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Recensions

Quelques livres sur la Seconde Guerre mondiale

 Jean Claude Lozac'hmeur

 Nazisme et occultisme

La thèse de Goodrick-Clarke

Nazisme et occultisme : ce thème a déjà inspiré un bon nombre d’auteurs farfelus. Mais cela ne signifie pas qu’il n’y ait pas anguille sous roche (comme on dit couramment : il n’y a pas de fumée sans feu).

Le professeur Jean-Claude Lozac’hmeur nous livre ici sa lecture de la thèse du chercheur allemand Nicholas Goodrick-Clarke sur ce sujet (thèse dont la traduction française a été publiée par une maison elle-même très engagée dans l’occultisme : Pardès ; on ne sait trop si c’est pour se dédouaner, ou, au contraire, pour s’achalander).

Le Sel de la terre.

 Introduction

En 1985 paraissait en Grande-Bretagne un ouvrage de Nicholas Goodrick-Clarke intitulé The Occult Roots of Nazism (Les racines occultes du Nazisme). Il s’agissait d’une thèse de doctorat soutenue à l’Université d’Oxford et dont une traduction française a été publiée en 1989 aux éditions Pardès. L’auteur, un ger­maniste diplômé en sciences politi­ques et économiques, y examine en historien les affirmations de cer­tains livres à succès [1] selon lesquels le national-socialisme serait sorti de sociétés secrètes inféodées à un pouvoir caché qui contrôlait Hitler. Pour mener à bien son enquête, ce chercheur a consulté plusieurs centaines d’articles et d’ouvrages de première main. Il en résulte un exposé bien écrit, bien construit, globalement fiable, et dont on ne saurait trop recommander la lecture (même si ce spécialiste, universi­taire « bon teint », ne tire pas tou­jours toutes les conséquences des faits qu’il met en lumière).

Pour démonter le mécanisme qui a abouti à l’émergence de ce sys­tème monstrueux, Nicholas Goodrick-Clarke s’efforce de suivre l’ordre logique et chronologique des évènements et des faits. La première partie (p. 11-43) est consa­crée à l’arrière-plan idéologique des années 1880-1910 en Allemagne, la deuxième partie (p. 47-174) pré­sente les principaux auteurs et vul­garisateurs de la doctrine ésoté­rique à l’origine du nazisme, la troisième partie (p. 177-284), la plus importante, est consacrée à la mise en œuvre politique, qui comporte deux volets :

– la création de sociétés secrètes et de leurs prolongements, les partis nationalistes,

– l’intervention d’hommes-clés, principalement Hitler et Himmler.

Des appendices, des illustrations et une bibliographie abondante complètent ce travail trop peu connu dont l’analyse qui suit ne saurait épuiser la richesse.

 

L’arrière-plan idéologique

Deux éléments sont à considérer ici : le pangermanisme et la vogue de l’occultisme dans les pays de langue allemande à la fin du XIXe siècle.

 

Le pangermanisme

Idéologie visant, comme son nom l’indique, à regrouper dans un même état tous les peuples d’origine allemande, le pangerma­nisme était particulièrement ré­pandu en Autriche. Au nombre de dix millions en 1910, les Allemands ne représentaient que 35 % de la population de l’Empire austro-hon­grois, le reste étant constitué de Hongrois, de Polonais, de Ruthè­nes, de Tchèques, de Roumains, de Slovènes, d’Italiens, de Croates et de Serbes. Le pangermanisme prit son envol avec Georg von Schönerer (1842-1921) qui, à l’occasion de décrets linguistiques favorables au tchèque, sut exploiter le mécontentement latent. Depuis longtemps, du reste, il avait engagé la lutte contre l’Église catholique en laquelle il voyait un corps étranger à la civilisation germanique.

 

Reviviscence occultiste dans les pays de langue allemande (1880-1910)

L’occultisme dont il est question ici est essentiellement le théoso­phisme, à la fois courant de pensée et mouvement formé autour des écrits d’une Russe, Héléna Pétrovna Blavatsky (1831-1891). Passionnée de spiritisme, elle fonda en 1875 à New York la Société Théosophique. Elle séjourna en Inde où elle trans­féra le siège de la Société. Elle fit savoir qu’elle avait reçu d’initiés indiens des révélations portant sur le passé et l’avenir de l’humanité. C’est à Madras en 1888 qu’elle écri­vit La Doctrine secrète, ouvrage dans lequel elle donnait à son système une formulation plus rigoureuse qu’elle ne l’avait fait jusque-là et d’où dérive, en dernière analyse, le nazisme :

Selon Mme Blavatsky, notre pla­nète traversait le quatrième cycle cosmique et l’humanité actuelle re­présentait la cinquième race-mère d’une « période mondiale » ; elle inaugurait donc un processus de restauration spirituelle. La cin­quième race-mère était appelée race aryenne et elle avait été précédée par les Atlantes, quatrième race-mère, qui avaient presque tous péri dans le déluge qui avait submergé leur continent situé au milieu de l’Atlantique. [p. 29]

A partir de 1892, des textes sacrés indiens et ses propres écrits paru­rent dans la revue Lothusblüther (Fleurs de lotus) qui diffusa les idées du mouvement. Ce fut la première publication en langue allemande à arborer le svastika théosophiste sur sa couverture.

 

Origines de la doctrine : les occultistes autrichiens

 

Guido von List (1848-1919)

List fut le premier écrivain po­pulaire à combiner l’idéologie völ­kisch (nationaliste et antisémite) avec l’occultisme et le théoso­phisme.

Il naquit à Vienne le 5 octobre 1848. Son père, Karl List, était bour­relier. Le fils devait plus tard s’auto-anoblir en ajoutant à son nom la particule. La famille List était catholique. Un incident de jeunesse révèle l’attitude véritable du personnage à l’égard du chris­tianisme. En 1862 (il avait quatorze ans), lors d’une visite de la cathé­drale Saint-Étienne, à Vienne, il s’agenouilla devant les restes d’un autel païen et jura de construire plus tard un temple au dieu Wotan. Très tôt, il manifesta son intention de devenir écrivain. Il tint parole. Son premier roman, Carnuntum, parut en 1888 et remporta un grand succès dans les milieux nationalis­tes allemands. Il y décrivait la lutte victorieuse, au IVe siècle, des tribus germaniques installées en Autriche contre les troupes chrétiennes de l’occupant romain. De 1890 à 1900, parallèlement à son activité de ro­mancier, List apporta son soutien à la cause pangermaniste par des conférences et des pièces de théâtre. Mais en 1902 se produisit un chan­gement fondamental de son orien­tation idéologique : des notions occultistes se mêlèrent à sa repré­sentation de l’ancienne religion germanique. Six ans plus tard était fondée une Société List qui avait pour but de diffuser les travaux du « savant ». Elle comportait un cercle d’initiés, le H.A.O. (Hoher Arma­nen Orden : « Ordre Supérieur des Armanes »).

Son influence, à long terme, fut incontestable puisque certains de ses membres, vers 1935, surent convaincre Heinrich Himmler et participèrent à l’élaboration du rituel de la S.S.

Affaibli par les privations de la guerre, List mourut le 17 mai 1919 dans un hôtel de Berlin. Une notice nécrologique fut publiée dans le Müncherer Beobachter, journal natio­naliste qui allait devenir l’année suivante l’organe officiel du Parti Nazi.

 

Le système de List

Le système de List comportait trois éléments :

– Le wotanisme

– L’Armanenschaft

– Le millenium.

 

1. – Le wotanisme

List prétendait que les anciens Germains avaient rendu un culte ésotérique au dieu Wotan, culte qui aurait comporté des initiations aux mystères de la nature. Dans un article paru en 1899, il suggérait que le

Svastika était un symbole aryen sacré car il représentait le Feuerquirl [tourbillon de feu] grâce auquel Mundelföri [le dieu des origines] avait transformé le chaos en cosmos [p. 73].

Dans les années qui suivirent, List adhéra de plus en plus résolu­ment au théosophisme de Madame Blavatsky en identifiant les Ger­mains à la cinquième race de son système.

