L’action Contre-Révolutionnaire
Scientia inflat, caritas vero ædificat
Toute science qui ne tourne pas à aimer est une science mauvaise.
Une question nous arrive :
Le Sel de la terre, c’est bien, c’est intéressant, mais ce n’est pas suffisant. Vous nous faites étudier, c’est entendu, mais il faut aussi agir. Dans le combat contre-révolutionnaire, il faut des têtes bien faites, mais il faut aussi des bras. Que nous conseillez vous de faire dans le concret ?
Trois auteurs contre-révolutionnaires du XXe siècle vont nous aider à répondre.
Jean Vaquié
Dans une brochure intitulée La Bataille préliminaire [1], Jean Vaquié (1910-1992) distingue deux batailles : l’inférieure et la supérieure. Voici ce qu’il dit :
Nous devons d’abord nous battre pour conserver les ultimes positions qui nous restent. Il faut de toute évidence et de toute nécessité, conserver nos chapelles, nos quelques monastères, nos écoles, nos publications, nos associations, et plus généralement nos espérances de salut et l’orthodoxie de nos doctrines. Nous sommes ainsi impliqués dans une série de combats conservatoires de petite amplitude auxquels nous ne saurions nous soustraire. […] Mais au-dessus de ces innombrables engagements conservatoires, une bataille, plus importante encore, a commencé dont l’objectif est la mutation du pouvoir. […] « Je régnerai malgré mes ennemis ». […] Nous pouvons donc être assurés qu’aujourd’hui Notre-Seigneur opère mystérieusement selon sa manière habituelle, en vue d’extirper le pouvoir de la Bête et d’instaurer son règne propre. Ce mystérieux combat, dont il est l’agent essentiel, constitue la bataille supérieure, celle de l’objectif principal.
Jean Vaquié explique ensuite la nature de chacune de ces deux batailles. Il importe, en effet, de ne pas les confondre, même si elles se livrent en même temps et sont menées par les mêmes personnes, car dans les deux cas la manière d’agir est bien différente.
A propos de la bataille inférieure, retenons ceci :
La bataille au jour le jour consiste « à entretenir la veilleuse ». Il faut que le Maître, quand il viendra, nous trouve « veillant ». Il nous demande précisément de ne pas disparaître. A.- Cette bataille ne vise que des objectifs secondaires. B.- Aucune assistance divine exceptionnelle ne lui est promise
Quant à la bataille supérieure,
[Elle] se propose un double objectif : - l’extirpation du pouvoir de la Bête - la restauration du pouvoir de droit divin. Or, ce double objectif est radicalement impossible à atteindre pour la minorité réactionnaire actuellement subsistante, neutralisée qu’elle est par l’appareil maçonnique. A.- Elle est menée par la même minorité sur laquelle pèse déjà la bataille inférieure. B.- Elle se terminera par un miracle de résurrection.
Il y a donc deux batailles : nous livrons la première avec nos propres forces (aidées bien sûr de la grâce de Dieu), mais la seconde dépend de l’initiative de Dieu. Dans le langage de saint Thomas d’Aquin, on dira que dans le premier cas Dieu nous donne sa grâce coopérante, dans le second sa grâce opérante.
Toutefois, dans cette seconde bataille, il ne s’agit pas d’attendre sans rien faire. Pour préparer l’intervention de Dieu, nous devons d’abord travailler à conserver la foi :
Dieu se réserve toujours un « petit nombre » chez qui il met la foi comme en réserve. Souvent même c’est à un seul homme qu’il la confie. Par exemple Moïse n’avait que son bâton, et sa foi, pour faire sortir les Hébreux d’Égypte. De même, David n’avait que sa fronde et sa foi, pour vaincre Goliath. De même encore, au temps de l’incarnation, une seule famille était parfaite, la Sainte Famille.
Ensuite, nous devons livrer la « bataille préliminaire », qui consiste à prier et faire pénitence pour obtenir l’intervention de Dieu :
[Il faut] ôter l’obstacle qui empêche Dieu d’intervenir. Et cet obstacle, c’est l’insuffisance de nos désirs et de nos prières.
