Le saint curé d’Ars (1786-1859)
et le modernisme
par Mgr Chollet, évêque de Verdun
Le 8 septembre 1907, le pape saint Pie X publiait l’encyclique Pascendi dominici gregis, condamant le modernisme. Quatre ans plus tôt, le même pape avait béatifié Jean-Marie Vianney, curé d’Ars.
Sur le lien unissant ces deux événements, nous reproduisons, en cette année-centenaire de Pascendi, le panégyrique prononcé à Ars, le 4 août 1911, par Mgr Chollet, évêque de Verdun [1].
Le Sel de la terre.
*
Messeigneurs [2],
Mes frères,
En 1848, alors que la Révolution, à Paris, renversait un trône et, pour quelques années, ébranlait la France, on pouvait voir, non loin de Lyon, dans cette principauté des Dombes, longeant les prairies où paissaient les grands bœufs somnolents, un flot continu d’hommes et de femmes, de vieillards et d’enfants, de pèlerins appartenant à tous les pays et à toutes les conditions sociales. La route qui reliait la Saône et la station de Villefranche au petit village d’Ars, charriait ce flot sans interruption. Plus de quatre-vingt mille personnes s’en allaient ainsi, le long de l’année, vers la modeste bourgade cachée au milieu des arbres fruitiers. Que voulaient-ils donc et qui cherchaient-ils ? Tous indistinctement se rendaient à l’église paroissiale où, de deux heures du matin à dix heures du soir, un prêtre aux longs cheveux blancs bouclés, aux traits anguleux, à la figure d’ascète, écoutait ou parlait, consolait et pardonnait, priait et souffrait, semeur d’énergies morales, distributeur de grâces divines, rénovateur des familles et de la société. Son existence se passait entre son presbytère et son église. Il avait à peine le temps de dormir et de manger. Quelques heures de mauvais sommeil sur un mauvais grabat, quelques bouchées d’un mauvais aliment étaient tout ce qu’il s’accordait, et c’était miracle qu’il pût vivre avec de pareilles privations et un travail aussi chargé.
Décrire les merveilles accomplies à Ars, dessiner la figure du bienheureux Vianney, dégager les caractéristiques naturelles et surnaturelles d’une action universelle et mystérieuse : c’est une tâche très difficile et dont s’acquitta parfaitement, en 1905, l’éminence vénérée, le cardinal aimé qui accorde dès aujour-d’hui son patronage et demain apportera l’honneur de sa présence, à ce grand et beau congrès eucharistique. Mon ambition à cette heure, Mgr l’évêque de Belley, est seulement de m’inspirer de sa parole d’alors, de m’animer de son ardeur, heureux si je puis, du faisceau lumineux dont il a entouré la tête du saint curé d’Ars, dégager quelques rayons, heureux s’il m’est donné de réveiller quelques-uns des sentiments d’admiration et d’amour qu’alors il a si abondamment suscités dans tous les cœurs. Ainsi, Monseigneur, croirai-je avoir suffisamment répondu à ce que vous attendez d’un collègue qui n’a d’autre titre à parler ici que votre bienveillance et cette fraternité née le jour où le souverain pontife nous faisait entendre un même appel et nous appelait à la commune épreuve de l’épiscopat.
Un contraste
Toute la vie de ce prêtre, car c’est du prêtre que vous m’avez demandé de parler et c’est de lui seul que j’entretiendrai cet auditoire, toute sa vie, dis-je, tient dans un contraste. J.-B. Vianney, si on l’étudie du point de vue naturel, était une intelligence fort limitée. Il avait sans doute un réel esprit naturel et des réponses pleines de sel ; mais le champ de ses connaissances était très étroit, ses déductions se faisaient lentement, il n’a ouvert les livres que bien tard, et ne les a guère compris [3]. Si bien qu’en un jour très grave où, sans une intervention providentielle, les curés de France auraient perdu leur modèle et leur patron, l’autorité se demanda s’il était vraiment sage de laisser entrer dans la milice sacrée, un jeune homme aussi dépourvu. Soit par incapacité, soit empêché par les circonstances, il n’avait pas fait ses humanités ; les études philosophiques ou théologiques, lui avaient été particulièrement rudes [4].
