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L’acédie

Quand le « cafard » devient péché

 

par Agnès Delacroix

 

Il ne nous est pas seulement imposé de vivre de Dieu et de l’aimer, mais d’avoir notre joie en lui, en sorte que le sentiment opposé […] est, de sa nature, un sentiment qui donne la mort.

R.P. Héris, O.P. [1] 

 

UNE AMUSANTE NOUVELLE [2]  nous dépeint l’enfer mobilisé pour faire tomber un honnête chrétien. Dans la simplicité de son âme, celui-ci dé­joue un à un tous les pièges, jusqu’au jour où Lucifer, furieux des échecs répétés de ses démons, décide de prendre lui-même l’affaire en mains. Dans son langage d’ange déchu, il adresse à ses troupes une semonce mémorable :

Qui est-ce qui lui avait foutu des incapables pareils ? Tout juste bons à utiliser le catéchisme le plus élémentaire pour imaginer des chausse-trapes ! Les sept péchés capitaux, voilà tout ! Et la théologie historique, ils la connaissaient la théologie his­torique ? Ils n’avaient pas eu un peu l’idée d’aller piocher l’inspiration du côté du Moyen Age, où les hommes s’y entendaient à recenser les fautes graves pour tâ­cher de n’y point tomber ? Non, bien sûr ! L’acédie, par exemple, ils n’y avaient pas pensé à l’acédie ? […] Ah, l’acédie, le plus terrible des péchés peut-être. […] Complètement tombé dans l’oubli. […] L’acédie ! Autrement dit la tristesse, le chagrin, l’ennui, l’indifférence, l’abatte­ment, la morosité, le dégoût, la mélancolie, l’inquiétude, le tracas, la désespérance, le spleen, le cafard, le noir, le blues, le buis, le mouron, le bourdon quoi… Tout cela en un seul mot ! Qui est-ce qui le savait aujourd’hui que l’acédie était un péché grave ? Personne en vérité. Voilà donc par où attaquer une âme rebelle ! Voilà ce qu’il fallait pour la faire choir !

Notre héros échappera de justesse à cette ruse infernale, mais, par ailleurs, il semble bien que cette leçon démoniaque ait porté ses fruits. La simple observa­tion montre en effet que ce vice est très présent aujourd’hui, et ce d’autant plus qu’il est plus méconnu [3]. Un spécialiste de la question a pu écrire : « L’acédie est le démon de notre époque [4]. »

L’objectif de la présente étude est de faire connaître ce péché d’acédie, ennemi redoutable de la vie spirituelle, autrefois recensé parmi les péchés capitaux. Ainsi démasqué ce vice sera plus aisément vaincu. Et puisque c’est la tradition monas­tique, qui, dès les premiers siècles de l’Église, s’est intéressée à l’acédie, nous nous mettrons à l’école des grands maîtres spirituels qui ont su l’identifier, la dé­finir, la décrire. Les plus prolixes sur ce sujet sont les Pères du désert [5], parmi les­quels Jean Cassien, Évagre le Pontique, saint Jean Climaque, dont l’enseignement plein de réalisme et de psychologie a été repris et systématisé au Moyen Age, principalement par saint Thomas d’Aquin.

Après une première ébauche de la notion d’acédie (I), nous étudierons les dé­finitions qu’en donnent saint Thomas d’Aquin (II) et Évagre le Pontique (III), puis nous décrirons les manifestations de cette maladie de l’âme (IV) et les re­mèdes qu’on peut lui opposer (V), avant de rapprocher l’acédie d’un certain nombre de notions connexes (VI).

 

Première approche

 

A première vue l’acédie semble une nébuleuse dont on peine à préciser les contours. Aussi n’est-il pas inutile, pour commencer, de donner une première description qui fera mieux comprendre ensuite de quoi nous traitons.

Sous la plume de Cassien [6], nous trouvons un tableau très pittoresque du moine en proie à l’acédie. Quoiqu’un peu long, ce texte constitue une bonne in­troduction à une définition plus théologique de ce vice [7]. Nous soulignons au fur et à mesure les mots-clés qui nous aideront ensuite à mieux cerner cette notion.

En sixième lieu nous avons à combattre ce que les Grecs appellent l’acédia et que nous pouvons nommer le dégoût ou l’anxiété du cœur [tædium sive anxietatem cordis]. Voisin de la tristesse, cet adversaire éprouve surtout les solitaires, attaque plus sou­vent et plus durement ceux qui demeurent dans le désert […]. Quand cette passion s’est une fois rendue maîtresse de l’âme d’un moine, elle engendre en lui de l’horreur pour le lieu où il demeure, du dégoût pour sa cellule, du mépris pour les frères qui vivent avec lui ou sont éloignés, qu’il considère comme  négligents et peu spirituels. Elle le rend mou et sans courage pour tous les travaux qu’il a à faire à l’intérieur de sa cellule, l’empêchant d’y demeurer et de s’appliquer à la lecture. Il se lamente souvent de n’y faire aucun progrès spirituel aussi longtemps qu’il ne sera pas uni à telle communauté. Il s’afflige de rester ainsi sans aucun gain spiri­tuel, inutile dans le lieu où il réside, lui qui, alors qu’il pourrait diriger les autres et leur être tellement utile, n’aura édifié et fait profiter personne de sa manière de vivre et de son enseignement ! Il fait grand cas des monastères éloignés, les décrivant comme bien plus propres au progrès et plus avantageux au salut : le commerce des frères qui y vivent, il le peint comme bien agréable et plus spirituel, tandis que tout ce qu’il a à la portée de la main est incommode, que les frères qui demeurent sur place ne sont nullement édifiants, et même que l’on a peine à y trouver de quoi vivre sans un labeur acca­blant. Finalement, il pense ne pouvoir assurer son salut s’il reste en ce lieu, s’il ne s’en va pas au plus tôt, abandonnant la cellule […]. Vers la cinquième ou sixième heure [8], il se figure être si las et avoir tant besoin de nourriture [9] qu’il semble s’être épuisé par un très long chemin ou un travail ex­cessif ou avoir passé deux ou trois jours sans manger […]. L’esprit troublé et comme enténébré, il devient tellement oisif et incapable de toute activité spirituelle qu’il croit ne plus avoir d’autre remède pour sortir de cet accablement que la visite d’un frère ou le soulagement du sommeil. De même cette maladie lui suggère comme convenable et nécessaire d’aller sa­luer d’autres frères et de rendre visite à des malades même s’ils demeurent fort loin. […] Ne vaut-il pas mieux se dépenser à ces bonnes œuvres que de demeurer inutilement dans sa cellule, sans y faire aucun progrès ? Ainsi assaillie par les ruses de l’ennemi, la malheureuse âme pressée par l’esprit d’acédie comme sous les coups d’un bélier puissant est amenée soit à céder au sommeil, soit à quitter les limites de sa cellule et à rechercher dans la visite d’un frère un remède à sa tentation [10].

Cette page citée, une remarque s’impose.

Si l’acédie se trouve ainsi décrite dans le cadre de la vie monastique, elle  n’est pas uniquement, loin s’en faut, une « maladie de moines ». Les auteurs que nous citerons l’ont, certes, étudiée dans le cadre de la vie monastique ou érémitique, mais les transpositions sont faciles à faire à la vie du monde et il importe de les effectuer, sous peine de passer à côté de l’actualité du sujet.

Dotés de la même nature humaine et de la même destinée surnaturelle que les religieux, les laïcs sont en effet sujets autant que leurs « grands frères », aux as­sauts de l’acédie, même si les déguisements dont celle-ci s’affuble dans le monde sont plus subtils. Comme le remarque finement le père Bunge :

Il n’y a qu’une vocation chrétienne. Laïcs et moines n’ont pas chacun une spiri­tualité qui leur serait propre, puisqu’ils ont, les uns et les autres, reçu le même Saint-Esprit au baptême. […] L’adversaire est le même pour tous, laïcs et moines quels que soient les déguisements qu’il emprunte. […] La victoire sur les puis­sances du mal ne peut être remportée que d’une seule et même façon, même si laïcs et moines ont, à première vue, recours à des moyens différents [11] .

Il importe de garder ces vérités à l’esprit en abordant les définitions de l’acé­die.

 

L’acédie selon saint Thomas : une tristesse contraire à la charité

 

Saint Thomas réalise la synthèse des approches de ses prédécesseurs sur le su­jet. Il a le grand mérite de donner une qualification théologique et morale à une notion jusqu’alors un peu confuse.

C’est dans son traité sur la charité, dans la Somme théologique, que le Docteur angélique étudie l’acédie en tant que vice s’opposant directement à la vertu de charité. Graduellement, il initie son lecteur à la découverte de ce vice et de sa gravité intrinsèque.

 

Une tristesse

 

A la suite de saint Jean Damascène, saint Thomas décrit l’acédie comme « une espèce de tristesse [12] ».

Qu’est-ce qu’une tristesse ? Il s’agit de « ce mouvement de dépression qui s’empare des puissances affectives lorsqu’elles se trouvent en présence d’un mal [13] » ou privées d’un bien.

Plus précisément l’acédie est : « Une tristesse accablante qui produit dans l’es­prit de l’homme une dépression telle qu’il n’a plus envie de faire quoi que ce soit [14]. »

 

Une tristesse portant sur le bien divin

 

Toute tristesse n’est pas de l’acédie. L’acédie a un objet particulier : le bien di­vin, c’est-à-dire tout ce qui touche à Dieu de près ou de loin.

Ce bien divin, qui fait le bonheur de ceux qui le possèdent au ciel, peut deve­nir pour nous source de tristesse en tant qu’il contrarie les désirs charnels de notre nature. Ainsi l’accomplissement du devoir d’état, la prière, la pénitence, qui participent de ce bien divin et sont source de grâces pour l’âme, répugnent par­fois à notre nature déchue et lui apparaissent alors comme un mal.

Cela est d’autant plus vrai que l’âme est plus dépendante de ses passions :

Quand le désir charnel domine dans l’homme, le bien spirituel lui devient fasti­dieux comme lui étant contraire [15].

Une tristesse peccamineuse

 

En tant que tristesse, l’acédie est une passion, au même titre que la crainte, la joie, le désir, l’amour, et en tant que telle, elle est moralement neutre. En effet une passion n’acquiert de valeur morale qu’en fonction de son objet. Aussi « la tris­tesse est louable quand elle provient d’un mal véritable et qu’elle reste modérée. La tristesse est blâmable quand elle provient d’un bien ou qu’elle est immodé­rée [16] ».

Or l’acédie est une tristesse qui provient d’un bien, et du plus grand d’entre eux : le bien divin. Donc en soi (secundum se) l’acédie est peccamineuse.

Par ailleurs, dans ses effets aussi (secundum effectum), l’acédie est moralement répréhensible. En effet, même une tristesse provenant d’un mal véritable – et en tant que telle permise – devient mauvaise « lorsqu’elle accable l’homme au point de l’empêcher totalement de bien agir ». Or c’est bien là un des effets les plus connus de l’acédie, nous y reviendrons.

Donc l’acédie est doublement  mauvaise (dupliciter mala) : en elle-même puis­qu’elle porte sur un bien, et dans ses effets puisqu’elle paralyse l’âme dans son élan vers le bien.

 

Un péché mortel

 

Est mortel le péché qui supprime de l’âme la vie de la grâce, c’est-à-dire la cha­rité. Aussi, tout péché s’opposant directement à la vertu de charité est mortel par son genre même.

