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Les réductions guaranitiques

ou la formation d’une chrétienté

 

 

 

par l’abbé Bertrand Labouche

 

 

 

L’expression « réductions guaranitiques » désigne les missions d’évangélisation des indiens guaranis organisées par les missionnaires jésuites au XVIIe siècle au Paraguay et qui s’étendront jusqu’à l’actuel Rio Grande du Sud brésilien ; ces religieux ne se contentèrent pas d’un apostolat ponctuel en se déplaçant d’une région à l’autre, mais réunirent les indigènes en de « mini-chrétientés », se dévouant à une évangélisation en profondeur et à l’abri des malveillances.

Hélas, la cupidité, des conflits politiques européens et l’influence de la franc-maçonnerie provoquèrent la tragique disparition de ces missions admirables, mais la bonne semence, aux fruits connus de Dieu, fut plantée, et l’exemple des missionnaires témoigne pour toujours de la charité apostolique de l’Église.

Parcourons un peu cette page de son histoire.

 

 

Origine des « réductions »

 

En 1603, le gouverneur Hernandarias réunit en un synode les prélats du territoire d’Asunción (actuelle capitale du Paraguay) et leur fit part de son désir de :

— Demander au Conseil des Indes et au roi d’Espagne la venue de missionnaires jésuites pour évangéliser 150 000 indigènes guaranis.

— Promulguer des lois interdisant l’esclavage des indigènes, pratiqué par les commanderies espagnoles.

Son vœu fut exaucé car, en 1608, le roi fit venir treize jésuites européens décidés à mettre leur foi et leurs forces au service de ce noble idéal : la conquête spirituelle des Guaranis. De plus, un visiteur, Francisco de Alfaro, fut envoyé afin d’enquêter sur la situation pénible des aborigènes dans les commanderies ; cette visite eut pour fruit la promulgation d’ordonnances visant à améliorer leur situation.

Les missionnaires étrangers apprirent le guarani et réunirent les indigènes dans des missions ou « réductions » pour mieux assurer leur évangélisation. Ils eurent en outre à affronter les ressentiments des chefs des commanderies, et plus tard les incursions des bandeirantes de São Paulo, qui versèrent dans la calomnie et l’intrigue sous le fallacieux prétexte que les missionnaires exerçaient un protectorat excessif. Le film bien connu Mission donne, sur ce point, une idée exacte de ce conflit où les religieux se firent les avocats courageux des Guaranis [1].

 

 

Les indiens guaranis

 

A l’époque de la découverte de l’Amérique, les peuplades guaranitiques s’étendaient de manière discontinue dans pratiquement toute la partie sud du continent américain. Ce sont des descendants des indiens caraïbes qui vivaient dans le nord de l’Amérique du sud. Des chercheurs pensent que les caraïbes sont d’origine phénicienne, d’autres affirment qu’ils sont de race jaune, et plusieurs placent leurs ancêtres en Polynésie. Il semble certain qu’ils proviennent de pays lointains.

Au cours de leurs migrations, les Guaranis se scindèrent en divers groupes qui adoptèrent le nom d’une caractéristique de leur territoire ou de leur chef (« cacique ») ; par exemple, ceux qui vivaient dans la région de Asunción, les indiens carios, tiraient leur nom de Caracará, leur chef.

Certains étaient vêtus d’un manteau en peau de jaguar ou d’un tablier de coton bordé de plumes, mais la plupart vivaient quasiment nus. Les hommes s’ornaient de panaches et les femmes de colliers et bracelets de griffes et de dents de singes. Tous marchaient pieds nus.

Le mot guarani signifie « guerrier ». De caractère belliqueux, ils étaient perpétuellement en guerre les uns contre les autres, pour des rivalités de chasse ou de pêche. Et pourtant, l’historien Werner Hoffman affirme que « le peuple guarani fut le plus docile et éducable des indiens sud-américains » !

Bien proportionnés, ils étaient robustes, de taille moyenne et le visage rond. Leurs yeux étaient très foncés, leur cheveu noir et lisse et leur peau brune. Ils n’extériorisaient pas leurs souffrances par des cris ou des plaintes ; leurs sentiments intérieurs n’apparaissaient jamais sur leur visage.

C’est à coup de poings, jamais avec une arme, qu’ils résolvaient leurs litiges entre parents et amis. Les hommes s’occupaient de la guerre et de la chasse, les femmes du tissage, de la culture, de la cuisine.

A la guerre, ils étaient fidèles à leur chef et se montraient féroces, valeureux et infatigables au combat.

Pour s’orienter, ils se laissaient guider par la Ñandú-Pisá, la Croix du sud. Ce peuple, nomade, n’était pas attaché à un sol et ignorait le patriotisme et l’économie. Fils d’une forêt riche en fruits et en animaux qui leur servaient d’aliments, ils étaient indolents, jouissant du moment présent, sans crainte de l’avenir ni méfiance vis-à-vis de l’étranger.

Les Guaranis vivaient dans la pauvreté, en dépendance des semailles, de la chasse et de la pêche. Avant de semer, ils prenaient les étoiles pour guides ; après avoir abattu des arbres, ils attendaient la pluie pour qu’elle humidifie la terre et utilisaient la semence comme engrais. Ils plantaient ensuite la semence, et obtenaient d’abondantes récoltes de maïs, de manioc et d’arachide. Leur alimentation était complète et équilibrée, suffisante pour leur assurer une bonne santé. Connaissant à la perfection le monde animal et végétal qui les entourait, ils appréciaient particulièrement l’infusion de mate.

Le sentiment religieux du guarani était intérieur, ignorant les idoles. Son temple était la nature. Il croyait en Tupá, le dieu bon, l’être suprême de l’univers qui se rencontrait dans la brise et dans les sons de la forêt. Spirituel, il ne pouvait être représenté. Ce dieu créa d’abord les animaux et les bois ; après de très nombreuses lunes, il créa l’homme auquel il donna l’intelligence afin qu’il puisse s’approprier la nature et vaincre les bêtes féroces. Puis, un jour, il se retira pour vivre dans le soleil qui annonce la joie, la force et la santé.

