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Louis Jugnet, pourquoi ?

 

 

Un quadruple anniversaire

 

— 18 décembre 1963 : mort, en Amérique (Washington), de Rudolf Allers [1] ;

— 12 février 1973 : mort, à Toulouse, de Louis Jugnet ;

— 28 avril 1973 : mort, à Toulouse aussi, de Jacques Maritain [2] ;

— 2 août 1973 : mort, en Argentine, de l’abbé Julio Meinvielle [3].

 

DE CES QUATRE philosophes catholiques, Louis Jugnet est le seul qui fut lié aux trois autres : il fit connaître Allers en France ; il réalisa – tout en ayant beaucoup profité de son œuvre – une des meilleures synthèses critiques des thèses politiques de Maritain ; et il fut un des très rares auteurs fran­çais à connaître, étudier, utiliser et faire connaître les travaux de l’abbé Meinvielle, notamment dans sa critique de Maritain.

Consacrant un dossier à Louis Jugnet, nous ferons donc, indirectement, mé­moire de chacun de ces grands noms.

Mais nous honorerons d’abord, bien sûr, les mérites et qualités propres de Louis Jugnet.

 

*

  

 

« Les civilisations modernes sont obsédées par l’écrit et l’imprimé. Or les Grecs et les Orientaux pensent là-dessus différemment, faisant appel surtout à la ré­flexion et à la mémoire », écrivait Louis Jugnet dans sa note sur L’idée de progrès. Et il ajoutait cette citation de Platon : « L’homme de génie doit viser à former des disciples, non à figer sa pensée par l’écriture. »

Former des hommes, plutôt que de nouveaux ouvrages : ce fut le choix de Louis Jugnet. Les trois ouvrages qu’il publia de son vivant (une présentation gé­nérale du thomisme, une présentation de l’œuvre de Rudolf Allers et une bro­chure d’apologétique) font, à première vue, maigre figure (quoique la bibliogra­phie que nous publions dans ce numéro puisse aider à corriger cette impression), et Jugnet ne figure pas, par exemple, dans la liste récemment dressée par Jean Madiran, des « quatre grands noms de la philosophie de langue française au XXe siècle [4] ». Mais il touchait la future élite dans les classes où il enseignait (corniche, khâgne et Institut d’Études Politiques) et il a formé à la saine philoso­phie des centaines de jeunes hommes qui, à leur tour, en ont influencé beaucoup d’autres (qu’on songe seulement à un Jean de Viguerie, qui a témoigné, dans son Itinéraire d’un historien, de tout ce qu’il doit à Louis Jugnet). Mieux encore, il a, dans le milieu hostile de « l’éducation nationale », exercé un véritable apostolat, ranimant ou sauvant la foi dans de jeunes âmes qu’il savait enthousiasmer pour la vérité [5]. Son action sur la jeunesse se rapproche, à cet égard, de celle d’un Gustavo Corçao au Brésil [6], ou d’un John Senior aux États-Unis. Il n’a pas seu­lement été un catholique professeur, mais bien, comme le montre Michel Brignol, un professeur catholique, qui nous laisse un modèle de lucidité et d’efficacité.

 

 

Lucidité

 

Le discernement

 

Tout en fréquentant les milieux mêmes qui virent se développer les germes des futures erreurs conciliaires (les milieux intellectuels français, même « thomistes »), Louis Jugnet fut un des rares à échapper à la contagion :

 

— à la différence de certains dominicains modernes (d’une école dont les fruits furent les pères Chenu et Congar), il ne s’intéressa pas à saint Thomas comme à un objet d’archéologie dont chaque phrase devait être replacée dans son contexte historique, mais comme à un maître de vérité dont les principes ont une valeur intemporelle ;

— à la différence d’Étienne Gilson (qu’il appréciait par ailleurs), il n’entreprit pas de dissocier saint Thomas de l’école thomiste : « Le thomisme est une tradi­tion vivante, un courant spontané, qui a connu ses hauts et ses bas, mais qui ne tient pas tout entier dans l’œuvre même de saint Thomas [7] » ;

