« Pour beaucoup » ou « pour tous » ?
Dans l’éditorial du Sel de la terre 46, à l’automne 2003, nous exposions la difficulté posée par le texte latin de l’encyclique de Jean-Paul II du 17 avril 2003 Ecclesia de eucharistia (n. 2) : il y était affirmé que Notre-Seigneur avait offert le calice de son sang « pro omnibus » (pour tous), alors que la sainte Écriture et la Tradition sont unanimes à dire qu’il l’a offert « pro multis » (pour beaucoup).
Dans les informations du Sel de la terre 48 (p. 211), au printemps 2004, nous avons expliqué comment, après avoir répandu cette falsification, les autorités vaticanes ont fini par reculer (sans doute suite aux vives critiques dans certains milieux traditionalistes, surtout aux États-Unis). La version officielle du texte diffusée par les Acta Apostolicæ Sedis a donc été corrigée et porte « pro multis » [1].
Une lettre du cardinal Francis Arinze (préfet de la congrégation du Culte divin), adressée à tous les présidents des conférences épiscopales et datée du 17 octobre 2006, est une occasion de revenir sur ce sujet. Le cardinal recommande une meilleure « traduction » de l’expression « pro multis » dans les versions vernaculaires de la nouvelle messe. En effet, en plusieurs langues on l’a « traduit » par « pour tous », et le cardinal n’en est pas satisfait.
Cette recommandation constitue « un véritable séisme en profondeur », nous dit le commentaire du site « La Porte latine » d’où nous tirons le texte de la lettre [2]. Commençons par la lire :
Votre Éminence, Votre Excellence,
En juillet 2005, la congrégation pour le Culte divin et la Discipline des sacrements, en accord avec la congrégation pour la Doctrine de la foi, a écrit à tous les présidents des conférences épiscopales pour demander leur opinion autorisée sur la traduction dans les différentes langues vernaculaires de l’expression pro multis dans la formule de la consécration du précieux sang pendant la célébration de la sainte messe (réf. Prot. n. 467/05/L du 9 juillet 2005). Les réponses reçues des conférences épiscopales ont été étudiées par les deux congrégations et un rapport a été rédigé à l'intention du Saint-Père. Selon ses directives, notre congrégation s’adresse maintenant à Votre Éminence, à Votre Excellence, dans les termes suivants : 1. Un texte correspondant aux mots pro multis, transmis par l’Église, constitue la formule qui a été en usage dans le rite romain en latin depuis les premiers siècles. Dans les trente dernières années environ, des textes en langue vernaculaire approuvés ont véhiculé la traduction interprétative « pour tous », « per tutti », ou par des mots équivalents [3]. 2. Il n’y a aucun doute quant à la validité des messes célébrées en utilisant une formule dûment approuvée contenant une formule équivalente à « pour tous », ainsi que la congrégation pour la Doctrine de la foi l’a récemment déclaré (Declaratio de sensu tribuendo adprobationi versionum formularum sacramentalium, 25 janvier 1974, AAS 66 [1974], 664). En effet, la formule « pour tous » correspondrait sans aucun doute à une interprétation correcte de l’intention du Seigneur exprimée dans le texte. C’est un dogme de foi que le Christ est mort sur la croix pour tous les hommes et toutes les femmes (voir Jn 11, 52 ; II Co 5, 14-15 ; Tt 2, 11 ; 1 Jn 2, 2). 3. Il y a cependant beaucoup d’arguments en faveur d’une traduction plus précise de la formule traditionnelle pro multis : a. Les évangiles synoptiques (Mt 26, 28 ; Mc 14, 24) font une référence spécifique aux « plusieurs » [mot grec rendu par polloi] pour lesquels le Seigneur offre le sacrifice, et cette expression a été soulignée par certains exégètes en relation avec les mots du prophète Isaïe (53, 11-12). Il aurait été tout à fait possible de dire « pour tous » dans les textes de l’Évangile (par exemple, voir Lc 12, 41) ; au lieu de cela la formule donnée dans le récit de l’institution est « pour beaucoup », et ces mots ont été ainsi fidèlement traduits dans la plupart des versions modernes de la Bible. b. Le rite romain en latin a toujours dit pro multis et jamais pro omnibus dans la consécration du calice. c. Les anaphores de divers rites orientaux, en grec, en syriaque, en arménien, dans les langues slaves, etc., contiennent l'équivalent verbal pro multis latin dans leurs langues respectives. d. « Pour beaucoup » est une traduction fidèle de pro multis, tandis que « pour tous » est plutôt une explication qui appartient à proprement parler à la catéchèse. e. L’expression « pour beaucoup », tout en restant ouverte à l’inclusion de chaque personne humaine, induit aussi le fait que le salut n’est pas donné d’une façon mécanique, sans qu’on le veuille ou qu’on y participe ; mais plutôt que le croyant est invité à accepter dans la foi le don qui lui est offert et à recevoir la vie surnaturelle qui est donnée à ceux qui participent à ce mystère, le vivant aussi dans leur existence afin d’être mis au nombre des « beaucoup » auxquels le texte fait référence. f. Dans la ligne de l’instruction Liturgiam authenticam, un effort devrait être fait pour être plus fidèle aux textes latins des éditions typiques. 