Or l’acédie est essentiellement contraire à la charité. En effet la joie spirituelle étant un effet de la charité, la tristesse portant sur le bien spirituel s’oppose direc­tement à la vertu de charité. Aussi « par son genre même, l’acédie est un péché mortel [17] ».

Hâtons-nous de préciser que l’acédie n’est pas toujours, de fait, un péché mortel. Pour qu’elle le soit, il faut d’abord qu’elle porte sur une des œuvres né­cessaires au salut. Soit elle pousse à s’attrister de ce type d’œuvres (« comme par exemple de se voir obligé à être juste, ou de ne pouvoir se venger d’une injure [qu’on] aura reçue [18] »), soit elle nous fait omettre ces œuvres nécessaires au salut (par exemple l’assistance à la messe le dimanche). Lorsqu’elle porte sur un point de moindre importance, la matière est légère. En outre, l’acédie n’est péché mortel que si elle est pleinement consommée, autrement dit si la raison consent au mouvement d’acédie ressenti par l’âme.

C’est ainsi qu’un mouvement d’acédie existe parfois dans la sensualité en raison de la répugnance de la chair pour l’esprit. Il s’agit alors d’un péché véniel [19]. Mais quand le mouvement d’acédie parvient jusqu’à la raison qui accepte de fuir, de prendre en horreur et de détester le bien divin, la chair prévalant pleinement contre l’esprit, alors il est évident que l’acédie est un péché mortel [20].

Ainsi, si le moine décrit plus haut par Cassien, succombe, avec pleine adver­tance et plein consentement, à la tentation d’abandonner son monastère, il com­met un péché mortel. Il en sera de même de l’époux, qui, dans les mêmes condi­tions, abandonne son épouse et ses enfants sous l’effet d’une tentation d’acédie (et ce, même si aucune circonstance d’adultère ne se mêle à ce départ).

Il n’est pas inutile d’insister ici sur l’antagonisme fondamental entre l’acédie et la charité. L’acédie s’oppose à la charité en tant qu’amour de Dieu, puisqu’en ôtant à l’âme la joie de l’intimité divine, elle vise à dégoûter l’âme de Dieu et à l’éloigner de lui. Mais elle s’oppose aussi à la charité en tant qu’amour du pro­chain puisqu’en plongeant l’âme dans la tristesse et l’accablement, elle paralyse le don de soi et l’ouverture à l’autre.

Ainsi l’acédie touche vraiment le cœur de notre vie spirituelle. En s’attaquant à la joie qui naît de la charité, elle atteint, blesse et va jusqu’à supprimer le dyna­misme profond de l’âme dans sa quête de Dieu. Voilà pourquoi les Pères du dé­sert la considèrent comme un des vices les plus graves.

 

Un péché capital

 

« Un vice est dit capital lorsqu’il est apte à donner naissance à d’autres vices en qualité de cause finale [21]. » Or de nombreux auteurs se sont plu à décrire les « filles » de l’acédie. Saint Grégoire le Grand, par exemple, en distingue six : la malice, la rancœur, la pusillanimité, le découragement, la torpeur vis-à-vis des commandements, le vagabondage de l’esprit autour des choses défendues. Saint Isidore en compte sept : l’inaction, l’indolence, le papillonnage de l’esprit, l’agi­tation corporelle, l’instabilité, le bavardage, la curiosité.

Avec une telle progéniture, l’acédie a bien gagné son titre de vice capital !

Notons, et nous y reviendrons, que parmi les vices secondaires engendrés par l’acédie, certains semblent contradictoires : l’agitation corporelle et l’inaction, par exemple. Ils n’en sont pas moins les deux facettes d’un seul et même péché capi­tal, d’autant plus difficile à démasquer qu’il prend des formes plus diverses.

 

L’acédie selon Évagre le Pontique : l’anarchie des facultés

 

Bien que l’analyse d’Évagre [22] soit très antérieure dans le temps à celle de saint Thomas, elle la complète. Saint Thomas donnait un cadre général d’ordre moral, Évagre va descendre dans des aspects plus psychologiques en nous montrant par quel jeu le démon de l’acédie agit sur nos facultés.

 

Évagre et les « pensées »

 

Pour Évagre, le combat du moine (ou du chrétien) est à mener contre des « pensées », sous-entendues mauvaises. Il distingue huit pensées qui apparais­sent selon un ordre fixe, de la plus grossière à la plus subtile : la gourmandise, la fornication, l’avarice, la tristesse, la colère, l’acédie, la vaine gloire et l’orgueil. Nous retrouvons ici, à quelques variantes près la liste de nos péchés capitaux. Ces pensées sont dites génériques car elles sont mères de toutes autres pensées. Toutes néanmoins découlent d’une racine unique : l’amour de soi (philautia, litté­ralement « tendresse pour soi »).

A ces huit pensées s’opposent huit vertus : l’abstinence, la continence, la pau­vreté volontaire, la joie, la longanimité, la patience, la modestie et  l’humilité. Quant à l’amour de soi, il a pour antidote la charité (« agapè [23] »).

Les huit « pensées » sont communes à tous les hommes et nous ne pouvons empêcher qu’elles ne se présentent un jour ou l’autre à notre âme. En revanche, nous pouvons choisir ou  non d’y consentir : « Que toutes ces pensées troublent l’âme ou ne la troublent pas, cela ne dépend pas de nous ; mais qu’elles s’attar­dent ou ne s’attardent pas, qu’elles déclenchent les passions ou ne les déclen­chent pas, voilà ce qui dépend de nous [24]. »

Le combat du chrétien consiste à résister à ces pensées, pour empêcher qu’elles ne se transforment en passions puis en péchés. Pour cela, il faut leur fermer la porte de l’âme en leur opposant les vertus, « particulièrement deux vertus qui freinent la partie passionnelle de l’âme : la charité, frein de l’irascible et l’absti­nence, bride du concupiscible. Tant que ces deux vertus règnent dans l’âme, les impressions sensibles ne déclenchent pas les passions [25] ».

 

Du rôle de l’irascible et du concupiscible dans l’âme vertueuse

 

L’irascible et le concupiscible sont les deux puissances de l’appétit sensitif (elles nous sont donc communes avec les animaux).

Le concupiscible « porte l’âme à rechercher [désirer : concupiscere] ce qui convient aux sens, et à repousser ce qui leur est nuisible ».

L’irascible tend à vaincre ce qui nous empêche d’obtenir le bien convoité par le concupiscible. C’est à la fois un attaquant et un défenseur qui combat pour le concupiscible [26].

Comment se comportent ces deux facultés dans une âme vertueuse ? Évagre répond dans son Traité pratique :

L’âme raisonnable agit selon la nature quand sa partie concupiscible tend à la vertu, quand sa partie irascible lutte pour elle [la vertu], et que sa partie rationnelle perçoit la contemplation des êtres.

 Autrement dit, dans l’âme en pleine santé spirituelle, irascible, concupiscible et intellect sont tous trois tournés vers la volonté de Dieu. Le désordre intervient lorsque l’un d’eux au moins entend suivre son propre chemin en s’éloignant de Dieu.

 

L’acédie, anarchie des facultés

 

L’acédie attaque à la fois les deux facultés irrationnelles de l’âme : l’irascible et le concupiscible :

L’acédie est un mouvement simultané, de longue durée de l’irascible et du concupis­cible, le premier étant furieux de ce qui est à sa disposition, le dernier par contre languissant après ce qu’il n’a pas [27].

L’irascible est furieux de ce qui est à sa disposition. Effectivement, le moine décrit plus haut par Cassien ne supporte plus ni sa cellule, ni sa communauté. « Tout ce qu’il a à portée de la main est incommode. »

Le concupiscible languit après ce qu’il n’a pas. Il veut rompre le jeûne, fuir sa cellule et ses frères : « Il pense ne pouvoir assurer son salut s’il reste en ce lieu, s’il ne s’en va pas au plus tôt, abandonnant la cellule »… pour trouver un « ailleurs » vu comme forcément meilleur : « Il fait grand cas des monastères éloignés, les décrivant comme bien plus propres au progrès et plus avantageux au salut : le commerce des frères qui y vivent, il le peint comme bien agréable et plus spiri­tuel [28]. »

En agissant ainsi à la fois sur l’irascible et le concupiscible, l’acédie atteint par ricochet l’intellect :

Alors que les autres démons, semblables au soleil levant ou couchant, n’attei­gnent qu’une partie de l’âme, “le démon de midi [29]” […] a coutume d’envelopper l’âme tout entière et d’étouffer l’intellect [30].

Cassien parle de son côté d’« esprit enténébré [31] » et saint Jean Climaque évoque « un laisser-aller de l’intellect [32] ».

Le dégoût de tout ce qui est, combiné avec le désir diffus de tout ce qui n’est pas, paralyse les fonctions naturelles de l’âme, à tel point qu’aucune pensée ne parvient à s’imposer [33].

En maniant l’acédie, le diable agit donc en remarquable psychologue. Il dé­goûte l’homme de ce qu’il a, le pousse vers ce qu’il n’a pas et le détourne ainsi d’accomplir la volonté de Dieu hic et nunc sur lui. Il le coupe très efficacement de l’union à Dieu puisque celle-ci ne se réalise que dans l’accomplissement de la volonté divine à l’instant présent [34].

Détourné de Dieu quant à la volonté, l’homme l’est aussi quant à la pensée. L’intellect étouffé, enténébré, est privé de toutes les bonnes pensées qui pour­raient ramener l’âme à Dieu. Dans son cœur comme dans son esprit, l’acédiaque est coupé de Dieu.

Vice directement opposé à la charité, péché mortel et péché capital, l’acédie mérite bien d’être connue et vigoureusement combattue. Pour cela, il importe de connaître les manifestations par lesquelles le démon de l’acédie signale sa présence.

 

Un vice aux manifestations diverses et contradictoires

 

L’acédie est une hydre à deux têtes. La première consiste dans le dégoût de Dieu et des moyens concrets de s’unir à lui, la deuxième réside dans la recherche du bonheur loin de Dieu. Aussi les manifestations de l’acédie vont proliférer dans deux directions [35] :

1 —  la fuite de la vie spirituelle et du présent qui attriste ;

2 —  la recherche de compensations.

 

La fuite de ce qui attriste

 

Cette fuite peut se faire soit par abandon (torpeur, paresse, négligence) soit par agressivité (mépris, rancune).

 

— Torpeur [36] à l’égard du devoir d’état

 

L’acédiaque entre dans une phase de déprime plus ou moins marquée qui lui ôte toute énergie. Saint Thomas, nous l’avons vu, évoque « une tristesse acca­blante »… Cassien nous décrit un moine « mou et sans courage pour tous les tra­vaux qu’il a à faire à l’intérieur de sa cellule [37] ». Cette torpeur se traduit par de la négligence dans les principaux devoirs d’état (familial, professionnel…) à l’égard desquels on pèche par omission.

Mais l’acédie tendant à couper l’homme de Dieu, il est normal que ses effets se fassent sentir plus spécialement dans le domaine de la prière et de l’étude des choses divines.

Les témoignages des Pères abondent en ce domaine et leur réalisme n’est pas dénué d’humour. Saint Jean Climaque :

Quand [le moine] est à la prière, le démon le plonge […] dans le sommeil et la­cère chaque verset par des bâillements intempestifs […]. Quand ce n’est pas l’heure de la psalmodie, l’acédie ne paraît pas. Et quand l’office est achevé, nos yeux se rouvrent [38].