— à la différence d’un Mgr de Solages (recteur de l’université catholique de Toulouse), il refusa de concilier saint Thomas avec les systèmes idéologiques à la mode, notamment l’évolutionnisme intégral ou le teilhardisme ;

— à la différence de Roland Dalbiez (et de tous ceux qui le suivaient en cela : Maritain, les Études Carmélitaines, la revue dominicaine La Vie spirituelle, etc.), il dénonça comme invalide le prétendu baptême de la méthode psychanalytique freudienne ;

— à la différence de Maritain (et des dominicains de la Revue thomiste, à Toulouse aussi, qui le suivaient aveuglément), il refusa de mettre saint Thomas au service du libéralisme pour élaborer une « nouvelle chrétienté ».

 

Certes, il ne fut pas infaillible. Son enseignement – comme celui des plus grands maîtres – peut être discuté en certains points [8]. Mais il a l’immense mé­rite de n’avoir jamais cédé aux emballements collectifs. Insensible à la mode, comme à l’opinion de la majorité, il refusa toujours d’adhérer à une idée nouvelle pour la seule raison qu’elle semblait s’imposer à tous. Imagine-t-on ce qu’il lui fallut de discernement et de force pour résister à chacun de ces assauts de l’erreur, alors que les grands noms du thomisme – et, parfois, les maîtres qu’il vénérait le plus – y succombaient [9] ?

Il éprouvait par exemple une grande estime pour Roland Dalbiez. Dans une note apologétique intitulée Réflexions sur la manière d’aborder l’étude de ques­tions philosophiques et religieuses, et qu’il distribuait à ses étudiants, il le présen­tait même comme un modèle de savant catholique :

 

Il y a un exemple que j’aime à donner : celui de Roland Dalbiez, professeur à l’uni­versité de Rennes, ancien officier de marine, qui se découvre une vocation philoso­phique vers 1920. Il passe l’agrégation de philosophie dans un temps record et est reçu un des premiers. Métaphysicien de premier ordre, d’une valeur incontestée. Par ailleurs, il a une compétence technique et spécialisée reconnue par les professionnels en fait de biologie, sciences naturelles, etc. D’autre part, ayant étudié de longues années la patho­logie mentale, ayant pratiqué lui-même la psychanalyse dans les cliniques autrichiennes, suisses, allemandes et françaises, il en a tiré, de l’aveu d’un adversaire, le meilleur ou­vrage paru sur le freudisme. Enfin, il a une culture théologique très poussée, notamment sur les problèmes mystiques, où il a “collé” un professeur de Sorbonne du nom de Baruzi, au sujet de saint Jean de la Croix.

 

Or, malgré toute son admiration envers celui qu’il considérait visiblement comme un modèle, Louis Jugnet saura s’en séparer et même le contredire publi­quement et catégoriquement sur la psychanalyse (notamment dans son ouvrage Rudolf Allers ou l’anti-Freud[10].

 

Érudition et jugement

 

On ne peut lire Jugnet sans être frappé par l’étendue de ses lectures. Sur chaque sujet abordé, il semble connaître l’essentiel de ce qui a été écrit dans le monde entier, par des savants et des philosophes de toutes tendances. C’est sa force dans la guérilla intellectuelle : il peut retourner contre les adversaires des armes prises dans leur propre camp. Pour réfuter Roland Dalbiez, par exemple, qui prétend dissocier la méthode psychanalytique de la philosophie freudienne, il déniche une phrase du même Roland Dalbiez qui – à un tout autre sujet – écrivait :

 

Il semble, de prime abord, que l’on puisse s’accorder sur une méthode commune, mais, à l’analyse, on s’aperçoit que c’est une illusion. […] Une méthode présuppose une doctrine, la méthode d’un S. Mill ou celle d’un Descartes n’a de sens et de valeur que si l’on admet la métaphysique ou l’antimétaphysique de ces auteurs [11].

