Esclaves de l’islam
Le père Le Vacher et les esclaves chrétiens
à Tunis et Alger, au XVIIe siècle
par Marcel Chappe
Outre leur évidente visée idéologique et financière, les grandes commémorations médiatiques sur les victimes du nazisme ou de l’esclavage rendent un précieux service à la nouvelle religion humanitaire : elles lui permettent de concurrencer le culte que, depuis 2000 ans, l’Église rend à ses martyrs.
Mais ce n’est là qu’une mauvaise caricature. Car un martyr n’est pas avant tout une victime, mais un témoin. Ce n’est pas un vaincu qui apitoie par sa faiblesse, mais un vainqueur qui manifeste de façon héroïque la force morale du christianisme. Le grand intérêt de l’étude de Marcel Chappé que nous publions ici (d’après une conférence donnée à Marseille, le 15 février 1994 [1]) est précisément de faire ressortir cette différence. La vie du père Le Vacher ne manifeste pas seulement la barbarie de la religion musulmane. Elle fait surtout ressortir la beauté, la puissance et la bienfaisance surnaturelles de notre sainte religion catholique.
Le Sel de la terre.
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ON NE POURRA JAMAIS imaginer le nombre et la souffrance des pauvres esclaves chrétiens détenus, jusqu’à une date relativement récente, à Tunis et Alger. Durant des siècles, des millions de ces malheureux ont été traités comme du bétail humain, ne trouvant souvent la fin de leurs souffrances que sur le fumier des écuries : leur lit de mort !
Si nous allons ici nous pencher sur le XVIIe siècle, ce n’est pas que cette période fut exceptionnelle, mais parce que nous trouvons là un apôtre remarquable, qui consacra aux pauvres esclaves chrétiens la totalité de sa vie de prêtre missionnaire, c’est-à-dire trente-huit ans. Le père Jean Le Vacher (1619-1683) fut, à 28 ans, l’un des premiers disciples de saint Vincent de Paul, à Paris, lors de la fondation de la Congrégation de la Mission (les « lazaristes »). Il fut certainement le plus prestigieux d’entre eux, et servit nos pauvres esclaves non seulement d’une façon héroïque, mais jusqu’au martyre, refusant de se convertir à l’islam pour avoir la vie sauve : il mourut ainsi le 28 juillet 1683, à Alger, à la bouche d’un canon. Une rue portait son nom à Alger, et une plaque commémorait son martyre sur les lieux mêmes. A Brest, se dresse un monument constitué par la couleuvrine de sept mètres qui lui donna la mort : on l’appelle « la consulaire » du fait qu’elle a donné la mort à celui qui fut un héroïque consul.
L’islam esclavagiste
Avant de vous conter l’œuvre exceptionnelle d’un tel prêtre, il importe de connaître l’horrible champ d’action qu’il trouva dès son arrivée, et l’inhumaine survie de nos pauvres esclaves chrétiens.
Tunis, et surtout Alger, devaient en grande partie leur prospérité à leurs marchés d’esclaves. Tunis détenait en permanence 16 000 esclaves ; Alger, trois fois plus. C’étaient leurs corsaires qui les ravitaillaient. Ces brigantins longeaient les côtes de la Sicile, de la Sardaigne, de la Corse, de Provence, d’Italie. Ils se tenaient dans les parages des grands ports de Marseille, Gênes, Livourne, Naples, se cachant derrière un cap, un rocher, pour surprendre les tartanes qui s’éloignaient du rivage ; leurs galères rapides attaquaient même les vaisseaux faiblement armés. Quelquefois ils opéraient des descentes aux endroits les plus mal gardés, et enlevaient tout ce qu’ils trouvaient : hommes, femmes, enfants, biens de toute sorte, laissant l’incendie compléter le désert derrière eux.
