Saint Louis-Marie de Montfort
précurseur et pédagogue de Fatima
par l’abbé Guy Castelain
Introduction
IL EXISTE des images de piété sur lesquelles figurent Notre-Dame de Fatima et le passage essentiel de la consécration mariale montfortaine [1]. Ce simple fait justifie le sujet de cet article : Quel rapport peut-il y avoir entre les apparitions de Notre-Dame à Fatima et la doctrine de Saint Louis-Marie Grignion de Montfort ? Au-delà du bicentenaire [2] qui sépare la mort du saint et ces faits mystiques, est-il possible de rapprocher les demandes de la sainte Vierge dans ses apparitions du Portugal et la mariologie de l’apôtre marial ? Si oui, quels sont les liens possibles entre les deux termes de la comparaison ? Si oui, comment se mettent-ils en lumière l’un l’autre ?
Brève présentation du saint
La légitimité de cette étude repose principalement sur la canonisation de Grignion de Montfort et l’approbation donnée par l’Église à ses écrits, ainsi que sur la reconnaissance ecclésiastique des apparitions de Fatima.
Le Traité de la vraie dévotion
L’essentiel de cette étude fera appel au Traité de la vraie dévotion à la sainte Vierge. Mais les autres œuvres du père de Montfort auront aussi à intervenir. Pour saisir la place exacte du Traité dans l’œuvre de son auteur, il faut recourir à une clef de compréhension qui se trouve dans L’Amour de la Sagesse éternelle [3], son grand livre sur Jésus-Christ, la Sagesse éternelle incarnée. A la fin de ce traité, il indique les quatre conditions pour arriver à l’union au Christ : un grand désir, une prière continuelle, une mortification universelle et une tendre et véritable dévotion à Marie [4].
Toute la Tradition de la dévotion mariale est concentrée par l’apôtre marial dans son Traité de la vraie dévotion à la sainte Vierge [5]. Ce traité est résumé dans une lettre intitulée Le Secret de Marie [6]. Ces deux écrits, présentent la plus parfaite des dévotions à la sainte Vierge : le saint Esclavage. Celui-ci est donc, dans l’esprit du saint, une des quatre pièces maîtresses pour arriver à la sainteté.
Le docteur de la médiation universelle de Marie
Dans sa prière pour obtenir du ciel la proclamation dogmatique de la médiation universelle de Marie et la canonisation de son grand apôtre le Bienheureux L.-M. Grignion de Montfort, le cardinal Mercier le surnomme : L’illustre prédicateur et remarquable docteur de cette médiation [7]. Pour terminer cette prière, il déclare que : « Plus Montfort sera honoré dans l’Église, et plus les âmes se tourneront vers vous [Jésus et Marie] et vers le Dieu d’amour pour l’aimer, le servir et chanter l’éternelle louange de gloire à la Trinité Sainte. » Selon le cardinal Mercier, et tous les autres spécialistes traditionnels, le père de Montfort est donc le docteur par excellence de la médiation universelle de Marie :
A Grignion de Montfort, il était réservé de discerner cette médiation maternelle, cette maternité spirituelle en suite de la relation ineffable de maternité divine au Fils de Dieu fait homme et, dans le Fils, au Père et à l’Esprit ; il lui était réservé de montrer en Marie la privilégiée de la puissance du Père, de la sagesse du Fils, de la charité du Saint-Esprit, tout en sauvegardant l’unité du principe de la médiation mariale, qui, dans ce singulier héritage des trois, tient le secret de son efficace surnaturelle ; il lui était réservé de codifier cette doctrine en quelques pages d’une densité à la fois très grande et très simple [8].
Aujourd’hui, Grignion de Montfort est devenu un passage obligé de la mariologie. C’est ce qu’affirment deux éminents dominicains, le père Garrigou-Lagrange et le père Bernard.
Le père Garrigou-Lagrange trouve dans le Traité de la vraie dévotion « une doctrine remarquable et devenue classique ». Au sujet de la médiation universelle de la Vierge Marie il affirme que « le bienheureux Grignion de Montfort est un de ceux qui a le plus répandu cette doctrine en en montrant toutes les conséquences pratiques [9] ». Et le père dominicain de préciser : « Depuis lors, c’est un enseignement commun des théologiens catholiques [10]. »
Le père Bernard formule un jugement audacieux :
Entre tous les grands spirituels des siècles derniers, le bienheureux Grignion de Montfort, est sans contredit celui qui a le plus contribué à imprimer parmi nous ce sentiment de notre dépendance envers la très sainte Vierge et de sa maternité à notre égard. Il parle du mystère de Marie à peu près comme d’autres à la suite de l’Apôtre parlent du mystère de Jésus. En l’écoutant publier avec tant de force et d’inspiration ce mystère qui lui tient à cœur, on croirait entendre, encore saint Paul prêchant à la primitive Église l’insondable richesse contenue dans le Christ […]. Le père de Montfort […] semble dire que cette grâce lui a été accordée, à lui tard venu dans l’Église, de mettre en lumière pour tous l’économie du mystère de Marie et de prêcher à tous l’incompréhensible richesse qui est en elle. Une pensée l’obsède : manifester à quel point la Vierge est nôtre. Bien entendu, il n’innove rien, ni n’invente rien ; mais il veut nous faire prendre conscience de ce qui est. Il a écrit pour cela un Traité de la vraie dévotion à la Sainte Vierge qui est devenu classique parmi les fidèles [11].
L’abbé Berto rappelle, avec un langage simple et une grande clarté d’expression, l’essentiel de la doctrine catholique sur la médiation universelle de la Vierge :
Voyez que la sainte Vierge est le lieu de passage nécessaire de toute grâce qui descend et de toute prière qui monte. Rien ne part d’elle, ni ne se termine à elle, mais rien n’est en dehors d’elle. Qui a une fois compris cela n’est pas loin de la vraie dévotion, qui n’est pas une dévotion de pratiques, mais de dépendance et d’esclavage [12].
Enfin, le père Poupon situe plus précisément l’apôtre marial dans ce qui reste l’objet de discussion théologique au sujet de cette médiation :
La médiation mariale se présente à lui comme une nécessité aussi rigoureuse, dans la perspective du plan actuel de Dieu, que l’avènement où règne Jésus dans les âmes. Aujourd’hui, le fait de la médiation est admis, voire enseigné par le magistère ordinaire de l’Église ; mais son mode d’exercice se trouve encore l’objet de controverses théologiques. Deux courants de pensée se font jour : l’un regarde la médiation mariale comme une intercession orante de la Vierge Mère, qui obtient infailliblement de Dieu tout ce qu’elle sollicite ; l’autre la considère comme une intercession à la fois priante et agissante, particulièrement comme un influx personnel de Marie, subordonné à celui de son Fils, en chaque membre du corps mystique. Montfort s’intègre au second mouvement de la pensée théologique ; on peut même dire qu’il en est un des initiateurs les plus marquants [13].