 

2. – L’Armanenschaft

C’est en interprétant de façon er­ronée un passage de Tacite dans La Germanie [2] que List en vint à affir­mer que trois peuples mentionnés par l’historien romain correspon­daient aux castes de la nation « aryo-germanique ». Pour lui en effet les Ingaevones, les Hermiones et les Istaevones – notions en réalité purement géographiques – repré­sentaient respectivement les agri­culteurs, les intellectuels et les guer­riers. La caste des intellectuels, selon lui des « prêtres-rois », en­flamme l’imagination de List.

Il transforma le mot « Hermiones » en « Armanen », terme qui signifiait dans son esprit « héritiers du soleil-roi », et ce clergé antique reçut le nom collectif d’« Armanenschaft ». [p. 80].

Cette caste, qui avait joui de pri­vilèges et possédait un statut sacré, aurait été détruite par l’Église de Rome. Mais avant de disparaître, « les prêtres-rois des origines avaient confié leurs connaissances aux rabbins de Cologne, au cours du huitième siècle, afin qu’elles puissent survivre aux persécutions chrétiennes. Les rabbins avaient ensuite consigné ces secrets dans des livres kabbalistiques dont, ulté­rieurement, on avait cru qu’ils re­présentaient une tradition mystique juive » (p. 88). Emporté par sa logique intrépide, List en vint à se référer constamment à ceux qu’il considérait comme les héritiers de l’Armanenschaft, à savoir les kab­balistes, les Templiers, les Rose-Croix, les alchimistes, les francs-maçons et les magiciens de la Re­naissance, au premier rang desquels figurait l’allemand Johann Reuchlin dont il prétendait être la réincarna­tion. Mieux : décrivant l’élitisme de la société aryenne originelle (conception qui devait être reprise par les S.S.), il affirmait qu’elle re­posait « sur l’Arbre de Vie kabba­listique. Ce système, composé de dix degrés initiatiques, devait servir de base à l’ordre nouveau » (p. 90).

 

3. – Le millenium allemand

 List proclamait qu’une ère de prospérité de mille ans approchait pour le peuple allemand. Il répétait que la situation défavorable qui était la sienne était l’œuvre de puis­sances maléfiques, essentiellement celles des chrétiens et des juifs. Il citait souvent un passage de la Vö­luspa (chant prophétique de l’Edda) annonçant l’arrivée d’un « Starker von oben » (un homme puissant venu d’en haut), véritable messie germanique qui inaugurerait un nouvel Age d’Or. Nicholas Goo­drick-Clarke remarque à ce propos :

De ses calculs basés sur « les lois cosmiques et astrologiques », List déduisait que les années 1914, 1923 et 1932 étaient des jalons particuliè­rement importants conduisant au millenium armanique. Il accordait une attention toute spéciale à 1932, car c’est cette année-là, pensait-il, qu’une force divine s’emparerait de l’inconscient collectif du peuple al­lemand [p. 126].

Ce n’était pas si mal vu puisque c’est en 1933 que Hitler devint chancelier. Quant à 1914… Une autre « prophétie » annonçait l’Anschluss qu’elle présentait comme une des conséquences de l’Age d’Or : l’Allemagne et l’Autriche seraient réunies « en un royaume théocratique pangerma­nique où les intérêts non germani­ques n’auraient aucune place » (p. 93).

Jörg Lanz von Liebenfels (1874-1954)

Jörg Lanz von Liebenfels naquit en 1874 à Vienne-Penzing. Il était fils d’un maître d’école. En 1893, il entra comme novice à l’abbaye cistercienne de Heiligenkreuz. Il étudia les langues orientales. L’élément décisif de son existence fut la découverte, dans son couvent, d’une tombe représentant un che­valier piétinant une bête à tête hu­maine dont il fit plus tard le symbole des races inférieures.

En 1899, à vingt-cinq ans, il quitta le monastère et se maria. En mêlant des conceptions racistes aux Écritures, il élabora une doctrine dualiste qui assimilait la race aryenne au principe du Bien et les autres races à celui du Mal. La race aryenne était caractérisée selon lui par les yeux bleus et les cheveux blonds. En 1904, il publia son ou­vrage de base : La Théozoologie ou les singes de Sodome. Il y décrivait le royaume de Satan comme ayant pour origine Adam, le « premier Pygmée » qui avait engendré une race mi-animale. Les dieux dont descendaient les Germains (les « Theozoa ») étaient d’une essence supérieure, distincte de l’engeance adamique (les « Anthropoza »).

Les lois de la nature réclamaient donc que l’on mette un terme à l’influence des races inférieures en les exterminant ou en les stérilisant.

Lanz imagina donc des couvents eugénistes (Zucht-Klöster) où des reproductrices pourraient s’unir à des Aryens au sang pur. Cette idée fut reprise plus tard par Himmler. Lanz affirmait lui aussi que pour permettre le retour de l’Age d’Or des Aryens, un conflit apocalypti­que serait nécessaire. On voit que le programme nazi se trouvait déjà en germe dans ses écrits. A cela rien d’étonnant car, pour diffuser ses idées, il avait créé sa propre revue Ostara, du nom de la déesse germa­nique du printemps. Parmi ses abonnés se trouvait… Adolphe Hitler, qui lut une grande partie de la collection (p. 275-277).

 

Autres groupes aryosophistes [3]

Parmi les innombrables sociétés de pensée et groupes ésotériques nationalistes, deux sont signalés comme particulièrement impor­tants :

 

1. — La « Société de l’Edda » créée en 1925 par Rudolf John Gorsleben (1883-1930) à laquelle était associée une religion à mystères.

 2. — Le « Cercle Svastika » d’Herbert Reichstein, un groupe berlinois d’occultistes formé vers 1920. En 1924 vint s’y agréger un personnage très actif, Gregor Schwartz-Bostunitsch, un émigré russe

que son expérience directe de la révolution avait conduit à un anti­bolchevisme virulent joint à une croyance résolue en une conspira­tion juive mondiale [p. 238].

 

 

La mise en œuvre politique

L’auteur montre le lien étroit qui existait entre les sociétés secrètes et les partis politiques qui leur ser­vaient de devanture. Trois organi­sations secrètes ont particulière­ment retenu son attention : l’Ordre du Nouveau Temple, le Germane­norden et la Société Thulé.

 

L’ordre du Nouveau Temple (Ordo Novi Templi)

Il fut fondé par Lanz von Liebenfels qui, sous l’influence des romans du Graal, s’était passionné pour les Templiers. Son rituel était calqué sur la liturgie catholique. Un club politique au nom transparent de Lumenclub fut créé en 1932. Il eut

son propre bulletin, organisa des conférences et fut un refuge et une pépinière pour le Parti Nazi, illégal en Autriche, dans les années qui précédèrent la chute de la Républi­que et l’Anschluss en mars 1938 [p. 170].

L’O.N.T. et son bras politique fu­rent supprimés par la Gestapo en 1942 en application d’un édit du parti visant de nombreuses sectes.

 

Le Germanenorden

L’histoire du Germanenorden est complexe. Du point de vue idéolo­gique, l’organisation est proche des conceptions de List. C’est aux envi­rons de 1910 que certains nationa­listes eurent l’idée de créer une organisation secrète sur le modèle des loges maçonniques. Persuadés que l’influence des Juifs dans la société allemande était le résultat d’une conspiration universelle, ils considérèrent que le bras séculier de cette dernière était la franc-ma­çonnerie, laquelle ne pouvait être combattue victorieusement que « par une organisation antisémite similaire » (p. 182). Dans une lettre de 1911, l’un de ses membres, Johannes Hering, déclare à Stauff, autre figure de proue de l’organisation

qu’il était franc-maçon depuis 1894, mais que cette « ancienne ins­titution germanique » avait été cor­rompue par les idées des Juifs et des parvenus : il en concluait qu’il serait avantageux pour les antisémites de procéder à la renaissance d’une loge aryenne [p. 183].