Cette distinction des deux batailles permet de comprendre l’erreur stratégique commise par ceux qui espèrent obtenir le changement de pouvoir (objectif de la bataille supérieure) par de petits combats qui nous permettraient de gagner peu à peu du terrain [2]. Voici la réflexion de Jean Vaquié, qui nous paraît fort juste :
Nous venons de marquer la différence entre d’une part les objectifs secondaires, à savoir la maintenance des ultimes positions traditionnelles qui constituent l’enjeu de la bataille inférieure, et d’autre part l’objectif principal, à savoir l'extirpation du pouvoir de la Bête qui est l’enjeu de la bataille supérieure. Beaucoup ne voudront pas admettre cette distinction. Ils diront et ils disent déjà : « Il n’y a pas deux batailles, il n’y en a qu’une. La mutation du pouvoir ne peut résulter que de la succession des petites victoires élémentaires du combat au jour le jour. Cette mutation est une affaire de longue haleine, notre remontée ne peut être que très lente. Il est utopique d’escompter un dénouement brusqué ». Les chefs de groupes qui raisonnent ainsi vont faire porter leur effort principal sur les objectifs secondaires, ceux précisément devant lesquels nos adversaires les attendent, forts de leur légalité socialiste. Nos adversaires, en effet, chercheront, comme ils le font d’ordinaire, à nous faire perdre notre sang froid et à nous entraîner dans la violence [ou au moins dans l’activisme].
Au terme de cette brève analyse du texte de Jean Vaquié, nous pouvons tirer la conclusion suivante :
Nous devons nous livrer à une double bataille : la bataille de conservation des îlots de chrétienté et la bataille préliminaire de prière et de pénitence. Mais il est illusoire et dangereux de se lancer dans des actions d’envergure pour la reprise du pouvoir [3]. Cela ne pourra se faire qu’à l’heure marquée par Dieu.
Padre Julio Meinvielle
Dans son livre Les Juifs dans le mystère de l’histoire, le père Julio Meinvielle (1905-1973), rappelle la « loi théologique » selon laquelle l’Église a la suprématie quand les hommes recherchent leur bien spirituel, tandis que les 💣💣💣 ont la suprématie quand les hommes tournent leur regard vers cette terre, comme ils font depuis plus de deux siècles ; puis il conclut :
Alors les peuples chrétiens devront-ils se voir condamnés à un esclavage dégradant et sans rédemption sous la prépotence des [ennemis de l’Église [4] ] ? En aucune manière. Il faut secouer avec une énergie virile cette domination génératrice de mort. Comment ? […] De deux façons simultanées 1° — En affermissant et en consolidant la vie chrétienne dans les peuples. Comme je l'ai fréquemment répété au cours de ce livre, la domination des [ennemis de l’Église] va de pair avec la déchristianisation des peuples. C'est une loi théologique prouvée par l'histoire. Donc, la christianisation véritable des peuples, par un catholicisme intérieur et profond de foi et de charité, marquera le déclin de la domination des [ennemis de l’Église]. Pour cela, la meilleure façon de combattre la domination des [ennemis de l’Église] est de restaurer solidement le sens chrétien dans la vie publique et dans la vie privée. 2° — En réprimant directement les mauvais coups [de nos ennemis]. Et ici, faisons remarquer que les [ennemis de l’Église], comme « fils du diable », ainsi que les appelle Jésus-Christ, ont aussi des méthodes diaboliques pour dominer les peuples chrétiens. Ces méthodes se réduisent au mensonge. […] [L’ennemi de l’Église] tue les peuples chrétiens sous l'apparence de les sauver. Il les réduit en esclavage au nom de la liberté. Il les hait sous le prétexte de la fraternité. Il les domine sous le prétexte de l'égalité. Il les tyrannise sous le prétexte de la démocratie. Il les vole sous le prétexte du crédit. Il les empoisonne sous le prétexte de les instruire.
Ces réflexions du père Meinvielle confirment, en quelque sorte, celles de Jean Vaquié. Notre tâche la plus urgente, nous dit-il, est de consolider notre vie chrétienne.
