Autour du Traité d’athéologie de Michel Onfray
Succès de librairie de l’année 2005 (plus de 100 000 exemplaires vendus), le Traité d’athéologie débute ces temps-ci sa deuxième carrière éditoriale en format « poche » [1]. Ce livre avait bénéficié d’un formidable écho dans la presse et à la télévision lors de sa parution, donnant à son auteur une « exposition médiatique » inespérée, quinze ans après la publication de ses premiers essais, Le Ventre des philosophes [2] , l’Art de jouir [3], La Sculpture de soi [4]. Doué d’une certaine agilité de plume, Onfray a commis une vingtaine d’autres livres dans lesquels il développe à loisir ses sujets de prédilection : la revendication d’une liberté de jouir sans entrave [5], et corrélativement, sa haine des religions monothéistes, la religion catholique en particulier, en tant qu’elles sont un obstacle à cette revendication [6]. On mesure immédiatement la haute portée morale de la « pensée » de ce « philosophe » qui se réclame de Nietzsche (mais comme « nietzschéen de gauche » !) mais dont l’ultime référence pourrait bien être La Philosophie dans le boudoir de Sade, auteur qu’il apprécie au même titre que Georges Bataille.
Au fond, Michel Onfray est de la dimension de ces libres penseurs de sous-préfecture qui peuplent les romans anticléricaux d’Anatole France. Né un siècle plus tôt, son audience n’aurait probablement pas dépassé le cercle restreint des « esprits éclairés » de quelque loge maçonnique normande. Mais la Providence ayant permis qu’il sévisse ici et maintenant, le système médiatique, allié à la prodigieuse inculture de nos contemporains, l’a consacré héraut de « l’athéisme post-moderne [7]».
Fondateur d’une « université populaire » à Caen, où il peut enseigner tout à loisir « le fait athée » [8], ce philosophe autoproclamé nourrit à l’égard de l’Université, dont il n’est pas, une rancune déclarée qui se répand librement dans ses ouvrages [9]. Certes, il ne déparerait guère nombre de départements de philosophie dans les universités actuelles et de ce point de vue, sa mise à l’écart, qui tient sans doute à quelque motif corporatiste, semble bien peu justifiée.
Fausse ontologie matérialiste et vrai culte satanique
Pompeusement sous-titré « Physique de la métaphysique », Traité d’athéologie est un fatras pseudo-encyclopédique, bien digne du Siècle des Lumières dont l’auteur se réclame. Il serait cependant plus juste de parler de Dictionnaire des idées reçues, et surtout de Bréviaire de la haine, car ce sentiment sourd à tel point de chacune des trois cents pages de ce livre interminable, que tout lecteur normalement constitué en ressent de la nausée.
Le grand mérite du livre d’Onfray est de mettre en évidence l’indigence du corpus théorique sur lequel se fonde l’athéisme. Récusant, à juste titre, comme auteurs athées, tant les déistes que les agnostiques (les premiers parce qu’ils croient en l’existence d’une divinité, les seconds parce que, s’ils ne croient pas en Dieu, ils ne combattent pas pour autant la religion), Onfray est obligé de constater que l’athéisme philosophique est un phénomène à la fois récent et marginal. Encore conviendrait-il de s’entendre sur le terme de « philosophe », employé sans précaution par Onfray pour désigner des auteurs aussi divers qu’Épicure, Montaigne, Voltaire, d’Holbach, Freud ou Nietzsche.