La capture
Lorsqu’ils attaquaient en mer, ils y mettaient l’ardeur qu’inspire l’amour du pillage. C’étaient des scènes affreuses de sauvagerie. Les chrétiens qui tentaient de résister étaient massacrés ; les autres, mariniers et passagers, étaient enchaînés, dépouillés de leurs vêtements sans égards ni au sexe, ni à l’âge, ni à la condition, jetés pêle-mêle, sans nourriture dans la cale du navire. Femmes et filles de gouverneurs, religieux, prêtres, évêques, officiers, gentilshommes, injuriés, bastonnés, devenaient en plus dans ces cales la proie des mouches et de la vermine qui leur entamaient la peau, jour et nuit. Ces pauvres captifs, quoique prévoyant que désormais leur vie ne pourrait être qu’une succession de mois, d’années atroces, étaient malgré tout incapables de sonder la profondeur des horreurs dans laquelle ils allaient tomber. C’est dans un véritable enfer sur terre qu’ils entraient désormais, et il semble que ce soit pour eux que Dante, écrivant L’Enfer, ait placé à l’entrée cette inscription : Lasciate ogni speranza, « Abandonnez tout espoir ! »
Grisés par la réussite de leur brigandage, sans attendre d’être à terre, Turcs et Maures venaient dans la cale faire une première ponction sur ce gibier humain : c’étaient les plus belles jeunes filles, arrachées aux bras de leurs parents. Ils les enivraient afin d’exciter plus librement sur elles leur lubricité. Enchaînés dans la cale, nos nouveaux esclaves devaient subir, toujours sans nourriture, une navigation allant parfois jusqu’à dix jours, lorsque les galères contrariées par des vents violents, tardaient à regagner leur base. Un certain nombre des malheureux, épuisés, expiraient en mer. En considération des terribles souffrances à venir, n’étaient-ils pas les plus favorisés ?
Le marché aux esclaves
Débarqués, les malheureux survivants, exténués par le jeûne, défigurés par l’effroi et la souffrance, à peine couverts de haillons misérables, pieds nus, étaient, pire qu’un troupeau, poussés à coups de matraque. A destination, le souverain faisait son choix. Il gardait les petits mousses, ou les jeunes garçons les plus agréables de physionomie, pour la cuisine ou la basse-cour. D’autres étaient enrôlés chez les janissaires, convertis de force à l’islam. Les jeunes filles étaient réservées au harem. Quant aux autres esclaves, une partie était prélevée pour le compte du gouvernement, vendus au profit du trésor. Le restant de ce troupeau humain était exposé au marché aux esclaves. Placés au milieu des chameaux, des marchandises, ils étaient traités comme du bétail. Les acheteurs, véritables maquignons, leur examinaient les dents, les yeux, les pieds, les mains, et sans pudeur, les autres parties du corps. Ils les faisaient trotter à la manière d’un cheval qu’on achète. L’acquisition faite, l’esclave suivait son maître. Si la maladie ou la vieillesse l’atteignait dans la servitude, on le reléguait à l’écurie avec chevaux et bétail, abandonné. On ne saura jamais le taux de mortalité de ces esclaves, menacés par la peste, et privés de toute hygiène. Beaucoup ne surmontaient pas les rudes émotions de la prise, les souffrances de la traversée ou les travaux accablants sous les ardeurs meurtrières du soleil africain. Ceux qui survivaient étaient répartis le soir dans des bagnes, par 300, 400, voire même 2 000 pour les galériens ; ils passaient la nuit dans ces grands bâtiments, avec une seule couverture, à même le sol rempli de vermine. Aux nouveaux venus, on mettait les fers aux pieds, on rasait les cheveux.
Vie et mort au bagne
Les travaux les plus durs les attendaient : certains furent même ensevelis vivants en creusant des puits, d’autres tombaient dans des fosses remplies de chaux. Tout cela, sans tenir compte de la pluie ou de la chaleur accablante de l’été, et souvent grelottant de fièvre. Exténués, hébétés, semblables à des spectres ambulants, c’est seulement lorsqu’ils ne pouvaient plus tenir debout qu’on leur permettait de se rendre à l’hôpital des missionnaires. Mal nourris, mal vêtus, mal couchés, sans aucun espoir de recouvrer leur liberté, ils devaient de surcroît subir divers tourments, dont la bastonnade. Pour quelques clous volés, 500 à 600 coups de bâton. Pour une évasion, 1 400 coups. Le supplicié était couché à terre sur le ventre, les deux jambes levées en l’air, de façon à présenter la plante des pieds aux coups, et maintenues contre une grosse pierre par deux gardiens ; un troisième leur croisait les bras sur le cou et leur appuyait, avec son genou, la face contre terre. Deux bourreaux, un de chaque côté, appliquait, avec une régularité effrayante, le nombre de coups. Lorsque les pieds étaient en marmelade, on frappait sur les fesses. On chargeait alors le patient, s’il n’était pas mort, sur le dos de forts esclaves, qui le transportaient à l’hôpital du bagne. Le chirurgien, pendant plusieurs jours, faisait des incisions pour faire sortir le sang coagulé, coupant des lambeaux de chair. Dès que l’esclave pouvait se traîner, on lui remettait sa grosse chaîne, et il retournait au travail pour un nouveau calvaire. Quant aux condamnés à mort, on les crucifiait ou on les empalait, leur corps restant en décomposition sur le pal.