L’année suivante vit le Germa­nenorden se répandre dans le nord et l’est de l’Allemagne. A partir de 1916, le bulletin officiel de l’ordre porta sur sa couverture « un svas­tika aux branches courbes, super­posé à une croix » (p. 186).

En octobre se produisit un schisme lourd de conséquences. Une nouvelle branche fut fondée dite « du Saint-Graal » qui avait à sa tête Herman Pohl, un chancelier mécontent d’avoir été démis de ses fonctions. On retiendra de cette organisation qu’elle eut comme membre Rudolf von Sebottendorf.

 

Rudolf von Sebottendorf (1875-1945) et la Société Thulé

La Société Thulé joua un rôle ca­pital dans la naissance du nazisme. Celui qui se faisait appeler Baron Rudolf von Sebottendorf était né le 9 novembre 1875 à Hoyerswerda, au nord-est de Dresde. Il avait pour père Ernst Rudolf Glauer, conduc­teur de locomotive. Il eut une vie d’aventurier. Arrivé à Alexandrie en juillet 1900, dès octobre il était surveillant des domaines anatoliens de Hussein Pacha, un riche pro­priétaire turc au service du Khédive ou vice-roi d’Égypte.

En Turquie,

à Brousse, il fit la connaissance de la famille Termudi, des Juifs grecs de Salonique. Le père s’était retiré des affaires pour se consacrer à l’étude de la Kabbale et à la réunion de textes alchimiques et rosicru­ciens, tandis que son fils aîné Abra­ham dirigeait leur banque à Brousse et qu’un frère cadet s’occupait d’une succursale à Salonique […] . Les Termudi étaient francs-maçons et appartenaient à une loge, peut-être affiliée au Rite français de Memphis, qui avait essaimé au Levant et au Moyen-Orient. Glauer fut initié dans la loge par le vieux Termudi et hérita par la suite de sa bibliothèque occultiste. Dans l’un de ces livres, Glauer découvrit une note de Hus­sein Pacha, décrivant les exercices mystiques secrets des alchimistes islamiques [p. 197],

sujet sur lequel il écrivit plus tard un livre [4].

Il quitta provisoirement la Tur­quie pour l’Allemagne où sa pré­sence est signalée en 1902 et 1903.

Attiré par la révolution Jeune Turc, il était à Constantinople vers la fin de 1908. Son second séjour devait durer quatre ans. Il semble qu’il ait donné des conférences sur l’ésotérisme à Pera où il habitait, puis fondé une loge mystique en décembre 1910. En 1911, selon ses dires, il aurait acquis la nationalité turque et se serait fait adopter par un baron expatrié, Heinrich von Sebottendorf. Il prit part à la se­conde guerre balkanique (octobre-décembre 1912) au cours de laquelle il fut blessé, dans les rangs de l’armée turque. Au début de 1913, il s’installait à Berlin. On est mal ren­seigné sur ses activités durant la première moitié de la Grande Guerre. Ce qui est certain, c’est qu’en Bavière, en 1916, il découvrit le Germanenorden. Il adhéra à la branche schismatique fondée par Herman Pohl et fut élu Maître de la Province. Très résolu, il organisa jusqu’en juillet 1918 des réunions dans son appartement de Munich. Il avait choisi pour l’Ordre le nom de Société Thulé afin de détourner les soupçons des partis de gauche. Le terme lui-même désignait la terre la plus septentrionale qu’avait décou­verte le géographe grec Pythéas (vers 300 avant J.C.). Les aryoso­phistes l’identifiaient à l’Islande. L’organisation joua un rôle-clé dans les événements qui allaient suivre. Dans un livre au titre audacieux publié en 1933 [Avant que Hitler n’advînt : les premières années du mouvement nazi [5]], Sebottendorf donne des détails sur ses activités à cette époque :

Les membres de la Société Thulé furent les gens vers lesquels Hitler se tourna d’abord, et qui se ral­lièrent les premiers à lui. Les forces du futur Führer comprenaient – outre la Société Thulé elle-même – le Deutscher Arbeiterverein [l’Union des Travailleurs Alle­mands], fondé dans la Société Thulé par le frère Karl Harrer à Munich, et le Deutsch-Sozialistiche Partei [le Parti Socialiste Allemand], dirigé par Hans Georg Grassinger, dont l’organe était le Münchener Beobach­ter [L’Observateur munichois]. De ces trois groupements, Hitler fit le Nationalsozialistiche Arbeitpartei. [6]

Bien que visiblement étonné par un document aussi explicite, Ni­cholas Goodrick-Clarke n’en conteste pas la validité :

Reginald Phelps – écrit-il –, qui a examiné en détail ces déclarations sur la base d’archives et de récits indépendants, conclut que ce que Sebottendorf prétend n’est pas dé­pourvu de substance [p. 208].

Mais là ne s’arrête pas la contri­bution de la Société Thulé à la réac­tion nationaliste. Le groupe de combat qu’elle avait formé prit part à la lutte victorieuse des Blancs, du 30 avril au 3 mai 1919, contre les communistes qui occupaient Mu­nich. Du fait, semble-t-il, d’une négligence de Sebottendorf, sept des membres de la loge furent pris comme otages par les Rouges et fusillés. Bénéficiant désormais de l’auréole du martyre, la Société Thulé et le Germanenorden virent leur influence croître, ce qui facilita les progrès des mouvements extré­mistes de droite. Hitler prit contact avec le DAP (Deutscher Arbeitpar­tei, Parti des Travailleurs Alle­mands, autre nom du Deutsche Arbeiterverein) lors de la réunion du 12 septembre 1919. Envoyé comme espion par l’armée, il s’introduisit dans le groupe dont il prit très vite les rênes. Il rédigea sans tarder un règlement interdi­sant tout « gouvernement paral­lèle » par un « cercle ou une loge ». De fait le « frère » Harrer fut exclu du bureau en janvier 1920. Quant à Sebottendorf, chassé de la Société Thulé en juin 1919 à la suite de l’affaire des otages, il disparut de la scène politique. Il voyagea beau­coup, revint à Munich en 1933 mais tomba en disgrâce auprès des auto­rités nazies malgré (ou à cause de ?) son livre. De retour en Turquie, il fut employé par les services secrets allemands et se suicida le 9 mai 1945 en se jetant dans le Bosphore.

 

Les hommes politiques

Nicholas Goordick-Clarke mini­mise l’influence des cercles ésotéri­ques dans l’essor du nazisme : « Eckart et Rosenberg, affirme-t-il, ne furent rien de plus que des hôtes de la Société Thulé au temps de sa splendeur, et il n’y a aucune preuve qui permette d’associer Haushofer avec ce groupement » (p. 305).

Mais les deux hommes qui tra­vaillèrent le plus efficacement à faire entrer dans la réalité le pro­gramme des loges aryosophiques furent incontestablement Hitler et Himmler. La question qui se pose est celle-ci : étaient-ils eux-mêmes occultistes ?

En ce qui concerne Hitler, sa ré­ponse est résolument négative. Au­cun document n’a été retrouvé montrant des liens entre lui et le Germanenorden ou tout autre groupe nationaliste avant la Pre­mière Guerre mondiale. Il n’y a pas de preuve non plus qu’il ait fré­quenté la Loge Thulé. Le carnet des réunions « tenu par Johannes Hering mentionne la présence d’autres chefs nazis entre 1920 et 1923, mais jamais Hitler lui-même » (p. 281).

En revanche il est établi par une déclaration de Lanz von Liebenfels lui-même, recueillie le 11 mai 1951, que Hitler rendit visite à ce dernier au siège d’Ostara à Rodaun en 1909 et reçut de lui gratuitement les nu­méros qu’il demandait (p. 272-273). Les faits montrent que le futur dic­tateur fut profondément influencé par les idées diffusées par l’ancien moine. Par ailleurs, on ne peut ex­clure absolument qu’il ait été membre, à un moment au moins de son existence, d’une organisation ésotérique, puisque – comme le reconnaît Nicholas Goodrick-Clarke (p. 278) – un des premiers nazis, le docteur Steininger, lui dédicaçait ainsi en 1921 un Traité de Tagore sur le nationalisme : « Pour Adolf Hitler, mon cher frère armane ».