Et cependant cette intelligence si peu préparée aux sciences humaines se fait remarquer par une étonnante compréhension des choses de l’âme et de Dieu. Il ne sait pas les grandes synthèses théologiques, la philosophie traditionnelle n’a guère que des secrets pour lui, mais il a, au plus haut point, le sens de Dieu, il a l’intuition du besoin des âmes, il sonde les cœurs, sait, sans en avoir entendu l’aveu, leurs défaillances passées, prédit leurs lendemains et scrute leurs détresses. Il n’est pas éloquent, sa parole est simple, et sa doctrine aussi, et quelques phrases de lui produisent plus d’effets que les discours des orateurs en renom ou les démonstrations des apologistes les plus consommés. En un mot, il réalise le maximum de pénétration surnaturelle et de puissance morale avec le minimum de facultés naturelles et de valeur scientifique.
La théologie des contrastes
Ce contraste se retrouve dans notre Jeanne d’Arc, avec d’autres aspects ; en cette enfant de Lorraine, qui ne sait ni A ni B, qui, grandie dans la simplicité des champs, adonnée à la garde des troupeaux, n’ayant jamais manié que la pioche ou le fuseau, tout à coup se révèle un diplomate averti et doué du plus haut sens du droit des gens, un stratège de génie et la plus miraculeuse personnification de l’âme et de la vaillance françaises.
En contemplant ces deux figures, mes bien chers frères, on ne saurait s’empêcher de répéter les paroles de l’Apôtre qui renferment toute la théologie des contrastes :
Considérez votre vocation, mes frères, il n’y a, parmi vous, ni beaucoup de sages selon la chair, ni beaucoup de puissants, ni beaucoup de nobles. Mais c’est ce qui était insensé aux yeux du monde que Dieu a choisi pour confondre les sages, et ce qui leur était faible aux yeux du monde que Dieu a choisi pour confondre les forts, et Dieu a choisi la bassesse et l’opprobre du monde, ce qui n’est rien, pour réduire au néant ce qui est. (Ignobilia mundi et contemptibilia elegit Deus et ea quæ non sunt ut ea quæ sunt destrueret. 1 Co 1, 26-28).
Remarquez que l’Apôtre dit que c’est « notre vocation ».
Jamais vocation ne fut mieux remplie que par J.-B. Vianney, sinon par notre merveilleuse vierge lorraine. Parce que c’est une vocation éminemment chrétienne et qui appartient en quelque sorte à l’essence du christianisme, elle est la meilleure réfutation de l’erreur qui menace aujourd’hui les esprits, elle est l’arme la plus efficace contre le modernisme.
N’est-ce pas pour cela, Messeigneurs, que, lorsqu’il nous est donné d’entrer dans le cabinet de travail du Saint-Père, – de ce pape aimé dont nous saluons aujourd’hui avec joie le glorieux anniversaire [5] – nous avons, nous autres Français, la fierté de voir sur son bureau, en occupant les deux coins et comme les avenues de cette pensée qui gouverne le monde chrétien, les statues du bienheureux Vianney et de la bienheureuse Jeanne d’Arc. Sans doute ces images, placées là, prouvent l’amour du grand pape pour la France, mais elles signifient aussi quelque chose de plus profond : le grand concours que les vies de ces deux bienheureux apportent à la destruction de l’hérésie dont la clairvoyance de Pie X a saisi les dangers et dont son énergie a si fortement et victorieusement combattu les manifestations.
L’orgueil du modernisme, confondu par les humbles
En effet, mes frères, cette hérésie orgueilleuse, renaissance du naturalisme, a le plus profond mépris pour les intelligences humbles. Écoutez son langage si déconcertant pour les petits :
Dieu ne peut vous être démontré. L’homme guidé par la science seule est voué à l’agnosticisme. Vous croyez entendre les cieux proclamer sa gloire, le torrent dire sa force, la plante exhaler le cantique de sa sagesse et le cœur humain entonner l’hymne de son amour. Vous vous figurez que les créatures contiennent la preuve de l’existence, en dehors d’elles et au-dessus d’elles, d’un Dieu qui les a aimées, qui les a voulues et produites et qui les mène. Erreur profonde ! Pour rencontrer Dieu, il faut descendre au fond de soi. Là, dans les régions ténébreuses d’une subconscience indéfinissable, on trouve un vague besoin de croire qui suppose un Dieu, – n’importe lequel du reste, – le Dieu des chrétiens aussi bien que celui des mahométans ou des hindous, le dieu de l’Esquimau du Nord ou du noir des Tropiques. C’est l’âme de l’homme qui, d’instinct, se révèle Dieu à elle-même et plus cette âme est éclairée et sublime, plus sublime est la manifestation de Dieu, plus riche est l’expérience qu’elle fait du divin. C’est parce qu’ils furent des hommes de génie que Jésus et les Prophètes ou les Apôtres, Mahomet ou Confucius arrivèrent à mieux sentir Dieu, à en faire une expérience plus précise, à le révéler plus éloquemment au monde et, par là, à conquérir les peuples à leur religion personnelle.
