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La poétique de Corneille

 

par Luce Quenette

 

Les pages suivantes – extraites d’un cours de littérature donné par Luce Quenette à des élèves de troisième et seconde – sont propriété de l’école de La Péraudière [1]. Elles étaient jusqu’ici restées inédites et nous remercions le direc­teur de La Péraudière, M. Philippe Houzelle, d’avoir bien voulu nous autoriser à les publier. Le premier extrait expose la poétique [2] de Corneille, en s’inspirant de Péguy [3].. Le second applique cette analyse à Cinna.

Le Sel de la terre.

 

 

La poétique de Corneille

 

 

On croit généralement que Corneille se plaît à poser le pro­blème suivant : lequel l’emportera du devoir ou de l’amour ? Solution : c’est le devoir parce qu’il démontre la force de la volonté et que l’amour est une faiblesse. Ou encore : de deux devoirs dont l’un est bon et l’autre parfait, c’est le parfait qui l’emportera parce que Corneille est « professeur de grandeur d’âme » et « chantre de la volonté ».

En conséquence, dans Le Cid, l’honneur l’emporte sur l’amour, dans Horace la patrie sur la famille, chez Auguste la clémence domine la vengeance, enfin nous voyons l’amour divin l’emporter sur l’amour humain dans le cœur de Polyeucte.

Si le problème cornélien est posé de cette façon – à savoir que l’amour est une faiblesse et le mieux l’emporte toujours sur le moins bien –, il ne faut pas s’étonner que Corneille apparaisse, grâce à l’enseignement de professeurs aveugles, rigide et trop simple dans sa psychologie, par comparaison avec la délicate complexité de Racine.

La complexité chez Corneille ne viendrait que de l’extérieur, c’est-à-dire des événements ; et les âmes, après quelques débats, se décideraient avec confiance pour le plus difficile. S’il en est ainsi, pourquoi parler du génie de Corneille, puisque le génie, c’est bien l’inventeur qui donne une solution inspirée, impré­vue aux vieux problèmes humains ?

Le romantisme du XIXe siècle a trahi la véritable poétique de Corneille. Examinons directement Le Cid, la seule pièce de Corneille où l’amour tient la première place, triomphant. Nous entendons de la bouche de Rodrigue lui-même que l’amour est un devoir aussi respectable que l’honneur du soldat.

En effet quand Dom Diègue dit avec la sagesse du monde :

Nous n’avons qu’un honneur, il est tant de maîtresses ; L’amour est un plaisir, l’honneur est un devoir, Rodrigue, c’est-à-dire le héros de la pensée cornélienne, scandalisé s’écrie : Ah ! Que me dites-vous ?

Et Dom Diègue lui répond avec la sagesse du monde : Ce que tu dois savoir.

C’est-à-dire ne cherche pas de morale exceptionnelle, ne regarde pas l’amour comme un absolu qui oblige à être parfaitement fidèle, contente-toi de le consi­dérer comme tous les autres le font…

A quoi Rodrigue répond, par un exposé précis de la doctrine cornélienne de ce sujet :

 

L’infamie est pareille et suit également

Le guerrier sans courage et le perfide amant.

A ma fidélité, ne faites point d’injure

Souffrez-moi généreux, sans me rendre parjure

Mes liens sont trop forts, pour être ainsi rompus.

 

C’est-à-dire mon amour est trop parfait, il est trop important pour qu’on le qualifie de faiblesse. Il n’est pas question de le sacrifier à l’honneur. L’honneur ne le demande pas.

 

Ma foi m’engage encor, si je n’espère plus.

 

Le Cid ne nous paraît plus comme un vulgaire combat entre une passion très belle (l’honneur) et une autre moins belle (l’amour). Remarquons que la lutte entre le bon et le mois bon, n’est qu’un conflit entre le bien et le mal : lutte in­dispensable mais décevante et monotone si l’homme n’a pas en vue une œuvre vivante à construire.

Il est facile de relever tous les passages du Cid où est expliqué clairement que l’honneur et l’amour sont également dignes de louange, et ne doivent pas être sacrifiés l’un à l’autre.

Enfin, il est encore plus aisé de constater qu’à la fin de la pièce Rodrigue et Chimène, toujours pleins d’honneur, sont plus épris l’un de l’autre que jamais. C’est bien le danger du Cid qu’avaient compris les contemporains puisque, plai­samment, les jeunes gens souhaitaient de gagner un cœur à la manière de Rodrigue, par le meurtre d’un beau-père. Il faut donc chercher ailleurs les prin­cipes de la poétique cornélienne.