Conclusion
La doctrine de la médiation universelle de Marie est tout entière sous-jacente au message donné par Notre-Dame de Fatima, comme le manifeste une toute petite phrase, dite par Notre-Dame à Fatima à Lucie le 13 juin 1917 : « Mon Cœur Immaculé sera ton refuge et le chemin qui te conduira jusqu’à Dieu. »
Les apparitions de Fatima reposant entièrement sur le fondement de la médiation universelle de la Vierge et le père de Montfort étant le docteur par excellence de cette médiation, c’est à la lumière de ses enseignements qu’il faut maintenant mettre en lumière le message de Notre-Dame de Fatima.
Le père de Montfort et Fatima
Les spécialistes ont longuement décrit et commenté les faits de Fatima dans le détail. Pour cette étude, il sera plus judicieux de travailler de façon synthétique, à partir des grands pôles des apparitions.
Triple secret de Fatima et triple couronne
Introduction
Du point de vue historico-géographique, les apparitions de Notre-Dame au Portugal se sont déroulées en trois lieux : Fatima (1917 [14]), avec les six apparitions tournant autour du grand secret, du triomphe du Cœur Immaculé de Marie et du Rosaire ; Pontevedra (1925), comme explicitation des apparitions de Fatima, relative à la pratique des Cinq premiers samedis du mois ; Tuy (1929), comme explicitation des apparitions de Fatima, relative à la Consécration de la Russie. Ce résumé révèle l’articulation du programme de Fatima, mais n’appelle pas de commentaire.
Du point de vue logique, les apparitions de Fatima tournent autour de trois grands pôles : Le triomphe du Cœur Immaculé de Marie en lui-même : les Cinq premiers samedis du mois ; la Consécration de la Russie. La Vierge de Fatima s’est présentée comme étant Notre-Dame du Rosaire, mais cet aspect marial des apparitions peut se rattacher à la pratique des premiers samedis du mois.
Du point de vue prophétique, ce que l’on appelle Le grand secret de Fatima se divise en trois parties. Les deux premières sont bien connues, mais il reste des interrogations sur la portée exacte de la troisième. On peut toutefois estimer, d’une manière générale, qu’elle touche la question de l’Église et de la crise dans l’Église. Finalement, ce grand secret de Fatima se rapporte à ce que l’on peut appeler trois « enfers ».
Il faut tout de suite montrer les points de contact de ce triple secret avec la doctrine montfortaine : ce triple secret peut être mis en lumière par la doctrine de la Triple couronne de la sainte Vierge dont Montfort s’était imprégné en méditant l’ouvrage de Poiré. La Triple couronne [15]. Ce livre l’a tellement marqué qu’il l’a comme résumé au cœur même de sa Consécration de soi-même à Jésus-Christ, La Sagesse éternelle incarnée, par les mains de Marie :
Je vous salue donc, ô Marie Immaculée, tabernacle vivant de la divinité, où la Sagesse éternelle cachée veut être adorée des anges et des hommes. Je vous salue, ô Reine du ciel et de la terre, à l’empire de qui tout est soumis, tout ce qui est au-dessous de Dieu. Je vous salue, ô Refuge assuré des pécheurs dont la miséricorde n’a manqué à personne [16].
On reconnaît dans cette triple invocation les allusions successives à la couronne d’excellence de Marie, à sa couronne de puissance et à sa couronne de miséricorde.
L’enfer « théologique »
La première partie du secret, la vision de l’enfer, se rapporte au salut personnel de chacun, c’est-à-dire au bien particulier surnaturel.
Le père de Montfort voit très bien le terme que la Vierge Marie veut épargner au pauvre pécheur. Il n’a pas eu la vision de l’enfer comme les enfants de Fatima, mais sa théologie est tout aussi frappante :
Pour nous vider de nous-mêmes, il faut, premièrement, bien connaître, par la lumière du Saint-Esprit, notre mauvais fond. […] Nous n’avons dans notre fond que le néant et le péché, et nous ne méritons que l’ire de Dieu et l’enfer éternel [17].
A cette partie du secret, il faut rattacher la consécration mariale montfortaine en tant qu’elle est un renouvellement des promesses du baptême par les mains de Marie [18] pour échapper, par Marie, au péché, à l’enfer et au diable :
Moi, N… pécheur infidèle, je renouvelle et ratifie aujourd’hui entre vos mains les vœux de mon baptême : je renonce pour jamais à Satan, à ses pompes et à ses œuvres. Je me donne tout entier à Jésus-Christ, la Sagesse incarnée, pour porter ma croix à sa suite tous les jours de ma vie, et afin que je lui sois plus fidèle que je n’ai été jusqu’ici [19].
Cette partie du secret se rattache donc à la couronne de miséricorde de la Vierge : « Ô refuge assuré des pécheurs, dont la miséricorde n’a manqué à personne. »
L’enfer « politique »
La seconde partie du secret concerne implicitement la consécration de la Russie et explicitement les erreurs du communisme répandues dans le monde. Elle se rapporte donc au salut des nations, c’est-à-dire au bien commun temporel.
Le père de Montfort a une vision prophétique des maux qui, presque un siècle après les apparitions de Fatima, se sont abattus sur le monde, que ce soit le monde libéral ou communiste :
Votre divine loi est transgressée, votre Évangile est abandonné, les torrents d’iniquité inondent toute la terre et entraînent jusqu’à vos serviteurs, toute la terre est désolée, l’impiété est sur le trône, votre sanctuaire est profané et l’abomination est jusque dans le lieu saint […] tout deviendra-t-il à la fin comme Sodome et Gomorrhe ? Ah ! Permettez-moi de crier partout : au feu, au feu, au feu ! A l’aide, l’aide, à l’aide ! Au feu dans la maison de Dieu, au feu dans les âmes, au feu jusque dans le sanctuaire ! A l’aide de notre frère qu’on assassine, à l’aide de nos enfants qu’on égorge, à l’aide de notre bon père qu’on poignarde ! Seigneur, levez-vous ! Pourquoi semblez-vous dormir [20] ?
On trouve, en substance, dans cette description du père de Montfort tous les signes des temps de l’aube du troisième millénaire : le libéralisme [la divine loi transgressée], l’apostasie [l’Évangile abandonné], l’impudicité dans les rues [les torrents d’iniquité qui inondent toute la terre], les défections et scandales des âmes consacrées [entraînent jusqu’aux serviteurs de Dieu], les catastrophes [la terre désolée], les gouvernements maçonniques [l’impiété sur le trône], les messes sacrilèges [le sanctuaire profané], l’homosexualité [Sodome et Gomorrhe], l’œcuménisme d’Assise [abomination dans le lieu saint], l’insécurité permanente [notre frère qu’on assassine], l’avortement [nos enfants qu’on égorge], l’euthanasie [notre bon père qu’on poignarde]. Le tableau est complet, saisissant et d’une criante actualité !
