4], et qui méritait assurément de renaître aujourd’hui.
— Un livre marial, car saint Louis-Marie Grignion de Montfort est vraiment, comme le dit le père Le Crom, un maître de la véritable et parfaite dévotion à la sainte Vierge :
L’héritage de ses devanciers, le père de Montfort l’a exploité et enrichi, au point de devenir chef d’école. Son grand mérite est d’avoir dégagé l’importance du rôle de la sainte Vierge dans la vie surnaturelle […]. [Il est] l’apôtre d’une doctrine où de nos jours viennent s’abreuver une multitude d’âmes […] il importe de plonger un regard plus attentif dans l’âme de Montfort, et d’examiner sa spiritualité [5].
Avec ces quelques mots, l’auteur se faisait d’ailleurs l’écho anticipé de Pie XII :
Nous souhaitons ardemment que, par-dessus les manifestations variées de la piété envers la Mère de Dieu, mère des hommes, vous puisiez tous dans le trésor des écrits et des exemples de notre saint ce qui fait le fond de sa dévotion mariale ; sa ferme conviction de la très puissante intercession de Marie, sa volonté résolue d’imiter autant que possible les vertus de la Vierge des vierges, l’ardeur véhémente de son amour pour elle et pour Jésus.
— Un livre sacerdotal, comme Pie XII le laissait entendre à l’occasion de la canonisation de 1947 :
Regardez-le, ne vous laissez pas impressionner par des dehors peu flatteurs : il possède la seule beauté qui compte, la beauté d’une âme illuminée, embrasée par la charité ; il est pour vous un modèle éminent de vertu et de vie sacerdotale. [Le père de Montfort] fut une figure originale et puissante […] un homme extraordinaire […] un des orateurs les plus irrésistibles que le monde ait connu […] un magnifique talent secondé par un travail opiniâtre et un sens théologique des plus sûrs […] organisateur remarquable […] précurseur avisé […] esprit ordonné […] une âme faite d’ordre et d’équilibre, apportant à la grâce une collaboration personnelle très active, mais très disciplinée […] une spiritualité très personnelle […] un saint dont la conduite fut le commentaire vivant de l’Évangile […] qui fait revivre à nos yeux, en traits profondément marqués, les enseignements du Christ, nos destinées éternelles, l’amour de la croix, la confiance en Marie.
— Un livre d’actualité, au milieu de la crise dans l’Église. Dans sa Prière embrasée, saint Louis-Marie Grignion de Montfort s’écrie :
Votre divine loi est transgressée, votre Évangile est abandonné, les torrents d’iniquité inondent toute la terre et entraînent jusqu’à vos serviteurs, toute la terre est désolée, l’impiété est sur le trône, votre sanctuaire est profané et l’abomination est jusque dans le lieu saint… Tout deviendra-t-il à la fin comme Sodome et Gomorrhe ? […] Ah ! Permettez-moi de crier partout : au feu, au feu, au feu ! A l’aide, à l’aide, à l’aide ! Au feu dans la maison de Dieu, au feu dans les âmes, au feu jusque dans le sanctuaire ! A l’aide de notre frère qu’on assassine, à l’aide de nos enfants qu’on égorge, à l’aide de notre bon père qu’on poignarde [6] !
Ces lignes enflammées décrivent tous les signes des temps de l’aube du troisième millénaire : le libéralisme dans la divine loi transgressée, l’apostasie dans l’Évangile abandonné, l’impudicité dans les torrents d’iniquité qui inondent toute la terre, les défections et scandales des âmes consacrées dans les serviteurs de Dieu entraînés, les catastrophes dans la terre désolée, les gouvernements maçonniques dans l’impiété sur le trône, les messes sacrilèges dans le sanctuaire profané, l’homosexualité de Sodome et Gomorrhe, l’œcuménisme d’Assise dans l’abomination du lieu saint, l’insécurité permanente dans notre frère qu’on assassine, l’avortement dans nos enfants qu’on égorge, l’euthanasie dans notre bon père qu’on poignarde. Rien n’est oublié : le tableau est complet, saisissant et d’une criante actualité ! Voilà peut-être pourquoi Mgr Marcel Lefebvre encourageait ses prêtres à lire les ouvrages de saint Louis-Marie, et à l’imiter [7].
