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Confession d’un disciple

 

 

 

par Michel Brignol

 

 

 

EN SEPTEMBRE 1967, j’entrai, à Toulouse, au lycée Pierre-de-Fermat, en classe préparatoire, appelée hypokhâgne dans le jargon scolaire. A cette époque, le « bizutage » des nouveaux et ses pratiques plus ou moins intelligentes – il faut bien le dire – étaient la règle, et nul n’y échappait. On nous faisait en particulier chanter dans la cour du lycée, ou dans les rues toulousaines, des chansons aux paroles parfois très lestes, gaillardes même. C’est dans l’une d’elles que j’entendis pour la première fois le nom de Louis Jugnet. Il y était question de l’ami Jugnet qui lisait une encyclique qu’il ne trouvait pas très comique (c’était pour la rime !), mais qui retrouvait son sourire en y apprenant que ce vieux – suivait « ce petit vocable monosyllabique dont l’usage abusif qu’on en fait n’a pas tellement diminué la frappe », comme dit Jacques Perret – en y apprenant, donc, que ce vieux c… de Teilhard y était condamné. Ce couplet retint mon attention. Issu d’une famille dévouée à l’enseignement catholique, j’avais néanmoins suivi mes études secondaires dans l’enseignement public, supportant assez mal cette at­mosphère laïcarde et anticléricale que l’on nomme neutralité laïque, « ce cercle carré » comme disait souvent le professeur Jugnet. Tout en vociférant ce couplet, je me disais : Comment ! il existe donc un professeur de l’enseignement laïque, qui lit des encycliques ? Et, qui plus est, se réjouit d’une condamnation fulminée par Rome !

D’emblée ma curiosité était aiguisée et je sentis même confusément que j’allais rencontrer quelqu’un de grand, quelqu’un qui sortait de l’ordinaire : l’ami Jugnet.

On m’a demandé de vous parler de lui. Qui suis-je pour pouvoir évoquer di­gnement cette personnalité ? D’autres l’ont déjà si bien fait !

Au demeurant, je leur devrai le meilleur de cet article. Anciens élèves, amis, proches ont parlé de lui en des termes si parfaits, si justes, si émouvants que je n’aurai qu’à les citer. Puissé-je seulement ne pas déformer leur pensée, et vous donner une image authentique de celui dont j’ai providentiellement suivi les cours pendant les trois années 1967-1968-1969. Il m’a permis de me situer, à cette époque cruciale de l’histoire de la France et de l’Église.

A ceux qui voudront aller aux sources, je recommande la lecture du nº 174 de L’Ordre français, entièrement consacré à Louis Jugnet (septembre-octobre 1973). Également les témoignages de Jean Bastier et André Galabru dans les numéros 11 et 14 des Cahiers de Chiré [1], et tous les cahiers édités par l’Association des amis de Louis Jugnet, qui rassemblent un grand nombre de textes très divers, du plus haut intérêt. Enfin, bien sûr, les ouvrages qu’il a publiés de son vivant et dont nous reparlerons.

 

*

 

Dans l’enseignement public, disait Étienne Gilson, il n’y a pas de professeurs catholiques, il n’y a que des catholiques professeurs.

Cette distinction du grand philosophe thomiste me hante, et j’en ai personnel­lement éprouvé la justesse. Et pourtant, c’est en préparant cette évocation que je me suis posé la question : Louis Jugnet a-t-il été seulement un catholique profes­seur, ou bien a-t-il été également, et en même temps, un professeur catholique ?

C’est cette question qui guidera notre réflexion. Elle l’articulera donc aussi en deux temps : d’abord nous essaierons de définir le catholique professeur que fut Louis Jugnet, puis nous tenterons de montrer qu’il a su être aussi un professeur ca­tholique. La nuance entre les deux expressions éclairera ainsi le caractère excep­tionnel de la carrière de Louis Jugnet, qui a su unir ces deux aspects en une syn­thèse admirable, inscrivant dans sa propre vie la devise du thomisme : « Distinguer pour unir » (Maritain).

 

 

Le catholique professeur

 

Qu’il y ait dans l’Éducation nationale des catholiques professeurs, c’est une évidence.

Leur position est délicate, mais elle est possible : le statut de fonctionnaire de l’Éducation nationale ne condamne pas le catholique professeur à renier sa foi, même s’il le contraint à une certaine réserve. Il devra respecter les règles établies par cet organisme ; il ne pourra pas, par exemple, commencer son cours par une prière publique ; il devra respecter les programmes, etc.

Mais son statut de baptisé lui impose des devoirs : ne pas compromettre la vé­rité de sa foi, être témoin de cette foi, et déjà, et surtout, accomplir son devoir d’état le mieux possible, bref être un professeur irréprochable, un bon philosophe, un bon “matheux”, un bon littéraire, etc., selon le cas. D’où les trois points déve­loppés dans cette première partie :

— le catholique,

— le professeur,

— le philosophe.

 

Le catholique

 

Louis Jugnet est né le 28 septembre 1913 à Villefranche-sur-Saône « dans une famille – nous dit le père Delbos – écartelée sur le plan religieux, d’un père anti­clérical fortement teinté de relativisme protestant, d’une mère pieuse, certes, mais de dévotion quelque peu étriquée [2] ».

Dès le départ, il fut jeté dans le combat de la foi, ce combat qu’il mènera jus­qu’à sa mort. Il a commencé par souffrir de cette situation dans sa famille, mais ce sera la même souffrance, aggravée, qu’il éprouvera, lorsque la crise apparaîtra au sein même de cette autre famille qu’est l’Église. Fortifiée par la rude épreuve de la jeunesse, sa foi pourrait résister à toutes les tempêtes.

C’est dans sa quinzième année qu’il fut enthousiasmé par un petit livre d’apolo­gétique catholique, simple et rigoureux, qu’une amie avait prêté à sa mère. Peu après, il entrait en classe de philosophie et commençait alors cette quête de la vé­rité qui ne devait jamais cesser. « Et ne croyez pas, disait-il lui-même, qu’il s’agisse là d’une sorte d’immobilisme, excluant toute aventure, c’est même une aventure, que d’essayer de rester toute sa vie fidèle à la vérité [3]. » Certes, comme chez la plupart des hommes, il y eut des crises, il y fait allusion dans une lettre au père Delbos : « Dans mes difficultés, écrit-il, vers l’âge de vingt ans, je suis venu deman­der aide à la sainte Vierge dans la chapelle du Port de Saint-Bernard [4]. » Cette chapelle se situe dans une région qu’il aimait beaucoup, celle de son enfance ; il en parle en termes émus : « J’ai souvent contemplé avec ravissement le magnifique cadre de Trévoux […] c’est vraiment un très beau pays [5]. »

Il aimait la campagne et ne se cachait pas d’être en exil dans les villes. Il avait aimé prendre pour pseudonyme le nom du village où avait vécu sa famille pater­nelle, entre Lyon et Villefranche-sur-Saône, sur les premiers monts du Beaujolais : Charnay ; il signa de ce nom une étude sur l’évolutionnisme catholique.

Charnay est aussi le lieu où repose sa fille, Anne, morte dans un accident d’au­tomobile, autre épreuve, autre dure épreuve que sa foi dut supporter :

 

Ma fille aînée est enterrée à Charnay, sur une de ces véritables petites montagnes que sont les collines de là-bas [6].

 

Si je cite ces détails biographiques et géographiques, c’est pour souligner cet enracinement de sa foi, ce réalisme qui, nous le verrons, est l’essence même de sa pensée et qui émerge dans tous les domaines de sa vie ; cette insertion de l’éternel dans le temporel, du spirituel dans le charnel, chère à Charles Péguy :

 

Car le surnaturel est lui-même charnel

Et l’arbre de la grâce est raciné profond

Et plonge dans le sol et cherche jusqu’au fond

Et l’arbre de la race est lui-même éternel [7].

 

Il est inutile d’insister sur l’intégrité de cette foi catholique : il adhérait à tous les articles du Credo avec une foi vive, éclairée, profonde et en même temps simple, mais sans naïveté : ainsi accordait-il aux anges une très grande importance, mais manifestait quelque méfiance, et parfois plus, à l’égard des révélations privées. Jean Bastier rapporte ses paroles :

 

Notre foi est une adhésion intellectuelle au message du Christ précisé par la Tradition de l’Église. Si l’on veut résumer, la foi peut être perdue et retrouvée, ce n’est pas une sorte de compte en banque solide et définitif. L’objet de notre foi n’est pas une folie, ce « merveilleux » dont nous accusent les athées ouvertement. Et une foi intelligente ex­clut les révélations privées [8].

 

Il ajoutait, avec humour :

 

Quelqu’un qui prie beaucoup a dit que ce serait bientôt la fin du monde, mais que Marseille et Toulouse ne seraient pas détruites. Tu parles ! Et Annonay ? Et Plougastel-Daoulas et Trifouillis-les-Oies ? Que dit la révélation privée ?

 

Mais attention ! cette foi n’en est pas pour autant intellectualisée ou rationalisée outrancièrement – la meilleure preuve, c’est la manifestation de cette foi dans la piété de ce catholique. Tout le monde l’a remarqué : ce philosophe, ce théologien avait une piété très simple.

Comme l’écrit encore le père Delbos, il « vivait intérieurement des pratiques ex­térieures de dévotion populaire [9] ». Ici aussi transparaît son réalisme : pour lui, les rites ne sont pas des pratiques magiques, ils plongent leurs racines dans l’être, et donc dans la vérité.

