Les prêtres martyrs
de l’île Madame
(1794-1795)
par M. le chanoine Julien Salaün
C’est en 1906, sous le pontificat de saint Pie X, qu’ont lieu les premières béatifications de victimes de la Révolution dite française : les seize carmélites de Compiègne (guillotinées en juillet 1794).
Pie XI amplifie le mouvement, béatifiant successivement :
– quatre filles de la Charité d’Arras et onze ursulines de Valenciennes en 1920 ;
– trente-deux religieuses d’Orange en 1925 ;
– cent quatre-vingt onze victimes des massacres de septembre 1792, en 1926 ;
– Noël Pinot (guillotiné à Angers le 21 février 1794, revêtu des habits sacerdotaux), en 1926 également ;
– le lazariste Pierre-René Rogue (martyrisé à Vannes le 3 mars 1796), en 1934.
Pie XII à son tour béatifie en 1955 Jean-Baptiste Turpin du Cormier et ses dix-huit compagnons.
Deux causes importantes sont jugées sous le pontificat de Jean-Paul II [1] :
– quatre-vingt-dix-neuf martyrs d’Avrillé (Guillaume Repin et ses compagnons) béatifiés en 1984 ;
– les martyrs des pontons de Rochefort (c’est-à-dire les prêtres morts en déportation, sur les côtes et dans les îles de la Charente-Maritime en 1794). Entre novembre 1793 et juillet 1794, huit cent vingt-neuf prêtres condamnés à la déportation furent dirigés sur Rochefort et, de là, embarqués sur les vieux navires où on les laissa pourrir pendant des mois [2]. De ces 829 prêtres, 547 périrent en moins de deux ans (les survivants furent libérés à Saintes le 12 avril 1795), mais faute de documents suffisants, 64 seulement ont été béatifiés, en 1995 [3].
Au total, parmi les centaines de milliers de victimes catholiques de la Révolution, 1500 ont fait l’objet d’un procès canonique sur le martyre ; de ces 1500, moins d’un tiers ont vu leur cause aboutir (275 avant Vatican II ; 438 en comptant les béatifications de Jean-Paul II). Le nombre des vrais martyrs de la Révolution est certainement beaucoup plus élevé, mais l’Église procède toujours avec une extrême prudence. Son but n’étant pas de répertorier des victimes mais, au contraire, de manifester la puissance de la grâce divine venant les transformer en héros (vainqueurs du monde et du démon), elle ne peut se prononcer sans témoignages fiables et précis sur la façon dont a été acceptée la mort.
La petite île Madame – où les prêtres déportés séjournèrent entre août 1794 et février 1795 – peut être considérée comme le point central du drame des « pontons de Rochefort ». Depuis 1910, un pèlerinage s’y rend chaque année pour honorer et invoquer les prêtres martyrs (tradition reprise depuis plusieurs années par le district d’Aquitaine de la Fraternité Saint-Pie X).
Pour honorer nous aussi ces martyrs, nous reproduisons ci-dessous une allocution prononcée à l’île Madame en août 1961, par M. le chanoine Julien Salaün, lors d’un pèlerinage organisé en commun par les diocèses de Verdun et de La Rochelle [4].
Le Sel de la terre.
*
DU HAUT DES COLLINES qui précèdent Port‑des‑Barques, le voyageur contemple l’un des plus beaux paysages marins des côtes de France, et les rives les plus riches d’histoire. Le pèlerin s’arrête et médite : du Nord au Sud, aussi loin que s’étende son regard, surgissent les souvenirs les plus douloureux et les plus héroïques. Du pertuis Breton au pertuis de Maumusson, cette mer intérieure brille de tous les feux du ciel ; mais elle brille comme un reliquaire, le reliquaire le plus sacré de notre patrie.