L’être mauvais est Añá et son astre, la lune décroissante, est présage de malheurs et de maladies.

Les Guaranis croyaient en l’immortalité de l’âme et espéraient leur passage vers une vie plus heureuse, parmi les étoiles du ciel. Ils étaient très superstitieux, portant toujours à l’épaule un sac de cuir contenant les trois amulettes, données par le sorcier, qui devaient leur porter bonheur : quelques griffes, dents et morceaux de peau de jaguar pour obtenir une chasse abondante, des arêtes de poisson pour une bonne pêche et le payé pour l’amour : des plumes de caburé au pouvoir irrésistible.

Leurs mythes provenaient de la nature environnante : dieux de la foudre, du tonnerre, de la tempête, des plaines, des eaux et autres génies tropicaux : le Caáyary, esprit de l’herbe, le Caagüi-porá, seigneur de la forêt, le Chochí, oiseau-boussole dans l’immensité de la nature. Ils se répétaient des contes simples dont les personnages étaient le singe, le perroquet, le renard, la tortue, le jaguar… et la légende du pèlerin blanc qui parcourut ces régions, enseignant la culture du maïs, transformée avec le temps en la légende chrétienne de Pai-Zumé, saint Thomas, dont les pas restèrent gravés sur le coteau de Paraguary.

Le guarani mesurait le temps en lunes qui équivalaient aux mois, et en hivers, qui représentaient les années. Il connaissait les saisons et des étoiles comme la Croix du Sud et les Sept chèvres.

Il avait de bonnes connaissances en botanique, zoologie et médecine. Le médecin, en réalité, était le sorcier, un homme qui se consacrait au soin des malades, et transmettait sa science de génération en génération. Les plus expérimentés étaient respectés comme des sages. Le sorcier employait des analgésiques et pratiquait la chirurgie, ouvrait les abcès, appliquait des cataplasmes, des ventouses, utilisait de l’argile pour les fractures. La flore de la région lui offrait de nombreux remèdes naturels pour toutes sortes de maladies. Respecté, il recevait facilement des présents de choix : peaux de jaguar et aliments variés. Riche, il pouvait avoir plusieurs femmes, à l’exemple du chef de la tribu.

Les Guaranis ne savaient ni lire ni écrire ; mais leur langue était leur meilleur patrimoine culturel, et ils s’en montraient fiers, s’efforçant de parler avec finesse et éloquence. Le padre Lozano écrivit en 1754 :

 

Cette langue est une des plus riches et élégantes du monde. Elle fut le français de l’ancienne Amérique, la langue de référence comprise par toutes les tribus.

 

Le guarani disait que son langage faisait murmurer les eaux et les forêts, car il avait été créé par les vents. La langue guarani, de fait, a survécu aux contingences historiques postérieures, au descubrimiento, et s’est perpétuée jusqu’à nos jours, au Paraguay et au nord-est argentin.

Ils aimaient la danse et la musique. Les Guaranis dansaient depuis les temps les plus anciens. Par la danse, ils espéraient chasser les fléaux, la tempête, l’ennemi et triomphaient du mal.

Ils aimaient beaucoup chanter. Ils chantaient en l’honneur de Tupá, pour lui demander longue vie ; ils fredonnaient aussi une sorte de prière avant de quitter la maison, pour rencontrer de nombreux sangliers. Ils chantaient pour que Tupá diminue la fureur des vents qui arrachent les arbres où les abeilles gardent leur miel. Leur seul instrument était une simple flûte de roseau, avec laquelle ils reproduisaient les sons de la forêt.

Plus tard, les missionnaires trouveront dans la musique un allié précieux pour attirer et conquérir les Guaranis. Certes, il leur faudra aussi et surtout, des trésors de patience, de bonté et d’abnégation pour civiliser et christianiser ces âmes païennes. Les réductions constitueront le champ fertile et privilégié de leur action.

 

 

Les premières réductions guaranitiques

 

Les premiers jésuites arrivèrent au Paraguay en 1609. Les R.P. Roque Gonzáles de Santa Cruz et Vicente Griffi furent destinés à travailler parmi les guaycurúes, les R.P. Marcial Lorenzana et Francisco San Martin parmi les paranáes et les R.P. José Cataldino et Simón Masseta au Guayrá. Le gouverneur Hernandarias fit tout pour faciliter l’installation des missionnaires, leur fournissant des guides guaranis pour s’orienter et le matériel nécessaire ; il leur offrit même une somme d’argent correspondant à ce que pouvait recevoir un « curé aux Indes ».

La première réduction jésuite fut celle de San Ignacio-Guazú (« Saint-Ignace-la-grande »), fondée au Paraguay en 1609 par les pères Lorenzana et San Martin. Les aborigènes paranaes se montrèrent très réceptifs à l’action des missionnaires qui réussirent à leur montrer les avantages d’avoir une famille et un lieu stable pour vivre. Leurs passions sauvages furent vaincues par la force de conviction, la patience, la bonté et l’exemple des jésuites.

Hélas, ce ne fut pas le cas des indigènes guaycurúes : après deux ans d’efforts intenses, le zèle du padre Roque, pourtant futur martyr, pour les civiliser se révélèrent vains. Même la musique ne parvint à les émouvoir. Le missionnaire rejoignit alors la réduction de San Ignacio-Guazú, où il remplaça le padre Lorenzana à la tête de la mission.

Au Guayrá, les pères Cataldino et Masseta fondèrent, en 1610, les réductions de Loreto et San Ignacio-Miní qui réunirent plusieurs tribus ; le père Montoya, élu ensuite supérieur de la mission, fondera plus tard les réductions de San Javier de Tayatí, Encarnacion de Nantinquín, San José de Tucutí, Concepción et San Pedro de Gualacós, Siete Angeles de Tayaobá, Santo Tomás, San Pablo, San Antonio et Jesus et Maria.

