L’esprit de saint Dominique
par Mgr Marcel Lefebvre
Ce sermon a été prononcé à Écône, le 26 décembre 1981, à l’occasion de la vêture de deux frères de la Fraternité Saint-Dominique. Mgr Lefebvre y brosse l’idéal poursuivi par saint Dominique en fondant son ordre.
Le Sel de la terre.
Mes bien chers amis, mes bien chers frères,
La cérémonie à laquelle nous assisterons dans quelques instants évoquera en nous tout un passé de l’Église qui semble, hélas, aujourd’hui révolu.
Que de légions se sont levées dans l’ordre de saint Dominique pour porter au monde la vérité, pour prêcher l’Évangile, pour manifester par leurs exemples ce qu’était Notre-Seigneur Jésus-Christ, en particulier par la pauvreté.
Or voici qu’aujourd’hui, il semble que l’esprit de saint Dominique ait disparu et que ce zèle pour la prédication de l’Évangile dans nos contrées, comme dans les contrées lointaines, se soit amenuisé au point que l’on se demande s’il y a encore un esprit missionnaire dans l’Église.
Mais voici que des jeunes se réunissent, se regroupent sous la bannière de saint Dominique, veulent revêtir son habit et, en manifestant cette filiation à saint Dominique, veulent aussi en acquérir les vertus, l’esprit, si nécessaire aujourd’hui, peut-être encore plus nécessaire aujourd’hui que du temps de saint Dominique.
La fondation de l’ordre dominicain
Saint Dominique, qui avait d’abord débuté comme prêtre séculier, et qui avait parcouru le diocèse avec son évêque, avait gardé de cette formation cléricale, de cette formation sacerdotale, une impression très profonde de son sacerdoce. C’est pourquoi, lorsqu’en 1206 quelques-uns de ses compagnons se réuniront autour de lui pour aller prêcher l’Évangile contre les hérétiques albigeois qui envahissaient tout le Languedoc, saint Dominique s’efforcera de construire une société remplie du zèle apostolique, et lorsqu’il fondera sa première maison dans l’église Saint-Romain à Toulouse, l’esprit de son ordre sera déjà fixé dans son esprit et dans l’esprit de ses compagnons. On est stupéfait de penser que sa première maison a été fondée en 1215 et que, en 1221, il rendait son âme à Dieu. Or, en l’espace de six ans, il aura eu le temps à la fois de prêcher sa mission, de convertir des milliers et des milliers d’hérétiques, de les faire revenir à l’appartenance de l’Église catholique, et, en même temps, de réunir un chapitre général à Bologne, de faire reconnaître son ordre par Innocent III et par Honorius III. Son ordre se répandra à travers toute l’Europe en l’espace de quelques années, et, lorsqu’il mourut, il laissait déjà une congrégation florissante, un ordre bien établi.
Esprit sacerdotal
Dans quel esprit ? D’abord dans l’esprit sacerdotal ! Sa congrégation, son ordre, est fondée sur le sacerdoce ; et le sacerdoce, il le sait parfaitement, repose avant tout sur le saint sacrifice de la messe. Alors saint Dominique aura une dévotion tendre, profonde, pour la sainte messe : bien souvent on le voyait verser des larmes pendant qu’il offrait le saint sacrifice de la messe, tellement il était ému par le mystère, par le grand mystère qu’il réalisait sur l’autel.
Esprit sacerdotal aussi [par la vie commune]. Déjà, dans beaucoup de diocèses les initiatives de saint Augustin avaient été réalisées : les clercs vivaient dans une sorte de communauté ; non seulement, ils accomplissaient leur ministère ecclésiastique, mais aussi ils vivaient en communauté et récitaient l’Office en commun. Saint Dominique voudra que, dans son ordre aussi, on récite l’office en commun et que l’on vive ensemble dans des communautés.
Esprit religieux
L’esprit de son ordre c’est aussi un esprit religieux, fondé particulièrement sur le vœu de pauvreté. Saint Dominique ne voudra pas que ses compagnons possèdent quoi que ce soit. Il faut qu’ils soient détachés complètement de tous les biens de ce monde, afin d’être davantage à Notre-Seigneur Jésus-Christ, et aussi pour vivre davantage une vie contemplative.
Dans ses couvents, on prie, on chante, on médite, on fait pénitence afin de se préparer aux grands combats, aux combats contre les erreurs modernes, pour l’évangélisation de Notre-Seigneur Jésus-Christ ; si bien que sa vie sera, comme celle de ses compagnons, une vie apostolique.
Esprit apostolique
Cette vie apostolique, il la veut à la manière dont Notre-Seigneur lui-même l’avait décrite et l’avait voulue pour ses disciples. Ils partiront deux à deux, jamais seuls, afin de se soutenir l’un et l’autre dans la ferveur de leurs prédications, [rayonnant] par la pauvreté de leur vie – car son ordre sera également ce qu’on appelait alors un ordre mendiant ; c'est-à-dire qu’ils vivent de ce que les gens donnent, de ce qu’on leur offre –, confiant dans la sainte Providence et allant sur les routes prêcher Jésus-Christ. Ils feront des conversions immenses, non seulement en Europe, mais, après la mort de saint Dominique, dans tous les pays du monde, et en particulier en Amérique du Sud et en Amérique centrale. Les Dominicains ont été des grands missionnaires.