En ce qui concerne Himmler (1900-1945), les influences occultis­tes sont plus nettes. L’organisation SS sort directement des rêves de Guido von List et de Lanz von Liebenfels. Fut-il initié lui-même ? On ne le sait pas. Ce qui est certain, c’est qu’il eut pour conseiller un illuminé, Karl Maria Willigut (1866-1946), véritable « Raspoutine nazi » qui sombra dans la folie et dut être relevé de ses fonctions (p. 267).

 

Au total, un livre à lire…

La présente analyse amènera peut-être nos lecteurs à prendre connaissance par eux-mêmes de cet ouvrage qui dévoile l’action de la gnose dans l’histoire contempo­raine. Mais notre recension serait incomplète si elle ne signalait les défauts de la thèse de Nicholas Goodrick-Clarke. Quelque brillante qu’elle soit, elle appelle des réser­ves. Sur le plan scientifique d’abord, car elle est incomplète. Traitant d’une idéologie qui reven­diquait hautement l’héritage des « Aryens », elle passe sous silence un siècle de recherches dans le do­maine des études indo-européen­nes. Or ces dernières confirment la tripartition de la société préhistori­que postulée par les aryosophistes. Pyramidale, elle comportait bien – sauf exceptions « régionales » – trois classes : les prêtres, les guer­riers et les producteurs. Mais, de façon inattendue, ces mêmes études indo-européennes ruinent les pré­tentions des théoriciens du nazisme en démontrant que les peuples de langue allemande sont, avec les Slaves, les plus mal placés pour revendiquer l’existence, chez leurs lointains ancêtres, d’une classe telle que l’Armanenschaft.

Ce fait est devenu clair à l’heure actuelle – écrit un spécialiste comme Julien Ries [7] – les sociétés du monde germanique ne sont pas dirigées par un ordre sacerdotal. Ici la décou­verte de Vendryes est importante : l’absence de tout un vocabulaire re­ligieux chez les Germains, « des termes mystiques comme ceux qui désignent la foi dans l’efficacité de l’acte sacré (sans­crit shraddha, latin credo, irlandais cretim), la pureté ri­tuelle et morale, l’exactitude rituelle, l’offrande du dieu et l’agrément du dieu, la protection divine, la prospérité, le mot signi­fiant la récitation des formules, des noms d’hommes chargés de fonc­tions sacrées, plusieurs noms de dieux, ne survivent ainsi que sur les deux marges opposées, aux deux extrémités du domaine recouvert par les langues indo-européennes » (Dumézil, Mythes, 1939, p. 5). Du­mézil se posait la question : d’où vient cette absence d’un corps sa­cerdotal bien constitué chez les Germains ? Il n’y a pas de réponse claire.

Le même manque de curiosité pour tout ce qui n’était pas sa disci­pline au sens strict a conduit notre auteur à négliger les informations que pouvaient lui fournir les textes gréco-latins. Le détour en valait la peine car il y aurait trouvé des indi­cations précieuses sur les origines mythiques du nazisme et, dans une certaine mesure, du communisme. Ainsi, le géographe latin Solin, dans son Polyhistor composé vers l’an 230 de notre ère, présente l’île de Thulé comme une oasis où se serait conservée la civilisation de l’Age d’Or : 

Les Orcades sont séparées de Thulé par cinq jours et cinq nuits de navigation. Mais Thulé bénéficie d’abondantes et longues récoltes de fruits. […] Ils [les habitants] mettent en réserve les fruits des arbres en prévision de l’hiver ; les femmes sont en commun, aucun d’eux n’ayant d’union stable. [8]

Trois siècles plus tôt (vers 50 avant J.C.), l’historien Diodore de Sicile signalait de son côté l’existence d’une « Ile du Soleil » où l’on pratiquait l’eugénisme et l’euthanasie, et qui présente des analogies étroites avec La République de Platon et La Cité du Soleil de Campanella (nous y reviendrons) :

Les emplois sont partagés ; les uns vont à la chasse, les autres se li­vrent à quelques métiers mécani­ques ; d’autres s’occupent d’autres travaux utiles ; enfin, à l’exception des vieillards, ils exercent tous, al­ternativement et pendant un certain temps, les fonctions publiques. […] La manière de vivre des habitants est soumise à des règles fixes, on ne sert pas tous les jours le même re­pas. […] Une loi sévère condamne à mou­rir tous ceux qui sont contrefaits ou estropiés. […] Lorsque les habitants sont arrivés à l’âge indiqué, ils se donnent volontairement la mort par un procédé particulier. […] Le ma­riage n’est point en usage parmi eux ; les femmes et les enfants sont entretenus et élevés à frais com­muns et avec une égale affection. Les enfants encore à la mamelle sont souvent changés de nourrices, afin que les mères ne reconnaissent pas ceux qui leur appartiennent. Comme il ne peut y avoir ni jalousie ni ambition, les habitants vivent entre eux dans la plus parfaite har­monie. […] Dans les fêtes et les grandes so­lennités, ils récitent et chantent des hymnes et des louanges en l’honneur des dieux, et particuliè­rement en l’honneur du Soleil au­quel ils ont consacré leurs îles et leurs personnes. [9]

Faute d’avoir poussé cette porte entrebaillée, l’historien s’est arrêté en chemin dans sa quête des origi­nes. On ne saurait trop le déplorer.

Sur le plan idéologique égale­ment, des réserves s’imposent. Nicholas Goodrick-Clarke n’est pas de ceux qui considèrent le commu­nisme comme « intrinsèquement pervers ». Pour lui, le mal absolu est le nazisme. Quant au communisme, il se contente d’en dénoncer les excès. Logique avec lui-même, il ne condamne pas non plus en bloc les sociétés secrètes et fait explicite­ment la différence entre les « mauvaises » (les loges pangerma­nistes) et les autres, celles de la franc-maçonnerie officielle, qu’il considère avec une certaine sym­pathie parfois mêlée d’agacement. Aussi ne souffle-t-il mot de leur rôle déterminant dans le déclenchement de la révolution russe. C’est là un réflexe typique d’intellectuel de gauche.

Ces réserves faites, la démons­tration est imparable. Devant le témoignage des textes, on ne peut que s’incliner et admettre les conclusions de l’auteur. Ramenées à l’essentiel, elles tiennent dans les deux points suivants :

1. – L’idéologie nazie est bel et bien la transposition sur le plan politique de la doctrine de sociétés secrètes qui s’inspiraient de la franc-maçonnerie et de la Kabbale ;

2. – Contrairement à ce qu’affirmaient certains historiens amateurs, bien loin d’être contrôlé par les loges nationalistes qui avaient facilité son ascension, Hitler a pris grand soin de les neutraliser dans un premier temps, de les dis­soudre ensuite.

  

Conclusion

Le livre de Nicholas Goodrick-Clarke va à l’encontre des idées reçues et ouvre des perspectives passionnantes à la recherche histo­rique. A elle désormais de détermi­ner la nature du lien qui existe entre la Kabbale et le type de société to­talitaire que communisme et nazisme s’efforcèrent, chacun à leur manière, de réaliser. Un point de départ éclairant pourrait être l’œuvre entière de Campanella (1568-1639) et plus spécialement sa Cité du Soleil (1623). Le moine héré­tique y trace les plans d’une société collectiviste conquérante, totalitaire et reposant sur l’eugénisme. Les origines de sa pensée sont révélatri­ces :

C’est peut-être à Nicastro – écrit Léon Blanchet [10] – et certainement à Cosenza que Campanella lia connaissance avec l’astrologue […] Abraham, devin, spirite et nécro­mancien, grand ennemi de la sco­lastique et dont l’influence sur la destinée de notre auteur fut sans doute décisive.

