Pensée moderne
et modernisme
par Louis Jugnet
Dès 1942, Louis Jugnet pressentit le retour en force du modernisme. La situation du catholicisme français, spécialement, l’inquiétait.
L’encyclique Humani generis de Pie XII (1950) lui causa un immense espoir, mais qui ne dura guère. En quelques mois, il comprit que l’encyclique avait fait long feu et que, faute des mesures draconiennes qui auraient été nécessaires pour la faire respecter, elle ne briserait pas l’assaut des novateurs.
Cela ne l’empêcha pas de lutter de toutes ses forces. Le texte que nous reproduisons ici, paru en 1952 dans la revue Paternité [1], donne un bon exemple de sa manière : une sorte de guérilla intellectuelle où de hardis coups de main dans le camp même de l’ennemi lui permettent, ensuite, de le bombarder de traits de son propre camp [2].
Le Sel de la terre.
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VOICI PLUS D’UN AN que l’encyclique Humani generis a été adressée au monde catholique pour chasser certains miasmes. S’attachant à dégager les causes profondes d’erreurs graves « qui menacent de saper les fondements de la doctrine catholique », elle en souligne deux qui sont essentielles : le goût morbide de la nouveauté à tout prix, et un désir mal compris d’apostolat auprès des incroyants. En des études variées, généralement antérieures à l’encyclique, nous avons souligné certaines de ces déviations en insistant sur le premier des mobiles incriminés. Aujourd’hui, c’est le second d’entre eux qui nous retiendra. Car enfin, une question capitale se pose : quel est l’accueil fait par l’élite des incroyants aux compromissions en cascade qui semblent à trop de catholiques français la condition d’un apostolat efficace auprès du monde moderne ?
Quelques témoignages, choisis parmi beaucoup d’autres, nous renseigneront facilement. Ils se résument, on le verra, en ces deux mots : dégoût et ironie envers le modernisme, ancien ou nouveau.
Qui ne connaît le nom de Georges Sorel, théoricien du syndicalisme révolutionnaire, et dont la doctrine est un essai de synthèse du marxisme et du bergsonisme ? Il est intéressant de savoir ce que ce contemporain incroyant du bienheureux Pie X a pu penser de l’affaire moderniste. Nous avons à ce sujet quelques textes parfaitement explicites, notamment l’article publié par la très universitaire Revue de Métaphysique et de Morale (1908, p. 240, 273 et 413-447), plus l’étude de 1909 sur « La crise de la pensée catholique » (p. 523, 551, etc.), ainsi que Vues sur les problèmes de la philosophie (1910-1911). Un récent historien de la pensée sorélienne, F. Rossignol, résume ainsi la pensée de notre auteur :
[…] Le catholicisme a légitimement condamné le modernisme, qui, sous prétexte d’accorder la religion avec la science et l’esprit moderne, prétend lui imposer des théories qui, au moment précis où on les accepterait, seraient déjà démodées et, par suite, n’aboutiraient qu’à introduire en lui, sans le moindre profit, l’instabilité la plus complète et la plus périlleuse. [La Pensée de G. Sorel, Paris, Bordas, 1948, p. 94.]
Le même Sorel, tout en s’opposant au thomisme, jugeait assez sainement des rapports entre philosophie et science. Ce n’est pas lui qui, telle une personnalité catholique dont nous connaissons le cas, se serait enquis « du bouleversement introduit dans le traité des anges de saint Thomas, par les géométries non-euclidiennes et la théorie de la relativité d’Einstein » (sic). N’écrit-il pas, en effet :
Lorsque, par exemple, on parlera du rapport de la puissance et de l’acte, comment se mettrait-on en contradiction avec la science, puisque la science ne peut jamais avoir à connaître une telle relation ?... [Quant à la théorie de la matière et de la forme] une telle exposition ne peut être contredite par aucune doctrine de la science moderne. Celle-ci ignore, en effet, ce que sont la matière, la forme, la substance, sur lesquelles raisonnent les théologiens…