Les efforts surhumains des missionnaires furent récompensés spirituellement et même matériellement : les missions étaient si prospères que des tribus avoisinantes se risquèrent à les attaquer pour les dépouiller ; les jésuites constituèrent alors une petite armée de Guaranis commandés par le cacique Maracaná qui s’illustra en de fameux combats.

 

Le Bienheureux Roque González de Santa Cruz

 

Né à Asunción en 1576, ce prêtre se dévoua au Paraguay, au Brésil, en Argentine et en Uruguay, spécialement auprès des indigènes les plus démunis. Jésuite énergique et cultivé, surnommé le « Démosthène paraguayen », il composa plusieurs écrits en guarani ainsi que de nombreuses prières approuvées par toutes les réductions (auparavant, le père Bolaños, franciscain, avait composé un catéchisme en guarani dont la couverture est représentée ci-contre). Ignorant le repos, il parcourut des distances considérables, affrontant les sorciers et les chefs de commanderies espagnoles. Vénéré par les indigènes, il fut laboureur, éleveur de bétail, mineur, maçon, bûcheron, médecin, artisan… Il enseigna le chant, la peinture et le commerce, édifia des églises et des demeures pour le bien-être de ses Guaranis. La réduction de San Ignacio-Guazú sortit de ses mains. Ses habitants vivaient heureux sous sa paternelle direction. Il fonda la mission de Itapuá en 1615, puis celle de Yaguapúa en 1618 où les Guaranis formèrent une grande communauté ; attaquée par la peste, le père Roque parvint à la conjurer en préparant une liqueur à base de plantes de la région.

Par ordre de son supérieur, il explora en pirogue le Paraná, puis fonda, en 1620, la réduction de Concepción sur un affluent de l’Uruguay. Les habitants de la région étaient réputés pour leur férocité ; le père Roque ne craignait pas la mort, emportant avec lui un tableau de la Vierge Marie, la Conquistadora, auquel il attribuait ses succès apostoliques.

Puis il traversa l’Uruguay en 1626 et fonda la mission de San Nicolás, en terre brésilienne.

Plus tard, il ouvrira la mission de Yapeyú, destinée à faire le lien entre les réductions et Buenos Aires, puis celle de Santa Maria del Iguazú, à proximité du magnifique spectacle naturel des cataractes. Il fondera ensuite, près de l’embouchure du fleuve Ibicuy, le village de Purificación. Les indigènes de la région, nomades, n’aimaient pas travailler la terre ; profitant d’une absence de leur père spirituel, ils s’enfuirent vers le nord. Le missionnaire partit les chercher et explora en leur compagnie la région actuelle des États brésiliens du Rio Grande et de Santa Catarina, fameuse pour ses forêts luxuriantes et ses terres riches en pierres précieuses. Le père Roque fonda alors la réduction de Candalaria, où les indigènes trouvèrent leur épanouissement.

Dans les dernières années de sa vie, le père Roque eut pour collaborateurs deux jeunes jésuites : les pères Alonso Rodríguez et Juan del Castillo. Il pénétra avec eux les forêts du Caaró, riches en fleurs aux parfums exotiques, peuplées d’oiseaux splendides mais aussi de bêtes féroces. Régnait en cette région Ñezú, cacique puissant, chef de 500 familles. Le père Roque les catéchisa et les réunit en un village, avant de les confier au père Juan del Castillo qui construisit sa cabane près de celle de Ñezú. Le cacique était rebelle et orgueilleux. Se repentant d’avoir promis de quitter ses nombreuses épouses, il renia la religion chrétienne et résolut d’éliminer les jésuites.

Les pères Roque et Alonso, loin de suspecter les intentions du cacique, s’étaient éloignés du quartier de Ñezú pour construire, avec l’aide d’indigènes, un nouveau village. Ñezú, le cœur habité par la haine, cherchait à se délivrer des jésuites qu’il considérait comme des rivaux. Il chargea les caciques Cuniaracuá, Carupé et Caaburé de tuer les religieux, d’incendier la chapelle et de jeter au feu les corps pour qu’aucune trace de christianisme ne demeure dans son village. Ñezú, en personne, se chargerait de faire disparaître le père Juan del Castillo.

Son plan se réalisa : le 15 novembre 1628, alors que le père Roque installait la cloche de la nouvelle chapelle, un aborigène le frappa violemment à la tête ; le père Rodriguez fut tué de la même façon alors qu’il récitait son bréviaire. Les indigènes traînèrent les corps jusqu’à la chapelle qu’ils incendièrent ; ils détruisirent aussi l’image de la Notre-Dame Conquistadora, le calice et le crucifix. Un cacique, catéchumène, ayant repris les assassins, fut tué sur-le-champ.

Le jour suivant, ils constatèrent que les corps des missionnaires avaient été épargnés par les flammes ; et du cœur du père Roque s’éleva subitement une voix : « Vous avez tué celui qui vous aimait et qui voulait votre bien ; mais vous n’avez tué que mon corps, car mon âme est au Ciel. Le châtiment ne tardera pas, mes fils viendront vous punir pour avoir maltraité l’image de la Mère de Dieu. Mais je reviendrai vous aider, car vous aurez beaucoup à souffrir à cause de ma mort. » Trente-trois témoins assistèrent à ce prodige. En entendant cette voix, les assassins, enragés, arrachèrent le cœur, le transpercèrent d’une flèche et jetèrent de nouveau les restes mortels des martyrs au feu. Le cœur du père Roque demeura encore intact.