On voit d’où vient la devise que devait choisir plus tard ce précur­seur de Marx : « Propter Sion non tacebo » (A cause de Sion, je ne me tairai pas). De Campanella, il fau­drait ensuite remonter aux origines gnostiques et néo-platoniciennes de la tradition secrète juive. Peut-être comprendrait-on alors comment le thème de l’Utopie communiste a pu passer de l’héritage gréco-latin dans la pensée kabbalistique. 

Nicholas Goodrick-Clarke, Les racines occultes du Nazisme, éditions Pardès, 1989, 343 p. (The Occult Roots of Nazism, Secret aryan cults and their influence on nazi ideology, New York University Press, 1992, 293 p.)


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Katyn, crime et mensonge soviétiques

 Michel Defaye

L'auteur, enseignant à   Rome, présente une nou­velle édition de son enquête sur Katyn, actualisée, augmentée d’un chapitre et accompagnée d’une an­nexe de vingt-cinq documents ex­humés des archives soviétiques.

 

Les faits

Le 13 avril 1943, deux ans à peine après la rupture entre l’Allemagne nazie et la Russie soviétique, les Allemands annoncent la découverte d’un charnier dans une forêt de Biélorussie contenant près de 4100 cadavres d’officiers polonais assas­sinés d’une balle dans la nuque. Les Allemands présentent ces malheu­reux comme les victimes des com­munistes. Les soviétiques, eux, rejettent la responsabilité du crime sur les nazis.

Dans un chapitre intitulé La re­cherche des responsables, Victor Zaslavsky montre comment les so­viétiques ont réussi à dissimuler leur crime. L’enquête d’une Commission internationale (avril 1943) et celle d’une commission technique de la Croix-Rouge (avril 1943) ont conclu rapidement à la responsabilité des soviétiques, en raison de la datation du crime : printemps 1940. Les communistes créent, à leur tour, une commission « composée exclusive­ment de soviétiques » qui se rend sur les lieux le 15 janvier 1944. Mal­gré les contradictions du rapport, la conclusion est sans appel : « les bal­les avec lesquelles les polonais fu­rent exécutés étaient de fabrication allemande ». Les responsables du crime sont donc les Allemands. Za­slavsky étudie aussi la manœuvre des dirigeants de Moscou pour légi­timer leur version des faits lors du procès de Nuremberg. Tout le ma­chiavélisme des communistes s’y déploie : falsifications, subornation et assassinat. Un certain Nikolaï Zoria qui ne voulait pas participer au mensonge d’État est retrouvé mort dans sa chambre, deux jours après la mise en scène judiciaire. Au terme des auditions, le tribunal pré­féra ne pas se prononcer, faute de preuve.

Aujourd’hui, écrit Victor Zaslavsky, « grâce aux archives so­viétiques les plus secrètes, on connaît les noms aussi bien de ceux qui ont ordonné l’exécution que de ceux qui ont matériellement exécuté l’ordre » (p. 46).

Un des chapitres les plus intéres­sants du livre (chapitre III : Les do­cuments qui ne devaient pas exister) examine le processus de découverte des archives soviétiques sur Katyn. Ces archives, qui n’existaient offi­ciellement pas et qui furent retrou­vées par hasard dans les années 1980, répondent aux questions du pourquoi, du quand et du comment.

 

Pourquoi ?

Pourquoi tous ces prisonniers polonais aux mains des soviétiques au printemps 1940, et pourquoi les avoir assassinés ? Zaslavsky accuse le pacte d’alliance entre Hitler et Staline, plus connu sous le nom de pacte germano-soviétique Ribben­trop/Molotov du 23 août 1939. Ce pacte contenait deux clauses secrè­tes :

— la division de l’Europe en deux sphères d’influence alle­mande et soviétique. — le partage de la Pologne entre nazis et communistes.

La deuxième guerre mondiale commença lorsque Hitler eut la cer­titude qu’il avait les mains libres à l’est. Il envahit donc la Pologne à l’ouest (1er septembre 1939) et Staline fit de même quinze jours plus tard par l’est. Pris entre ces deux forces destructrices, les prisonniers polo­nais furent bientôt nombreux et les prisons surpeuplées. Au surpeuple­ment des prisons, s’est ajouté le soupçon. Les officiers ont vite été suspectés « de continuer l’activité contre-révolutionnaire, menant des agitations antisoviétiques » (p. 63, extrait du document officiel n°11 en annexe). Zaslavsky ajoute : « Les dirigeants soviétiques étaient déter­minés à éliminer ces membres de la nation […] représentants d’une in­telligentsia polonaise, détestée par tous les régimes totalitaires qui la considéraient comme un vivier po­tentiel de chefs de la résistance. »

Il fallait éliminer les élites.

 

Quand ?

Les soviétiques prirent la décision de se débarrasser de ces milliers de prisonniers (en tout vingt-trois mille seront exécutés !) en février 1940. Zaslavsky fait connaître la note cy­nique de Béria, commissaire du peuple aux affaires intérieures de l’URSS, qui propose à Staline, le 5 mars 1940, « d’appliquer le châti­ment suprême : la peine de mort par fusillade, sans acte d’accusation ». Staline et le Politburo approuvèrent sans sourciller la solution.

 

Comment ?

Transportés par trains spéciaux dans une zone forestière, placés les mains liées derrière le dos devant de larges fosses, les officiers polonais furent tués – pour la plupart –  d’un seul projectile dans la nuque. « Il ne fut que très rarement nécessaire d’utiliser deux projectiles » précise Zaslavsky, tellement les soviétiques possédaient un nombre important « d’exécuteurs de sentences », pro­fessionnels du crime, spécialement entraînés à ce genre de besogne. L’auteur appelle cela « le nettoyage de classe » (p. 77).

En plus des assassinats de masse, beaucoup de prisonniers furent dé­portés. « En l’espace de vingt mois à peine […] plus de 400 000 personnes furent emprisonnées, déportées, exécutées ». Ces malheureux par­taient pour les régions de la Sibérie ou du Kazakhtan et mouraient rapi­dement (froid, faim, épidémies, hos­tilité des populations locales…). Au total, en moins de deux ans d’occupation soviétique en Pologne orientale, près de 430 000 polonais périrent sous le joug communiste.

Le dernier chapitre (Le mensonge soviétique et la complicité occidentale), qui n’est pas sans rappeler l’Erreur de l’Occident de Soljénytsine, dénonce la façon dont les gouvernements occi­dentaux se sont rendus complices du silence imposé sur ces crimes par les véritables responsables de Katyn.

Si l’on fait abstraction de quelques lignes qui sacrifient aux sacro-saints « droits de l’homme », la lecture de ce livre s’avère particulièrement instructive pour connaître les œu­vres de ce système « intrinsè-quement pervers » qu’est le communisme.

Victor Zaslavsky, Le Massacre de Katyn, crime et mensonge, Paris, Perrin, coll. Tempus, 2007, 202 p., 7,5 €

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 Le Temps des compromis, mai-décembre 1940

 Philippe de Longsault

Né au Havre le 23 février 1935, Philippe Prévost a fait des études de droit à Paris avant d’entreprendre un cursus d’histoire en 1982, cursus couronné par une thèse soutenue en 1994 sur « Les relations franco-cana­diennes de 1918 à 1944 ». Depuis, il s’est intéressé à des sujets multiples et variés, mais surtout aux droites en France, au Ralliement, à la condamnation de l’Action française ainsi qu’au rôle de la France dans la tragédie palestinienne. Son dernier livre, Le Temps des compromis mai-décembre 1940, présente un coup d’œil rapide, mais nouveau, sur un épisode que l’historiographie officielle n’a pas revisité depuis l’Épuration.

Philippe Prévost s’intéresse donc à l’armistice conclu le 22 juin 1940 par le maréchal Pétain, ainsi qu’à sa rencontre avec Adolf Hitler le 24 octobre suivant. L’épisode a déjà fait couler beaucoup d’encre, mais jour­nalistes, écrivains et historiens dé­fendent tous la même thèse : ils op­posent à une France lâche et veule une Angleterre unie derrière son premier ministre déterminé à vain­cre ou à mourir.