Péguy a parfaitement expliqué que l’honneur et l’amour se livraient un com­bat bien différent de celui qu’on suppose. Ils n’entreprennent point de s’entre-détruire mais au contraire de s’unir malgré les contradictions présentées par les circonstances. Les deux nobles et parfaites passions sont comparables dans leur aventure à deux êtres aimants, séparés, désunis par la nécessité mais faits l’un pour l’autre et tâchant de se retrouver, de se comprendre, de se réunir en dépit de tout. C’est qu’en effet, dans Le Cid, tout le chef-d’œuvre consiste à nous dé­montrer que l’amour est honoré d’honneur, et l’honneur est aimé d’amour [4]. Le va et vient est continu entre eux, de plus en plus clair, de plus en plus fort, et les deux entrevues entre les deux amants sont comme les deux réussites de ce miracle d’union. « Qui l’eût dit, qui l’eût cru ? » que le véritable conflit cornélien était cela, et Rodrigue et Chimène s’en tirent à force d’intelligence et de grâce. Ils montrent à tous que dans un honneur sans tache vit un amour incomparable.

Rien sur la terre ne peut être intéressant que cette union, difficile mais pos­sible, des plus belles tendances de l’âme humaine. Souffrir, sans doute, lutter, mais ne pas détruire le plus beau de soi-même sous prétexte de morale ; prati­quer une morale vivante et parfaite, qui construit au lieu d’anéantir, qui unit des éléments beaux mais qui semblent opposés, c’est la solution de tous les chefs-d’œuvre cornéliens. Exposer la beauté des tendances présentées par des circonstances quelquefois exceptionnelles (le soufflet, le choix du sort) et dans un antagonisme violent.

Plus cette contradiction est apparente, plus la solution paraîtra difficile, plus l’union sera périlleuse, triomphante. Enfin, c’est cette marche à l’union que vont réaliser les actes suivants, jusqu’au triomphe final où Rodrigue et Chimène s’aiment et s’honorent ; la patrie devient le but de la famille, la clémence la plus terrible des vengeances, et l’amour divin la lumière et la paix de l’amour hu­main.


*

Cinna : leçon de politique

 

Après la bataille d’Actium (en 31 avant J.C.) Auguste est maître de l’empire, il exerce le pouvoir avec intelligence. Corneille lui donne la majesté et le calme. Mais tel est le génie de Corneille que « son » Auguste est devenu à nos yeux l’Auguste de l’histoire. (Corneille, non seulement transfigure le caractère d’Auguste mais crée les personnages d’Émilie et de Maxime.)

En l’an 6 avant J.C., Cinna organise un complot. Trahi, il est pardonné par Auguste.

Corneille, fidèle à sa poétique, présente deux tendances également bonnes, évidemment nécessaires, inconciliables en apparence. Il s’agit ici du gouverne­ment en face du crime d’État qui met en péril la patrie elle-même : il faut punir – mais il convient de pardonner. Que faire ? Les deux, châtiment et pardon, semblent indispensables. On en expose toutes les raisons. Auguste s’élève au-dessus de son intérêt propre pour n’agir qu’en maître juste. Et il cherche le plus juste. Ce n’est pas tout : en même temps que le plus juste, il cherche le plus ha­bile, c’est-à-dire ce qui établira le plus grand bien commun – d’où une recherche naturelle de ce qui est le bien souverain d’un État. Ainsi, nous voyons s’ouvrir sous nos yeux les plus vastes horizons politiques. De lointains, il se font proches : en effet, avec une maîtrise de grand orateur et de grand metteur en scène, Corneille nous amène à ne considérer que le cœur d’Auguste, lieu de toutes les inquiétudes et de toutes les méditations sur le pouvoir.

Là, ce problème ardu – l’art du gouvernement – est humain, angoissant, dé­chirant même, parce que l’homme qui gouverne est grand, sensible, souffrant. Autour de lui, il y a le thème supérieur de l’autorité, de la puissance et de la tristesse. Corneille nous apprend la séduction du maître, l’amour pour celui qui commande, et il a l’audace de placer cet amour en rival de celui de la terrible et charmante Émilie, à qui il donne les hardiesses d’une sauvage qui peut tout demander, même l’assassinat, tant son charme est vainqueur. Cependant, dans le cœur de Cinna, c’est l’amour du maître qui l’emporte en attrait sur l’amour de la femme.

 

Les conditions du dilemme

 

Il faut punir.

Il faut user de clémence.


Notons que ce dilemme suppose réunies plusieurs conditions :

1) Quels que soient les crimes qui ont acheminé le maître au pouvoir, le bien public justifie ce pouvoir.