Le chapelet avait sa prédilection. Voici une petite anecdote qui m’a beaucoup plu et que j’ai aussi trouvée chez le père Delbos. Ce dernier lui avait fait parvenir au retour d’un pèlerinage en Terre sainte deux chapelets. Voici en quels termes il le remercia :

 

Merci de tout cœur pour l’envoi des deux chapelets ; ma femme en est profondément touchée, et me prie de vous le dire. Pour mon compte, j’ai adopté votre précieux envoi pour la maison (je veux dire qu’à partir de maintenant, c’est sur lui que je dirai mes cha­pelets pour la plupart, gardant un petit chapelet à chaînette, très solide, pour la ville) [10].

 

C’est ce « très solide pour la ville » qui me ravit, que je trouve délicieux, cette union si parfaite du sens pratique et du sens spirituel. Et il termine :

 

Je suis resté très fidèle à cette forme de dévotion. Je dirai même que c’est la seule qui surnage dans les périodes de désarroi et de trouble. 

 

Sa fidélité également à la récitation de l’Angélus montre qu’il ne dédaignait pas ces manifestations très humbles, très populaires, très traditionnelles, lui, l’agrégé, le professeur de Faculté, l’intellectuel au regard pénétrant, capable de scruter les problèmes humains.

Combien de fois l’avons-nous vu, un livre de prières à la main, à Notre-Dame du Taur, paroisse toulousaine, réciter ses prières d’action de grâces après la messe. C’était là en effet que nous nous étions réfugiés, après que le Nouvel Ordo eut commencé sa désastreuse carrière en novembre 1969. Seule cette paroisse utilisera le délai d’un an pour garder la messe de saint Pie V ; c’était une messe du soir à 18 heures, et Louis Jugnet, qui était de santé fragile, n’hésitait pas à traverser la ville pour y assister (il habitait rue Bonnat à Rangueil).

Cette santé fragile nous révèle un autre aspect de la vie ponctuelle de Louis Jugnet : l’ascèse. Je cite encore le père Delbos :

 

La pénitence lui était imposée en permanence par un état de santé perpétuellement défaillant […]. Cette souffrance de tous les jours, souvent, aussi, des nuits d’insomnies, était généralement offerte par lui au Seigneur « pour que soit achevé en lui ce qui manque à la passion du Christ » […]. Plus encore, bien que partisan d’une spiritualité franciscaine, à cette pénitence imposée, notamment dans les grands moments d’ascèse liturgique que sont l’Avent et le Carême, il ajoutait volontiers des privations supplémentaires que géné­reusement il décidait et maintenait [11].

 

Enfin, sa vie spirituelle était faite aussi d’une soumission rigoureuse aux règles de la morale naturelle et surnaturelle. Sa conduite fut toujours exemplaire. Sa vie était dominée et animée par la seule vérité, le souci de ne jamais trahir le réel.

Dans un texte daté de 1947 intitulé « Réflexion sur le nouveau catholicisme », il écrivait ces lignes qui me paraissent exprimer parfaitement sa conception de notre religion :

 

Ce qui seul fait l’éminente dignité et la valeur irremplaçable du catholicisme, [c’est] le sens du transcendant, le respect et l’amour du mystère et du surnaturel, le réalisme sa­cramentel et liturgique, le goût de la tradition et l’estime pour l’autorité religieuse [12].

 

Tel est le catholicisme auquel il adhéra toute sa vie et qui inspira sa carrière de professeur.

 

Le professeur

 

« Manifestement, cet homme avait été créé et mis au monde pour enseigner » écrit toujours le père Delbos [13]. Louis Jugnet était agrégé de philosophie. Il com­mença sa carrière à Châteauroux, puis c’est à Toulouse, à partir de 1945 et jusqu’à sa mort en 1973, qu’il enseigna, d’abord dans la préparation à Saint-Cyr, puis en Lettres et Première supérieure au lycée Fermat, mais également pendant plus de vingt ans à l’Institut d’Études Politiques. Tous ses élèves et étudiants ont gardé le souvenir de cet homme, de sa silhouette, de ses gestes, de sa voix, de son sourire.

Voici le portrait qu’en trace André Galabru :

 

Grand, sec, un peu voûté de dos, avec le visage et la manière de parler de Louis Jouvet, quand il pénétrait dans la classe, vêtu d’un pardessus gris, serrant sa petite serviette sous son bras, tel don Quichotte partant à l’assaut des intelligences, c’est un peu l’esprit de l’Espagne de Philippe II qui faisait irruption [14].

 

De son côté, Jean Bastier a très bien su exprimer le sourire du professeur :

 

Un bref sourire, de ces sourires presqu’imperceptibles, lueur d’amusement ou trait d’indulgente ironie que je comparais souvent, par la suite, aux jeux de physionomie de Louis Jouvet [15].

 

Pour ma part, je me souviens de cette façon qu’il avait de ponctuer ses démons­trations et ses jugements avec l’index et le majeur réunis en tapant de sa main droite la paume de sa main gauche… tout en oscillant légèrement la tête, en parti­culier quand il s’apitoyait sur la pauvreté intellectuelle de tel ou tel philosophe ou la médiocrité de tel ou tel ecclésiastique.

 

Quelles étaient les qualités professionnelles de Louis Jugnet ?

Il était fait pour la parole, il avait le don de l’enseignement oral, son verbe semblait vous prendre l’intelligence et la guider, la faire monter progressivement vers la compréhension d’une notion ; il savait admirablement exposer une ques­tion : il allait droit à l’essentiel, débrouillait rapidement les problèmes, puis en ve­nait à la présentation des solutions avec une clarté éblouissante qui emportait votre adhésion. Le professeur était donc aussi un « merveilleux éducateur » comme le dit Marcel De Corte – e-ducere –, c’est-à-dire, poursuit-il :

 

[…] celui qui aide l’intelligence à se dépouiller de la fascination de l’imaginaire qui se substitue avec une fréquence inouïe à son objet propre : la réalité intelligible ; et non l’en­seignant qui exécute mécaniquement un programme venu “d’en haut”. […] Les qualités de l’éducateur sont la conviction : non seulement l’assurance d’être dans la vérité, mais l’acquiescement de l’esprit à des certitudes communicatives aux autres par elles-mêmes, la fermeté qui ne se laisse ébranler par aucune argumentation spécieuse, parce qu’elle s’ap­puie sur la solidité inébranlable du réel, et enfin ce respect de l’intelligence de l’élève à la­quelle on ne peut se résoudre à donner une autre nourriture que l’être lui-même pour quoi elle est faite [16].

 

Certes, on est loin « des valeurs de l’école républicaine », de cette fameuse tolé­rance, de ce prétendu respect des différences fondé sur l’imbécile adage ressassé par les tenants du relativisme, « à chacun sa vérité », dont Louis Jugnet avait hor­reur. Il ne ressemblait en rien à ces professeurs de philosophie dépeints par Marcel De Corte :

 

Ballottés entre le scepticisme prétendument libéral et le fanatisme marxiste, balancés de l’aberration molle à l’aberration dure, tiraillés entre la complaisance lâche à l’anarchie et la nostalgie d’un dogmatisme totalitaire appuyé sur un appareil policier à leur service [17].

 

Louis Jugnet a pratiqué au plus haut point « cet art des arts et cette science des sciences » selon la formule de saint Grégoire de Naziance, pour parler de l’éducation.

Tous les témoignages de ses anciens élèves soulignent cet art, que Louis Jugnet possédait au plus haut point. Jean de Quissac nous dit en quelques pages émou­vantes les souvenirs que lui a laissés, au sens précis du terme, son maître à pen­ser [18]. Il insiste sur la rigueur et la fermeté de son discours, l’efficacité d’une mé­thode d’exposition qui émerveillait ses auditeurs au point qu’ils « se sentaient de­venir intelligents », selon la formule de l’un d’entre eux ; l’art de faire entrer dans la mémoire une phrase capable à la fois de faire retenir l’essentiel et d’ouvrir de vastes perspectives, telle cette citation de Bergson, définissant la pensée hellénique délayée et surélevée par le thomisme mais englobant aussi le simple bon sens : « La métaphysique naturelle de l’intelligence humaine. »

 

Jean de Viguerie nous a laissé un témoignage analogue [19]. Lui aussi insiste sur la capacité du professeur Jugnet à conquérir immédiatement son public :

 

Le professeur d’une voix calme et soutenue, nous invita à nous garder toujours de deux défauts préjudiciables, dit-il, à l’étude de la philosophie : le scepticisme et le sim­plisme […]. Nous eûmes une claire vision de l’objet de nos études : la vérité dans sa gran­deur et sa complexité.

 

Cet art lui venait aussi d’une culture très vaste. Grand lecteur, il savait commu­niquer l’envie de lire, faire apprécier un auteur, parfois au moyen d’une simple ci­tation bien choisie. Il citait souvent le proverbe portugais mis en exergue du Soulier de satin : « Deus escreve direito por linhas tortas [Dieu écrit droit avec des lignes courbes] » ce qui nous poussa à lire la pièce de Claudel. Cependant, il n’écrasait pas l’élève sous une érudition prétentieuse, mais il prenait chacun de nous à son niveau, sans démagogie, mais avec une patience infinie :

 

Il écartait toutes les objections, et ne se moquait jamais, même des âneries. Il répétait volontiers la démonstration et ne refusait jamais une information supplémentaire ou un conseil de lecture [20].

 

Ainsi, Louis Jugnet plaçait l’enseignement au premier plan, en plein accord avec saint Thomas d’Aquin qui disait : Majus est contemplata aliis tradere quam solum contemplari – Transmettre aux autres ce que l’on a contemplé est une œuvre plus grande que se contenter de contempler.

Cette grande œuvre de transmission, il l’a accomplie avec une conscience pro­fessionnelle reconnue aussi bien dans l’éducation nationale – par les gens intelli­gents, il y en a… – que par ses amis.