La réalité est cependant bien dif­férente. S’appuyant sur des docu­ments inédits issus des archives diplomatiques françaises et anglai­ses, l’auteur prouve qu’une partie du gouvernement britannique était prête à signer la paix avec l’Allemagne, et qu’il y eut même des tentatives de négociation durant de longs mois. Voilà qui jette une lu­mière nouvelle sur la fameuse entre­vue de Montoire entre Pétain et Hitler, de même que sur la politique britannique. Philippe Prévost rap­pelle qu’en face du camp des adver­saires farouches du Reich, en France comme au Royaume-Uni, il y avait des partisans de l’apaisement ; ceux-ci tenaient le haut du pavé dans les premiers mois de la guerre, menant séparément des négociations en vue d’une paix de compromis. Ces négo­ciations expliquent, par exemple, la surprenante décision allemande d’arrêter l’avancée des Panzers à quelques kilomètres de Dunkerque. Comme le précise bien François-Georges Dreyfus dans sa préface, les partisans de l’opposition à Hitler n’ont pris réellement de l’importance qu’après le 15 mars 1939, quand le Reich mit la main sur la Tchécoslo­vaquie.

Le véritable intérêt du livre de Philippe Prévost est de montrer les incessantes négociations que Fran­çais et Britanniques ont mené en secret jusqu’à la fin de 1940 avec les Allemands ou les Italiens, générale­ment chacun de leur côté. Ainsi, opposés à Churchill, lord Halifax (secrétaire au Foreign Office) et son adjoint Butler ne cessent de pousser dans le sens d’une paix de compro­mis jusqu’en octobre 1940. L’auteur considère finalement la poignée de main entre le Maréchal et le Führer comme un acte de grande politique et comme une réponse de la France aux menées britanniques auprès de Berlin, dont la France aurait dû sup­porter les conséquences.

Philippe Prévost, Le Temps des compromis Mai-décembre 1940, préface de François-Georges Dreyfus, Paris, C.E.C., 210 pages, 15 €. (Pour com­mander : Centre d’Études Contem­poraines, BP n°45-07, 75325 Paris Cedex 07.)


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Syrie 1941, La guerre occultée

 Gal Jean Quélennec

Au Prytanée militaire de La   Flèche, replié à Valence après la débâcle de juin 1940, nous vîmes arriver à la rentrée de 1941 (1er octobre) quelques sous-officiers de l’Armée du Levant. Celle-ci avait été dissoute à l’issue de la guerre qui l’avait opposée fin juin, fin juillet 1941 aux Anglo-Australiens et aux gaullistes qui avaient reçu mission de s’emparer de la Syrie et du Liban alors sous mandat de l’État français dont le chef était le maréchal Pétain. Les sous-officiers ne portaient pas les Australiens et encore moins les gaullistes dans leur cœur, en raison des traitements qu’ils avaient subis après plus d’un mois de durs com­bats ! Cependant, ils gardaient un esprit de revanche contre l’Allemagne : les chants qu’ils nous apprenaient ne laissaient aucun doute là-dessus.

Une récente conversation avec un colonel à la retraite âgé d’environ soixante-dix ans m’a fait découvrir qu’il ignorait cet épisode de notre passé. Il était donc nécessaire qu’un historien s’y plongeât pour dévoiler à ceux qui l’ignorent cette « guerre occultée », ce drame à l’intérieur du drame de la défaite, où, comme trop souvent, les ambitions et les erreurs de jugement politiques ont causé un énorme gâchis d’un potentiel maté­riel et humain qui a manqué quelques années plus tard face à l’Allemagne. Mais, plus grave en­core, les ressentiments et la haine franco-française si violemment ex­primés au Levant en 1941 ont installé dans l’armée, notamment en Afrique du nord à partir de 1943 et, au-delà, dans tout le pays à partir de 1944, un climat de guerre civile à l’opposé des souhaits de réconciliation d’une majorité de Français, plus tournés vers les urgences de reconstruction matérielle et morale de la France que vers les nécessités d’une justice ven­geresse.

Henry de Wailly, auteur de Syrie 1941, la guerre occultée, vichystes contre gaullistes, ne va pas jusque-là ; il se cantonne strictement à la guerre du Levant de l’été 1941, mais il ne peut pas échapper que ce conflit s’inscrit dans une tragédie qui, commencée avec l’Armistice et l’« Appel du 18 juin » 1940, s’est poursuivie avec l’épuration et ne trouvera son terme qu’à la dispari­tion de ses derniers acteurs tant les incompréhensions et les ressenti­ments se sont incrustés dans les cœurs.

Enseignant assistant à l’École mi­litaire de Saint-Cyr-Coëtquidan, l’auteur s’est signalé par ses travaux d’histoire contemporaine. Mettant en perspective des éléments souvent ignorés et soulignant des aspects nouveaux, notamment l’effet de la communication militaire sur la mentalité collective, il a élargi notre vision d’une époque dramatique pour la France. Il a déjà publié chez Perrin 1941, L’Effondrement.

Son travail est celui d’un historien toujours à la recherche de l’objectivité dans un sujet si propre aux jugements partisans, objectivité qu’il retire d’une documentation impressionnante, qu’il est allé puiser à de nombreuses sources françaises et étrangères. Mais loin d’assommer le lecteur par cette vaste érudition, il conduit son récit comme un véritable roman où l’on attend souvent avec anxiété les dénouements des situa­tions impossibles dans lesquelles les politiques ont pris à la gorge les militaires n’écoutant que leur devoir et leur sens de la discipline.

Devoir ! Voilà le grand mot lâché ! Où était alors le devoir ? C’est là que la guerre du Levant, – comme plus tard celle d’Algérie –, prend des allures de tragédie cornélienne où les cœurs au début partagés se cui­rasseront d’un jugement sans retour pour être fermes dans l’action.

Après un survol rapide des pré­mices lointaines de l’affaire, Henri de Wailly s’étend plus longuement sur les prémices immédiates du drame et en campe ainsi le décor. Puis il raconte les durs combats entre alliés d’hier et entre Français. Il ter­mine par l’issue lamentable de ce conflit où la France a tout perdu fors l’honneur militaire, honneur igno­minieusement refusé au comman­dant de l’Armée du Levant, le général Dentz, mort en prison des effets d’un traitement cruel pendant l’hiver 1945.

 

Les prémices lointaines

Depuis les croisades, la France s’est toujours impliquée au Proche-Orient. Ce fut d’abord pour y défen­dre l’accès au tombeau du Christ, puis pour y protéger les populations chrétiennes, les maronites du Liban tout particulièrement, face aux atta­ques incessantes des musulmans. Ce faisant, elle ne manqua pas de trou­ver sur son chemin, là comme ail­leurs, l’Angleterre dont la politique impériale s’élaborait autour de la Route des Indes et qui s’intéressait aux abords immédiats et éloignés du canal de Suez. Jouant la carte des musulmans, elle n’eut de cesse de fomenter en sous-main des menées antichrétiennes, comme, en 1860, l’attaque des Druzes et des musul­mans contre les maronites qui en­traîna l’intervention de la France pour les sauver du massacre.

A l’issue du premier conflit mon­dial, en 1918, l’Angleterre et la France reçurent confirmation du partage du Proche et Moyen-Orient conclu au Caire par les accords Sy­kes-Picot. A l’Angleterre l’Iraq, à la France la Syrie qui englobait alors le Liban. Ces territoires furent placés sous mandat des deux puissances au traité de Versailles en 1919.

Mais l’Angleterre gardait toujours un œil sur le mandat français.

 

 

Les prémices immédiates

Passant rapidement sur l’entre-deux guerres en Syrie et au Liban, et notamment sur le redressement de la situation politique et militaire opéré par le général Weygand, haut-com­missaire, après l’action catastrophi­que du général Sarrail, l’auteur en vient aux conséquences de l’Armistice (24 juin 1940). Rappelons que cet armistice reconnaissait à la France son autorité sur une partie de son territoire métropolitain et sur l’Empire (colonies et territoires sous mandat). Il gardait sa flotte à la France.