Évagre renchérit :

Le moine en proie à l’acédie est nonchalant dans la prière et parfois il ne dira même pas du tout les mots de la prière [39].

Et tous les prétextes sont bons pour justifier cette négligence ou cet abandon des exercices spirituels :

L’acédie nous détourne de la lecture [de l’Écriture sainte] et de l’étude des pa­roles spirituelles en disant : eh bien, tel vieillard saint ne connaissait que douze psaumes, et pourtant il était agréable à Dieu [40].

Comme nous le verrons plus loin, l’acédie pourra aussi prétexter tel service à rendre, tel devoir de charité pour négliger, écourter ou bâcler la prière.

 

— Fuite de la pénitence

 

L’acédie est l’ennemie de la pénitence notamment de la plus commune aux moines des premiers siècles : le jeûne. Cassien nous décrit le moine en proie à l’acédie observant à tout moment le soleil, en attendant qu’il annonce enfin l’heure de manger ; il « ne sait penser à rien d’autre qu’à la nourriture ou à son ventre [41]. »

Toute autre mortification corporelle sera fuie de la même manière de peur de nuire à la santé. En effet « le souci de la santé physique, bien souvent, n’est rien d’autre qu’une tentation d’acédie [42] ». Ce soin exagéré de sa santé procède de ce repli sur soi qui est le propre de l’acédie. On se sent alors incapable de supporter telle ou telle privation, qui, avec plus de ferveur ou après une bonne retraite, pa­raîtrait aller de soi.

La torpeur de l’acédiaque et son besoin de consolations temporelles lui ren­dent très difficile toute mortification, même non corporelle. S’il s’y adonne ce sera avec de grandes difficultés et à contrecœur. Cette incapacité à se priver pour Dieu de quoi que ce soit est un signe assez net de la présence de l’acédie dans une âme : s’étant éloignée de Dieu, elle ressent d’autant plus vivement le besoin de se raccrocher au temporel pour combler le vide.

 

— Mépris à l’égard du prochain

 

Le dégoût de l’acédiaque pour Dieu va naturellement s’étendre au prochain [43]. Le moine de Cassien juge ses frères « négligents, peu spirituels, nullement édi­fiants ». Il les regarde de haut, les juge avec mépris et devient incapable de sup­porter leurs défauts [44]. Aussi faut-il qu’il les fuie à tout prix pour rejoindre un autre monastère.

Dans d’autres états de vie, le « bouc émissaire » pourra être aussi le supérieur, les collègues, le conjoint – dans tous les cas, des personnes qui remplissent la vie quotidienne et qui deviennent aussi insupportables que le quotidien lui-même.

Mais en fait l’acédiaque ne supporte pas les autres parce qu’il ne se supporte plus lui-même. Pressentant confusément qu’il manque à son devoir envers Dieu et envers lui-même, il en fait retomber la responsabilité sur les autres. S’il avait meilleure conscience, il serait plus indulgent pour ses frères.

 

— Dégoût de l’état de vie

 

C’est peut-être là un des signes les plus patents de la présence du démon de l’acédie.

Nous l’avons dit, l’acédiaque est dégoûté du présent qu’il veut fuir. Il va donc rêver d’un autre état de vie. Le religieux regrettera de n’être pas marié, le mari enviera l’indépendance du célibataire, la mère de famille soupirera après la soli­tude du cloître [45]. Le prêtre séculier rêvera être chartreux, le trappiste mission­naire. Tous s’épuiseront en vains désirs, en rêveries stériles, en regrets inutiles… et pendant ce temps, ils n’accompliront pas la volonté de Dieu sur eux.

L’acédie étant « le démon de midi » – midi du jour ou, plus souvent, midi (ou milieu) de la vie –, il va frapper plus particulièrement vers le milieu de l’existence c’est-à-dire entre quarante et cinquante ans. A cet âge, on a pris depuis long­temps un engagement définitif, l’enthousiasme des débuts est retombé et l’on a suffisamment pratiqué son état de vie pour en connaître les côtés pénibles. On est donc plus vulnérable aux insinuations de l’ennemi qui va suggérer que l’on s’est trompé de voie et que l’on a encore suffisamment de temps devant soi pour « refaire sa vie ».

C’est là cette fameuse « crise de la quarantaine », cause de tant de divorces et d’abandons de la vie consacrée. Mais qui voit que derrière cela se cache le plus souvent une crise d’acédie qui pourrait être guérie par les remèdes que nous indiquerons plus loin ?

 

La recherche de compensations

 

Ayant renoncé à chercher sa joie en Dieu, l’acédiaque va essayer de la trouver parmi les choses créées et, pour tenter de combler le vide qui l’habite, il va se je­ter dans une recherche effrénée de compensations. Celle-ci se traduira principa­lement par l’activisme, l’instabilité et la fuite dans des paradis artificiels.

 

— L’activisme

 

Pour détourner plus sûrement sa proie de la prière et du recueillement, le dé­mon de l’acédie la jette dans l’action et la pousse à se dépenser sous les meilleurs prétextes du monde [46] :

Telle femme pieuse et consacrée à Dieu […], ce serait vraiment œuvre de piété que de la visiter souvent et de lui procurer ce qui lui est nécessaire, à elle qui est si négligée et méprisée de ses propres parents. Ne vaut-il pas mieux se dépenser à ces bonnes œuvres que de demeurer inutilement dans sa cellule sans y faire aucun progrès [47] ? L’acédie suggère de recevoir les hôtes ; […], elle exhorte avec ardeur à visiter les malades en rappelant la parole du Seigneur : j’ai été malade et vous m’avez visité [Mt 25, 36] ; elle porte à aller voir ceux qui sont abattus et découra­gés [48] .

Un auteur moderne met ces paroles sur les lèvres du diable « éduquant » un jeune démon à l’acédie.

Notre poison c’est l’activisme […]. Fatigue-les, crève-les à la tâche. Comment prendre un jour de repos hebdomadaire lorsqu’il y a tant de malades à visiter, de personnes à accompagner. Et mère Teresa et saint Vincent de Paul, se reposaient-ils [49] ?

Mais la charité n’est pas le principe de ces prétendues « bonnes œuvres » inspirées par le démon de l’acédie ; c’est pourquoi elles ne valent rien pour la vie spirituelle [50] et peuvent même l’entraver. Elles ne sont qu’un prétexte pour s’agi­ter et fuir le recueillement. Conjuguées avec le dégoût pour la prière, elles vont conduire à en diminuer la part : « L’idéal est que la “réunionnite” ronge progres­sivement le temps du bréviaire puis celui de la messe quotidienne [51]. »

Pour les laïcs aussi, il existe un besoin de se dépenser dans des œuvres exté­rieures qui peut masquer une fuite de la vie intérieure et des devoirs d’état. Tel père de famille nombreuse, par désir de fuir la monotonie du quotidien, s’absor­bera excessivement dans l’organisation de pèlerinages, la participation à des ac­tions d’ordre politique ou social, et manquera ainsi, faute de temps, à son devoir d’état d’éducation et de soutien à son épouse et à son premier devoir de chrétien : celui de prier et d’adorer Dieu.

 

— L’instabilité

 

Saint Thomas, reprenant saint Isidore, évoque cette instabilité qui touche tous les domaines.

Elle s’attaque d’abord à l’esprit (en tant qu’il meut la volonté). Ce papillonnage de l’esprit (importunitas mentis) fait que l’on « se répand à contretemps dans des occupations variées [52] ».

Souvent elles ne sont pas menées à terme. « Impossible de terminer un travail commencé, de finir un livre… on prend quelque chose et on le remet [53]… » Évagre nous dépeint un moine incapable de lire de façon continue :

Feuilletant les pages, il perd son temps à considérer la fin du texte. Il compte les feuillets, suppute le nombre des cahiers, se plaint de l’écriture et de l’ornementa­tion. Enfin, refermant son livre, il pose la tête dessus et s’y endort [54].

Elle touche ensuite la puissance de connaissance : il s’agit alors de curiosité, ce besoin maladif de connaître pour connaître. L’acédiaque sera constamment à l’af­fût des dernières informations – et il lui faudra écouter « les nouvelles » deux à trois par jour sous peine de se sentir en état de manque –, des derniers ragots [55]… Cette curiosité pourra prendre aussi l’apparence d’un goût pour l’étude. En fait, elle ne vise pas à la charité ou à l’apostolat, mais seulement à satisfaire une avi­dité désordonnée, avidité d’autant plus grande que l’absence de vie intérieure creuse en l’âme une sorte de faim inassouvie.

L’instabilité atteint aussi la parole. Il s’agit alors de bavardage. L’âme éprouve une sorte de démangeaison de parler qui révèle une absence de silence intérieur. N’entretenant plus de colloque avec Dieu, elle se répand auprès des créatures. Le moine de Cassien suscite ainsi les occasions de rencontres pour satisfaire son be­soin de converser, lui qui a fui toute conversation avec Dieu.

Enfin l’acédie exerce ses effets sur le corps qui sera sujet à l’agitation [56] et à l’ins­tabilité proprement dite, c’est-à-dire au besoin de changer de lieu. Les moines gy­rovagues [57] que la tradition monastique des premiers siècles fustige si sévèrement sont de belles illustrations de cette forme d’acédie. Aujourd’hui, le besoin de voyager – que toute une industrie s’évertue à entretenir chez nos contempo-rains – peut être, s’il est récurrent et trop prononcé, un signe d’acédie.

D’une façon générale, l’instabilité se traduit donc par un besoin de changer pour changer : « Changer de lieu, de travail, de situation, d’institution, d’occupa-tion, de conjoint, d’amis [58]. » C’est la culture du zapping, passée aujourd’hui à l’état de phénomène de société.

 

— Paradis artificiels

 

Cette recherche de compensations pourra se traduire enfin par une fuite dans les paradis artificiels que sont, par exemple, l’alcool ou la drogue, ou encore cer­tains jeux (jeux de rôle, jeux vidéo…) dont la pratique à un certain degré altère le rapport de l’âme au réel.

Portant à la passivité ou à l’activisme, les effets de l’acédie sont donc divers et parfois contradictoires.

Cependant chacun est tenté plus habituellement dans un sens précis, en fonc­tion de son caractère [59]. Il importe hautement de connaître dans quelle direction nous pousse habituellement le démon de l’acédie, d’une part pour pouvoir repé­rer l’approche d’une tentation d’acédie, d’autre part, pour lui opposer les re­mèdes adéquats. Il y a là un important travail de discernement à effectuer chacun pour son propre compte.

 

Un mal parfaitement curable

 

En dépit de sa gravité intrinsèque et malgré l’ampleur de ses effets, l’acédie est un mal parfaitement curable et les remèdes à appliquer sont extrêmement simples. Dès les premiers siècles, les Pères du désert les ont énumérés et les maîtres spirituels les enseignaient à leurs dirigés. Nous n’avons qu’à mettre, une fois de plus, nos pas dans les leurs.

 

Persévérer

 

Les premiers moines et leurs successeurs sont unanimes à ce sujet : l’acédie se vainc essentiellement par la persévérance (hypomonè).

Évagre l’affirme en maints endroits :

Si l’esprit d’acédie tombe sur toi, ne quitte pas ta maison et n’esquive pas au moment donné la lutte profitable. Comme l’argent que l’on fait briller, ainsi ton cœur deviendra étincelant [60].