Voici quelques appréciations émises par un de ses collègues au lycée Pierre-de-Fermat, M. Sablayrolles, professeur de Lettres, dont j’ai eu aussi la chance et l’hon­neur de suivre l’enseignement pendant deux ans, et à qui je dois tout, en ce qui concerne l’étude du français et du latin. Après la disparition de Louis Jugnet, il prononça un bel hommage dont voici l’essentiel. Après avoir indiqué, avec beau­coup de délicatesse, les pénibles circonstances dans lesquelles Louis Jugnet avait arrêté d’enseigner, il poursuit [21] :

 

Onze ans vécus coude à coude au service de cette khâgne nous avaient liés d’une ami­tié qu’il se plaisait à dire fraternelle […].

Louis Jugnet avait une personnalité attachante, son intransigeance doctrinale était la vertu d’une âme éprise de vérité […]. La fermeté de ses principes, la constance de ses réso­lutions étaient sans faille. Une foi vivace embrasait tout son être […]. Exigeant dans l’amitié aussi, il était d’une délicatesse prévenante et d’une inaltérable fidélité […].

Il était venu à l’enseignement comme vers un apostolat laïque. Ce zèle n’était pas fait pour plaire à tous, mais chacun, pour répondre à cette sollicitation, devait prendre parti […]. Louis Jugnet ne laissait pas indifférent […]. La clarté de ses cours rendait la philoso­phie accessible à qui n’était pas spécialiste […]. Son enseignement était efficace.

 

Ici, l’orateur rappelle les notes obtenues en philosophie par quelques-uns des élèves de Louis Jugnet ayant réussi au Concours de l’École Normale Supérieure ; elles s’échelonnent entre 16 et 18 à l’écrit, et 16 et 19 à l’oral !…

Il continue :

 

Pendant dix ans, je l’ai vu porter sur ses élèves le regard le plus lucide – sur leurs ca­pacités et sur leurs chances, sur leur personne. La sûreté de son jugement était rigoureuse. Mais la conscience qu’il avait de la faiblesse humaine le rendait indulgent, et il savait nous donner quelques raisons d’espérer. Il lui arrivait de dire qu’il aurait dû naître dans un autre siècle. C’était un bâtisseur de cathédrales. Il a servi, dans des temps ingrats, jusqu’à l’épuisement. A nous tous, il laisse à méditer les enseignements d’une carrière et le témoi­gnage d’une vie qui, pour la fidélité à ses engagements, fut, à sa manière, exemplaire.

 

Jusqu’à l’épuisement. En ces temps où les professeurs n’ont pas très bonne presse et sont déconsidérés – certains, hélas, ne l’ont-ils pas un peu, et même beaucoup, cherché ? – il n’est pas inutile de rappeler ce qu’un vrai professeur peut endurer lorsque, comme Louis Jugnet, il se donne totalement à son travail.

Un des amis de Louis Jugnet, Jean Faure, nous a communiqué une lettre que celui-ci lui écrivit le 16 janvier 1972, un peu plus d’un an avant sa mort (12 février 1973). En voici des extraits qui se passent de commentaires, tant les mots sont d’une justesse, hélas, prémonitoire :

 

Personnellement, je mène une vie de plus en plus fatigante, rien que sur le plan pro­fessionnel. Je n’arrive plus à faire absolument rien d’autre que mon métier. Vraiment, cette tâche de professeur d’Écoles est tuante […]. Je  n’arrête littéralement pas de travail­ler : cours à renouveler, corrigés à construire, stock de dissertations de vingt pages en moyenne (parfois beaucoup plus) à annoter de près, « colles » à faire passer (le samedi, par­fois jusque vers 20 heures…). Résultat : je n’ai aucune liberté […]. Présentement je suis claqué, et ne tiens qu’au jour le jour […] [22].

 

Pour en arriver à un tel degré de dévouement, il fallait que ce professeur ne fût pas assis in cathedra pestilentiæ, sur une chaire de pestilence (Ps 1, 1), mais qu’il adhérât à cette scientia sanctorum dont parle la collecte de la messe de saint Jean de Kenty, autre grand professeur. Ira-t-on, en effet, « jusqu’à l’épuisement » si l’on est, comme le jeune philosophe campé avec humour par P. Thuilliers dans Socrate fonctionnaire, dont Jugnet nous recommandait la lecture :

 

à la fois un peu cartésien et un peu heideggérien, un peu rationaliste et un peu laca­nien, sincèrement structuraliste et plutôt antiscientiste, volontiers marxiste et très sensible aux charmes de l’idée de Dieu, tenté par l’incroyance mais imprégné de Jaspers – et, par-dessus tout, définitivement opposé à toute forme d’éclectisme.

 

Non ! Seul un vrai philosophe, professant une vraie philosophie – et donc une philosophie vraie – peut arriver à se donner si totalement à son enseignement.

 

Le philosophe

 

C’est le moment de préciser ce qui est déjà apparu çà et là, dans ce qui pré­cède : l’intuition philosophique fondamentale de Louis Jugnet : le sens du réel, qui a pour corollaire la haine vouée à l’idéalisme philosophique sous toutes ses formes.

 

Principes

 

— Son réalisme est celui de la philosophie de Platon et d’Aristote : c’est un re­fus d’identifier la pensée et le réel, l’être et le connaître. Pour eux, le monde existe, indépendamment de ma pensée ; de même le monde intelligible a une réalité tout à fait indépendante de la connaissance que l’homme peut en avoir. C’est cette doc­trine qu’il appelle le réalisme franc et qui constitue, selon la formule de Bergson : La métaphysique naturelle de l’intelligence humaine.

La vérité n’est donc pas ce que mon esprit construit, mais ce que le réel m’im­pose, impose à mon esprit fait pour la vérité comme l’œil est fait pour la vision. Notre connaissance de la vérité est donc, certes, fragmentaire, perfectible, mais, en tant que telle, la vérité n’évolue pas :

 

Ce n’est pas le temps qui fait la vérité ou la fausseté des doctrines. Une doctrine an­cienne peut dire vrai, une doctrine moderne être erronée. La croyance contraire est liée à une certaine mythologie du « progrès fatal et continu », héritée des XVIIIe et XIXe siècles. Il est donc infiniment regrettable d’appliquer à la philosophie un critère qui ne vaut que pour la mode vestimentaire, et d’apprécier les philosophies comme les robes ou les cha­peaux. S’il en était ainsi, il n’y aurait qu’à prendre une chronologie des systèmes et à choi­sir le dernier en date. C’est ce que beaucoup font de nos jours, mais ce n’est pas sérieux [23] !

 

— Contre l’idéalisme philosophique, l’enseignement de Jugnet était particuliè­rement efficace. Laissons-le parler ; vous allez voir, par ces exemples, combien son enseignement était clair et vivant.

 

Le premier extrait porte sur l’idéalisme :

 

Et d’abord, peut-on parler d’Idéalisme en général, avec un grand I ? Certains finauds, habitués aux acrobaties transcendentales, nous prendront dès l’abord pour un paysan du Danube. « Ce bon scolastique ignore » disent ces agneaux, « qu’il y a bien des idéalismes, et qu’on ne saurait les fourrer dans le même sac, ni les caractériser d’un mot ». – Tout beau, tout beau, mes enfants ! Nourri dans le sérail, nous en connaissons les détours aussi bien que vous, et nous savons qu’à certains égards, il y a loin de Berkeley à Renouvier, et de Kant à Schuppe, que Brunschvicg n’aime guère Hamelin, etc. Cependant, il y a tout de même, ne vous en déplaise, une essence (Wesen) de l’Idéalisme, comme l’ont bien vu les néo-réalistes anglais et américains. Il y a réellement une idée-mère de l’idéalisme, celle de la priorité de la pensée sur le réel ; la réduction de l’être au connaître ; de l’affirmation d’une identité de nature entre l’esprit et les choses. Cela, vous le trouverez, avec des va­riantes, chez tous les grands idéalistes (plus ou moins mêlé à des morceaux de réalisme, car, comme le dit rudement Dalbiez, l’idéalisme ne vit que des fragments de réalisme qu’il s’incorpore frauduleusement).

Ce principe est-il compatible, oui ou non, avec l’orthodoxie catholique ? Certains voudraient bien qu’on ne posât pas la question, car elle va droit au but et dérange bien des tranquillités acquises et des « cloisons étanches » chez ceux qui veulent philosopher sans tenir compte des exigences de leur foi. Nous la poserons cependant. De petits fûtés, de provenance khâgnale ou autre, nous répondent presque tous les jours : «  L’idéalisme n’a pas été condamné ». Mes enfants, vous connaissez peut-être bien les « trois critiques », mais vous ignorez l’histoire de l’Église : le plus représentatif des auteurs idéalistes a été condamné, en ce sens que son œuvre a été mise à l’Index, que les consulteurs du concile du Vatican l’ont visé, et que deux papes au moins ont combattu son influence.

Mais ceci sera étudié au troisième paragraphe [24]. Nous pourrions faire remarquer, même si le fait était vrai, et qu’il n’y eût pas de condamnation officielle, que la doctrine en question est intrinsèquement incompatible avec le catholicisme ; la condamnation de l’Église n’y ajoute rien. Comme le dit, à propos d’un tout autre problème, un excellent théologien romain : « non quia damnata est damnabilis, sed damnata est quia damnabi­lis » [25]. En effet, quelle est la prémisse fondamentale de l’idéalisme absolu ? La réduction de l’être au connaître (ou, si l’on veut hasarder ce barbarisme, au « être connu »). Il est clair que, tout à l’opposé, le catholicisme romain est empreint de la mentalité réaliste la plus caractérisée ; Renouvier disait : « Si vous acceptez la substance [notion-clé du réalisme], on vous y fourrera l’union hypostatique, l’eucharistie, et le reste ». Nous vous dirons, ô Talas [26] disciples de l’éminent X et de l’admirable Z : « Si vous vous laissez enlever la sub­stance, on vous enlèvera l’union hypostatique, l’eucharistie, et le reste ». A vous de voir si la philosophie idéaliste en vaut la chandelle ! A noter que Malebranche lui-même recon­naît, au moins, que la révélation oblige à admettre un certain réalisme ![…] [27].