Le père Poupon donne un principe de solution pour savoir à quelle couronne se rattache la consécration de la Russie, et, éventuellement, la consécration de toute nation :
Royauté et maternité spirituelle sont en Marie fonctions médiatrices : l’une et l’autre, constituant son activité glorieuse, ont la même fin : accomplir le plérôme de Jésus ; mais, tandis que la maternité effectue la communication distincte de la vie de la grâce, la royauté prépare cette communication vitale, d’abord sur le plan collectif et par voie de conséquence dans le domaine personnel, et elle en favorise le développement jusqu’à cette consommation où tous les élus régneront avec le roi et la reine [21].
Dans la perspective du dominicain, la consécration mariale de la Russie serait donc le préambule de la conversion individuelle des individus eux-mêmes, et se rattache à la couronne de puissance de la Vierge : « Ô reine du ciel et de la terre, à l’empire de qui tout est soumis, tout ce qui est au-dessous de Dieu.
L’enfer « religieux »
La troisième partie du secret, nonobstant les incertitudes qui demeurent, touche probablement à la crise dans l’Église. Elle se rapporte donc au salut de l’Église, c’est-à-dire au bien commun surnaturel.
Le père de Montfort, nous explique quel sera le rôle de Marie et de ses apôtres dans le travail de restauration.
C’est Marie, dit l’Église et le Saint-Esprit qui la conduit, Marie seule qui a fait périr toutes les hérésies : Sola cunctas hæreses interemisti in universo mundo.
Toute la prière embrasée du père de Montfort est implicitement l’aveu des maux dont souffre l’Église, et explicitement un appel aux Apôtres de derniers temps [22], c’est-à-dire à une réforme du clergé dans le sens de la sanctification véritable selon la Tradition de l’Église, seul remède à la défection des âmes consacrées et à l’enfer religieux moderniste, instauré par l’œcuménisme conciliaire. Il reprend ce thème dans le Traité :
Mais qui seront ces serviteurs, esclaves et enfants de Marie ? Ce seront un feu brûlant, ministres du Seigneur qui mettront le feu de l’amour divin partout. […] Ce seront de vrais disciples de Jésus-Christ, qui marchant sur les traces de sa pauvreté, humilité, mépris du monde et charité, enseignant la voie étroite de Dieu dans la pure vérité, selon le saint Évangile, et non selon les maximes du monde, sans se mettre en peine ni faire acception de personne sans épargner, écouter ni craindre aucun mortel, quelque puissant qu’il soit. Ils auront dans leur bouche le glaive à deux tranchants de la parole de Dieu ; ils porteront sur leurs épaules l’étendard ensanglanté de la croix, le crucifix dans la main droite, le chapelet dans la gauche, les sacrés noms de Jésus et de Marie sur leur cœur, et la modestie et mortification de Jésus-Christ dans toute leur conduite. Voilà de grands hommes qui viendront, mais que Marie fera par ordre du Très-Haut, pour étendre son empire sur celui des impies, idolâtres et mahométans [23].
Cette restauration ecclésiale ne peut se faire que par un retour à la foi. Puisque le mystère de Marie est une synthèse de tous les mystères de la foi, il faut revenir au dogme de sa maternité divine et à tous les privilèges qui en découlent. C’est donc à sa couronne d’excellence, qui est le résumé de tous ses privilèges, qu’il faut faire appel : ô Marie Immaculée, tabernacle vivant de la divinité, où la Sagesse éternelle cachée veut être adorée des anges et des hommes.
Conclusion
La doctrine du père de Montfort nous montre comment les principes qui président à la sanctification d’une âme dans la consécration individuelle, doivent aussi présider à la sanctification des nations et de l’Église. La traditionnelle triple couronne de la sainte Vierge, reprise par le saint, jette une lumière singulière sur le triple secret de Fatima.
Le triomphe du Cœur Immaculé de Marie
La très sainte Vierge a affirmé le 13 juillet 1971 : « A la fin mon Cœur Immaculé triomphera ». Comment se réalisera ce triomphe ? De quoi s’agit-il ?
Ce triomphe doit s’entendre premièrement de la conversion de la Russie.
[…] Je veux que toute mon Église reconnaisse cette consécration [cette conversion [24]] comme un triomphe du Cœur Immaculé de Marie, afin d’étendre ensuite son culte et placer, à côté de la dévotion à mon divin cœur, la dévotion à ce Cœur Immaculé [25].
Par extension, il peut s’entendre de toutes les nations, car l’acte de la consécration de la Russie, tout en étant formellement un acte éminemment religieux, porte matériellement sur une réalité politique : une nation. L’histoire mariale du Portugal a montré, en son temps, ce que peut produire une telle consécration. Il en serait de même pour toutes les autres nations qui accompliraient cet acte.
Le père Poupon a bien précisé que cette consécration portant sur une réalité politique, et faisant appel à la royauté de Marie, n’est que le préambule de l’action de la Mère de miséricorde auprès des âmes : « La royauté prépare cette communication vitale, d’abord sur le plan collectif et par voie de conséquence dans le domaine personnel, et elle en favorise le développement jusqu’à cette consommation où tous les élus régneront avec le roi et la reine [26]. »
Ce principe est capital. Cela montre également que le triomphe du Cœur Immaculé de Marie se termine dans la consécration individuelle des âmes. Il ne faut pas oublier que ce ne sont pas les nations, ni même les familles qui constituent la cause matérielle de l’Église : ce sont les âmes. Voilà pourquoi quiconque prétend travailler au triomphe du Cœur Immaculé de Marie, doit penser in concreto à la consécration personnelle des âmes. C’est ici que saint Louis-Marie Grignion de Montfort tient une place de choix avec sa Consécration de soi-même à Jésus-Christ, la Sagesse incarnée par les mains de Marie.
Le triomphe en lui-même
Mais, comment s’accomplira ce triomphe du Cœur Immaculé de Marie dans les âmes ? Beaucoup d’imaginations rêvent de voir un jour de grisaille les nuages du ciel terrestre se dissiper pour laisser place à un cœur tout brillant, ceint d’épines et entouré d’angelots, projetant des éclairs de lumière toute divine qui pénètrent toutes les âmes pour les convertir sur le champ… etc. Cela n’est qu’imagination… Il faut recourir aux données traditionnelles qui doivent toujours être la règle d’interprétation des apparitions, même reconnues par l’Église. D’ailleurs, si elles le sont c’est précisément parce qu’elles sont conformes au dépôt de la foi clos à la mort de saint Jean. Deux sources d’informations sont décisives : le protévangile [27] et l’Évangile.
Le triomphe prophétisé : le protévangile :
Le protévangile donne le premier élément de réponse traditionnel. C’est le fondement scripturaire ultime de toute dévotion mariale. Voici le commentaire traditionnel qu’en donne saint Louis-Marie Grignion de Montfort :
C’est principalement de ces dernières et cruelles persécutions du diable qui augmenteront tous les jours jusqu’au règne de l’Antéchrist, qu’on doit entendre cette première et célèbre prédiction et malédiction de Dieu, portée dans le paradis terrestre contre le serpent (Gn 3, 15) : Je mettrai des inimitiés entre toi et la femme, et ta race et la sienne ; elle-même t’écrasera la tête, et tu mettras des embûches à son talon.
