Les progrès du savoir Seule la philosophie réaliste les explique
par Louis Millet professeur d’Université
Surtout, qu’on ne se laisse pas arrêter par les mots. Le terme « intentionnalité », qui peut de prime abord impressionner ceux qui n’ont pas approfondi la philosophie, ne désigne rien de compliqué. Le professeur Millet résume ici l’explication qu’il en a déjà donnée dans Le Sel de la terre 62, et il poursuit sa réflexion en montrant que seule la philosophie réaliste (celle d’Aristote et saint Thomas) peut réellement rendre compte des progrès de la science.
Le Sel de la terre.
*
Note préliminaire : Qu’est-ce que le réalisme ?
Le terme « réalisme » a désigné dans l’histoire de la pensée plusieurs manières de concevoir le rapport du sujet humain au monde. Par exemple, la philosophie de Platon est appelée « réalisme des Idées » parce qu’elle tient les Idées [avec une majuscule] pour des réalités divines indépendantes de l’expérience ; ce n’est pas en ce sens particulier que ce mot est employé dans l’article ci-dessous.
Le vrai réalisme philosophique consiste à partir de l’expérience courante de tous les hommes, en reconnaissant que les choses extérieures existent indépendamment de la connaissance que nous pouvons en avoir ; il faut donc commencer par décrire le mieux possible, puis chercher à expliquer. C’est la méthode philosophique d’Aristote, que saint Thomas d’Aquin reprendra. La justification de cette méthode se trouve dans sa pratique, comme l’article qui suit le montrera. C’est pourquoi notre mère, la sainte Église, adopte et recommande cette philosophie, comme étant seule capable de satisfaire le besoin essentiel de notre intelligence : aller à la vérité avec notre raison. C’est en même temps le préliminaire naturel de la foi.
L’existence « intentionnelle » des formes sensibles et des formes intelligibles
Une étude précédente, publiée dans le numéro 62 du Sel de la terre, a montré que l’intentionnalité est, dans la philosophie de saint Thomas d’Aquin, une propriété essentielle de la perception humaine : quand on voit une chose, on perçoit ses propriétés sensibles (couleur, aspect, surface, contour, etc.) ; cet ensemble de qualités sensibles est appelé par la philosophie réaliste la forme sensible de la chose. Il faut peut-être rappeler que « forme » signifie : élément déterminant d’une chose, et s’oppose à « matière », mot qui désigne ce qui reçoit cet élément et qui est donc déterminé par lui ; « forme » et « matière » sont inséparables dans la réalité : ce sont des principes et non des choses ; ces principes sont unis dans la chose qu’ils constituent. Il peut y avoir des « formes » sensibles et des « formes » intelligibles, ou concepts ; par exemple, je vois une assiette blanche dont je dis « elle est ronde » : la sensation de blanc est une forme sensible, le terme ronde désigne un concept ; dans la réalité, la qualité ou forme sensible (blanc) et le concept (rond) appartiennent à l’assiette particulière qui est sur la table : cette assiette existe réellement en dehors de moi parce que sa « forme sensible » et sa « forme intelligible » sont reçues dans une « matière » qu’elles déterminent comme étant une assiette particulière, ronde et blanche.
Or, la forme sensible, qui est unie à la matière dans la chose, est reçue sans la matière dans ma sensation (je vois la blancheur sans que l’assiette se trouve dans mon organe visuel). Cette forme sensible existe en moi comme pure forme, sans sa matière : mon organe des sens reçoit la forme, mais non la matière de la chose. Il y a là un mode d’existence particulier de la forme que saint Thomas appelle son existence intentionnelle (esse intentionale) ; il l’oppose à son existence naturelle (esse naturale) qui se réalise dans la matière de la chose extérieure.
Dans son Commentaire du Traité de l’âme d’Aristote saint Thomas d’Aquin écrit :
Le sens est rendu semblable à l’objet sensible sous le rapport de la forme, mais non sous celui de la disposition de la matière [Assimilatur sensus sensibili secundum formam, sed non secundum dispositionem materiae, n° 554].
Le fait que je perçoive les choses ou non n’entraîne aucun changement en elles, sauf si, pour percevoir, je provoque une modification, par exemple avec un microscope électronique qui « bombarde » l’élément microscopique qu’il atteint, ou dans une dissection anatomique ; il faudra alors tenir compte de l’effet produit qui devra être exactement déterminé. D’ordinaire, quand nous percevons les choses extérieures, elles sont présentes : nous ne captons pas des sortes d’images, mais ce sont les choses elles-mêmes qui sont vues, entendues, etc. (je laisse de côté des cas tels que ceux des étoiles très éloignées dont la lumière nous parvient et qui n’existent peut-être plus ; mais elles ont existé).
