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La visitation

 par le frère Thomas O.P.

 

Après l’Annonciation (Le Sel de la terre 64), nous continuons à méditer le saint rosaire avec le deuxième mystère joyeux.

Le Sel de la terre.

 

 Mon bien-aimé m’a parlé, il m’a dit : « Lève-toi, mon amie, ma  colombe, ma toute belle, et viens ! Voici que l’hiver est passé. Les fleurs ont apparu sur notre terre ; le temps de changer est arrivé et l’on entend la voix de la tourterelle sur notre terre. Le figuier forme des fruits et la vigne en fleurs donne son parfum. Lève-toi, mon amie, ma toute belle, et viens ! » (Ct 2, 8-13)

 

Telle est la poésie que l’Église nous fait entendre chaque année en  la fête de la Visitation. Dans sa science incomparable des saints  livres, la vierge Marie put faire l’application de ce passage du Cantique des Cantiques à son voyage en Judée. « Mon bien-aimé » n’était-ce pas ce doux Agneau qu’elle portait en son sein, et qui la pressait de faire la charité ? Car l’hiver est passé, ce long hiver de la malédiction divine. Voici venir le printemps qui répand par Marie la joie sur le monde, joie de l’amitié divine enfin retrouvée et du salut fermement assuré, joie à la pensée que tant de fleurs de vertus vont éclore et répandre leurs délicieux parfums par toute la terre. Aussi « lève-toi ma toute belle, et viens » inaugurer l‘œuvre de sanctification voulue par ton bien-aimé !

 

Le récit évangélique

Deuxième des mystères de notre Rosaire, la Visitation peut être exposée en trois temps : Le voyage de Notre-Dame en Judée, le salut de la Vierge et ses merveilleux effets  et enfin le Magnificat.

 

Le voyage de Notre-Dame

« Marie se leva, nous dit saint Luc, et se rendit en hâte dans la montagne, vers une ville de Juda [1]. »

« Marie se leva » ce qui signifie qu’après l’Annonciation elle s’était reposée dans la jouissance de celui qui avait pris chair en son sein virginal. Pouvait-elle cependant en rester là ? Son cœur n’était-il pas débordant de reconnaissance et d’amour pour ce Dieu qui s’était fait tout petit « propter nos homines », pour nous les hommes ? Il importait maintenant d’imiter la condescendance divine et de répandre au-dehors la flamme de son amour.

D’ailleurs, l’ange n’avait-il pas indiqué à Marie le bon plaisir divin, lorsqu’il avait dit à la fin de son message :

Voici qu’Élisabeth, votre parente, a conçu, elle aussi, un fils dans sa vieillesse, et elle en est à son sixième mois, elle qu’on appelait stérile [2].

 

Ainsi, la contemplative par excellence qu’est la Vierge Marie, va-t-elle montrer qu’elle sait aussi exercer les œuvres de miséricorde ; miséricorde corporelle dans les soins qu’elle va prodiguer à la mère de Jean-Baptiste. Nous devons, à son exemple, entourer d’un profond respect et d’une active charité, les femmes qui subissent les charges de la maternité ; miséricorde spirituelle également en ce qu’elle apporte à Élisabeth et à son enfant le salut, par la présence aimante du Fils de Dieu fait homme.

A tous ces motifs, on peut sans doute ajouter que Marie avait le secret espoir de s’entretenir avec sa cousine de la grâce merveilleuse qui venait de lui être faite. En tout cas, elle agit sous l’inspiration du Saint-Esprit qui pousse aux œuvres de charité, sous l’inspiration de Jésus lui-même, qui a hâte de sanctifier Jean-Baptiste son précurseur.

Elle se rendit en hâte dans la montagne [3].