La sombre éloquence des chiffres
Sur ces places, par centaines, pour l’affirmation de leur foi, pour l’affirmation de leur fidélité à l’Église et au pape, les prêtres de France ont accepté le martyre. Écoutons la sombre éloquence des chiffres. Soixante-quinze prêtres sont morts à l’hôpital et au bagne de Saint-Martin-de-Ré. Six prêtres ont été massacrés et odieusement dépecés sur les quais de La Rochelle. Entre l’île d’Aix et l’île d’Oléron, à la hauteur du rocher de Boyard, sur les deux navires, Les Deux‑Associés et le Washington, deux cent trente et un prêtres sont morts au cours des mois de juillet et d’août 1794 et sont enterrés dans l’île d’Aix. Sur ces mêmes navires qui se sont rapprochés de la côte, deux cent cinquante-quatre prêtres sont morts en août et septembre ; ils reposent dans l’île Madame, sous la croix de galets que leur a voué la piété populaire, et qui demeure, désormais, le terme de notre pèlerinage. Les stations de ce chemin de croix continuent : vingt-cinq prêtres meurent sur les pontons amarrés en octobre aux quais de Port-des-Barques et sont enterrés dans le fort Vaseux. Quelques mois plus tôt, deux prêtres avaient été déposés dans les vases du fort Lupin ; deux autres enterrés dans le cimetière du Vergeroux. Pendant cette hécatombe, quarante-deux prêtres mouraient à Rochefort : trente-six à l’hôpital de la Marine ; trois dans les prisons ; trois autres, le curé du Gua, Pierre Boutet, l’archiprêtre de Jonzac, Simon-Pierre de Ribereys, le curé de Loix-en-Ré, Jean‑Baptiste O’Byan, étaient guillotinés sur la place Colbert. En 1795, trente-six prêtres – rescapés du fort du Hâ, du fort Pâté, de la citadelle de Blaye et de la vie des pontons sur le Gentil, le Dunkerque et le Républicain – meurent dans les prisons de Brouage. Enfin, vingt prêtres sont morts dans la citadelle du Château d’Oléron.
Retenons encore un chiffre, le plus effrayant : sur les huit cent vingt-sept prêtres embarqués sur le Washington et Les Deux-Associés, en cinq mois, de fin avril à octobre 1794, cinq cent quarante-deux sont morts…
Sur ces rives, comme le poète qui apprit, tout près d’ici, à Soubise, le drame de Villequier, et la mort tragique de sa fille et de son gendre, nous pouvons redire, et redire avec larmes,
Ô flots, que vous savez de lugubres histoires !… [5]
La révolution des curés
Histoires d’autant plus lugubres, mes frères, que la plupart de ces prêtres avaient accueilli avec le plus grand enthousiasme la Révolution. Le respect dû à la vérité nous fait un devoir de vous dire que la Révolution n’aurait pas eu lieu, ou qu’elle se serait accomplie d’une façon différente, si les curés de France n’en avaient pas précipité l’origine. Talleyrand a pu parler de la « douceur de vivre » des années qui précédèrent 1789. Ne nous y trompons pas. Tout n’était pas dans le meilleur des mondes. En particulier, les curés de France, j’entends les curés de campagne de France, malgré l’estime générale dont ils étaient entourés, étaient, matériellement, très malheureux. Au début du siècle, un mot jaillit comme un éclair, dans la chapelle de Versailles, des lèvres de Massillon :
L’Église de France n’a pas besoin de grands noms : elle a besoin de grandes vertus.
Les évêques étaient nommés par le roi ; et, nommés par le roi, ils étaient choisis, ordinairement, parmi les grands noms de France. Sur la feuille des « bénéfices », peu importe la vertu ou la science, il s’agit d’abord d’être « fils de famille ». Vous savez ce mot un peu blasphématoire du pieux Louis XVI qui vient de nommer Bonnal à Clermont et Boutteville à Saint‑Flour :
J’envoie le Saint‑Esprit en Auvergne ; le saint à Clermont, l’esprit à Saint‑Flour.
La plupart de ces évêques résidaient difficilement dans leur diocèse. Paris et Versailles étaient plus agréables. Par ailleurs, pour le plus grand nombre, les prêtres de campagne n’étaient pas véritablement « curés » de leur paroisse. Ils n’étaient que les délégués du « bénéficier », qui leur versait une « portion congrue », disons une somme dérisoire, pour qu’ils accomplissent son travail. Du fait de leur culture intellectuelle, ces prêtres se trouvaient les premiers atteints par les erreurs de ce siècle. Les historiens qui ont étudié le drame de nos prêtres déportés, comme M. le chanoine Poivert, ont noté cette perversion savante des esprits au cours des trente années qui ont précédé 1789. Bien des prêtres s’étaient laissé bercer par les rêveries de Jean-Jacques Rousseau ; bien des prêtres avaient eu leur foi desséchée par les sarcasmes d’un Voltaire ou de l’Encyclopédie. Il est curieux de constater que, parmi les souscripteurs à l’Encyclopédie, un grand nombre, le plus grand peut-être, faisait partie du clergé (en Dordogne, sur quarante souscripteurs, on compte vingt-quatre curés).
Signe caractéristique : les vocations diminuent dans des proportions alarmantes. Les écoles sont florissantes ; les vingt-deux universités sont alimentées par cinq cent soixante-quatre collèges et par trente mille « petites écoles », tenues par les Frères des Écoles Chrétiennes, les Ursulines, les Filles de la Charité. Mais l’esprit nouveau a tout pénétré. Robespierre affirme : « Les collèges ont été des pépinières de républicains », et Danton lui fait écho : « La République était dans les esprits vingt ans avant sa proclamation ».
