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Yves Chiron à la rescousse d’Émile Poulat

 

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OUS AVONS CITÉ, dans le numéro 49 du Sel de la terre, la présentation faite par Christian Lagrave de l’association Politica hermetica :

 

L’association Politica hermetica, fondée en 1985, organise des colloques annuels thématiques portant sur l’histoire de l’ésotérisme – en particulier ses relations avec la politique – et en publie les actes (aux éditions L’Age d’Homme). Elle regroupe des universitaires de haut niveau [souvent liés à la section des sciences religieuses de l’École Pratique des Hautes Études], des théoriciens de l’ésotéro-occultisme, des cher­cheurs spécialisés dans son étude et des personnalités de la Nouvelle Droite.

On trouve, entre autres, dans le comité de rédaction : Émile Poulat (ancien direc­teur de recherches au C.N.R.S. et spécialiste incontesté de l’histoire religieuse contem­poraine), Jean-Pierre Laurant (enseignant à l’E.P.H.E. [1], spécialiste de l’ésotérisme et de René Guénon, auxquels il a consacré plusieurs ouvrages) et, dans le comité scienti­fique, Jean Baubérot (protestant et socialiste, directeur d’études à l’E.P.H.E., et franc-maçon du Grand Orient de France), Jean Borella (guénonien qu’il est inutile de pré­senter), Pierre Chevallier (historien de la franc-maçonnerie française et franc-maçon), Antoine Faivre (professeur à l’E.P.H.E., spécialiste de l’ésotérisme auquel il a consacré plusieurs ouvrages, et franc-maçon), Pierre-André Taguieff (chercheur au C.N.R.S., spécialiste de la Nouvelle Droite et membre du B’naï B’rith), Michel Maffesoli (professeur de sociologie à la Sorbonne, directeur du Centre d’études de l’actuel et du quotidien, rédacteur en chef de la revue Société, et franc-maçon), Michel Michel (guénonien d’Action Française), etc.

Comme on le voit, tout ce monde est, d’une part plus ou moins influencé par les idées de Julius Évola ou de René Guénon et d’autre part souvent lié à la franc-maçon­nerie [2].

 

Dans sa lettre Aletheia du 18 septembre 2004, Yves Chiron revient sur la ques­tion en ces termes :

 

A propos de Politica hermetica

La revue Politica hermetica est une revue, annuelle, qui paraît aux éditions L’Age d’Homme. Chaque numéro consiste en la publication des actes d’un colloque inter­national organisé par l’association du même nom qui s’est donnée pour but d’étudier l’histoire de l’ésotérisme, notamment dans ses relations avec la politique. L’association Politica hermetica a été fondée en 1985 par Victor Nguyen, le grand historien, spécia­liste de l’Action Française, aujourd’hui disparu. Le premier volume de la revue (Métaphysique et politique, Guénon et Évola) est paru en 1987.

Politica hermetica est régulièrement la cible de certains milieux catholiques. Dernièrement, Christian Lagrave, dans le n° 324 (février 2004) de Lecture et Tradition, puis le rédacteur anonyme de l’article « Gnose et complot (suite) » dans le dernier numéro du Sel de la Terre (n° 49, été 2004) et encore le sédévacantiste Louis-Hubert Rémy dans ses « messages » internautiques ont, à tour de rôle, dénoncé la dan­gerosité de cette revue.

Christian Lagrave, après avoir cité les noms de certains membres du comité de ré­daction et du comité scientifique – sont nommés Émile Poulat, Jean-Pierre Laurant, Jean Baubérot, Jean Borella, Pierre Chevallier, Antoine Faivre, Pierre-André Taguieff, Michel Maffesoli, Michel Michel –, écrit : « tout ce monde est, d’une part plus ou moins influencé par les idées de Julius Évola ou de René Guénon, et d’autre part sou­vent lié à la franc-maçonnerie »... Christian Lagrave a l’art de passer, en une seule phrase, de l’amalgame (« Tout ce monde ») à l’approximation (« plus ou moins », « souvent »).

On ne niera pas l’appartenance de certains des chercheurs cités à la franc-maçon­nerie, mais l’appartenance à la franc-maçonnerie d’Émile Poulat ou de Jean Borella est une de ces fariboles qu’il est indigne de laisser croire. Curieusement, un autre membre du comité scientifique n’est jamais cité dans ces mises en accusation : il s’agit de René Rancœur, parfait érudit, grand bibliographe, personnalité incontestée du monde sa­vant catholique. Croit-on que René Rancœur aurait accepté de faire partie du comité scientifique d’une association et d’une revue qui auraient eu des visées ésotériques et antichrétiennes ?