Voyez-vous l’opposition, mes frères ? Dans le modernisme, il faut le génie à la sainteté et celle-ci n’habite que les cimes intellectuelles. Les hommes sont entraînés par l’alliance de la science et de la vertu, par la religion de la science et de la vertu ; ici, à Ars, la sainteté fleurit dans une âme humble, une intelligence modeste et la vertu, sans la mépriser, n’a pas besoin de la science et se passe fort bien d’elle, pour attirer, entraîner, et convertir les foules.
N’avais-je pas raison d’affirmer, mes frères, que notre bienheureux Curé d’Ars, était en plein XIXe siècle, par son caractère, la preuve expérimentale de la fausseté du modernisme ? Il l’est encore par toute l’opposition de sa vie aux dogmes nouveaux.
Le saint curé d’Ars et la transcendance de Dieu
On l’a justement comparé au patriarche d’Assise qui, dans les créatures, trouvait, non pas une présence réelle et comme une incarnation panthéistique de Dieu, mais des sœurs qu’il aimait et dont il entonnait le cantique, par exemple le sublime cantique au soleil, parce qu’elles étaient un jour jaillies du cœur d’un Père qui est là-haut, au-dessus des astres, au-delà de tout le créé, dans le ciel, où il est charité et vie.
Comme saint François d’Assise, le curé d’Ars était de ceux qui aiment les créatures tendrement. Il fallait l’entendre, sur son lit d’agonie, défendre de déranger les « pauvres mouches » qui l’assaillaient. Il voyait les créatures sortir de l’amour de ce Dieu dont il adorait l’être supérieur et transcendant.
Professeurs d’agnosticisme, écoutez donc cet homme. Il enseigne toutes les suavités contenues dans cette connaissance que vous rejetez :
La connaissance de Dieu, dit-il, embrase l’âme d’un si grand amour qu’elle ne peut plus aimer et désirer que Dieu [6].
Dieu, pour lui, n’est pas incarné au fond de l’âme, mais réside là-haut dans les cieux :
Nous sommes dans ce monde, mais nous ne sommes pas de ce monde, puisque nous disons tous les jours : Notre Père, qui êtes dans les cieux. Il faut donc attendre notre récompense quand nous serons chez nous, dans la maison paternelle [7].
Et tout son cœur se tendait vers ce Dieu qui est là-haut et Dieu se penchait vers lui pour l’envelopper, l’enrichir de ses dons.
Professeurs d’immanentisme, considérez ce spectacle [8]. Pendant que son intelligence naturelle restait ignorante des choses du siècle, lente ou impuissante à saisir les discours des philosophes et des savants, pendant que, permettez-moi cette expression, les régions de sa subconscience et de sa raison restaient dans la stérilité et dans leurs ténèbres natives, du dehors, du sein de Dieu s’écoulaient vers lui les flots de lumière, ces paroles que l’oreille de l’homme n’a pas entendues, ces intuitions que notre esprit n’a pas en propre. Je serais infini, si je voulais rapporter tous les traits de cet esprit prophétique, toutes les fautes qu’il a dénoncées au coupable, les événements qu’il a prédits, les angoisses qu’il a pénétrées et consolées, les vocations qu’il a révélées. Reconnaissez-le donc, il y a ailleurs qu’au fond de notre âme une source de lumières, de forces religieuses.
Le saint curé d’Ars et le surnaturel
Et vous, professeurs d’évolutionnisme et de naturalisme, qui faites de la grâce l’évolution normale de la nature et qui mettez toutes les religions sur le même pied, vous qui niez le surnaturel, venez donc à Ars. Vous y trouverez un prêtre chez qui la nature se distingue nettement de la grâce et s’oppose logiquement à elle tout en s’imprégnant de ses dons.