A l’annonce des États Généraux, il n’est qu’un cri dans le bas clergé : « Enfin ! quelque chose va changer dans l’Église de France ! » Les évêques sont les premiers visés. Bientôt, l’abbé Maury proclamera du haut de la tribune de la Constituante, évoquant sans doute les Bossuet, Fléchier et Massillon : « Les évêques issus du Tiers ne sont pas ceux dont l’Église de France s’honore le moins. » Les élections ont mis en lumière ce drame des prêtres dressés contre leurs évêques. Un grand nombre de prélats n’osent même pas se présenter au suffrage de leur clergé. Beaucoup sont écartés, évincés, éjectés. Quelques-uns, comme ceux de Poitiers ou de Luçon, ne sont élus qu’au quatrième ou sixième tour. Ici, encore, les chiffres sont éloquents. Sur les trois cents membres de l’Assemblée du Clergé, on ne compte que quarante-sept évêques et trente-cinq abbés et chanoines, mais deux cent dix-huit curés. « Ces b… de curés nous perdront » s’écrie le marquis d’Entraigues. Il voyait juste. Le 23 mai, l’un de ces curés-députés, l’abbé Barbotin, écrit à son suppléant :
Nous sommes environ 120 curés très décidés à nous transporter avec quelques évêques qu’on dit être au nombre de sept ou huit et une quarantaine et plus de membres de la noblesse, tous de même avis, et nous tiendrons là les États Généraux… Nous laisserons le haut clergé qui perd l’estime de toute la nation […]
Le malheureux ne se rendait pas compte du travail qu’il accomplissait, ni ce qui se réalisait autour de lui. Un autre prêtre, qui se qualifie de « prêtre patriote », écrit à la même date :
L’habit ecclésiastique, semblable au bâton blanc des lépreux, est devenu un signe de réprobation sociale.
De toutes les presses de Paris sortent, chaque jour, des libelles anticléricaux, des journaux qui ne cessent de bafouer le clergé. Le jour même où l’un des curés les plus forcenés, Jallet, député du Poitou, interrompt un évêque en pleine séance de l’Assemblée, et lui crie : « Taisez-vous ! Ici, messeigneurs, nous sommes tous des égaux ! », la foule insulte l’archevêque de Paris, Mgr de Juigné, et veut le lapider. Dans les rues de Paris, les prêtres sont menacés et doivent se cacher. Mai, juin 1789, ce n’est pas la Terreur, mais c’est déjà la Grande Peur.
« Ce sont ces curés qui nous perdront… » Vous savez la suite de l’histoire. Le 13 juin, trois curés du Poitou – Lecesve, Ballard et Jallet –, quittent l’assemblée du clergé et rejoignent le Tiers, le lendemain, neuf autres curés les rejoignent. « Ce fut, dit Madelin, le premier pas de la Révolution : elle sortait ainsi des presbytères qu’elle allait dévorer. »
La main invisible
Les prêtres ne savaient pas les conséquences de leur geste. Ils ne savaient qui les menait. Pendant plus d’un siècle, les historiens officiels ont essayé d’étouffer la vérité. Le temps, maintenant, a fait son œuvre. Les dossiers dépouillés au cours des cinquante dernières années ont révélé le travail savant qu’avait accompli, dans le clergé, comme dans toutes les classes de la société, cette « main invisible » dont parle La Fayette dans ses Mémoires : la franc-maçonnerie. C’est elle qui va diriger toute la Révolution. Quel réseau admirable ! 282 loges dispersées à travers la France, et près d’un million d’adhérents. Détail révélateur : c’est chez le grand-maître, le duc d’Orléans, le futur Philippe-Égalité, que sont rédigés les « modèles » des cahiers pour les États-Généraux, et ces modèles sont envoyés à toutes les loges. Si les cahiers du Tiers demandent simplement, pour les prêtres que le peuple vénère, une vie plus normale, une vie plus heureuse, les cahiers de la bourgeoisie et des professions libérales exposent déjà tout le programme de la future constitution civile du clergé. M. le chanoine Lemonnier, qui a tant travaillé pour nos prêtres martyrs, a publié les cahiers de Rochefort. La corporation des chirurgiens demande que « les évêques nomment entre eux un patriarche qui résiderait en France […]. On ne doit rien avoir à démêler avec la cour de Rome. » Les signatures révèlent que les rédacteurs appartiennent tous à la maçonnerie. Les chirurgiens et officiers de santé de la Marine demandent encore : l’abolition du célibat ecclésiastique, la suppression des ordres religieux, à l’exception de ceux qui sont consacrés au soin des malades, la suppression du chômage des fêtes extra-dominicales, à l’exception de quatre, etc. Notons aussi que parmi les capucins de Rochefort, Jacques Ponet, gardien du couvent, et René Bestier, qui sera élu curé constitutionnel de Rochefort, étaient eux aussi hélas ! francs-maçons.
