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Sœur Lucie de Fatima,

messagère du Cœur Immaculé de Marie

(1907-2005)

 

 

 

par l’abbé Fabrice Delestre

 

 

 

On se demande parfois comment sœur Lucie, qui a vu la sainte Vierge à plusieurs reprises, a pu accepter sans réagir (au moins publiquement) la nouvelle messe et les réformes conciliaires. Cela n’est-il pas un obstacle à une canonisation future ?

Ce sera à l’Église de juger. Le temps permettra peut-être aussi de mieux apprécier les choses ; actuellement, les documents pouvant éclairer l’attitude de sœur Lucie manquent cruellement.

On peut cependant remarquer que son dernier livre, Les Appels, est une réfutation de beaucoup d’erreurs qui ont envahi l’Église depuis le Concile.

L’objet du présent article est seulement de montrer sœur Lucie dans son rôle de transmission du message révélé en 1917 à Fatima et complété à Tuy et Pontevedra. 

Le Sel de la terre.

 

 

 

« Je ne suis que le pauvre et misérable instrument dont il veut se servir, et, d’ici peu, comme le peintre jette au feu le pinceau devenu inutile pour qu’il soit réduit en cendres, ainsi le Peintre divin réduira en cendres dans le tombeau son instrument inutile, jusqu’au jour des joies éternelles. »

                   [Sœur Lucie, introduction au quatrième Mémoire, 1941.]

 

 

C'est le dimanche 13 février 2005 que le bon Dieu a rappelé à lui sa fidèle servante, sœur Marie Lucie de Jésus et du Cœur Immaculé, la dernière voyante encore vivante du groupe des trois pastoureaux de Fatima, ses deux cousins étant morts très jeunes :

— François Marto le 4 avril 1919, à l’âge de 10 ans et 10 mois,  dans la maison familiale d’Aljustrel ;

— Jacinthe Marto, sa sœur, le 20 février 1920, à l’hôpital Dona Estefania de Lisbonne, à l’âge de 9 ans et 11 mois.

A propos de sœur Lucie, son médecin personnel, madame Branca Paul, qui la suivait depuis quatorze ans, a déclaré : « Elle est morte sereinement, sans souffrances, comme un cierge qui s’éteint. » Elle précisa que « la mort avait été causée par la vieillesse et l’usure progressive des organes et des cellules [1]. » Née le 28 mars 1907, sœur Lucie avait presque atteint les 98 ans. Elle est morte au carmel de Coïmbra (ville située dans le centre du Portugal, à 80 km environ au nord de Fatima), où elle était entrée en 1948. Elle y aura donc passé plus de 56 ans, soit plus de la moitié de sa vie. C’est sans doute cette raison, et aussi sa grande charité envers ses sœurs carmélites, qui expliquent qu’elle ait voulu être enterrée dans la clôture de son carmel pour au moins un an, désir exprimé dans une lettre remise personnellement à l’évêque de Coïmbra :

 

Sans contredire ce que j’ai déjà écrit, pour faire plaisir aux sœurs, puisqu’elles ont manifesté ce désir, j’aimerais qu’après ma mort, mon corps soit enterré dans le cloître de ce monastère pour au moins un an, avant d’être transféré dans la basilique de Fatima.

 

Ce désir a été respecté par les autorités ecclésiastiques, et le transfert du corps de sœur Lucie à Fatima sera effectué à une date qui sera fixée dans un an [2].

Sœur Lucie désirait mourir soit le 13 d’un mois (date de toutes les apparitions de Notre-Dame à la Cova da Iria), soit un premier samedi du mois. Elle était d’ailleurs convaincue qu’il en serait ainsi et l’a toujours affirmé aux carmélites de sa communauté [3]. Savait-elle le jour et l’heure de sa mort, comme sa cousine et compagne, la petite pastourelle Jacinthe Marto, à laquelle la très sainte Vierge était venue révéler le jour et l’heure de sa mort [4] ? Une précision de son médecin personnel peut le laisser supposer. Madame Paul a en effet déclaré que sœur Lucie resta en relative bonne santé jusqu’en décembre dernier. A partir de là, « elle cessa de vouloir s’alimenter et commença à s’affaiblir, ce qui la conduisit à un état de faiblesse générale », avec un épisode final d’insuffisance cardio-circulatoire qui l’obligea à rester alitée durant les dernières semaines de sa vie. Pourquoi donc sœur Lucie cessa-t-elle de vouloir s’alimenter ? On peut très bien supposer que c’est parce qu’elle savait qu’elle quitterait cette terre le 13 février ! Quoi qu’il en soit, nous voyons que le bon Dieu a exaucé cet ultime désir de sa servante, en la rappelant à lui un 13 février, qui était cette année le premier dimanche de Carême :