Le vendredi 17 novembre, à quinze heures, commença le martyre du père Juan de Castilho ; il venait de réciter Vêpres. Les émissaires de Ñezú lui ligotèrent les bras, des indigènes le couvrirent de coups en le poussant vers la forêt. Le missionnaire, surpris, leur demanda : « Mes enfants, que faites-vous ? » Ils lui répondirent qu’ils allaient tuer tous les missionnaires et que les pères Roque et Alonso étaient déjà morts. « Alors, conduisez-moi auprès d’eux et tuez-moi en leur compagnie », répondit le religieux. Il fut aussitôt traîné sur le sol ; son corps, meurtri par les pierres et les épines, ne fut bien vite qu’une plaie. Le martyre répétait : « Tupanrehê », « seja por amor de Deus » en guarani, et « Jesus, Maria ». Un témoin l’entendit dire aussi : « Prenez-moi. Vous tuerez mon corps, mais j’irai au Ciel. » Après avoir percé son corps de flèches, ils le lapidèrent sur les rives de l’Ijui et l’abandonnèrent en disant : « Que les tigres le dévorent ! » Ceux-ci, nombreux dans cette région, furent moins cruels que les hommes et respectèrent son corps. Plus tard, des indigènes brûlèrent son corps. Ils entrèrent ensuite dans la cabane du jésuite, détruisirent son calice et ses ornements. Ñezú, triomphant, se vêtit de l’aube et de la chasuble du martyre et, orné de plumes, s’adressa au peuple : « Désormais, vous serez heureux, vos cultures prospèreront et vous vivrez selon les coutumes de vos ancêtres. Maintenant, c’est moi qui baptiserai vos fils ». Il fit venir alors quelques baptisés, leur racla la langue pour lui enlever la saveur du sel béni, leur racla aussi la tête pour éliminer l’onction du saint chrême et, enfin, leur lava la tête, prétendant leur arracher ainsi toutes les grâces baptismales.

Le supérieur des religieux, le père Romero, rapidement informé, envoya deux cents guerriers à Caaró qui recueillirent les restes mortels des martyrs, combattirent et vainquirent les indigènes rebelles. Ñezú trouva une fin tragique, ses complices (douze des principaux assassins, dont onze se convertirent) furent condamnés à mort par la justice espagnole, bien que les religieux eussent réclamé son indulgence. La prophétie du cœur du père Roque se réalisa à la lettre. Cette insigne relique fut placée par la suite dans un reliquaire et se trouve de nos jours au Paraguay, à Asunción, en l’église du Christ-Roi, où de nombreux miracles lui sont attribués.

Le 28 janvier 1934, le pape Pie XI déclara bienheureux les « trois martyrs des missions ». L’emplacement du martyre, proche de la mission de São Miguel, est rapidement devenu un lieu de pèlerinage, inauguré par les propres guerriers du père Romero.

 

 

L’organisation et la vie des réductions

 

Les réductions, composées de deux ou trois jésuites et d’environ 4000 indigènes, étaient construites selon le même plan.


 

 

 

 

 

 

 

 

San Ignacio-Miní (Misiones), un jour de fête

 

 


 

                                                                             São Miguel (Brésil)

 

 

Les plans et la maquette (voir les images) de la mission de São Miguel montrent bien le schéma général d’une réduction. Une place centrale, de cent trente mètres de côté, autour de laquelle se trouvait l’église, entourée du cimetière et de la maison des veuves et orphelins (cotiguaçu) d’un côté, et du collège, de la maison des missionnaires et des ateliers de l’autre. Derrière l’église, s’étendaient le jardin potager et le verger. De l’autre côté de la place, se trouvaient les habitations des Guaranis. Le conseil de la mission, une porterie, une hôtellerie, des chapelles, un cadran solaire, une prison, plus éloignée, se situaient sur les deux autres côtés de la place. Au centre de celle-ci était érigée une statue de la très sainte Vierge ou du saint patron de la mission. Elle servait pour les grandes fêtes religieuses et événements civils.

Les maisons étaient de pierre, rectilignes, séparées par de larges couloirs ; les toits étaient en tuiles, les murs avaient un mètre d’épaisseur ; ces demeures avaient une cheminée et, aux principales, s’ajoutaient des dépendances. Plus loin, autour de la mission, des tranchées et un mur de défense la protégeaient contre les indigènes sauvages et les bandeirantes.

L’église était le seul luxe du village. Les talents artistiques des Guaranis, leurs aptitudes manuelles permirent l’édification de véritables chefs-d’œuvre en pierre taillée. L’autel majeur était doré, les calices ornés de pierres précieuses du Brésil, les cloches fondues en la réduction de Apostoles avec le cuivre de la région. Les statues en bois peint étaient également réalisées par des sculpteurs indigènes, sous la direction des jésuites.

Les autels étaient abondamment ornés de fleurs, très nombreuses dans la région tout au long de l’année. Des cérémonies splendides, avec chœurs et orchestre embellissaient les fêtes solennelles. La Semaine sainte était accompagnée de représentations de la Passion ; Noël, les fêtes de Notre-Dame étaient particulièrement solennisées ainsi que la Fête-Dieu, avec une magnifique procession, la fête de saint Ignace, céleste patron des réductions, et la fête patronale de la réduction. Après la messe du matin, suivaient une procession et des manœuvres militaires sur la place, ainsi que des épreuves de cavalerie et un simulacre de combat. A midi, tous se réunissaient pour un grand repas. L’après-midi, une pièce de théâtre était interprétée, allusive à l’événement, puis suivaient des danses chorégraphiques avec accompagnement orchestral ; pendant les entractes, des artistes récitaient des poésies ou jouaient de la musique avec des instruments à vent ou à cordes.

La perfection artistique était telle que les représentations pouvaient être données sans rougir devant des rois et des empereurs.

Et quand la nuit étendait son manteau étoilé, un feu d’artifice multicolore concluait ces heures de joie et de lumière.

Le gouvernement civil était exclusivement indigène : il était constitué d’un conseil (cabildo) composé du cacique, la plus haute autorité, de trois officiers royaux, de trois administrateurs, quelques échevins et les représentants des quartiers de la mission. La charge du cacique était héréditaire, mais, dans certains cas, le gouvernement civil de Buenos Aires et du Paraguay le désignait, sur recommandation des pères jésuites. Tous les autres membres du conseil étaient élus par votes (le conseil entrant élu par le conseil sortant) à la fin de chaque année. Deux autres charges étaient importantes : celle de carapiraracuara (portier) et de tuparerecuara (sacristain). L’exécution de la justice concernait les jésuites : la peine était un autochâtiment ou des coups de fouet, quelquefois la prison. Certaines sources parlent d’exil comme peine suprême.