La progression de la persécution
Dès les premières heures de la Révolution se révèle cette lutte inexorable contre l’Église. Il s’agit de détruire Rome, de détruire l’Église catholique. Si l’on célèbre le 14 juillet, n’oublions pas que la veille, le 13, la maison de Saint‑Lazare était mise à sac, les autels brisés, les vases sacrés profanés, la statue de saint Vincent de Paul, vénérée jusqu’alors par tout Paris, jetée à terre, la tête du saint promenée au bout d’une pique.
Suivons simplement le développement de l’histoire.
L’Assemblée nationale constituante qui siège du 17 juin au 30 septembre 1791, essaie d’établir le schisme en France, de séparer du pape le clergé français. L’un des députés, le philosophe Naigeon, a ce mot sinistre :
L’intérêt général est que le prêtre soit avili. Pour avilir les prêtres, il faut les appauvrir.
Le 4 août, l’Assemblée décrète la suppression des droits perçus au profit du pape et la suppression de la dîme, et le clergé fait abandon de ses privilèges. D’octobre 1789 à février 1790, s’opère la sécularisation des biens, puis celle des personnes, par la suppression des vœux religieux. Il ne reste plus qu’à frapper l’Église dans sa hiérarchie, sa discipline et son union avec le Saint‑Siège. La Constitution civile du clergé, longuement, savamment préparée, est votée le 12 juillet 1790 : l’Église de France est séparée de l’Église de Rome.
Les yeux ne tardent pas à s’ouvrir. L’évêque d’Embrun écrit à Bernis : « Les curés commencent à comprendre qu’ils ont été joués. » Lorsque l’Assemblée exige des prêtres le serment de fidélité à la Constitution civile, les députés du Clergé donnent un exemple magnifique : malgré les huées, les menaces, les insultes, les quatre cinquièmes des curés-députés le refusent, deux cent quarante sur trois cents.
Malheureusement, en province, le clergé n’est pas aussi renseigné. Nous devons encore à la vérité d’ajouter qu’un peu plus de la moitié des prêtres signera le serment. Beaucoup ne tarderont pas à la rétracter et rejoindront les insermentés dans les prisons et sur les pontons. Mais ceci explique pourquoi le procès de canonisation n’a retenu, sur les centaines de martyrs que nous évoquons, que cent vingt-cinq noms.
La Législative, qui va siéger du 1er octobre 1791 au 21 septembre 1792, se hâte de multiplier les lois contre les prêtres réfractaires. Dès le mois de janvier, les prisons sont pleines, et les évêques et les prêtres commencent à prendre le chemin de l’exil. Fin août, c’est la reddition de Verdun et la marche du roi de Prusse sur Paris. Il faut exterminer les ennemis de l’intérieur : ce sont les massacres de septembre, et la fleur même de l’épiscopat français se trouve fauchée.
Avec la Convention qui, pendant trois ans, du 22 septembre 1792 au 28 octobre 1795, va faire régner, sur toute la France, la terreur, l’extermination des prêtres se poursuit par tous les moyens. Quand il n’y aura plus de prêtres, il n’y aura plus de culte catholique. L’Église aura cessé d’exister. Bientôt, les assermentés seront arrêtés au même titre que les insermentés. Les prisons regorgent. La Convention donne l’ordre de diriger les prêtres vers les ports de l’Atlantique, Brest, Lorient, Nantes, Rochefort, Bordeaux, et de les déporter en Guyane.
Chasser les prêtres
Le drame de ces prêtres pourchassés a été souvent décrit. Rappelons celui de l’abbé Maillard, vicaire de Saint-Fraimbaut-de-Lassay, dans la Mayenne. Ce prêtre avait prêté le serment, mais s’était rétracté. Son frère le cache pendant trois mois dans son toit à porcs. Au bout de ce temps, il a les jambes comme paralysées. Il supplie son frère de l’en retirer. Celui-ci qui redoute les visites domiciliaires, le cache dans un champ de blé. Un boulanger vient le recueillir, et le loge dans son grenier. Mais les investigations se rapprochent. Le malheureux proscrit essaie de rejoindre sa famille. Épuisé, il tombe dans un fossé, et c’est là que les soldats le ramassent pour l’emmener en prison. Il sera condamné à la déportation et viendra mourir ici, à l’île Madame, le 21 octobre 1794.