 

Ses notes fourmillent de trouvailles de ce genre. Face à ceux qui accusent l’encyclique Pascendi d’avoir attaqué une hérésie fantôme, il invoque le témoi­gnage de modernistes eux-mêmes (notamment Tyrell, dans le Times). Pour contrer Freud ou Teilhard de Chardin (alors au sommet de son influence), il prend des traits de tous côtés, fût-ce chez les marxistes, pourvu qu’ils soient so­lides et percutants. Pour montrer l’importance de la philosophie, il aime citer la phrase de Hegel (qu’il critique pourtant vigoureusement par ailleurs) : « Les grands problèmes sont dans la rue. » Louis Jugnet sait appliquer le conseil de saint Thomas : Ne regarde pas à qui le dit, mais tout ce que tu entends de bon, confie-le à ta mémoire. Application toujours à bon escient : au service du vrai, et non pour justifier quelque concession. Le père Calmel, comparant Jugnet à Maritain, remarque :

 

Il arrive trop souvent à Maritain, par sympathie pour les modernes, et sous prétexte de « délivrer des vérités captives », d’accepter la manière moderne de poser la question et de laisser croire que, même dans des conditions pareilles, il reste possible d’apporter une réponse thomiste [12].

 

C’est ce que ne fait jamais Louis Jugnet. Aussi, chez lui, plus encore que l’érudition, il faut admirer le solide jugement qui la domine. Sous la même somme de lectures, beaucoup d’autres esprits se seraient laissés étouffer. Le père de Lubac, intellectuel brillant, mais au jugement trop fragile pour porter le poids de son érudition, est un bon contre-exemple :

 

Quiconque a pris contact avec le bagage scientifique de ce théologien aujourd’hui célèbre en France, ou a ouvert ses ouvrages, n’a pu qu’être surpris de l’érudition de l’au­teur. […] Une érudition aussi vaste témoigne de la grande assiduité et de la conscience de l’auteur, qui entend connaître tout ce qui a été dit sur un sujet donné. La consé­quence fâcheuse est qu’il lui devient impossible de reconstituer la synthèse : il n’est plus capable de fournir un jugement personnel. On a l’impression que s’il ne se fût pas as­treint à lire tant de choses […], le père de Lubac eût pris une position beaucoup plus critique […] [13].

 

En notre XXIe siècle, qui s’ouvre comme celui de l’information mondiale, im­médiate et sans effort (internet), l’exemple doit être médité. Jugnet est un modèle non d’abord par l’ampleur de ses connaissances, mais par l’ordre qu’il sut y faire régner, en distinguant nettement, définissant clairement et jugeant catégorique­ment – à la lumière des principes immuables – tout ce qui avait besoin de l’être. C’est cet effort de clarté, très visible dans sa façon d’enseigner, qui explique sa grande influence.

Louis Jugnet était excellent orateur :

 

Si nous n’évoquions pas l’éloquence de Jugnet, son talent de conférencier, ce serait, comme si de la Bible on supprimait les anges, arracher une page sur deux de la vie de Louis Jugnet [14].

 

Le nerf de cette éloquence n’était cependant pas lyrisme sentimental ou pas­sionné, mais clarté d’exposition et rigueur logique :

 

Plus encore que d’écrire, sans doute, Jugnet avait le don de dire et de per­suader son auditoire, suivant une méthode conforme à la logique scolastique, et qui faisait de lui un redoutable dialecticien [15]. »

 

Pour commencer une conférence sur « Jacobinisme et marxisme », Jugnet énonce les diverses définitions qui lui permettront de traiter son sujet, expliquant :

 

Définir ce dont on va parler est un devoir de probité vis-à-vis de l’auditoire, comme un devoir de clarté vis-à-vis de soi-même.