Et encore : « La persévérance réprime l’acédie [61]. » Nous avons vu ci-dessus que, dans la liste des remèdes qu’Évagre dresse pour chacun des péchés capi­taux, c’est la patience qui est opposée à l’acédie.

Cassien décrit les effets déplorables de la lâcheté face au démon de l’acédie :

Le remède que [l’âme] utilise présentement [en cédant à l’acédie] la rendra plus malade peu après. Car l’adversaire attaquera plus souvent et plus violemment ce­lui qu’il sait devoir lui tourner le dos sitôt le combat engagé, et qu’il voit espérer le salut non de la victoire ou de la lutte, mais de la fuite [62].

Cette persévérance s’incarne pour le moine dans la garde de la cellule, maintes fois recommandée par les Pères. Nous aussi, nous avons une « cellule » qui est le contexte dans lequel Dieu nous a placés (état de vie, métier, famille, paroisse, pays…), le cadre de temps et de lieu où se déroule notre vie quotidienne, où s’exprime la volonté de Dieu sur nous et où nous pouvons communier à lui par l’accomplissement de nos divers devoirs. C’est cette « cellule » qu’il s’agit de garder, sans céder au désir de fuite qui caractérise l’acédie – fuite qui, nous l’avons vu, peut prendre des formes très diverses.

Cette patience, cette persévérance dans la monotonie du quotidien requièrent un grand courage, voire dans certains cas une forme d’héroïsme, mais elles au­ront raison de l’acédie, c’est Évagre qui nous l’assure :

Ce démon n’est immédiatement suivi d’aucun autre : un état paisible et une joie ineffable lui succèdent après la lutte [63]

La méditation des fins dernières

 

Une des racines profondes de l’acédie réside dans le manque d’esprit de foi. Si l’acédiaque ne trouve que morosité dans sa vie, c’est qu’il l’envisage « par le petit bout de la lorgnette » et non sous l’angle de la foi. La grandeur de notre vocation surnaturelle, le don immense qui nous est fait dans le Christ, le bonheur éternel auquel Dieu nous convie par pure miséricorde, la valeur infinie attachée à nos moindres actions lorsque nous accomplissons la volonté de Dieu par amour, toutes ces vérités enthousiasmantes échappent au regard enténébré de l’acé­diaque. Il lui faut donc rouvrir les yeux à la lumière de la foi.

Aussi saint Jean Climaque insiste-t-il sur la prière et la méditation des fins dernières. Voici les propos qu’il prête à l’acédie :

J’ai mes mères nombreuses : parfois l’insensibilité de l’âme, parfois l’oubli des réalités d’en haut. […] Mon ennemie, c’est la pensée de la mort. Ce qui m’anéantit complètement, c’est la prière avec la ferme espérance des biens futurs [64].

Nous avons là une des sources de l’acédie et son antidote.

La méditation de la mort ainsi que des peines de l’enfer et du purgatoire nous ramène à l’essentiel et remet chaque chose sous son vrai jour. Nous reprenons conscience de la gravité du péché, de l’enjeu éternel de nos moindres faits et gestes, de l’importance du temps qui  nous est donné et qu’il faut « racheter » comme le dit saint Paul. Face à Dieu et à l’éternité, tout cet échafaudage de tris­tesse, de plaintes, de désirs insatisfaits qui s’était artificiellement construit autour de notre petit « moi » s’écroule comme un château de cartes…

La pensée du ciel, elle aussi et plus encore peut-être, est un puissant stimulant. Dans cette lumière, notre vie reprend son sens. Le renoncement est plus faci-lement accepté puisque « les souffrances du temps présent sont sans proportion avec la gloire qui doit se manifester en nous [65] ».

Dieu n’est plus vu comme l’auteur de contraintes qui surchargent notre vie mais comme le bien infini, cause du bonheur des élus du ciel et cause de notre bonheur dès ici-bas si nous consentons à jeter un regard de foi sur les réalités présentes. Cette contemplation de la joie du ciel, cette « espérance des biens fu­turs » sont les plus sûrs moyens de puiser la véritable joie, antidote idoine à l’acé­die.

C’est pourquoi dom Nault, auteur de la thèse citée plus haut, conjuguant les deux remèdes sus-cités (persévérance et espérance du ciel) insiste sur la persévé­rance joyeuse. Selon lui, elle « regroupe le mieux l’ensemble des moyens à mettre en œuvre » contre l’acédie et « résume parfaitement notre attitude spirituelle face à la tentation [66] ». Cette attitude d’âme permet de ne pas en rester au côté quelque peu stoïcien que pourrait présenter la persévérance seule et lui donne son véri­table sens : notre persévérance est saturée d’espérance en la joie éternelle à venir.

 

La componction

 

« Que ce tyran [l’acédie] soit donc enchaîné par le souvenir de nos péchés [67]. » – c’est-à-dire la componction – enseigne saint Jean Climaque.

Voilà qui semble contredire la joie que nous venons d’évoquer. Pourtant il n’en est rien. La componction puise à la même source que la joie chrétienne : la lu­mière de la foi, et elle se conjugue parfaitement avec l’espérance en la miséri­corde de Dieu.

Mais qu’entend-on précisément par componction ? « C’est une disposition de l’âme qui fait que celle-ci demeure dans un état de contrition habituelle [68]. »

Comment peut-elle être un remède à l’acédie ?

L’acédie a une parenté étroite avec l’orgueil. En effet, comme tous les péchés capitaux, elle prend sa source dans l’amour-propre (la « tendresse pour soi » ou philautia d’Évagre). Elle donne trop d’importance au moi qui, ne ressentant plus assez sa propre indigence, s’éloigne de Dieu, s’enfle et tourne sur lui-même. D’où, par exemple, le mépris que l’acédiaque affiche pour ses frères, d’où son désir de les diriger, d’où encore l’importance démesurée qu’il accorde à ses propres états d’âme et à sa santé.

Le souvenir de ses péchés lui remet devant les yeux sa misère, sa qualité de coupable. Ce « retour au réel » ramène son moi à ses justes dimensions [69]. Se dé­couvrant néant et pécheur, il ressent le besoin radical qu’il a de Dieu, de sa misé­ricorde, et corrélativement de la prière et des sacrements.

Efficace remède, la componction est un préservatif plus efficace encore. Habituellement entretenue, elle empêche le mécanisme d’éloignement de Dieu de l’orgueil : « Celui qui s’afflige sur soi-même ne connaîtra pas l’acédie [70]. »

Concrètement, les Pères du désert ont en haute estime cette manifestation de la componction que sont les larmes. Les témoignages en sont très nombreux et, plus tard, la spiritualité médiévale gardera cette estime des larmes. Lorsqu’elles sont versées dans la prière et pour des motifs d’ordre surnaturel, les larmes sont en effet le meilleur moyen d’amollir la dureté de cœur qui provient de l’orgueil.

Évagre dénonce « l’âme qui pense que les larmes ne sont rien au temps de la lutte contre l’acédie et qui ne se souvient pas de David qui faisait justement cela en disant : Mes larmes sont devenues mon pain de jour et de nuit [71]. » Il déclare en­core :

Lourde est la tristesse et intolérable l’acédie, mais les larmes sont plus fortes qu’elles deux [72].

L’Église partage cette estime et place dans le missel des oraisons pour deman­der le don des larmes [73].

 

L’obéissance

 

Comme la componction, l’obéissance vise à neutraliser l’orgueil.

Celui qui obéit accepte de courber sa volonté propre et son jugement propre devant la volonté de Dieu signifiée par le supérieur. Ce faisant, il abdique ce qu’il a de plus élevé : sa liberté et son jugement, pour en faire l’hommage à Dieu. Aussi terrasse-t-il l’amour-propre, et l’acédie, qui en est la fille, n’a aucune prise sur lui : « Chez les vrais obéissants, je n’ai pas une place où reposer ma tête » dit l’acédie, d’après saint Jean Climaque [74].

Notons l’insistance du saint sur la véritable obéissance. Il s’agit non seulement d’obéir de corps, mais de cœur et d’esprit, toutes les puissances s’inclinant reli­gieusement devant la volonté de Dieu. Une obéissance plus superficielle laisse subsister l’amour-propre et donne davantage de prise au démon [75].

Cette obéissance n’est pas l’apanage exclusif des religieux puisque dans tout état de vie, on est soumis à des supérieurs et donc mis en situation de pratiquer l’obéissance. C’est une force et un refuge lorsque se présente la tentation d’acédie.

 

La prière insistante

 

« Prie avec intelligence et vigueur et l’esprit d’acédie fuira loin de toi » [Évagre [76]].

La prière insistante illustre la persévérance recommandée plus haut. L’oraison est aussi le cadre de notre méditation sur les fins dernières et le « lieu » où l’on cultive la componction [77]. Aussi synthétise-t-elle les principaux remèdes précé­demment cités. Mais elle a aussi sa valeur impétratoire propre.

En période de tentation, Évagre recommande la répétition – à la manière d’oraisons jaculatoires – de certains versets de l’Écriture sainte qui correspondent à la situation particulière où l’on se trouve. Cette répétition de courts versets, en général tirés des psaumes, était une manière de prier très usitée parmi les Pères du désert et visait à atteindre un état d’oraison perpétuelle [78]. En période de tenta­tion, elle revêt un caractère plus guerrier : c’est un moyen de résister en face au tentateur, selon l’exemple de Notre-Seigneur, qui, lors de sa tentation au dé­sert, mit le diable en fuite en opposant à chacune de ses suggestions une phrase de l’Écriture sainte [79].

Cette méthode porte le nom d’antirrhèsis ou contradiction. Son intérêt est facile à comprendre :

Elle substitue aux insinuations de l’adversaire des paroles de consolation et d’encouragement, des paroles porteuses de Dieu, qui doivent permettre à l’homme de dépasser le point mort où il se trouve. Les paroles de Dieu brisent le cercle in­fernal des pensées propres ou étrangères, ces interminables raisonnements qui en ont mené plus d’un au bord de la folie [80].

Dans le cas précis de l’acédie, Évagre nous donne un exemple :

Lorsque nous nous heurtons au démon de l’acédie, alors, avec des larmes, divi­sons notre âme en deux parties : une qui console et l’autre qui est consolée, et se­mant en nous de bons espoirs, prononçons avec saint David cette incantation : « Pourquoi es-tu triste ô mon âme, et pourquoi me troubles-tu ? Espère en Dieu, car je le louerai, lui le salut de ma face et mon Dieu » [Ps 42, 5] [81].

 

Le travail manuel

 

Parmi les auteurs des premiers siècles, c’est surtout Cassien qui insiste forte­ment sur le travail comme remède à l’acédie, en passant systématiquement en re­vue tous les passages relatifs au travail dans les épîtres et la vie de saint Paul [82].

Cassien rapporte aussi cette sentence des Pères d’Égypte :

Le moine qui travaille est tenté par un seul démon, mais celui qui est oisif est la proie d’esprits innombrables [83].

Il rappelle enfin l’exemple d’Abba Paul :

Il travaillait, bien qu’il n’en ait pas besoin pour se nourrir, mais seulement pour purifier son cœur, empêcher la divagation des pensées, persévérer dans sa cellule et remporter une victoire complète sur l’acédie [84].

Tout en nous aidant à combattre la torpeur et l’indolence induites par l’acédie, le travail intervient surtout en amont : en chassant l’oisiveté et en nous ancrant dans le réel [85], il est un sûr moyen d’éviter les divagations de l’esprit qui font le lit de l’acédie.