Si les jésuites donnaient les instructions, l’organisation et l’accomplissement des tâches étaient assurées par les Guaranis eux-mêmes ; ainsi régnaient harmonie et discipline, sous la présence de la silhouette amie du missionnaire. La cloche sonnait les activités : prières, catéchisme, école, travail… L’assistance à la messe en semaine était volontaire. Le travail durait six heures par jour. A partir de sept ans, l’enfant participait à la vie civile et religieuse de la réduction. Il complétait son éducation chrétienne et son instruction musicale et chorégraphique, ou son apprentissage dans un atelier s’il possédait des dons artistiques. Dans le cas contraire, il travaillait aux champs. Les écoles disposaient de bons maîtres indigènes qui enseignaient les plus démunis à lire, à écrire, à compter, ainsi que les bases de la doctrine chrétienne. Les femmes apprenaient aussi la cuisine et la couture. Les plus jeunes rendaient service, cueillaient les fruits, prenaient soin des fleurs du jardin, chassaient les insectes et animaux nuisibles, s’entraînaient au tir à l’arc.

Chaque famille disposait de parcelles de terre, l’une appelée tupambae (propriété de Dieu), l’autre abambae (propriété du guarani), qu’elle devait travailler et cultiver pour les léguer plus tard aux enfants. Les cultures principales étaient celles du maïs, du manioc, de la pomme de terre, des légumes, des arbres fruitiers et de l’erva mate, très consommée dans la réduction. Comme il est dit plus haut, ces types de travaux étaient nouveaux pour les Guaranis, spécialement lorsqu’il s’agissait de constituer des réserves de provision.

La « propriété de Dieu » était destinée à la communauté et pour les nécessités de base de la mission : paiements de tributs, trocs, ventes, etc. L’indien devait y travailler deux jours par semaine, durant trois heures le matin et trois heures l’après-midi. La « propriété de l’indien » était destinée à sa propre consommation.

Par ailleurs, les Guaranis se consacraient aussi à l’extraction des pierres pour les travaux de construction. Ils réalisaient des ponts de pierre, des moulins hydrauliques, des souterrains, des canaux d’irrigation, des fontaines d’eau pure.

Ils firent aussi prospérer l’élevage du bétail, surtout dans l’actuelle région de Corrientes. En 1768, on comptait 656 333 têtes de bétail, sans parler des autres animaux qui complétaient leur économie.

Ils réalisaient des échanges entre eux-mêmes et avec les réductions voisines ; ils vendaient également dans les centres urbains espagnols de Santa Fé, Córdoba, Buenos Aires et exportaient dans d’autres pays. Le marché central des réductions se situait à San Telmo (Bs. As). Les pères procurateurs, économes de la Compagnie de Jésus dans le cadre des réductions, réalisaient les échanges commerciaux et défendaient les intérêts de l’Ordre face aux autorités civiles. Ils se rendaient aussi en Europe pour vendre les cuirs. Ils pouvaient emporter en un seul voyage 30 000 vaches, ce qui constituait une véritable fortune. Les navires revenaient chargés de papier, livres, soie, toiles, peintures, outils, instruments de chirurgie, métaux et sel en abondance.

La capitale des trente réductions était Candelaria et le siège principal pour toutes les réductions se trouvait à Córdoba.

 

La vie artisanale et culturelle

 

Les artisans et artistes guaranis : tanneurs, tisserands, sculpteurs, peintres, métallurgistes, imprimeurs, historiens, rivalisaient de compétence, comme en témoignent de nombreuses pièces parvenues jusqu’à nous. Le plus surprenant fut, peut-être, la création de la première imprimerie en la réduction de Loreto, en 1700, par les pères Serrano et Neuman ; celle de Buenos Aires est postérieure. Y furent réalisés un Martyrologe romain, l’ouvrage La différence entre le temporel et l’éternel, de Juan José Nieremberg (le plus ancien livre imprimé conservé en Argentine, réalisé en 1705 par l’indien Juan Yapari) et de nombreux autres livres comme des calendriers, des tables astronomiques, des partitions de chant… Les missions possédaient en général une bonne bibliothèque (Loreto, plus de 300 livres ; Corpus, environ 400 ; San Ignacio, plus de 180 ; Candelaria, 4724).

Dans les collèges, on apprenait à lire et écrire en trois langues : le guarani, l’espagnol et le latin. La musique était particulièrement étudiée. A San Ignacio, fonctionna un des premiers conservatoires de musique (la photographie ci-contre montre l’entrée de la salle de musique), avec ses propres chanteurs et instrumentistes : violonistes, guitaristes, flûtistes et organistes. Les orchestres guaranis se composaient de violons, trompettes, timbales, harpes, guitares, etc., et n’avaient pas de rival au Rio del Plata et au Paraguay. Leur réputation était telle que les gouverneurs les invitaient à Buenos Aires pour la fête de saint Ignace. Petit à petit, les indiens fabriquèrent eux-même leurs instruments (le meilleur artisan fut un indien de São Miguel, Ignacio Paica), sous la direction de grands professionnels jésuites, dont le père Sepp ; celui-ci construisit, à Candelaria, le premier orgue en bois d’Amérique. Il réalisa également, à Yapeyu, les premières harpes indiennes qui firent grande sensation. Le premier maître et chef d’orchestre fut le prêtre belge Juan Vaseo, ancien musicien de la Cour.

Le théâtre occupait de même une place importante. Les indigènes les plus doués interprétaient des vies de saints ou de personnages célèbres. Certaines œuvres, apportées d’Europe, étaient traduites en guarani, d’autres étaient conçues dans la réduction. La langue guarani, très nuancée, exprimait parfaitement la pensée et les sentiments. Souvent, les groupes de théâtre étaient invités à Buenos Aires pour y interpréter des œuvres classiques.