 

Et, sur l’importance de la définition, il renvoie ses auditeurs aux ouvrages des pères Gredt et Garrigou-Lagrange [16].

 

Le démon de la confusion mentale

 

A la suite de Giovanni Papini (« cet écrivain italien qui n’avait pas toujours des idées justes sur tout mais qui avait tout de même un sens chrétien »), Jugnet ai­mait répéter que le grand mal actuel n’était pas tant l’amour des richesses, ou même la sensualité, mais la confusion mentale :

 

[…] C’est le démon que les anciens appelaient Belphégor. C’est le génie de la confu­sion intellectuelle, c’est celui qui vous fait voir noir ce qui est blanc, qui vous fait voir à droite ce qui est à gauche, qui vous fait voir comme bon ce qui est spécifiquement mau­vais et condamné et maudit par Dieu [17].

 

Face à ce démon, toute l’action et toute la pédagogie de Louis Jugnet furent œuvres de clarté et de discernement, poursuivant la « confusion intellectuelle » jusque dans la littérature contemporaine, par de lumineuses conférences sur le surréalisme ou sur des écrivains catholiques tels que Bloy, Greene, Bernanos, Claudel (il appréciait ce dernier, à cause de son thomisme). Là encore, Jugnet sut résister à l’engouement de son époque, et rappeler que c’est à la philosophie et à la théologie de juger des idées répandues par les poètes, essayistes et romanciers, et non l’inverse.

 

Face à la crise dans l’Église

 

Cette lucidité ne pouvait méconnaître l’état de l’Église :

 

Sur le triste sujet de la crise de l’Église, je n’ai pas connu d’homme plus averti que lui [18].

 

Durant la seconde guerre mondiale, déjà, il sentit venir la catastrophe :

 

J’avais commencé, en 1943, à sentir que quelque chose n’allait pas, dans une polé­mique avec le père Rondet qui écrivait dans une revue jésuite nommée Cité Nouvelle qui remplaçait provisoirement Les Études. Quand j’ai vu ce que cet homme faisait des pre­miers chapitres de la Genèse et d’un certain nombre de dogmes chrétiens, je me suis dit : on va avoir une nouvelle flambée de modernisme. Dans les années 1945-1946, cela devint une certitude, parce que j’ai eu des témoignages directs.

Ce ne sont pas des choses qui sont venues après le Concile, et c’est bien l’ancien modernisme qui revit. Il a seulement changé le camouflage, mais il a gardé la mentalité ; au fond, il n’est jamais mort [19].

 

Le père Delbos (qui, malgré son attachement à Louis Jugnet, ne le suivit pas en tout) a raconté comment, refusant d’abord de croire à ses sombres pronostics, il dut, par la suite, en reconnaître le caractère prophétique.

Très averti (il correspondait avec le cardinal Ottaviani, du Saint-Office), Louis Jugnet suivit de près le concile Vatican II et, notamment, le remplacement des schémas traditionnels par les schémas novateurs [20]. Dans sa dernière conférence, il racontait ainsi l’épisode :

 

Il s’est levé, quand on a présenté ces schémas, un monsieur qui avait une haute charge dans l’Église de France et qui a dit, en latin et en parlant fortement du nez car il avait un coryza perpétuel : « Ce schéma ne me plaît pas. »

Le coup était monté, comme le type qui vous fait un croc-en-jambe dans la rue, ou bien qui fait le blessé avec du mercurochrome pendant que d’autres vous attendent avec la matraque derrière. Et, à partir de là, toute la manœuvre s’est développée admirable­ment, et certainement mieux que bien des opérations militaires. Ces schémas ont été re­poussés et on en a fait d’autres…

 

Dans la même conférence, après avoir développé les raisons permettant de croire à l’infaillibilité de l’encyclique Pascendi, il ajoutait :

 

Il est en effet parfaitement possible que l’infaillibilité soit engagée dans une ency­clique et, qu’inversement, elle ne le soit pas dans un concile.