Le père Le Vacher à Tunis et Alger
Arrêtons là le récit des cruautés infligées par l’islam à ceux qu’il n’arrivait pas à convertir. Avant de voir intervenir cette figure de bonté et de miséricorde que fut le père Le Vacher, il importait d’apercevoir devant quelles impensables situations, quels inimaginables désespoirs, ce missionnaire allait se débattre durant trente-cinq ans, subissant, lui aussi, en plus d’infirmités dues à la peste, la bastonnade et la prison – une prison à ce point remplie de vermine qu’il y serait mort, si l’un des religieux de la Mission ne l’avait découvert à temps, et obtenu sa libération. Peu s’en fallut aussi qu’il ait été réduit en esclavage, comme le fut le consul anglais, mis à la charrue.
A Tunis (1647-1666)
Dès son ordination (1647) le père Jean Le Vacher avait été envoyé à Tunis par saint Vincent de Paul. Il devait y seconder l’apostolat du père Julien Guérin, mais celui-ci mourut presque aussitôt après son arrivée. Le père Le Vacher se trouva donc seul en charge, pendant dix-huit ans, du soutien spirituel aux esclaves (il fut nommé par Rome préfet apostolique en 1648, puis vicaire général de Carthage en 1651). A cette charge écrasante, s’était ajoutée, dès juillet 1648, celle de consul de France à Tunis : titre qui lui valut de nombreux soucis d’ordre administratif et financier, mais ne le protégea pas, nous l’avons vu, contre la bastonnade et la prison.
A ces sévices, s’ajoutèrent d’infâmes calomnies de la part des commerçants de la chambre de commerce de Marseille, jaloux de la prospérité du consulat. Ils jurèrent de s’en emparer. Portant ces calomnies auprès de Colbert, ils firent si bien, que le père Le Vacher fut déchu de sa charge à leur profit, en 1666. Sans rancœur, il s’inclina. Il ne lui restait donc qu’à regagner la France. Mais auparavant, pour assurer le service religieux des bagnes, il racheta deux religieux capucins de Sardaigne, leur confiant la jeune église de Tunis, puis, au début d’août, il s’embarqua pour Marseille avec une partie des esclaves rachetés, disant adieu à cette terre barbaresque, où, dans un intense travail et la douleur permanente, il avait coopéré non seulement au rachat et au soutien des esclaves, mais encore à l’établissement de la chrétienté de Tunis. Ainsi s’achevaient, dans la calomnie, dix-huit années ardentes de sainteté et de charité.
Le père Le Vacher ne se doutait pas, alors, qu’il allait avoir à assumer, moins de deux ans plus tard, à Alger, une situation autrement désespérée qu’à Tunis.
Il passa d’abord dix-huit mois à Paris, à Saint-Lazare. Mais le supérieur général des lazaristes – successeur de saint Vincent de Paul – ne voulut pas laisser inactif un religieux que la Providence avait doté d’aussi exceptionnelles qualités pour l’apostolat des esclaves. Avec le nonce, alors mieux informé, il demanda à Rome, pour ce missionnaire, le titre et les pouvoirs de vicaire apostolique pour Alger. Cette dernière église se trouvait en grand abandon depuis cinq ans. Sur ces entrefaites, Colbert, qui, en son for intérieur, était parfaitement convaincu que le zélé religieux avait été victime à Tunis de l’intrigue marseillaise, facilita son retour en Barbarie. Voulant lui témoigner sa confiance par un honneur inaccoutumé, il donna ordre au chevalier de Tourville de transporter à Alger sur un vaisseau de guerre, officiellement, le nouveau vicaire apostolique. Embarqué à Toulon le 12 mai 1668, il arrivait le 28 dans la fameuse darse de Kérédine, où il fut reçu avec les plus grands honneurs par le dey, le consul, les marchands et les esclaves. Le débarquement dans cette capitale altière et cruelle l’émut plus profondément encore, qu’il ne l’avait été à Tunis, vingt ans auparavant.