Brest et Lorient manquant de navires et signalant le danger de la flotte anglaise, – et Carrier, à Nantes, se chargeant d’« exécuter verticalement » le décret de déportation –, c’est vers Rochefort que sont dirigés les prêtres destinés à la Guyane. Le premier convoi qui marche vers nos côtes est celui des prêtres de l’Allier. Par bonheur pour eux, ils resteront pendant quelques mois, de décembre 1793 à mars 1794, dans les prisons de Saintes. (Les déportés n’ont jamais cessé de magnifier l’accueil qu’ils ont reçu de la population de Saintes, au début de la captivité, comme au retour des pontons, lorsqu’ils furent ramenés dans les prisons de Saintes, avant d’être libérés). Ce sont ensuite les prêtres de Saône-et-Loire qui sont amenés, attachés trois par trois, par le cou, comme des esclaves. A Autun, les enfants sont venus leur enfoncer des aiguilles dans les jambes et les bras. A Limoges, ils sont arrivés en pleine procession sacrilège et ont dû assister au martyre d’un jeune diacre, l’abbé Rempnoux, qui est guillotiné. Le bourreau se tourne vers eux : « A qui le tour ? » « Tous vont y passer ! » crie la foule. Le calvaire continue jusqu’à Rochefort.
Ils y sont rejoints par les prêtres de la Vienne, de la Haute-Vienne, de la Creuse, de Rouen, des Côtes-du-Nord, du Morbihan, de la Meuse, de toutes les régions de France. On les a parqués dans les prisons, dans le couvent des Capucins – l’église Saint-Louis et le lycée actuels –, l’arsenal, l’hôpital de la Marine. Il n’y a plus de place. Quand les prêtres du Morbihan arrivent, on les expédie dans deux bateaux qui mouillent devant la Cabane-Carrée, le Borée et le Bonhomme-Richard, et qui servent d’hôpitaux pour les galeux et les syphilitiques. Peu importe la contagion, ils mourront plus vite.
Un ordre arrive du ministère. Le décret du 21 octobre 1793 avait désigné la Guyane comme lieu de déportation. Le ministre l’a oublié. Il demande de charger les vaisseaux de « farines et légumes secs, pour la consommation de six mois de chaque déporté, subsistances qui leur seront laissées, à la côte d’Afrique, lors de leur débarquement, avec les instruments aratoires, grains, semences et autres objets qui peuvent être d’une utilité future aux déportés ». Deux navires vont leur être affectés : Les Deux-Associés et le Washington.
Le supplice des pontons va commencer.
Enfermés dans l’entrepont
Le 11 avril, le navire Les Deux‑Associés est prêt, et plus de trois cents prêtres y sont embarqués. Il est commandé par un jeune enseigne de vingt-huit ans, Laly, de La Flotte-en-Ré, qui n’a d’autre vertu militaire que celle d’être un parfait jacobin. Serait-il capable d’emmener le navire jusqu’aux côtes d’Afrique ? L’avenir montrera aussi sa lâcheté. Il sait qu’il risque de se trouver en face de la flotte anglaise, dès qu’il quittera les eaux de l’île de Ré. Il sait surtout que les prêtres doivent disparaître. Il n’ira pas avec eux sur les côtes d’Afrique ; il les fera mourir, et par tous les moyens. Le 22 avril, le navire appareille. Mais il n’est pas pressé de gagner le large. Il s’arrête deux jours au Vergeroux, deux jours au fort Lupin, un jour devant le fort Vaseux. La mort a commencé son œuvre : à chaque arrêt, deux prêtres, trois prêtres sont ensevelis dans les vases de la rive. Enfin, le navire quitte la Charente, gagne le large. C’est pour s’arrêter en plein pertuis, entre l’île d’Aix et l’île d’Oléron. Deux semaines plus tard, il sera rejoint par le Washington – dont le commandant, l’enseigne Gibert, est aussi brutal et peut-être plus incapable que Laly.
Pour décrire ces deux navires qu’il connut l’un et l’autre, car, emmené sur Les Deux-Associés, il fut ensuite transbordé sur le Washington, l’abbé Michel prend cette comparaison :
Qu’on s’imagine une maison : la cale en est la cave : l’entrepont, le rez-de-chaussée, à l’exception qu’il est tout entier dans l’eau quand le bâtiment est chargé : les passavants en sont le grenier, et le pont, le dessus du toit.
