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Musique classique et vie chrétienne

Elle n'est pas nouvelle, assurément, la question des rapports entre la musique et la vie chrétienne. Saint Jean Chrysostome notait déjà :

Les chants lascifs et les mélodies du monde, frappant l’ouïe et fascinant l’intelligence, sont très nuisibles et précipitent dans des désirs qui mènent tout droit à la perdition [1].

On notera que saint Jean Chrysostome ne mettait pas seulement en cause les paroles honteuses. La musique elle-même peut être nocive, parce qu’efféminée ou désordonnée :

Ces chants lascifs efféminent l’ardeur de l’âme et dissolvent la noblesse du corps, et cela à proportion du degré de sensualité du chant et du degré de nocivité de la mélodie [2].

Une musique doucereuse ou, à l’inverse, brutale contribue à affaiblir l’âme et le caractère (car la brutalité est une forme de faiblesse [3]). Une musique réellement énergique contribuera au contraire à la fortifier (et cette énergie peut s’exprimer de façons très différentes : depuis l’élan paisible de l’âme vers Dieu dans certaines pièces grégoriennes jusqu’à l’ardeur dramatique de certaines symphonies).

Pour compléter les études déjà publiées dans Le Sel de la terre [4], voici trois documents sur ce sujet : deux témoignages et un extrait d’une allocution de Pie XII.

 

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«Par la beauté, j’apprendrai à vouloir»

Témoignage d’un religieux (cité de façon anonyme, en 1968, dans la revue Itinéraires) :

J’avais treize ans, horreur de la classe. J’étais dans une école dirigée par un fort brave prêtre surmené qui, sentant autour de lui la corruption et la sottise, intervenait de loin en loin en colères rouges, coups de pieds et gifles retentissantes. Entre-temps, les salauds étaient fort tranquilles. Je les fuyais, mais dans le vide et le désespoir de mon cœur. La soif d’un maître, d’une admiration me torturait. L’acquisition laborieuse de sciences inutiles me semblait affreusement vaine. A quoi bon ? Cependant, j’étais chrétien. Ma mère m’avait saintement inculqué l’horreur du péché. Je voulais mon salut, mais mon âme flottait dans un désarroi que je mettais toute mon énergie à dissimuler. Mes parents me donnaient les conseils que donnent tous les bons parents : travaille, apprends, fais ton devoir, pense à l’avenir. Mais ce travail me paraissait dérisoire, ridicule, bon pour la mort. Je me souviens qu’un jour de printemps, seul sur la route verdoyante de mon école, je reconnus le chant de la tourterelle. Une prière soudaine me brûla le cœur : — Mon Dieu, envoyez une voix, un maître de cette terre pour m’enseigner votre beauté – je veux la beauté – par la beauté, j’apprendrai à vouloir. Je sus que j’étais exaucé. Cette voix, je la connus, le soir, à la radio. Depuis longtemps, dans mon ignorance pourtant complète de la musique, j’en étais mystérieusement averti. Ce soir-là, aux premières notes de la troisième ouverture de Léonore, j’avais trouvé mon maître : Beethoven. Dieu me l’envoyait. Je pris deux résolutions : celle de recueillir chaque jour, âprement, cette voix, et celle de cacher sous l’air le plus bête ma découverte et mon bonheur. Ma vie était transformée. La beauté la plus mâle l’avait saisie. Comment résumerais-je cette formation lente d’un gamin de treize ans par le vieux génie, à l’insu de tout l’entourage. Un livre n’y suffirait pas. Cependant, j’essaie en ces quelques maximes : — Tous les tourments du cœur peuvent être gouvernés par la beauté, dans l’œuvre d’art, quoi qu’il en coûte, et pour la gloire de Dieu. La beauté veut règle et construction, l’âme domine le sentiment, et l’immortelle Beauté domine l’âme. L’air bête me réussit au-delà de mes espérances. En famille, en classe, je passai pour un peu imbécile. Mon secret en était enchanté. Ils me trouvent tous idiot, pensais-je avec volupté, mais ils ne connaissent pas Beethoven ! Un jour, je trouvai Pie XII qui pensait comme moi. J’ai été comblé d’autres grâces, mais le maître de l’Héroïque et le grand pape poète furent à la racine de ma vocation. J’emportai le baccalauréat et on me trouva intelligent [5].

 

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Mgr Williamson : Un grand rôle dans ma conversion

Dans un entretien accordé au magazine américain The Angelus, Mgr Williamson est interrogé par Stephen Heiner sur divers sujets. Après avoir raconté ses souvenirs sur le docteur Schweitzer, qu’il eut l’occasion de connaître au Gabon entre 1963 et 1965 (« Je me rappelle avoir parlé avec lui de Beethoven, qu’il admirait pour “ses modulations, et la liberté de son orchestration” »), Mgr Williamson est interrogé sur la musique :

— Certaines personnes disent que Beethoven a joué un grand rôle dans votre conversion. Est-ce vrai ? — Certainement. Sans Beethoven dans mes années d’adolescence, je ne suis pas sûr que je serais catholique aujourd’hui. Mozart a aussi grandement aidé, et Wagner a fourni en plus une grande dimension religieuse [6].