A Alger (1667-1683)
Alger comptait environ 100 000 habitants, vivant presque exclusivement de la piraterie. Ses remparts portaient sur leurs flancs d’énormes harpons de fer sur lesquels mouraient et se décomposaient les esclaves chrétiens, empalés pour des motifs souvent faibles. Alger était le plus puissant repaire des corsaires. Sa marine de pillage égalait en nombre toutes les marines réunies des autres villes corsaires. 70 vaisseaux ronds, armés de 25 à 40 canons, sans compter les galères et les frégates de moindre importance, étaient constamment en mouvement pour les prises. Le père Le Vacher n’oubliant pas qu’un million de chrétiens avaient ainsi été capturés au cours des XVIe et XVIIe siècles, était aussi très ému à la pensée qu’il allait trouver un troupeau apostolique d’esclaves chrétiens trois fois plus nombreux qu’à Tunis et dans des misères corporelles et morales encore plus cruelles.
Dès les premiers jours de son arrivée, le nouveau vicaire apostolique se mit en devoir de visiter toutes les pauvres chapelles des bagnes, afin d’y faire régner l’ordre et la décence. A titre d’indication, le bagne du roi (ou des galères), le plus important, contenait 2 000 esclaves. Le père Le Vacher y introduisit l’heureuse organisation qui avait fait l’édification de celle de Tunis. Mais avant tout, il se tourna vers les prêtres et religieux captifs, chargés du service des chapelles du bagne. Ces infortunés vivaient dans leurs pauvres guenilles d’esclaves. Voulant une tenue en rapport avec leur dignité sacrée, pour le plus grand bien de tous, de leur âme et de la religion, comme à Tunis, il obtint du dey que leur soient rendues leurs tenues ecclésiastiques On vit bientôt, avec un certain étonnement, dans les rues de cette cité fanatique, des soutanes de prêtres, des bures et des frocs de moines. Le vicaire apostolique exigea d’eux une grande régularité dans le service paroissial. Il choisit des hebdomadiers, fixa leur tour de célébration de la messe chaque matin de très bonne heure pour les esclaves, de visites des esclaves malades dans les hôpitaux ou dans les maisons particulières, d’administration des sacrements. Il réunit encore ce clergé dans des conférences ecclésiastiques sur le modèle de celles que saint Vincent de Paul avait fondées à Paris.
D’abord : le culte divin
Le père Le Vacher consigna toutes les règles qui concernaient le culte dans un coutumier qu’il légua à ses successeurs comme une charte précieuse. En même temps, il hâta la restauration des chapelles des bagnes. Là, tout était à reprendre : les autels étaient brisés ou en très mauvais état, les linges, les ornements maculés ou déchirés, les objets du culte dispersés. Grâce aux dons généreux de personnes qu’il avait connues dans la capitale, il put bientôt tout rénover. Il mit ensuite en vigueur toutes les ordonnances qu’il avait appliquées aux chapelles de Tunis pour les messes, les prédications, les conférences, les quêtes. Il nomma des sacristains et des marguilliers, fixa les redevances en vin que devaient apporter les esclaves travaillant dans les tavernes. Il établit des confréries pieuses : celle de Notre-Dame du Mont-Carmel et du Rosaire, celle de Saint-Roch, si opportune en ces pays constamment ravagés par la peste ; celle des âmes du purgatoire pour assurer des prières aux âmes des pauvres esclaves décédés en barbarie. Les chapelles rendues propres, décemment ornées, attirèrent aussi les esclaves à la pratique des devoirs religieux et exercèrent une heureuse influence tout à l’entour. De nombreux renégats y retrouvèrent leur foi primitive. Plus de deux cents hérétiques vinrent se convertir aux pieds des autels ; plusieurs Turcs et Maures, même, voulurent être instruits dans cette religion dont ils voyaient la ferveur des fidèles et la dignité des cérémonies.
C’est ainsi que, grâce à une sage administration des lieux du culte, le père Le Vacher arriva à des résultats tels que non seulement les pauvres esclaves reprirent espoir, mais encore ils formèrent une famille spirituelle qui les soutint jusqu’à un rachat éventuel, et ceux qui n’eurent pas ce bonheur, eurent du moins la consolation d’être assistés dans leurs derniers moments.