Au XVIIIe siècle, les aborigènes fournirent des intellectuels et artistes de valeur comme Nicolás Yapuguay, cacique et musicien de la réduction de Santa Maria. Il écrivait en guarani avec grande clarté et élégance ; deux de ses livres furent portés à l’impression. L’indien Melchor écrivit l’histoire de son village Corpus Christi. L’indien Vásquez, de Loreto, était aussi un bon écrivain. Le guarani Kabiyú était un excellent peintre ; vers 1618, il réalisa des merveilles, dont une Vierge des Douleurs qui se trouve de nos jours à Buenos Aires. À Santo Tomé, vivait le lapidaire et ciseleur Gabriel Quiri ; il travaillait l’or, l’argent, les pierres précieuses (l’améthyste, le topaze) et aussi le quartz comme les meilleurs spécialistes européens.

Les Guaranis étaient également d’habiles tanneurs et tisserands. Ces derniers travaillaient le coton, la laine, la soie et transmettaient leur savoir de père en fils. Ils étaient les seuls à recevoir un traitement, car leurs pièces se vendaient très bien à Buenos Aires, à Santa Fé et jusqu’en Europe où le roi Charles IV reçut d’eux un présent qui fit sensation.

Avec les métaux extraits des mines des jésuites (d’or, de cuivre, d’argent, de fer) les aborigènes réalisaient de véritables œuvres d’art destinées principalement à l’ornementation des églises. Ils fabriquaient également des outils et des armes.

Le travail du bois suscita aussi des artistes talentueux, auteurs de nombreuses statues polychromes (comme celle ci-jointe, de la mission de São Miguel et celles représentées plus haut) ; parmi eux, retenons l’indien José qui réalisa en 1780 une statue du « Seigneur de l’humilité et de la patience » : achevée après l’expulsion des jésuites, conservée dans l’église de San Francisco de Buenos Aires, elle est à la source de l’art national argentin.

De nombreux jésuites, arrivés dans les réductions, étaient déjà réputés en Europe pour leur habileté dans tel ou tel domaine technique ou artistique. Ils contribuèrent pour beaucoup à l’excellente formation des Guaranis ; à tel point que la culture générale des missions jésuites dépassait alors celle de certaines villes espagnoles ! Voici quelques noms de ces jésuites, parmi les plus fameux :

– Juan Primoli et Andrés Blanqui, architectes.

– José Brassanelli, architecte, peintre et sculpteur.

– Luis Verger et José Grimau, peintres.

– Carlos Frank, charpentier et ingénieur en mécanique.

– Cristián Mayer, horloger.

– Buenaventura Suárez, fondeur de cloches et astronome qu’un lunario publié en Europe en 1744 rendit célèbre jusqu’en Asie.

– António Sepp, considéré comme le père de la sidérurgie argentine.

– Et autres géographes, botanistes, médecins, armuriers, zoologues appelés par les jésuites pour enseigner les Guaranis. Tous ces maîtres se firent guaranis avec les Guaranis pour les civiliser.

En guise de transition, évoquons cette statue de São Miguel, de la mission du même nom, représentant l’Archange avec, sous ses pieds, le démon… représenté avec les traits et les vêtements des bandeirantes dont la cruauté et la cupidité constituèrent une des causes de la fin des réductions.

 

 

Les « bandeirantes »



Bandeirante ayant capturé un guarani

 

Les jésuites fondèrent environ soixante missions, mais seulement trente (avec plus de 100 000 aborigènes) connurent un réel développement : huit au Paraguay, sept au Brésil et quinze en Argentine (quatre dans la province de Corrientes et onze dans celle de Misiones) – voir la carte plus bas. En effet, beaucoup eurent à souffrir des attaques incessantes des bandeirantes dont le but était de chasser les Guaranis et de les vendre comme esclaves. En l’espace de quatre ans, ils détruisirent neuf à dix villages de mission et capturèrent plus de 60 000 aborigènes.


Pourquoi cette véritable chasse à l’homme et cet obstacle à l’apostolat de l’Église ? Qui étaient ces bandeirantes ?

La Compagnie de Jésus, installée au Guayrá, se mit à la recherche d’un chemin à travers le Brésil qui conduisît à l’Atlantique. Mais, bien que les bandeirantes vivaient plus au nord, à São Paulo, toute avance jésuite ou espagnole était interdite. Ils réagirent alors violemment contre l’élan missionnaire et contre la tentative espagnole en attaquant les réductions et en capturant les indigènes civilisés. Au début, les jésuites tentèrent de s’opposer à ces agressions, n’hésitant pas à partager le sort des indigènes quand ils ne parvenaient pas à les libérer ; ainsi, on vit les pères Masseta, Mansilla et Ruiz accompagner les Guaranis enchaînés pour demander justice aux autorités de São Paulo.

Les missionnaires écrivirent des rapports au Conseil des Indes au sujet de ces attaques et des intrusions de métis bandeirantes – fils de Portuguais et d’indiens– jusqu’à des régions appartenant à l’Espagne [2] .

La Couronne portugaise, sensible à ces plaintes, avait ordonné que les esclavagistes fussent châtiés et les aborigènes libérés. Ce fut en vain. Les paulistas (habitants de São Paulo) utilisèrent comme prétexte un document du roi du Portugal, Dom Sebastião, daté de 1570, qui autorisait de prendre comme esclaves les captifs de guerre indigènes ; ils légitimaient de cette manière tout abus, invoquant le fait que les esclaves avaient été capturés en territoire portugais. Le Guayrá était espagnol, mais pourquoi se priver d’y prendre des aborigènes fort utiles pour travailler aux champs et dans les mines ? D’ailleurs, les indigènes civilisés par les jésuites étaient plus capables et moins agressifs que les indigènes sauvages !

La situation préoccupait le Conseil des Indes et le roi d’Espagne, car une grande partie de leurs territoires américains risquait de passer aux mains d’obscurs chasseurs d’esclaves.