Jamais Dieu n’a fait et form é qu’une inimitié, mais irréconciliable, qui durera et augmentera même jusques à la fin : c’est entre Marie, sa digne Mère, et le diable, entre les enfants et serviteurs de la sainte Vierge et les enfants et suppôts de Lucifer. […]
Non seulement Dieu a mis une inimitié, mais des inimitiés, non seulement entre Marie et le démon, mais entre la race de la sainte Vierge et la race du démon ; c’est-à-dire que Dieu a mis des inimitiés, des antipathies et haines secrètes entre les vrais enfants et serviteurs de la sainte Vierge et les enfants et esclaves du diable […]. Mais l’humble Marie aura toujours la victoire sur cet orgueilleux, et si grande qu’elle ira jusqu’à lui écraser la tête où réside son orgueil ; elle découvrira toujours ses mines infernales, elle dissipera ses conseils diaboliques, et garantira jusqu’à la fin des temps ses fidèles serviteurs de sa patte cruelle. Mais le pouvoir de Marie sur tous les diables éclatera particulièrement dans les derniers temps, où Satan mettra des embûches à son talon, c’est-à-dire à ses humbles esclaves et à ses pauvres enfants qu’elle suscitera pour lui faire la guerre. Ils seront petits et pauvres selon le monde, et abaissés devant tous comme le talon, foulés et persécutés comme le talon l’est à l’égard des autres membres du corps ; mais, en échange, ils seront riches en grâce de Dieu, que Marie leur distribuera abondamment ; grands et relevés en sainteté devant Dieu, supérieurs à toute créature par leur zèle animé, et si fortement appuyés du secours divin, qu’avec l’humilité de leur talon, en union de Marie, ils écraseront la tête du diable et feront triompher Jésus-Christ [28].
Ce triomphe comporte donc un double aspect : la victoire sur le démon par Marie, et l’établissement, par Marie également, du règne de Jésus-Christ. Le protévangile met en relief l’instrument choisi par Dieu pour ce triomphe : la sainte Vierge Marie.
Le triomphe précisé : le véritable royaume de Marie
Le deuxième élément de réponse est encore indiqué dans le Traité. Il est tiré du nouveau testament et indique le sujet du triomphe du Cœur Immaculé de Marie. Il établit clairement que ce triomphe est principalement, essentiellement et ultimement un triomphe intérieur, et non pas un simple triomphe extérieur :
Marie est la reine du ciel et de la terre par grâce, comme Jésus en est le roi par nature et par conquête. Or, comme le royaume de Jésus-Christ consiste principalement dans le cœur ou l’intérieur de l’homme, selon cette parole : Le royaume de Dieu est au-dedans de nous [Lc 17, 21], de même le royaume de la très sainte Vierge est principalement dans l’intérieur de l’homme, c’est-à-dire dans son âme, et c’est principalement dans les âmes qu’elle est plus glorifiée avec son Fils que dans toutes les créatures visibles, et nous pouvons l’appeler avec les saints la reine des cœurs [29].
Le père Grignion donne des précisions sur le rôle de Marie dans le triomphe de son Cœur Immaculé dans les âmes. Il précise les effets merveilleux de ce triomphe.
Par rapport à Marie elle-même :
L’âme de la sainte Vierge se communiquera à vous pour glorifier le Seigneur ; son esprit entrera en la place du vôtre pour se réjouir en Dieu, son salutaire, pourvu que vous vous rendiez fidèle aux pratiques de cette dévotion. Sit in singulis anima Mariæ ut magnificet Dominum ; sit in singulis spiritus Mariæ ut exultet in Deo (S. Amb.) : Que l’âme de Marie soit en chacun pour y glorifier le Seigneur : que l’esprit de Marie soit en chacun, pour s’y réjouir en Dieu. Ah ! quand viendra cet heureux temps où la divine Marie sera établie maîtresse et souveraine dans les cœurs, pour les soumettre pleinement à l’empire de son grand et unique Jésus. Quand est-ce que les âmes respireront autant où le Saint-Esprit, trouvant sa chère Épouse comme reproduite dans les âmes, y surviendra abondamment et les remplira de ses dons, et particulièrement du don de sa sagesse, pour opérer des merveilles de grâces. Mon cher frère, quand viendra ce temps heureux et ce siècle de Marie, où plusieurs âmes choisies et obtenues du Très-Haut par Marie, se perdant elles-mêmes dans l’abîme de son intérieur, deviendront des copies vivantes de Marie, pour aimer et glorifier Jésus-Christ ? Ce temps ne viendra que quand on connaîtra et on pratiquera la dévotion que j’enseigne : Ut adveniat regnum tuum, adveniat regnum Mariæ [30].
Le triomphe réalisé : le saint esclavage
C’est ici qu’il faut reprendre les paroles de Notre-Seigneur à sœur Lucie :
Je veux que toute mon Église reconnaisse cette [conversion de la Russie] comme un triomphe du Cœur immaculé de Marie, afin d’étendre ensuite son culte, et placer, à côté de la dévotion à mon divin Cœur, ce Cœur immaculé [31].
Au delà du triomphe du Cœur immaculé sur la Russie, il ressort implicitement de cette demande que Notre-Seigneur veut que la dévotion au Cœur immaculé s’étende à toutes les âmes. Le père de Montfort avait déjà formulé ce bon plaisir divin dans son Traité. Il propose, pour y répondre, la consécration à Marie :
Dieu veut que sa sainte Mère soit à présent plus connue, plus aimée, plus honorée que jamais elle n’a été : ce qui arrivera sans doute, si les prédestinés entrent, avec la grâce et lumière du Saint-Esprit, dans la pratique intérieure et parfaite que je leur découvrirai dans la suite. Pour lors […], ils se consacreront entièrement à son service, comme ses sujets et ses esclaves d’amour ; ils sauront qu’elle est le moyen le plus assuré, le plus aisé, le plus court et le plus parfait pour aller à Jésus-Christ, et ils se livreront à elle corps et âme, sans partage, pour être à Jésus-Christ de même [32].
C’est donc par la consécration du saint esclavage qu’enseigne le père de Montfort que se produira ce triomphe du Cœur Immaculé de Marie dans les âmes. C’est la parfaite dévotion à la sainte Vierge qu’enseigne l’apôtre marial.
Triomphe par le saint esclavage
Il faut maintenant expliquer comment mettre en pratique le triomphe du Cœur Immaculé dans les âmes. Il faut pour cela distinguer la préparation éloignée à la consécration, la préparation prochaine et immédiate, la consécration elle-même, et la vie mariale qui doit la suivre.
Préparation éloignée du triomphe :
les cinq premiers samedis
C’est ici que prend place la dévotion réparatrice des Cinq premiers samedis du mois. Ils ont pour but de régler la vie spirituelle de l’âme, de la détacher du péché mortel et du péché véniel délibéré, et l’introduire petit à petit dans la pratique intérieure du père de Montfort. Il faut donc passer en revue l’ensemble des pratiques demandées dans le cadre de la dévotion des Cinq premiers samedis du mois, et montrer l’apport de saint Louis-Marie Grignion de Montfort en la matière : il va se révéler pédagogue admirable des demandes de Notre-Dame de Fatima.