Elle ne se fait pas prier, et rien ne l’arrête, ni la longueur du chemin, ni les montagnes qu’elle doit traverser. C’est que l’amour est audacieux dans ses projets, prompt dans leur exécution. L’Évangile ne nous dit pas dans quelle ville de Juda elle se rendit, mais une tradition locale antérieure aux croisades place la patrie de Jean-Baptiste à Aïn-Karim, à sept kilomètres au sud-ouest de Jérusalem. Depuis Nazareth, cela représentait donc un voyage de quatre à cinq jours, par des chemins qui ne ressemblaient nullement à nos modernes autoroutes. Si nous gardons à l’esprit que la voyageuse est une jeune femme enceinte, nous mesurerons mieux la beauté de son geste. Et ainsi, le premier pas que Jésus fit en ce monde, il le fit par Marie. De même, le premier miracle qu’il fera, il le fera à la prière de Marie. « Dieu, dit Bossuet, ayant voulu que la volonté de la sainte Vierge coopérât efficacement à donner Jésus-Christ aux hommes, ce premier décret ne se change plus, et toujours nous recevons Jésus-Christ par l’entremise de sa charité [4]. »

 

Marie chez Élisabeth

Elle entra, conte saint Luc, dans la maison de Zacharie et salua Élisabeth. Et il advint, quand Élisabeth entendit la salutation de Marie que l’enfant tressaillit dans ses entrailles [5].

Parvenus au cœur du mystère de la Visitation, nous sommes mis en présence de quatre personnages. Deux d’entre eux sont visibles et échangent des paroles, tandis que les deux autres restent cachés dans le sein maternel. Mais – ô divin paradoxe ! – ce sont eux, ces tout-petits, qui influent sur l’action et les paroles de Marie et Élisabeth. C’est bien l’Enfant-Jésus, en effet, qui parle et salue par sa mère. Et c’est le tressaillement de joie de Jean-Baptiste qui fait comprendre à Élisabeth que Marie porte en elle le Sauveur, et la fait exulter de joie à son tour. Profonde leçon pour nous, qui avons tendance à minimiser le rôle de la divine Providence parce que, vains et superficiels, nous n’accordons d’importance qu’à ce qui se voit et s’entend. Caché aujourd’hui dans le sein du Père, le Verbe de Dieu continue à gouverner le monde et à opérer son œuvre rédemptrice, malgré toutes les apparences contraires.

Marie, prédestinée à être la Mère de Dieu, avait, la première, reçu le bienfait de la Rédemption. Jean-Baptiste, choisi pour être le prophète du Très-Haut, le précurseur du Messie, allait, à son tour, recevoir la visite de l’auteur de la grâce. Conçu comme tout homme – à l’exception de Marie – dans le péché originel, il en est purifié dans le sein de sa mère par l’action du Sauveur. Avant lui, le prophète Jérémie avait joui du même privilège. Saint Thomas d’Aquin nous explique pourquoi : c’est que l’un comme l’autre, Jérémie et Jean-Baptiste étaient des figures de la sanctification opérée par le Christ. Car, cette œuvre s’opère de deux manières : par la Passion, dont Jérémie, par ses écrits et sa vie, est la figure ; par le baptême chrétien, dont Jean-Baptiste, par le baptême de pénitence, est la figure.

Ainsi se vérifie pour Jean-Baptiste la parole de l’ange à Zacharie : « Il sera rempli de l’Esprit-Saint dès le sein de sa mère [6]. »

Élisabeth, elle-même éclairée par l’Esprit de Dieu sur le sens du tressaillement de son enfant, s’écrie alors d’une voix forte :

Vous êtes bénie entre les femmes et le fruit de vos entrailles est béni [7].

La mère du précurseur confesse déjà toute la doctrine chrétienne : divinité du Verbe, maternité divine. La première, elle donne à la dévotion mariale sa justification doctrinale, et sa forme la plus populaire, l’« Ave Maria ». Saint Paul se fait l’écho de sainte Élisabeth, lorsqu’il écrit :

Béni soit Dieu le Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui nous a bénis dans le Christ de toutes sortes de bénédictions spirituelles dans les cieux [8] !

et

quand fut venue la plénitude des temps, Dieu envoya son Fils, né d’une femme, né sous la Loi, pour racheter ceux qui étaient sous la Loi, afin que nous recevions la qualité de Fils [9].

Que Jésus soit le « fruit des entrailles » de Marie n’est pas non plus sans importance pour réfuter l’hérésie d’Eutychès, qui niait la nature humaine en Jésus-Christ. Le fruit est en effet de même nature que l’arbre qui le produit, et donc le Christ a, comme sa mère, une vraie nature humaine. De plus – et ceci réfute l’hérésie docétiste – un fruit est quelque chose de concret et de palpable. Le Christ a, par conséquent, un vrai corps et non une apparence de corps.

Heureuse, continue Élisabeth, vous qui avez cru à l’accomplissement de ce qui vous a été dit de la part du Seigneur [10].