Les prêtres sont enfermés dans l’entrepont. Il leur est impossible d’y voir le jour : il plonge dans l’eau. Les passavants sont réservés à l’équipage. Il y a cent dix marins sur Les Deux-Associés ; cent vingt sur le Washington. Il faut y ajouter les hommes de garde, une trentaine sur chaque navire. L’entrepont mesure 11,40 m. sur 11,40 m. Pour qu’il puisse contenir les 400 prêtres que l’on a embarqués, on y a installé trois étages de couchettes. Ces cases étroites seront insuffisantes pour que les prisonniers puissent respirer. Dès qu’ils sont allongés, ils ne peuvent même pas soulever la tête sans se blesser. Ni paille, ni matelas, ni couverture. Au bout de quelques jours, leur corps n’est que plaies. Autre supplice : les puces, les poux, les insectes dont ils ne pourront se débarrasser, et qui ne vont cesser de les dévorer. Le chanoine Vernoi de Montjournal « finit par une maladie pédiculaire telle que la vermine semblait naître sous sa peau, à peu près comme les vers s’engendrent en des chairs corrompues. Il fallut le reléguer sous une écoutille où, de même qu’un lépreux, il se trouvait totalement séparé de ses confrères ». Et là, patiemment, pieusement, il attendit la mort.
La vie quotidienne
Que fut la journée de ces prêtres sur les deux navires ?
Au réveil, pour désinfecter cette sentine où plus de quatre cents prêtres étaient enfermés et serrés comme harengs en caque, Laly a trouvé un moyen radical. Nous avons son propre témoignage :
Chaque matin, je faisais descendre dans le fond de la cale un baril de goudron. Un boulet rouge y était plongé, et le bitume en vapeur épaisse se répandait partout. Ah ! les calotins ! ils criaient, ils suaient, ils étouffaient. Ils n’avaient plus d’air, mais cette fumigation républicaine avait sa raison d’être dans les règlements. Quand tous les corps étaient haletants, fumants et suants par tous les pores, je faisais ouvrir les panneaux, je commandais : Tout le monde sur le pont ! alors, à peine vêtus, à tâtons, dans un pêle-mêle fantastique, tous accouraient. J’aurais fait fusiller un traînard. Leurs dents claquaient. Ils tremblaient sous la bise froide. Ils frissonnaient, comme en pleine Sibérie. Mais ils ne se plaignaient pas. J’avais défendu les murmures. Le canot emportait les morts à l’île d’Aix, car il en mourait toujours…
Quelques-uns doivent assurer les corvées du navire : nettoyage de l’entrepont et des passavants ; aider aux manœuvres, virer au cabestan, hisser les tonneaux d’eau potable que les goélettes amènent du fort Lupin. Puis, ils rejoignent leurs confrères sur le pont. Là, c’est le même entassement, autour du mât de misaine, que, pendant la nuit, dans l’entrepont. La même impossibilité de bouger. Canons et fusils sont braqués en permanence sur les prisonniers. A la moindre alerte, au moindre geste de révolte, les soldats tireront dans le tas. Si un navire anglais apparaît à l’horizon, ils seront tous mitraillés. Il leur est interdit de prier publiquement. Les moindres mots sont épiés. Pour un mot imprudent dont l’accuse l’un des marins, un jeune prêtre de trente-trois ans, le chanoine Roulhac, de Limoges, est fusillé. Il est impossible de s’asseoir. Les plus heureux peuvent seulement s’appuyer au bastingage. Quand il pleut, ou quand la tempête fait rage, on ne les rentre pas : ils doivent rester trempés sous la pluie comme sous les paquets de mer. Quand le soleil de juin, de juillet et d’août, brille de toute son ardeur, avec la réverbération, c’est à devenir fou. Mgr Legroing de la Romagère qui passe ses journées entières en méditation, murmure à ses confrères la malédiction de l’Apocalypse : « Malheur à vous, ô terre, malheur à vous, ô mer, parce que Satan se rue sur vous, plein de fureur ! » (12, 12). Le frère Coudert, sous-prieur de la maison des Carmes d’Angoulême, est saisi de fièvre chaude. Il hurle, se précipite sur ses confrères, mord comme une bête enragée. Laly et ses marins prennent peur : ils s’emparent du malheureux, le mettent aux fers, et feignant de croire à une révolte, veulent mitrailler les prêtres restés sur le pont. Un autre jour, c’est en vain que les prisonniers essaient de retenir et de lier avec leurs mouchoirs le père Jean Bourdon, des capucins de Sotteville-lès-Rouen, devenu fou. Là encore Laly croit à un complot et veut fusiller toute sa cargaison de prêtres. Le pauvre religieux mourra quelques jours plus tard dans les fers. Meurt aussi dans les fers le jeune abbé Delahaye, du diocèse de Rouen. Ses vêtements ne sont plus que loques. Par décence, il demande à Laly un pantalon. Celui-ci lui donne le haut-de-chausse, rempli de vermines et souillé d’ordures, d’un prêtre qui vient de mourir du typhus. D’un geste involontaire de répugnance, l’abbé Delahaye jette le pantalon par-dessus bord. Il est mis immédiatement aux fers et il y meurt.