— Un livre nécessaire. Tandis que l’on tente de doctoriser – selon l’expression du père Gendrot, ancien supérieur général des montfortains [8] – le père de Montfort dans la perspective conciliaire… ; tandis que l’on tente de faire croire que Sa Sainteté Jean-Paul II a tout en commun avec saint Louis-Marie [9]… ; tandis que Jean Chabbert, O.F.M., archevêque-évêque de Perpignan, écrit en 1986 : « Qui ne voit que la spiritualité mariale de Grignion de Montfort consonne étonnamment avec le concile Vatican II » et que « la doctrine théologique de Grignion de Montfort se situe au sujet de la Vierge Marie, dans la meilleure tradition de l’Église très heureusement mise en lumière par Vatican II [10] ? »… ; tandis que le père Guitteny, montfortain, est pris de vertiges au sujet de son fondateur et jette le doute sur l’authenticité de l’Amour de la Sagesse éternelle, du Secret Admirable du saint Rosaire, du Cahier de notes et du Livre des Sermons de saint Louis-Marie Grignion de Montfort qui seraient « des manuscrits dont il n’est pas l’auteur [11] »… ; tandis que William Considine, supérieur général de la Compagnie de Marie écrit en 1994 dans le Dictionnaire de Spiritualité montfortaine qu’il faut un guide pour « interpréter la pensée de Montfort et sa vision du monde à la lumière de la culture et de la théologie du nouveau millénaire [12] »… ; tandis que Stefano De Fiores, montfortain, dans la présentation du même Dictionnaire, dont il est le directeur, fait appel à la méthode existentielle moderniste du Cercle herméneutique pour actualiser la spiritualité de Montfort dans le contexte de la vie ecclésiale conciliaire [13]… ; tandis que le père Manteau-Bonamy O.P., dans une étude présentant le père de Montfort comme « théologien de la Sagesse éternelle au seuil du troisième millénaire », se lance dans une dissertation dithyrambique dans laquelle il ose affirmer que « c’est de l’Esprit en personne, leur commun Esprit, que le Père conçoit le Fils, le met en son sein [14] » … ; tandis que le père Hémery, montfortain, propose en 2002 une étude pour montrer – selon les termes de Battista Cortinovis, montfortain – « l’actualité de cet auteur spirituel dans les domaines de la vie et de la pastorale de l’Église de ce temps [15] »… ; tandis que le père Gaffney, montfortain, prétend que « le nouveau millénaire est un appel à la nouvelle évangélisation à laquelle s’identifie particulièrement la spiritualité montfortaine [16] »… ; tandis que le père Battista Cortinovis, montfortain et auteur d’une étude sur La Dimension ecclésiale de la spiritualité de saint Louis-Marie Grignion de Montfort, reproche à son saint fondateur « la faiblesse de sa conception du mystère pascal, de son ecclésiologie [17] »… ; il est urgent de représenter ce héros spirituel sous son vrai jour, lequel n’a rien à voir avec la liberté religieuse et l’œcuménisme conciliaires. Les bénédictins de Ramsgate, plus lucides, n’hésitent pas à affirmer dans leur Dictionnaire hagiographique, à l’article Louis-Marie Grignion de Montfort, que « ses considérations sur la sainte Vierge ne sont cependant guère compatibles avec l’enseignement du deuxième concile du Vatican [18] ». En effet, toute la vie de saint Louis-Marie de Montfort est une condamnation en parole et en acte de l’aggiornamento du concile Vatican II [19].