Mais, dès le 18 juin, le général De Gaulle réfugié à Londres, s’élevait contre cet armistice qu’il qualifiait de capitulation alors qu’il avait sauvé plus qu’on ne pouvait l’espérer ; il commençait ainsi une lutte inexpia­ble contre le Maréchal et le gouver­nement de Vichy, les traînant dans la boue sur les ondes de la B.B.C.

Wailly cite Henri Amouroux :

Le gaullisme a imposé l’idée qu’il ne fallait pas signer l’armistice et que Vichy était illégitime. C’est fabuleux ! Mais ce n’est pas sérieux.

Et Guy Raïssac :

La confusion systématique délibé­rément commise par les adversaires entre armistice et capitulation est une assimilation abusive […] qui a tout le caractère d’une supercherie.

Et le général De Gaulle lui-même, qui dit le 11 décembre 1941 au géné­ral Odic venu d’Afrique du nord dans l’intention de se rallier à lui (ce qu’il ne fit d’ailleurs pas, NDR) :

N’avouez jamais que l’Armistice ne pouvait pas être évité.

Ainsi, dès l’Armistice, les Français étaient rangés par De Gaulle et sa poignée de compagnons en deux camps : celui des capitulards aux ordres de Pétain et du gouverne­ment de Vichy et celui des résistants sous sa houlette. Bien entendu, la grande majorité des Français ne se reconnaissait pas sous ces étiquettes. Abattus par la défaite, ils n’en res­taient pas moins patriotes et, gardant l’espoir d’une résurrection de la France, ils avaient confiance dans le maréchal Pétain, regardant De Gaulle comme un perturbateur et un destructeur de l’unité nationale. Par la suite certains virent en De Gaulle le glaive de la revanche tandis que Pétain en était le bouclier, dans l’illusion d’une entente secrète entre les deux.

Au Levant, le général Weygand, rappelé en France pour prendre le commandement de l’armée déjà en déroute, avait été remplacé par le général Mittelhauser, commandant l’armée, et M. Puaux, haut-commis­saire. D’abord hésitants, les deux hommes se rangèrent aux ordres envoyés de Bordeaux par le nouveau gouvernement français, refusant ainsi de faire entrer en dissidence les 35 000 hommes de l’armée du Levant sur lesquels De Gaulle comptait pour étoffer sa maigre co­horte de « Français libres ».

Weygand, nommé ministre de la guerre, confirme cette décision ; elle reposait sur un choix crucial qui fut l’argument majeur des soldats du Levant : respecter les clauses de l’Armistice  pour ne pas donner aux Allemands et aux Italiens prétexte à occuper la Syrie, le Liban et, au-delà, l’Afrique du nord où Weygand réor­ganisait l’armée dans l’espoir de la remettre au combat. Ce faisant, les Français protégeaient les Anglais d’Iraq et de Palestine puisque au­cune troupe étrangère ne pouvait mettre le pied au Levant ni, d’ailleurs, en Afrique.

Les rapports entre les Anglais du Moyen et Proche-Orient et les Fran­çais du Levant furent d’abord confiants et courtois mais, à partir du coup de force de Mers-el-Kébir (ordonné par Churchill) et de la neutralisation de la flotte française à Alexandrie – flotte que l’Allemagne avait laissée à la France –, le climat changea. Y succédant, l’attaque de Dakar par une force anglo-gaulliste en septembre 1940, énergiquement repoussée par les troupes coloniales et la Marine, mit définitivement fin à tout espoir de dialogue entre Vichy et les Anglais, entre Pétain et De Gaulle.

A Beyrouth, la mésentente entre M. Puaux, haut-commissaire, et le commandant supérieur des forces amena Vichy à les remplacer par un seul chef cumulant les pouvoirs civil et militaire, le général Dentz.

Celui-ci portait l’opprobre – immérité, car il en avait reçu l’ordre – d’avoir déclaré en juin 1940 Paris ville ouverte. Militaire avant tout, Weygand disait de lui qu’il était « un soldat loyal qui ne consi­dérait pas la discipline comme un département de la casuistique ». Major de Saint-Cyr et de l’École de guerre, ce fils d’Alsacien émigré en 1871 était profondément patriote et anti-allemand. Ses idées étaient pro­ches de celles du Maréchal :

Ce n’est pas seulement l’armée qui a été battue sur le champ de bataille, c’est la nation tout entière qui s’est effondrée… Elle a renié la grande loi de l’effort et du travail. C’est tout cela qu’il faut réformer.

En face, De Gaulle, qui, selon Raymond Aron, « semble vouloir faire davantage la guerre à Vichy qu’à Berlin », a nommé le général d’armée Catroux – qui n’a pas dé­daigné de se mettre au garde-à-vous devant un général de brigade à titre temporaire –, haut-commissaire de la France libre au Levant. Celui-ci s’installe chez les Anglais, d’abord au Caire puis en Palestine. Plus di­plomate que militaire, il se montrera pourtant d’un sectarisme tranchant envers les vichystes.

Cependant, après les orages de l’été, le climat entre les Français du Levant et les alliés d’hier s’est un peu amélioré, au grand méconten­tement des Italiens et des Allemands qui voient les Anglais laisser passer des approvisionnements vers la Syrie et le Liban. De Gaulle aussi s’élève contre ce relâchement du blocus (concrétisé en avril 1941 par un accord entre Beyrouth et Le Caire).

Cependant, revenons un peu en arrière, au 24 octobre 1940 où se passe un événement qui sera très controversé : l’entrevue de Pétain et Hitler à Montoire. Pétain y prononça le mot « collaboration » mais sans que son contenu fût défini, et, très vite, devant leurs espoirs déçus, les Allemands resserrèrent leur étau, accroissant leurs exigences. Au Levant, tandis que les relations entre Dentz et le représentant britannique restaient bonnes, il en allait autre­ment avec le représentant allemand.

 

Le feu aux poudres : la faute de Darlan

Dans la nuit du 3 au 4 avril 1941, Rachid Ali, un opposant iraquien aux occupants anglais, déclenche à Bagdad une rébellion contre le gou­vernement iraquien, le chasse et obtient initialement quelques succès. Il fait appel à l’Allemagne qui pro­met de le soutenir. Les Anglais, en difficulté, font venir des troupes des Indes et commencent à rétablir la situation tandis que Rachid Ali lance un appel désespéré à l’Allemagne. Celle-ci promet un appui aérien, mais pour le mettre en œuvre, il faut disposer d’escales en Syrie et donc obtenir l’accord de la France contrai­rement aux conventions d’armistice. Voilà donc l’Allemagne en position de demandeur alors qu’elle resserre son étau sur la France. L’amiral Darlan, chef du gouvernement, se croit bon diplomate et veut profiter de la situation pour obtenir de l’Allemagne un certain adoucisse­ment de ses exigences. Hitler pro­met. Darlan lui accorde des escales en Syrie le 6 mai 1941 sans en référer au Maréchal. Des ordres sont donnés à Dentz. Il obéit la mort dans l’âme, espérant que son sacrifice trouvera sa justification dans l’intérêt supé­rieur de la patrie.

Bien entendu, aucune des pro­messes allemandes ne sera tenue. L’erreur de Darlan est dramatique. Elle est une cause majeure de la guerre qui surgira bientôt.

La présence de l’Allemagne en Sy­rie, c’est pour les Anglais une me­nace sur le canal de Suez s’ajoutant à celle de Rommel à l’Ouest. Churchill décide le 20 mai, contre l’avis de ses généraux sur place, de distraire des troupes d’Égypte pour intervenir au Levant. De Gaulle, enthousiaste, arrivant au Caire le 25 mai, accepte d’aller à la guerre franco-française, malgré la promesse qu’il avait faite à Churchill le 7 août 1940 de ne pas engager les Français libres contre d’autres Français.

Au-delà de l’enjeu militaire, Churchill a vu dans l’action de ses forces au Levant le moyen d’y mettre le pied et, à terme, d’en chasser les Français, ce qui se fera en 1945.