Des numéros de la revue ont été consacrés, par exemple, à la franc-maçonnerie et à l’antimaçonnisme, au théosophisme, au prophétisme politique, à la théorie du com­plot ou à « Ésotérisme et socialisme ». Ces thèmes font l’objet d’études historiques, dont certaines affirmations ou analyses peuvent être discutées. Mais il est stupide de voir dans ces études successives une sorte de noir complot.

On ajoutera à ces remarques ce qu’Émile Poulat nous écrit du but et du fonction­nement de la revue et des colloques :

 

« Il y a une fixation curieuse sur Politica hermetica, et même fantasmatique. La re­vue a été fondée par Victor Nguyen, dont j’ai pris le relais, parce que je connaissais bien Victor, et aussi parce que je connaissais le cardinal Pitra et son souci de retrouver la pensée symbolique des Pères contre le positivisme historique de Mgr Duchesne. Au début, les colloques ont attiré des fous et des fanatiques : il a fallu faire le ménage sans éclats. Il n’y a plus maintenant que des scholars. »

 

« Des fariboles qu’il est indigne de laisser croire »

 

Sans doute Yves Chiron lit-il trop vite. Cela expliquerait beaucoup de choses, et en particulier le résumé déformé qu’il livre ici de l’analyse de Christian Lagrave. Celui-ci ayant mentionné explicitement l’appartenance maçonnique de plusieurs des personnalités qu’il met en cause, il est évident (pour qui sait lire à vitesse nor­male) que c’est à elles qu’il se réfère ensuite lorsqu’il dit : « souvent lié à la franc-maçonnerie ». C’est Yves Chiron lui-même qui, en sautant ces précisions, laisse croire qu’Émile Poulat ferait partie des francs-maçons ici mis en cause. Christian Lagrave est donc parfaitement innocent des « fariboles » qu’Yves Chiron cherche à lui imputer ; le seul « amalgame » qu’on puisse trouver dans son analyse est celui que toutes ces personnalités composent elles-mêmes en se regroupant au sein de l’association Politica hermetica.

 

Cela dit, il convient d’aller plus loin, en précisant quatre points.

 

1. — Yves Chiron note très pertinemment dans Présent du 28 août 2004 : « Dresser une liste des francs-maçons présente un intérêt relatif. Des non-maçons peuvent servir l’idéal de la franc-maçonnerie sans avoir été initiés. » Que ne s’en est-il souvenu quelques jours plus tard, en rédigeant son numéro d’Aletheia ! La question n’est pas de savoir quelle est la proportion exacte de franc-maçons dans une association, mais bien quel est l’idéal qu’elle promeut. De même pour la per­sonne d’Émile Poulat : quel idéal promeut-il ?

 

2. — Émile Poulat, ces derniers temps, a beaucoup travaillé sur le thème de la laïcité. C’est à l’évidence un thème très proche des idéaux maçonniques. Or il est flagrant qu’Émile Poulat – qui traite de ces questions aussi bien pour les instances gouvernementales que pour celles de l’épiscopat français, sans compter de mul­tiples interventions, à droite comme à gauche, qui semblent faire l’unanimité sur ce sujet pourtant brûlant – ne milite pas pour le règne social de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Que sa vision des choses ne soit pas celle des anticléricaux les plus extré­mistes du Grand Orient de France, nous en convenons volontiers. Peut-on dire pour autant qu’elle n’ait aucun rapport avec celle de la franc-maçonnerie [3] ?

 

3.  Émile Poulat était encore présenté, au début de cette année 2004, comme l’un des administrateurs du site internet de l’association C.Œ.U.R. (Comité Œcuménique d’Unité chrétienne pour la Repentance envers le peuple juif), fondée en 1990, et qui se présente comme « une association chrétienne interconfession­nelle qui s’est donnée comme objectif d’inviter les chrétiens à porter, dans la te­chouva [4], un regard nouveau sur le judaïsme » [5]. Il a donné à la revue Yerushalaim, qu’édite cette association, un article intitulé « La question juive et l’Église » [6]. Ceux de nos lecteurs qui se souviennent de l’article de Michel Laurigan paru dans notre numéro 46 [7], et des propositions du rabbin Benamozegh, liront avec intérêt la conclusion de ce texte d’Émile Poulat :