Même réaction chez le critique littéraire bien connu – et de libre-penseuse mémoire – que fut Paul Souday. Celui-ci, sans hésitation, écrivait alors dans le Temps un article qui mériterait d’être cité plus souvent. (Cette page fut rédigée à propos du très médiocre roman du moderniste italien Fogazzaro, Le Saint) :
On ne fait point ici de théologie, et on ne se donnera pas le ridicule d’évoquer le procès du modernisme. Notons pourtant, à un point de vue purement profane, que le bon Fogazzaro retardait, avec sa superstition de la science et du progrès, et sa manie de les mêler à tout. Les questions métaphysiques et religieuses ne sont pas du même ordre que les questions scientifiques, et d’ailleurs celles-ci comportent presqu’autant d’incertitudes. Fogazzaro s’est beaucoup préoccupé de concilier la Genèse et la théorie de l’évolution, qu’il croyait démontrée et désormais inébranlable. Cette théorie n’est pourtant qu’une hypothèse, et l’autorité de Darwin, déjà bien menacée, ne durera probablement pas autant que celle de la Genèse. Fogazzaro professait une admiration un peu simpliste et béate pour la vie moderne ; il en avait plein la bouche et ne tarissait pas sur la nécessité d’adapter le catholicisme à cette vie moderne si précieuse. Quel enfantillage… Ce temps présent est mêlé de bon et de mauvais ; au total, assez plat, et bien inférieur à quelques autres. A quel titre lui attribuer un privilège spécial, et juger insuffisante pour lui une religion qui a suffi à Bossuet et à Pascal ? L’impulsion automatique des naïfs et des ignorants exalte leur époque par-dessus toute autre, parce qu’ils ne connaissent point les époques antérieures, et parce que celle-ci a le privilège de les avoir produits au jour… Les amoureux du passé peuvent tomber dans quelques excès ; leurs préventions, du moins, s’appuient sur une sérieuse culture, une imagination vivace et un sens critique aiguisé qui leur a permis de juger leur siècle à l’encontre de l’instinct. Ils s’élèvent à concevoir que ce qui est caractéristique d’un siècle, moderne ou ancien, n’a que peu de valeur, et que l’important, c’est ce qui dure. Le catholicisme a, sur les idées auxquelles Fogazzaro sait si bon gré d’être modernes, et qui demain peut-être auront passé, la supériorité de ses dix-neuf cents ans d’existence. Bien loin de vouloir le modifier pour le mettre à la mode, on peut penser que son principal attrait réside au contraire dans son immuable pérennité. Bien loin de le subordonner au siècle, on a le droit de l’aimer par contraste, et comme un refuge contre le siècle. Un Veuillot, par exemple, est un écrivain catholique autrement passionnant qu’un Fogazzaro. Pour tout dire, à l’opportunisme ambigu et fade des modernistes, il est loisible de préférer, par simple goût des belles choses réalisant la plénitude de leur type, soit la netteté de la pure libre-pensée, soit la splendeur traditionnelle du catholicisme intégral. [Le Temps, 3 juillet 1911.]
Si nous nous tournons vers le monde des journalistes proprement dit, les informations pittoresques ne nous manqueront pas. Empruntons à J. Carrère, faisant une préface pour l’ouvrage de Carlo Presti, Papes et cardinaux (1925), les renseignements suivants, concernant le très libéral A. Hébrard, de souche protestante, on le sait, et qui guida si longtemps le journal où écrivait Souday :
Le modernisme avait été mis à la mode, et soutenir « le curé de campagne » [Pie X] passait pour vieux jeu… Chaque fois donc que j’envoyais de Rome au Temps une dépêche exposant fidèlement la pensée de Pie X, le bon Hébrard, directeur du journal, était assailli incontinent par des phalanges de penseurs effarés, d’ecclésiastiques même, qui faisaient appel au vieil esprit libéral de la maison et manifestaient leur surprise qu’on y laissât parler sans réserves « les disciples de Torquemada »… Lors de mon premier voyage annuel, dans l’hiver de 1907-1908, mon cher directeur me pria de venir le voir et me garda une heure et demie. Il ne me dissimula pas que mon attitude lui avait valu de nombreuses réclamations, dont les plus sévères émanaient d’ecclésiastiques devenus illustres, et que je ne désignerai pas davantage.