— Un dimanche, jour consacré au Seigneur, comme pour souligner la parfaite fidélité de sœur Lucie aux trois vœux de religion (obéissance, chasteté et pauvreté) par lesquels elle s’était totalement consacrée au service de Dieu, sous la protection toute spéciale du Cœur Immaculé de Marie ;

— Un premier dimanche de Carême, temps liturgique dédié tout entier à la prière et à la pénitence, pour nous rappeler l’un des aspects essentiels de la mission de sœur Lucie sur cette terre, mission qu’elle-même avait exprimé ainsi :

 

Je crois [...] que Dieu a voulu seulement se servir de moi pour rappeler au monde la nécessité qu’il y a d’éviter le péché, de réparer les offenses envers Dieu par la prière et par la pénitence [5].

 

C’est là tout un programme de vie chrétienne, à mettre particulièrement en pratique durant le temps de Carême, chaque année !

 

 

Les deux grandes missions de sœur Lucie

 

La vie tout entière de sœur Lucie a été marquée par les apparitions de l’ange gardien du Portugal en 1916, suivies de celles de Notre-Dame du 13 mai au 13 octobre 1917. C’est principalement au cours de la deuxième apparition de l’ange (été 1916) et de la deuxième apparition de Notre-Dame (le 13 juin 1917) que Lucie a reçu ses deux hautes et surnaturelles missions.

A l’été 1916, l’ange a donné une mission générale et commune aux trois pastoureaux, en les appelant à une vie de fervente et persévérante prière et de généreux sacrifice :

 

— Que faites-vous ? Priez ! Priez beaucoup ! Les cœurs de Jésus et de Marie ont sur vous des desseins de miséricorde. Offrez constamment au Très-Haut des prières et des sacrifices.

— Comment devons-nous nous sacrifier ? demandai-je.

— De tout ce que vous pourrez, offrez un sacrifice en acte de réparation pour les péchés dont il est offensé, et de supplication pour la conversion des pécheurs. De cette manière, vous attirerez la paix sur votre patrie. Je suis son ange gardien, l’Ange du Portugal. Surtout, acceptez et supportez avec soumission les souffrances que le Seigneur vous enverra [6].

 

Le 13 juin 1917, c’est Notre-Dame elle-même qui donna à Lucie sa mission plus spécifique, par ces paroles marquantes :

 

Jacinthe et François, je les emmènerai bientôt [au Ciel], mais toi, tu resteras ici pendant un certain temps. Jésus veut se servir de toi afin de me faire connaître et de me faire aimer. Il veut établir dans le monde la dévotion à mon Cœur Immaculé.

 

Et pour permettre à Lucie de mener à bien cette haute mission, Notre-Dame lui promettait une assistance particulière durant tout le cours de sa vie :

 

Tu souffres beaucoup ? Ne te décourage pas ! Je ne t’abandonnerai jamais ! Mon Cœur Immaculé sera ton refuge et le chemin qui te conduira jusqu’à Dieu [7].

 

Ainsi, nous pouvons distinguer deux importantes missions confiées par le Ciel à Lucie, et que cette dernière s’efforcera de mener à bien durant tout le cours de sa longue vie :

1) Une mission générale, commune aux trois voyants : donner le bon exemple de la prière et de la pénitence, et rappeler à toutes les âmes que ce sont les deux grands moyens de salut.

2) Une mission spécifique et personnelle : être l’instrument efficace de Notre-Seigneur pour faire connaître et aimer Notre-Dame, en étant la fidèle messagère de ses paroles et de ses demandes auprès de toutes les âmes, mais particulièrement auprès de ses confesseurs, de ses supérieurs, et auprès de la hiérarchie de l’Église jusqu’à son plus haut sommet : le pape.

 

 

Sœur Lucie, âme de prière et de pénitence

 

Sœur Lucie est restée fidèle toute sa vie à la mission que lui avait confiée l’ange lors de l’apparition de l’été 1916. Elle a d’ailleurs concrétisé cette mission en embrassant la vie religieuse, d’abord dans la congrégation des sœurs Dorothées, puis, à partir de 1948, comme carmélite, par souci de se donner à Dieu plus entièrement, plus radicalement encore.