 

Qu’il me soit permis, au terme de ces propos, d’évoquer ici la mémoire d’un pionnier bien oublié de cette longue marche, Élie Benamozegh (1823-1900), le grand rabbin de Livourne qu’Émile Touati a situé « incontestablement dans la grande lignée des docteurs d’Israël ». Il laissait à sa mort un manuscrit inachevé de près de 2000 pages, rédigé en français. Son disciple Aimé Pallière (1875-1949) en a tiré fidè­lement un gros livre d’un millier de pages paru en 1914, Israël et l’humanité, dont une édition révisée et allégée a paru en 1961, puis en 1977 chez Albin Michel. Deux grandes intuitions avaient inspiré sa vie et nourri sa pensée. D’une part, en amont de l’alliance de Dieu avec Abraham et sa postérité, il fallait remonter, au lendemain du déluge, à son alliance avec Noé et sa descendance - l’entière humanité actuelle - sous le signe de l’arc-en-ciel et (pour Benamozegh) sous le nom de Melchisédech : un lien in­dissoluble entre le noachisme laïc et le mosaïsme sacerdotal.

 D’autre part, se fondant sur sa « pleine confiance dans les destinées religieuses d’Israël », il s’était tôt convaincu qu’il fallait « travailler avec ardeur à préparer la ré­conciliation du christianisme et du judaïsme ». Plaçant ainsi le judaïsme au centre de la religion universelle, il voyait tout naturellement Jérusalem comme la capitale de tous les croyants et le centre religieux du monde : « Ainsi Israël et l’humanité ne sont point des termes qui s’excluent l’un l’autre… Entre la vocation Israélite et l’unité humaine, entre la patrie palestinienne et la fraternité des nations, il n’y a aucun antagonisme vé­ritable ».

Un siècle sépare Élie Benamozegh et Jean-Paul II, tous deux animés de la même conviction, portés par la même espérance, et pourtant aux antipodes l’un de l’autre. « Comment cela se fera-t-il ? » Ce fut la réaction d’Abraham et de Sara selon le livre de la Genèse, comme celle de Zacharie et de Marie dans l’Évangile selon Luc. C’est aussi la demande qui vient aux Israéliens et aux Palestiniens qui veulent la paix dans leur pays et entre leurs pays.

 

 

4. — Dans le même article, Émile Poulat énonce au passage, sans y insister outre mesure, une de ses thèses préférées : Vatican II et Jean-Paul II se situeraient dans la droite ligne non du libéralisme catholique, mais, au contraire, du catholi­cisme intransigeant. Il écrit, à propos de l’Église de Vatican II :

 

Sans la moindre concession au libéralisme moderne, elle sort d’un intégralisme triomphant où son espérance s’était laissé absorber par le temps de l’histoire et des na­tions.

 

Avec Vatican II, l’Église a donc échappé au piège intégriste, mais elle n’a, selon Poulat, aucunement succombé à la tentation libérale. On voit ici le danger de l’ap­proche sociologique utilisée par cet auteur dans son étude de l’histoire de l’Église. Cela ne l’a pas empêché, assurément, de produire plusieurs études très documen­tées, remplies de faits et de références au point d’être devenues indispensables à quiconque veut aujourd’hui étudier les crises historiques du modernisme, du libé­ralisme et de l’« intégrisme ». Mais l’Église est une réalité surnaturelle. Elle ne peut être, sans danger, étudiée de façon purement humaine, en faisant abstraction des principes de foi. Dom Guéranger s’est fait le docteur de cette importante vérité :

 

L’histoire de l’Église est tellement imprégnée de dogmatisme chrétien que, si l’on n’en tient pas compte, il est aussi impossible de raconter cette histoire que de la com­prendre. Fût-elle d’une exactitude minutieuse, quant aux faits matériels, l’histoire de l’Église racontée par un historien qui n’est point en tout un disciple de la foi n’est point un récit pleinement vrai […]. La vie de l’Église est un fait divin qui s’accomplit sur la terre avec le concours de l’homme, et le catholique a seul la clef de ce mystère. Vouloir humaniser cette histoire, c’est donc perdre son temps ; et faire des systèmes pour l’expliquer est aussi inutile que téméraire [8].