— « Selon eux, me dit Hébrard, les doctrines modernistes seront inévitablement celles de demain. Elles ont, paraît-il, pour elles l’élite du clergé dans le monde entier… Or, s’il en est ainsi, nous risquons de passer pour ridicules et il ne le faut pas… — « Je reconnais à chacun », déclarai-je, « le droit de penser et de dire librement ce qu’il veut. Que l’on soit Renan, que l’on soit Loyson, que l’on soit Voltaire, que l’on soit Calvin, Luther, tout ce qu’on voudra. Mais, au moins, que l’on quitte l’Église, et que l’on ne garde pas la soutane sur l’épaule pour ronger intérieurement le culte qu’on a mission d’enseigner. » Le bon Hébrard me regarda un moment en silence et me dit : « Vous pouvez me prouver que ces gens sont contre l’Église même ? » — « Immédiatement. » Et sortant de ma poche des documents irréfutables, je lui montrai jusqu’à quel degré de négation subtile et raffinée arrivaient les chefs modernistes, ceux-là qui s’obstinaient à rester dans l’Église, tout en niant même la divinité de Jésus-Christ. Adrien Hébrard prit les documents et en relut quelques-uns particulièrement typiques, et soudain il s’écria dans sa pittoresque vivacité : « Mais, parbleu, vous avez b… ment raison. C’est épatant (sic). Ils sont encore moins catholiques que Renan. Mais alors, qu’est-ce qu’ils f… dans l’Église ? » - « C’est évidemment, insinuai-je, la seule question que nous nous permettions de leur poser. » — « Mais c’est très juste, mon cher. Et désormais je suis avec vous. Ou ces types-là savent qu’ils sont les ennemis de l’Église, et alors, quelle hypocrisie ! Ou ils ne le savent pas, et alors, quel gâtisme !… Qu’ils sortent donc de l’Église, comme Renan et le père Combes. Et alors, je les estimerai. Et, s’il le faut, je leur ouvrirai les colonnes du Temps pour exposer leur thèse. Mais tant qu’ils voudront à la fois renier le dogme et dire la messe, je les tiendrai pour des mufles et des crétins. »
Ainsi parlait-il en 1907. Et pas une seule fois Adrien Hébrard ne se démentit quand les velléitaires d’hérésie venaient se plaindre. — « Pardon, répondait-il, qu’êtes-vous ? Protestant, athée ou catholique ? » — « Catholique, mon cher directeur. » — « Alors, en matière de dogme, c’est le pape qui a raison… »
N’oublions pas que le poète d’avant-garde Guillaume Apollinaire déclarait tout net, au cours des mêmes années :
L’homme le plus moderne du siècle, c’est vous, pape Pie X [Alcools].
Sensiblement à la même époque encore, un instituteur autodidacte, farouchement anticlérical, et qui, à force de travail et de persévérance, avait réussi à passer examens et concours qui l’avaient fait accéder à la chaire d’Histoire de la philosophie médiévale de l’École des Hautes Études religieuses – nous voulons parler de François Picavet – faisait cette constatation sans bienveillance :
Les modernistes […] n’ont pas fait des catholiques : personne, à notre connaissance, parmi ceux qui se réclament de la science positive et de ses constructions philosophiques, n’a donné son adhésion aux doctrines catholiques présentées avec leur interprétation moderniste. Quant aux catholiques […] ils ne pouvaient [accepter ces vues] sous peine de ne plus conserver de leur religion que des mots vides de réalité. [Théologies et philosophies médiévales, Paris, Vrin, p. 366.]
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Dira-t-on qu’il s’agit exclusivement d’auteurs français ? Mais cette manière de voir est partagée même par des Américains incroyants, tel le philosophe irrationaliste et naturaliste G. Santayana, auteur néoréaliste connu. Voici ce qu’écrit à ce sujet l’universitaire français qui connaît le mieux son œuvre :
Santayana s’attache à montrer ce qu’a d’ambigu et d’instable, de profondément contradictoire en soi, une tentative de cette sorte [le modernisme] qui ne peut aboutir qu’à ruiner les bases mêmes du christianisme... Le moderniste n’a pas cette foi réduite, mais littérale [du protestant classique] ; il garde en bloc les croyances catholiques, mais c’est pour n’en professer aucune de la manière dont elles exigent d’être professées ; la vérité, c’est qu’il cesse d’être chrétien pour devenir un amateur, ou, si l’on veut, un « connaisseur » du christianisme. Et quant à sa prétention de réconcilier la doctrine avec les idéaux du monde moderne, elle est la négation même de l’esprit du christianisme. Autant vaudrait, pour convertir le royaume de César au Royaume de Dieu, commencer par modeler le Royaume de Dieu sur le royaume de César. Et c’est bien, d’ailleurs, ce que fait le modernisme, quand il se flatte de revigorer le christianisme par une alliance avec la pensée moderne, qui est l’expression même du monde en ce qu’il a de réfractaire à l’esprit chrétien. Il souhaite sincèrement, dans l’intérêt de la foi, une réconciliation avec le siècle, mais il commence par adopter, dans tous les ordres, les postulats de celui-ci. Or, le christianisme est essentiellement la condamnation du siècle ; il n’est pas venu pour justifier les voies du monde et les idéaux de l’homme, il est venu pour dénoncer la corruption du monde, et pour annoncer le salut de l’homme par la croix. En fait, le modernisme trahit le message authentique du christianisme ; il n’est rien d’autre que l’attachement historique à son Église d’un catholique qui se découvre païen. [Duron, La Pensée de G. Santayana, I, Santayana en Amérique, Paris, 1950, p. 257-258.]