 

Autre exemple, sur la « libre-pensée » :

 

Qu’est-ce que le libre-penseur ? C’est l’homme qui ne veut juger que de son petit point de vue, sans tenir compte ni de l’autorité, ni de la tradition, ni de l’expérience, ni tout bonnement, du réel, de ce qui est. C’est un homme qui préfère son anarchie intellec­tuelle à la vérité objective. Une pensée est d’autant plus exacte (donc plus utile) au sens profond du terme qu’elle « colle » mieux à son objet. C’est-à-dire qu’elle est d’autant plus parfaite qu’elle est moins libre, qu’elle est davantage accrochée à l’objet.

Avant de connaître la solution d’un problème, notre pensée est encore libre, c’est-à-dire floue, indéterminée, potentielle, vagabonde. Quand nous sommes fixés (le mot l’in­dique bien) notre esprit n’est plus libre. Avant la découverte du principe d’Archimède ou de la loi d’Avogadro, on pouvait librement penser ceci ou cela. Maintenant, on ne peut plus penser que cela. De même en biologie, en philosophie, en matière religieuse et en matière politique. Il est remarquable à cet égard de constater l’accord qui existe entre un in­croyant, comme Auguste Comte, et des représentants de l’absolutisme catholique tels que Grégoire XVI et Pie IX. Toutes les têtes solides, d’où qu’elles viennent, savent bien que la pensée n’est pas libre à l’égard de l’objet – le réel, le vrai – et qu’elle doit s’incliner devant lui. D’où le rôle essentiellement enrichissant de tout ce qui est loi, principe, dogme, qui fixe – et donc perfectionne – la pensée, bien loin de l’asservir. Avoir des principes et découvrir des lois, telle est la prérogative de l’homme. Comme le dit Chesterton, les cailloux et les navets sont singulièrement libéraux. […]

Nous disons donc que le libéralisme doctrinal qui a régné sur la société bourgeoise du XIXe et du XXe siècle, et qui a gangrené à plusieurs reprises certains milieux catholiques influents (Montalembert, le Sillon, la Démocratie chrétienne) est une erreur infiniment nocive, puisqu’il nie en fait la notion de vérité, qui est la vie de l’intelligence. C’est qu’en ef­fet deux attitudes seulement sont concevables et non pas trois : d’une part celle du scep­tique qui ne croit pas à la vérité, du dilettante qui jongle avec les idées et les douleurs hu­maines, et qui, par conséquent, considère toute opinion comme soutenable et libre ; d’autre part, celle de l’homme du bon sens, d’intelligence saine, également soucieux des véritables droits de la pensée et des nécessités de l’action, et qui croit notre esprit capable de savoir. Cet homme-ci ne peut pas, ne doit pas être libéral. Il est impossible d’être vrai­ment certain de quelque chose, d’être prêt à donner sa vie pour une cause, et de se com­porter en pratique comme si l’erreur avait les mêmes droits que la vérité et si la propaga­tion du mal était chose indifférente. Il faut servir la vérité, la vérité politique comme les autres. Ses droits passent avant ceux des individus. C’est la vérité qui libère, et non nos humeurs et nos préjugés. Seulement, les hommes la haïssent facilement, parce qu’elle est sou­vent rude. L’erreur libérale est de trop croire à l’efficacité de la discussion. Celle-ci ne peut persuader que ceux qui possèdent un minimum d’intelligence et un minimum de bonne foi. On peut avoir l’un sans l’autre, être une canaille intelligente ou un imbécile sincère. On peut n’avoir ni l’un ni l’autre (ô infortune), ce qui est évidemment le cas de certains défenseurs de la république. Que doivent faire, en pareil cas, ceux qui ont pour charge de défendre la vérité politique ? Briser la résistance dans toute la mesure du possible, avec humanité, mais sans vaine sensiblerie. Toute certitude est grosse d’un minimum de violence légitime. Charité et humanitarisme, bonté virile et romantisme sentimental ne sont nulle­ment synonymes. Comme beaucoup de démocrates chrétiens ou de révolutionnaires en mal de religiosité ont répandu sur cette vérité élémentaire les plus désastreuses confusions, nous aurons à y revenir [28].

 

Humour, vie, choix de la citation adéquate, tout y est ici.

Ainsi, les bases de ce réalisme étant bien assurées, il appliquera cette doctrine à tous les domaines de la connaissance et de la vie. Ses lectures et sa culture étant immenses, il abordera de multiples et diverses questions : d’abord philosophiques, bien sûr, mais aussi psychologiques, biologiques, sociales, politiques, religieuses. Je ne fais ici qu’évoquer, vous renvoyant pour le détail à son œuvre écrite.

Je citerai d’abord sa Critique de la connaissance, admirable présentation, tout à fait à la portée des non-spécialistes, c’est un cours très vivant, que j’ai eu la chance d’avoir en direct, si je puis dire.

Bien entendu, il faut lire son Pour connaître la pensée de saint Thomas, solide synthèse de la pensée du Docteur angélique.

Il y a aussi Problèmes et grands courants de la philosophie qui, en une centaine de pages, vous fait parcourir l’histoire de la pensée, de la philosophie grecque à Teilhard et au structuralisme, en passant par la philosophie médiévale, Descartes, Kant, Hegel.

C’est encore l’indispensable Rudolf Allers ou l’anti-Freud, ainsi que Doctrines philosophiques et systèmes politiques, pour terminer par ce tout petit livre d’une quarantaine de pages intitulé Catholicisme, foi et problème religieux bien adapté à la situation actuelle (on lit de moins en moins) et qui, en disant l’essentiel, est, je crois, un bon instrument d’apostolat. Toute cette étude, comme il le dit lui-même, « s’adresse avant tout d’abord aux incroyants de bonne foi, et secondairement aux catholiques soucieux d’affermir leurs convictions ».

Louis Jugnet, on le voit, a écrit peu d’ouvrages. Or les dossiers qu’il avait établis sont impressionnants : près de 70 000 pages manuscrites ! Il aurait pu écrire. Il au­rait pu faire sa thèse. Il ne l’a pas voulu.

 

Il a – dit excellemment le père Delbos – préféré sacrifier sa satisfaction personnelle, sa carrière, sa notoriété, à l’intérêt de ses étudiants et de tous ceux, innombrables, que, proches ou lointains, il avait pris en charge [29].

 

Jean de Viguerie précise :

 

Je suis sûr qu’il trouvait l’enseignement du lycée plus « rentable » et plus efficace que celui de l’université. Il avait accepté néanmoins une charge de cours à l’Institut d’Études Politiques de Toulouse, qu’il conserva pendant près de vingt ans. Il affrontait là des audi­toires très nombreux, peu préparés à la réflexion philosophique, mais qu’il savait intéresser et même passionner [30].

 

Et c’est précisément dans cette noble attitude (« Toute noblesse, disait Valéry Larbaud, provient du don de soi »), qu’il nous faut voir la distinction et l’union du catholique professeur et du professeur catholique.

 

 

Le professeur catholique

 

Oui, Louis Jugnet a été non seulement un catholique professeur, mais aussi un professeur catholique dans l’enseignement public.

Il l’a été par sa science, qui fut celle d’un théologien.

Il l’a été par son influence, qui débordait la salle de classe et qui fut celle d’un maître.

Il l’a été enfin par sa charité, qui fut celle d’un ami.

Je voudrais maintenant dire quelques mots de ces trois aspects qui couronnent la personnalité de Louis Jugnet.

 

Le théologien

 

Je l’entends encore dire, en latin, avec cette clarté de voix et cette articulation si juste, le solennel et splendide commencement de l’Épître aux Hébreux qu’il connaissait par cœur :

 

Multifariam multisque modis olim Deus loquens patribus in prophetis, novissime diebus locutus est nobis in Filio. quem constituit heredem universorum, per quem fecit et sæcula.

A maintes reprises et sous maintes formes, autrefois, Dieu a parlé à nos pères par les prophètes, mais dernièrement, en ces jours-ci, il nous a parlé par son Fils qu’il a établi hé­ritier de toutes choses, par qui il a fait les siècles.

 

Il voyait dans ce texte le fondement de la Révélation et donc le nécessaire pas­sage de la philosophie, qui peut établir rationnellement l’existence de Dieu, à la théologie, qui explicite ce que nous recevons dans la foi en la Révélation.

Or, demande Louis Jugnet en décembre 1960, quelle est la racine philoso­phique du modernisme ? C’est précisément :

 

Une conception subjectiviste de la connaissance – c’est un des thèmes fondamentaux de Pascendi – un refus du réalisme métaphysique […]. Ce qui se traduit par le fameux principe d’immanence : la conscience est enfermée dans l’univers de ses propres représenta­tions, elle forme une sorte de monde clos. Toute irruption d’un facteur exogène est in­concevable a priori, et en particulier, l’idée de Révélation [31] .

 

Louis Jugnet a traité beaucoup de sujets, et les notes ronéotypées qu’il a lais­sées en témoignent. Mais les circonstances l’ont conduit très tôt, car il était très lu­cide, à concentrer son travail théologique sur la crise dans l’Église – et ce sujet, hélas, est aujourd’hui encore plus de saison ! Aussi je voudrais simplement vous ci­ter quelques textes significatifs et qu’il est bon de rappeler.

Le sixième cahier édité par l’Association des amis de Louis Jugnet est entière­ment consacré à ce sujet. Je vous en recommande la lecture. Ici, le théologien est un combattant et un redoutable polémiste. Voici des textes qui se passent de commentaires.