Le secours matériel
Mais le père Le Vacher ne limita pas son soutien au seul spirituel : quelle aide précieuse n’apporta-t-il pas constamment sur le plan alimentaire, vestimentaire. – tout particulièrement le vendredi. Ce jour-là, jour de prière chez les musulmans, ainsi que les jours de fêtes coraniques, du fait que les esclaves ne travaillaient pas, ils n’avaient pas besoin de manger : ils restaient ainsi enfermés tout le jour. Même pendant que son patron-propriétaire priait, l’esclave n’avait droit à rien. Notre saint prêtre, le sachant, faisait alors le tour des bagnes, apportant à ces otages de l’islam soupe de fèves, haricots, ainsi que toutes sortes de victuailles qu’il pouvait recueillir çà et là. Il savait mettre en pratique le vieil adage : Primum vivere, deinde philosophare. Ce que le bon peuple a rendu dans un proverbe éclatant de vérité : « Ventre affamé n’a pas d’oreille. »
Dieu sait le nombre d’esclaves que le père réussit à sortir de cet enfer, recevant l’argent nécessaire au rachat, des familles, d’amis, de quêtes faites en France dans les églises, et aussi à la cour de Louis XIV.
L’espérance renaît
Il est temps maintenant de se pencher sur les résultats spirituels surprenants obtenus auprès des esclaves, aussi bien à Tunis qu’à Alger. Ainsi fut fondé dans chaque bagne un centre de vie chrétienne, pour la célébration quotidienne de la messe, les cérémonies solennelles du culte, la pratique des exercices de piété. Les quatorze bagnes de Tunis se transformèrent bientôt en autant de petites paroisses. Une des salles du bagne servait de chapelle : un prêtre esclave choisi par M. Le Vacher remplissait les fonctions de curé. A ces pasteurs sous les chaînes, on faisait une situation de semi-liberté en payant pour eux au chef-gardien, chaque mois, « la lune », c’est-à-dire une somme d’environ deux livres. Les chapelles furent dotées de tous les ornements sacerdotaux et de tous les objets nécessaires au culte, et ce ne fut pas une affaire facile que de meubler convenablement ces sanctuaires en ces pays islamiques dénués de tout. Chaque chapelle avait un sacristain choisi parmi les diacres, les religieux ou les laïcs les plus pieux. Les dépenses des hosties, du vin de messe, des honoraires des prêtres, étaient supportées par les esclaves. Chaque semaine des quêtes étaient faites dans les bagnes et chez les chrétiens libres. De nombreux renégats, émus de ce zèle pour la foi, apportaient leur obole. Les esclaves taverniers, qui étaient les plus fortunés grâce à leur commerce de restauration, vins et liqueurs, devaient fournir, par semaine, deux bouteilles de vin.
Pour assurer la garde de ces biens, M. Le Vacher fit élire, dans chaque bagne, deux chrétiens parmi les meilleurs, lesquels devinrent les marguilliers de la chapelle. Une chapelle fut aussi installée dans le cimetière des esclaves : Saint-Antoine. Ainsi, simplement, sans bruit, la vie des esclaves se trouva complètement transformée. Là où quelques années plus tôt, il n’y avait que larmes, désespoir, apostasies ou débauche, rayonnait désormais l’espérance, la sainteté. Les samedis et les veilles de fêtes, lorsque les portes du bagne étaient fermées, les esclaves chantaient les litanies de la sainte Vierge, ou les premières vêpres de la solennité. Durant la nuit, les prêtres écoutaient les confessions et le matin, avant l’aube, tout ce monde d’esclaves, demi-nus, loqueteux, suivaient avec ferveur l’office, et s’approchaient de la table sainte. M. Le Vacher se faisait une obligation de passer ses nuits du samedi ou des veilles de fêtes, dans l’un ou l’autre bagne et d’apporter, avec les secours spirituels, sa bonne humeur et ses gâteries. Il avait aussi organisé le service de la prédication, en particulier pour suivre avec plus de dévotion les stations du Carême ou de l’Avent. Il avait établi des confréries pieuses, surtout celle du Saint-Sacrement. Jamais, assurait-il, il n’avait assisté, à la Fête-Dieu, à des processions aussi émouvantes que celles des bagnes. Il laissait déborder sa joie en narrant les exemples de piété et de foi des esclaves. Même les plus surveillés et les plus maltraités, ceux qui appartenaient à des maîtres particuliers, arrivaient à s’enfuir – bien qu’ils fussent certains de recevoir, à leur retour, la terrible bastonnade – pour se confesser, assister à la messe et communier. Quelques-uns se soumettaient même à des pénitences volontaires. D’autres ne souhaitaient plus leur liberté, ni l’adoucissement de leurs peines. Les Turcs et les Arabes, surpris de cette rapide transformation, en attribuaient tout le mérite à la sainteté du marabout chrétien.
