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L’intentionnalité de la conscience

« Vécu intentionnel » ou « esse intentionale » ?

 par Louis Millet
professeur d’Université

Tout le monde a entendu parler de la théorie de Husserl sur l’intentionnalité de la conscience. Au XXe siècle, la plupart des pen­  seurs se sont situés par rapport à cette notion : toute conscience est conscience de… [quelque chose].

Husserl se réfère à son ancien professeur, Brentano (Husserl : 1859-1938, Brentano : 1838-1917). Psychologue, Brentano avait écrit :

Tout phénomène psychique est caractérisé par ce que les scolastiques du Moyen Age ont appelé l’existence* intentionnelle (ou encore mentale) d’un ob­jet, ce que nous pourrions appeler, bien qu’avec des expressions quelque peu équivoques, la relation à un contenu, l’orientation vers un objet (par quoi il ne faut pas entendre une réalité) ou l’objectité immanente. Tout phénomène psy­chique contient en lui-même quelque chose comme objet, bien que chacun le contienne à sa façon [1].

Il ne faut pas survoler ce texte, ni ceux qui lui ressemblent ; Brentano parle d’équivoque, et sur ce point il a raison ; en effet, l’objet qui est visé n’a, selon lui, aucune objectivité : Brentano écrit « contenu » de la conscience, ou « objectité immanente » (et non objectivité). Or l’immanence est la propriété de ce qui est contenu à l’intérieur d’un ensemble déterminé (par exemple, pour le pan­théisme, Dieu est immanent au monde : les stoïciens disaient qu’il est l’âme du monde). Dans quelle mesure a-t-on le droit de rapporter cette « phénoménologie » à la psychologie médiévale, comme on l’entend dire assez souvent ? La notion de « vécu intentionnel » selon Husserl reprend-elle le concept d’« esse intentionale » mis en lumière par saint Thomas d’Aquin ? C’est ce que nous allons chercher.

 

Le « vécu intentionnel » selon Husserl

Le « vécu intentionnel », selon Husserl, c’est ce qui vise un objet. Mais de quoi s’agit-il exactement ? Réponse :

L’objet est visé, cela signifie que l’acte de le viser est un vécu ; mais l’objet est alors seulement présumé et, en vérité, il n’est rien [2].

Il donne, parmi les exemples : « la représentation-du-dieu-Jupiter » qui existe, « bien que ce ne soit qu’un mythe ». Et il précise :

Pour la conscience, le donné est une chose essentiellement la même, que l’objet représenté existe, ou qu’il soit imaginé, et même peut-être absurde [p. 176].

Vous demanderez : comment cela « absurde » ? La réponse se trouve un peu plus loin dans le texte. Il ne faut pas, écrit Husserl, poser une différence entre l’« objet immanent » et l’« objet véritable » : c’est la même chose, « et il est ab­surde d’établir une distinction entre les deux […]. Que je me représente Dieu, ou un ange, un être intelligible en soi [par exemple un nombre], ou une chose physique, ou un carré rond, etc., ce qui par là est nommé, le transcendant, est justement ce qui est visé, donc (simplement, en d’autres termes) est objet in­tentionnel ; peu importe, en l’occurrence, que cet objet existe, soit fictif ou ab­surde [3]. » En bref : « Ce qui existe, c’est l’intention, la “visée” d’un objet de telle sorte, mais non l’objet [4]. » Notons bien que, ici, le « transcendant » est immanent…

En effet, tout se passe dans la subjectivité : la réalité est subjective ; nous sommes dans un idéalisme subjectif, enfermés dans le moi conscient. Considé­rons le « carré-rond », cette absurdité : en fait c’est une expression contradic­toire, impensable, car il est impossible qu’un carré, fait de lignes droites, puisse avoir la propriété d’être une ligne courbe, dont tous les points soient à égale distance du centre. La « représentation » de cet objet impossible n’est ni une perception, ni une image. Elle n’est strictement rien : elle se réduit à de simples mots associés sans qu’il soit possible de considérer leur signification, puisque cette dernière rend impossible leur union avec un trait d’union.