Il en est de même pour la forme intelligible : le concept de cercle que j’attribue à l’assiette est déterminé par mon intelligence dans la sensation ; mes connaissances antérieures (en géométrie) me permettent de poser ce concept de cercle : j’en abstrais l’existence à partir de ma sensation. Ce concept, du fait qu’il détermine la nature géométrique de l’assiette, a une existence naturelle dans la chose, puisqu’il la détermine comme ronde : je dis « l’assiette est ronde » parce qu’elle est effectivement ronde ; c’est l’esse naturale du concept de cercle, dans la matière de l’assiette.
Or, ce que je dis, je le comprends, c’est-à-dire que le concept de cercle est présent à mon intelligence, mais ma faculté intellectuelle n’est pas ronde et elle garde ainsi son aptitude à saisir d’autres concepts, de même que mon organe visuel, n’étant pas lui-même coloré, garde son aptitude à recevoir d’autres formes sensibles. L’existence du concept dans mon esprit est donc différente de celle qu’il possède dans la chose : c’est son esse intentionale.
Ainsi, de même que les qualités sensibles (ou formes sensibles) ont une existence intentionnelle dans mes sens, les concepts ont une existence intentionnelle dans mon intelligence. C’est l’esse intentionale.
Confusion introduite par Husserl avec la notion d’intentionnalité de la conscience
L’article rappelé plus haut [1] montrait que le terme intentionnel désigne, chez Husserl, et après lui chez ses disciples et beaucoup de modernes, une notion très différente, et même opposée à la signification du même terme chez saint Thomas d’Aquin.
La célèbre expression husserlienne : « toute conscience est conscience de quelque chose » pose la thèse de l’intentionnalité de la conscience ; or, cette thèse de phénoménologie place à l’intérieur de la conscience le rapport entre l’acte de connaître (noèse) et l’objet connu (noème) ; c’est pourquoi le terme « objectité » remplace « objectivité », ce second mot étant opposé classiquement à la subjectivité.
Le mot « objet » (noème), pris en ce sens, désigne un « vécu » interne qui est une simple représentation que vise la noèse : tout se passe dans la conscience et l’existence extérieure de la chose est « mise entre parenthèses » : elle est sans intérêt pour le phénoménologue. Le noème réside à titre « immanent » dans le vécu : il n’est pas la chose même, mais une représentation interne. C’est pourquoi il peut être absurde – par exemple le noème « cercle-carré » – alors qu’une chose absurde ne peut pas exister. Nous sommes en prison dans notre conscience humaine !
Rappelons encore ces formules de Husserl : « l’absolu, c’est la conscience » qui « n’a besoin de rien, d’aucune chose, pour exister » ; formules qui donnent à la conscience humaine la place de Dieu. C’est pourquoi la célèbre thèse rappelée plus haut : « la conscience est conscience de quelque chose », situe ce « quelque chose » dans la conscience et non dans le monde extérieur. La phénoménologie répétera inlassablement cette thèse qui est posée a priori, sans considérer l’existence humaine réelle dans le monde tel qu’il est. N’est-ce pas là un orgueil fondamental ?
Il est évident que Husserl est à l’opposé de la philosophie réaliste. Celle-ci fait une analyse minutieuse de la perception telle qu’elle se produit chez un être doué d’une âme spirituelle et d’un corps. Ce qui est perçu (par exemple un gilet rouge) existe réellement à l’extérieur ; la sensation qui voit ce gilet rouge le reçoit sous un mode d’existence particulier, intentionnel (esse intentionale). En outre, la sensation perçue est en même temps connue comme étant celle d’un objet déterminé (« c’est un gilet ») : cette connaissance est faite de concepts (déterminations intelligibles de la nature de la chose ; par exemple, le catalogue du fournisseur écrit : le gilet est en laine, il a des manches, un col ouvert, etc.).
C’est sur ce point de la connaissance conceptuelle que le même article [2] annonçait une étude ayant pour but d’expliquer comment nous cherchons, comment nous trouvons et progressons dans notre savoir. Nous allons constater que la philosophie réaliste d’Aristote et saint Thomas d’Aquin permet de comprendre la science et ses progrès. Il faut même dire que c’est la seule qui explique les progrès des connaissances scientifiques.