Élisabeth, rappelons-nous, est l’épouse du prêtre Zacharie qui n’a pas cru la parole de l‘Ange, et qui en a été puni par un mortifiant mutisme. La Vierge fidèle, au contraire, a accordé toute sa foi aux paroles de l’Ange :

Voici que vous concevrez dans votre sein et que vous enfanterez un Fils. […] Il sera grand et sera appelé fils du Très-Haut, et le Seigneur lui donnera le trône de David son père. […] et son règne n’aura pas de fin [Lc 1, 31-33].

Marie est donc bienheureuse, non pas tant d’être la mère de son Créateur, que d’avoir cru en l’incarnation du Verbe et en sa royauté éternelle. Lui-même confirmera la sentence d’Élisabeth lors de sa vie publique : à la femme qui s’écriait : « Bienheureuses les entrailles qui vous ont porté et les mamelles qui vous ont allaité », il répondra : « Bienheureux plutôt ceux qui entendent la parole de Dieu et qui la gardent [11]. » Combien cela doit nous rendre reconnaissants d’avoir reçu au baptême la grâce de la foi, et vigilants, pour ne pas perdre ce trésor, devenu, en ces temps d’apostasie, une perle rare !

La foi, disait Mgr Gay, est la première grandeur surnaturelle de l’âme, son premier lien de parenté avec Dieu, la prise de possession que Dieu fait d’elle et qu’elle fait de lui, son entrée dans la vie éternelle et le principe de tous les progrès qu’elle y fera ici-bas sous la conduite du Saint-Esprit [12].

La foi de Marie lui a valu la gloire de la maternité divine. Et cette maternité divine lui confère désormais une puissance qui a sa première manifestation dans la sanctification de Jean-Baptiste le précurseur. C’est alors que l’humble vierge fait éclater son action de grâces dans un cantique, qui est à la fois le couronnement de tous les cantiques de l’ancien Testament et une extraordinaire prophétie de l’avenir de l’humanité.

 

Le Magnificat

Magnificat anima mea Dominum : Mon âme glorifie le Seigneur et mon esprit exulte de joie en Dieu mon Sauveur, parce qu’il a regardé la bassesse de sa servante. Voici, en effet, que désormais toutes les générations me diront bienheureuse, parce que le Puissant a fait pour moi de grandes choses. Et son nom est saint, et sa miséricorde d'âge en âge est pour ceux qui le craignent [13].

Après le passage de la mer Rouge par les Hébreux, une autre Marie avait chanté un cantique : la sœur de Moïse voulait remercier Dieu de la délivrance de l’esclavage d’Égypte. Combien plus grande devait être la gratitude de Marie mère de Dieu et des hommes, pour la libération de tous les peuples de l’esclavage de Satan. De plus, comme l’explique saint Albert le Grand, « en tout mariage on change l’épithalame [14]. Or, peut-on dire qu’il y eut jamais plus glorieuses noces que celles de l’humanité avec le Verbe [15] ? ».

Action de grâces pour les bienfaits passés, le Magnificat loue surtout la miséricorde infinie de Dieu, qui dans le présent, nous donne le Verbe fait chair.

C’est, nous dit saint Louis-Marie Grignion de Montfort, la seule prière et le seul ouvrage que la sainte Vierge ait composé, ou plutôt que Jésus a fait en elle, car il parlait par sa bouche. C’est le plus grand sacrifice de louange que Dieu ait reçu dans la loi de grâce. C’est, d’un côté, le plus humble et le plus reconnaissant, et de l’autre, le plus sublime et le plus relevé de tous les cantiques : il y a dans ce cantique des mystères si grands et si cachés, que les anges en ignorent [16].

« Magnificat. Mon âme magnifie le Seigneur. » Marie, bien consciente des œuvres magnifiques accomplies en elle, en rapporte toute la gloire à Dieu. Elle ne cherche pas à tirer orgueil de sa maternité divine, mais au contraire à en rehausser la grandeur de Dieu, à « amplifier Dieu », selon l’audacieuse expression de Mgr Gay, qui fait parler ainsi la Vierge :

Je l’amplifie, d’abord en me livrant à lui tout entière comme son royaume, sa cité, son sanctuaire ; comme celle de ses créatures que je veux qu’il possède le plus, sachant qu’il daigne l’aimer plus que les autres. Je l’amplifie encore et surtout en recevant sa parole, en m’ouvrant à son Saint-Esprit, en m’abandonnant toute à sa puissante vertu, pour que, de mon sang et de ma chair, il fasse la chair et le sang de son Verbe. Il prend ainsi en moi cette nature humaine par laquelle il commence de s’étendre au dehors, de répandre son nom partout comme une onction (Ct 1, 2), d’emplir sa création entière de vérité, de grâce, de vie [17].