Qui sont donc les pères de la « philosophie athée » ? Onfray cite d’abord Cristovao Ferreira, jésuite portugais ayant abjuré sous la torture au Japon en 1614 et auteur de La Supercherie dévoilée (1636), sans s’interroger d’ailleurs sur les conditions de production d’un tel écrit. Puis vient l’abbé Meslier, dont le Testament paru à sa mort, en 1729, professe « une authentique et inaugurale philosophie matérialiste et un athéisme hédoniste d’une étonnante modernité [10] » De ce curé ardennais dont il nous est dit qu’il fut « discret pendant toute la durée de son ministère », Onfray n’hésite pas à faire un « saint, héros et martyr de la cause athée [11] ”. On appréciera la récupération du vocabulaire religieux, qui illustre bien cette idée que « le diable est le singe de Dieu », en même temps que l’incroyable inculture de l’auteur, qui emploie le terme de martyr pour qualifier un prêtre qui, à supposer qu’il soit vraiment l’auteur du Testament, a dissimulé toute sa vie ses convictions profondes, par juste crainte de quelques représailles ! Onfray cite ensuite d’Holbach [12] (La Contagion sacrée, 1768), Feuerbach (L’Essence du christianisme, 1841) et Nietzsche (L’Antéchrist). Il établit ainsi la véritable nature de l’athéisme, non pas philosophie positive mais système de contestation satanique de la religion chrétienne. L’auteur l’avoue sans détour :
Révolte, rébellion, refus de l’évidence, raidissement devant les arrêtés du destin et de la nécessité, la généalogie de l’athéisme paraît tout aussi simple que celle de la croyance. Satan, Lucifer, le porteur de clarté – le philosophe emblématique des Lumières…–, celui qui dit non et ne veut pas se soumettre à la loi de Dieu, évolue en contemporain de cette période de gésines. Le Diable et Dieu fonctionnent en avers et revers de la même médaille, comme théisme et athéisme [13].
Tout est dit ici, avec un froid cynisme, et cela devrait suffire, pour un catholique en tous cas, à situer le débat.
Dès lors, le programme de l’athéologie se décline sans surprise en trois propositions :
— déconstruire les trois monothéismes ;
— déconstruire le christianisme ;
— déconstruire les théocraties [14].
Pour conduire une telle tâche, l’entrepreneur en démolition Onfray ne lésine pas sur les moyens :
La discipline suppose la mobilisation de domaines multiples : psychologie et psychanalyse (envisager les mécanismes de la fonction fabulatrice), métaphysique (traquer les généalogies de la transcendance), archéologie (faire parler les sols et sous-sols des géographies desdites religions), paléographie (établir le texte de l’archive), histoire bien sûr (connaître les épistémès, leurs strates et leurs mouvements dans les zones de naissance des religions), comparatisme (constater la permanence de schèmes mentaux actifs dans des temps distincts et des lieux éloignés), mythologie (enquêter sur les détails de la rationalité poétique), herméneutique, linguistique, langues (penser l’idiome local), esthétique (suivre la propagation iconique des croyances). Puis la philosophie, évidemment, car elle paraît la mieux indiquée pour présider aux agencements de toutes ces disciplines. L’enjeu ? Une physique de la métaphysique, donc une réelle théorie de l’immanence, une ontologie matérialiste [15].
Malheureusement pour lui, Onfray ne semble pas avoir entendu parler d’épistémologie… La lecture d’un tel passage devrait suffire à discréditer le livre tout entier aux yeux du lecteur un peu cultivé, fût-il lui-même athée ! Il est cependant réjouissant de voir ce grand apôtre de la Raison en appeler tout de même à Freud et à la psychanalyse, au nom du pragmatisme sans doute, pour « déconstruire » la religion [16]. Cette capacité d’Onfray à utiliser les auteurs les plus divers pour servir sa cause, quitte à en travestir la pensée (à moins qu’il ne la comprenne pas ?) ne connaît qu’une limite : les écrivains qui incarnent ce que l’on appelle « la Nouvelle Droite » sont totalement ignorés.