Du point de vue des pratiques, la Vierge a demandé : le chapelet, la méditation des mystères du rosaire, la confession, la communion et l’intention réparatrice.
— Le chapelet
Saint Louis-Marie Grignion de Montfort propose cinq méthodes pour réciter le saint rosaire et attirer sur soi la grâce des mystères de la vie, de la passion et de la gloire de Jésus et de Marie.
Le père au grand chapelet nous propose d’introduire chaque dizaine par une offrande particulière, de cette manière :
Nous vous offrons cette [première] dizaine, Seigneur Jésus, en l’honneur du mystère de votre [Incarnation], et nous vous demandons, par ce mystère et par l’intercession de votre sainte Mère, une [profonde humilité de cœur] [33].
Dans cette formulation, celui que le cardinal Mercier avait appelé le grand apôtre et docteur de la médiation de la Vierge, fait bien ressortir la médiation universelle de toutes grâces qui appartient en propre à la très sainte Vierge Marie. Suit la récitation du Pater, des 10 Ave et du Gloria Patri. La dizaine se termine par une conclusion qui décrit admirablement l’opération de grâce, qui se réalise dans la contemplation des mystères du rosaire : « Grâce du mystère de [l’Incarnation], descendez dans mon âme et la rendez vraiment [humble [34]]. »
— La méditation des mystères du rosaire
Le père Grignion nous propose une méthode plus abrégée pour célébrer la vie, la mort et la gloire de Jésus et Marie en récitant le saint rosaire, et pour diminuer les distractions de l’imagination. Voici cette méthode, appelée « des clausules » :
Il faut pour cela ajouter à chaque Ave Maria de chaque dizaine un petit mot qui nous remette en mémoire le mystère qu’on célèbre par la dizaine ; et il faut ajouter ce mot après Jésus, au milieu de l’Ave [35].
La quatrième méthode, qui est un Abrégé de la vie, de la mort et de la gloire de Jésus et de Marie dans le saint rosaire [36] initie à la contemplation des mystères. Le père de Montfort veut que celui qui prie se serve de la cadence des 10 Ave pour parcourir méthodiquement le mystère. Un exemple avec Le couronnement d’épines de Jésus-Christ : [1er Ave] pour honorer son 3e dépouillement ; [2e] la couronne d’épines ; [3e] le voile dont on lui banda les yeux ; [4e] les soufflets et les crachats dont on lui couvrit le visage ; [5e] le vieux manteau qu’on lui mit sur les épaules ; [6e] le roseau qu’on lui mit à la main ; [7e] la pierre pointue sur laquelle il fut assis ; [8e] les outrages et les insultes qu’on lui fit ; [9e] le sang [qui sortait] de son chef adorable ; [10e] les cheveux et la barbe qu’on lui arracha [37].
Le père de Montfort, avec ses méthodes favorisant à la fois la piété intérieure et extérieure, donne le secret qui transforme nos chapelets de distractions en chapelet de méditation.
— La confession
Le père Grignion explique comment faire l’application de sa dévotion dans le sacrement de pénitence. Après avoir rempli pieusement ses devoirs au confessionnal, le dévot de Marie devra aller auprès de la statue de Notre-Dame, pour « remercier la très sainte Vierge et lui remettre entre les mains la grâce reçue, et par la très sainte Vierge remercier Notre-Seigneur et se donner tout à lui [38] ». C’est l’application du principe posé dans le Traité :
Ne confiez pas l’or de votre charité, l’argent de votre pureté, les eaux des grâces célestes, ni les vins de vos mérites et vertus à un sac percé, à un coffre vieux et brisé, à un vaisseau gâté et corrompu comme vous êtes ; autrement vous serez pillés par les voleurs, c’est-à-dire les démons qui cherchent et épient, nuit et jour, le temps propre pour le faire ; autrement, vous gâterez, par votre mauvaise odeur d’amour de vous-même, de confiance en vous-même et de propre volonté, tout ce que Dieu vous donne de plus pur. Mettez, versez dans le sein et le cœur de Marie tous vos trésors, toutes vos grâces et vertus.
— La sainte communion
Pour le père de Montfort, « la dévotion à la sainte communion et la dévotion à la sainte Vierge […] sont, parmi les autres dévotions, ce que sont l’or et l’argent parmi les métaux [39] ». La pratique de la sainte communion nous est particulièrement difficile, car « … quand Dieu met dans le vaisseau de notre âme, gâté par le péché originel et actuel, ses grâces et… le vin délicieux de son amour, ses dons sont ordinairement gâtés et souillés par le mauvais levain et la mauvais fond que le péché a laissés chez nous [40]… ». Pour pallier à cette difficulté, en application du grand principe de vie mariale qui consiste à « faire toutes ses actions par Marie, avec Marie, en Marie et pour Marie [41] », le père Grignion nous propose d’impliquer la Vierge Marie au cœur même de notre communion : « Jésus, qui l’aime uniquement, désire encore prendre en elle sa complaisance et son repos, quoique dans votre âme plus sale et plus pauvre que l’étable, où Jésus ne fit pas difficulté de venir parce qu’elle y était [42]. » A la fin de son Traité de la vraie dévotion à la sainte Vierge, il nous propose une manière de pratiquer cette dévotion dans la sainte communion [43]. Voici l’essentiel de cette pratique mariale eucharistique.
Avant la communion, « Vous renouvellerez votre consécration en disant […] Je suis tout à vous ma chère maîtresse, avec tout ce que j’ai. Vous supplierez cette bonne mère de vous prêter son cœur, pour y recevoir son Fils [44]. »
Dans la communion, « Prêt de recevoir Jésus-Christ, après le Pater, vous […] direz trois fois : Domine non sum dignus etc., comme si vous disiez, la première fois, au Père éternel, que vous n’êtes pas digne, à cause de vos mauvaises pensées et ingratitudes à l’égard d’un si bon Père [45]. » Puis, « Vous direz au Fils : Domine non sum dignus etc., que vous n’êtes pas digne de le recevoir à cause de vos paroles inutiles et mauvaises et de votre infidélité en son service [46] ». Enfin, « Vous direz au Saint-Esprit : Domine non sum dignus, Que vous n’êtes pas digne de recevoir le chef-d’œuvre de sa charité à cause de la tiédeur et iniquité de vos actions et de vos résistances à ses inspirations [47] ».