Nulle part on ne trouve une plus grande horreur du paganisme et des fausses religions, ni un amour plus exclusif de la religion du Christ. « Pourquoi, demande-t-il, n’y a-t-il pas de sacrements dans les autres religions ? » Voici sa réponse : « C’est parce qu’il n’y a point de salut. Nous sommes de la religion où l’on se sauve [9]. »
Ici le surnaturel coule à pleins bords. Les miracles fleurissent autour du curé d’Ars et sous son action, plus nombreux que les marguerites sous le souffle du printemps n’émaillent les prés des Dombes ; ses prophéties presque quotidiennes se réalisent avec une exactitude mathématique. Peu de saints ont été un instrument de plus de manifestations miraculeuses. Il n’en est même pas qui ait, en un siècle de naturalisme à outrance, donné aux rationalistes un démenti plus formel. Il n’est pas jusqu’au démon qui, en troublant les nuits du saint curé, n’ait apporté son hommage à la présence du surnaturel dans l’homme que les modernistes devraient juger le moins fait pour réaliser et communiquer au monde l’expérience du divin.
Si nos hérétiques contemporains veulent nous enfermer dans le culte intérieur, dans cette quiétude de l’âme qui laisse faire Dieu et ne se met en peine ni d’efforts personnels, ni de pratiques extérieures, ni de dévotions particulières, ils verront, pour leur confusion, le bienheureux Vianney se livrer aux exercices des vertus les plus robustes. Quand Dieu vient en son âme pour y travailler, il y trouve la collaboration des efforts les plus virils et les plus soutenus. La vie intérieure du pieux curé s’appuie sur de nombreux exercices sensibles. C’est l’emploi des chaînes de fer et des disciplines sanglantes ; ce sont les oraisons vocales les plus touchantes, ce sont les rites qui donnent à la religion catholique tant de charme, de chaleur et de vie. Enfin, c’est une belle et tendre dévotion à sainte Philomène, où sa piété suppléant au silence de l’histoire, sait obtenir de la sainte si peu connue les plus éclatantes merveilles et les plus sûres preuves de son pouvoir céleste. Ici encore c’est le minimum de science historique avec le maximum de résultats surnaturels.
Le saint curé d’Ars et les vertus « passives [10] »
Nous ne serions pas complet, si nous ne montrions, ô bienheureux, ô saint, ô parfait, combien vos vertus sont encore la négation de la morale moderne ; de cette morale comparable à l’ivraie de laquelle vous disiez qu’elle « resterait jusqu’à la moisson [11]. »
Le moderniste, mes frères, trouve vraiment en lui-même trop de sources. Du sol de sa conscience, ou plutôt de sa subconscience, il en jaillit à chaque pas, et qui suffisent à l’alimenter. Là, sont les sources du dogme et de la croyance ; là encore, les sources des obligations morales et des lois. Écoutez le tableau de leur richesse :
Chacune ne relève que de sa conscience : l’autonomie est le propre de l’homme ; la similitude des exigences de conscience dans un même milieu, un même peuple ou une même communauté religieuse ou Église est un fait social qui rend plus manifestes et plus urgentes les prescriptions de chaque conscience particulière. – Mais, demanderons-nous, quel est le rôle de l’autorité, quelle est la mission morale de l’Église ? – L’autorité a pour rôle, non plus de commander, mais de constater et de contrôler. L’Église en constatant les croyances de la majorité des fidèles, les formule en une proposition qui devient un dogme, obligatoire, non de par la révélation divine et la définition ecclésiastique, mais en vertu de la « pression » des croyances communes. Les lois naissent de même. L’Église constate les instincts, les volontés communes aux consciences, elle les rédige, elle les promulgue. Et nous sommes liés non par la volonté de nos supérieurs mais par la voix et l’injonction, par le suffrage universel des consciences chrétiennes. Plus d’autorité au dehors, de l’autonomie partout et toujours ; des vertus actives jaillies du sein de la conscience autonome. Arrière les vertus passives qui supposent un pouvoir extérieur et une soumission déprimante ; arrière l’obéissance qui avilit les caractères ; vive la liberté, elle prime les vœux ; vive le mariage, il passe au-dessus des nobles et fécondes austérités du célibat.