Il serait aussi fastidieux que vain de vouloir relever (et réfuter) les deux cents pages de réquisitoire contre les trois monothéismes, le christianisme en particulier, qui constituent le corps du Traité d’athéologie. La plus effrontée des calomnies [17] y côtoie à chaque page l’inculture la plus crasse [18]. Le lecteur pressé y trouvera le compendium de toute la littérature antireligieuse, de Julien l’Apostat [19] et Celse [20] aux très contemporains Raoul Vaneigem [21], Gérard Mordillat et Jérôme Prieur [22]. Le passage suivant introduit assez bien l’entreprise de révision de l’histoire religieuse à laquelle va se livrer l’auteur :
Les trois monothéismes, animés par une même pulsion de mort généalogique, partagent une série de mépris identiques : haine de la raison et de l’intelligence ; haine de la liberté ; haine de tous les livres au nom d’un seul ; haine de la vie ; haine du féminin ; haine du corps, des désirs, des pulsions. En lieu et place de tout cela, judaïsme, christianisme et islam défendent : la foi et la croyance, l’obéissance et la soumission, le goût de la mort et la passion de l’au-delà, l’ange asexué et la chasteté, la virginité et la fidélité monogamique, l’épouse et la mère, l’âme et l’esprit. Autant dire la vie crucifiée et le néant célébré [23]…
Répliques au faussaire
Dans le numéro 165 de La Nef, Falk van Gaver a assez bien résumé la portée de l’ouvrage d’Onfray :
En fait de nouveauté, son Traité d’athéologie n’est qu’une resucée usagée des vieux poncifs scientistes et des arguments antireligieux les plus éculés [24].
Mais il ajoute de manière plus surprenante :
Son essai nauséabond a heureusement suscité de brillantes réponses et des vocations apologétiques. Il fallait du courage pour prendre la peine de répondre à cette bouillie où les mots, transformés en injures, ne veulent plus rien dire [25].
Il nous faut donc nous pencher d’un peu plus près sur ces « brillantes réponses » et sur ces « vocations apologétiques » que nous annonce La Nef.
Commençons par quelques constats. Si la haine d’Onfray se porte par prédilection vers le catholicisme, judaïsme et islam ne sont pas épargnés par Traité d’athéologie. Cependant, point de fatwa lancée contre lui par quelque imam, pas de procès pour incitation à la haine religieuse ou antisémite de la part de la LICRA, du MRAP ou d’une autre ligue moderne de vertu laïque, qui se constituent ordinairement parties civiles pour moins que cela. La communauté israélite s’est exprimée par la plume d’Armand Abécassis dans un article du magazine Le Point [26]. Mais nous n’avons trouvé trace d’une prise de position du Conseil Représentatif des institutions juives de France, non plus que de l’Union des organisations islamiques de France et évidemment pas non plus de la Conférence des évêques de France. Du côté de l’Église catholique, les seules réponses développées sont venues significativement de simples laïcs : un historien, un romancier, une philosophe, à travers trois essais publiés coup sur coup en 2005 [27].
L’essai de René Rémond
L’essai de René Rémond prend la forme relâchée d’un entretien avec Marc Leboucher [28]. Président de la Fondation nationale des sciences politiques depuis des lustres, historien libéral qui, âgé de quatre-vingt neuf ans, n’a renié aucune de ses thèses favorites, M. Rémond se livre ici à un grand oral digne de la tradition de l’institution qu’il préside : parfois brillant mais toujours superficiel, son exposé est fondamentalement vicié par le libéralisme philosophique de son auteur. Pour René Rémond, il y a deux traditions chrétiennes : l’une fondée sur les écrits de saint Paul et de saint Augustin conduit à une conception pessimiste de l’homme, exigeant sa soumission à la Providence divine en toutes circonstances ; l’autre reposerait sur « l’esprit des Évangiles » et aurait de l’homme, de la société et de Dieu une tout autre conception. Si la première a triomphé pendant des siècles, et justifie de ce fait une partie des reproches qu’Onfray adresse au catholicisme, c’est la seconde qui a court aujourd’hui, grâce à Vatican II : Onfray n’est vraiment pas gentil de faire semblant de l’ignorer [29]. Depuis quarante ans, l’Église a pris sur bien des sujets des positions avancées, voire d’avant-garde, insiste l’auteur, « mais qui ne suffisent manifestement pas à faire contrepoids aux appréciations négatives qu’inspirent ses positions sur la morale personnelle [30]. » Au fond, le professeur Rémond, qui n’a jamais aimé les extrémistes, reproche essentiellement à Onfray son manque de nuances, alors que même chez les francs-maçons du Grand Orient, il a rencontré des gens faisant montre de plus de compréhension :
Chaque fois que j’ai eu des rencontres avec la franc-maçonnerie, j’en ai retiré l’impression que celle-ci n’avait plus de position homogène dans le domaine religieux et qu’en son sein se trouvent des esprits ouverts, à même d’apprécier les changements qui ont affecté l’Église catholique, ou l’évolution de l’idée de laïcité [31].