Après la sainte communion, « étant intérieurement recueilli, et les yeux fermés, vous introduirez Jésus-Christ dans le cœur de Marie. Vous le donnerez à sa Mère, qui le recevra amoureusement […] l’adorera profondément, l’aimera parfaitement […] et lui rendra, en esprit et en vérité, plusieurs devoirs qui nous sont inconnus dans nos ténèbres épaisses [48]. ».Ensuite, « vous irez en esprit au ciel et par toute la terre, prier les créatures de remercier, adorer et aimer Jésus et Marie en vote place : Venite, adoremus, venite etc. [49]. » Cependant, « souvenez-vous que plus vous laisserez agir Marie dans votre communion, et plus Jésus sera glorifié […] vous les écouterez avec paix et silence, sans vous mettre en peine de voir, goûter, ni sentir : car le juste vit partout de la foi, et particulièrement dans la sainte communion, qui est une action de foi (Hb 10, 38) [50]. »
L’idée centrale de cette pratique enseignée par l’apôtre marial consiste en ceci : au moment même où l’on introduit en esprit Jésus dans le cœur de Marie, il faut répéter intérieurement les paroles que Jésus a dites sur la croix [51]. Il faut dire à Marie : Femme voilà votre Fils, et dire à Jésus : Voilà votre Mère !
C’est ici, plus que jamais que se pratique l’affirmation de la Vierge : « Mon Cœur Immaculé […] le chemin qui te conduira jusqu’à Dieu. » Autrement dit, « Mon Cœur Immaculé sera, ici-bas, le lieu où ton âme s’unira à Jésus, Fils de Dieu, dans l’eucharistie ».
— L’intention réparatrice
Le livre des sermons du père de Montfort comporte un sermon sur les douleurs de la Vierge [52]. On y lit une suite de citation des pères de l’Église et des auteurs spirituels, dont l’une est tout à fait remarquable : Marie sous le rapport du cœur aurait plus souffert que son Fils [53]. Les apparitions de Fatima font écho à cette tradition.
Chez le père de Montfort, l’intention réparatrice semble incluse implicitement dans l’application qu’il fait de la médiation universelle de Marie à tous les actes de piété : recourir à Marie dans la confession, dans la méditation, et dans la sainte communion, c’est bien évidemment consoler le Cœur Immaculé de Marie. Encore une fois, le père Grignion se montre pédagogue incomparable des demandes de Fatima.
Préparation prochaine et immédiate du triomphe :
la consécration
La consécration de soi-même à Jésus-Christ, la sagesse incarnée par les mains de Marie [54] de saint Louis-Marie Grignion de Montfort inaugure le triomphe du Cœur Immaculé de Marie dans l’âme. Elle consiste dans une donation totale et définitive de nous-mêmes, et de tout ce que nous possédons, dans l’ordre temporel et spirituel, à Jésus-Christ par les mains de Marie [55]. Il faut s’y préparer par une sorte de noviciat de 33 jours [56], écho des 33 ans de la vie de Jésus-Christ, qui se divise en quatre périodes. Pendant toute la préparation, il faut déjà apprendre à dépendre de Marie. Pour cela, il faut s’entraîner à « commencer, continuer et finir toutes ses actions par elle, en elle, avec elle [et pour elle], afin de les faire par Jésus-Christ, en Jésus-Christ, avec Jésus-Christ, et pour Jésus-Christ [57] ». C’est cette pratique qui conduira le « parfait disciple, imitateur et esclave de Jésus-Christ » jusqu’à « la plénitude de son âge sur la terre et de sa gloire dans les cieux [58] ».
Inauguration du triomphe :
la consécration mariale montfortaine
Pour une âme, l’inauguration de cette « pratique intérieure et parfaite » débute avec la consécration mariale montfortaine. Voici le passage essentiel de la Consécration de soi-même à Jésus-Christ, la Sagesse incarnée, par les mains de Marie du père de Montfort [59] :
Je vous choisis aujourd’hui, en présence de toute la cour céleste, pour ma Mère et maîtresse. Je vous livre et consacre, en qualité d’esclave, mon corps et mon âme, mes biens intérieurs et extérieurs, et la valeur même de mes bonnes actions passées, présentes et futures, vous laissant un entier et plein droit de disposer de moi et de tout ce qui m’appartient, sans exception, selon votre bon plaisir, à la plus grande gloire de Dieu, dans le temps et l’éternité.
Le père de Montfort explique que, dans cette consécration, nous donnons :
1°) notre corps avec tous ses sens et ses membres ;
2°) notre âme avec toutes ses puissances ;
3°) nos biens extérieurs qu’on appelle de fortune, présents et à venir ;
4°) nos biens intérieurs et spirituels, qui sont nos mérites, nos vertus et nos bonnes œuvres passées, présentes et futures : en deux mots, tout ce que nous avons dans l’ordre de la nature et de la grâce ou de la gloire… sans aucune réserve [60]
Il explique :
Dans cette consécration, nous lui donnons toute la valeur satisfactoire, impétratoire et méritoire, autrement [dit] les satisfactions et les mérites de toutes nos bonnes œuvres […] nos mérites, nos grâces et nos vertus, non pas pour les communiquer à d’autres, mais pour nous les conserver, augmenter et embellir ; nos satisfactions pour les communiquer à qui bon lui semblera, et pour la plus grande gloire de Dieu [61].
L’apôtre marial précise la profondeur de cette consécration :
Par cette dévotion on donne […] tout ce qu’on peut lui donner, et beaucoup plus que par les autres dévotions, où on lui donne ou une partie de son temps, ou une partie de ses bonnes œuvres, ou une partie de ses satisfactions et mortifications. Ici tout est donné et consacré, jusqu’au droit de disposer de ses biens intérieurs, et les satisfactions qu’on gagne par ses bonnes œuvres de jour en jour : ce qu’on ne fait pas même dans aucune religion [ordre religieux] [62].
Cette donation totale à la Vierge immaculée est, en quelque sorte l’acte par lequel l’âme inaugure personnellement la mise en pratique de ce qu’a dit la Vierge à Lucie le 13 juin 1917 : « Mon Cœur Immaculé sera ton refuge et le chemin qui te conduira jusqu’à Dieu. » Elle place en sûreté, dans le cœur de Marie, toutes ses richesses spirituelles.
Consommation du triomphe : la vie mariale montfortaine
Saint Louis-Marie Grignion de Montfort nous donne cet avertissement pour la nouvelle vie mariale qu’inaugure la consécration :
Ce n’est pas assez de s’être donné une fois à Marie en qualité d’esclave : ce n’est pas même assez de le faire tous les mois, et toutes les semaines : ce serait une dévotion trop passagère, et elle n’élèverait pas l’âme à la perfection où elle est capable de l’élever… la grande difficulté est d’entrer dans l’esprit de cette dévotion qui est de rendre une âme intérieurement dépendante et esclave de la très sainte Vierge et de Jésus par elle [63].
Le père Grignion nous explique comment l’âme doit procéder :
Voici des pratiques intérieures bien sanctifiantes pour ceux que le Saint-Esprit appelle à une haute perfection. C’est en quatre mots, de faire toutes ses actions par Marie, avec Marie, en Marie et pour Marie, afin de les faire plus parfaitement par Jésus-Christ, avec Jésus-Christ, en Jésus et pour Jésus [64].