Il ajoute un deuxième objectif, plus précis : nous prémunir contre le mensonge, c’est-à-dire travailler à connaître, défendre et répandre la vérité.
Le père Denis Fahey
Le père Denis Fahey (1883-1954), déjà connu de nos lecteurs (voir Le Sel de la terre 51) a prolongé la réflexion du père Meinvielle. Comme ce dernier, il explique que les deux forces principales qui s’opposent en ce monde sont l’Église catholique qui a pour but de mener les hommes à leur destinée surnaturelle, et la Contre-Église [5] qui domine sur le monde quand celui-ci ne cherche que des buts temporels, autrement dit quand il se naturalise et se laïcise.
Mais il prolonge l’analyse du père Meinvielle, en résumant en six points le programme catholique et le programme anti-catholique (voir Le Sel de la terre 51, p. 148-150).
Quatre de ces points sont hors de la portée des simples catholique, deux étant proprement politiques, deux autres économiques. Mais deux sont du ressort de tous, les points 3 et 4.
Ainsi le programme de Satan veut :
3) saper la vie familiale chrétienne : directement par la légalisation du divorce, indirectement par la promotion largement étalée de l’immoralité ; 4) empêcher les enfants d’être éduqués comme des membres du Christ, spécialement en leur donnant une formation naturaliste dans les écoles, et en œuvrant pour corrompre la jeunesse, principalement dans le domaine de la morale.
A l’opposé, l’Église propose comme programme :
3) unité et indissolubilité du mariage ; 4) éducation surnaturelle des enfants, comme membres du corps mystique du Christ ; en d’autres termes, les enfants doivent être élevés dans la foi pour considérer chaque chose selon le point de vue de Dieu, et pour que la vie de la grâce sanctifiante puisse être préservée et développée en eux.
Synthèse des trois analyses
Les réflexions de nos trois auteurs se renforcent et se complètent.
Nous devons mener une bataille de maintenance, nous dit Jean Vaquié.
Or, nous dit le père Fahey, un des points les plus attaqués par la f\m\ et les ennemis de l’Église, c’est la famille et l’éducation des enfants [6].
Par conséquent, un objectif concret que peuvent se fixer des catholiques qui veulent œuvrer utilement à la Contre-Révolution est le suivant : constituer ou aider des familles vraiment catholiques, ainsi que des œuvres d’éducation authentiquement catholiques.
C’est aussi satisfaire aux demandes du père Meinvielle : maintenir un esprit authentiquement chrétien et surnaturel, lutter contre le mensonge.
Précisons quelque peu.
Des familles vraiment catholiques, ce sont des époux qui s’unissent non pas pour rechercher leur plaisir, mais pour faire leur devoir chrétien, pour élever chrétiennement des enfants, pour se sanctifier mutuellement, objectifs qui ne peuvent être atteints sans une vigoureuse mise à l’écart du monde [7].
L’aide aux écoles authentiquement catholiques peut être très diverse : prière, soutien financier, dévouement personnel. Après l’état sacerdotal ou religieux, l’œuvre contre révolutionnaire la plus efficace, si l’on peut s’exprimer ainsi, est l’éducation chrétienne des enfants.
On peut en trouver deux confirmatur :
D’abord, le zèle des fils des ténèbres. Quand il a fallu remplacer au pied levé les dizaines de milliers de maîtres catholiques chassés de leur poste par les lois scélérates de la fin du XIXe siècle, la f\m\ n’a pas eu de peine à trouver les instituteurs qu’elle avait préparés dans ses écoles normales.
Ensuite, la leçon que nous donne Fatima, une apparition pour notre temps de Révolution. La sainte Vierge y a surtout fait œuvre d’éducatrice : en quelques mois elle a sanctifié les trois petits bergers, leur apprenant à prier, à se sacrifier, à pratiquer la vertu, à tout faire surnaturellement.
La famille, l’école vraiment catholique : l’action contre-révolutionnaire ne se limite évidemment pas à ces deux pôles [8], mais ils en sont comme le cœur dans les circonstances actuelles.
