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Le saint de Toulouse

Fr. Laurent O.F.M. Cap.

L’année 2007 fut celle du centenaire de l’encyclique Pascendi. Un autre anniversaire, plus discret, l’illustra également : celui des cent ans du rappel à Dieu du père Marie-Antoine, prêtre capucin mort le 8 février 1907. Il faut reconnaître à Jacqueline Baylé le mérite d’avoir beaucoup fait pour redécouvrir cet homme de Dieu et perpétuer sa mémoire, par la fondation d’une association ad hoc, l’Association pour la mémoire du père Marie-Antoine (APMA), et par la rédaction du Livre du centenaire, biographie de 656 pages, pleine de rebondissements.

Simple coïncidence ? Si le bon Dieu a permis que la mémoire de saint Pie X et celle du père Marie-Antoine soient fêtées ensemble, il y a plus qu’un hasard : les deux « saints » ont mené le même combat.

Dans un monde où le laïcisme sous toutes ses formes semble triompher, écrit l’abbé Villepelée dans la préface, le père Marie-Antoine nous rappelle qu’il faut affirmer envers et contre tout le règne du Christ, sa royauté de vérité et d’amour qui doit influencer en profondeur toutes les institutions humaines. Pas de christianisme de sacristie ! Là où le Christ Jésus est considéré comme un être mythique, relégué dans le passé, le père Marie-Antoine nous crie l’urgence de renouer avec le Seigneur crucifié par amour, un contact vital. Vivre c’est le Christ ! Prier c’est renaître ! [p. 9]

Léon Clergue est né le 23 décembre 1825 à Lavaur, près de Toulouse. Élève du petit séminaire de Toulouse à 11 ans, puis du grand séminaire à 19 ans, il est ordonné prêtre le 21 septembre 1850. Nommé vicaire à Saint-Gaudens, au sud-ouest de Toulouse, il se signale déjà par son dévouement infatigable. En 1853, pendant le chemin de croix, une voix impérative lui dit : « Tu seras capucin ». Ce message est écrasant pour lui. Aussi c’est après avoir demandé conseil et beaucoup prié qu’il entre au noviciat en 1855, et prend le nom de père Marie-Antoine de Lavaur, puisque les capucins sont nommés d’après le lieu de leur baptême. Il est rapidement nommé à Toulouse, qui demeurera son point d’attache jusqu’à sa mort.

De la belle personnalité du père Marie-Antoine, signalons la bonté inlassable et rayonnante qui lui attire irrésistiblement l’amitié des enfants et des pauvres. La porte du couvent abrite quotidiennement les néces­siteux, auxquels il distribue la soupe, en même temps que le pain du catéchisme.

Un autre trait saillant de son caractère est son zèle inlassable et son audace missionnaire. Sa vie durant, il sera en effet appelé partout dans le sud de la France et même jusqu’à Poitiers, pour y prêcher des missions paroissiales, apostolat traditionnel en notre Ordre capucin. Il conquiert l’auditoire par son style simple et familier, autant que direct… car il n’est pas l’ami des compromis. Aussi les paroisses se trouvent-elles renouvelées après son passage. Son audace se manifeste surtout lorsqu’il s’approche des grands pécheurs qui ne veulent pas voir de prêtre. Face à eux, il va droit au but, avec beaucoup de tact, cependant, puisque le Saint-Esprit l’aide à trouver les mots qui les touchent.

Il fut aussi le grand apôtre de Notre-Dame de Lourdes, par ses nombreux pèlerinages et par ses écrits. Le pèlerinage lui doit les processions aux flambeaux, telles qu’elles existent encore aujourd’hui. A Lourdes, sa « cellule » est un coin de la basilique du Très-Saint-Rosaire. Là, les pénitents l’assaillent pour se confesser au « saint de Toulouse » qui a le don de lire dans les âmes et de discerner les vocations.