 

 

Efficacité

 

Trop jeune ?

 

On a reproché à Louis Jugnet d’être trop polémique. Un article paru le 19 février 1954 dans France catholique (Louis Jugnet, qui avait déjà publié ses trois ouvrages, était alors dans la force de l’âge), notait, au milieu des louanges, que « ces notations un peu sévères sentent encore l’assurance excessive du péda­gogue », et concluait :

 

Nous espérons que […] l’ardent champion du thomisme intégral trouvera l’occa­sion de se débarrasser d’une panoplie un peu juvénile pour ne plus revêtir que les armes de lumière dont nous parle l’apôtre Paul. C’est dans cette mesure que son action géné­reuse saura ramener dans la citadelle du Père non plus seulement quelques prisonniers […], mais les légions innombrables des combattants de la dernière heure.

 

Louis Jugnet était-il donc trop « juvénile » ? Jean de Viguerie a expliqué cette jeunesse d’esprit :

 

Je crois […]  qu’il était fait pour vivre au milieu des jeunes. S’il était irrité, c’était par les adultes, par leurs trahisons et leurs compromis. Il aimait la fidélité. Il détestait les sceptiques. Il vomissait les tièdes. Il honorait l’intelligence. Lorsque la voyoucratie marxiste a commencé à imposer sa loi barbare dans les temples du savoir, ce professeur a été blessé plus profondément que d’autres [21].

 

Louis Jugnet garda toute sa vie l’intransigeance de la jeunesse, et c’est cette saine intransigeance (pourtant accompagnée d’une réelle et charitable attention aux personnes) qui, apparemment, déplaisait à France catholique (ce journal cherchait, dès cette époque, à tenir une voie médiane entre la Tradition et la « nouvelle théologie »).

Prêt à prendre chez tout auteur ce qu’il peut contenir de bon, Jugnet voulait aussi porter un jugement net et sans équivoque sur le faux. Il aimait et pratiquait ce que, dans une conférence du 14 décembre 1954, il nommait « l’hispanité doc­trinale ». Il la définissait : « Esprit de conversion et de défense énergique contre les assauts de l’erreur. »

 

Les raisons d’un succès

 

N’en déplaise à France catholique, ce sont précisément ces qualités de force conquérante et d’intransigeance, jointes à la lucidité et à la rigueur, qui firent le succès de Louis Jugnet. Le manuel d’apologétique de Boulenger, qui l’avait tant influencé dans sa jeunesse, semble même lui avoir donné l’élan de toute sa vie. En une époque où l’apologétique était de plus en plus mal vue, même chez les catholiques – influencés par Blondel et la « nouvelle théologie » (la foi vient du cœur : on ne saurait avoir des raisons pour croire) – Jugnet fut un grand apolo­gète. Non qu’il confondît philosophie et apologétique, enseignement et propa­gande. Mais il était toujours prêt à « rendre raison » de la foi qui éclairait son in­telligence et sa philosophie.

Exposant, dans une de ses conférences, les devoirs du militant chrétien, il affirmait :

 

La synthèse catholique qu’il défend doit être d’une pureté axiomatique cristalline, sans compromission. Pour cela, il faut qu’il se rende compte que cette cohérence rigou­reuse, dans le désarroi du monde moderne et la désagrégation des esprits, peut parfois choquer et étonner d’abord, mais qu’en dernière analyse, elle est une force irremplaçable, un moyen de rayonnement, un pôle d’attraction, un signe de ralliement infiniment précieux et efficace ; surtout, que le catholique ne sacrifie rien par un faux souci de diplomatie [22].

 

Et, en toute vérité, il pouvait ajouter :

 

Petit exemple : le succès de notre action.