Darlan, par sa faute, s’apprête à faire perdre la France sur tous les tableaux. De Gaulle, en engageant des Français contre des Français creuse encore davantage le fossé qui sépare une France de l’autre. Et Churchill n’hésite pas à pousser le pion anglais au prix d’une guerre fratricide.

 

La guerre

Le 8 juin 1941, les troupes anglo-australiennes (à majorité australien­nes) franchissent la frontière syro-libanaise à partir de la Palestine. Il leur avait été dit que les Français ne leur feraient qu’un baroud d’honneur et qu’ils auraient affaire à des Allemands (le dernier Allemand avait quitté la Syrie le 3 juin). En fait, ils tombèrent sur une résistance frontale des Français décidés à dé­fendre le territoire contre toute agression comme le stipulaient les conventions d’armistice. L’illusion était totale.

Les Français libres, écrit le général Yves Gras, historien,

espéraient que leur entrée en Syrie serait pour l’armée du Levant l’occasion de reprendre la guerre avec eux et qu’elle donnerait lieu, au pire, à un baroud d’honneur

et M. Pierre Messmer, alors offi­cier de Légion gaulliste, dut avouer :

Nous nous sommes trompés.

Une formidable campagne d’intoxication – les médias, déjà – fut menée par la presse anglaise pour faire croire que la Syrie était occupée par d’importantes forces allemandes. Lorsque les Australiens se rendirent compte qu’ils avaient affaire à des Français, ils manifestèrent leur éc­œurement.

A l’ouest, les troupes australien­nes progressèrent le long de la côte libanaise, appuyées par la puissante artillerie navale de Sa Majesté qui inflige de lourdes pertes aux Fran­çais dont les deux seuls navires réus­siront tout de même à couler trois destroyers anglais.

Au centre et à l’est, hors de portée de l’artillerie navale, les défenseurs tinrent mieux. C’est dans cette zone qu’eurent lieu les premiers affron­tements franco-français contre les 5 000 hommes de la Division fran­çaise libre.

Le 16 juin, le général Keine qui commandait les blindés de Dentz monta une belle contre-offensive qui prit à revers les Australiens et les Français libres et où se distingua le lieutenant-colonel Le Couteulx de Caumont qui, l’année précédente, avait commandé les automitrail­leuses de la division cuirassée du colonel De Gaulle, lors de sa contre-attaque de Montcornet. Tombé à la tête de ses Marocains, le capitaine Perdrix, du côté de Dentz, était l’ami intime de son camarade de promo­tion de Saint-Cyr Amilakvari, gaul­liste. Le capitaine de la Chauvelais tombe frappé d’une balle dans une charge à la Murat contre les Austra­liens ; ses hommes continuent la charge jusqu’à leur objectif.

Du côté de Dams, les légionnaires d’Amilakvari se heurtent brusque­ment à ceux de Dentz du 3e bataillon du 6e régiment étranger d’infanterie. Un légionnaire gaulliste s’effondre ; en face il y a un blessé. Le comman­dant Amilakvari fait sonner au clai­ron le « boudin », refrain de la Légion. En face, même sonnerie : la Légion ne tire pas sur la Légion et Amilakvari n’attaque pas.

Actes héroïques, gestes chevale­resques de part et d’autre, le meil­leur de l’armée française se fait une guerre civile.

Devant l’âpreté de la résistance française et les pertes subies, les anglo-australiens marquent une pause pour faire venir des renforts puissants, et la bataille reprend entre forces inégales.

Dentz, qui sent qu’il ne pourra pas gagner, demande le cessez-le-feu mais les combats continuent, achar­nés, notamment à Palmyre où la Légion écrit des pages héroïques de son histoire, face aux Australiens, le 25 juin. Les 7 et 8 juillet, la Légion encore et les tirailleurs algériens se sacrifient devant Beyrouth.

Enfin, le cessez-le-feu est sonné le 12 juillet à minuit. La guerre aura duré trente-quatre jours.

 

Le gâchis

Les pourparlers entre belligérants se déroulent à Saint-Jean-d’Acre. Du côté des Anglais, le général Wilson, du côté de Dentz, le général de Verdilhac, du côté gaulliste, le géné­ral Catroux – Verdilhac et Catroux se faisant face et s’étant connus avant la guerre. Catroux voudrait enrôler les 30 000 hommes de Dentz dans les F.F.L. (Forces françaises libres) sans, dit-il, exercer aucune pression. Mais quand Verdilhac demande les mo­dalités pratiques de cette démarche, Catroux répond qu’il reste juge des moyens. Alors Verdilhac explose, se lève et va contre Catroux devant les Anglais stupéfaits. Finalement, le général Wilson fait admettre qu’il n’y aura aucun contact direct entre gaullistes et vichystes.

En fait, très peu de vichystes pas­seront en face, le plus gros contin­gent des transfuges venant de la Légion, au tout dernier moment. Les espoirs de De Gaulle ont été cruel­lement déçus.

L’auteur consacre de nombreuses pages au bilan de cette triste affaire et aux jugements portés sur elle.

Du côté des anglo-australiens, 5 000 tués. Du côté français (Vichy) 2 500 tués ; français (gaullistes) 156 tués. Proportionnellement, c’est l’aviation côté Vichy qui a eu le plus de pertes.

Les pertes matérielles sont aussi considérables : 200 avions français et anglais, trois destroyers anglais, un sous-marin et un torpilleur français. Pour les armées de terre les chiffres sont impressionnants.

Hommes et matériels auront manqué contre les Allemands deux ans plus tard.

Cependant, comme il a déjà été dit, c’est le climat de haine suscité dans l’armée par De Gaulle, exa­cerbé au Levant, qui a fait le plus de mal à la France. Saint-Exupéry a dit :

… si je n’étais pas gaulliste, c’est que leur politique de haine n’était pas pour moi la vérité

et, plus loin :

Nous ne sommes pas sortis de France [Saint-Exupéry était parti aux États-Unis, NDR] pour nous battre avec des Français. Jamais je ne pour­rai devenir gaulliste.

Et un journal australien :

Un sentiment de malentendu, d’irréalité et de gâchis a imprégné l’ensemble de la campagne.

Gâchis, voilà le mot qui résume tout.

On comprend que les historiens n’aient pas eu le goût de s’atteler à ce sujet. Aussi faut-il être reconnais­sant à Henri de Wailly de l’avoir traité avec honnêteté et un tel talent, dût l’historiquement correct y laisser de nombreuses plumes.

Henri de Wailly, Syrie 1941 – La Guerre occultée, Vichystes contre Gaullistes, éd. Perrin, 2006, 504 p., 24,80 €.





 


[1] — Notamment : Le Matin des magiciens (1960) de Louis Pauwels et Jacques Bergier ; Ave Lucifer (1970) d’Élisabeth Antebi ; Occult Reich (1974) de J.H. Brennan.

[2] — Tacite, Germanie, II.

[3] — Le lecteur l’aura compris : le terme renvoie aux organisations occultistes revendiquant l’héritage mythique du « peuple aryen ».

[4]Die Praxis der alten türkischen Freimaurerei, Der Schlüssel zum Verständnis der Alchimie, Leipzig, 1924.

[5]Bevor Hitler kam : Urkundliches aus der Frühzeit der nazionalsozialistichen Bewegung.

[6]Ibid., p. 3 et sq., cité par N. Goodrick-Clarke, p. 207-208.

[7] — Julien Ries, Pensée religieuse indo-européenne et religion des Germains et des Scandinaves, Louvain, 1980, p. 75-76.

[8] — Solin, Polyhistor, Append. 17, in Holder, Altceltischer Sprachschatz, t. II, article Thulé.

[9] — Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, traduite par F. Hoefer, 2e.éd., Paris, 1865, tome I, livre II, p. 179-182, passim.

[10] — Léon Blanchet, Campanella, thèse de doctorat, Paris, 1919, p. 21.

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L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 63

p. 168-189

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