Il n’est pas inutile de préciser que la vie spirituelle mariale du père de Montfort est toute centrée sur la petite élévation de la sainte messe : la raison profonde de cette orientation liturgique et de sa dévotion mariale, est précisée dans les Vérités fondamentales [65] qu’il expose au début de son Traité :
Jésus-Christ […] vrai Dieu et vrai homme, doit être la fin dernière de toutes nos autres dévotions… Par Jésus-Christ, avec Jésus-Christ, en Jésus-Christ, nous pouvons toutes choses : rendre tout honneur et gloire au Père, en l’unité du Saint-Esprit [66].
Ainsi, la dévotion mariale enseignée par saint Louis-Marie Grignion de Montfort, est véritablement une spiritualité mariale toute tournée vers le saint sacrifice de la messe : c’est vraiment là que se trouvent le cœur et l’esprit de la dévotion mariale montfortaine. Et puisque la sainte messe catholique est véritablement et proprement un sacrifice propitiatoire – et non pas un simple sacrifice de louange – pour les péchés, c’est-à-dire de réparation de l’offense faite à Dieu par le péché, le père de Grignion, par sa « pratique parfaite intérieure de dévotion à Marie », nous introduit au plus profond de l’esprit de réparation enseigné par le message de Fatima. Avec l’apôtre marial, l’âme se trouve vraiment et continuellement au pied de la croix avec Jésus et Marie.
Voici une brève explication de cette pratique :
Premièrement, il faut agir par Marie, c’est-à-dire « se livrer à l’esprit de Marie pour en être mus et conduits de la manière qu’elle voudra. Il faut se mettre et se laisser entre ses mains virginales, comme un instrument entre les mains de l’ouvrier, comme un luth entre les mains d’un bon joueur… ce qui se fait simplement et en un instant, par une seule œillade de l’esprit, un petit mouvement de la volonté, ou verbalement, en disant par exemple : Je renonce à moi et je me donne à vous, ma chère Mère ». Ensuite, « il faut, de temps en temps, pendant son action, et après l’action, renouveler le même acte d’offrande et d’union [67].
Deuxièmement : il faut « faire toutes ses actions avec Marie, c’est-à-dire à prendre la sainte Vierge pour le modèle accompli de tout ce qu’on doit faire [68] ». Il faut, donc qu’en chaque action, nous regardions comme Marie l’a faite ou la ferait, si elle était à notre place [69] », ceci afin de l’imiter. Autre application : dans la prière, « Il faut n’aller jamais à Notre-Seigneur que par son intercession et son crédit auprès de lui, ne se trouvant jamais seul pour le prier [70]. »
Troisièmement, « il faut faire toute chose en Marie ». C’est-à-dire que Marie « sera l’âme l’oratoire […] le reposoir […] : Si elle prie, ce sera en Marie ; si elle reçoit Jésus par la sainte communion, elle le mettra en Marie pour s’y complaire [71] ».
Quatrièmement, « il faut faire toutes ses actions pour Marie », c’est-à-dire, il faut que l’âme « ne travaille plus que pour elle, que pour son profit, que pour sa gloire, comme fin prochaine, et pour la gloire de Dieu, comme fin dernière […] et répéter souvent du fond du cœur : O ma chère maîtresse, c’est pour vous que je vais ici ou là, que je fais ceci ou cela, que je souffre cette peine ou cette injure [72] » !
Voilà le secret de Marie : C’est par cette pratique que les âmes consacrées « à Jésus-Christ, la Sagesse incarnée, par les mains de Marie [73] », arrivent « à la plénitude de son âge sur la terre et de sa gloire dans les cieux [74] ». C’est donc ainsi que se réalise Le triomphe du Cœur Immaculé de Marie dans l’âme consacrée, car cette pratique applique dans la vie quotidienne la médiation universelle de Marie :
Les quatre formules employées par saint Louis-Marie Grignion de Montfort ne sont donc pas une simple amplification oratoire, mais l’expression d’une réalité très haute, et d’une causalité mariale universelle [75].
Conclusion
Saint Louis-Marie Grignion de Montfort se révèle à la fois un précurseur et un pédagogue hors pair pour l’application des demandes de Notre-Dame de Fatima dans la vie personnelle des âmes. Mais il est aussi important de replacer les apparitions de Fatima dans la lumière de la Tradition, et de prêter attention à la remarque du père Poupon :
Il importe que la dévotion des fidèles s’épanouisse de plus en plus à la clarté de cette maternelle médiation, et renonce à la vieille habitude de considérer Marie comme la Dame, qui occupe la place d’honneur dans le paradis du bon Dieu […] qui se borne à protéger ses pieux clients. Telle n’est pas la vraie dévotion enseignée par Montfort, parce qu’elle n’est pas, à son regard, la vraie Tradition catholique [76].
A l’aube du troisième millénaire, le libéralisme et le communisme ne sont, non seulement répandu dans le monde entier, mais ont aussi, pour ainsi dire, fusionné dans ce qu’il faut appeler un communisme libéral, ceci par un double phénomène convergeant : la communisation du libéralisme et la libéralisation du communisme. Ces deux tendances, même si elles ne sont pas arrivées à leur pleine maturation, convergent vers leur terme commun, le règne de l’Antéchrist. C’est ce moment décisif de l’histoire du salut que Marie attend pour faire triompher son Cœur Immaculé. Dans ce contexte, l’Église, par la canonisation [77] de saint Louis-Marie Grignion de Montfort a proposé aux âmes un pédagogue extraordinaire. L’apôtre marial enseigne comment il faut comprendre et mettre en pratique l’affirmation de la Vierge Marie : « Mon Cœur Immaculé sera ton refuge et le chemin qui te conduira jusqu’à Dieu. »
*
[1] — « Je vous choisis aujourd’hui en présence de toute la cour céleste, pour ma Mère et maîtresse. Je vous livre et consacre, en qualité d’esclave, mon corps et mon âme, mes biens intérieurs et extérieurs, et la valeur même de mes bonnes actions passées, présentes et futures, vous laissant un entier et plein droit de disposer de moi et de tout ce qui m’appartient, sans exception, selon votre bon plaisir, à la plus grande gloire de Dieu, dans le temps et l’éternité », L’Amour de la Sagesse éternelle [ASE], nº 225. — Les œuvres de Saint Louis-Marie Grignion de Montfort ont été éditées en 1966 aux éditions du Seuil. Elles possèdent une numérotation dont l’usage est devenu universel. Les références de cette étude ne mentionnent que les numéros. Sauf cas particulier, les références des pages ne sont pas précisées. Les Œuvres complètes de Saint-Louis-Marie Grignion de Montfort sont notées O.C.
[2] — Le père de Montfort est mort en 1716. Les historiens des apparitions de Fatima ont souligné le fait qu’elles commencent en 1915-1916 avec la triple apparition de l’Ange de la Paix, l’Ange du Portugal et l’Ange de l’Eucharistie.
[3] — O.C., p. 85 à 216.
[4] — A.S.E., nº 181 à 227.
[5] — O.C., p. 481 à 671.
[6] — O.C., p. 439 à 479.
[7] — Prière composée par le cardinal Mercier (imprimée à Louvain, Couvent de Marie-Médiatrice, Imprimatur du 12 juin 1925). A cette époque, cette prière avait déjà recueilli les approbations de 10 cardinaux et de plus de 300 évêques.