Mgr Williamson précise ensuite que les opéras de Wagner offrent « une dimension religieuse sans la foi, un substitut de rédemption » qui les rend dangereux (et explique qu’ils aient plu à Hitler).

 

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 Pie XII : la puissance de la musique

Allocution de Pie XII, du 3 décembre 1944 :

Il y aurait lieu de faire, à côté de l’histoire générale de la musique, celle aussi de son influence sur l’humanité. Sans recourir à la mythologie, dont les fables d’Orphée et d’Amphion s’appuient elles aussi sur un fond de vérité, la sainte Écriture ne montre-t-elle pas la puissance de la musique de David sur la sombre et féroce mélancolie de Saül ? Quelle place tenaient les psaumes dans les cérémonies de l’ancien Testament ! Et quelle place n’occupent-ils pas dans notre liturgie catholique ! Vous connaissez la sollicitude constante de l’Église pour encourager la musique, pour veiller à ce qu’elle s’acquitte dignement de sa mission, tant est grand son pouvoir sur les esprits ! Est-ce que chacun de nous n’en a pas fait l’expérience ? Qui n’a mieux compris, grâce au commentaire de Palestrina, l’émouvante prière de Jérémie ? Qui n’a senti l’agitation de son cœur s’apaiser en entendant les symphonies de Beethoven à l’âme tragique et tourmentée, mais aussi rassérénée par la résignation et la joie ? Qui n’a pas goûté plus intimement les paroles du divin Maître dans l’harmonie des Béatitudes de César Franck à l’âme humble et pure ? Qui n’a pas trouvé un avant-goût de la félicité et, en quelque sorte, de la douceur que l’âme ressent au passage de la mort à la vie : Fac eas, Domine, de morte transire ad vitam, dans l’ardente invocation de notre Perosi ? Interrogé sur le secret du caractère joyeux de beaucoup de ses compositions, Haydn ne répondait-il pas qu’il devenait indiciblement joyeux quand il pensait au bon Dieu : Weil ich so unbeschreiblich froh werde, wenn ich an den lieben Gott denke [7] ?

 

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[1]  — Saint Jean Chrysostome, Homélie sur le psaume 100, 1 (PG 55, 629).

[2]  — Ibid.

[3]  — A cet égard, toutes les variantes « hard » de la musique rock rappellent irrésistiblement le mot de Gustave Thibon : « Le “dur” est un mou qui joue au fort. » Ces musiques n’affichent une telle brutalité dans les rythmes, les sonorités ou les paroles que comme un paravent pour cacher leur faiblesse. Faiblesse mélodique et harmonique, souvent, mais surtout faiblesse d’âme d’un compositeur évidemment incapable d’exprimer ce qu’il n’a pas en lui (force = virtus, en latin). — « Ce goût pour la violence ne doit pas être interprété comme le jaillissement anarchique d’une vitalité mal contenue. Il en fut peut-être ainsi à certaines époques, comme l’Antiquité ou la Renaissance, où la violence s’alliait souvent à la vigueur créatrice. A quelques exceptions près, il s’agit plutôt aujourd’hui de la réaction compensatoire d’une faiblesse qui mime les sentiments et les gestes de la force. Le “dur” est un mou qui joue au fort : ses manifestations de violence sont comme la plante épineuse qui pousse sur un sol ingrat, comme l’éruption d’un volcan en voie d’extinction. […] Nous trouverons partout les mêmes symptômes (et les mêmes déguisements) d’une faiblesse avide de sensations fortes comme un palais émoussé de mets épicés et d’alcools rugueux. Le phénomène de la bande s’explique par l’inaptitude à nouer de vraies amitiés et à créer de vrais groupes. […] La sexualité ? ces adorateurs effrénés de la chair sont presque toujours incapables, non seulement d’un amour profond et durable, mais même d’une passion authentique. […] Le même mélange d’exaspération et d’impuissance se retrouve dans le goût des sports violents. […] Le seul fait d’avoir besoin, pour éprouver l’ivresse de la puissance, de l’intermédiaire d’un engin mécanique est déjà un signe de débilité. […] J’ai appris récemment la mort d’un enfant de vingt ans, à la suite d’un dépassement en troisième position. Physiquement indolent au point de reculer devant une promenade à pied de quelques kilomètres, paresseux dans ses études, indifférent à tous les problèmes sociaux et politiques, sauf au présalaire des étudiants, à la fois goujat et inhibé devant les femmes et redoutant par-dessus tout les responsabilités du mariage, il n’avait d’énergie que pour écraser sans pitié l’accélérateur. » (Gustave Thibon, « Les jeunes et la violence », dans Permanences nº 202, septembre 1983, p. 15-16.)

[4]  — « La musique du New Age », dans Le Sel de la terre 20, p. 118-121. — « Le rock en tant que musique », dans Le Sel de la terre 50, p. 60-104. — « Bach et Pink Floyd. Petite étude comparative de la musique classique et de la musique rock », dans Le Sel de la terre 58, p. 128-165.

[5] — Cité dans Itinéraires 128 (décembre 1968), p. 66-67.

[6] — Entretien avec Mgr Richard Williamson, dans The Angelus, octobre 2006, p. 33.

[7]Documents pontificaux de Sa Sainteté Pie XII, t. VI (1944), p. 226-227.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 62

p. 168-171

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