 

Pour ce qui est de Vatican II, on ne s’étonne pas qu’un sociologue, voyant les choses comme de l’extérieur et sans les éclairer par la foi, puisse le placer dans la lignée des catholiques intransigeants plutôt que dans celle des catholiques libé­raux. C’était déjà le cas de la troisième vague libérale, à la fin du pontificat de Léon XIII, comme le « Catéchisme de la crise dans l’Église » le signale explicitement :

 

La troisième vague « catholique libérale » se développa dans les milieux qui avaient résisté à la deuxième. Sous la pression du monde contemporain, et sans s’en apercevoir, toute une partie des jeunes catholiques français adoptèrent peu à peu, à la fin du pontificat de Léon XIII (principalement à partir du Ralliement, en 1892), les idées contre lesquelles leurs parents avaient lutté. Les « prêtres démocrates » puis le Sillon de Marc Sangnier (1873-1950) furent en tête de ce mouvement [9] que la Lettre sur le Sillon de saint Pie X (1910) arrêta [10].

 

Que les meneurs et les défenseurs actuels de Vatican II soient, d’un point de vue familial, culturel et sociologique, les héritiers de l’école intransigeante, et non de l’école libérale, c’est une chose. Qu’ils en aient gardé certains traits de caractère, certaines habitudes de langage ou d’attitude est tout naturel. Mais cela n’implique aucunement qu’ils soient, du point de vue de la doctrine chrétienne, fidèles à l’enseignement de cette école intransigeante. Dans la réalité, c’est même l’inverse : ces partisans de Vatican II ont allègrement passé par dessus bord l’enseignement continuel des papes (et de toute l’Église antéconciliaire) sur le droit public de l’Église. Il faut cependant, pour l’apercevoir, considérer les choses du point de vue de la doctrine. Du point de vue de la foi. Du point de vue du Christ-Roi. Or c’est précisément de ce regard de foi que la méthode sociologique d’Émile Poulat (cette fameuse méthode vantée jusque dans nos milieux) veut faire l’économie.

 


[1] — École Pratique des Hautes Études.

[2] — Christian Lagrave, « La thèse du complot face à la critique », dans Lecture et tradition 304 de février 2004, p. 31-32 (B.P. 1, 86190 Chiré-en-Montreuil).

[3] — Sur Émile Poulat et sa conception de la laïcité, voir l’excellent dossier publié par Arnaud de Lassus dans le numéro 175 (octobre 2004) de l’Action Familiale et Scolaire (31 rue Rennequin, 75017 Paris), p. 13-34.

[4] — Pour comprendre l’importance de ce mot techouva, rappelons ce qu’explique Paul Giniewski (cité dans Le Sel de la terre 46, p. 72). Analysant l’évolution de l’Église selon la pensée juive, il distingue trois étapes : – 1.  la « vidouy », c’est-à-dire la reconnaissance sincère du manquement et des fautes ; – 2. la « techouva », qui signifie la conversion à la conduite contraire ; – 3. enfin, le plus important, le « tikkun », c’est-à-dire la réparation. — Où sommes-nous arrivés ? s’interroge l’écrivain juif. « A la techouva » répond-il, sans l’ombre d’un doute. Ensuite, l’Église devra réparer. D’aucuns décrivent déjà ce que sera le « tikkun » : les Juifs pourront alors reprendre leur rôle auprès des nations, rôle explicité dans de nombreux ouvrages et intelligemment résumé dans une brochure de vulgarisation signée Patrick Petit-Ohayon, La Mission d’Israël, un peuple de prêtres. (NDLR.)

[5] — La liste des administrateurs comprenait 27 noms, et Émile Poulat y figurait en tant qu’ « auteur ». Le site a été modifié depuis, et le nom d’Émile Poulat n’y apparaît plus, sauf comme signataire de l’article « La question juive et l’Église ».

[6] — Le même article a également été publié dans la revue œcuméniste Istina (vol. 47 [2002], fasc. 2) et dans la revue philomarxiste La Pensée, nº 327.

[7] — « Vatican II : du mythe de la substitution à la religion noachide », Le Sel de la terre 46, p. 54-76.

[8] — Dom Guéranger, dans L’Univers du 8 mars 1857. — Voir, sur ce sujet, Dom Guéranger, « Le sens chrétien de l’histoire », dans Le Sel de la terre 22, p. 176-207.

[9] — Sur cette troisième vague libérale, et sur les « prêtres démocrates », voir Le Sel de la terre 29, p. 65-86 et Le Sel de la terre 30, p. 74. (NDLR.)

[10]Le Sel de la terre 50, p. 48.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 51

p. 216-221

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