Le premier a pour titre Le Nouveau catholicisme. En le lisant, essayez d’en devi­ner la date.

 

Il ne sert à rien d’essayer de dissimuler que le catholicisme français traverse une crise gravissime. Alors que les milieux catholiques d’Espagne, d’Amérique latine, d’Italie, de Hollande, d’Angleterre, des Ètats-Unis, etc. restent fidèles aux idées traditionnelles, c’est, en France, une véritable ébullition. « Nous traversons une crise doctrinale effroyable » di­sait récemment un prince de l’Église en France. « Tout craque : dogme, morale, spiritua­lité, exégèse », nous écrivait un des principaux théologiens actuels. Un autre ajoutait plus familièrement : « Ces bougres-là sont en train de nous changer la religion ». Et un grand philosophe français déclarait en septembre : « Ces jeunes religieux sont en état d’apostasie virtuelle ».

Que se passe-t-il au juste ? S’il ne s’agissait que de salubre adaptation aux problèmes et aux besoins du temps, il n’y aurait rien à dire. Sur ce plan, l’Église n’a jamais failli à sa mission, qui est de se faire entendre de tous, et elle a toujours su conjoindre la fidélité à l’acquis traditionnel et orthodoxe avec un légitime progrès. Mais, sous prétexte de « tour­ner la page », il est de mode dans d’innombrables milieux français qui se disent catho­liques, d’accepter d’enthousiasme n’importe quelle idée, pourvu qu’elle soit nouvelle et bien en cour dans tel milieu incroyant. D’où des tentatives constantes pour fonder (?) nos dogmes sur ce que l’évolutionnisme absolu a de plus discuté parmi les savants, un amour intempestif de la philosophie hégélienne, un fanatisme existentialiste, un hyper-bergso­nisme, un rationalisme biblique, un laxisme moral, un rejet de la liturgie traditionnelle, etc. qui aboutissent à d’invraisemblables dégâts, lesquels dépassent amplement les milieux de spécialistes et atteignent largement les mouvements d’action catholique, le grand pu­blic semi-cultivé, etc.

Nous revivons (en pire à certains égards, car la défense est moins vigoureuse qu’alors) les années du modernisme condamné par Pie X. C’est une pénible épreuve pour la foi que de voir le catholicisme français se dissoudre de l’intérieur. Que l’on nous combatte du de­hors, c’est dans l’ordre, cela ne doit pas nous scandaliser, nos adversaires idéalistes ou ma­térialistes font leur métier d’adversaires. Mais il y a pour un croyant sincère et soucieux de l’avenir de l’Église de France quelque chose d’atroce à voir se liquéfier sous nos yeux, dans beaucoup d’esprits, ce qui seul fait l’éminente dignité et la valeur irremplaçable du catho­licisme : le sens du transcendant, le respect de l’amour du mystère et du surnaturel, le réa­lisme sacramentel et liturgique, le goût de la tradition et l’estime pour l’autorité religieuse. Car deux solutions seulement sont concevables : le rationalisme pur, sous ses différentes formes, ou le catholicisme pur, absolu. Renan lui-même avouait : « Le catholicisme est la plus caractérisée et la plus religieuse des religions ». […].

Parlons franchement (cette hypothèse n’a, sur le plan théologique et au regard de la foi, aucun sens, elle nous sert seulement d’hyperbole claire) : si jamais le catholicisme de­vait devenir dans le futur cette basse combinaison syncrétiste, nous serions plus d’un dans les milieux intellectuels à abandonner une religion qui, suivant la juste expression d’un étudiant, « ne saurait même pas dire ce qu’il faut croire ». Le rationalisme, le naturalisme, si ruineux soient-ils en leurs fruits, constituent au moins un produit « chimiquement pur » : si le catholicisme de la Trinité et de la transsubstantiation, de la messe, des indul­gences, et de la médiation mariale, de la scolastique traditionnelle, de l’inspiration bi­blique et des anges n’est pas vrai, alors, rien n’est vrai, mais surtout pas cet humanitarisme religieux déliquescent qu’on nous propose et qui est la solution, rationnellement et reli­gieusement parlant, la plus inconcevable, la plus dénuée de structure et de valeur [32].

 

Alors, la date ?

Ce texte date de 1947. Trois ans avant l’encyclique Humani generis de Pie XII, qui donna un coup de frein au néo-modernisme.

Cette encyclique provoqua l’enthousiasme du théologien thomiste, comme en témoigne cette lettre au père Delbos du 16 septembre 1950 :

 

L’encyclique est un beau monument : elle est nette, elle est assez dure de ton en plu­sieurs endroits, les erreurs y sont bien accrochées. Le relativisme doctrinal y est exécuté (c’est l’ennemi nº 1, visiblement…). Le thomisme y est magnifié avec une insistance émouvante. L’évolutionnisme y est traité avec un scepticisme assez hautain… Le polygé­nisme est « sonné » en termes parfaitement définitifs. Dieu parle par la bouche de son pontife [33].

 

Le père Delbos ajoute :

 

L’enthousiasme, hélas, fut suivi d’une grande déception : « l’encyclique a fait long feu, m’écrit-il trois mois après, le 14 décembre de la même année. Tous les échos que j’ai ou presque sont mauvais […]. Rien n’est résolu. »

 

Voici un autre texte qui fut écrit après l’encyclique, et qui livre une excellente vue d’ensemble de l’état des lieux de l’époque, quand ce qu’on appelait générale­ment la « nouvelle théologie » et que Louis Jugnet préfère appeler par son nom : le néomodernisme. Née en France, cette « nouvelle théologie » rencontre encore beaucoup de résistance dans le reste du monde et Louis Jugnet en dresse le ta­bleau avec une précision qui montre l’étendue de ses lectures. Il ne pouvait pas savoir, hélas, que le néomodernisme parviendrait, une dizaine d’années plus tard, à franchir toutes ces digues :

 

L’Église catholique est favorable à un progrès légitime dans tous les domaines. Il s’agit d’un approfondissement graduel du vrai, d’un enrichissement par développement homogène, qui s’exprime dans quelques formules-clefs : « Crescat igitur, sed eodem sensu [34] » dit saint Vincent de Lérins. Le mot sensus peut désigner ici à la fois l’orientation et la signification fondamentale.

« Vetera novis augere et perficere [35] » (Léon XIII). Il ne s’agit pas d’abandons successifs, on le voit : augere et perficere, et non delere ou deserere.

Cette manière orthodoxe de voir fut celle des Pères de l’Église, des grands scolas­tiques et en général des docteurs, et d’un grand nombre de théologiens, de philosophes et de savants chrétiens d’époques diverses qui furent l’honneur de l’Église.

Malheureusement, certains de nos compatriotes ne comprennent pas ceci. Pour eux, tout l’édifice traditionnel est à refondre entièrement […]. Ils ne veulent plus de la liturgie traditionnelle ; ils veulent « adapter » la morale chrétienne, trop austère, aux exigences du siècle. […]

S’agit-il d’une poignée d’agités ? Ce serait trop beau, et des exemples précis, par cen­taines, nous prouvent le contraire S’agit-il de tout le catholicisme français ? Pas davantage. Il existe, Dieu merci, bien des gens qui pensent sainement dans notre pays. Mais les pro­pagateurs d’erreurs sont néanmoins nombreux, et surtout très bien placés, à des carrefours publicitaires et dans des centres ganglionnaires de la presse et des mouvements les plus va­riés. Ils sont suivis par tous les passifs, les snobs, les bonnes âmes niaises qui craignent l’étiquette de « rétrograde », et pour qui toute solution qui ne date pas de... demain est déjà périmée.

Il faut lutter contre ce glissement, maintenir envers et contre tout notre santé doctri­nale et intellectuelle. […] Il faudrait d’abord lutter contre un curieux mélange de moder­nisme libéral et de chauvinisme béat qui nous fait croire que la France est faite, sur le plan religieux, pour donner des leçons aux catholiques du monde entier. Cette caricature de nationalisme, de la part de catholiques de gauche, est fort plaisante en vérité (voir les atti­tudes si souvent injurieuses de la très avancée Vie intellectuelle vis-à-vis des Églises d’autres pays que le nôtre). Nous allons donc montrer aux poltrons, à ceux que rien n’effraie tant que d’être seuls même en ayant raison... que la majeure partie de l’Église vivante pense comme nous, catholiques traditionnels.

 

I. — ESPAGNE

Beaucoup de préjugés règnent en France contre la grande nation ibérique. Nous sommes souvent incompréhensifs devant la psychologie hispanique, et déroutés par des modalités de présentation variée. Pourtant, il est incontestable par exemple qu’au XVIe siècle ce fut essentiellement l’Espagne qui contribua à sauver la cause catholique, à stopper l’hérésie. Ce furent les théologiens espagnols qui jouèrent au concile de Trente et dans la Contre-Réforme le rôle principal, alors que le rôle de la France, pendant et après le Concile, fut très discutable à plus d’un égard. L’Espagne mérita amplement le qualifi­catif de Luz de Trento, « Lumière de Trente ».

Les milieux catholiques espagnols, malgré de sots clichés en usage chez nous, ne constituent pas un bloc homogène. Même là, il y a des fissures doctrinales : un journal madrilène ne fit-il pas un éloge du père Teilhard de Chardin, qui identifie esprit et ma­tière. Mais ce sont là des incidents fâcheux, non un ensemble. […] C’est un fait que le catholicisme espagnol envisage sans aménité notre « théologie nouvelle ».

Le padre Juan Muguetta écrivait en 1950, dans son livre Teologia clasica y teologia nueva :

« La dite nouvelle théologie est née en France. Il ne manque pas de coïncidences qui accréditent ce fait. La France est le pays des nouveautés [...]. La stylistique du changement la séduit. Sa création particulière et favorite est la mode... Elle ne s’est jamais distinguée par sa solidité et sa stabilité théologique. Maintenant, elle tente de nouveau de rompre cette stabilité [36] ».