Husserl écrira plus tard :

Il est clair de toute façon que tout ce qui dans le monde des choses est là n’est par principe pour moi qu’une réalité présumée.

Cela signifie : même s’il y avait, en fait, des choses extérieures, je devrais seulement les présumer, supposer qu’elles existent. Continuons la citation :

Au contraire moi-même […], ou, si on veut, l’actualité de mon vécu, est une réalité absolue [5].

Vous avez bien lu : l’absolu, c’est la conscience, le moi, mon vécu ; c’est pour­quoi le « transcendant » ne peut être qu’immanent. Ricoeur sera imprégné de ces textes qu’il a traduits et longuement médités.

Ne croyez pas que cela soit dit en passant ; au contraire, c’est fondamental pour la phénoménologie, c’est ce qui constitue son principe premier, essentiel ; la preuve, nous la lisons dans les pages 162 à 164 du même ouvrage :

L’être immanent est donc indubitablement un être absolu, en ce sens que par principe « nulla “re” indiget ad existendum » – [cette expression latine, appli­quée classiquement à Dieu qui est, lui seul, par soi, signifie « qu’il n’a besoin de rien, d’aucune chose, pour exister »] ; le monde des « res » transcendantes se ré­fère entièrement à une conscience ». […] La conscience considérée dans sa pureté doit être tenue pour un système d’être fermé sur soi, pour un système d’être ab­solu

La phénoménologie enseigne que la conscience est l’absolu, et que le monde extérieur n’est plus rien.

Encore plus tard, dans ses Méditations cartésiennes, Husserl écrira :

Le mot intentionnalité ne signifie rien d’autre que cette particularité fon­cière et générale qu’a la conscience d’être conscience de quelque chose, de por­ter, en sa qualité de cogito, son cogitatum en elle-même [6].

On reconnaît au passage le célèbre cogito, le « je pense », de Descartes, avec cette affirmation que son cogitatum, l’objet qui est pensé, est dans la conscience.

Du début à la fin, Husserl ne cesse de redire que le « vécu intentionnel » reste enfermé en lui-même, que la conscience est l’absolu, qu’elle n’a besoin de rien pour exister. C’est un subjectivisme intégral. Il est étrange qu’on veuille se référer à la psychologie réaliste de saint Thomas d’Aquin pour définir cette espèce d’intentionnalité !

 

L’existence intentionnelle selon saint Thomas

Pour le Docteur Angélique, le concept d’existence intentionnelle est fonda­mental dans son explication de la connaissance humaine. Il reprend, déve­loppe, précise un point de l’étude de l’âme par Aristote.

L’origine de toute connaissance, pour Aristote et pour saint Thomas, c’est la sensation : nihil est in intellectu quin prius fuerit in sensu (il n’y a rien dans l’intelligence qui n’ait été premièrement dans le sens). Pour nos deux philoso­phes, l’étude de la sensation est le premier temps, nécessaire, si on veut com­prendre la connaissance humaine. C’est le point de départ de la philosophie réaliste.

En effet, dans son Traité de l’âme, Aristote avait examiné brièvement ce qui se passe dans une sensation [7]. Il distinguait :

— le sens (aïsthèsis ; sensus) qui est la faculté de percevoir, faculté de l’âme ;

— l’organe sensoriel (aisthètérion ; sensitivus), qui fait partie du corps : c’est une réalité étendue qui est la matière de la faculté de percevoir (le corps, avec toutes ses parties, est la matière dont l’âme, avec ses facultés, est la forme). L’organe fait un avec la faculté, car le composé humain, corps et âme, est une réalité une. Mais il faut saisir exactement la propriété majeure de la faculté de sentir : le sens est un déktikon tôn aïsthètôn aneu tès hulès (susceptivus specierum sine materia) : il est disposé à recevoir les formes sensibles sans la matière. Vient ensuite la célèbre (et trompeuse) métaphore du sceau d’or ou d’airain qui imprime une figure dans la cire, à condition de ne pas prendre cette méta­phore pour une explication, car la cire est modifiée physiquement, sans qu’elle « sente » l’empreinte : le « sentir » fait toute la différence, qui est fondamen­tale.