Nous pourrions continuer de relater la conversation extrêmement policée que Messieurs Rémond et Leboucher poursuivent pendant une centaine de pages sur les sujets les plus divers, mais le lecteur aura déjà compris que ce n’est pas ici qu’il trouvera les « réponses brillantes » et la « vocation apologétique » promises par le journaliste de La Nef. La dernière page refermée, l’on se demande même où se situe le « nouvel anti-christianisme » du titre de l’essai de René Rémond. Nous n’avons, en effet, guère vu de nouveau du côté d’Onfray. Le nouvel anti-christianisme n’est-il pas plutôt à chercher dans la pensée de l’auteur de la réplique ?
Matthieu Baumier
Déçus (mais sans surprise) par René Rémond, serons-nous satisfaits par Matthieu Baumier et son Anti-Traité d’athéologie ? Romancier, animateur de la revue littéraire La Sœur de l’Ange, M. Baumier inaugure son essai par une promesse alléchante :
Nous en acceptons l’augure, quoiqu’un peu inquiet tout de même de l’expression « versant catholique ». Licence de style ? En tout état de cause, M. Baumier, qui n’est à l’évidence ni plus sot, ni moins cultivé que M. Rémond, porte sur le livre d’Onfray, le même jugement lucide et honnête, qui est aussi celui du rédacteur de La Nef ou même de La Croix [33]. Il rejoint sur l’essentiel l’analyse que nous avons faite plus haut. Mais, comme chez René Rémond – et peut-être de manière plus grave, car Baumier s’aventure sur le terrain de la théologie et de l’Écriture sainte –, le problème réside dans la réplique donnée par l’auteur de l’Anti-Traité, réplique propre à égarer le lecteur mal formé ou mal informé (ils sont hélas légion) sur la vérité de la religion catholique.
Dès le chapitre initial, intitulé « Ouverture de la dispute » (en référence à la disputatio médiévale dont l’Ordre des Frères prêcheurs fut le brillant illustrateur), l’auteur pose les assertions les plus discutables et les moins… catholiques.
Le principal contresens émis au sujet de Dieu par Michel Onfray aujourd’hui, comme par Jean-Paul Sartre hier, résulte tout simplement d’une méconnaissance de ce qu’est le christianisme, en même temps que d’une volonté prométhéenne de produire une opinion, une doxa, à tout propos, y compris celui que l’on ignore. Dieu n’intervient pas devant l’horreur absolue des massacres humains. Il a bien créé le monde, pas de doute là-dessus, mais le Dieu des chrétiens n’est en aucune façon un Dieu tout-puissant. Ce Dieu-là, le Dieu tout puissant, est celui de la Providence, un des dieux d’avant le Christ. Il est aussi, ce Dieu tout puissant, le Dieu construit par l’athéisme, fondant cette construction sur un postulat faux, théologiquement étranger au christianisme [34]
Cette citation un peu longue nous semblait utile, tant elle est accablante. Comment l’auteur qui proclame peu avant « Je suis catholique » peut-il asséner, à l’évidence en toute sincérité, une telle hérésie ? Et comment le rédacteur de La Nef peut-il ne pas la relever ? Le plus humble élève de catéchisme sait que le premier article du Credo catholique est la foi en Dieu, unique et tout-puissant, et pas M. Baumier qui prétend parler pour la théologie catholique ? A quoi pense-t-il lorsqu’il récite son Credo, si seulement il le récite ? Est-ce là la « réponse brillante » promise par La Nef, là « la vocation apologétique » ?