 

Dès le premier cours

 

Ses jeunes élèves ne s’y trompaient pas, qui, dès leur première rencontre avec Louis Jugnet, savaient reconnaître un maître :

 

En octobre 1950, je suis devenu l’élève de la Philo 2, la classe de philosophie de Louis Jugnet au lycée de Toulouse. La nuit qui précéda le premier cours, je ne dormis guère, je l’avoue. J’avais quinze ans, je révérais le savoir, et je craignais de ne pouvoir surmonter les difficultés du raisonnement philosophique. Le premier cours m’apaisa. Le professeur, d’une voix calme et soutenue, nous invita à nous garder toujours de deux dé­fauts préjudiciables, dit-il, à l’étude de la philosophie : le scepticisme et le simplisme. Nous comprîmes alors que la philosophie n’était pas seulement une « matière » de classe. L’avertissement du maître nous éleva d’un seul coup au-dessus de nos préoccu­pations de potaches. Nous eûmes une claire vision de l’objet de nos futures études : la vérité dans sa grandeur et sa complexité [23].

 

Témoignage analogue de la part d’un “khâgneux” :

 

Dès l’abord, le professeur de philosophie s’était imposé à nous par une autorité na­turelle et un langage auquel, jeunes étudiants de lettres supérieures, nous n’étions guère habitués. Je me souviens très précisément du contenu de cette première heure de cours […] [24].

 

Enfin, d’un élève préparant Saint-Cyr :

 

Ses premiers cours furent pour moi une révélation dont je vis encore. Quoi ! La philosophie pouvait être autre chose que ce galimatias, mélange de Sartre, Marx, Merleau-Ponty et Husserl, dont j’avais subi la cuistrerie pendant mon année de préten­due philosophie, par un professeur communiste, juif alsacien, qui m’en avait dégoûté provisoirement [25] ?

 

Un vrai disciple de saint Thomas

 

Piété, lucidité, courage, très grand souci d’éclairer toutes les âmes que Dieu mettait sur son chemin, Louis Jugnet fut, tant par sa vie que ses écrits, un vrai disciple de saint Thomas (qui, lui aussi, aimait les étudiants, et savait se faire ai­mer d’eux : on sait comment les étudiants de Paris pétitionnèrent en sa faveur). Par une singulière coïncidence, le lycée public où Louis Jugnet enseigna durant près de trente ans – le lycée Pierre-de-Fermat – est bâti dans les jardins mêmes du célèbre couvent des Jacobins de Toulouse, où sont honorés le corps et le chef de saint Thomas. A l’époque, les précieuses reliques en étaient absentes, transfé­rées à l’église Saint-Sernin lors de la Révolution dite « française ». Mais elles re­trouvèrent le couvent des Jacobins en 1974, un an après la mort de Louis Jugnet. Comme si sa présence en ces lieux avait, mystérieusement, préparé ce retour.

 

*


[1] — Né à Vienne en 1883, réfugié en 1938 aux États-Unis, Rudolf Allers avait été un des derniers élèves de Freud, sans être convaincu par ses théories. Il travailla pendant treize ans avec Alfred Adler (qui avait, lui aussi, pris ses distances avec Freud), avant de s’en séparer en 1927. Médecin spécialisé en psychiatrie, il enseigna jusqu’en 1938 à l’université de Vienne, puis aux États-Unis, à Washington. Il était inconnu du grand public catholique français quand Louis Jugnet sut discerner dans son œuvre des principes permettant une critique radicale des erreurs freudiennes. Alors que Freud donne la première place au facteur sexuel, Allers affirme : « De même que l’orgueil fut le péché originel, de même encore qu’il est en quelque façon le but ultime de tout péché passé ou présent, il est aussi, bien que caché et privé d’accès à la conscience, la cause fondamentale de beaucoup et même probablement de toutes les anomalies et perversions caractérielles » (cité par Louis Jugnet, Un psychiatre philosophe, Rudolf Allers ou l’anti-Freud, Paris, Cèdre, 1950, p. 98). Jugnet résume : « La névrose est le résultat d’une révolte inconsciente ou plutôt mal consciente contre le réel » (ibid., p. 90).