Nature de la connaissance humaine
L’aptitude de l’âme humaine à recevoir les formes intelligibles sans la matière des choses est essentielle. C’est elle qui explique notre faculté de connaître et les progrès des connaissances. Les thèses matérialistes prétendent que des petits éléments des choses entrent en nous. C’est une thèse grossière, car toutes ces petites images s’entasseraient en nous au fur et à mesure qu’elles entreraient : ce serait un vrai fouillis ! Il faudrait qu’elles fussent classées, comme nous classons nos documents. Mais pour classer, il faut savoir ce qui est écrit dans les documents et comprendre ce que cela signifie : qui ferait ce travail de compréhension et de classement ? Pour comprendre et classer, il faut reconnaître, et donc avoir déjà connu. Comment ? Par des images d’images ? C’est une absurdité [3] ! La seule explication possible de la connaissance est que la faculté de connaître, qui est propre à l’être humain, possède les formes intelligibles sans leur matière.
Les vérités rappelées ci-dessus sur l’être intentionnel des formes intelligibles concernent notre faculté de connaître et en donnent une description. Elles permettent de savoir comment nous connaissons. Nous sommes partis des faits, selon la méthode réaliste : la connaissance et ses progrès sont des faits indéniables. Mais la philosophie réaliste, si elle commence par la description des faits, ne s’en tient pas là : elle cherche à les comprendre (le « pourquoi » après le « comment »). Le « pourquoi » est la question fondamentale de la métaphysique.
La réponse à ce « pourquoi » est possible si la nature de l’intelligence est connue ; jusqu’à présent nous avons vu seulement son rapport aux choses. Saint Thomas d’Aquin n’a pas seulement montré que les formes des choses sont reçues en nous sous le mode d’existence intentionnel : il a mis en lumière la nature de l’intelligence. Nous allons reproduire son exposé à partir du Commentaire qu’il a rédigé sur le Traité de l’Ame d’Aristote. Son texte est plus clair, mieux développé que celui du philosophe grec, dont les propositions sont elliptiques, bien qu’elles soient exactes (sauf une erreur dans la transmission du texte grec, erreur que saint Thomas a su écarter par lui-même).
Nature de l’intelligence humaine
Je laisse de côté la démonstration du fait que l’intelligence humaine est incorporelle (immatérielle, spirituelle) et qu’elle fait partie de l’âme individuelle de l’homme. Ce sont des questions importantes, mais elles ne concernent pas notre sujet présent.
Le fait premier, c’est que l’intelligence peut s’appliquer à connaître toutes les choses qui se trouvent dans notre monde, car elle est panta pôs (en latin, quodammodo omnia) : ce qui signifie qu’elle peut être d’une certaine façon [c’est l’existence intentionnelle] toutes les choses. Elle peut connaître toutes les formes intentionnelles qui constituent la nature intelligible des choses. Elle le peut parce qu’elle les découvre en s’appliquant aux formes sensibles (selon l’adage fondamental : il n’y a rien dans l’intelligence qui n’ait été dans le sens). Nous savons que le fait de l’existence intentionnelle des formes sensibles dans nos sens permet à chacun de ceux-ci de recevoir toutes les formes sensibles du registre qui le concerne (couleurs pour la vue, sons pour l’ouïe, etc.). Chacun des cinq sens est ouvert à la pluralité des qualités sensibles qui le touchent par le moyen d’un organe corporel. Si le sens possédait en lui-même quelque qualité sensible, elle l’empêcherait de percevoir correctement les autres, car elle se mélangerait avec elles (un exemple donné par Aristote est celui du malade dont le goût est altéré par une amertume qui l’empêche de percevoir une saveur douce ; ou encore : si le sens était coloré, cela l’empêcherait de voir les autres couleurs).
L’intelligence a une propriété analogue et, de plus, elle n’a pas besoin d’avoir un organe corporel. De même que l’œil est dépourvu de couleur pour pouvoir recevoir toutes les couleurs telles qu’elles sont, de même l’intelligence n’a en elle-même aucun concept propre : elle est dépourvue de connaissances internes qu’elle posséderait indépendamment de toute expérience. Aristote écrivait :
Si l’intelligence possédait quelque chose d’interne, une forme propre, cela ferait obstacle à l’examen d’une forme étrangère [4].
Saint Thomas commente :
Cela signifie que cette chose interne