 A l’opposé de la philosophie réaliste, Husserl veut mettre à part la cons­cience, en faire un absolu. Aristote et saint Thomas savent que les facultés de l’âme ont pour matière des organes du corps, ce dernier étant affecté, modifié, par les choses du monde extérieur. Pas de sensation, pas de conscience, sans monde extérieur (pour l’homme, qui n’est pas un pur esprit, et qui a besoin des choses extérieures pour exister).

Les facultés, en particulier la puissance de sentir, sont les formes des orga­nes. Or toute sensation est une forme particulière perçue dans la faculté : ainsi, le rouge d’un gilet est une forme sensible pour la vue. Quel est le rapport entre cette forme sensible et le rouge, qui est la forme colorée matériellement présente dans le gilet ?

Aristote explique que la faculté sensible reçoit la forme colorée du gilet, mais non pas la matière elle-même. C’est la propriété essentielle de la faculté sensible : « faculté de recevoir les espèces (= formes sensibles) sans la matière » ; c’est la même forme, mais l’esse (éïnaï dans le grec d’Aristote), le mode d’existence, est autre. La forme (couleur rouge dans mon exemple) est la même, mais sa ré­ception est autre :

1°) dans le gilet, la forme, la couleur rouge, est reçue d’une manière maté­rielle : elle colore le gilet ; c’est une altération (le terme « altération » signifie : changement) naturelle du patient qui reçoit la couleur, une altération selon le mode d’être naturel de la forme, mode d’être dans une matière : la teinture imprègne le tissu ;

2°) dans l’organe du sens, la vue, il n’y a pas de coloration matérielle de l’œil, sinon il deviendrait inapte à recevoir une autre forme (la couleur rouge imprégnerait la nouvelle forme, comme quand on mêle du bleu et du rouge pour teindre une étoffe) : la couleur rouge est vue en tant que couleur rouge sans que l’œil reçoive un jet de teinture rouge ! C’est pourquoi il faut recon­naître que la forme sensible est reçue sans matière. Saint Thomas précisera que c’est là l’esse intentionale de la forme sensible, son mode d’existence intention­nel, et non plus naturel, comme dans la chose extérieure.

Quand on passe à la connaissance conceptuelle, empirique ou scientifique, on détermine la notion intellectuelle dans la sensation perçue (on définit la couleur, on décrit le rouge, etc.). Cette notion est aussi une forme, c’est la forme intelligible, la connaissance de la chose ; celle-ci n’est pas présente maté­riellement dans le savoir, elle ne pénètre pas dans le sujet selon son mode d’être naturel, mais selon l’esse intentionale, la pure forme qui détermine ce que c’est que cette chose. Je ne développe pas ce point ici, car il est trop important pour être effleuré ; la théorie de la connaissance réaliste de saint Thomas d’Aquin est la seule qui explique comment nous cherchons, trouvons : elle permet de comprendre la science et ses progrès.

Aristote s’opposait à la thèse matérialiste de Démocrite, reprise par tous les penseurs matérialistes, selon laquelle la chose envoie des éléments matériels à son image dans le sujet percevant.

Il y a donc deux modes d’être pour une forme sensible :

in re sensibili habet esse naturale (dans la chose sensible, elle a une existence naturelle) ;

in sensu autem habet esse intentionale et spirituale (dans le sens, elle a une existence intentionnelle et spirituelle) [8].

La deuxième proposition est l’origine de la référence que fit Brentano aux « scolastiques du Moyen Age », à condition qu’on saisisse, comme il le disait, qu’il y a bien une équivoque, une signification tout autre. La proposition « médiévale » se fonde sur une analyse de la connaissance sensible : ce n’est pas une affirmation a priori, donnée et répétée comme une thèse centrale, à prendre ou à laisser (il vaut mieux la laisser, et nos contemporains seraient bien inspirés de le faire, les princes de l’Église en premier lieu !).