Saint Jean Climaque nous avertit cependant que « l’excès dans les travaux [86] » peut aussi susciter l’acédie, probablement parce qu’il nous fait perdre de vue les réalités éternelles. C’est le cas lorsque le travail est trop continu, trop harassant ou que l’on s’y adonne avec trop d’empressement naturel. D’où la nécessité d’un équilibre, qui fut enseigné par un ange à saint Antoine du désert :

Le saint abbé Antoine, assis un jour au désert, se trouva pris d’acédie et dans une grande obscurité de pensées. Il dit à Dieu : « Seigneur, je veux être sauvé, mais les pensées ne me laissent pas ; que ferai-je dans mon affliction ? Comment serai-je sauvé ? » Peu après, s’étant levé pour sortir, Antoine voit quelqu’un comme lui, assis travaillant, puis se levant de son travail et priant, assis de nouveau et tressant la corde puis se relevant de nouveau pour la prière. C’était un ange du Seigneur envoyé pour le diriger et le rassurer. Et il entendit l’ange lui dire : « Fais ainsi et tu es sauvé ». Ayant entendu cela, Antoine eut beaucoup de joie et de courage. Et fai­sant ainsi, il fut sauvé [87].

Saint Benoît reprendra cette alternance entre prière et travail : Ora et labora [88]. Le même équilibre doit se retrouver, toutes proportions gardées, dans la vie de tout chrétien.

 

Un mouvement commun

 

Tous ces remèdes se ramènent peu ou prou à une forme de renoncement, de dépassement. On ne guérit pas l’acédie en cherchant à se satisfaire, mais en s’ou­bliant soi-même.

Le monde nous répète sur tous les tons : « Un coup de cafard ? Faites-vous plaisir ! » – thème abondamment exploité par les milieux publicitaires. L’Église répond : « Une tentation d’acédie ? Oubliez-vous et donnez-vous. »

L’acédie, en effet, tend à fuir Dieu pour se centrer sur soi. La solution consiste à se fuir soi-même pour se centrer sur Dieu.

Les remèdes à l’acédie (méditation, prière, componction, obéissance, péni­tence…) visent tous, d’une façon ou d’une autre, à favoriser l’oubli de soi pour faciliter le don à Dieu. Or ce mouvement n’est autre que l’« extase », étymologi­quement la « sortie de soi », qui est le propre de la charité. Ainsi toute l’ascèse préconisée par les Pères pour combattre l’acédie vise-t-elle à la charité. Et c’est bien normal puisque l’acédie est un vice directement opposé à la vertu de cha­rité [89].

En raison de leur vie solitaire, les Pères du désert ont traité de la charité essen­tiellement dans une perspective « verticale » : à travers la prière, la méditation, la pénitence… Mais pour la plupart des chrétiens, qui vivent en société, la charité passe très largement par la charité fraternelle. Sans trahir l’esprit des Pères, on peut donc, nous semble-t-il, ajouter la pratique concrète de la charité fraternelle à la liste des remèdes contre l’acédie. Le mot suivant, attribué à sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, paraît nous y inviter :

Parfois, dit-elle, on est si mal dans son intérieur qu’il faut promptement en sor­tir. […] Je ne vois pas d’autre moyen en ce cas que de sortir de chez soi et d’aller rendre visite à Jésus et à Marie en courant aux œuvres de charité.

Il s’agit bien d’une fuite, mais d’une fuite de soi pour rejoindre Dieu à travers le prochain. Et de fait l’expérience prouve qu’un acte bien concret de charité fra­ternelle peut suffire à mettre en fuite une tentation d’acédie.

Notons cependant que ce mouvement général de charité serait impossible sans la mise en œuvre d’une autre vertu théologale : la foi. On ne sort de soi que pour rejoindre un plus parfait que soi, contemplé par les yeux de la foi. Et c’est pour­quoi, la méditation, la prière, la componction… ont aussi largement pour objectif de réveiller l’esprit de foi afin de faciliter en dernier lieu ce mouvement de cha­rité.

Foi, charité… La vie théologale est au fond le plus solide antidote aux tenta­tions d’acédie.

 

Autour de l’acédie…

Acédie et désolation ignacienne

 

Les adeptes des Exercices spirituels de saint Ignace ont peut-être été frappés de la similitude entre ce que nous décrivons de l’acédie et ce qui leur a été enseigné de la désolation dans le cadre du « discernement des esprits ». Il existe en effet une étroite parenté entre ces deux notions, même si celles-ci gardent des nuances propres.

 

— Parenté

 

Cette parenté se vérifie d’abord dans la définition que saint Ignace donne de la désolation :

J’appelle désolation spirituelle […] les ténèbres et le trouble de l’âme, l’inclina­tion aux choses basses et terrestres, les diverses agitations et tentations qui la por­tent à la défiance et la laissent sans espérance et sans amour, triste, tiède, pares­seuse, et comme séparée de son Créateur et Seigneur [90].

 

Cette tristesse, cette tiédeur, ce défaut d’espérance et d’amour cet éloignement de Dieu, n’est-ce pas précisément ce qui caractérise l’acédie ?

Quant aux remèdes, ils sont aussi étrangement similaires : « Il importe, au temps de la désolation de ne faire aucun changement, mais de demeurer ferme et constant dans ses résolutions [91]. » Nous retrouvons là la persévérance, l’hypomonè si chère aux Pères du désert. Saint Ignace rejoint parfaitement Évagre en recom­mandant : « Que celui qui est dans la désolation travaille à se conserver dans la patience, vertu directement opposée aux attaques qui lui surviennent [92]. »

 

— … mais non identité

 

Pourtant, l’angle d’approche de saint Ignace semble différer de celui des Pères du désert. En effet, pour les premiers moines, l’acédie est avant tout vue comme une tentation, induite par un démon spécifique, et à laquelle il faudra résister pour ne pas tomber dans le péché d’acédie. Saint Thomas reprend cette approche et la précise, en qualifiant l’acédie, lorsqu’elle est pleinement consommée, de pé­ché mortel.

Saint Ignace paraît plutôt envisager la désolation comme un état de l’âme, neutre de par sa nature. Écoutons-le :

La désolation a trois causes principales. Premièrement, elle peut être un châti­ment. Notre tiédeur, notre paresse, notre négligence dans nos exercices de piété, éloignent de nous la consolation spirituelle. Secondement, elle est une épreuve. Dieu veut éprouver ce que nous pouvons, et à jusqu’à quel point nous sommes ca­pables de nous avancer dans son service et de travailler à sa gloire, privés de ces consolations abondantes et de ces faveurs spéciales. Troisièmement, elle est une le­çon. Dieu veut nous donner la connaissance certaine, l’intelligence pratique et le sentiment intime qu’il ne dépend pas de nous le faire naître ou de conserver dans nos cœurs une dévotion tendre, un amour intense accompagné de larmes, ni au­cune sorte de consolation spirituelle.

 

La désolation semble équiparée à un état de sécheresse spirituelle. Or si la sé­cheresse peut être due à un relâchement dans le service de Dieu (et donc à un éloignement de Dieu qui s’apparente à de l’acédie : c’est le premier cas étudié par saint Ignace), il existe aussi une sécheresse spirituelle qui est compatible avec un très grand amour de Dieu : celle dont parle saint Jean de la Croix quand il évoque les purifications passives, par exemple [93]. C’est le deuxième cas indiqué par saint Ignace.

Pour les Pères et saint Thomas, au contraire, l’acédie vise à un éloignement réel – et non seulement senti – de Dieu.

Cette différence d’approche s’explique : saint Ignace étudie la désolation en l’opposant à la consolation sensible alors que saint Thomas étudie l’acédie en l’opposant à la charité.

Aussi ne peut-on pas conclure à une parfaite identité entre le concept de déso­lation, plus large et à connotation plus sensible, et celui d’acédie, plus étroit et à nuance plus morale : l’acédie est une forme de désolation mais toute désolation n’est pas de l’acédie.

 

Acédie et discernement

 

Décrire les symptômes d’une maladie comporte un danger : celui de laisser croire que, parce que l’on est atteint de tel symptôme, on a contracté le mal. Mais ce n’est pas parce que l’on a deux boutons que l’on a attrapé la rougeole…

Il en est de même dans l’ordre spirituel : une sécheresse dans la prière, une las­situde dans le devoir d’état, une difficulté à mener ses actions jusqu’au bout, une recherche effrénée de distractions et de plaisirs, prises isolément, ne suffisent pas à affirmer que l’on est atteint d’acédie [94]. En revanche, si elles coexistent dans le même sujet, on se trouve en présence d’un faisceau d’indices concordants et il peut y avoir une présomption d’acédie. Mais ce n’est qu’une présomption. Il fau­dra un examen plus approfondi pour conclure à l’existence réelle d’une tentation d’acédie. Autant dire que le diagnostic – en termes spirituels : le discernement – est ici d’une importance capitale. Or chacun n’est pas toujours apte à le poser pour soi-même : le recours à un directeur spirituel prudent peut être hautement utile. Encore faut-il que celui-ci soit formé sur l’acédie.

Prenons un exemple concret : celui – très délicat – du discernement entre l’acédie et la dépression [95].

Il n’aura pas échappé au lecteur, en effet, que tous les symptômes ci-dessus décrits au sujet de l’acédie (déprime, tristesse, torpeur dans les devoirs quoti­diens, dégoût pour la prière, fuite du présent, besoin de compensations, instabi­lité…) pourraient s’appliquer parfaitement à la dépression. Le moine décrit par Cassien n’est-il pas tout simplement un grand dépressif qu’une cure d’antidé­presseurs remettra sur le droit chemin, sans qu’il soit besoin de recourir aux moyens spirituels ?

Cette conception tendrait à affirmer que seul le psychisme peut être malade, et non pas l’âme. La réalité n’est pas si simple et nous savons que le psychologique et le spirituel, bien que liés, ne se confondent pas. Il peut y avoir des maladies spirituelles distinctes de maladies psychologiques et réciproquement. Autrement dit, on peut être psychologiquement déprimé sans être pour autant en proie à l’acédie.

Certains effets de la dépression étant les mêmes que ceux de l’acédie, le dis­cernement, en cette matière, se fera non seulement en fonction des symptômes, de leur nombre et de leur convergence, mais aussi en fonction des causes. En ef­fet, l’acédie, généralement, soit survient sans cause particulière, soit provient d’une cause spirituelle (une tentation que l’on n’aura pas suffisamment combat­tue par exemple [96]) ; une dépression classique aura le plus souvent pour origine un élément déclencheur qui n’a rien de spirituel (échec, deuil, choc affectif… [97]). Alors, malgré ce que pourrait laisser croire un dégoût pour la prière et pour la vie de piété en général, ce n’est pas l’âme qui est malade, c’est le psychisme qui est ébranlé.

On trouve dans la vie du duc d’Alençon une illustration intéressante de ce phénomène. Après la mort tragique de son épouse [98], il traverse plusieurs années d’abattement contrastant avec la nature active et joyeuse qu’il avait jusqu’alors manifestée. En grand chrétien, il se raccroche à la prière mais n’y trouve que vide et dégoût :

L’âme gît à terre, comme brisée. […] Je suis à peine capable de quelques petites prières ; j’ai dû abandonner la plupart de mes pratiques de piété. […] Je reste dés­orienté et comme sans boussole, ne comprenant plus ma vie, dégoûté de tout, même de ce qui devrait être ma force et mon soutien, la piété [99].