« Et mon esprit a exulté de joie en Dieu mon Sauveur. » Nous avons ici l’écho de la jubilation d’Anne, mère de Samuel, lorsqu’elle eut enfin conçu ce fils tant attendu, dont elle pressentait la grande mission. Mais quelle ne dut pas être la jubilation de la Mère du Sauveur, après sa conception virginale, œuvre du Saint-Esprit !

« Parce qu’il a regardé la bassesse de sa servante » : sa bassesse de créature et son humilité de servante. Ce regard de Dieu sur Marie a été plus fécond que sa parole qui a fait l’univers de rien. Si cette parole a produit de simples créatures, le regard divin a eu pour fruit un homme-Dieu ; ce que Marie constate par ces mots : « Il a fait en moi de grandes choses. »

Aussi « toutes les générations me diront bienheureuse. » Quelle lumière il lui fallait pour voir, qu’elle, obscure fille de Judée, serait proclamée bienheureuse jusqu’à la fin des siècles ! Qui, même à notre époque d’impiété, pourra nier que sa prophétie se vérifie jour après jour ? Lourdes, Fatima et tant d’autres sanctuaires, retentissent des louanges à Marie. Chaque soir, à l’heure de vêpres, des communautés religieuses disséminées sur toute la surface du globe, font monter vers le ciel le Magnificat, cantique par excellence de l’action de grâces, à la gloire de Dieu et de sa sainte Mère.

Tournant ensuite son regard sur le monde, Marie voit le don qui lui a été fait se communiquer à tous ceux qui craignent Dieu. « Et sa miséricorde s’étend d’âge en âge à ceux qui le craignent. » Par cette crainte de Dieu, comprenons la foi, la révérence et le bon vouloir de ceux qui écoutent la parole de Dieu en la mettent en pratique.

Il a fait éclater la puissance de son bras, il a dispersé les superbes qui s’exaltaient dans les pensées de leur cœur. Il a renversé les puissants de leur trône, et il a élevé les humbles. Il a rempli de biens les affamés, et il a renvoyé les riches les mains vides [18].

Elle parle de l’avenir au passé, car elle voit l’histoire de si haut que, pour elle, les différences de temps s’effacent. L’humanité se partagera donc en deux camps, selon que les hommes se prononceront pour ou contre le Christ et son Évangile. Contre le Christ, tous les orgueilleux, les riches et les puissants qui, ayant refusé la grâce, seront abaissés par le bras de la divine justice. Pour lui, les petits et les humbles, ceux qui ont faim du pain eucharistique ou de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. Saint Basile voit là la condamnation des Juifs qui refusèrent Jésus :

Les Juifs, dit-il, avaient possédé la richesse de la vérité au milieu de la faim dont souffrait le genre humain ; mais quand ils s’imaginèrent posséder la science complète et refusèrent de s’attacher au Christ, leur science devint vide [19].

Nous autres chrétiens, puissions-nous ne pas nous enorgueillir de notre condition de fils de Dieu ! Rappelons-nous que la grâce de notre baptême est pure miséricorde, et ne fermons pas nos cœurs aux misères qui nous entourent.

Cette œuvre magnifique que Marie célèbre en elle et dans ses conséquences historiques, n’est pas le fruit du hasard, mais la mise en œuvre d’un plan de Dieu fixé de longue date.

Il a pris dans ses bras Israël, son serviteur, se souvenant de sa miséricorde – ainsi qu’il l’avait promis à nos pères – en faveur d’Abraham et de sa race pour toujours [20].