2) Le maître est aimé et estimé de ceux mêmes qui en veulent à sa vie.

3) Les assassins sont donc capables de repentir.

4) Ils sont fiers et regardent le châtiment comme une vengeance de la victime contre l’oppresseur : ils tiennent à être des persécutés.

Telles sont les conditions minutieusement établies par Corneille pour per­mettre ce grand triomphe de la clémence.

En effet le travail d’Auguste consiste à concilier lui-même les deux solutions contradictoires de gouvernement – punir, pardonner – et à les concilier pour le seul bien de l’État. Il faut qu’il connaisse bien Cinna, et il trouve que la clémence complète, bienfaisante, est la plus terrible des punitions. Cinna est fait de telle sorte que la clémence l’accable. De cette manière, les plus grands fruits sortent du « Soyons amis ». Les coupables deviennent les créatures dévouées du maître, les serviteurs de l’État : les gens qui doivent tout, et qui puisent dans le souve­nir de leurs crimes, une raison de plus d’être fidèles. Cette opération généreuse obtenue au prix d’une telle victoire sur soi-même, est aussi une opération fort habile, ce qui est dans la logique de l’œuvre, car le but du héros étant de faire le bien, sa bonne action serait mauvaise si elle était maladroite. Napoléon avait raison de dire que le « Soyons amis » était au fond une bonne affaire. Il le faut bien : à quoi bon se vaincre si ce n’est pour affermir l’État ?

Dans cette construction si régulière, le rôle d’Émilie introduit un élément de surprise. Sans doute elle est le ressort nécessaire de toute l’intrigue, c’est pour la gagner, c’est sous son inspiration que l’on conspire, que l’on continue à trahir ; mais dans sa conduite, elle conserve une telle indépendance, une telle droiture qu’elle est bien le véritable adversaire d’Auguste.

Cinna est emporté, amoureux, lâche, faible et brave tout à la fois ; le pardon tombe sur lui avec magnificence : celui qui lui pardonne est facilement grand.

Émilie introduit dans les desseins d’Auguste une difficulté : elle est irrépro­chable et Auguste à son endroit est coupable. Au moment même du pardon elle se dresse devant Auguste et prononce contre lui un fervent réquisitoire ; Auguste est parricide par ambition, elle lui fait justice sans ambition. Corneille, au moment de l’apothéose de son héros, ne craint pas d’enrichir la partie ad­verse, d’atteindre douloureusement le cœur de celui qui va pardonner, de le rendre plus humain, s’il est possible.

D’autre part, après le pardon, Émilie, cet adversaire si riche, si loyal, se préci­pite aux pieds d’Auguste et, avec grâce, se soumet – nous pourrions dire : par­donne – si bien qu’elle sert maintenant d’ornement à la gloire d’Auguste. Qu’elle a raison de dire qu’elle trouve en elle-même la preuve de la victoire du maître !

Si elle, si juste, si loyale, est conquise, la solution est parfaitement bonne.

 

En France et dans le monde, seul Corneille a pu traiter une telle grandeur. D’autres seront plus souples, plus agréables, aussi dramatiques, mais le sujet ne sera jamais aussi grand. On peut autant charmer, mais jamais de si haut.

 




[1] — Sur Luce Quenette (1904-1977), voir Le Sel de la terre 22, p. 39-67 et 54, p. 240-241. — Une « Vie de Luce Quenette » est parue dans le numéro 261 de la Lettre de la Péraudière (69770 Montrottier). — Nous recommandons aussi, dans le numéro 279 de la Lettre de La Péraudière. (septembre 2006), l’hommage à Hélène Giroud, récemment décédée (elle dirigeait depuis 1977 l’école fondée par Luce Quenette). — La Lettre de la Péraudière peut être consultée sur internet (contacter lpc72@wanadoo.fr).

[2] — Poétique : du grec poien = faire, fabriquer une œuvre. La poétique est l’ensemble des principes commandant l’écriture et la composition d’une œuvre littéraire.

[3] — Charles Péguy, Note conjointe sur M. Descartes et la philosophie cartésienne (Œuvres en prose, Paris, La Pléiade, 1957, p. 1380-1386) — Péguy a traité de Corneille (par mode de digression, selon son habitude) dans son Victor-Marie Comte Hugo (ibid., p. 770-805) et dans cette Note conjointe  (p. 1335-1342, 1355-1364, 1380-1403, 1409-1416).

[4] — Charles Péguy, Note conjointe sur M. Descartes et la philosophie cartésienne (Œuvres en prose, Paris, La Pléiade, 1957, p. 1382).

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 59

p. 178-180

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