Enfin, si le père Marie-Antoine rayonne la bonté, il est aussi l’homme des grands combats, ne craignant pas de descendre dans l’arène lorsque Notre-Seigneur est attaqué. Quand des lois s’en prennent à l’enseignement libre, il publie des ouvrages énergiques, dont Satan maître d’école. Lors des expulsions des religieux en 1880 et 1903, c’est lui qui compose et rédige la protestation déclamée publiquement à la face des crocheteurs venus forcer les portes et chasser les capucins par la violence physique. Le récit de ces événements est bienvenu aujourd’hui, où la laïcité – terme qui cache le pur laïcisme –, à l’ordre du jour, fait oublier quelles mesures sectaires et injustes ont prises ses fauteurs à la fin du XIXe siècle, dans le but de déraciner la religion catholique de notre pays. Son esprit combatif s’exerce aussi contre les protestants, nombreux dans le sud de la France. A leur adresse, il écrira Le Protestantisme confondu. Des protestants veulent le voir pour discuter : après avoir posé ses conditions, il parle le premier… puis refuse d’écouter ses interlocuteurs :

Avant de discuter, il faut exister, or vous n’existez pas, n’ayant aucune autorité ! Évitons le bavardage sur un sujet aussi grave.

Le style de cette biographie est très vivant. Jacqueline Baylé a su restituer la vie du père Marie-Antoine dans son cadre historique, ce qui rend le récit très intéressant. On peut cependant regretter que n’ait pas été assez mise en relief sa vie intérieure qui fut le secret de son apostolat ; ainsi pourrait-on croire qu’il était en perpétuel mouvement, ce qui n’est pas le cas, comme l’a montré le père Ernest-Marie de Beaulieu dans sa biographie [1].

Mais si l’auteur a été courageux dans la dénonciation du complot maçonnique contre l’Église en France et en Europe, un passage (p. 45-47), cependant, sur les sociétés secrètes laisserait à entendre que certaines d’entre elles seraient légitimes, et l’association pieuse du nom mystérieux de « Aa », dont le jeune abbé Clergue a fait partie, en serait un exemple. Or, d’une part, le principe même de la société secrète qui cache son but, lie ses membres au secret, par serment, même vis-à-vis des autorités légitimes, est réprouvé par l’Église [2], d’autre part, l’Aa ne gardait pas le secret vis-à-vis des autorités légitimes ; il serait donc abusif de la qualifier de société secrète.

Ces quelques points contestables ne nuisent pas cependant à l’ensemble de l’ouvrage qui contribuera largement à faire sortir de l’oubli la belle figure du « saint de Toulouse ».

 Jacqueline Baylé, Le Saint de Toulouse s’en est allé, Toulouse, éditions du Carmel, 2007, 20 x 15, 635 pages, 22 €.



[1] —  Ernest-Marie de Beaulieu, Le saint de Toulouse, p. 375-401, disponible aux Éditions Saint-Rémi, B.P. 80, 33410 Cadillac. Cet ouvrage a été précédemment édité à Toulouse, Les voix Franciscaines, 1928.

[2]  —  A ce sujet, voir D’Alès, Dictionnaire apologétique de la foi catholique, Paris, Beauchesne, 1911, t. II, p. 127 : « Sous Léon XIII, un décret du Saint-Office (18 mai 1884) rappela que les catholiques devaient s'écarter non seulement des sectes maçonniques mais encore de toutes celles qui exigent de leurs adeptes un secret qu'ils ne peuvent révéler à personne ou une obéissance absolue à des chefs occultes. Il n'existe, en effet, d'après le droit naturel et le droit divin révélé, que deux sociétés indépendantes et parfaites : l'Église et l'État ; or une société secrète quelle qu'elle soit, par le fait même de son secret, devient indépendante de l'Église et de l'État, qui n'ont aucun moyen de contrôle relativement à son but, son organisation, son action ; elle est donc illégitime. C'est en application de ces principes qu'un décret plus récent du Saint-Office (20 juin 1894) a interdit aux catholiques de faire partie de trois sociétés américaines (Old Fellows, Sons of temperance et Knights of Pythias) qui sont ostensiblement des sociétés de bienfaisance et de secours mutuel, mais qui exigent de leurs membres le serment du secret et l'obéissance sans conditions. Précé­demment (le 21 septembre 1850) une déclaration de la sacrée Pénitencerie avait ainsi fixé l'extension des bulles pontificales portées contre les sociétés de ce genre : "Les associations qui professent ne rien comploter contre la Religion ou l'État et qui, néanmoins forment une société occulte confirmée par le serment, sont comprises dans ces bulles." »

Informations

L'auteur

Prêtre capucin (de Morgon)

Le numéro

Le Sel de la terre n° 65

p. 159-161

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