Israël, c’est le peuple des fidèles, depuis Adam repentant jusqu’au dernier des élus. Il comprend tous ces hommes qui ont vécu dans l’attente du Messie, puis tous ceux qui l’ont accueilli d’un cœur sincère. La « miséricorde » de Dieu n’est autre que le salut apporté par le Christ, promis à Adam après la chute [21], annoncé à Abraham [22], puis à David [23] et à tant d’autres de la lignée d’Abraham. Mais qu’on prenne garde de ne pas entendre la lignée d’Abraham comme étant sa descendance charnelle. Le premier des patriarches se distingua par l’excellence de sa foi, et ne sont ses vrais fils spirituels que ces fidèles, tant Juifs que gentils, qui ont cru au Christ, imitant en cela Abraham, le père des croyants.

Saint Luc après avoir rapporté religieusement le récit de la Visitation, le conclut en ces termes :

Et Marie demeura avec elle [Élisabeth] environ trois mois, et elle s’en retourna chez elle [24].

 

 

Les leçons de ce mystère

 La Visitation évoque pour nous, tout d’abord, les visites que Dieu nous fait. Elles sont nombreuses et variées : grâces sacramentelles, surtout par la communion eucharistique, grâces actuelles de lumière et de force, épreuves physiques et morales, où il nous est parfois si difficile de reconnaître le doigt de Dieu. Faisons nôtre cette belle prière du père Monsabré :

Pardonnez-nous, Seigneur, les visites perdues de votre bonté, et ne permettez plus que vos approches soient stériles pour nous. Fortifiez notre foi, afin que nous puissions en tout temps, sous les voiles qui vous dérobent à nos yeux, adorer avec amour votre sainte présence. Rendez notre âme délicate et sensible au toucher de votre grâce. Que toute impression reçue se traduise aussitôt par une vertu [25].

Il y a ensuite les visites que nous rendons à Dieu, en réponse à son inlassable charité envers nous. Notre roi réside au Saint-Sacrement et y attend nos visites.

Qu’heureux et sages sont ceux qui font entrer dans leur vie la coutume de ces visites sacrées ! Ce qu’ils y acquièrent de sens chrétien, de science divine, de gloire pour les choses célestes, de force pour fuir le mal et faire le bien, d’amour pour Notre-Seigneur et pour sa croix, de délicatesse de conscience, de pureté de cœur, d’esprit de sacrifice ; ce qu’ils y reçoivent d’allègement, de paix, de joie surnaturelle, enfin de grâces de toutes sortes, nul ne saurait le dire [26].

Il sera bon, par conséquent, de prendre pour règle de faire chaque jour une visite au Saint-Sacrement, sauf empêchement légitime [27].

Enfin et surtout, la grande leçon de la Visitation est dans la charité fraternelle, à l’imitation de Notre-Dame. Si réellement, le Christ habite en nous, nous devons le porter aux autres. Lui-même nous en fait un précepte : « Je vous donne un commandement nouveau, que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimés [28]. » En réalité, le commandement d’aimer Dieu et celui d’aimer son prochain sont inséparables : sans amour de Dieu, pas de charité fraternelle, sans charité fraternelle, pas d’amour de Dieu.

Il n’y a en définitive qu’un commandement, qui nous impose d’aimer Dieu dans notre prochain et notre prochain pour Dieu. La charité est donc inséparable de la foi ; c’est la vertu théologale de foi qui nous permet de voir Dieu ou Jésus dans le prochain. Que la foi vienne à disparaître, et c’est la charité qui disparaît à son tour. On continue peut-être à aimer, mais ce n’est plus pour Dieu : cet amour devient inutile pour le salut éternel. Et chez les chrétiens eux-mêmes, que d’égoïsme bien souvent ! Il importe grandement que nous nous examinions sur les motifs de nos visites fraternelles et que nous nous purifiions de cette secrète recherche de nous-mêmes qui gâche nos bonnes œuvres. Les lignes suivantes, empreintes d’une grande finesse psychologique, peuvent nous servir d’examen de conscience :

Que d’égoïsme dans le pauvre cœur humain ! Que d’égoïsme, même, dans les cœurs chrétiens ! Nous nous aimons nous-mêmes, et, la plupart du temps, ce qui semble un témoignage de notre affection n’est qu’un simulacre sous lequel se cache la recherche de notre propre satisfaction et de nos propres avantages. […] Le plus souvent, on pourrait dire presque toujours, nos visites sont des visites d’intérêt, où nous cherchons à traiter quelque affaire à notre profit ; des visites de vanité, où nous allons faire briller notre bonne mine et l’arrangement artistique de nos vêtements ; des visites de curiosité, où nous courons voir et apprendre mille choses dont nous pourrions et devrions nous passer ; des visites d’oisiveté, où nous essayons de tuer le temps qui nous pèse dans la solitude ; des visites de malignité, où nous mordons, à pleine bouche, la réputation du prochain ; des visites de sensualité, où nos sens se repaissent de satisfactions grossières, nos cœurs d’épanchements d’une moralité plus que problématique. Nous rapprocher de nos frères par pure charité, que c’est rare [29] !