Ce dégoût n’est pas de l’acédie mais bien la conséquence d’une dépression ré­actionnelle. Les paroles suivantes le prouvent :

Dieu me fait la grâce de me conserver une foi vive et la confiance en lui. [L’acédie au contraire suppose une baisse d’esprit de foi et conduit à la désespé­rance]. Mais que j’ai besoin de secours et de prières [100].

Cette distinction est d’une importance capitale dans les remèdes à appliquer : là où, dans un cas d’acédie, il faudra conseiller une persévérance absolue dans la prière, la pénitence et le devoir d’état, voire même, comme le fait saint Ignace, des pénitences surérogatoires et un allongement du temps d’oraison, dans le cas d’une dépression, il faudra savoir alléger la « dose » de mortifications, voire de prière, pour ne pas accabler une nature déjà rudement ébranlée. Des compensa­tions et une certaine évasion pourront être les bienvenues, pour autant, bien sûr, que l’on n’abandonne pas toute vie surnaturelle [101].

D’un diagnostic bien posé dépendra donc le choix des remèdes et il peut être aussi dangereux de vouloir soigner une acédie par des remèdes purement natu­rels que de prétendre guérir une dépression par des moyens purement spiri­tuels [102]. Dans les cas où dépression et acédie se superposent, il faudra recourir à une savante conjugaison des deux types de remèdes.

Pour conclure sur ce sujet, notons que si toute dépression n’est pas une acédie, bien des phénomènes baptisés « dépression » par des médecins et psychiatres ca­chent en réalité un phénomène d’acédie. Témoin, ces « dépressions » de jeunes – ou moins jeunes – désespérés parce qu’ils ne trouvent pas de sens à leur vie, dépressions si graves qu’elles en conduisent beaucoup au suicide [103]. Il serait inté­ressant, si on le pouvait, de mesurer parmi les dépressions officiellement recon­nues comme telles par les médecins la proportion de celles qui sont dues à l’acé­die. Nous serions certainement étonnés.

 

Acédie et esprit conciliaire

 

Ce rapprochement, à première vue étonnant, est opéré par un moine de la très conciliaire abbaye de La-Pierre-qui-Vire, dom Adalbert de Voguë, dans la préface qu’il écrit pour l’ouvrage Akèdia du père Bunge :

Quand on lit que l’acédie est une « atonie », comment ne pas songer à l’énorme chute de tension qui suivit le dernier concile, avec ses milliers de défections dans le clergé et la vie religieuse ? Et lorsqu’il nous est dit que l’instabilité caractérise l’acédiaque, notre pensée revient invinciblement à un autre trait de l’aggiornamento postconciliaire : le besoin maladif de changer. Sans doute invoquait-on les aspira­tions de la jeunesse, mais ceux qui le faisaient étaient trop souvent des hommes de quarante ans et plus, dont la sollicitude déclarée pour les jeunes cachait mal l’indi­gence spirituelle et la lassitude [104].

A lire ces lignes parfaitement lucides et honnêtes, il semblerait que l’acédie soit un des fruits du concile Vatican II. Est-ce exact ? Peut-on véritablement établir un rapport entre l’acédie et l’esprit conciliaire ? Et si oui, lequel ?

Reprenons les définitions de l’acédie et voyons si celle-ci a quelque point commun avec l’esprit du Concile.

Évagre nous dit que l’acédie est un mouvement simultané, de longue durée, de l’irascible et du concupiscible, le premier étant furieux de ce qui est à sa disposi­tion, le dernier languissant après ce qu’il n’a pas.

Ce mouvement simultané se retrouve dans l’esprit conciliaire : dégoût de ce qui est à la disposition (liturgie traditionnelle, scolastique, vingt siècles de doc­trine et de spiritualité) et besoin d’aller voir ailleurs (auprès du monde, des fausses religions) pourvu que cela soit nouveau et facile. On repense à la prophé­tie de saint Paul :

Un temps viendra où les hommes ne supporteront plus la saine doctrine [horreur de ce qui est à disposition] mais l’oreille leur démangeant, ils se donne­ront des maîtres à foison et détourneront l’oreille de la vérité pour la tourner vers des fables [avidité pour ce qu’on n’a pas] [105].

 

Ce que Dom Nault écrit de l’acédie est parfaitement applicable à l’esprit conci­liaire :

Une frénésie de nouveau et, du fait même, une horreur de ce qui dure, de ce qui tient en place [106].

Et ce mouvement simultané est effectivement « de longue durée » puisque le Concile a quarante ans et que le modernisme en a cent !

Reprenons aussi la définition de saint Thomas : une tristesse portant sur le bien divin.

On a fait parfois remarquer que la constitution du concile Vatican II Gaudium et spes (joie et espérance [107]) portait bien mal son nom, respirant plutôt la tristesse et l’inquiétude.

Par ailleurs l’aversion pour les choses divines en ce qu’elles coûtent à la na­ture, dont parle saint Thomas, se retrouve bel et bien dans l’esprit du Concile. C’est dans ce sens, par exemple, que l’on va écarter les anathèmes et la dénoncia­tion des erreurs, car il en coûte de se faire ainsi des ennemis. On voudrait n’avoir plus à lutter contre le monde et les fausses religions. Il est plus confortable de tendre la main que de défendre la vérité.

On pourrait descendre encore dans bien des détails de l’esprit conciliaire : le mépris à l’égard des frères (les catholiques qui gardent la Tradition), l’attirance pour ceux qui sont loin, considérés comme meilleurs (« nos frères séparés » à l’égard desquels on déploie des trésors d’affabilité), l’instabilité (qui touche la li­turgie, la doctrine et bien sûr, les personnes), l’activisme (les prêtres-ouvriers, ces communautés contemplatives que l’on a forcées à devenir actives)…

Tant de composantes de l’esprit conciliaire qui coïncident – hélas ! – si parfai­tement avec les effets de l’acédie semblent bien manifester une analogie réelle entre les effets de l’acédie dans une âme et ceux de l’esprit conciliaire dans l’Église.

Comment expliquer cette similitude ?

Remontons aux sources de l’acédie. Nous avons vu que l’une des causes prin­cipales de l’acédie était le manque de foi. Manquer de foi, c’est, en pratique, vivre au plan naturel [108] en évinçant l’ordre surnaturel de sa propre vie.

Quelles sont, par ailleurs, les sources du Concile ? De l’aveu commun, le Concile plonge ses racines dans le modernisme et le libéralisme, eux-mêmes fils du naturalisme. Or le naturalisme vise précisément à faire fi de l’ordre surna­turel.

Dès lors le rapport entre acédie et esprit conciliaire se comprend mieux : ils ont pour fondement commun le naturalisme (théorique ou pratique) [109].

On ne s’étonne plus alors que la nouvelle religion issue du Concile puisse en­traîner des âmes dans l’acédie : en ne prêchant plus assez les dogmes et les véri­tés éternelles, en ne mettant plus suffisamment en valeur la grandeur de la grâce et la transcendance de l’ordre surnaturel, en promouvant une religion essentiel­lement « horizontale » et humanitaire, elle fait tout simplement le lit de l’acédie.

Ce que Vatican II fait à l’échelle ecclésiale, l’acédie le réalise de façon analogue à l’échelle d’une âme. Dans les deux cas, l’homme se trouve, en pratique, éloigné du surnaturel et ramené vers la terre.

Les causes et les effets de l’acédie et de l’esprit conciliaire étant similaires, peut-on établir aussi un parallèle quant aux remèdes ?

Oui, bien sûr, en ce qui concerne le principal : la persévérance. Cette persévé­rance dans le vrai et dans le bien, quoi qu’il en coûte, résume à elle seule tout le combat de la Tradition aujourd’hui.

Oui aussi quant à la prière, la méditation des fins dernières, la pénitence… Dans ce contexte, on ne sera pas étonné que Mgr Lefebvre ait voulu donner aux « Exercices spirituels de saint Ignace » une place importante dans le combat de la Tradition. En effet, en insistant sur la méditation sur les fins dernières, sur la prière et la pénitence, sur la persévérance dans le combat spirituel – qui sont, tout simplement, les antidotes de l’acédie – les « Exercices de saint Ignace » ensei­gnent en pratique les moyens propres à combattre l’esprit libéral et conciliaire [110].

Sans vouloir outrer le parallèle entre acédie et esprit conciliaire, sans estimer non plus avoir épuisé le sujet, il nous semblait intéressant de souligner le rapport entre ces deux notions.

 

Conclusion

 

Au terme de cette étude, nous voudrions insister sur l’ampleur du phénomène d’acédie.

Ampleur quant aux puissances de l’âme qu’elle atteint : l’intelligence qu’elle obscurcit et la volonté qu’elle dévoie.

Ampleur de ses effets. Ce qui peut sembler au début une vague de « cafard » sans gravité peut se révéler lourd de conséquences. Si l’acédie n’est pas combat­tue, on peut tomber rapidement de Charybde en Scylla, passant insensiblement du dégoût pour la prière au glissement vers le péché grave, à l’abandon de l’état de vie et, dans des cas extrêmes, au suicide.

Ampleur quant à son champ d’action : elle est à l’œuvre dans l’Église, nous l’avons vu, et à plus large échelle encore dans nos sociétés où elle engendre no­tamment l’instabilité et le désespoir.

Et pourtant, pour échapper à un mal d’une telle ampleur, il suffit simplement de se soumettre à Dieu dans la foi et la charité.

La parabole de l’Évangile qui illustre le mieux l’acédie, nous semble-t-il, est celle de l’enfant prodigue. Dans un premier temps, cet enfant gâté fuit la maison paternelle pour chercher son bien-être au loin, dans l’indépendance, gaspillant avec ingratitude les dons de son père. Après quelques mois de plaisirs faciles, il se découvre réduit à la misère et profondément malheureux. L’épanouissement qu’il avait cru trouver loin de son père était donc une chimère ! Il comprend que le bonheur véritable ne se trouve que dans la maison paternelle et dans cette soumission filiale dont il avait voulu secouer le joug. Alors naît en lui la contri­tion qui le fera revenir dans des sentiments d’humilité tels qu’il accepterait la place du dernier des esclaves. Lui qui avait rêvé d’indépendance, le voici donc prêt à se placer dans une dépendance encore plus grande que celle qu’il avait quittée.

Il a enfin compris que l’homme est nécessairement dépendant et qu’il n’y a pas pour lui de liberté absolue : ou bien il est soumis au joug suave de Dieu son Père et il atteint la joie intérieure, ou bien il est esclave de ses passions, du monde et du démon, trois maîtres particulièrement despotiques et cruels, dont le service n’engendre que le désespoir et la mort. « Ne cherche pas à être libéré en t’éloi­gnant de la maison de ton libérateur ! » écrivait saint Augustin [111].

Notre bonheur et notre liberté consistent à demeurer humblement dans cette maison paternelle qui symbolise à la fois l’Église et la volonté de Dieu sur nous. C’est le secret de la joie que Notre-Seigneur est venu nous révéler dans l’Évan­gile :

Si vous gardez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour Comme moi j’ai gardé les commandements de mon Père et je demeure dans son amour. Je vous dis cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite [112].


[1] — P. Héris, O.P., La Charité II (Somme de saint Thomas d’Aquin), Paris, Cerf (Revue des jeunes), appendice 1, p. 285.

[2] — « La tentation de Philibert Avril » par Anne Sauvy (dans le recueil La Ténèbre et l’Azur, Paris, Arthaud, 1991, p. 197-222). Ce récit est reproduit en annexe.