[8] — R.P. Poupon O.P., Le Poème de la parfaite consécration à Marie [PCM], Lyon, 1947, p. 186.
[9] — Réginald Garrigou-Lagrange O.P., La Mère du Sauveur et notre vie intérieure, Paris, Cerf, 1954, p. 203.
[10] — Ibid.
[11] — R.P. Bernard O.P., Le Mystère de Marie, Paris, DDB, 1933, Introduction p. 9-10.
[12] — Notre Dame de Joie [NDJ], Correspondance de l’abbé V.-A. Berto, prêtre (1900-1968), Paris, NEL, 1974. Lettre du 31 janvier 1938 ( p. 121).
[13] — PCM, p. 172.
[14] — La phase préparatoire de 1915-1917 fait un tout avec les six apparitions de 1917.
[15] — Voir l’introduction des Prières du matin et du soir, in O.C., p. 835-836.
[16] — ASE, nº 224.
[17] — VD, nº 79.
[18] — VD 120 et 126 pour le renouvellement des promesses du baptême par les mains de Marie ; VD 121 pour la donation totale de soi-même à Marie.
[19] — ASE, nº 225.
[20] — Le célèbre Memento ou Prière embrasée [pour demander des missionnaires], Œuvres complètes, Seuil, 1966, p. 673 à 688. Extraits des nº 5, 28 et 30.
[21] — PCM, p. 226. Avec une référence à Mura, Le Corps mystique du Christ, t. II, p. 181.
[22] — Il ne faut pas se faire illusion sur cette expression. Selon la Tradition, le Verbe s’est incarné à la plénitude des temps. Les derniers temps ont débuté avec cette incarnation : c’est tout simplement l’ère chrétienne. Il ne faut pas confondre les derniers temps avec la fin des temps.
[23] — VD, 56-59.
[24] — Il semble que Lucie (qui parlait à la fois de la consécration de la Russie et de sa conversion), ait ici, par lapsus, écrit « consécration » au lieu de « conversion ».
[25] — Notre-Seigneur expliquant à Lucie pourquoi la Russie ne se convertirait pas sans avoir été consacrée. Lettre de Lucie du 18 mai 1936. (Memórias e cartas da Irmã Lúcia, publiés par le père Antonio Maria Martins S.J., Porto, 1973, p. 415.)
[26] — PCM, p. 226.
[27] — Verset 15 du chapitre 3 du livre de la Genèse.
[28] — VD, nº 51 à 54.
[29] — VD, nº 38.
[30] — VD, nº 217.
[31] — Lettre de Lucie du 18 mai 1936. Voir référence supra.
[32] — VD, nº 55.
[33] — Méthodes pour réciter le rosaire [MR], O.C., p. 391-438.
[34] — MR, nº 2.
[35] — Premier mystère joyeux : « Et Jésus incarné, le fruit de vos entrailles, est béni. Etc. » Autres mystères : (MJ :) sanctifiant, pauvre enfant, sacrifié, saint des saints ; (MD :) agonisant, flagellé, couronné d’épines, portant sa croix, crucifié ; (MG :) ressuscité, montant aux cieux, vous remplissant du Saint-Esprit, vous ressuscitant, vous couronnant. M.R. 6, (O.C., p. 397-398). — On peut commander au Couvent de la Haye-aux-Bonshommes le dépliant contenant la méditation pour les 150 Ave du Rosaire, selon la 4e méthode de saint Louis-Marie Grignion de Montfort. Ce peut être une aide précieuse pour la méditation du chapelet. (Prix : 0, 5 e.)
[36] — M.R. 16-31 (O.C., p. 407-417).
[37] — M.R. 24 (O.C., p. 413).
[38] — Méthode du sacrement de pénitence, O.C., p. 1760.
[39] — V.D., 90.
[40] — V.D., 78.
[41] — V.D., 257.
[42] — V.D., 266.
[43] — V.D., 266 à 273.
[44] — V.D., 266.
[45] — V.D., 267.
[46] — V.D., 268.
[47] — V.D., 269.
[48] — V.D., 270..
[49] — V.D., 271.
[50] — V.D., 273.
[51] —Évangile selon Saint Jean, ch. 19, v. 26 et 27.
[52] — Le Livre des sermons du Père de Montfort [S], Documents et recherches, VI, Centre international monfortain, Sermon De Passione Beatæ Mariæ, nº 641-642, p. 394-395.
[53] — [S], ibid. : Ut ait S. Bonav. majorem habuit dolorem quam Salvator. C’est-à-dire : « Comme dit saint Bonaventure : Marie a connu une douleur plus grande que le Sauveur. »
[54] — A.S.E., nº 223 à 227.
[55] — V.D., nº 120 à 134.
[56] — V.D., nº 227 à 233. Montfort parle de semaines de « six jours « (V.D., nº 228). Cependant, la tradition montfortaine compte des semaines de sept jours : soit, dans l’esprit du père Grignion, une préparation de trente-trois jours. C’est la réponse d’un ancien supérieur général de la Compagnie de Marie à l’auteur de l’article.
[57] — V.D., nº 115 ; nº 257 à 265.
[58] — A.S.E., nº 227.
[59] — A.S.E., nº 225.
[60] — V.D., nº 121.
[61] — V.D., nº 122.
[62] — V.D., nº 123.
[63] — S.M., nº 44.
[64] — V.D., nº 257. Commentaire aux nº 258 à 265. Lieu parallèle : S.M., nº 43à 49. C’est le thème de la Petite élévation du canon romain.
[65] — V.D., nº 60 et s.
[66] — V.D., nº 61, in principio et in fine.
[67] — V.D., nº 259. Application mariale d’un principe de discernement des esprits de saint Ignace : « Pour qu’une action soit bonne, elle doit l’être au commencement, au milieu et à la fin. » (Exercices spirituels, 333-334)
[68] — S.M., nº 45. V.D.M., nº 260.
[69] — V.D., nº 260.
[70] — S.M., nº 48. V.D., nº 258-259.
[71] — S.M., nº 47. V.D., nº 261-264. Voir aussi la Manière de pratiquer cette dévotion dans la sainte communion en V.D.M., nº 266 à 273.
[72] — S.M., nº 49. V.D., nº 265.
[73] — A.S.E., titre du nº 223.
[74] — Fin de la consécration, A.S.E., nº 227.
[75] — Père Jean de Jésus-Hostie, O.C.D., Notre-Dame de la Montée du Carmel, Éditions du Carmel, 1951, p. 164. L’auteur formule son affirmation après avoir rapproché « de la doctrine philosophique des quatre causes, les quatre prépositions choisies par l’auteur [le père de Montfort] », lb, p. 162.
[76] — P.C.M., p. 201.
[77] —Le 20 juillet 1947, par Pie XII.
Informations
L'auteur
Membre de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX), l'abbé Guy Castelain est un spécialiste de saint Louis-Marie Grignion de Montfort.
Le numéro

p. 180-200
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