Prière

 

Dans les principaux écrits de sœur Lucie, nous trouvons de nombreuses exhortations à la prière : prière fervente, prière confiante, prière persévérante. Dans son dernier livre, Appels du Message de Fatima, paru en portugais en l’an 2000, en français en 2003, plusieurs passages traitent de l’importance et de la nécessité de la prière. Les chapitres huit et douze de ce livre sont d’ailleurs consacrés exclusivement à la prière. Et sœur Lucie nous avertit qu’« il n’y a aucun doute que c’est difficilement qu’une personne se sauvera si elle ne prie pas [8]. » Elle donne à un autre endroit de son livre l’explication de cette affirmation si vraie :

 

C’est par la prière qu’on obtient le pardon de ses péchés, la force et la grâce pour résister aux tentations du monde, du démon et de la chair. Nous sommes très faibles ; sans cette force-là, nous n’arriverons pas à vaincre. C’est pourquoi Jésus a recommandé à ses apôtres : « Veillez et priez pour ne pas entrer en tentation : l’esprit est ardent, mais la chair est faible » (Mt 26, 41). Pour la même raison, le message renouvelle cette recommandation du Seigneur : « Priez, priez beaucoup ! » Cet appel est une reprise de l’appel à la prière qui, tant de fois, nous a été adressé par Dieu et que Jésus-Christ a laissé à ses Apôtres, et à nous aussi, à la fin de sa vie terrestre : « Veillez et priez » [9].

 

Dans la décennie 1970, sœur Lucie a encouragé d’autant plus vivement à une vie de prière régulière et fervente que la chrétienté était entrée dans un temps de décadence du fait d’une « désorientation diabolique », selon son expression si énergique [10]. Plusieurs lettres de la voyante sont très claires à ce sujet. Ainsi, le 26 novembre 1970, sœur Lucie écrit-elle ces lignes à l’un de ses amis prêtres, don Umberto Pasquale, salésien italien :

 

La décadence qui existe dans le monde est sans nul doute la conséquence du manque d’esprit de prière. Ce fut en prévision de cette désorientation que la Vierge a recommandé avec tant d’insistance la récitation du chapelet. Et comme le chapelet est, après la sainte liturgie eucharistique, la prière la plus propre à conserver la foi dans les âmes, le démon a déchaîné sa lutte contre lui. Malheureusement, nous voyons les désastres qu’il a causés. [...] Nous devons défendre les âmes contre les erreurs qui peuvent les faire dévier du bon chemin. Je ne puis les aider autrement que par mes pauvres et humbles prières et sacrifices ; mais pour vous, père Umberto, vous avez un champ d’action beaucoup plus étendu pour développer votre apostolat. Nous ne pouvons et nous ne devons pas nous arrêter, ni laisser, comme dit Notre-Seigneur, les fils des ténèbres être plus avisés que les fils de lumière. [...] Le rosaire est l’arme la plus efficace pour nous défendre sur le champ de bataille [11].

 

Sœur Lucie insiste en effet tout particulièrement sur l’importance capitale de la récitation quotidienne du chapelet, en fidèle messagère de Notre-Dame du Rosaire de Fatima qui, à chacune de ses six apparitions de 1917, avait formulé cette demande, la seule qu’elle ait faite avec tant d’insistance. Dans une lettre du 12 avril 1970 à l’une de ses amies, Maria Teresa da Cunha, elle écrit par exemple :

 

Que l’on récite le chapelet tous les jours ! Notre-Dame a répété cela dans toutes ses apparitions, comme pour nous prémunir contre ces temps de désorientation diabolique, pour que nous ne nous laissions pas tromper par de fausses doctrines et que, par le moyen de la prière, l’élévation de notre âme vers Dieu ne s’amoindrisse pas [12].