Une floraison de sainteté
Le père Le Vacher constatait, dans l’un de ses rapports, l’empressement du grand nombre des esclaves à se donner aux pratiques, même extraordinaires, de la vraie piété, et la fréquence, chez quelques-uns, d’actes de vertu dignes des plus grands saints. L’un d’entre eux, promenant un jour en dehors de la ville un enfant turc richement paré d’un collier de perles d’un grand prix, fut surpris par un juif qui réussit à s’emparer du collier et à jeter l’enfant dans un puits. L’esclave fut condamné à être crucifié. M. Le Vacher l’assista au moment du supplice, lui donna les secours de la religion, et, la nuit venue, se retira. Le retrouvant le lendemain matin, sur sa croix, toujours vivant, il lui demanda comment il avait passé la nuit :
J’ai dormi une heure – répondit l’esclave – d’un aussi bon sommeil que si j’eusse été couché dans un bon lit. La sainte Vierge m’est apparue, et m’a dit que je ne mourrai que sur les trois heures après-midi. Venez donc me voir en ce moment.
Cette parole se réalisa, et l’esclave ne mourut qu’à trois heures, comme il l’avait dit, soutenu par M. Le Vacher. Aussi les chrétiens, vivement touchés, crurent-ils à la vérité de l’apparition. En outre, le crucifié ne donna aucun signe d’impatience pendant sa longue agonie, ce qui parut merveilleux et les édifia grandement.
Autre fait admirable. Deux enfants, de quinze ans, l’un français, l’autre anglais, furent, eux aussi, tout à fait sublimes dans la confession de la foi. Le jeune Anglais alla jusqu’à refuser d’être racheté par des marchands de sa nation, tant il avait peur d’être obligé de se convertir à l’anglicanisme. Leurs patrons turcs voulurent les faire apostasier et les soumirent, dans ce but, aux plus cruels tourments. Ils s’encouragèrent mutuellement et se traitèrent avec respect comme des martyrs. L’Anglais, ayant, un matin, trouvé son ami meurtri par les coups, et incapable de mouvements, lui baisa tendrement les pieds et comme on lui demandait la raison de cet acte, il répondit : « J’honore les membres qui viennent de souffrir pour Jésus-Christ. » Un autre jour, le Français encourageant son compagnon maltraité à être ferme dans la foi, fut vivement repris par un Turc qui le menaça de lui couper les oreilles. Le jeune confesseur de la foi n’hésita pas un seul instant, il se coupa lui-même une oreille, la présenta au Turc ahuri et lui dit vivement : « Voulez-vous l’autre ? » Cet acte, digne des premiers martyrs, désarma les bourreaux qui n’osèrent plus rien tenter contre leurs victimes. Les deux enfants moururent, l’année suivante, de la peste, dans des sentiments de grande ferveur.
Quatre autres de ces enfants nous ont donné également une indicible édification, écrit le P. Le Vacher :
Pour ne pas renoncer à leur foi, ils ont méprisé les présents et souffert des tourments qu’on aurait cru trop durs pour des enfants de leur âge, l’aîné n’ayant que quatorze ans, et un autre onze ans. Ils saisissaient, tous les vendredis, l’occasion où leur patron allait à la mosquée, pour se rendre à la chapelle la plus voisine, afin de s’y confesser, et de se recommander aux prières des prêtres, n’ayant pas le temps d’entendre la messe en entier. Leur maître s’en étant aperçu, leur fit raser la tête et prendre le turban. Mais Notre-Seigneur leur conserve, sous l’habit turc, un esprit vraiment chrétien. Matin et soir, autant que cela leur est possible, ils font leur prière ensemble, et ils disent souvent à leur maître que ni la bastonnade, ni les tourments, ni la mort, ne pourront les séparer de Jésus-Christ.
La ferveur des esclaves chrétiens était telle que saint Vincent de Paul, profondément édifié, les proposait comme exemple.
Vers le martyre
Mais, malheureusement, entre temps, les relations entre Paris et Alger s’étaient profondément modifiées, par suite des exactions d’Alger : c’était la guerre. De plus, à nouveau, une peste éclata : 900 esclaves moururent, le père lui-même, gravement atteint, perdit en grande partie l’usage de ses jambes, obligé de se faire porter dans un fauteuil.