4. Les conférences épiscopales des pays où la formule « pour tous » ou son équivalent est à présent en usage sont priés d’entreprendre la catéchèse nécessaire auprès des fidèles sur ce sujet dans les prochains un ou deux ans pour les préparer à l’introduction d’une traduction précise en langue vernaculaire de la formule pro multis (c’est-à-dire « pour beaucoup », « per molti », etc.) dans la prochaine traduction du Missel romain que les évêques et le Saint-Siège approuveront pour leur pays. Avec l'expression de ma profonde estime et de mon profond respect, je reste, Votre Éminence, Votre Excellence, Fidèlement vôtre dans le Christ, Francis Card. Arinze, Préfet
Cette lettre montre un embarras certain.
On reconnaît d’un côté que la traduction « pour beaucoup » est la « traduction fidèle » de la forme du sacrement dans tous les rites de l’Église catholique, mais en même temps on veut rassurer sur la validité des messes célébrées avec l’expression « pour tous ».
Pour ce faire, deux arguments sont avancés. Mais avant de les examiner, rappelons quelques principes sur la validité des sacrements.
Un changement dans les paroles peut-il rendre invalide un sacrement ?
Saint Thomas se pose la question de savoir si les sacrements requièrent des paroles déterminées. Et il répond :
Dans le sacrement, les paroles se comportent à la façon d’une forme et les choses sensibles à la façon d’une matière. Or, dans tout ce qui est composé de matière et de forme, le principe de détermination est du côté de la forme, laquelle est en quelque sorte la fin et le terme de la matière. Aussi ce qui est requis tout d’abord et à titre de principe pour qu’une chose existe, c’est une forme déterminée ; car une matière déterminée n’est requise que pour être proportionnée à la forme déterminée. Puisque les sacrements requièrent des choses sensibles déterminées qui s’y comportent comme une matière, ils requièrent bien davantage une forme verbale déterminée [4].
Puisque les paroles du sacrement sont déterminées, saint Thomas se demande ensuite si on peut ajouter ou retrancher quelque chose à ces paroles, et il répond :
Saint Thomas admet que certains changements peuvent rendre invalides le sacrement. Voyons quelques exemples qu’il donne :
Celui qui déforme les paroles sacramentelles, s’il le fait exprès, semble bien ne pas avoir l’intention de faire ce que fait l’Église, et vraisemblablement le sacrement ne se réalise pas. Dans le cas d’erreur ou de lapsus linguae, si cette déformation va jusqu’à détruire entièrement le sens de la phrase, il ne semble pas que le sacrement se réalise. Cela arrive surtout quand cette altération atteint le commencement du mot, par exemple, si au lieu de « in nomine Patris », on dit « in nomine Matris ». Mais si cette corruption ne détruit pas entièrement le sens de la phrase, le sacrement se réalise néanmoins. Cela arrive surtout quand l’altération atteint la désinence, par exemple si on dit : « in nomine Patrias et Filias ». Sans doute ces mots ainsi défigurés n’ont pas de signification en vertu d’une institution quelconque, mais on concède qu’ils en ont une selon que l’usage s’en accommode. Et c’est pourquoi, malgré le changement pour l’oreille, le sens demeure le même [7]. Si l’on retranche un élément essentiel dans la forme sacramentelle, il est évident que le sens des paroles disparaît. Ainsi, selon Didyme : « Si quelqu’un a bien l’intention de baptiser, mais omet un de ces noms (ceux du Père, ou du Fils, ou du Saint-Esprit) le baptême ne s’accomplira pas. » Tandis que si l’on retranche un élément qui n’appartient pas à la substance de la forme, cette soustraction ne supprime pas le sens requis, ni, par suite, l’accomplissement du sacrement. Ainsi dans la forme de l’eucharistie : Hoc est enim corpus meum, l’omission de enim ne supprime pas le sens requis des mots, et par conséquent n’empêche pas le sacrement de s’accomplir, bien que, peut-être, l’auteur de l’omission commette un péché par négligence ou par irrévérence [8].