Nous pourrions poursuivre ces pages d’épouvante. Prenez, reprenez les souvenirs de ceux qui ont survécu aux pontons, comme ceux de l’abbé Michel, de Mgr Labiche de Reignefort, de Mgr Legroing de la Romagère qui deviendra plus tard évêque de Saint‑Brieuc. Bien vite, vous serez obligés d’abandonner le récit : vous perdrez le cœur. Jamais je n’ai pu lire ces Mémoires, d’un bout à l’autre, sans arrêt…
Bientôt, le typhus sévit sur les navires. Les prêtres meurent comme mouches. Au début Laly et Gilbert les font jeter par-dessus bord. Mais la mer les rejette sur les côtes, et tout le pays sent le cadavre : les riverains de l’île d’Aix, de Fouras, de Port‑des-Barques, crient à la contagion et envoient pétitions sur pétitions à Rochefort. La peste les menace : Laly et Gilbert reçoivent l’ordre de faire porter les cadavres dans l’île d’Aix. C’est ainsi que l’île d’Aix renferme les restes de deux cent trente et un de nos prêtres.
Le 14 juillet 1794, le chirurgien-major Béraud, qui est descendu en visite d’inspection dans l’entrepont des Deux-Associés, s’écrie :
Ce n’est pas ainsi que l’on traite des hommes !… Si, le soir, on mettait quatre cents chiens dans cette cave, ils seraient tous crevés le lendemain, ou ils seraient devenus enragés !…
Cela dit, Béraud déclare, dans son rapport, qu’il est « loin de s’apitoyer sur leur sort », mais qu’il faut veiller à la santé des matelots, car trois d’entre eux viennent de mourir, atteints par la contagion. Le mois d’août, avec les grandes chaleurs, la mort frappe à grands coups : douze, quinze, vingt prêtres meurent chaque jour. L’équipage est de plus en plus menacé. Du ministère arrive l’ordre de débarquer les malades.
Les navires quittent le large et s’approchent de l’île Madame. On y dresse des tentes-hôpitaux. Pour les malades qui y sont descendus, c’est le paradis. Ils voient des papillons, des fleurs, ils entendent les oiseaux ; l’espoir renaît dans leur cœur. Ils vont pouvoir vivre ! Hélas ! ils sont si profondément atteints que deux cent cinquante-quatre mourront dans l’île Madame et y seront ensevelis.
« Les plus malheureux des hommes,
et les plus heureux des chrétiens »
Robespierre est abattu. La réaction thermidorienne se propage en province. Les navires viennent s’ancrer à Port-des-Barques. Laly et Gibert supplient les prêtres survivants de ne pas révéler leurs crimes. Les rescapés du fort du Hâ, du fort Pâté, de la citadelle de Blaye arrivent sur le Gentil, le Dunkerque, le Républicain : plus heureux, ils peuvent apporter à nos martyrs des vêtements, des vivres, les assurer d’une prochaine libération. Épuisés, vingt-cinq prêtres meurent encore pendant le mois d’octobre : ils sont enterrés au fort Vaseux.
Le 27 décembre, l’ordre est donné de transférer à Saintes les survivants des pontons. Le froid est si intense que la Charente est prise dans les glaces. L’ordre ne sera exécuté que le 5 février. Ceux de Bordeaux et de Blaye seront conduits à Brouage où ils resteront jusqu’en mars 1796.
Il nous faut conclure. Réfractaires ou assermentés, nos prêtres ont accepté le martyre par fidélité à Dieu, par fidélité à l’Église. M. le chanoine Tonnelier rappelait, il y a deux ans, la maxime d’or de saint Augustin : « Ce n’est pas le supplice, mais la cause du supplice qui fait le martyr. »
Les assermentés, même ceux qui, hélas ! par peur, s’étaient mariés, se sont tous repentis avant de mourir. Devant l’exemple de leurs frères, devant les prodiges de sainteté dont ils furent journellement les témoins, ils ont retrouvé leur foi ; ils ont été les « bons larrons » de l’Évangile.
Quant à ceux dont le procès de canonisation a retenu les noms, ils furent parmi les plus grands des martyrs. Tel ce père Sébastien, toujours perdu en Dieu, que ses confrères contemplent, les bras en croix, les yeux levés au ciel.
Une demi-heure se passe, et l’on est surpris de le voir persévérer dans cette position difficile, car la mer est houleuse. On crut qu’il était en extase, et on s’approcha de lui pour le considérer de plus près. Mais en tâtant sa figure, et ses mains, on reconnut qu’il avait rendu son âme à Dieu. Les matelots du bord ne purent retenir leurs cris d’admiration et leurs larmes.