— Un livre enthousiasmant. L’auteur précise, dans son avant-propos, que le père Grignion fut un saint missionnaire, écrivain, poète, théologien, mystique, fondateur de congrégations, précurseur, pèlerin : c’est à dire un homme polyvalent qui « avec son air de béatifié […] était un homme de progrès [20]. » Un saint enthousiasmant pour l’avenir puisque surnommé Docteur et l’Apôtre de la Médiation universelle de Marie par le cardinal Mercier, et annonçant, à ce titre, le triomphe du Cœur Immaculé de Marie dans les âmes [21].
— En résumé : un livre pour tous, qui présente celui que Pie XII désignait comme un saint pour tous les chrétiens [22].
Abbé Guy Castelain (F.S.S. Pie X)
R. P. Le Crom, montfortain, Un Apôtre marial, saint Louis-Marie Grignion de Montfort, Étampes, Clovis, 2003, 640 pages, 14 x 21,5 (22 €).
[1] — Le R. P. Louis Le Crom est décédé à Saint-Laurent-sur-Sèvre le 23 mai 1958. Il était âgé de 69 ans et avait 49 ans de profession religieuse.
[2] — Un Apôtre marial, saint Louis-Marie Grignion de Montfort, par Louis Le Crom S.M.M., Pontchâteau, Librairie mariale, 1942, p. VII-XI.
[3] — Le père Gendrot S.M.M. affirme que « la biographie qu’il a écrite sur le père de Montfort reste parmi les meilleures ». (Lettre du 27 juillet 2003 à l’abbé Guy Castelain). Le père Gendrot, ancien supérieur général des montfortains, a été le directeur de la publication des œuvres complètes du saint, en 1966, aux éditions du Seuil.
[4] — Le Crom, ibid., p. XI.
[5] — Le Crom, ibid., avant-propos de Louis Le Crom, p. XIX.
[6] — Prière embrasée, § 5 et 28, Œuvres complètes, Paris, Seuil, 1966, p. 676-677 et 687.
[7] — Itinéraire spirituel, Écône, 1990, p. 74, note 10. Conférence aux séminaristes du 22 mars 1977, à Écône.
[8] — Père Gendrot, avant-propos à l’étude du père H.-M. Manteau-Bonamy O.P. intitulée Saint Louis-Marie Grignion de Montfort, théologien de la Sagesse éternelle au seuil du troisième millénaire, Paris-Fribourg, Saint-Paul, 1986, p. 11. Cette étude exige de graves réserves : la théologie trinitaire du père dominicain s’éloigne de façon impressionnante de la théologie trinitaire de saint Thomas d’Aquin.
[9] — Bertrand Lemaire dans son livre Grignion de Montfort et Jean-Paul II, une fraternité d’âme (Téqui, 128 pages) construit une enquête en imaginant que notre saint et le pape actuel sont de véritables frères d’armes pour l’évangélisation du monde.
[10] — Mgr Jean Chabbert, préface à l’étude du père H.-M. Manteau-Bonamy O.P., ibid., p. 7.
[11] — Père Guitteny, montfortain, « La vraie spiritualité de saint Grignion de Montfort, De l’inauthenticité d’un traité de Besnard attribué à Grignion de Montfort » dans la Nouvelle Revue Théologique, janvier-mars 2003, p. 99-114. Mgr D.-M. Huot S.M.M. a répondu à cette remise en question du père Guitenny dans un article de cinq pages intitulé « La mémoire montfortaine et les œuvres manuscrites de saint Louis-Marie de Montfort d’après l’expertise graphique du docteur Paceri affectuée sur les manuscrits montfortains en 1986 », Montréal, 25 février 2003. Voici la conclusion du montfortain : « Que reste-t-il de l’article publié dans la Nouvelle Revue Théologique ? Scientifiquement : rien. Psychologiquement […] un soupçon […] au sujet de la sincérité, de la franchise des montfortains […] étonnement devant un tel mystère qu’un tel article ait pu se faire accepter et publier dans cette revue. » Le père Gendrot précise : « Je suis d’accord avec lui [Mgr Huot] sur ce qu’il écrit. C’est un homme de bon sens et un expert en la matière. » (Lettre manuscrite du 1er juillet 2003 à l’abbé Castelain.)