Il est malheureusement juste de dire que tout l’ouvrage est à mesurer à l’aune de ce brillant début. En particulier, le chapitre consacré à Notre-Seigneur Jésus-Christ, dans lequel Baumier prétend réfuter les thèses d’Onfray sur l’inexistence historique du Christ. Nous pouvons y lire :
Que sait-on aujourd’hui du Jésus historique ? John P. Meier résume l’état de cette connaissance dans le premier volume de sa magistrale et érudite étude : « Jésus de Nazareth est né, plus probablement à Nazareth qu’à Bethléem, vers l’an 7 ou 6 av. J.C. quelques années avant la mort du roi Hérode le Grand (4 av. J.C.). Après une éducation ordinaire dans une famille pieuse de juifs ruraux de basse Galilée, il fut attiré par le mouvement de Jean le Baptiste […] » [35].
Arrêtons là ! Et ne disons rien des nombreuses autres citations du même genre, qui émaillent ce chapitre où il nous est précisé que « John P. Meier agit en historien consciencieux ».
L’auteur cite de la même manière Jean-Claude Barreau [36], Victor Loupan et Alain Noël [37] et de nombreux travaux « modernes » qui viennent accréditer l’idée selon laquelle, si Jésus a bien existé, le Jésus de l’Histoire n’a pas grand chose à voir avec le Jésus des Évangiles [38]. C’est aussi, à l’évidence, la conviction de ce romancier qui, en matière de théologie catholique, ne semble pas connaître beaucoup d’autres auteurs que Jean-Paul II, abondamment cité tout au long de l’ouvrage. Nous pensons quant à nous, mots pesés, que l’Anti-Traité de Matthieu Baumier est plus dangereux pour la foi des fidèles que le Traité d’athéologie de Michel Onfray.
Irène Fernandez
Il y a plus de clarté, de précision, et partant plus de force, dans la réfutation qu’Irène Fernandez oppose au pseudo philosophe dans son bref essai intitulé Dieu avec esprit. La plume acerbe de la philosophe n’épargne aucune des innombrables faiblesses de la mauvaise dissertation d’Onfray : absence d’esprit philosophique, restriction mentale, contresens manifestes, mensonges flagrants, et au final, hors sujet magistral par défaut de connaissance du sujet traité. Écrit avec esprit en effet, son livre se lit sans ennui et l’on apprécie que, seule des trois contradicteurs, elle rappelle sans détour à Onfray que si son assimilation du catholicisme au nazisme est une pure infamie, celle de l’athéisme au communisme est une sinistre réalité dont l’histoire récente a su dénombrer les atrocités [39].
Malheureusement, la pensée d’Irène Fernandez est fortement marquée par le modernisme. Les notations justes et profondes y côtoient des remarques contestables, des manques significatifs, des confusions regrettables.
Ainsi, pour réfuter la thèse d’Onfray selon laquelle le christianisme se caractériserait notamment par la haine de l’intelligence, la philosophe rappelle opportunément l’extraordinaire édifice intellectuel que constitue la théologie catholique et son influence sur la philosophie occidentale. Mais n’est-ce pas pousser dangereusement loin le paradoxe que d’intituler un de ses développements « Le rationalisme, essence du christianisme » [40] ? Il y a là en tout cas un raccourci risqué, qui assimile purement et simplement le Logos à la raison et la raison à la Vérité, en s’appuyant sur une citation du cardinal Ratzinger : « Dans le christianisme, la rationalité est devenue religion ». Il aurait fallu quelques précautions et développements fondés sur la saine théologie pour que le lecteur ne risque pas d’assimiler la religion catholique au culte de la « Déesse Raison ».