 

Au sujet de la raison de la demande si instante du chapelet quotidien par Notre-Dame à Fatima, sœur Lucie, dans son dernier livre, donne une réponse pertinente à une question qui lui a été souvent posée :

 

Pourquoi Notre-Dame nous a-t-elle demandé de réciter le chapelet tous les jours et ne nous a-t-elle pas demandé de participer chaque jour à la sainte messe ? […] Au sujet de cette question, je crois que Dieu est Père ; et, en tant que Père, il s’adapte aux nécessités et aux possibilités de ses enfants. Or, si Dieu, par l’intermédiaire de Notre-Dame, nous avait demandé de participer chaque jour à la sainte messe et d’y communier, il est certain que beaucoup auraient dit, avec raison, que cela ne leur est pas possible : les uns, à cause de la distance à parcourir pour aller à l’église la plus proche où l’on célèbre l’eucharistie ; les autres, parce que leurs occupations, leur devoir d’état, leur emploi, leur état de santé, etc., ne le leur permettent pas. Au contraire, la prière du chapelet est accessible à tous, pauvres et riches, savants et ignorants, grands et petits.

Toutes les personnes de bonne volonté peuvent et doivent, chaque jour, réciter le chapelet. Et pourquoi ? Pour nous mettre en contact avec Dieu, le remercier de tous ses bienfaits, et lui demander les grâces dont nous avons besoin. C’est cette prière du chapelet qui nous mène à la rencontre familière avec Dieu, comme le fils va trouver son père pour le remercier de tous les bienfaits reçus, pour traiter avec lui de ses affaires particulières, pour recevoir ses conseils, son aide, son appui et sa bénédiction.

Puisque nous sommes tous dans la nécessité de prier, Dieu nous demande comme mesure quotidienne, pourrions-nous dire, une prière qui soit à notre portée : la prière du chapelet, que l’on peut faire aussi bien en commun qu’en particulier, aussi bien à l’église devant le Saint-Sacrement qu’à la maison, en famille ou seul, aussi bien en voyageant qu’en nous promenant tranquillement à travers champs. […] La journée a vingt-quatre heures. Il n’est pas exagéré de réserver un quart d’heure à la vie spirituelle, pour nous entretenir intimement et familièrement avec Dieu [13] !

 

Pénitence

 

Quant à la pénitence, sœur Lucie montre bien, dans ses Mémoires, que ce sont les apparitions de l’ange et de Notre-Dame qui ont appris aux enfants ce qu’était le sacrifice, et combien celui-ci était agréable à Dieu. Dans son quatrième Mémoire, elle commente ainsi les paroles, citées plus haut, de la deuxième apparition de l’ange :

 

Ces paroles de l’ange se gravèrent dans notre esprit comme une lumière qui nous faisait comprendre qui est Dieu, combien il nous aime et veut être aimé de nous, la valeur du sacrifice et combien celui-ci lui est agréable, comment, par égard pour lui, Dieu convertit les pécheurs. C’est pourquoi, à partir de ce moment, nous avons commencé à offrir au Seigneur tout ce qui nous mortifiait, mais sans chercher à nous imposer d’autres mortifications ou pénitences, à l’exception des heures que nous passions prosternés sur le sol, à répéter la [première] prière que l’ange nous avait apprise [14].

 

Ce n’est qu’après les troisième et quatrième apparitions de Notre-Dame (13 juillet et 19 août 1917) que les trois pastoureaux commencèrent à s’imposer des sacrifices volontaires, c’est-à-dire après la terrible vision de l’enfer, qui les impressionna tous trois très fortement, et après le nouvel appel au sacrifice, formulé par Notre-Dame en août, qui rappelait aux enfants l’effroyable vision du mois précédent :

 

Priez, priez beaucoup et faites des sacrifices pour les pécheurs ! Beaucoup d’âmes vont en enfer parce qu’il n’y a personne qui se sacrifie et prie pour elles.

 

Les trois enfants donnèrent alors toute la mesure de leur héroïque générosité, comme le raconte sœur Lucie [15].

Sœur Lucie a gardé toute sa vie cet esprit de sacrifice si profond et si généreux, qui lui faisait désirer le martyre :

 

Comme je me sentirais heureuse si Dieu m’accordait la grâce de donner ma vie pour défendre sa loi et si, en la donnant, les hommes, à l’imitation de David, venaient à reconnaître leurs péchés, à demander pardon à Dieu, à corriger leur vie et à faire pénitence pour pouvoir être sauvés et avoir la vie éternelle ! [16].