[12] — William Considine, supérieur général de la Compagnie de Marie, « Pour la sagesse de l’amour » dans le Dictionnaire de Spiritualité montfortaine, Novalis, 1994, p. 7.
[13] — Stefano De Fiores, montfortain, dans la présentation du même Dictionnaire (p. 8-9).
[14] — Père Manteau-Bonamy O.P., ibid. p. 37. Justification des graves réserves énoncées plus haut.
[15] — Battista Cortinovis S.M.M., Louis-Marie de Montfort, théologie spirituelle, Rome, Centre International Montfortain, 2002, présentation de l’ouvrage, p. 9. Ce livre regroupant quatre articles (respectivement de Patrick Gaffney S.M.M., François-Marie Léthel, O.C.D., Alphonse Bossard S.M.M. et Jean Hémery S.M.M) est intéressant, mais la lecture de ces articles exige une solide formation théologique, une bonne connaissance de la crise conciliaire, et, pour certains passages, des réserves.
[16] — Père Gaffney, S.M.M. dans Louis-Marie de Montfort, théologie spirituelle, p. 71.
[17] — Père Battista Cortinovis, Dimensione ecclesiale della spiritualità di San Luigi Maria Grignion de Montfort, Rome, Edizioni monfortane, 1998, p. 217. Cité par le père Giandomenico Mucci S.J. dans une plaquette reprenant deux articles parus dans la Civiltà Cattolica (16 janvier 2001 et 3 février 2001) Paris, Téqui, 2001, p. 26, note 19. Ces articles sont également rédigés dans une perspective conciliaire.
[18] — Bénédictins de Ramsgate, Dix mille saints, Dictionnaire hagiographique, Brepols, 1991, p. 316. Le Vatican semble confirmer l’avis des bénédictins : « Dans les écrits du saint, il y a des aspects unilatéraux qui compromettent l’équilibre de sa synthèse de la foi et, pour cette raison – à tout le moins actuellement – le titre de Docteur de l’Église ne peut lui être conféré. » Texte communiqué par la Congrégation pour les Causes des saints en 2001 (cité dans l’article de Bernard Guitteny, ibid., p. 114, note 20). Quels sont ces aspects unilatéraux qui dérangent le Vatican ? Précisément ceux qui s’opposent à la nouvelle théologie conciliaire : l’Amour de la Sagesse éternelle du père de Montfort contient de longs passages condamnant la liberté religieuse, la fausse sagesse du monde, le salut universel, le « mystère pascal », etc.
[19] — Aggiornamento, c’est-à-dire, à la fois, ouverture au monde et adaptation au monde. La condamnation et le mépris du monde est un thème récurrent chez le père de Montfort : il affirme, par exemple, que « les esclaves de Satan [et] les amis du monde, c’est la même chose » (Traité de la Vraie Dévotion, nº 54, Œuvres complètes, Paris, Seuil, 1966, p. 518-519).
[20] — Le Crom, ibid., avant-propos de Louis Le Crom, p. XVII.
[21] — « Marie est la reine du ciel et de la terre par grâce, comme Jésus en est le roi par nature et par conquête […] nous pouvons l’appeler avec les saints la reine des cœurs » (Traité de la Vraie Dévotion, nº 38, Œuvres complètes, p. 508).
[22] — Voir sur ce sujet l’article « Saint Louis-Marie de Montfort : un saint romain, un saint pour tous », dans ce numéro du Sel de la terre.
Informations
L'auteur
Membre de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX), l'abbé Guy Castelain est un spécialiste de saint Louis-Marie Grignion de Montfort.
Le numéro

p. 234-238
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