Les fameux bandeirantes Antonio Raposo Tavares et Manuel Piris attaquèrent avec 2 000 indiens tupis (tribus de l’est du Brésil dominées par les paulistas) le Guayrá. L’assaut fut extrêmement violent, un prêtre jésuite fut tué, les autres maltraités et, malgré leur bravoure, 30 000 indiens guaranis furent faits prisonniers et conduits enchaînés à São Paulo. Les pères Masseta et Mansilla les accompagnèrent jusqu’à São Paulo, puis se rendirent à Rio de Janeiro pour demander justice. Mais les riches bandeirantes lusitano-brésiliens ne voulurent rien entendre, affirmant que les réductions guaranitiques étaient « un empire cultivé mais tyrannique et injuste, une république infâme, un organisme pervers [3] ». Au Portugal, se répétaient les mêmes mensonges :

 

Les jésuites accusaient le Portugal de voler des indiens catéchisés dans les réductions pour les faire travailler comme des animaux, mais, en réalité, les missions étaient elles-mêmes un empire d’indiens en esclavage [4].

 

ou encore :

 

Les religieux incitaient les indiens à une résistance armée, en leur donnant de bonnes armes et en leur enseignant la stratégie et les tactiques modernes [5].

 

Les bandeirantes détestaient les réductions construites au Guayrá et sur les terres méridionales du Brésil, car elles les empêchaient d’étendre la frontière ouest jusqu’au fleuve Paraguay, prétendue limite géographique de leur pays.

Certes, l’immense Brésil doit son amplitude géographique et une bonne partie de sa configuration actuelle aux entreprises des bandeirantes, mais il est certain également qu’elles furent la cause la plus directe de la ruine des missions du Guayrá et du Tapé.

Ces contrariétés finirent par vaincre les jésuites qui, en accord avec les caciques guaranis, décidèrent d’abandonner pour toujours les treize missions du Guayrá, fondées avec tant de sacrifices et d’abnégation. Ce fut le grand exode de 1631.

 

Le grand exode

 

Cette migration lente et douloureuse de 12 000 indigènes guaranis eut pour chef le jésuite Antonio Ruiz de Montoya, secondé par les pères Suárez, Martínez, Espinosa, Contreras, Masseta, Cataldino et d’autres encore. La perte dans les cataractes d’Iguazú de plusieurs pirogues avec leur chargement de provisions, les pluies torrentielles, les insectes d’une incroyable voracité, les obstacles naturels, la peste, autant de difficultés considérables firent du père de Montoya un véritable héros qui, comme un père, conduisit les Guaranis sains et saufs dans les réductions argentines.

Les noms des anciennes réductions furent conservés ; la carte (voir plus bas) nous donne l’emplacement définitif des missions jésuites ; il est à noter que les sept réductions brésiliennes durent leur emplacement à la victoire de Mborore, qui empêcha pour longtemps de futures attaques des bandeirantes paulistas.

 

La bataille de Mborore

 

En 1639, les bandeirantes attaquèrent la ville de Xerez, en terre paraguayenne, et menacèrent Asunción, toujours sous le prétexte de parvenir jusqu’au fleuve Paraguay, limite géographique – disaient-ils – du Brésil. Le gouverneur du Paraguay, Don Pedro Lugo de Navarra, appela à son aide 4 000 indigènes des missions guaranitiques. L’administration coloniale espagnole avait donné l’autorisation aux Guaranis d’utiliser les armes à feu, autorisation qui sera, en 1643, confirmée par la Couronne espagnole.

Un matin de mars 1641, arrivèrent sur le fleuve Mborore 450 paulistas sur 300 pirogues, accompagnés de 2 700 indiens tupis.

Le général guarani Ignacio Abiarú, aidé des frères laïcs Domingo Torres et Antonio Bernal, réunit ses 4 200 soldats, munis de flèches, de lances, de canons et de 250 arquebuses. La lutte, d’une violence extrême, dura trois jours. Les paulistas furent vaincus, et plusieurs indiens tupis passèrent dans les rangs des Guaranis civilisés.

Le général Abiarú devint une figure célèbre de héros guarani. D’autres victoires suivirent en 1647, 1651 et 1655. Après celles-ci, les troupes paulistas n’avancèrent plus pour longtemps vers l’ouest, où les sept réductions brésiliennes de São Francisco Borja (1682), São Nicolau (1687), São Miguel (1687), São Luis Gonzaga (1687), São Lourenço (1691), São João Batista (1697) et Santo Ângelo Custódio (1706) connurent un plein épanouissement jusqu’au Traité de Madrid (1750).


 

 

La fin des réductions

 

Le traité de Madrid, en 1750

 

Une nouvelle surprenante parvint un jour aux missions : Un « Tratado de permuta », un Traité d’échange, avait été signé à Madrid par l’Espagne et le Portugal en faveur des intérêts portugais. La colonie de Sacramento (l’Uruguay) et les îles Philippines devenaient espagnoles et les sept réductions du Rio Grande du Sud (appelées « os Sete Povos das Missões », les sept villages des missions) devenaient portugaises. Il avait été décidé que les indiens quitteraient ces réductions et que le gouvernement portugais donnerait 4 000 pesos à chaque village. Ce traité peut s’expliquer par les liens de parenté entre Fernando VI d’Espagne, marié avec Bárbara de Bragança, et le monarque portugais, père de Bárbara, mais aussi par l’influence puissante de la franc-maçonnerie portugaise ; le tristement célèbre ministre portugais, le marquis de Pombal, ennemi juré des jésuites, en faisait activement partie.

 

La guerre guaranitique

 

Les Guaranis des sept réductions, au nombre de 30 000, refusèrent de quitter leurs terres, leurs maisons, leurs églises. Les pères jésuites ne parvinrent pas à les convaincre de s’en aller. Ils considéraient injuste l’ordre du roi, qu’ils avaient toujours servi fidèlement. Allaient-ils désormais livrer aux bandeirantes, leurs terribles ennemis, les fruits de tant d’années de travail ? Il n’en était pas question, ils préféraient désobéir, les armes à la main, à l’ordre injuste du roi.