Ils ont accepté d’être, selon le mot de saint Paul, la balayure du monde, le rebut universel, ut stercora mundi. Nous l’avons suffisamment montré. « Il n’y a rien de plus grand en Jésus‑Christ, dit Bossuet, que son sacrifice, et il n’y a rien de plus grand en son sacrifice que son dernier soupir. » Grâce à l’abbé Philippe Papon, curé de Contigny, dans l’Allier, qui a pu conserver sur sa poitrine des hosties consacrées, les mourants peuvent recevoir une petite parcelle avant de mourir. M. Souzy, vicaire général de La Rochelle, qui est à bord des pontons le délégué de Mgr de Coucy, qui lui avait délégué tous les pouvoirs, se penche sur l’abbé Dubignon, supérieur du petit séminaire de Bourges, qui va mourir. Avant de lui remettre la sainte hostie, il lui montre le ciel : « Le Maître est là, et il t’appelle ! » Et le mourant de dire dans un dernier sourire : « Nous sommes les plus malheureux des hommes, et les plus heureux des chrétiens. » Il était impossible d’être plus proche de Jésus, et de Jésus crucifié.
Fidélité à l’Église
Ils sont morts par fidélité à l’Église. Pie VI dira de nos prêtres martyrs : « De sancta religione nostra optime sunt meriti. Ils ont bien mérité de notre sainte religion. » Il dira encore :
Je ne connais rien de plus noble, de plus héroïque que la conduite de l’épiscopat et du clergé de France. L’Église gallicane n’a jamais brillé d’un éclat plus radieux.
Cela nous rappelle combien nous devons demeurer étroitement liés au pape et à nos évêques. Nous sommes d’Église, nous ne pouvons être que d’Église. Nous éloigner un tant soit peu des ordres de l’Église, de l’enseignement de l’Église, c’est nous trouver menacés des mêmes aberrations que les prêtres de 1789, courant au-devant de la Révolution. Dans la dernière lettre qu’il adressait aux curés de son diocèse, Mgr de La Rochefoucaud, évêque de Saintes, qui devait être massacré quelques semaines plus tard aux Carmes, leur écrivait :
Je compte toujours au premier rang des devoirs de mon apostolat le soin de resserrer par mon exemple le lien de l’obéissance au Saint‑Siège et à la personne de notre saint père le pape.
Demandons à nos prêtres-martyrs de susciter sur notre terre de France les prêtres qui, demain, à leur exemple, maintiendront la foi et garderont notre peuple fidèle à Dieu et fidèle à l’Église.
Ainsi soit-il.
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[1] — On sait les réserves qu’appellent malheureusement les canonisations et béatifications opérées par ce pape, particulièrement depuis la réforme des procédures en 1983 (constitution apostolique Divinus perfectionis magister, du 25 janvier 1983 ; la procédure des béatifications et canonisations avait déjà été notablement modifiée par Paul VI en 1969).
[2] — La liste des 829 prêtres ainsi déportés a été établie en 1934 par l’abbé Léandre Poivert. Elle est reproduite avec quelques corrections dans la Positio super martyrio et fama martyrii établie en 1991 (Congregatio de causis sanctorum, prot. n. 358), p. 13-28.
[3] — Lors de l’ouverture de la cause, en janvier 1952, 103 noms avaient été retenus, mais le nombre fut réduit à 64 lors de l’enquête sur le martyre. La Positio super martyrio et fama martyrii établie en 1991 ne parle plus que de « Jean-Baptiste Souzy et ses 63 compagnons ». Curieusement, le décret de validité du procès porté le 7 février 1992 par la congrégation des Causes des saints (prot. nº 358-17/92) se réfère encore à « Jean-Baptiste Étienne Souzy et ses 102 compagnons ».
[4] — Le chanoine Julien Salaün, fut curé de l’église Saint-Louis, à Rochefort, de 1958 à 1980. Il fit don aux traditionalistes d’une chapelle rue des Augustins pour que la messe traditionnelle y soit célébrée. Son frère Jean-Marie Salaün (chanoine lui aussi) fit partie du tribunal établi en 1931 pour le procès informatif des prêtres déportés des pontons de Rochefort.
[5] — Victor Hugo, Oceano nox.
Informations
L'auteur
Successivement curé de Geay, Saint-Laurent-de-la-Prée et du Châteaud'Oleron, archiprêtre de Marennes puis de Saint-Louis de Rochefort, le chanoine Julien Salaün (1905-1997) reste surtout célèbre pour avoir été l'aumônier principal de la première armée, celle du général de Lattre.
Il fut membre de l'Académie de Saintonge de 1973 à 1997.
Le numéro

p. 162-174
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