Un des supérieurs jésuites de la Péninsule disait tout net à un religieux français, au cours d’un important congrès, en 1948 : « Mon père, votre marchandise n’est pas un pro­duit d’exportation, on ne la reçoit pas ici ». En 1950, aux conférences de Saint-Sébastien, le père Gabel, directeur de La Croix, se fit houspiller par les Espagnols qui l’accusèrent d’en être encore au libéralisme de 1830 et à ses illusions, ce qui est un comble à l’heure actuelle, après tant d’expériences révolutionnaires.

 

II. — ITALIE

Le père Gemelli, président de l’Académie pontificale des sciences, et recteur de l’uni­versité catholique du Sacré-Cœur de Milan, la plus grande université catholique italienne, a consacré à ce problème certaines études, en particulier un article de la revue Vita e pen­siero de mars 1948. Lui-même, ancien médecin et biologiste incroyant converti au catho­licisme et devenu franciscain, il écrit : « La France est le pays où l’on rencontre, surtout dans les classes cultivées, de nombreux catholiques qui surprennent et troublent les catho­liques des autres pays avec lesquels ils parlent, parce qu’ils sont toujours prêts à accueillir avec un sourire bienveillant l’attitude d’un incrédule, ou un doute, ou une objection. » […]

 

III. — AMÉRIQUE LATINE

La grande revue d’Argentine Presencia, qui est lue dans tous les pays sud-américains de langue espagnole et même portugaise, écrivait par exemple en 1947 :

« Les pays de la vieille Europe sont travaillés par un esprit ruineux de dissolution. En France, apparaît particulièrement actif cet esprit de ruine qui a pris sur les catholiques. Il n’y a pas seulement le libéralisme et le « personnalisme » chrétien, mais même un nouveau modernisme théologique qu’on caractérise par le nom de “Théologie nouvelle”, qui dis­sout la notion intellectuelle de la vie catholique. […] ».

Au Brésil, les deux tendances existent, mais un vigoureux noyau groupant notam­ment un professeur d’histoire et un professeur de philosophie de l’université de Sao Paulo soutient les idées saines dans la revue Catholicisme.

 

IV. — BELGIQUE

Malgré certains courants, à Louvain notamment, le fond est plus solide et moins at­teint que chez nous. Un témoignage entre beaucoup d’autres : celui de Marcel De Corte. […]

 

V. — ALLEMAGNE

Les milieux religieux, les intellectuels catholiques, surtout en Allemagne du Sud (Bavière, Wurtemberg, etc...) sont en général très sains doctrinalement. […] La revue Wort und Wahreit a souvent de bonnes réactions […].

 

VI. — CANADA

Nous pourrions citer les études et réactions d’éminents théologiens comme le père Simon, oblat de Marie, professeur de théologie à l’université d’Ottawa, de philosophes comme Charles De Koninck, lecteur de l’université de Québec et notamment son admi­rable Primauté du Bien commun contre les Personnalistes, du père Lachance, spécialiste de philosophie du Droit, de Marcel Clément, professeur à l’université de Montréal. […]

 

VII. — ÉTATS-UNIS, ANGLETERRE, IRLANDE

Malgré leurs tendances quelque peu activistes et leur esprit parfois un peu frustre, les catholiques américains sont très orthodoxes au point de vue doctrinal. Leurs manuels de philosophie et de théologie dans les séminaires sont très traditionnels. Ils sont souvent in­quiets de ce qui vient de France.

Il en est de même pour les milieux catholiques anglais, très combatifs et sûrs. Le Catholic Herald a dit plus d’une fois ses sentiments sur la crise actuelle, nous y reviendrons ultérieurement.

En Irlande, il y a l’énergique action du groupe Maria Duce avec les Regina Publications, hostile au courant libéral, moderniste et « progressiste ».

 

Nous pourrions citer aussi des témoignages venus des Pays-Bas, de Suisse (le docteur Stocker, éminent psychiatre catholique de Genève) etc. Il y a un certain temps, un domi­nicain polonais, le père Bochenski, spécialiste de logique scientifique, et professeur de phi­losophie à l’université de Fribourg en Suisse, fit scandale en s’exprimant très durement sur le courant dominant du catholicisme français. Ses paroles manquaient de mesure, mais il signalait un mal très réel.

Concluerons-nous, avec un de nos amis, qu’un catholique français traditionnel de 1955 ne peut lire en sécurité de conscience et avec joie que des théologiens romains ou espagnols, des biologistes allemands, des psychiatres suisses ou autrichiens ? Ce serait aller un peu loin. Il existe en France, nous l’avons dit, des théologiens et des philosophes bien orientés, et de bons esprits catholiques dans toutes les classes sociales. Pourtant, rien ne se­rait plus dangereux qu’un nationalisme culturel de gauche. […] Tâchons donc de penser, non selon une mode qui n’est française que de nom, mais à l’échelon catholique, c’est-à-dire universel ! [37]

 

Au commencement du Concile, Louis Jugnet a une lueur d’espoir sur un redres­sement possible de la situation. Il a confiance dans les travaux de préparation du Concile, les fameux schémas préparatoires qui, hélas, seront balayés dès les pre­miers jours par le lobby progressiste.

Louis Jugnet verra alors, une à une, les forteresses s’effondrer. Ce sera le plus grand drame de sa vie. Il comprendra vite que le cheval de Troie est entré dans la cité de Dieu et, sans cesser de lutter, il fera part de son découragement et de son pessimisme.

Toujours est-il que ces textes nous montrent combien l’influence de Louis Jugnet a pu être décisive en cette époque cruciale, combien il a apporté un appui extraordinaire à tous ceux qui, troupeau sans berger, ne trouvaient plus dans les églises la nourriture nécessaire à leur foi, combien il a été un maître !

 

Le maître

 

En septembre 1967, j’arrivais au lycée Pierre-de-Fermat sans rien savoir en phi­losophie. Je dis bien rien. Je vais vous faire un aveu – mais ne le répétez pas à mes élèves : au premier cours de philosophie, Louis Jugnet voulut tester nos connaissances au moyen d’un questionnaire technique sur du vocabulaire philoso­phique. Le verdict fut terrible. Je fus parmi ceux qui obtinrent, il faut que j’ose le dire, un zéro pointé !

Ah ! je pouvais être fier de mon 13 au bac ! Quelle salutaire leçon, ce zéro. Le maître, c’est aussi celui qui châtie parfois ! Mais c’est d’abord le médecin qui guérit, le médecin qui fait naître un nouvel être, eh bien, en mai 1968, neuf mois après ce zéro, j’avais reçu la formation nécessaire pour analyser suffisamment ce qui se pas­sait, et pour ne pas me tromper de camp ! Merci, merci, mille fois merci M. Jugnet !

Je pourrais citer d’autres témoignages, des dizaines de témoignages qui montre­raient quel maître il fut. Dans ses cours, dans les interclasses, dans la rue, dans les salles de conférence, à son propre domicile, il était le professeur catholique, je di­rais presque, le confesseur catholique, celui qui proclame et qui défend la foi.

Ainsi, il n’hésitait pas à consacrer du temps à préparer et à prononcer de nom­breuses conférences pour le Cercle Saint-Pie X, dont il était président. La presse lo­cale relatait ces événements. Même la très anticléricale Dépêche du Midi ne man­quait pas d’en rendre compte de façon honnête (qu’en serait-il aujourd’hui ?). On peut lire, par exemple, dans son numéro du 5 décembre 1959 :

 

M. Louis Jugnet, professeur de philosophie, […] a traité du « Surréalisme et de la philosophie » devant un très nombreux auditoire toujours fidèle, composé en majorité de jeunes.

 

Après avoir donné le contenu de la conférence, le journaliste Pierre Aymard concluait :

 

Un débat animé et intéressant, où intervinrent notamment M. Chatelard [professeur d’histoire au lycée Fermat] et plusieurs étudiants, couronna cette magistrale conférence qui fut unanimement applaudie.

 

D’autres conférences sont aussi relatées ; par exemple, celle sur Camus (décembre 1957) « dans le grand amphithéâtre du Sénéchal archicomble… » ; celle du 14 mars 1960 sur « teilhardisme et marxisme » : là aussi, le journaliste insiste sur « la grande majorité d’étudiants qui remplissaient l’amphithéâtre » ; ou, enfin, rela­tée par la Dépêche du 7 mars 1961, celle sur la « mythologie du XXe siècle ». Là aussi Pierre Aymard souligne « l’auditoire très nombreux [qui] remplissait une salle plus que pleine […] une immense majorité de jeunes, presque tous étudiants et étudiantes » ; il note : « l’auditoire réagit de façon très chaleureuse et favorable. Après quoi, un long débat, très intéressant, amène une douzaine d’auditeurs à for­muler diverses questions et objections auxquelles le conférencier répond avec la plus grande bienveillance ».

Un tel succès traduit bien l’impact de ce maître sur la jeunesse étudiante de l’époque.

Je vais enfin rappeler un souvenir personnel pour conclure sur ce point. Non par goût de l’étalage complaisant, mais parce que trop souvent nous avons ten­dance à nous plaindre à nos amis, à déplorer les malheurs des temps, à raconter nos propres petits ou grands malheurs, et jamais, ou rarement, nous ne partageons nos petits bonheurs, ces petites friandises que la Providence nous réserve.

En khâgne, dernière année de préparation au concours, nous étions soumis au régime des interrogations orales, qu’on appelait des colles, destinées à nous prépa­rer à l’oral du concours, si par bonheur on était admissible. Bien que je n’eusse aucune chance d’obtenir l’admission, Jugnet m’interrogea.