Plus loin, c’est le rappel fait par l’Église de l’égalité fondamentale de l’homme et de la femme qui aboutit à une revendication on ne peut plus moderne et… très étrangère à la doctrine catholique :
Assez d’injonctions à être mère ou à ne pas l’être, à jouer les séductrices ou au contraire les épouses modèles, à s’enfermer chez elles ou à travailler aux quatre coins du monde […]. Peut être pourrait-on envisager de les laisser tout simplement exister à leur gré à elles [41]…
Ici, c’est une citation de la féministe Virginia Woolf qui soutient le développement de l’auteur. Mais il n’y aura pas un mot sur la portée réelle de cette égalité ni pour rappeler qu’égalité de vocation au bonheur éternel ne signifie pas identité de vocation temporelle, non plus que pour indiquer que si, dans le récit de la Genèse, Dieu punit l’homme et la femme pour avoir péché, leur châtiment ne fut pas le même.
Mais les réserves les plus graves concernent la question de l’œcuménisme et celle du dialogue inter religieux, deux thèmes chers à Irène Fernandez [42], qui voit dans la déclaration conciliaire Nostra ætate « une des déclarations les plus importantes de Vatican II » autant qu’un progrès pour notre époque, notant que « si ce progrès rompait bien avec des raideurs doctrinales antérieures, il était aussi en continuité avec des idées déjà présentes dans la pensée chrétienne dès les origines », proposition que notre auteur ne cherche pas à démontrer plus avant [43]. Le livre d’Irène Fernandez présente donc toutes les caractéristiques, et tous les dangers, de la littérature moderniste. Il faut passer tellement de temps à y séparer le bon grain de l’ivraie qu’au bout du compte, il est sans doute plus sage de s’abstenir de le lire.
Nous voici donc rendu à notre point de départ : s’il était sans doute méritoire que des laïcs, face au silence de la hiérarchie, prennent la plume pour objecter aux infamies d’Onfray, nous regrettons de n’avoir pu trouver dans leurs écrits les qualités que semble y avoir décelées La Nef. Nous appelons bien évidemment de toutes nos prières la renaissance d’une apologétique réellement et intégralement catholique, plus que jamais indispensable, mais nous devons à la vérité de dire que nous ne l’avons pas trouvée dans les faibles répliques au méchant livre de Michel Onfray.
Joël Daire
[1] — Michel Onfray, Traité d’athéologie, Le Livre de Poche n°30637, Paris, Librairie générale française, octobre 2006. Sauf indication contraire, les citations contenues dans cet article font référence à cette édition.
[2] — Paris, Grasset, 1989.
[3] — Paris, Grasset, 1991.
[4] — Paris, Grasset, 1993. Cet ouvrage fut couronné du Prix Médicis de l’essai.
[5] — Notamment dans Théorie du corps amoureux, Paris, Grasset, 2002.
[6] — « Le catholicisme nous rend la vie impossible » déclare Onfray dans un entretien à l’hebdomadaire La Vie, 15 janvier 2004.
[7] — « L’athéisme post-moderne abolit la référence théologique, mais aussi scientifique, pour construire une morale. Ni Dieu ni la Science, ni le Ciel intelligible, ni l’agencement de propositions mathématiques, ni Thomas d’Aquin, ni Auguste Comte ou Marx. Mais la Philosophie, la Raison, l’Utilité, le Pragmatisme, l’Hédonisme individuel et social, autant d’invitations à évoluer sur le terrain de l’immanence pure, dans le souci des hommes, par eux, pour eux, et non par Dieu, pour Dieu ». (Traité d’athéologie, p. 93). — « L’athéisme post-moderne, c’est l’infini à la portée des caniches » aurait pu dire Nietzsche.