La considération de l’organe des sens, censurée par les idéalistes, introduit deux vérités :

1°) elle distingue la sensation du concept : celui-ci est formé par l’intelligence en dehors de tout organe particulier (l’intelligence est immaté­rielle) ; le concept suppose le donné sensible, car l’acte de connaître est un : il abstrait la forme intelligible, le concept, de la forme sensible qui est reçue (sans matière) ;

2°) l’organe sensoriel fait partie des réalités matérielles, physiques : c’est le patient matériellement altéré par la seule forme sensible dans son existence intentionnelle ; ce patient organique fait un avec la faculté (« elle réside en lui », disait Aristote) ; le mode d’être de cet organe est autre que celui de la faculté : l’organe, partie du corps, a son esse naturale propre (son existence naturelle, physique), alors que la faculté, puissance de l’âme, est inétendue, immatérielle, c’est une aptitude à recevoir (puissance) les formes par mode d’esse intentionale (d’existence intentionnelle, ou spirituelle).

Ainsi, c’est la même forme qui existe naturellement dans la chose (la cou­leur rouge) et qui, vue par la faculté sensible, a en celle-ci une existence inten­tionnelle ; c’est pour cela que moi, corps animé, je vois le gilet rouge tel qu’il est (sauf, disait Aristote, si l’organe est altéré par une maladie ou une bles­sure) ; dans son état normal, dans sa santé (Aristote était médecin, alors que Husserl était mathématicien), mon organe des sens me permet de percevoir les choses elles-mêmes, et de les connaître.

 

L’esse intentionale résulte

d’une propriété fondamentale de l’âme humaine

 C’est pour cela que l’âme qui, dans ses connaissances, est une forme apte à connaître (et aussi, évidemment, qui anime le corps), est réceptive des formes des choses : elle peut être, d’une certaine manière, toutes choses, parce qu’elle ne les reçoit pas matériellement, sans être non plus spécialisée selon telle ou telle catégorie (Aristote réfute Kant à l’avance) : l’intelligence dans cette fonc­tion est purement réceptive, patiente (c’est la fonction « intellect patient »).

Une autre étude serait nécessaire pour montrer que cette psychologie ré­aliste, et elle seule, permet d’expliquer et de comprendre les progrès de la connaissance humaine, en particulier dans les sciences.

Pour l’heure, concluons simplement en répondant à la question posée sur le rapport entre le « vécu intentionnel » de Husserl et l’« esse intentionale » de la psychologie réaliste. L’intentionnalité de la conscience doit être réintégrée dans la vie réelle de l’homme, âme (avec ses facultés) et corps (avec ses orga­nes). Si l’esprit n’allait pas au monde extérieur à l’homme, au monde phy­sique réel, l’intentionnalité ne serait plus qu’un mot aussi vide que le « carré-rond » visé par Husserl comme « objet intentionnel » ! On serait enfermé dans le rapport de soi à soi, la conscience humaine serait confondue avec Dieu, qui seul nulla re indiget ad existendum.

Nous pouvons donc conclure : l’objet intentionnel visé dans le vécu inten­tionnel, immanent à ce vécu, est une notion absolument opposée à l’esse inten­tionale. Les deux « intentionnalités » n’ont rien de commun.

 ***  

 



[1]Psychologie, I, 115 ; le terme « existence » marqué d’un * est, littéralement « Inexistenz » = in-existence [existence dans] ; cette citation de Brentano se trouve dans les Recherches logiques de Husserl Edmund (traduction française), Paris, Presses Universitaires de France, 1969-1974, t. II, p. 168.

[2]Recherches logiques, I, p. 175.

[3]Ibid., p. 231.

[4]Ibid.

[5]Idées directrices, traduction Ricœur, Gallimard, 1950, p. 151.

[6]Méditations cartésiennes, I, traduction Peiffer et Levinas, Paris, Vrin, 1947, p. 14.

[7]Traité de l’âme, II, 12, 424 a 17-28.

[8] — Commentaire du texte d’Aristote, lectio XXIV, n. 553, fin

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 62

p. 98-104

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