 

Elle semble d’ailleurs avoir reçu une grâce spéciale de force le 13 octobre 1917 pour exhorter les âmes à la pénitence et à la conversion, en faisant connaître les paroles les plus importantes du message de Notre-Dame ce jour-là : « Que l’on n’offense pas davantage Dieu, Notre-Seigneur, car il est déjà trop offensé ! »  Voici le témoignage du docteur Carlos Mendès, présent à la Cova da Iria ce 13 octobre 1917 :

 

Lorsque le soleil se retrouva normal, je pris Lucie dans mes bras pour la porter jusqu’à la route. Ainsi mon épaule fut la première tribune d’où elle a prêché le message que venait de lui confier Notre-Dame du Rosaire. Avec un grand enthousiasme et une grande foi, elle criait : « Faites pénitence ! Faites pénitence ! Notre-Dame veut que vous fassiez pénitence. Si vous faites pénitence, la guerre finira. » Elle paraissait inspirée. C’était vraiment impressionnant de l’entendre. Sa voix avait des intonations comme la voix d’un grand prophète [17].

 

Sœur Lucie gardera d’ailleurs toujours la préoccupation de faire connaître cette parole de Notre-Dame, et d’exhorter ses lecteurs à la pénitence ; elle écrira ainsi dans son deuxième  Mémoire, en novembre 1937, vingt ans après la dernière apparition de Notre-Dame :

 

Les paroles de l’apparition [du 13 octobre] qui se gravèrent le plus dans mon cœur furent la demande de notre très sainte Mère du Ciel : « N’offensez pas davantage Dieu, Notre-Seigneur, qui est déjà trop offensé ». Quelle plainte pleine d’amour et quelle tendre supplication ! Qui me donnera de la faire résonner dans le monde entier et que tous les enfants de la Mère du Ciel entendent le son de cette voix [18] !

 

Cette mission de prière et de pénitence, reçue du Ciel à dix ans, sœur Lucie y fut fidèle durant toute sa vie, et sa vie dans l’état religieux l’aida puissamment à la perfectionner, dans le silence et le recueillement du cloître. La voyante l’a d’ailleurs admirablement résumée dans un passage de sa lettre, déjà citée plus haut, du 12 avril 1970 à son amie, Maria Teresa da Cunha, qui aurait voulu une approbation officielle de Lucie pour l’aider dans son combat zélé de défense de la dévotion mariale :

 

Notre Mère [19] ne peut pas donner la permission que vous désirez. Mais aussi n’est-elle pas nécessaire. Je ne dois ni ne peux me mettre en évidence. Je dois demeurer dans le silence, dans la prière et dans la pénitence. C’est de cette manière que je peux le plus et que je dois vous aider. Il est nécessaire que tout apostolat ait ce fondement comme base ; et telle est la part que le Seigneur a choisie pour moi : prier et me sacrifier pour ceux qui luttent et travaillent dans la vigne du Seigneur et pour l’extension de son Royaume [20] .

 

 

Sœur Lucie, instrument choisi par Dieu pour établir la dévotion au Cœur Immaculé

 

Le 13 juin 1917, Notre-Dame donna à Lucie, de la part de son Fils unique, Notre-Seigneur Jésus-Christ, la mission de la faire connaître et aimer : c’est en étant fidèle à cette mission qu’elle serait l’instrument efficace permettant au Ciel d’établir dans le monde la dévotion au Cœur Immaculé de Marie.

Un mois plus tard, la sainte Vierge donnait, par les paroles de la deuxième partie du secret de Fatima, prononcées juste après l’effroyable vision de l’enfer, les deux grands moyens qu’il faudrait utiliser pour établir cette dévotion dans le monde entier, en précisant qu’elle viendrait les expliciter dans des apparitions futures : la dévotion réparatrice des premiers samedis du mois, et la consécration de la Russie à son Cœur Immaculé [21].

 

Sœur Lucie et la dévotion réparatrice

 

Aussitôt les apparitions de Pontevedra, nous voyons sœur Lucie toute occupée à faire connaître et à répandre la dévotion réparatrice autour d’elle, en utilisant les moyens à sa disposition. C’est ainsi qu’elle cherche à faire pratiquer cette dévotion dans sa famille, comme en témoignent plusieurs lettres : lettre du 24 juillet 1927 à sa mère Maria Rosa ; lettre du 1er novembre 1927 à sa marraine de confirmation [22]. Elle entreprend aussi des démarches auprès de l’évêque de Leiria, Mgr da Silva, pour obtenir une approbation officielle de cette dévotion. Malheureusement, malgré de bonnes paroles, celui-ci ne l’a jamais donnée, et jusqu’à ce jour aucun de ses successeurs ne l’a accordée [23].