[8] — Voir Michel Onfray, La Communauté philosophique, Manifeste pour l’Université populaire, Galilée, 2004.
[9] — Parmi de nombreux exemples, et pour nous en tenir à Traité d’athéologie, voici dans quels termes il reproche à l’Alma Mater d’avoir trahi la “ philosophie des Lumières ” : « L’Université rabâche toujours, pour en rester au seul siècle dit des Lumières, le contrat social de Rousseau, la tolérance voltairienne, le criticisme kantien ou la séparation des pouvoirs du penseur de la Brède, ces scies musicales, ces images d’Épinal philosophiques. Et rien sur d’Holbach, sur sa lecture décapante et historique des textes bibliques » (p. 61). Et, un peu plus loin, il s’en prend à Louis Althusser, accusé d’avoir « instrumentalisé » l’œuvre de Feuerbach à des fins utilitaires et bassement carriéristes. Ce qu’Onfray a manifestement le mieux retenu de Nietzsche, c’est la morale du ressentiment !
[10] — Ibid., p. 59
[11] — Ibid.
[12] — Sur d’Holbach, Helvétius et Diderot, principaux auteurs matérialistes et athées du 18ème siècle, et sur leur conception de la nature humaine, nous renvoyons le lecteur à l’étude fondamentale de Xavier Martin, Nature humaine et Révolution française, DMM, 1994, p. 12-21. Ce d’Holbach qu’Onfray loue d’avoir libéré l’homme du joug des croyances surnaturelles est le même qui écrit : « L’homme qui se croit libre est une mouche qui croit être le maître de mouvoir la machine de l’univers, tandis qu’il en est lui-même entraîné à son insu. » (in Le Bon sens, ou idées naturelles opposées aux idées surnaturelles, Éditions Rationalistes, 1971, p. 74).
[13] — Traité d’athéologie p. 43.
[14] — Ibid., p. 94-98.
[15] — Ibid., p. 34-35
[16] — Selon l’auteur, L’Avenir d’une illusion de Freud « démonte absolument la religion et s’inscrit dans le lignage des grands textes déconstructeurs du religieux ». (ibid., p. 286).
[17] — Celle qui a le plus choqué se situe dans le paragraphe intitulé « Hitler disciple de saint Jean », p. 216.
[18] — Parmi d’innombrables exemples, celui dans lequel l’auteur croit mettre en évidence les prétendues contradictions de la morale évangélique en rapprochant d’un côté le conseil de répondre aux offenses en tendant l’autre joue et de l’autre le passage où Notre Seigneur chasse les marchand du temple. (p. 212-213).
[19] — Qualifié par Onfray de « héros du paganisme », il est l’auteur d’un Contre les galiléens : une imprécation contre le christianisme.
[20] — Contre les chrétiens, connu par la réfutation qu’en fit Origène dans son Contra Celsum.
[21] — De l’inhumanité de la religion, Denoël.
[22] — Corpus Christi, enquête sur l’écriture des Evangiles, Mille et une nuits. Ce livre est la déclinaison sur papier de la série documentaire diffusée sur la chaîne ARTE qui fit scandale il y a déjà dix ans.
[23] — Traité d ’athéologie, p. 103-104.
[24] — Falk van Gaver, « Dérive vers la christianophobie », in La Nef n°165, novembre 2005, p. 14.
[25] — Ibid., p. 15.
[26] — 24 mars 2005, p. 94.