Les commentateurs de saint Thomas et les moralistes appellent changement substantiel un changement dans la forme tel qu’il rend invalide le sacrement, et changement accidentel un changement qui ne rend pas invalide le sacrement.
Ils remarquent que pour décider si le changement est substantiel ou non, il faut examiner « non seulement le sens objectif des mots, mais encore l’intention subjective du ministre [9] ». Ainsi, celui qui baptiserait en disant « in nomine Patria » en ayant l’intention de dire « père » ne serait pas dans le même cas que celui qui emploierait ce mot en ayant l’intention de dire « mère ».
Armés de ces principes, nous pouvons maintenant examiner les arguments du cardinal Arinze
Une déclaration de la congrégation pour la Doctrine de la foi
Le cardinal commence par invoquer une déclaration de la congrégation pour la Doctrine de la foi. Voici le texte :
Après avoir examiné selon les règles la traduction de la formule sacramentelle, le Saint-Siège, lorsqu’il estime que le sens voulu par l’Église est rendu de façon apte par cette traduction, l’approuve et la confirme en statuant également que le sens de cette traduction doit être compris selon l’esprit de l’Église exprimé par le texte latin original [10].
Ce texte ne parvient toutefois pas à nous rassurer.
En effet, nous avons entendu saint Thomas nous dire : « Les paroles opèrent dans les sacrements selon le sens qu’elles offrent » ; et le père Prümmer nous préciser : il faut examiner « non seulement le sens objectif des mots, mais encore l’intention subjective du ministre ».
Or, ici, le sens objectif du mot « tous » n’est pas le même que celui du mot « beaucoup ».
Sans doute la congrégation pour la Doctrine de la foi dit que « le sens de la traduction doit être comprise selon l’esprit de l’Église exprimé par le texte latin original ».
Mais, même si la congrégation pour la Doctrine de la foi exprime le souhait que l’expression « pour tous » soit compris dans le sens du texte latin original, il est bien clair que les prêtres qui célèbrent la nouvelle messe avec la formule « pour tous » ont l’intention de dire « pour tous » en pensant que cela veut dire « pour tous » et non pas « pour beaucoup ». M. de la Palice n’aurait pas dit mieux.
On voit donc que ni le sens objectif des mots, ni l’intention du ministre, n’est conforme au sens exprimé par le texte latin original.
Le premier argument du cardinal ne paraît pas concluant.
Une interprétation correcte de l’intention du Seigneur
Deuxième argument : « La formule “pour tous” correspondrait sans aucun doute à une interprétation correcte de l’intention du Seigneur exprimée dans le texte. »
Même si l’affirmation est atténuée par l’emploi du conditionnel (« correspondrait »), du pronom indéfini (« une interprétation ») et du mot « interprétation », nous ne voyons pas comment concilier cette explication avec ce que nous dit – entre autres – le Catéchisme du Concile de Trente :
Les autres mots : « pour vous et pour beaucoup », sont empruntés les uns à saint Matthieu (26, 28), et les autres à saint Luc (22, 20. Et c’est l’Église qui, inspirée par l’esprit de Dieu, les a réunis. Ils servent à exprimer les fruits et les avantages de la passion. Si nous en considérons en effet la vertu [11], nous sommes obligés d’avouer que le sang du Seigneur a été répandu pour le salut de tous. Mais si nous examinons les fruits que les hommes en retirent, il est évident que plusieurs seulement, et non pas tous, en profitent. Lorsque Jésus-Christ dit : pour vous, il entendait par là, à l’exception de Judas, ceux qui étaient présents, et à qui il parlait, ou bien les élus d’entre les Juifs, tels que ses disciples. En ajoutant : « pour beaucoup », il voulait désigner tous les autres élus, soit d’entre les Juifs, soit d’entre les Gentils. Ainsi c’est avec raison qu’il n’a pas été dit : pour tous, puisqu’il s’agissait en cet endroit du fruit de la passion, qui n’a procuré le salut qu’aux élus seulement. C’est dans ce sens qu’il faut entendre ces paroles de l’Apôtre : « Jésus-Christ n’a été immolé qu’une fois pour effacer les péchés de plusieurs » [He 9, 26] ; et ce que dit Notre-Seigneur dans Saint Jean: « Je prie pour eux, je ne prie pas pour le monde, mais pour ceux que Vous m’avez donnés, parce qu’ils sont à vous » [Jn 17, 9] [12].