Je vois la grande salle où nous étions seuls. Il m’a présenté sur la table quatre ou cinq papiers soigneusement pliés, contenant le libellé des sujets. J’ai pris l’un d’eux. Je crois que je le lui ai tendu, sans l’ouvrir. Il a lui-même lu le sujet, à haute voix et c’était : Maître et disciple. Nos regards se sont croisés et, avec ce sourire imperceptible, il m’a dit : Allez préparer, Brignol. Imaginez mon émotion, ma fébri­lité, ma confusion. Une seule idée me venait : « Mais le maître, c’est vous… et je ne suis pas digne d’être votre disciple… »

Enfin, j’ai planché (c’était le terme que l’on utilisait pour dire que l’on faisait un exposé oral). J’ai vaguement parlé de la vérité de Platon, de Socrate, puis du Christ. J’ai eu tôt fait d’épuiser mon savoir. Alors, il a pris la parole. Et puis, tandis qu’il évoquait Charles Maurras, il a mis la main sur son portefeuille, il l’a ouvert et m’a dit : « Regardez ». Dans l’une des pochettes transparentes, il y avait un portrait de Charles Maurras. Il a ajouté : « Je l’ai toujours avec moi. »

C’était sa façon à lui, toujours un peu enfant dans les choses sérieuses, de me dire que la fidélité était l’essentiel dans les rapports du maître et du disciple. A cette époque-là, j’avais certes le roi dans mon cœur, mais comme une relique. Je résolus de le mettre dans ma tête en lisant les principaux livres du sage de Martigues.

 

L’ami

 

Du maître à l’ami, la distance était courte avec Louis Jugnet. Je vais simplement dire que l’ami Jugnet fondait l’amitié sur une vision réaliste de la charité, vision qui est conforme à la doctrine de l’Évangile. Lisons-le encore.

 

La charité est la plus grande des vertus. Dans la vie future, la foi et l’espérance cesse­ront, parce qu’on verra Dieu, qu’on l’aura atteint, mais la charité demeurera éternelle­ment (voir saint Paul, I Co, 13).

Mais, comme les métaux précieux, ou le diamant, elle prête aux contrefaçons et aux imitations : la principale d’entre elles est l’humanitarisme, à la manière de Rousseau, de Michelet, de Victor Hugo, et des « Rouges chrétiens », qui vont de Lamennais aux « pro­gressistes » de nos jours. Il s’agit d’une fermentation excessive de l’émotivité et du senti­ment, qui va jusqu’à bannir toute correction du pécheur, tout emploi, même limité et modéré, de la force armée, etc. A propos de ces gens, saint Pie X parlait de l’« aveugle bonté de leur cœur ». Il leur reprochait de méconnaître que « le Christ a été aussi fort que doux […] il a grondé, menacé, châtié » (Lettre sur le Sillon, 1910) [38].

Ceci nous amènera à examiner […] la conception orthodoxe et traditionnelle de la charité d’après les docteurs de l’Église, les documents pontificaux, et les agissements des saints canonisés.

Conception traditionnelle de la charité :

a) On doit détester fermement l’erreur en matière de doctrine (hérésie, athéisme, etc.) et en matière morale – car l’erreur est quelque chose de négatif, de nuisible, qui tue les âmes, ce qui est plus grave que de nuire à la santé physique des gens, le vrai étant le bien de l’âme [39].

b) On doit aimer le prochain comme personne, comme homme concret, mais on peut et doit détester en lui le représentant d’une erreur malfaisante, un peu comme, à la guerre, on tire sur un homme portant tel uniforme, ou remplissant telle mission, non parce qu’on lui en veut personnellement, mais à cause de la fonction qu’il remplit. Il faut donc à ce titre le combattre. Le Christ chasse à coups de corde les vendeurs du temple, il maudit les Pharisiens, saint Paul prononce des anathèmes. Les saints Pères de l’Église (saint Augustin, saint Jérôme, et les autres) prennent à partie avec violence les hérésiarques et agitateurs ennemis de l’Église. La plupart de leurs livres de controverse portent le nom d’un hérétique « épinglé » par eux (Contra Jaustrum, Contra Adamanctinum, Quis fuerit Petulianus, etc.). On peut donc entraver énergiquement l’action des méchants par la pa­role, les écrits, l’ironie, voire par la force s’il n’y a pas moyen de faire autrement (voir Don Sarda y Salvany, El Liberalismo es pecado [Le Libéralisme est un péché], ouvrage approuvé par le Saint Office en 1887). Le saint pape Pie X a loué très fortement la mémoire du grand polémiste catholique Louis Veuillot, qui, pourtant, ne fut pas tendre aux ennemis de l’Église. C’est la distinction entre odium inimicitiæ (de type personnel. Exemple : une querelle d’intérêt, d’argent) et odium abominationis (Exemple : je déteste Sartre à cause du mal qu’il fait). Elle est classique chez les grands théologiens comme saint Thomas d’Aquin [40].

 

Est-ce à dire que, comme ses adversaires, ou parfois même certains proches, ont osé le dire, Jugnet était froid, hargneux, agressif, dominateur, avait mauvais ca­ractère ? Rien n’est plus faux quand on sait l’extrême sensibilité de notre profes­seur, sa délicatesse, son réel souci de la personne entière dans le moindre détail. Quand on sait combien les trahisons le meurtrissaient, combien les marques de fi­délité le touchaient. Là encore, bien des exemples pourraient être cités. Je les ré­sumerai tous par ce témoignage de Jean Bastier :

 

D’un entretien avec Jugnet, on ne sortait jamais sans avoir fait le plein du cœur, de l’âme et de l’esprit.

 

Et une dernière fois je citerai le père Delbos qui dit à ce sujet :

 

S’il est possible d’enfermer dans des catégories une personnalité aussi riche, je dirais volontiers qu’il était un passionné (car il était émotif, actif et intérieur), métissé de senti­mental, en raison peut-être de son corps douloureux, « son pauvre corps » comme il disait lui-même.

Il avait du passionné la générosité […], l’enthousiasme […], la fidélité […], par-des­sus tout, l’amour de l’ordre […].

Par contre, il avait du sentimental : la fragilité, l’angoisse, l’absence de sens pratique, et une certaine tendance au découragement, constamment tenue en échec par une volonté de fer. Rares aussi sont ceux qui ont connu de lui cette face pudiquement cachée, au prix d’une énergie farouche, sous le masque qu’il se donnait parfois d’un étudiant prolongé, en mal de canular. Pour cette raison, il n’a pas été compris de beaucoup. Il en a terriblement souffert. De cela aussi il est mort, car c’était un tendre qui avait besoin plus que d’autres d’aimer – et d’être aimé.

J’ai beaucoup apprécié en lui l’ami. Certes, je lui suis redevable, ainsi que je l’ai dit, d’une vision de l’homme et de l’univers qui a été ma force tout au long de ma vie. Peut-être lui suis-je plus reconnaissant encore de l’amitié qu’il m’a prodiguée, des conseils qu’il m’a donnés, toujours judicieux et prudents, lui qui était pourtant un violent quand le vrai était en cause, surtout du réconfort que j’ai reçu de lui quand j’ai perdu des êtres chers ou quand je me suis trouvé affronté aux difficultés des temps troublés que nous vivons [41].

 

 

 

Conclusion

 

Louis Jugnet fut, pour bien des générations de jeunes, comme un père, car il aimait beaucoup la jeunesse.

Loin de moi l’idée d’en faire un partisan de ce jeunisme imbécile, à la manière de nos vieillards politiques. Son amour des jeunes était fait non de complaisance, mais de confiance, de respect, d’encouragement. Il faut citer à cet égard ses Conseils amicaux pour la lecture. On y voit tout d’abord sa compréhension de la jeunesse :

 

Loin de nous la pensée d’accabler la génération actuelle : nous ne nous sommes pour notre part, jamais joints au chœur des détracteurs de la jeunesse moderne. Celle-ci subit des handicaps nombreux, et qui ne viennent pas tous d’elle, tant s’en faut (difficultés ma­térielles, menaces de guerre, etc.). Elle compte bien des gens courageux, intelligents, dési­reux de faire mieux que leurs aînés (dont le bilan, au fait, n’est pas mirifique). Mais hélas, à côté d’eux […].

 

Viennent alors les conseils :

 

L’expérience nous apprend pourtant que tous les hommes qui ont su agir dans l’his­toire, s’ils n’étaient pas forcément des « intellectuels » (l’intellectuel étant souvent un ani­mal nocif qui ne sait que dire « non », et paralyser tout élan, un coupeur de cheveux en huit qui enseigne l’inaction et le désespoir – auquel cas on peut lui préférer l’homme au sabre qui s’écrie : « A bas cette forme d’intelligence ! » – et non l’intelligence comme telle, qui n’en peut mais), tous ceux qui ont su modifier le cours des événements, étaient des gens qui étaient imbus profondément d’une « Weltanschauung », d’une conception géné­rale de l’univers et de la destinée, capable de guider énergiquement leur effort. Sans cela, qu’eussent-ils été ? Prière de se reporter ici à la boutade facile : « Untel ne sait pas ce qu’il veut, mais il le veut fortement ».

Des idées ! Mais les idées, on les acquiert, par la réflexion, l’étude et l’expérience personnelle. Aucun de ces facteurs, pris isolément, ne suffit. Il faut lire. Non pas forcé­ment des masses de livres mal digérés, comme nous le voyons faire parfois par tel étudiant bien intentionné.