Leur chef était le général de cavalerie Tiarayu, très populaire, plus connu sous le nom de Sepé. Il était considéré, pour son courage et son habileté au combat, comme le plus terrible guerrier de l’époque. Non loin, les troupes espagnoles et portugaises étaient prêtes au combat, si les ordres royaux n’étaient pas respectés.

La guerre durera de 1753 à 1756.

Le premier assaut aboutit à une victoire rapide des Espagnols et des Portugais, puissamment armés. Lors d’un second combat, Sepé fut fait prisonnier, mais parvint à s’enfuir. En 1756, il revint à la tête d’une armée guarani plus forte que jamais. Mais l’armée lusitano-espagnole fut encore victorieuse, Sepé, l’âme de ses soldats, ayant été tué au cours du combat. La piété populaire raconte que les indiens virent alors un cavalier, monté sur un cheval de feu, entrant au Ciel…

Le nombre de Guaranis tués au combat fut très important ; parmi les corps sans vie étendus sur le champ de bataille, furent comptés plusieurs jésuites qui avaient tenté de protéger leurs fils révoltés.

Le général Nicolas Languirú succéda à Sepé. Mais il tomba aussi au cours de la sanglante bataille de Caybaté. Avec sa mort, les Guaranis, vaincus, durent quitter leurs terres. Ainsi prit fin la guerre guaranitique. 

Il est clair que cette guerre servit les intentions du marquis de Pombal, qui voulait en finir avec le pouvoir militaire indigène, lequel faisait obstacle, sous la protection et le contrôle de l’ennemi jésuite, à l’expansion territoriale portugaise au Brésil.

De plus, les adversaires des jésuites à Madrid étaient nombreux et puissants, désireux de prendre possession de la richesse qu’offraient les réductions guaranitiques dont l’organisation faisait l’admiration de l’Europe.

 

L’expulsion des jésuites et la fin des réductions

 

Une campagne de dénigrement fut lancée contre les jésuites en Europe et en Amérique. On accusait les missionnaires d’avoir suscité la guerre guaranitique et de conspirer contre la monarchie pour instaurer une république indépendante. Les ministres libéraux Aranda, Floridablanca et Campomanes accusaient en particulier les jésuites de mettre un frein au développement des populations d’Amérique en interdisant aux indigènes de travailler en faveur des commanderies (dont on connaît les méthodes…) ; ils leur reprochaient également de ne pas exiger des indigènes l’usage de la langue espagnole et de les faire travailler de façon excessive pour pouvoir envoyer des millions de pesos au supérieur général de la Compagnie, etc, etc.

L’acharnement des détracteurs fut tel que l’empereur espagnol Carlos III finit par les écouter et signa le décret d’expulsion des jésuites, approuvé par le pape Clément XIV le 27 février 1767. Celui-ci se repentira amèrement par la suite de cette décision. Carlos III, sans le vouloir, légalisa les conquêtes portugaises et fixa leurs limites aux frontières actuelles du Brésil.

Certes, il avait, en 1761, signé le traité du Pardo qui annulait celui de Madrid et qui ordonnait aux Guaranis de revenir sur leurs terres, désormais espagnoles. Mais leurs chères missions étaient maintenant en ruines et, surtout, ils durent choisir entre deux options : ou accepter un nouveau système qui supprimait l’organisation communautaire des jésuites et imposait une langue et un style de vie européens, ou abandonner le village. Les Guaranis choisirent évidemment la seconde option. La décadence s’installa alors rapidement, avec son triste cortège de misère, de faim, de maladies et de vices.

 

*

  

 

Les ruines des missions des Guaranis font désormais partie du Patrimoine mondial de l’humanité. Si l’œil du touriste les admire, son cœur reste en général indifférent car il ne saisit pas la raison d’être de ces missions. Il est lui-même un sauvage avec ordinateur, loin de Dieu et du doux règne du Christ-Roi.

Le missionnaire jésuite avait compris qu’il faut « tout restaurer dans le Christ » (Ep 1, 10), omnia instaurare in Christo : les âmes, les familles, la société politique, l’économie, les arts. Les réductions guaranitiques furent la mise en pratique de ce mot d’ordre de saint Paul, celui aussi de saint Pie X, celui de l’Église. Sachons combattre pour cet idéal.

 

Bibliographie

 

– Galleano, Ana Maria, Las reducciones guaraníticas, Ediciones Culturales Argentinas, 1979, 97 pages.

– Balbuena, César Omar, Las Misiones Jesuíticas, San Ignacio Mini, s.d., 24 pages.

– Estanislau, Mgr A. Kreutz (évêque de Santo Angelo, au Brésil), Santos Mártires das Missões, Brésil, Grafica e Editora Pe. Berthier, 1998, 87 pages.

– l’Associação Amigos das Missões, Missões jesuíticas dos Guarani. (CD-ROM)


[1] — Reconnaître sur ce point la véracité du film ne signifie pas que je le loue particulièrement par ailleurs. (Voir à ce sujet, le débat paru dans Itinéraires 309, janvier 1987, et l’article de Jean Dumont dans Chrétienté-Solidarité )

[2] — Beaucoup de ces métis descendaient d’un des fondateurs de São Paulo, João Ramalho (1493-1580). Ce dernier, « Cristão-novo » (c’est-à-dire membre d’une famille juive récemment convertie au christianisme), aurait, selon certaines sources, persisté à faire suivre sa signature d’un Kaf, première lettre hébraïque du mot Cohen. Si le fait est contesté, on note que c’est parmi les Emboabas ou Mascates (négociants cristãos-novos venus de Bahia ou du Portugal pour profiter des richesses minières) que se rencontreront les bandeirentes les plus acharnés contre les réductions jésuites. (NDLR.)

[3] — Critique citée par Anna Maria Galleano, Las reducciones guaraníticas, Ediciones Culturales Argentinas, 1979, p. 49.

[4] — ID., ibid.

[5] —  ID., ibid.

Informations

L'auteur

Membre de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX), l'abbé Bertand Labouche a exercé durant plusieurs année son apostolat à Fatima et au Portugal

Le numéro

Le Sel de la terre n° 50

p. 198-215

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