D’après le Catéchisme du Concile de Trente, la formule « pour tous » ne correspond pas à une interprétation correcte de l’intention de Notre-Seigneur Jésus-Christ dans ce texte.
Il faut bien distinguer entre la vertu du sacrement, qui est capable de sauver tous les hommes, et l’efficacité du sacrement, qui – de fait – ne sauve pas tous les hommes puisque certains (« beaucoup ») se sauvent tandis que d’autres (« beaucoup » aussi) se damnent.
Or, « il s’agit en cet endroit du fruit de la passion », de son efficacité, et non de sa vertu.
Les citations apportées par le cardinal Arinze pour justifier son assertion (Jn 11, 52 ; II Co 5, 14-15 ; Tt 2, 11 ; 1 Jn 2, 2) visent toute la vertu de la passion.
Mais ici, dans le texte de la forme de la consécration du précieux sang, il est question de l’efficacité de cette passion. Voilà pourquoi le Catéchisme du Concile de Trente cite à ce propos d’autres textes , comme nous l’avons vu.
Nous ne voyons pas comment concilier ce deuxième argument du cardinal avec l’enseignement du Catéchisme du Concile de Trente, qui ne fait que reprendre l’enseignement de la Tradition de l’Église sur ce point, comme nous l’avons montré dans l’éditorial du Sel de la terre 46.
La forme en latin, telle qu'elle a été donnée par la réforme, porte encore le terme pro multis [pour beaucoup], mais la traduction pour la plupart des langues vernaculaires est totalement fausse, car elle renferme les mots pro omnibus [pour tous], ce qui est contraire à ce que l'Église a entendu de Notre-Seigneur lorsqu'il a prononcé ces paroles. C'est que, dans l'application de la rédemption, tout le monde n'est pas sauvé : Notre-Seigneur est venu pour sauver tous les hommes, mais tous les hommes n'en profitent pas, car des hommes, par leur faute, ne veulent pas recevoir les grâces de la rédemption. C'est pourquoi le terme employé désigne l'application de la rédemption qui touche beaucoup d'âmes, mais pas toutes [13]. Les traductions sont mauvaises, elles sont absolument contraires à ce que dit le catéchisme du concile de Trente. Le catéchisme du concile de Trente explique pourquoi Notre-Seigneur n’a pas dit pro omnibus, et pourquoi dans la messe on ne dit pas pro omnibus mais pro multis. Si ce catéchisme a cru bon d’expliquer cela dans le détail, c’est en raison de son importance, parce que l’application des mérites de Notre Seigneur ne se fait pas pour tous. C’est un fait, malheureusement. Sinon il n’y aurait pas d’enfer, si tout le monde profitait vraiment d’une manière définitive des mérites de Notre Seigneur ; tout le monde irait au ciel [14].
Qu’en est-il de la validité des nouvelles messes ?
Les affirmations du cardinal pour nous rassurer sur la validité de la nouvelle messe avec la formule « pour tous » ne sont pas convaincantes.
Faut-il en conclure que les nouvelles messes qui ont cette traduction fautive sont toutes invalides ?
Pour répondre à cette question, il faut savoir qu’il y a deux opinions sur ce sujet.
Selon certains théologiens [15], la substance de la forme de consécration du précieux sang serait celle-ci : « Ceci est le calice de mon sang. »
Saint Thomas d’Aquin, qui connaît cette opinion, lui préfère celle qui dit que les paroles qui suivent, et notamment le « pro multis » appartiennent aussi à la substance de la forme [16].
Par conséquent, selon la première opinion l’erreur de traduction de la formule « pro multis » n’est pas un changement substantiel et ne nuit pas à la validité de la consécration.
Mais selon la seconde opinion, qui est celle de saint Thomas d’Aquin, un changement de signification sur cette expression peut rendre la forme invalide. Il y aurait dès lors un doute sérieux sur la validité avec cette formule.
Si l’on ajoute les autres causes d’invalidité du nouveau rite [17], on peut penser que beaucoup de nouvelles messes sont invalides, et dans un certain sens – vu le manque de respect vis à vis de la présence réelle –, cela est préférable.
Il nous reste à prier pour que les autorités romaines se rendent vraiment compte de la gravité de la situation et prennent les mesures pour y remédier, dont la première serait de rendre au peuple chrétien la messe traditionnelle, qui, outre qu’elle est certainement valide, a l’avantage d’être vraiment catholique.
[1] — Acta Apostolicæ Sedis, 7 juillet 2003, p. 434.
