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Quelques remarques

sur la république guaranie

 

 

 

par Jean Saignol

 

 

 

Rois d’Espagne, papes et jésuites

contre l’esclavage

 

DÈS LE DÉBUT de la conquête de l’Amérique, Isabelle la Catholique se pose en protectrice des Amérindiens. Dans son testament, elle ajoute un codicille le 23 novembre 1504 dans lequel elle déclare :

 

Je supplie le roi mon seigneur très affectueusement, et je recommande et or­donne à la princesse ma fille et au prince son mari […], de n’admettre, ni de per­mettre que les indigènes des îles et terre ferme, conquises ou à conquérir, subissent le moindre tort dans leurs personnes et dans leurs biens, mais au contraire de mander qu’ils soient traités avec justice et humanité, de réparer les torts qu’ils pourraient avoir subis.

 

Trente-trois ans plus tard, le 2 juin 1537, dans la bulle Sublimis Deus, Paul III déclare :

 

Les Indiens sont des hommes véritables... capables de recevoir la foi chré­tienne... par l’exemple d’une vie vertueuse. Ils ne doivent être privés ni de leur li­berté, ni de la jouissance de leurs biens.

 

Cette bulle reconnaît l’humanité des Indiens et leurs droits fondamentaux : la liberté de corps, et la propriété de leurs biens. Le pape reconnaît aussi leur liberté de conscience : ils ont une âme et peuvent recevoir le christianisme, mais sans y être contraint. Pour Paul III le missionnaire doit convaincre les Indiens par la parole et par l’exemple de ce qu’il prêche. De nouveau trente ans après, dans une lettre du 17 août 1568, le pape Pie V rappelle ses devoirs au roi Philippe II d’Espagne. Il lui recommande particulièrement les Amérindiens et le salut de leurs âmes, car

 

C’est dans ce but que, dès l’origine, cette partie du monde fut concédée aux an­cêtres de Votre Majesté, afin que, grâce à la louable administration des gouverneurs, grâce aussi aux bons exemples des prédicateurs de la doctrine chrétienne, le joug du Seigneur fût reconnu doux et léger. Que ceux-là qui doivent les réchauffer et les nourrir, comme de tendres plantes dans la vigne du Seigneur, allumer et augmenter en eux l’amour de la religion chrétienne, n’aillent pas les opprimer : qu’ils évitent, en un mot, tout ce qui pourrait, en les offensant, causer quelque dommage à cette même religion. Que les Indiens, qui n’ont pas encore embrassé la foi de Jésus-Christ, soient amenés à le faire, comme on le doit, avec charité et par une sainte adresse.

 

L’œuvre des jésuites aux confins du Brésil – admirable comme le montre l’ar­ticle précédent – s’inscrit dans la droite ligne définie par Isabelle la Catholique et par les papes. Lorsqu’ils dénoncent en chaire les dérives de certains colons espa­gnols, qui, au mépris des lois espagnoles, pratiquent l’esclavage, ils provoquent un tollé contre la Compagnie. Rejetés, les jésuites se voient dans l’impossibilité de poursuivre leurs œuvres en milieu colonial. Le roi d’Espagne leur confie alors un vaste territoire avec la charge de civiliser les tribus d’indigènes très indisciplinées. Ce qui est loin de calmer le monde colonial. En 1610, le père Maceta s’en ex­plique aux colons de Ciudad Real l’ancienne, inquiets et furieux de voir des pro­fits leur échapper :

 

Nous ne prétendons point, déclare Maceta, nous opposer au profit que vous pouvez faire avec les Indiens par des voies légitimes, mais vous savez que l’intention du roi n’a jamais été que vous les regardiez comme des esclaves, et que la loi de Dieu vous le défend. Quant à ceux que nous sommes chargés de gagner à Jésus-Christ, et sur lesquels vous n’avez aucun droit, puisqu’ils n’ont jamais été soumis par la force des armes, nous allons travailler à en faire des hommes, pour ensuite en faire des chrétiens. Puis nous tâcherons de les engager par la vue de leurs propres intérêts à se soumettre de leur plein gré au roi, notre souverain [1].

 

Avec fermeté, le père rappelle les principes de la religion sur l’esclavage et éclaire les colons sur les intentions des jésuites à l’égard des Guaranis. La péda­gogie est ici clairement définie : en faire des hommes debout puis ensuite en faire des chrétiens [2].

 

 

Les guaranis : de l’état de nature à la réduction

 

Les Indiens guaranis sont nombreux et « occupent un territoire fort étendu, allant d’Asunción jusqu’au domaine portugais, le long du haut Parana et du haut Uruguay [3] » en Amérique latine. Avant la colonisation, les Guaranis vivent libres, sans lois ni règles sur le plan civil. Le tour de force des jésuites c’est de se mettre à l’école des Guaranis et de comprendre leur culture et leur mentalité. Comment les approcher, alors qu’ils fuient les Espagnols ? « Les Indiens aiment bien la loi de Dieu, mais ils n’aiment pas les Espagnols » disait un missionnaire. Pour les sé­dentariser, les pères vont employer différents moyens, mais ils vont surtout se placer sur le terrain psychologique et pédagogique. Des tribus vont se soumettre attirées par les cadeaux des pères et leurs paroles aimables. « Il est rare, explique le père Chantre y Herrera, que ce soit des raisons divines, que les Indiens n’en­tendent guère, qui les attirent dans les missions. Ils s’y établissent pour des motifs très terre à terre. Nous ne pourrions rien faire sans les haches que nous distri­buons. » Ils emploient la musique pour attirer au commencement les indigènes dont ils avaient décelé l’extraordinaire sensibilité à la musique comme le note Maratori :

 

A peine un missionnaire avait-il commencé à chanter quelques cantiques sur la doctrine chrétienne, que ces Indiens, alors infidèles, sortaient aussitôt des bois et de leurs retraites, pour suivre avec les transports les plus vifs celui dont la voix avait frappé leurs oreilles. Alors, le missionnaire, les voyant rassemblés en grand nombre autour de lui, commençait à leur annoncer les vérités évangéliques et préparait ainsi les voies à la fondation de quelque nouvelle peuplade [4].