[3] — « Si la plus belle ruse du diable est de se faire passer pour inexistant, le démon de l’acédie y a réussi plus que tout autre » (Dom Albert de Vogüé, Préface à Akèdia de Gabriel Bunge, Abbaye de Bellefontaine, Spiritualité orientale nº 52, p. 11). Le père Adalbert de Vogüé est un moine bénédictin de l’abbaye de La Pierre-qui-Vire. — L’ouvrage de G. Bunge – fréquemment cité dans cette étude – sera désormais désigné sous son seul titre : Akèdia.

[4] — Dom Jean-Charles Nault, moine bénédictin de l’abbaye de Saint-Wandrille, auteur d’une thèse sur l’acédie : La Saveur de Dieu, l’acédie dans le dynamisme de l’agir : Évagre, Cassien, Thomas d’Aquin, Rome, Latran University Press, « Studie Ricerche, 5 », 2002, 560 p., citée dans Les Sept péchés capitaux de Pascal Ide et Luc Adrian (Paris, Mame-Edifa, 2002), p. 205. Il ne nous a malheureusement pas été possible de consulter cette thèse.

[5] — On appelle Pères du désert les premiers moines qui, aux IVe et Ve siècles, sont venus peupler les déserts d’Orient. Leur enseignement – notamment ascétique – demeure la base de la spiritualité monastique.

[6] — Né entre 350 et 360 dans un endroit resté inconnu (Provence, Palestine, Scythie ?), Jean Cassien passe sa jeunesse dans le monastère de Bethléem. Entre 385 et 390, il obtient la permission d’en sortir pour aller avec Germain, son ami, visiter les lieux saints de la Palestine et les anachorètes de la Thébaïde. Après un séjour de sept ans dans ces déserts, principale­ment à Scété, ils reviennent à Bethléem, qu’ils quitteront de nouveau pour un deuxième voyage à Scété. En 403, Cassien est à Constantinople où il reçoit les enseignements de saint Jean Chrysostome qui l’ordonne diacre. Puis il est envoyé à Rome et semble se fixer dès lors en Occident où il reçoit le sacerdoce. En 414 ou 415, il fonde à Marseille deux monastères, l’un pour les hommes (Saint-Victor), l’autre pour les femmes (Saint-Sauveur). On assure que 5 000 personnes y vivaient sous sa direction. Sa mort est placée selon les auteurs entre 434 et 458. Jean Cassien n’a jamais été canonisé officiellement, mais Marseille célèbre sa fête le 23 juillet et son nom figure parmi les saints du calendrier grec. — Deux des œuvres de Cassien sont demeurées particulièrement célèbres : les Conférences (Collationes patrum in scithico eremo commorantium) résument les divers entretiens qu’il eut avec les plus grands des Pères du désert sur la perfection de la vie religieuse, lors de son voyage en Égypte. Les Institutions cénobitiques (De Institutis coenobiorum et de octo principalium vitiorum remediis) exposent, à l’usage des moines d’Occident, la façon de vivre des moines du désert d’Égypte et traite des huit principaux vices. Ces deux ouvrages contribuèrent hautement à « exporter » en Occident les richesses de la spiritualité monastique orientale. De grands saints comme saint Benoît et saint Dominique les ont beaucoup fréquentés et en recommandaient la lecture à leurs religieux. Ce sont restés jusqu’à ce jour des ouvrages de base du monachisme.

[7] — Saint Thomas d’Aquin se réfère constamment à ce passage de Cassien dans sa ques­tion sur l’acédie (II-II, q. 35).

[8] — 11 h. à midi, heure solaire.

[9] — Il était d’usage chez les premiers moines de pratiquer le jeûne toute l’année. L’unique repas de la journée ne se prenait qu’à partir de la neuvième heure, soit 15 h.

[10] — Jean Cassien, Institutions cénobitiques, livre X, 1-2.

[11] — Akèdia, p. 43-44.

[12] — II-II, q. 35, a 1

[13] — P. Héris O.P., ibid., p. 282.

[14] — II-II, q. 35, a 1.

[15] — Saint Thomas d’Aquin, De Malo, q. 2, a. 1. Nous mettons ici le doigt sur une des causes profondes de l’acédie : la prédominance de la vie des sens sur la vie proprement spiri­tuelle et surnaturelle.

[16] — II-II, q. 35, a. 1.

[17] — II-II, q. 35, a. 3.

[18] — Melchior Cano O.P., La Victoire sur soi-même, Paris, Revue des jeunes, 1923, p. 106.

[19] — « Ces mouvements désordonnés auraient dû, et ils pouvaient être réglés par la raison, et ils ne l’ont pas été : c’est pourquoi ils sont encore des péchés », P. Héris, O.P., ibid., p. 286.

[20] — II-II, q. 35; a. 3.

[21] — II-II, q. 35, a. 4.

[22] — Évagre (345-399). Né à Ibora, dans la province du Pont (d’où son surnom de « Pontique »), Évagre fut ordonné lecteur par saint Basile. Après la mort de ce dernier, il s’attacha à saint Grégoire de Naziance qui l’ordonna diacre. Grégoire lui apprit la philosophie et la théologie et Évagre le considéra toujours comme son maître. En 383, après quelques années passées à Constantinople, Évagre gagne l’Égypte, où il s’établit définitive­ment comme moine. Auprès de ceux qui furent parmi les plus illustres des Pères du désert, il recueille cette sagesse pratique, essentiellement empirique, qui se transmettait parmi les moines, et à laquelle il contribuera à donner une forme systématique et écrite. Évagre est en effet le compilateur des sentences des premiers maîtres de vie ascétique et il composera lui-même de nombreuses sentences. Évagre devient avec Ammonios le chef d’un groupe de moines, qui furent surnommés « Origénistes », en raison de la faveur dont jouissaient parmi eux les œuvres d’Origène. On voulut l’ordonner évêque mais il refusa et mourut à cinquante-quatre ans, en 399, dans le désert. Sa théologie eut une influence importante sur la théologie postérieure tant en Occident (via Cassien) qu’en Orient.

[23] — Akèdia, p. 50-51.

[24] — Évagre le Pontique, Traité pratique, cité dans Akèdia, p. 52.

[25] — Akèdia, p. 52.

[26] — « D’où l’on voit que l’appétit irascible est la faculté qui attaque, et la faculté qui dé­fend l’appétit concupiscible, puisque l’appétit irascible s’élève contre ce qui est un obstacle aux biens que l’appétit concupiscible recherche, et contre ce qui produit le mal que l’appétit concupiscible repousse. » Saint Thomas, Somme théologique, I, q. 81, a. 2, c.

[27] — Évagre le Pontique, Scholia in Psalmos, Ps 118, 28, cité dans Akèdia, p. 62.

[28] — Institutions cénobitiques, X, 2.

[29] — « Demonium meridianum », Ps. 90. Les Pères du désert voient dans ce démon qui frappe en plein midi (le  milieu du jour ou de la vie) le démon de l’acédie.

[30] — Traité pratique.

[31] — Institutions cénobitiques, X, 2.

[32] — Saint Jean Climaque, « L’Échelle sainte », Spiritualité orientale nº 24, p. 148. — Un auteur dominicain fait de la « cécité spirituelle » une des conséquences de l’acédie. (P. Timothée Richard O.P., Théologie et piété, Paris, Lethielleux, 1937, p. 134).

[33] — Akèdia, p. 66.

[34] — « On va chercher bien loin, parfois, la source de l’union à Dieu – elle est là, sous nos pas, à tous les instants à la portée de notre main, dans tout ce qui nous arrive – extérieure­ment et intérieurement – Dieu est là, dans sa volonté, pain quotidien, offert et livré à nos dé­sirs. » R.P. Vayssière O.P., cité par Marcelle Dalloni, dans Le Père Vayssière (Paris, Alsatia, 1958), p. 86.

[35] — Cassien évoque cette dualité : « Il y a deux espèces dans l’acédie : l’une qui précipite vers le sommeil celui qui en est la proie, l’autre qui pousse à déserter et à fuir la cellule. » (Jean Cassien, Conférences, t. I, V, Collection « Sources Chrétiennes », Cerf, p. 202, traduction légèrement revue par nos soins). — Autrement dit, on peut distinguer une acédie « passive » où dominera la torpeur et une acédie « active » où dominera l’activisme.

[36] — « Le mot de torpeur, dans son vrai sens latin, signifie quelque chose de plus que la simple tiédeur dont parlent abondamment les auteurs ascétiques ; il évoque l’idée d’engourdis­sement, de paralysie morale qui entraîne une privation totale ou partielle du mouvement et de la sensibilité. La vie subsiste, dormante, mais elle est comme inerte et à peine visible. » (P. Timothée Richard O.P., ibid., p. 123).

[37] — Institutions Cénobitiques, livre X, § 2, p. 387.

[38] — L’Échelle sainte, p. 149.

[39] — Évagre le Pontique, Tractatus de octo spiritus malitiæ, 14, cité dans Akèdia, p. 85.

[40] — Évagre le Pontique, Antirrhêtikos VI, 5, cité dans Akèdia, p. 85.

[41] — Institutions Cénobitiques. livre X, § 6, p. 391.

[42] — Akèdia, p. 77.

[43] — Le précepte de la charité étant double (amour de Dieu et du prochain), l’acédie, en s’opposant à la charité, va elle aussi se faire double : dégoût de Dieu et du prochain.

[44] — A travers ce mépris, nous entrevoyons ce que nous retrouverons plus loin au chapitre des « remèdes » : l’acédie est directement liée à l’orgueil.

[45] — On voit ainsi, parmi les correspondantes et dirigées de saint François de Sales, nombre de femmes mariées qui se désolent de n’être pas religieuses. Le saint va sans cesse les ramener à l’amour de leur état de vie et à l’accomplissement des devoirs qui en découlent. Il donnera par exemple ce mot d’ordre à l’une d’entre elles : « Rendez votre dévotion agréable, surtout à monsieur votre mari, et vivez joyeuse d’avoir pris ce genre de vie. » Le saint disait par ailleurs : « Il n’y a rien qui nous empêche tant de nous perfectionner en notre vocation, que d’aspirer à une autre. » (Aux sources de la joie avec saint François de Sales par le chanoine Vidal, Paris, Nouvelle Librairie de France, 1974 p. 31 et p. 274.)

[46] — On retrouve là « la tentation sous apparence de bien » que saint Ignace a si justement analysée dans ses Exercices Spirituels.

[47] — Institutions Cénobitiques, livre X, § 2.

[48] — L’Échelle sainte, p. 149.

[49] — Pascal Ide et Luc Adrian, ibid. p. 220 (la référence à mère Teresa est le signe d’une orientation conciliaire qui se manifeste à d’autres reprises dans l’ouvrage).

[50] — « Quand je distribuerais tous mes biens en aumônes, quand je livrerais mon corps aux flammes, si je n’ai pas la charité, cela ne me sert de rien » (1 Co 13, 3).

[51] — Pascal Ide et Luc Adrian, ibid.

[52] — II-II, q. 35, a. 4.

[53] — Akèdia, p. 75.

[54] — Évagre le Pontique, « Tractatus de octo spiritibus malitiæ » 14, cité dans Akèdia, p. 83.

[55] — C’est cette curiosité malsaine d’une âme qui s’est coupée de Dieu que la presse dite « people » exploite avec tant de succès.