Comme le remarque Jean Vaquié dans la plaquette déjà citée, Dieu opère avec des riens, il n’opère pas avec rien. Il aura « besoin », le jour venu, d’un « petit reste » fidèle pour combattre la bataille supérieure. Or ce « petit reste » viendra certainement en grande partie des familles et des écoles vraiment catholiques.
L’épopée de l’Alcazar, que l’on trouvera racontée dans ce numéro, est un précieux encouragement : ces hommes et ces femmes, ces enfants et ces soldats, ont fait leur devoir au jour le jour : leur devoir de chrétiens, comme pères et mères de famille, comme religieuses, comme cadets de l’armée, comme membres de la Jeunesse catholique, etc. Et le jour venu, Dieu les a trouvés prêts à fournir au monde entier un exemple d’héroïsme qui a valu à tout un peuple un sursaut et une victoire, au moins pour un temps, sur la Révolution.
[1] — Paru pour la première fois dans Lecture et Tradition, janvier 1990, et réédité par De Rome & d'Ailleurs 156, janvier 1999, puis par L’Action familiale et scolaire (tiré-à-part 2001).
[2] — Ces petits combats ne sont pas pour autant à négliger, car il font partie de la bataille de maintenance. Ils permettent d’obtenir parfois de réelles victoires : l’histoire de la Tradition depuis quarante ans en est la preuve. Mais l’illusion consiste à penser qu’en additionnant ces petites victoires on finira par obtenir le changement de pouvoir. La bataille supérieure est d’une autre nature que la bataille inférieure.
[3] — Cela ne veut pas dire que les catholiques ne doivent pas s’engager au plan politique. Mgr Lefebvre, dans un texte que nous publions dans ce numéro du Sel de la terre, rappelle ce devoir toujours impérieux. Cependant, dans les circonstances actuelles les résultats seront forcément limités (par exemple au niveau d’une commune). Le retour au règne du Christ-Roi au niveau national et international ne pourra se faire sans une intervention spéciale du Ciel : c’est ce que Jean Vaquié appelle la bataille supérieure, qui coïncidera sans doute avec le triomphe du Cœur Immaculé de Marie promis à Fatima.
[4] — Le père Meinvielle désigne ces ennemis de l’Église d’une façon plus précise, mais il nous a fallu – dans les circonstances actuelles – remplacer son expression par celle-ci. De même dans les citations suivantes.
[5] — Le père Fahey désigne la Contre-Église par un autre mot, mais il nous a fallu – dans les circonstances actuelles – remplacer son expression par celle-ci.
[6] — Le père Fahey ne fait que répéter ce que disent les papes. Par exemple : « La secte concentre aussi toutes ses énergies et tous ses efforts pour s'emparer de l'éducation de la jeunesse. Les francs-maçons espèrent qu'ils pourront aisément former d'après leurs idées cet âge si tendre et en plier la flexibilité dans le sens qu'ils voudront, rien ne devant être plus efficace pour préparer à la société civile, une race de citoyens telle qu'ils rêvent de la lui donner. C'est pour cela que, dans l'éducation et l'instruction des enfants, ils ne veulent tolérer les ministres de l'Église, ni comme surveillants, ni comme professeurs. Déjà, dans plusieurs pays, ils ont réussi à faire confier exclusivement à des laïques l'éducation de la jeunesse, aussi bien qu'à proscrire totalement de l'enseignement de la morale, les grands et saints devoirs qui unissent l'homme à Dieu. » Léon XIII, Humanum Genus, 1884.
[7] — Les familles de la Tradition peuvent bénéficier pour les aider de l’intronisation du Sacré-Cœur, de l’appartenance à un tiers Ordre (carmélitain, dominicain, franciscain, de la FSSPX, oblature bénédictine) ou à l’œuvre des Foyers adorateurs, etc.
[8] — Dans le sermon de Mgr Lefebvre qui se trouve dans la partie « Documents » de ce numéro du Sel de la terre, nos lecteurs trouveront d’autres idées d’action.