[2] — Sur Jacques Maritain, voir le texte de Louis Jugnet reproduit dans le présent numéro.

[3] — Sur l’abbé Julio Meinvielle (1905-1973), voir Le Sel de la terre nº 29, p. 216-219 et nº 26, p. 176-179, ainsi que Lecture et tradition (86190 Chiré-en-Montreuil), nº 292 (juin 2001), p. 1-12. On peut se procurer à la même adresse ses trois ouvrages actuellement disponibles en français : De Lamennais à Maritain, Les Juifs dans le mystère de l’histoire et De la Cabale au progressisme.

[4] — « Marcel De Corte, Étienne Gilson, Jacques Maritain, Charles De Koninck » (Jean Madiran, « Requiem pour trente années de théologie française », Présent du samedi 13 septembre 2003). On est un peu surpris de ne voir figurer ni le père de Tonquédec, ni le père Garrigou-Lagrange. Sans doute Madiran a-t-il voulu se limiter aux philosophes de profession, laissant de côté ceux dont la théologie fut le propos principal.

[5] — « Je me souviens des précisions qu’il apportait, à ceux des khâgneux qui le désiraient, sur les questions religieuses. J’ai en mémoire tout spécialement cette Note de théologie spéculative sur quelques changements miraculeux, dactylographiée par ses soins, marquée dans l’angle supérieur droit du signe K (c’est-à-dire composée à l’intention des élèves des écoles) : cette note me fut une révélation. » Jean de Quissac, « Témoignage d’un ancien “khâgneux” », dans L’Ordre français 174 (septembre-octobre 1973), p. 54-57.

[6] — Sur Gustavo Corção (1896-1978), voir le dossier publié dans Le Sel de la terre 27, p. 119-162.

[7] — Louis Jugnet, Pour connaître la pensée de saint Thomas d’Aquin, p. 10. Voir aussi l’appendice sur « L’école thomiste à travers les âges ». L’édition de 1999 a heureusement précisé que le grand théologien et métaphysicien portugais Jean Poinsot (1589-1644), loué par Louis Jugnet, était plus connu sous son nom religieux : Jean de Saint-Thomas O.P.

[8] — Sa thèse sur les rapports entre politique et morale, héritée du père de Tonquédec, son maître vénéré, est assez curieuse (voir en particulier Doctrines philosophiques et systèmes politiques, Castres, 1977, p. 11-12 ; Problèmes et grands courants de la philosophie, Paris, 1974, p. 35-38 ; Pensée catholique 84 [1963], p. 32-33). A la suite d’autres philosophes jésuites (Rousselot, de Broglie), Tonquédec tend à considérer la politique non comme le sommet de la science morale, mais comme un art (un peu comme la médecine) dont l’usage devrait, bien sûr, être soumis à la morale, mais dont certains aspects très techniques n’auraient rien à voir avec elle. (« Une armée composée de saints peut être battue par une armée de mécréants, mieux entraînés et mieux armés » ; l’argument laisse perplexe, car il se rapporte non à la politique en tant que telle, mais à l’art militaire… dont personne ne conteste qu’il s’agisse d’un art !) La question semble en bonne partie une querelle de mot : si l’on réduit a priori la morale à la morale personnelle (ou à la morale surnaturelle), la politique, évidemment, n’en fera jamais partie. Mais si l’on admet la définition d’Aristote, le bien commun est un bien humain, donc moral. Par ailleurs, la politique, ayant essentiellement pour objet l’agir humain, ressort à la prudence, et non à l’art (qui se rapporte au faire), même si elle utilise arts et techniques à son service, et même si la prudence politique est essentiellement distincte de la prudence personnelle. (Voir saint Thomas, II-II, q. 50, a. 1 : Si la science royale doit figurer comme espèce de la prudence ; et a. 2 : S’il convient de faire de la politique une partie de la prudence.) — Notons que la thèse en question (qui se veut sans doute favorable à l’empirisme organisateur de Maurras) a été reprise par Rémi Fontaine, pour qui « l’ordre public n’est pas l’ordre moral », bien qu’il doive respecter la morale (Présent du 5 avril 2003). Or, s’il est évident que les deux notions ne coïncident pas (l’ordre moral est beaucoup plus vaste), il demeure que l’ordre public est, de par sa nature, un ordre moral. Car à moins de le réduire à la voirie – et donc d’échapper au domaine politique proprement dit –, on ne voit pas selon quels principes il pourrait être ordonné sinon des principes de nature morale.