Toute la vie de notre héros est la réprobation directe de ces dangereuses erreurs. Un Dieu est là-haut que le bienheureux aime, dont la volonté domine et dirige sa conscience. Dans une touchante paraphrase du Pater à ses enfants de la Providence [12], il s’exprime ainsi :
Notre Père qui êtes aux cieux. Oh ! que c’est beau, mes enfants, d’avoir un Père au ciel. Que votre règne arrive. Si je fais régner le bon Dieu dans mon cœur, il me fera régner avec lui dans sa gloire.
Ainsi, c’est bien là-haut, dans le ciel et non au fond de sa conscience, qu’il cherche et qu’il trouve son Dieu et la règle de sa vie.
Que votre volonté soit faite. Il n’y a rien de si doux que de faire la volonté de Dieu et rien de si parfait. Pour bien faire les choses, il faut les faire comme Dieu le veut, en toute conformité à ses desseins [13].
Comme c’est vrai, comme c’est simple et d’une suprême tendresse et délicatesse.
La source de l’obligation morale est maintenue par lui dans la volonté divine. Il a un profond respect de l’autorité. Sa déférence est admirable envers son évêque, Mgr Devie, dont la perspicacité avait deviné l’héroïsme de cet homme de Dieu. Quand ses désirs de solitude et d’oraison le poussent à fuir sa paroisse, pour aller s’ensevelir dans le silence, il suffit de lui rappeler les intentions de son évêque pour l’arrêter. Un jeune prêtre lui a été donné pour collaborateur et il s’impose à son endroit une merveilleuse soumission. Il se reproche et pleure comme une faute une décision qu’il a prise et exécutée sans avoir, au préalable, recueilli l’avis de ce compagnon d’apostolat.
Les vertus passives d’humilité, de soumission, de pauvreté, d’obéissance sont fidèlement observées et pratiquées par cet homme qui, loin de trouver dans l’indépendance et une fière autonomie, l’épanouissement de la perfection humaine, la flétrit au contraire à l’égal de l’orgueil, ce vice « que nous mettons partout, dit-il, comme le sel dans les aliments [14] ».
Il est le serviteur de tous. Il passe ses jours et ses nuits à la disposition des milliers d’âmes accourues pour le voir, le consulter, recourir à ses prières et lui imposer, par leurs sollicitations et leur encombrement, le plus lourd et le plus cher des esclavages. En un temps où il est de mode d’attaquer le célibat des prêtres, il est pur comme un ange.
Le saint curé d’Ars et son siècle
Il est donc vrai, mes frères, que l’erreur contemporaine trouve en notre bien heureux sa contradiction, la pierre d’angle où elle vient se heurter et se briser.
Elle prétend qu’il faut être de son siècle, aller à lui, partager ses illusions, ses aspirations, son idéal, communier à ses passions, penser sa pensée, aimer ce qu’il aime et qu’après s’être fait l’un des enfants de ce siècle, alors, ayant conquis son estime et son cœur, l’apôtre pourra plus facilement le persuader et le ramener au vrai. Étrange prétention, impossible dessein. Car si le siècle estime ceux qui lui ressemblent, il leur retire ses suffrages dès qu’ils font mine de vouloir le faire se renoncer lui-même. Il faut donc ou continuer à sentir comme lui et alors désespérer de le convertir, ou sortir et s’élever au-dessus pour l’entraîner hors de ses préjugés et de son esprit et alors s’exposer à perdre son amour et son estime.
Le bienheureux Vianney n’est pas de son siècle : rarement même on vit un homme être moins pareil à ses contemporains. Au temps de la vapeur, il ignore les chemins de fer ; sa vie se passe toute dans les limites du petit sentier qui va du presbytère à l’église. Au temps de l’argent, il ne veut rien posséder. Ce qu’on lui donne, il le jette dans des fondations. Si l’on veut introduire quelque luxe dans sa vie, il le supprime aussitôt avec indignation. Au temps de la jouissance, il couche sur la dure, vit d’eau claire, de pommes de terre, et de ces matefaims faits d’une farine grossière ; une ceinture de fer laboure ses reins ; ses membres endoloris s’engourdissent dans l’immobilité du confessionnal ; pendant de longues années, il est un cadavre ambulant qui déconcerte la science et les médecins. Non, il n’est pas de son siècle, mais il est à son siècle. Il se donne à lui, il lui apporte son amour et ses prières, il lui consacre son temps, ses forces et sa vie. Il est surtout élevé au-dessus de son siècle et il l’attire avec une étrange puissance : Cum exaltatus fuero omnia traham ad me, avait dit le Maître [15]. Le serviteur s’en est souvenu. Il a pensé que pour élever la masse, il fallait commencer par se dresser au-dessus d’elle.