[27] — René Rémond, Le Nouvel anti-christianisme, Desclée de Brouwer, 2005, 150 pages ; Irène Fernandez, Dieu avec esprit : Réponse à Michel Onfray, Philippe Rey, 2005, 168 pages ; Matthieu Baumier, L’Anti-Traité d’athéologie : Le système Onfray mis à nu, Presses de la Renaissance, 2005, 243 pages. — L’ouvrage de Michel De Jaeghere, Enquête sur la christianophobie, Renaissance catholique, 2005, paru à la même époque, n’est pas une réponse à Onfray, mais une étude des faits sociaux récents qui traduisent un regain d’antichristianisme dans la société française des années 2000.
[28] — C’était déjà le cas de son précédent essai sur le même sujet : Le Christianisme en accusation, Paris, Desclée de Brouwer, 2000.
[29] — Cette « grille de lecture » de la religion catholique est omniprésente dans le livre de René Rémond. Voici quelques extraits de l’analyse qu’il consacre à cette dualité de conception en matière d’hédonisme individuel. Un jugement d’abord sur la conception dite « paulinienne » : « Cette tendance doloriste a donné lieu à une littérature et à une apologétique qui confinaient parfois au morbide et au ridicule. Ainsi de la pédagogie des sacrifices volontaires que l’on valorisait auprès des enfants. » Et l’auteur de citer la Croisade eucharistique ! Or, « cette interprétation de la vision chrétienne du bonheur a occulté une autre tradition, plus positive, qui relie la gloire de Dieu et le bonheur de l’homme et qui correspond plus à mon sens à la dynamique initiale amorcée dans les évangiles » A l’appui de cette seconde « tradition », l’auteur ne trouve cependant à citer que Bruno Chenu (en particulier son analyse des Negro Spirituals) et les théologiens de la libération (Le Nouvel anti-christianisme, p. 37-39).
[30] — Ibid., p. 46.
[31] — Ibid., p. 47.
[32] — L’Anti-Traité d’athéologie, p. 18.
[33] — Jean-François Petit, « La charge de Michel Onfray contre la religion », La Croix, 2 mars 2005.
[34] — L’Anti-Traité d’athéologie, p. 27-28.
[35] — Ibid., p. 113
[36] — Les Vérités chrétiennes, Fayard, 2004.
[37] — Enquête sur la mort de Jésus, Presses de la Renaissance, 2005.
[38] — C’est du reste aussi la thèse de Gérard Mordillat, dans son Jésus contre Jésus (Seuil), auteur qu’Onfray se plait à citer.
[39] — « Est-ce leur idéologie officiellement et agressivement athée qui leur vaut ce silence retentissant de la part d’un auteur prompt à la diatribe ? Mais excuserait-il donc, sous le prétexte que le marxisme relève pour lui des Lumières, les millions de morts, sans exagération cette fois-ci, qu’on leur doit ? Il n’en souffle mot en tout cas. N’était-ce pas l’occasion ou jamais pourtant d’étudier pour de bon la pulsion de mort ? » s’interroge Irène Fernandez (Dieu avec esprit, p. 44).
[40] — Ibid., p. 51-53.
[41] — Ibid., p. 104
[42] — Rappelons que cet auteur a pris une part active au Dictionnaire critique de théologie publié aux Presses universitaires de France en 1998. Ses travaux récents ont été consacrés à Tolkien (Et si on parlait du Seigneur des anneaux, Presses de la Renaissance, 2002) et à C. S. Lewis (Mythe, Raison ardente. Imagination et réalité selon C. S. Lewis, Ad Solem, 2005), à qui elle voue une profonde admiration. De confession anglicane, Lewis est présenté par elle comme un des grands défenseurs de la « foi chrétienne », notion très syncrétique.
[43] — Ibid., p. 154. — Sur la déclaration conciliaire Nostra ætate, voir le Sel de la terre n° 54, p. 42-71 (Mgr Carli, La question juive devant le concile de Vatican II) et n°55, p. 74-122 (Michel Laurigan, De Nostra aetate à la synagogue de Cologne). Ces deux textes ont été réunis en une brochure par les éditions du Sel sous le titre Chronologie d’un engrenage (104 p., 12 E).

