Le rock en tant que musique
par l’abbé Philippe Toulza
Introduction
QUI POURRAIT NIER l’actualité, la présence et l’influence du rock dans le monde d’aujourd’hui ? Le phénomène atteint d’ailleurs les milieux catholiques. Il est donc légitime – et même nécessaire – de s’y intéres-ser, pour le juger à la lumière de la raison naturelle et de la foi [1].
L’objet des lignes qui suivent, cependant, n’est pas la « culture rock » dans toute son ampleur, mais uniquement un aspect bien précis de cette réalité : l’aspect proprement musical. Qu’on n’y cherche donc pas une analyse thématique des chansons, ou une évaluation du satanisme dont elles peuvent être le vecteur. La musique en tant que telle, support du texte chanté, et les effets de cette musique sur l’auditeur, voilà le thème de cet article.
L’analyse qui sera faite aspire à une certaine généralité :
1° Généralité quant aux espèces de musiques. Sous le nom de « rock » (ou « pop ») nous rangeons ici ce qui unit ces multiples formes que sont le rythm’n’blues, le rock’n’roll, la soul music, la new wave, le disco, le funk, le punk, le reggae, le hard rock, la danse, la house, le rap, la techno, etc. Toutes ces formes présentant, à l’évidence, des caractéristiques musicales communes, nous avons affaire à un genre unique, et si certaines chansons ou œuvres particulières relevant de l’une ou l’autre espèce (le rap ou la techno par exemple) ne présentent pas tout à fait ces caractéristiques, il n’y a alors qu’une exception qui confirme la règle [2].
2° Généralité quant aux diverses attitudes que peuvent afficher les différents groupes vis-à-vis de la religion catholique. Une étude portant proprement sur la musique n’a pas à tenir compte de ces différences. Nos conclusions auront donc l’avantage de valoir à la fois pour les groupes les plus hostiles au catholicisme, et pour le « rock chrétien ».
La première partie de cette étude portera sur le rock pris comme un tout. Les autres parties considéreront différents éléments de cette musique : la mélodie et l’harmonie (deuxième partie), le rythme (troisième partie), l’ordre entre eux (qua-trième partie), et enfin l’intensité (cinquième partie). Après l’examen de deux objections (sixième partie), il faudra enfin conclure.
La musique est faite de sons, et les sons, même agencés en ordre, n’expriment rien de conceptualisable ; ils ne peuvent donc pas s’opposer directement à la foi. Il en résulte que se restreindre au seul aspect musical du rock, c’est souvent faire appel à des considérations purement naturelles, et donc s’exposer à la juste plainte de saint Bernard : « Ce que vous écrivez n’a pas de goût pour moi si je n’y lis le nom de Jésus [3] ». Mais l’espoir de faire réfléchir et même de détourner les âmes de la « culture rock » pour des motifs ne serait-ce que purement musicaux justifie ce risque de sécheresse.
Le rock pris comme un tout
Que la perception de la musique – en général – ait des effets sur l’homme, cela ne saurait faire l’ombre d’un doute. Sur la nature et l’ampleur de ces effets, en revanche, on a beaucoup discuté, et les disputes sont loin d’être apaisées.
Quelle que soit la position adoptée, on peut, en se référant à la saine philosophie, diviser ainsi les différents types d’effets éventuels [4] :
A. Effets sur l’homme en tant qu’être matériel.
B. Effets sur l’homme en tant qu’être vivant :
1° quant à la vie végétative ;
2° quant à la vie animale ;
3° quant à la vie humaine.
Mais avant d’aborder chacun d’eux précisément, deux préliminaires s’imposent.
— Il faut d’abord vérifier l’existence du sujet étudié. La musique rock existe-t-elle vraiment, en tant que musique ? Plus explicitement : le rock mérite-t-il le nom de « musique » ?
— En second lieu, quelques principes sur la perception de la musique en général permettront de mieux comprendre les effets de cette perception.
Après ces deux paragraphes préliminaires, les quatre autres suivront la division donnée ci-dessus (effets sur l’être matériel, la vie végétative, la vie animale, la vie proprement humaine).
Quelques rappels de psychologie
— 1. Les êtres qui entendent et écoutent sont tous des vivants, c’est-à-dire des êtres qui, selon la définition d’Aristote reprise par saint Thomas, « se meuvent eux-mêmes » (I, q. 18, a. 1).
— 2. Tout vivant est un être « un », c’est-à-dire substantiellement unifié, composé de deux principes : l’âme et le corps. De plus, il y a trois degrés de vie : la vie végétative