Louis XIV avait décidé de confier une flotte, plus importante que jamais, à l’amiral Duquesne. Ce dernier, comme à l’ordinaire, interpréta à sa façon les ordres donnés, prit du retard, si bien qu’une tempête étant survenue, il fut privé d’un certain nombre de ses navires. Il résolut cependant de venir à bout de l’ennemi par des bombardements intensifs de jour et de nuit. Mais la fureur et le désespoir des assiégés furent à leur comble, et ils en vinrent aux représailles les plus barbares. Un renégat anglais voyant du linge sécher sur la terrasse de la maison consulaire, dénonça le consul au dey, comme faisant des signaux à l’armée du roi. Le dey fit venir M. Le Vacher et lui reprocha les signaux à Duquesne, ce dont il se défendit violemment. Dominé alors par le fanatisme musulman et la haine des Français, il le mit devant ces deux solutions : ou se faire Turc immédiatement, ou mourir à la bouche d’un canon. Plein de dignité, le P. Le Vacher dit bien en face au dey « qu’il outrepassait ses pouvoirs : lui imposer de renoncer à la foi chrétienne, il ne le pouvait pas, mais seulement le condamner à mort ».
Le supplice
Le dey le livra alors à une foule fanatique. M. Le Vacher était dans l’impossibilité de marcher à cause de la goutte et d’infirmités nombreuses, suite de la peste. Il n’avait pas 64 ans, mais, à cause de son état de santé, il paraissait un vieillard cassé de 80 ans. Traité avec la dernière indignité, obligé de se traîner, on le poussait à coups de pied et de poings : la population en furie se faisait un jeu de le torturer et de se venger des bombardements. Répondant à l’apostasie qu’on lui demandait, il proclama bien haut son attachement à Jésus-Christ comme à la foi catholique et dit son bonheur de mourir martyr.
Les musulmans le dépouillèrent de sa soutane et préparèrent le supplice. Ils attachèrent au canon d’une couleuvrine une longue planche et lièrent dessus le patient. Aucun Turc, aucun juif ne voulut y mettre le feu. Ce fut un renégat anglais qui accomplit la besogne. Un contemporain, religieux de la Sainte-Trinité, le père Englado Cinto, écrit :
La plus grande partie de la victime disparut dans les flots. Le reste de son corps et de ses habits fut ramassé par des chrétiens qui les conservèrent comme de précieuses reliques. Il y eut même des Turcs qui en voulurent avoir.
Un religieux observantin étant à Alger, ramassa plusieurs reliques, les donna à Marseille aux frères de la Mission au mois de septembre 1685. A ce sujet, le père Simard, dans sa Vie de saint Vincent de Paul, écrit :
S’il s’agit d’une partie notable du corps du martyr, elle se trouvera probablement dans le caveau de l’ancienne église de la Congrégation de la Mission à Marseille. Les sépultures sont restées intactes, et le caveau est depuis longtemps fermé. Pour faire une reconnaissance, on devrait enlever les dalles du sanctuaire et creuser un peu à l’endroit où se trouve maintenant la table de communion.
C’est ce qui a été fait en 1926, mais on s’est trouvé en présence d’un ossuaire des pères lazaristes, où l’on n’a pas pu reconnaître les restes du père Le Vacher.
Ainsi mourut par le martyre celui qui passa 38 ans, sa vie entière de prêtre, dans les États barbaresques, luttant héroïquement pour la survie des pauvres esclaves chrétiens. Ses restes sanctifient l’église de la Mission à Marseille, où il a prié et célébré le saint sacrifice de la messe.
Son dossier de béatification a été introduit à Rome en 1920. Mais la béatification d’un martyr de l’islam peut-elle être envisagée dans la conjoncture actuelle – politique et religieuse ?
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[1] — Après une vie professionnelle fort remplie, Marcel Chappe (1900-2001) s’est fait connaître à Marseille par ses conférences d’histoire locale, poursuivies presque jusqu’à sa mort (plus que centenaire). Nous sommes heureux de publier ce texte d’un vieil ami de l’ordre dominicain (il fréquenta notamment le père Pègues [1866-1936], ainsi que le père Vayssière [1864-1940] et son socius à la Sainte-Baume, le frère Henry).