Jugement sévère, qui ne doit pas nous décourager d’aller de l’avant. Il s’agit de purifier nos intentions, et non de cesser d’agir. Car, nous dit saint Grégoire,

la preuve de l’amour est dans les œuvres. Jamais l’amour de Dieu n’est oisif. Il opère de grandes choses s’il existe ; et s’il refuse d’agir, c’est qu’il n’est pas [30].

Les qualités de notre charité fraternelle sont exposées par saint Paul dans sa 1ère épître aux Corinthiens au chapitre XIII. L’Église nous fait lire ce passage chaque année, le dimanche de la Quinquagésime, donc juste avant d’entrer dans la sainte quarantaine qui nous prépare à la communion pascale.

La charité est patiente, dit l’Apôtre, elle est douce et bienfaisante ; elle n’est pas envieuse, elle n’est pas inconsidérée, elle ne s’enfle point d’orgueil ; elle n’est pas ambitieuse, elle ne cherche pas son intérêt, elle ne s’irrite point, elle ne tient pas compte du mal ; elle ne prend pas plaisir à l’injustice, elle se réjouit de la vérité. […] Elle supporte tout. (1 Co 13, 4-7)

Que Notre-Dame de la Visitation, qui a si parfaitement mis en œuvre ce programme de vie surnaturelle, nous obtienne d’en vivre à notre tour, pour l’édification de notre prochain.

 




[1]  — Lc 1, 39.

[2]  — Lc 1, 36.

[3]  — Lc 1, 39.

[4]  — Bossuet, IVe sermon sur l’Annonciation.

[5]  — Lc 1, 41-42.

[6]  — Lc 1, 15.

[7]  — Lc 1, 42.

[8]  — Ep 1, 3.

[9]  — Ga 4, 4.

[10] — Lc 1, 45

[11] — Lc 11, 27.

[12]  — Mgr Louis-Charles Gay, Entretiens sur les mystères du saint Rosaire, Paris et Poitiers, H. Oudin, 1895, t. I.

[13] — Lc 1, 46-50.

[14] — Poème ou chant composé à l'occasion d'un mariage pour célébrer les nouveaux mariés.

[15] — Saint Albert le grand, Commentaire de l’Évangile de saint Luc, c. I.

[16] — Saint Louis-Marie Grignion de Montfort, Traité de la Vraie Dévotion à la sainte Vierge, nº 255.

[17] — Mgr Gay, Entretiens sur les mystères du saint Rosaire, Paris et Poitiers, H. Oudin, 1895, t. I, p. 158.

[18] — Lc 1, 51-53.

[19]  — Saint Basile, Commentaire du ps. 33.

[20] — Lc 1, 54-55.

[21]  — Gn III, 15.

[22] — Gn 22, 18.

[23]  — 2 R 7, 12.

[24]  — Lc I, 56.

[25] — Père Monsabré O.P., Petites Méditations pour la récitation du saint Rosaire, 17e édition, Paris, Lethielleux, 1901.

[26]  — Mgr Gay, Entretiens sur les mystères du saint Rosaire, t. I p. 177.

[27]  — A cause des doutes au sujet de la validité des messes célébrées dans la plupart des églises aujourd’hui, il vaut mieux faire cette visite régulière au Saint-Sacrement dans les chapelles et églises où est célébrée la messe traditionnelle.

[28]  — Jn 13, 34.

[29]  — Père Monsabré O.P., Petites Méditations pour la récitation du saint Rosaire, p. 165.

[30] — « Probatio dilectionis exhibitio est operis. Nunquam est Dei amor otiosus, operatur enim magna si est ; si autem operari renuit, non est. » Saint Grégoire le grand, Commentaire de l’Évangile de saint Jean, livre 30.


Informations

L'auteur

Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).

Le numéro

Le Sel de la terre n° 65

p. 103-112

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