La parole du Maître doit être aussi la règle de notre apostolat, mes frères. Comme le bienheureux Vianney, ne soyons pas de notre siècle. Prenons les idées de Dieu et non celles de notre temps, aimons ce que Dieu aime et non ce que recherche le monde, creusons sans cesse plus profond le sillon qui nous sépare du siècle, jetons notre cœur. Aimons nos frères, donnons-nous à eux sans entamer la sainteté de notre vie, consacrons-leur nos jours et nos énergies. Élevons-nous vers Dieu. Commençons l’ascension, montons dans la lumière et la chaleur. Allons habiter les sommets de vérité et de vertu et, par la sincérité de nos convictions, la puissance de nos dévouements, le levier de nos exemples, nous forcerons l’attention et l’estime de nos frères, nous les soulèverons de terre, nous les attirerons vers Dieu et les donnerons au Christ Jésus. Ainsi soit-il.
*
[1] — Les sous-titres sont de notre rédaction.
[2] — Étaient présents : Mgr Gauthey, archevêque de Besançon, Mgr Vannier, évêque de Belley, Mgr Belmont, évêque de Clermont, Mgr Maillet, évêque de Saint-Claude, Mgr Péchenard, évêque de Soissons, Mgr Desanti, évêque d'Ajaccio, Mgr Villard, évêque d'Autun.
[3] — Ut erat tardioris ingenii, magnas in studiis ac pœne insuperabiles expertus est difficultates (Comme il était d’un esprit assez lent, il éprouva dans ses études de grandes difficultés, presque insurmontables. Office du bienheureux, leçon IV).
[4] — Theologicarum disciplinarum curriculo operose confecto (Il accomplit avec beaucoup de peine le cursus des études théologiques, ibid.).
[5] — Saint Pie X a été élu pape le 4 août 1903. (NDLR.)
[6] — Cité par l’abbé Alfred Monin dans Le Curé d’Ars, Vie de M. Jean-Baptiste-Marie Vianney, 20e édit., t. II, chap. 15, p. 317.
[7] — Ibid.
[8] — Le modernisme est fondé sur deux erreurs qui se complètent : l’agnosticisme et l’immanentisme. La première erreur (agnosticisme) prétend que Dieu ne saurait être objet de connaissance. La deuxième (immanentisme) prétend découvrir Dieu dans les profondeurs de la subconscience. La foi est ainsi remplacée par le sentiment religieux. (NDLR.)
[9] — Ibid., t. I, p. 267.
[10] — L’expression « vertu passive » est de soi contradictoire, car une vertu est toujours ordonnée à l’action. La distinction entre « vertus passives » et « vertus actives » a cependant été posée par ces précurseurs des modernistes qu’on appelle « américanistes » (et qui furent condamnés en 1899 par Léon XIII). Selon eux, l’obéissance, l’humilité, la componction, et, en général, les vertus religieuses seraient des vertus « passives », et, en tant que telles, moins adaptées à notre époque, qui requiert plutôt le dynamisme et l’efficacité. — Voir le dossier sur l’américanisme publié dans le numéro 30 du Sel de la terre (avec notamment le texte de la lettre Testem benevolentiæ de Léon XIII, qui condamna l’« américanisme »). (NDLR.)
[11] — Ibid., t. II, page 342.
[12] — Le saint curé d’Ars avait appelé « La Providence » l’école qu’il avait fondée pour les enfants de sa paroisse. (NDLR.)
[13] — Ibid., t. I, p. 276.
[14] — Ibid., t. I, page 265.
[15] — Lorsque je serai élevé de terre, j’attirerai tout à moi. Jn 12, 32.
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p. 104-112
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