 

Sœur Lucie et la consécration de la Russie

 

Ce fut sans doute une épreuve très crucifiante pour sœur Lucie que de voir tant de papes se succéder sans qu’aucun ne daigne accomplir les demandes de Notre-Dame qu’elle était chargée de leur transmettre. Dans son dernier livre, paru en 2000, sœur Lucie ne parle absolument pas de la question de la consécration de la Russie : silence éloquent et révélateur, qui montre son désaccord avec la position du Vatican. En revanche, nous pouvons deviner, de manière indirecte, sa véritable pensée sur cette question dans la mesure où sa description des malheurs actuels du monde montre très clairement l’absence des trois grâces que la Vierge Marie a attachées à cette consécration :

— la conversion de la Russie à la foi catholique ;

— un certain temps de paix dans le monde ;

— le salut éternel de beaucoup d’âmes.

Sœur Lucie n’aura donc pas vu de son vivant le triomphe du Cœur Immaculé de Marie dont elle ne doutait absolument pas [24] et pour lequel elle a œuvré toute sa vie, fidèle à la mission personnelle qu’elle avait reçue du Ciel le 13 juin 1917. Il n’y a pas là de quoi s’étonner. Aucune parole du message de Fatima n’assurait que Lucie verrait ce triomphe. Le Ciel lui avait seulement demandé d’y travailler. Dieu agit ordinairement ainsi : il demande à ses ouvriers de travailler à sa vigne, mais sans leur permettre de voir les bons et fructueux résultats de leurs labeurs. Saint Paul le souligne en écrivant aux Corinthiens : « Moi, j’ai planté, Apollos a arrosé ; mais Dieu a fait croître. Ainsi, celui qui plante n’est rien, ni celui qui arrose. Dieu, qui fait croître, est tout » (1 Co, 3, 6-7). Et Dieu agit ainsi pour maintenir ses serviteurs dans une grande et authentique humilité : « Vous, quand vous aurez fait ce qui vous était commandé, dites : nous sommes des serviteurs inutiles ; nous avons fait ce que nous devions faire » (Lc 17, 10).

Le bon Dieu aura juste permis à sœur Lucie de constater, de son vivant, une certaine progression dans le monde, surtout à partir de 1940, et jusqu’en 1960, de la dévotion au Cœur Immaculé de Marie, prélude sans doute à son établissement ferme et définitif. Elle écrivait ainsi en 1945 :

 

Je me réjouis des progrès que la dévotion au Cœur Immaculé de Marie est en train de faire de toutes parts. Dans les temps actuels, c’est cette dévotion qui nous sauvera [25].


[1] — Toutes ces déclarations de madame Branca Paul ont été publiées par le quotidien portugais Correio da Manha  du mardi 15 février 2005, p. 6. Elle ajoute : « Sœur Lucie envisagea toujours la mort d’une façon sereine et plaisantait sur certains aspects, montrant la bonne humeur qu’elle eut toujours ». Ces déclarations du médecin personnel de sœur Lucie réduisent à néant les allégations de plusieurs revues et journaux français (Le Monde, Monde et Vie, entre autres) qui affirmaient que « sœur Lucie était sourde et aveugle depuis des années ».

[2] — Informations parues dans le numéro 990, du 13 mars 2005, du mensuel du sanctuaire de Fatima : Voz da Fatima, p. 1.

[3] — Correio da Manha du lundi 14 février, p. 4, et du mardi 15 février, p. 6.

[4] — Voici ce que sœur Lucie écrit, à la fin de son premier Mémoire, à propos de la mort de Jacinthe : « De Lisbonne, Jacinthe me fit dire que Notre-Dame était déjà venue la voir et qu’elle lui avait dit l’heure et le jour de sa mort, et elle me recommanda d’être très bonne. » (Mémoires de sœur Lucie, Fatima, Vice Postulação dos videntes, 2e édition française de mai 1991, réimprimée en août 1997, 1er Mémoire p. 48)

[5] — Mémoires de sœur Lucie, Fatima, Vice-postulação dos videntes, 1997, 3e Mémoire, p. 116.

[6] — Mémoires de sœur Lucie, ibid., 4e Mémoire, p. 158.

[7] — Mémoires de sœur Lucie, ibid., 4e Mémoire, p. 168.