[56] — « Fais attention et tu verras que si tu te tiens debout, elle [l’acédie] t’incitera à changer la position de tes pieds ; si tu es assis elle te suggérera de t’appuyer contre le mur. » L’Échelle sainte 14, p. 150.

[57] — Moines vagabonds sans cellule ni monastère fixes.

[58] — Jean-Charles Nault : « L’acédie, l’ennemie de la joie spirituelle » in Communio, nº 29, de juillet-août 2004, p. 40. (La citation de cette revue conciliaire n’implique évidem-ment pas notre adhésion à toutes les thèses qui y sont développées).

[59] — En ce domaine, la caractérologie pourra aider à discerner quelle forme prendra plus habituellement la tentation d’acédie chez telle ou telle personne. Ainsi, en règle générale, les caractères dits « sentimentaux » seront plus portés à la passivité et à la tor­peur, tandis que les « actifs exubérants » seront davantage sujets à l’activisme. Les « nerveux » oscilleront souvent entre la torpeur et l’instabilité.

[60] — Évagre le Pontique, « Sentenciæ ad monachos », cité dans Akèdia, p. 96.

[61] — « Institutio ad monachos », cité dans Akèdia, p. 96.

[62] — Institutions cénobitiques, livre X, § 3.

[63] — Traité pratique, XII.

[64] — L’Échelle sainte, nº 16. Évagre le Pontique va exactement dans le même sens en re­commandant « que le moine se tienne toujours prêt comme s’il devait mourir le lendemain » ce qui « retranche les pensées de l’acédie et rend le moine plus zélé » (Traité, cité dans Akèdia, p. 115).

[65] — Rm 8, 18.

[66] — L’Acédie, l’ennemie de la joie spirituelle, p. 47.

[67] — L’Échelle sainte, nº 15, p. 150.

[68] — Dom Marmion, Le Christ, idéal du moine, ch. VIII : la componction du cœur, p. 202. Tout cet admirable chapitre est à lire et méditer.

[69] — Encore faut-il veiller à ne pas tomber dans un état de désespérance qui peut accom­pagner la prise de conscience de notre misère. C’est une des tactiques du démon après avoir bercé d’illusions que de ramener brutalement au réel pour désespérer l’âme. D’où l’impor­tance de la confiance en Dieu que la componction présuppose.

[70] — L’Échelle sainte, nº 15, p. 150. — Dom Marmion, de son côté, démontre l’incompatibi­lité entre la componction et le péché en général : « L’esprit de componction est précisément le sentiment de contrition régnant d’une façon stable dans l’âme. Il constitue l’âme dans un état habituel de haine contre le péché ; par les mouvements intérieurs qu’il provoque, il est d’une souveraine efficacité pour préserver l’âme de la tentation. Entre l’esprit de componc­tion et le péché, il y a une incompatibilité irréductible. » (Dom Marmion, ibid., p. 204.)

[71] — Antirrhêtikos, Berlin, 1912, cité dans Akèdia, p. 113.

[72] — Sententiæ ad virginem, cité dans Akèdia, p. 109.

[73] — Oraisons pour demander la grâce de pleurer nos péchés, parmi les « oraisons di­verses » du missel. En voici la collecte : « Dieu tout-puissant et très doux, qui en faveur du peuple altéré, fîtes jaillir de la pierre une source d’eau vive, tirez de la dureté de notre cœur des larmes de componction afin que nous puissions pleurer nos péchés et en obtenir, par votre miséricorde, le pardon. »

[74] — L’Échelle sainte, nº 16, p. 150.

[75] — De son côté, un auteur du XVIe siècle insiste sur le lien entre l’obéissance et la joie : « De même que celui qui prétend agir à sa guise aura bien des causes de tristesse, de même celui qui soumettra sa volonté propre vivra toujours dans la joie. » Melchior Cano, ibid.

[76] — Tractatus de octo spiritibus malitiæ, cité dans Akèdia, p. 102.

[77] — « Dans la prière il faut surtout retremper son âme dans la componction. » Saint Benoît, Règle, ch. 52.

[78] — Dans les Conférences de Cassien, on voit ainsi l’abbé Isaac recommander la répétition continuelle du verset « Deus in adjutorium meum intende, Domine ad adjuvandum me festina (O Dieu, venez à mon aide Seigneur, hâtez-vous de me secourir) » (Ps 68, 2). Il est à noter que le rosaire est basé sur le même principe : la répétition de paroles de la sainte Écriture (la saluta­tion angélique), mais éclairée et enrichie par la contemplation des mystères. En cela, il puise aux traditions les plus anciennes.

[79] — Mt 4, 1-11.

[80] — Akèdia, p. 113.

[81] — Traité pratique ou le moine cité dans Akèdia, p. 113.

[82] — Notamment 1 Th 4, 11-12, 2 Th 3, 10-12, Ep 4, 28, Ac 18, 1-3, Ac 20, 33-35. Institutions cénobitiques, livre X, ch. 7 à 18. — L’insistance de Cassien sur le travail comme re­mède à l’acédie est telle que la tradition occidentale, après lui, assimilera l’acédie à la paresse. D’où la présence de la paresse à la place de l’acédie dans la liste actuelle des péchés capitaux.

[83] — Institutions cénobitiques, livre X, ch. 23.

[84] — Institutions cénobitiques, livre X, ch. 24.

[85] — A ce titre, il serait intéressant d’étudier le rapport entre le travail manuel comme anti­dote à l’acédie et la pratique des « actes conscients » telle qu’elle est recommandée dans la méthode Vittoz (Comment combattre l’anxiété par le contrôle de soi, par le Dr. P. d’Espiney, Paris, Téqui, 1997).

[86] — L’Échelle sainte, nº 16, p. 150.

[87] — Livre des anciens, Apophtegmes des Pères, Foi vivante XXXII, Solesmes-Paris, Cerf, 1995, p. 66.

[88] — Cette alternance permet notamment de garder la juste mesure dans le travail selon le mot d’ordre d’Évagre : « Fixe-toi pour tout travail une mesure » (Tractatus de octo spiritibus ma­litiæ, cité dans Akèdia, p. 102-103).

[89] — Ne nous laissons donc pas tromper par l’aspect ascétique des remèdes sus-cités : c’est bien l’union à Dieu qui est visée in fine.

[90] — Livre de prières, de cantiques et d’exercices spirituels de l’œuvre des retraites de la Fraternité sa­cerdotale Saint Pie X, 2e édition, Fideliter, 1988, nº 317, p. 408.

[91] — Ibid., nº 318.

[92] — Ibid., nº 321.

[93] — Le saint fait par ailleurs de « la sollicitude constante pour [la] gloire [de Dieu] » l’un des principaux critères qui permettent de juger qu’une aridité spirituelle est bien due à une purification passive envoyée par Dieu, et non à « nos péchés, imperfections, faiblesses, tié­deurs ou à quelque humeur maligne ou indisposition corporelle. » (Saint Jean de la Croix, La Nuit obscure, I, 1, ch. 9 (Paris, Seuil, 1984, p. 59-60).

[94] — La fatigue, une déprime passagère due à des causes purement naturelles ou bien des dispositions de tempérament peuvent suffire à les expliquer.

[95] — Nous nous contenterons ici d’un aperçu général. Pour des études plus complètes de la dépression, nous renvoyons aux nº 79 (Dépression nerveuse) et 80 (Foi chrétienne et dépression) des Cahiers saint Raphaël (revue de l’ACIM, 20 bis place Dupleix, 75015 Paris).

[96] — Voir plus haut, ce que dit saint Ignace sur la désolation – châtiment.

[97] — Nous nous inspirons de l’article « Désolation spirituelle et/ou dépression » de Christus nº 197, janvier 2003 qui fait assez bien le point sur la question, quoi que sous l’angle de la dé­solation et non précisément de l’acédie. (N.B. : Ici encore, la citation de cette revue conciliaire n’implique pas notre adhésion à toutes les thèses qui y sont développées).

[98] — Sophie-Charlotte, duchesse d’Alençon, mourut le 4 mai 1897 brûlée vive dans l’in­cendie du Bazar de la Charité, où, en tant que tertiaire de saint Dominique, elle tenait le stand des noviciats dominicains. Elle offrit sa vie pour sauver celle de compagnes plus jeunes qu’elle.

[99] — Marguerite Bourcet, Le Duc et la Duchesse d’Alençon, un couple de tragédie, Paris, Librairie académique Perrin 1939, p. 337-338.

[100] — Ibid.

[101] — La vie spirituelle demeure importante dans tous les cas, la prière et l’abandon à la volonté divine étant les meilleurs moyens de bien surmonter les épreuves, quelles qu’elles soient.

[102] — Ainsi cette mère qui se rendit en retraite quelques mois après la mort de son jeune enfant. En dépit d’un « fiat » maintes fois renouvelé, elle était encore profondément ébranlée par ce décès. Le prédicateur auquel elle s’ouvrit de sa situation lui déclara qu’il ne comprenait pas pourquoi, six mois après la mort de son bébé, elle en souffrait encore. Et pensant qu’il lui manquait quelque chose au plan spirituel, il lui fit passer en revue toutes ses pratiques de piété. Celles-ci étant irréprochables, il conclut qu’il fallait peut-être envisager l’adhésion à un tiers-ordre. On imagine le désarroi de la jeune femme qui, non seulement ne se sentit pas comprise, mais s’entendit conseiller un surcroît de pratiques religieuses qu’elle était, pour l’heure, incapable d’assumer. Ce prédicateur avait simplement « traité » sa dépression comme une désolation…

[103] — « Quand le sens de la vie disparaît, l’acédie engendre alors le mal le plus redoutable de tous, le désespoir ! Un tel manque d’espérance est bien présent chez nos contemporains et, plus grave encore, chez les jeunes. Ne serait-on pas ici en présence des ultimes conséquences de la nouvelle conception de la liberté, introduite par Ockam ? La liberté – entendue non pas comme l’acceptation de l’orientation vers le bien, mais comme la possibilité de faire ce que l’on veut – a réclamé d’être sans limites. Mais au lieu d’engendrer le bonheur, elle n’a fait que rendre plus cruel le sentiment d’insatisfaction. La chute des idoles que l’homme s’était construites à la place de Dieu le fait maintenant sombrer dans la désespérance. […] L’acédie est à la source du désespoir de nos contemporains, qui estiment qu’il vaudrait mieux ne pas exister. […] Évagre n’avait pas tort lorsqu’il disait que l’acédie risquait de précipiter l’homme dans l’abîme béant de l’autodestruction. » (Dom Nault, ibid.)

[104] — Akèdia, p. 11.

[105] — 2 Tm 4, 3-4.

[106] — Dom Nault, ibid., p. 48.

[107] — Constitution pastorale sur l’Église dans le monde moderne.

[108] — Et nous savons que, depuis le péché originel, ce « naturel » est blessé, notre nature ayant besoin d’être guérie par la grâce.

[109] — Ce n’est là qu’un essai de diagnostic. Sans doute pourrait-on trouver d’autres raisons pour expliquer le parallèle acédie-esprit conciliaire.

[110] — Nous ne parlons ici que des conséquences pratiques de l’esprit conciliaire. Les erreurs doctrinales de Vatican II, qui en sont la cause, devront être combattues par le rappel de la vé­rité catholique.

[111] — Enarratio in psalmum XCIX, 7 cité par Dom Nault, ibid., p. 49.

[112] — Jn 15, 10-11.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 58

p. 54-84

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