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L’histoire assassinée

 


Dans les pays étrangers, pour un étudiant en histoire, il est encore de bon ton de venir faire son cursus en France. Les historiens français bénéfi­cient de l’ancien prestige de leur disci­pline, dans un pays qui est toujours perçu comme à l’avant-garde de cette branche du savoir. Autour de l’hexa­gone plane encore l’aura d’un pays de la culture et des arts. Qu’en reste-t-il ?

Jacques Heers, dans son dernier livre L’histoire assassinée, défait un mythe : la fable de « l’histoire à la française ». Dans un procès magistral, il présente l’histoire comme principale arme de propagande d’État. Depuis Jules Ferry, dans les manuels et les di­rectives du ministère de l’Éducation, l’histoire est là pour fabriquer un bon Républicain ; dans ce dessein, elle truque et tronque la vérité. Mais ce n’est pas seulement depuis « Ferry-Famine » que l’histoire est travestie ; du Moyen Age à nos jours, Jacques Heers dresse un tableau des grandes manipulations de l’histoire.

L’auteur attaque en effet des idées devenues indiscutables aujourd’hui : le collier d’attelage a-t-il révolutionné l’économie ? les grandes découvertes maritimes sont-elles dues à la bous­sole, à l’astrolabe, et surtout à la cara­velle (dont on a jamais vu aucune re­présentation car il n’en reste aucun inventaire, aucune image ni aucun contrat de construction) ? Nos connaissances occidentales sont-elles basées sur le savoir des Arabes ? L’Espagne a-t-elle trois cultures ? Les grandes entreprises marchandes doi­vent-elles leur succès et leurs fortunes au commerce des épices ? Jacques Heers apporte à toutes ces questions, et à bien d’autres encore, des réponses issues des textes et non des besoins de la propagande d’État. De la société découpée en tranches au délire des statistiques, en passant par la toute-puissante école des « Annales » et sa folie de l’économique, il s’attarde également sur une histoire quantita­tive tyrannique et ridicule.

Agrégé d’histoire, Jacques Heers a été professeur dans plusieurs univer­sités, et directeur du Département d’études médiévales de Paris-Sorbonne ; aussi, lorsqu’il présente les pièges de la mémoire, il parle en connaissance de cause. La mémoire est devenue non seulement un moyen de propagande du gouvernement en place – à travers les commémorations et autres actions culturelles – mais aussi un outil pour l’historien qui se veut à la pointe. Certes, la mémoire et l’histoire sont intimement liés, mais « ce que nous appelons la Mémoire n’a que peu de commun avec l’His­toire. Ce sont deux démarches diffé­rentes, parfois contradictoires, en tout cas incompatibles. Faire mémoire conduit à évoquer des événements du passé de façon émotionnelle, engagée, pour exalter des hauts faits d’armes, justifier telle ou telle entreprise, ou, plus souvent peut-être, pour mainte­nir le souvenir des heures sombres et des martyrs. » Mélanger histoire et mémoire, c’est promouvoir une his­toire subjective.

L’état actuel de l’université fran­çaise est déplorable ; le niveau des étudiants : alarmant ! Comme le dit un autre universitaire, Jean-Robert Pitte, président depuis 2003 de l’université Paris-Sorbonne : « l’Édu-cation nationale et singulièrement l’enseignement supérieur sont au plus mal et rien ne se fera de neuf en France sans que la nation en prenne conscience et leur accorde des soins intensifs [1]. »

Quant à la recherche, Jacques Heers nous dit que le terrorisme intellectuel de l’État la ficelle dans le cadre d’instituts surveillés où l’historien est sans cesse menacé de perdre ses cré­dits, s’il sort des rails fixés par ceux qui décident ce qu’est « l’histoire offi­cielle ». C’est la fin de la libre re­cherche et des travaux originaux.

L’auteur dénonce aussi la réforme LMD (Licence-Master-Doctorat) : une licence où l’étudiant ne peut finale­ment pas se consacrer à des études d’histoire, les enseignements étant trop dispersés et anecdotiques ; un master à l’anglo-saxonne où il perd deux ans de sa vie en « foire d’em­poigne », longues journées de conci­liabules pour arriver à insérer son projet dans un groupe de recherche propre à l’université ; un doctorat, enfin, qui doit se faire rapidement, et qui devient le premier et le seul tra­vail de recherche d’un chercheur à l’université.

Il est effectivement devenu impos­sible pour un universitaire de se consacrer à la deuxième partie de sa mission, la première étant l’enseigne­ment. La recherche est compromise tant les séminaires et les colloques grignotent un temps précieux qui de­vrait être consacré à l’avancement des travaux historiques. Mais la renom­mée et la survie d’une équipe dépen­dent du nombre de ses manifestations et non des solides et définitives re­cherches ; alors il faut la sacrifier pour faire du bruit… en des colloques où l’on s’ennuie ferme.

Quoi que l’on fasse, l’État contrôle de façon absolue la recherche en his­toire. Dans son despotisme, il n’a nul besoin de censure officielle, de nou­velles lois, ni d’intenter de procès à qui que ce soit. Pour contrôler la re­cherche, il suffit à l’État « de refuser les autorisations, de ne donner le droit d’exister qu’à des équipes dont les projets ne risquent à aucun moment de remettre en cause les vérités ad­mises. » Pour ceux qui veulent suivre leur propre voie, et aller contre « l’histoire officielle », ils doivent trouver eux-mêmes un éditeur ; il y en a peu, et ils n’atteignent qu’un public très restreint. C’est la fin de l’histoire ; cette mort violente s’apparente clai­rement à un assassinat !

Philippe Roy

 

Jacques Heers, L’histoire assassinée. Les pièges de la mémoire, Versailles, Éditions de Paris, 2006, 269 pages, 28 E. www.editions-de-paris.com



[1] — Jean-Robert Pitte , Jeunes on vous ment ! Reconstruire l’Université, Paris, Fayard, 2006, p. 9. Livre intéressant pour se faire une idée de la situation de l’Université en France, et comprendre la dernière crise du CPE.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 59

p. 215-216

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