Du nouveau sur le Linceul de Turin
Fr. P.-M.
Depuis plus d’un siècle, les travaux historiques du chanoine Ulysse Chevalier sur le linceul de Turin sont invoqués par les adversaires de cette relique. Selon ce chanoine, le pape Clément VII aurait reconnu en 1389 la fausseté du Linceul. Or Emmanuel Poulle, membre de l’Institut, montre dans un article fort documenté qu’Ulysse Chevalier n’a pas eu le comportement d’un historien digne de ce nom dans l’enquête qu’il a effectuée dans les années 1899-1903.
Cet ecclésiastique, qui s’était acquis une réputation scientifique internationale, a prétendu montrer que le Linceul avait été fabriqué frauduleusement dans un atelier champenois au 13e siècle. Il fut suivi et appuyé par son ami L. Delisle, membre de l’Institut, lequel soutint Maurice Berthelot lors de la fameuse censure de la communication de Paul Vignon parrainée par Paul Delage, le 21 avril 1902.
E. Poulle montre que le dossier des pièces réunies par le chanoine Chevalier laisse pas mal à désirer. Le plus grave est que, en présence de plusieurs témoins offrant des variantes significatives, U. Chevalier a choisi celles qui l’arrangeaient, sans se préoccuper de la place que devaient occuper ces témoins dans la chaîne de leur authenticité.
Voici l’affaire : en 1389, Pierre d’Arcis, ordinaire du lieu où se déroulaient les ostension du Linceul, fit un rapport au pape Clément VII où il prétendait montrer que la relique était un faux.
Le pape ne semble pas s’être laissé convaincre facilement. Un examen attentif des documents montre que, dans un premier temps, les bureaux pontificaux avaient préparé un texte qui satisfaisait en partie, mais en partie seulement, aux exigences de Pierre d’Arcis. Il était demandé au clergé de ne pas revêtir les vêtements de chœur lors des ostensions, et une annonce devait être faite « que l’image et représentation montrée n’est pas le vrai suaire du Christ, mais que ce n’est qu’une peinture ou un tableau ». Mais le pape a jugé que ce texte devait être sensiblement édulcoré, et l’a fait corriger : non seulement l’interdiction des vêtements de choeur est supprimée, mais surtout l’annonce à faire n’affirme plus qu’on est en face d’une peinture, mais seulement que ce qu’on montre est « figura seu representatio sudarii », expression ambiguë qui laisse le lecteur dans l’incertitude sur la nature, objective ou subjective, du génitif (« l’image qui est représentée sur le suaire » ou bien « une copie du suaire ») ; de plus, le pape supprime complètement l’affirmation de fausseté qu’impliquait le brutal « non est verum sudarium ».
E. Poulle montre que le chanoine ne pouvait ignorer, après avoir consulté les registres avignonnais, que cette correction renversait l’argumentation qu’il avait développée depuis trois ans. Pour éviter de se déjuger, « il va s’en tirer de façon malhonnête », en jouant de l’apparat critique : il ne précise jamais que le texte a été modifié par ordre du pape et qu’il y a des mots ou des portions de phrases rayés ou ajoutés dans la marge ou en interligne ; à l’en croire, il n’y a que des variantes textuelles. « La statue de l’historien probe et critique qu’il aimait se voir édifier prend ici quelques durs coups », commente E. Poulle. Et il conclut ainsi :
Une fois rectifiés les choix abusifs faits par U. Chevalier dans un apparat critique qu’il traitait de façon si cavalière, les différentes bulles de Clément VII ne permettent en aucun cas de conclure que le pape avignonnais reconnaissait qu’il y avait forgerie. En fait, le pape ne prenait pas parti : hésitant quant à l’authenticité contestée, et refusant de proclamer qu’il s’agissait d’une peinture, il se bornait à recommander la prudence.
Les documents réunis par U. Chevalier doivent donc cesser désormais, dans tout débat sur l’authenticité ou la non-authenticité du Linceul de Turin, d’être lus et invoqués dans la version, fausse, qu’il en a publiée. Ils constituent, certes, un dossier important de l’histoire du Linceul de Turin, mais il faut les prendre uniquement pour ce qu’ils sont : des témoins passionnants de ce qui fut assurément un moment essentiel de l’histoire de la relique et des remous suscités par sa mise au jour, mais des témoins qui ne sont en mesure ni d’affirmer ni d’infirmer l’authenticité de la relique turinoise. Laissant U. Chevalier à ses phantasmes, scientifiques et historiens peuvent continuer, en toute sérénité, de chercher les preuves de l’authenticité du Linceul, chacun dans le domaine de ses compétences.
— Emmanuel Poulle, « Le Linceul de Turin, victime d’Ulysse Chevalier », Revue d’Histoire de l’Église de France, t. 92, juillet-décembre 2006, p. 343-358.