Dirons-nous que la perspective a beaucoup changé pour nous, hommes de 1952 ? C’est fort douteux, car, sous un revêtement parfois rajeuni, on retrouve de très vieilles erreurs. Comme il y a quelques dizaines d’années, elles soulèvent le cœur de l’adversaire intelligent. Nous pourrions multiplier les témoignages empruntés à des universitaires incroyants, qui sont parmi nos collègues de l’enseignement secondaire et supérieur d’État. Beaucoup ont tenu à nous dire, au cours de nos luttes de ces dernières années, combien ils nous donnaient raison, au nom de leurs exigences d’honnêteté intellectuelle et de cohérence doctrinale. Nous avons là de beaux témoignages, mais trop personnels pour être publiés (maintenant du moins). De même pour les étudiants d’agrégation en philosophie. Nous entendons encore l’un d’entre eux nous dire : « Je ne suis pas catholique, mais si je voulais le devenir, ce serait comme ça » (il voulait dire : à la manière traditionnelle). Un autre, actuellement professeur de collège dans le Midi, nous écrivait une longue lettre où il disait le scandale et le grave danger d’apostasie qu’avait été pour lui l’aberrant irénisme de certains de ses maîtres secondaires. (Oserons-nous avouer qu’il sortait d’un collège qui se dit « chrétien » ?)
Dans le même esprit, un jeune agrégé de philosophie, ancien élève de l’École Normale Supérieure, et qui connut bien des hésitations en ce qui concerne son orientation religieuse, écrivait, lors de la parution d’Humani generis :
Rappellerai-je ici le cas d’un jeune homme que je connais bien ? Il vint trouver, en 1946, les révérends pères d’une célèbre revue intellectuelle. Après les bouleversements de la guerre, il s’orientait vers la foi catholique de son enfance. Quelles paroles attendait-il ? Quel enseignement demandait-il ? Sans doute l’Évangile, l’Écriture, et ce qui peut permettre de les mieux comprendre. Hélas !… Il ne fut pas question de cela ; on lui glissa dans les mains un cahier polycopié, œuvre d’un célèbre paléontologiste, poète de la foi, devenu théologien. Sa déception fut totale. Ce n’est pas à l’hétérodoxie qu’il fut sensible – ce pauvre jeune homme avait des soucis plus urgents que de condamner son prochain – mais à la faiblesse, à l’indigence de ce cahier, un de ceux où, comme le dit Sa Sainteté Pie XII « on s’exprime plus librement puisqu’ils sont communiqués privément ». Oui, faiblesse, indigence dialectique et logique. Ce jeune homme dont je parle ne se souvient pas sans une sorte de dégoût des jongleries médiocres, quasi-puériles, sur l’un et le multiple, qui lui étaient là offertes en guise de théologie… Quelle tristesse, se disait-il. Est-il possible que l’Église catholique ne donne que cette viande creuse au philosophe qui veut la rejoindre ? Il avait connu, avant 1939, du « Hegel baptisé ». Voilà qu’on lui baptisait Darwin, pis : qu’on lui darwinisait le baptême. Rome, le catholicisme, n’était plus le point fixe, la divine ancre, jetée dans la profondeur du monde ; à peine une bouée… Le jeune homme se trompait, mais cette tromperie avait des causes communes et puissantes. C’est parce que ces causes ont commencé de produire leurs effets que l’encyclique Humani generis appelle aussi fortement la méditation du chrétien, mais aussi du philosophe et de l’honnête homme. [P. Boutang, Aspects de la France, septembre 1950.]
On pourrait donc appliquer au modernisme la jolie formule de Claudel sur la religion de Victor Hugo :
C’est quelque chose comme le vin sans alcool, le café sans caféine, et le topinambour, qui est le parent pauvre de la pomme de terre.
Renan, dont l’influence néfaste fut incalculable, et contribua certainement à la germination du modernisme, a eu parfois des réflexions assez lucides. Nous avons cité ailleurs celle qui voit dans le catholicisme traditionnel « la plus caractérisée et la plus religieuse des religions ». En voici une autre :
La Somme de saint Thomas d’Aquin, résumé de la scolastique antérieure, est comme un immense casier, qui, si le catholicisme est éternel, servira à tous les siècles : les décisions des conciles et des papes à venir y ayant leur place en quelque sorte étiquetée. [Souvenirs d’enfance et de jeunesse, p. 280.]
C’est aussi Renan qui a dit :
L’Église n’abandonnera jamais rien de son système scolastique et dogmatique. Elle ne le peut pas.
Ce sera notre conclusion.
[1] — Paternité nº 29. La revue était sise 8, rue Thiers, à Angers.
[2] — Voir à ce sujet notre introduction : Jugnet, pourquoi ?