 

S’il n’est pas question ici de revenir sur l’organisation des réductions, il faut bien insister sur le fait que ces entités villageoises avaient pour seul but : l’évan­gélisation. Toute la vie matérielle, économique, sociale, culturelle et politique est pensée dans une pédagogie qui doit conduire les Guaranis à la conversion. Cela signifiait une révolution culturelle importante pour les Guaranis qui devaient pas­ser d’un mode de vie nomade à un mode sédentaire. Mais, la transformation s’est réalisée en douceur. Les jésuites ont mêlé, sur le plan économique et social, sys­tème communautaire et propriété privée. L’agriculture et l’artisanat sous toutes ses formes arrachaient les Guaranis à l’oisiveté et leur inculquaient la nécessité du travail. Mais là, les jésuites ont dû donner l’exemple en se mettant eux-mêmes au travail. Dans le cas contraire, les Guaranis n’en auraient pas compris le sens et auraient pu y voir une forme déguisée de travail forcé. Ceux-ci accomplissaient des journées de six heures, de 9 heures à 17 heures. Le jeudi et le dimanche étaient fériés. On travaillait selon ses forces et capacités et on ne manquait de rien. Avec patience, les pères ont tenté de faire comprendre la notion du bien commun et de l’entraide aux Guaranis.

Sur le plan culturel, les jésuites pratiquent l’acculturation, déjà présente d’ail­leurs dans tous les autres domaines comme nous venons de le constater. L’enseignement est obligatoire pour les garçons et les filles. L’alphabétisation se fait en langue guaranie : ils apprennent à écrire et lire dans leur propre langue. Puis, ils passent à un enseignement plus complet avec, outre du catéchisme, de l’espagnol, du latin, des cours de musique et l’apprentissage de métiers. A bien des égards, l’enseignement est identique à celui dispensé en Europe, mais adapté dans ses formes aux Guaranis. La publication, en 1639 et 1640 de deux ouvrages sur la langue et les coutumes des Guaranis par le père Ruiz de Montoya, à Madrid, révèle que la pédagogie des jésuites s’appuie sur l’acculturation. Ils ins­tallent la première imprimerie dans la République guaranie en 1695. Des carac­tères spéciaux avaient été fabriqués pour rendre les particularités de prononcia­tion. Les pères publiaient des ouvrages de piété, d’édification, mais aussi des tra­vaux linguistiques.

L’ensemble de la vie des réductions devait porter les Guaranis à se rapprocher de plus en plus des principes évangéliques. Tout était enseignement, tout était pédagogie comme nous l’avons vu, et une vie spirituelle très régulière venait couronner l’ensemble, lui donner un sens. La cloche rythme du matin au soir la vie de la réduction, les prières, dont l’Angélus et la messe à laquelle tous parti-cipent. Quant aux vêpres, aux messes et aux fêtes religieuses, les jésuites met­taient tout en œuvre pour rendre les cérémonies attractives. Les messes quoti­diennes étaient célébrées dans un apparat extraordinaire. Même les prières quo­tidiennes, le catéchisme, le chapelet, bref toute activité religieuse était précédée et suivie d’un concert. La musique, l’art, toute cette mobilisation des sens et des dons artistiques des Guaranis entretenaient une atmosphère de piété et d’atten­drissement. Les jésuites surveillaient de près les mœurs et punissaient au besoin les fautes graves.

Cette pédagogie globalisante, cette formidable pastorale prenant en compte la totalité de la vie au quotidien des Guaranis apparaît véritablement impression­nante dans sa mise en œuvre. Aucune tentative évangélisatrice n’a donné lieu a une telle réalisation frisant presque la perfection. Beaucoup d’analyses ont parlé du système politique créé par les jésuites pour parvenir au but fixé. Certes, il fal­lait une organisation, mais si un Supérieur général de la République guaranie gé­rait l’ensemble, le territoire relevait juridiquement du roi à Madrid et canonique­ment le territoire était une province de la Compagnie de Jésus et donc sous l’au­torité immédiate du supérieur général à Rome. Aussi, les discussions sur les pré­tendues et hypothétiques intentions politiques des jésuites, sont vaines et sans objet. La conclusion s’impose : que nous sommes face à un système très poussé dans le domaine de la pastorale missionnaire, et le génie des jésuites est d’avoir pensé l’évangélisation dans toutes ses composantes et dimensions, du spirituel au temporel.

 

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[1]Ibidem, p. 26.

[2]D’abord des hommes, ensuite des chrétiens : l’expression n’est évidemment pas à forcer. Mais, avant d’évangéliser, les missionnaires devaient se faire admettre et aimer par les Indiens, stabiliser ceux-ci, et les disposer à l’Évangile. (Cette nécessité d’un minimum de civilisation – c’est-à-dire de vie proprement humaine – pour que la vie chrétienne puisse s’enraciner est particulièrement visible dans le monde moderne, qui tend à détruire ce minimum vital). (NDLR.)

[3] — Maxime Haubert, La vie quotidienne au Paraguay sous les Jésuites, Paris, Hachette, coll. La vie quotidienne, 1967, p. 12.

[4]Ibid. Ludovico Antonio Muratori, Relation des missions du Paraguay. Voir aussi Jean Descola, Quand les Jésuites sont au pouvoir, Cahiers missionnaires n° 1, Fayard, 1956.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 50

p. 198-215

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