[9] — Même le père Garrigou-Lagrange, pour qui Louis Jugnet avait une immense vénération, eut du mal à suivre le père Meinvielle dans sa critique de Maritain.

[10] — « La thèse de [Roland Dalbiez], composée sans doute avec une certaine force dialectique, fut en réalité, selon le mot si juste de Louis Jugnet, un véritable cheval de Troie ; elle a transporté des tonnes et des tonnes de poison freudien dans les séminaires, les scolasticats et les noviciats ; dans des dizaines et peut-être dans des centaines de cloîtres. Nous n’avons pas à connaître les intentions de Roland Dalbiez, mais son œuvre, tant célébrée par Maritain, est mortellement toxique. » Roger-Thomas Calmel O.P., « Une introduction à la philosophie », Itinéraires 182, avril 1974, p. 178.

[11] — Roland Dalbiez, cité par Louis Jugnet, Rudolf Allers ou l’anti-Freud, p. 33.

[12] — Roger-Thomas Calmel O.P., ibid., p. 178.

[13] — Hyacinthe Woroniecky O.P., « Le culte de Dostoïevsky et ce qu’il a de tragique », Pensée catholique 11, p. 89-90.

[14] — Jean Faure, préface à l’ouvrage Doctrines philosophiques et systèmes politiques, Castres, Cahiers du Présent, 1977, p. 6.

[15] — Jean Faure, ibid.

[16] — A la dernière page de son ouvrage sur La Pensée de saint Thomas d’Aquin, Jugnet affirme que le manuel philosophique de Gredt « est d’une incomparable densité, joie des esprits exigeants, mais qui rebute les esprits superficiels. » Et superficiel, certes, Jugnet ne l’était pas.

[17] — Louis Jugnet, conférence du 10 mai 1972.

[18] — Jean de Viguerie, « Témoignage d’un ancien de la Philo 2 », L’Ordre français 174 (septembre-octobre 1973), p. 58-61.

[19] — Louis Jugnet, dans sa dernière conférence (« Le réalisme catholique », 10 mai 1972). Exceptionnellement, Louis Jugnet avait accepté que cette conférence soit enregistrée par son ami Jean Faure, qui nous en a communiqué le texte. Nous profitons de l’occasion pour remercier Jean Faure de l’aide précieuse qu’il nous a donnée pour la réalisation de tout ce dossier sur Louis Jugnet.

[20] — Louis Jugnet conservait chez lui certains exemplaires des premiers schémas que lui avait donnés un évêque italien.

[21] — Jean de Viguerie, ibid.

[22] — Louis Jugnet, conférence du 14 mai 1954 au cercle Saint-Pie X, à Toulouse.

[23] — Jean de Viguerie, ibid.

[24] — Jean de Quissac, ibid.

[25] — André Galabru, « Coëtquidan de ma jeunesse », dans Cahiers de Chiré 14, 1999, p. 191. (Malgré son titre, cet article traite en fait, surtout, non de l’école même de Saint-Cyr-Coëtquidan, mais de la classe préparatoire (la « Corniche Turenne ») du lycée Fermat à Toulouse. C’est là que l’auteur eut Louis Jugnet comme professeur de philosophie.)

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 47

p. 130-139

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