Reportez-vous à l’essentiel sur chaque problème, demandez conseil à ceux qui savent, attachez-vous à tel philosophe de valeur éprouvée par le temps, à tel grand écrivain, à tel penseur politique qui a fait école. Et ne vous rendez pas prisonnier de la mode, ni de la modernité. « Modo hodierno » veut dire : « à la mode, ou manière d’aujourd’hui ». C’est-à-dire à la vieillerie de demain. L’âge du signataire (il est de la génération antérieure à la vôtre) vous permet de vous dire qu’il a vu passer déjà bien des engouements : en 1946, il se vit forcé (par charité pour les jeunes, non certes par goût) de faire en une seule et même semaine six causeries sur Sartre et l’existentialisme athée, alors idole du grand public. […] On lui dit que, maintenant, la marotte a passé. Tant mieux ! Mais en voici d’autres…

 

Enfin, le chaud encouragement final :

 

Chers amis, ne vous laissez pas faire, attachez-vous à ce qui dure, à ce qui en vaut la peine. Pensez à la formule d’un homme qui n’est certes pas un bien-pensant : « Ce sont toujours les éléments d’intelligence inférieure, écrit H. de Montherlant, qui sont affamés d’être à la page. » Ne les imitez pas ! Lisez, mais avec discernement. Et, pour tirer parti de vos lectures, prenez des notes lisibles et précises, autrement tout sera vite parti en fumée [42].

 

 

*

 

Au moment d’achever cette confession, je regarde encore une fois les dossiers où sont rangés les cours de mon maître. Il y a longtemps que je ne les avais pas ouverts… Le papier a jauni. Je prends, au hasard, dans la chemise. Au hasard, je lis Morale fondamentale, titre d’un cours de 28 pages. Dernière page : « Le problème du juste milieu (in medio stat virtus) ».

J’entends Louis Jugnet dans la salle de khâgne :

 

On fait d’énormes contre-sens là-dessus. Pour beaucoup, juste milieu signifie médio­crité. On trouve l’idée de juste milieu chez Platon. Aristote l’a systématisée. On peut défi­nir la vertu comme un milieu. Toute vertu se tient non pas à égale distance, mais comme une montagne entre deux vallées, entre deux rives.

Exemple :

                                                 Courage

 

           Lâcheté, couardise                                                    Témérité 

 

Le juste milieu aristotélicien n’est pas quantitatif mais qualitatif. Le juste milieu est une équation personnelle à chacun de nous.

Donc, le juste milieu n’est pas un dosage quantitatif. Mais aussi le juste milieu ne s’applique pas aux vertus théorétiques : le vrai n’est pas entre deux doctrines. Voir De Corte, Aristotélisme et christianisme, Archives de philosophie, 1954.

Sur le plan chrétien : la théorie aristotélicienne n’est évidemment pas vraie pour les vertus théologales. « La mesure de l’amour (ajgavph), c’est d’aimer sans mesure » (saint Augustin).

Conclusion : La beauté du bien. Caractère esthétique de la sainteté. Par l’Évangile, on retrouve l’idée du kalo;~ kajgaqov~ grec. […]

 

On le voit, un cours de Louis Jugnet, c’était très simple et très riche ; cela ou­vrait des pistes, mais on se sentait guidé.

Je n’ai certes pas tout retenu, ni tout exploité, loin de là, de ce que m’a donné si libéralement ce maître ; je ne suis pas son disciple au sens plein. Pourtant, Louis Jugnet m’a laissé pour toujours, je crois, cette règle d’unité de l’intelligence qu’Étienne Gilson formule ainsi :

 

Je n’ai jamais conçu la possibilité de cette division interne d’un esprit dont une moi­tié croit de son côté pendant que l’autre philosophe du sien [43].

 

 

*

  

 

 


[1] — Cahiers annuels édités par la Diffusion de la Pensée Française, 86190 Chiré-en-Montreuil.

[2] — Georges Delbos M.S.C., « Louis Jugnet et la foi », troisième cahier de l’Association des amis de Louis Jugnet (Albi, 1977) [désormais noté Cahier III], p. 28.

[3] — Cité par Jean Bastier, « Conversations avec Louis Jugnet (printemps 1962) », Cahiers de Chiré nº 11, Chiré-en-Montreuil), 1996, p 240.

[4] — Cité par Georges Delbos M.S.C., « Louis Jugnet et la foi », ibid., p. 29.

[5]Ibid.

[6]Ibid.

[7] — Charles Péguy, Les Tapisseries- Ève, Paris, Gallimard-NRF, p. 150.

[8] — Jean Bastier, « Conversations avec Louis Jugnet », ibid., p 240. (Voir aussi, sur ce thème des apparitions privées, les lettres au père Delbos, citées en Cahier III, pages 17-18).

[9] — Georges Delbos M.S.C. « Louis Jugnet et la foi », ibid., p. 32.

[10] — Cité par Georges Delbos M.S.C., « Louis Jugnet et la foi », ibid.

[11] — Georges Delbos M.S.C., « Louis Jugnet et la foi », ibid., p. 32.

[12] — Texte reproduit dans le sixième cahier de l’Association des amis de Louis Jugnet (Albi, 1981) [désormais noté Cahier VI], p. 13-15.

[13] — Georges Delbos, M.S.C., « Hommage à mon maître », ibid., p. 15.

[14] — André Galabru, « Coëtquidan de ma jeunesse », Cahiers de Chiré nº 14, 1999, p. 191.

[15] — Jean Bastier « Conversations avec Louis Jugnet (printemps 1962) », ibid., p. 235.

[16] — Marcel De Corte, L’Ordre Français 174, septembre-octobre 1973, p. 27.

[17]Ibid.

[18] — Jean de Quissac, « Témoignage d’un ancien “khâgneux”, dans L’Ordre Français 174 (septembre-octobre 1973), p. 54-57.

[19] — Jean de Viguerie, « Témoignage d’un ancien élève de la Philo 2 », dans L’Ordre Français 174 (septembre-octobre 1973), p. 58-61.

[20] — Jean de Viguerie, ibid., p. 59.

[21] — Ce texte m’a été transmis par mon ami Pierre Campi, qui était en khâgne avec moi et qui m’a beaucoup aidé pour cette étude, en m’envoyant des documents et en m’encourageant de ses conseils. Il est lui-même professeur de philosophie dans un lycée parisien.

[22] — Les passages en italiques sont soulignés par Louis Jugnet lui-même, comme il le faisait fréquemment.

[23] — Louis Jugnet, Note sur la prétendue évolution de la vérité. Texte reproduit en Cahier II (deuxième cahier de l’Association des amis de Louis Jugnet, Albi, 1976), p. 11-13.

[24] — Louis Jugnet mentionne en effet plus loin, au troisième paragraphe de son étude, la mise à l’index de La Critique de la raison pure de Kant (11 avril 1827). Il cite les consulteurs du premier concile du Vatican indiquant explicitement que certaines définitions de ce concile visent la « philosophia critica in Germania ». Il ajoute des passages de Léon XIII (Ad clerum Galliæ, 8 septembre 1899), saint Pie X (Pascendi) et Pie XII (Humani generis) impliquant eux aussi nettement la condamnation de l’idéalisme. (NDLR.)

[25] — Il est vrai que cette distinction entre le caractère intrinsèquement nocif d’une doctrine et la saisie – ou appréhension – de cette nocivité, suppose elle-même un minimum de réalisme !… (Note de Louis Jugnet.)

[26]Talas : sobriquet dont on désignait les catholiques pratiquants (ceux qui vont « t-à-la » messe), dans le milieu étudiant des années 1940-1950. (NDLR.)

[27] — Louis Jugnet, « Idéalisme, kantisme et catholicisme », conférence faite en 1943 aux khâgneux de Lyon, à la demande de l’un d’entre eux. Cahier II, p. 15-26.

[28] — Louis Jugnet, « Vérité et libéralisme », note reproduite en Cahier I (premier cahier de l’Association des amis de Louis Jugnet, Aurillac, 1975), p. 13-18.

[29]Cahier III, p. 38.

[30] — Jean de Viguerie, « Témoignage d’un ancien de la Philo 2 », ibid., p. 59.

[31] — Louis Jugnet, « Note sur la démythisation » (décembre 1968), Cahier VI, p. 97-99.

[32]Cahier VI, page 13.

[33] — Cité par Georges Delbos M.S.C., « Louis Jugnet et la foi », ibid., p. 21.

[34] — « Il croît donc, mais dans le même sens ». (NDLR.)

[35] — « Augmenter et parfaire les vérités ancienne avec des nouvelles ». (NDLR.)

[36] — P. 15. [Le texte est donné en espagnol par Louis Jugnet. (NDLR.)]

[37] — Louis Jugnet, « Le catholicisme français doctrinal et intellectuel », 1951, Cahier VI, p. 19-27.

[38] — En fait, l’humanitaire devient facilement féroce contre quiconque ne partage pas sa conception de la « vertu » ou de la « bonté ». Voir les massacres de la Révolution française et la hargne des libéraux. Pie IX disait d’eux : « Sono gente di rabbia infinita » (Ce sont des gens d’une rage infinie). (Note de Louis Jugnet.)

[39] — Ceci explique que l’Église, dans une société organiquement catholique en son ensemble (Moyen-Age, XVIIe siècle, Espagne) admette et même encourage l’intervention de l’État contre l’erreur doctrinale et morale. Ceci ne justifie pas évidemment des cruautés propres aux époques passées, et qu’on a d’ailleurs très souvent exagérées, notamment pour l’Espagne. (Note de Louis Jugnet.)

[40] — Louis Jugnet, « Note sur la signification exacte de la vertu de charité », Cahier I, p. 19-21.

[41] — Georges Delbos, M.S.C., « Hommage à mon maître », ibid., p. 22-23.

[42] — Louis Jugnet, « Conseils amicaux pour la lecture », Cahier II, p. 109-111.

[43] — Cité par Jean Madiran, Itinéraires, été 1992, nº 10, « A la découverte de la théologie », p. 113.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 47

p. 172-196

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