[8] — Sœur Lucie, Appels du Message de Fatima, 1ère édition française, Fatima, Éd. Secrétariat des Pastoureaux, juillet 2003, ch. 12, p. 132. Je me dois de signaler que la traduction française de ce livre est parfois malhabile, sans être intentionnellement erronée. C’est pourquoi j’ai systématiquement vérifié le texte portugais pour donner les traductions les plus exactes possibles, dans les passages de ce livre qui sont cités dans le cadre de cet article.

[9] — Sœur Lucie, Appels du Message de Fatima, ibid., ch. 8, p. 96.

[10] — Voir l’entretien de sœur Lucie avec le père Fuentès (en 1957), publié dans le présent numéro du Sel de la terre. (NDLR.)

[11] — Frère François de Marie-des-Anges, Fatima, joie intime, événement mondial, Saint-Parres-lès-Vaudes, CRC, 2e édition, revue et corrigée, décembre 1993, p. 411.

[12] — Frère Michel de la Sainte Trinité, Toute la vérité sur Fatima, t. 3, Saint-Parres-lès-Vaudes, CRC, 3e édition revue en 1986, p. 507.

[13] — Sœur Lucie, Appels du Message de Fatima, ibid., ch. 12, p. 138-139.

[14] — Mémoires de sœur Lucie, ibid., 4e Mémoire, p. 158 et 160.

[15] — Sur les pénitences des enfants, voir l’article de M. l’abbé Labouche dans le présent numéro du Sel de la terre. (NDLR.)

[16] — Sœur Lucie, Appels du Message de Fatima, ibid., ch. 32, p 264.

[17] — Témoignage cité par le chanoine Barthas dans Fatima, merveille du XXe siècle, Fatima-Éditions, 1952, p. 324.

[18] — Mémoires de sœur Lucie, ibid., 2e Mémoire, p. 83.

[19] — Il s’agit ici de la mère prieure du carmel.

[20] — Cité par le frère Michel de la Sainte-Trinité, Toute la vérité sur Fatima, ibid., t. 3, p. 507.

[21] — La dévotion réparatrice sera demandée à Pontevedra en 1925 et 1926, avec de nouvelles précisions en 1930 (Tuy) ; la consécration de la Russie sera demandée à Tuy le 13 juin 1929. (NDLR.)

[22] — Voir le frère François de Marie-des-Anges, Fatima, joie intime événement mondial, ibid., p. 162.

[23] — Voir l’article : « Comment Fatima s’est imposé à l’Église ? » dans le présent numéro du Sel de la terre.

[24] — Sœur Lucie a ainsi déclaré au Père Alonso, qui la questionnait sur la phrase de Notre-Seigneur : « le pape consacrera la Russie, mais ce sera tard », que « la consécration de la Russie et aussi le triomphe final du Cœur Immaculé de Marie qui lui fera suite sont absolument certains et se réaliseront en dépit de tous les obstacles ». Voir le frère François de Marie-des-Anges, Fatima, joie intime, ibid., p. 435.

[25] — Lettre de sœur Lucie du 2 mars 1945 au père Aparicio, publiée dans le livre du père Antonio Maria Martins S.J., Novos Documentos de Fatima, Porto, Librairie de l’Apostolat de la presse, 1984, Document n° 70, p. 338. — La progression de cette dévotion se produisit sous le pontificat de Pie XII, et grâce à ce pape qui, le 4 mai 1944, instaura la fête du Cœur Immaculé de Marie, exauçant ainsi la requête si souvent exprimée par la voyante, en particulier dans une lettre à l’évêque titulaire de Gurza où elle faisait connaître la volonté du Ciel à ce sujet : « Les très saints Cœurs de Jésus et de Marie aiment et désirent ce culte parce qu’ils s’en servent pour attirer les âmes à eux, et c’est là tous leurs désirs : sauver les âmes, beaucoup d’âmes, toutes les âmes. Notre-Seigneur me disait, il y a quelques jours : “Je désire très ardemment la propagation du culte et de la dévotion au Cœur Immaculé de Marie, parce que ce Cœur est l’aimant qui attire les âmes à moi, le foyer qui irradie sur la terre les rayons de ma lumière et de mon amour, la source intarissable qui fait jaillir sur la terre l’eau vive de ma miséricorde” » (Lettre du 27 mai 1943).

Informations

L'auteur

Membre de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX), l'abbé Fabrice Delestre a exercé son ministère en France et au Portugal, notamment à Fatima.

Le numéro

Le Sel de la terre n° 53

p. 269-278

Les thèmes
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Apparitions mariales

La Vierge Marie : Dévotions envers la Mère de Dieu

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