Cum Deo et de Deo
On peut résumer cette spiritualité de saint Dominique en deux mots qu’il exprimait lui-même d’ailleurs : les membres de son ordre devront être cum Deo et de Deo [1]. Petites formules simples, comme les emploiera son fidèle disciple saint Thomas d’Aquin, membre aussi de sa société. Cum Deo et de Deo ! De Deo, parce qu’ils se veulent de Dieu tout entiers ; cum Deo, parce qu’ils veulent être unis à Dieu, unis en Dieu ; précisément par cette prière, par la contemplation, ils devront être unis à lui d’une manière permanente, continuelle, fervente ; ils devront brûler de l’amour de Dieu afin de pouvoir convertir les âmes, afin de communiquer Dieu aux âmes. Voilà l’idéal que saint Dominique a eu pour ses apôtres, pour ses disciples.
Chers amis, vous qui allez vous engager dans ce sillage de saint Dominique, gardez-en bien l’esprit ! Soyez des contemplatifs, soyez les membres d’une communauté fervente, soyez des apôtres ! Apôtres non seulement par la parole, mais aussi par l’exemple, et, particulièrement, par la sainte pauvreté dans le détachement des choses de ce monde. Rien ne touche les âmes comme ce détachement, comme cet esprit de pauvreté. Les âmes comprennent alors que les missionnaires, les prêtres qui viennent leur prêcher l’Évangile, le pratiquent, qu’ils ne viennent pas pour un intérêt quelconque personnel, mais vraiment pour le bien des âmes.
Le combat contre les erreurs modernes
Jamais comme aujourd’hui, mes chers amis, l’Église, le monde, n’a eu besoin de ce dévouement des missionnaires, missionnaires à la fois religieux et apôtres. Saint Dominique était très dévoué à la sainte Église. Il avait un amour profond pour notre sainte mère l’Église catholique.
Vous aussi, vous aurez cet amour – et vous l’avez déjà – et vous le manifesterez justement par ce combat, ce combat gigantesque d’aujourd’hui contre les erreurs modernes qui n’envahissent pas seulement le monde : car les hérétiques sont partout. Il y a non seulement ceux qui luttent contre l’Église et qui sont au-dehors de l’Église s’efforçant d’anéantir Notre-Seigneur Jésus-Christ et toute son œuvre, mais nous voyons aujourd’hui l’ennemi à l’intérieur de l’Église, et c’est ce qui provoque cette situation invraisemblable.
Ceux qui s’efforcent par tous les moyens d’être des fils de l’Église les plus authentiques, recueillant la doctrine de l’Église de la manière la plus fidèle, de la manière la plus profonde, la plus exacte, conforme à toute sa Tradition, ceux qui cherchent à réaliser dans leur vie les vertus qui ont toujours été prêchées par l’Église et qui sont toujours voulues par l’Église, ceux qui se veulent les fils les plus aimants de la hiérarchie, ceux-là sont aujourd’hui rejetés, méprisés, poursuivis ! Pourquoi ? Parce que l’ennemi est à l’intérieur de l’Église ! Saint Pie X le disait déjà et maintenant la prophétie de saint Pie X s’est réalisée.
Les porteurs de ces erreurs, de ces hérésies, les porteurs d’hérésies sont à l’intérieur de l’Église. Alors comment peuvent-ils soutenir la vérité ? Ils ne le peuvent pas. Remplis d’erreurs, leurs esprits ne pensent qu’à poursuivre la vérité. Telle est la condition de l’Église, condition douloureuse. L’Église souffre une passion, immense, douloureuse. Alors nous participons à cette passion et nous offrons cette persécution dans la paix, dans la sérénité, mais dans la fermeté de notre foi, refusant absolument de pactiser avec l’erreur, refusant absolument d’être des collaborateurs de la destruction de l’Église, d’être des collaborateurs de ceux qui poursuivent Notre-Seigneur Jésus-Christ. Nous garderons la foi, nous garderons l’espérance, nous garderons la charité, nous garderons les traditions de l’Église qui sont le meilleur service que nous puissions rendre à la sainte Église. Vous serez, en quelque sorte, mes chers amis, le fer de lance de ce combat magnifique, que vous mènerez avec les saints anges, avec saint Michel archange, avec tous les anges du ciel, avec tous ceux qui ont donné leur vie pour la vérité et tous ceux qui ont été des martyrs. Que de martyrs dans l’ordre de saint Dominique, que de martyrs ont donné leur sang pour professer leur foi ! Nous voyons à Flavigny, dans le cimetière qui se trouve au bas de l’établissement qu’habitent monsieur l’abbé Coache et ses religieuses [2], nous voyons là toute une liste de martyrs dominicains qui ont donné leur vie dans l’Arménie pour défendre la foi catholique ; il y en a des listes comme cela partout, dans tous les couvents dominicains. Alors soyez dignes de vos prédécesseurs !
Aujourd’hui, nous sommes heureux, vraiment nous nous réjouissons avec la très sainte Vierge Marie et avec les saints anges du ciel. La très sainte Vierge Marie est aussi la patronne de votre ordre, combien chère à saint Dominique et à tous ses fils. Nous nous réjouissons avec elle de ce que quelques jeunes gens vont revêtir l’habit de saint Dominique : ainsi l’ordre fondé par ce grand défenseur de la foi, cet ordre n’est pas mort. Nous prions pour vous, nous prions aujourd’hui d’une manière toute particulière pour votre initiative si généreuse, si belle, si courageuse, et nous prions pour que vous ayez beaucoup de vocations afin d’être les témoins de l’Évangile à nouveau, non seulement dans notre chère France mais aussi dans tous les pays dans lesquels le Bon Dieu voudra bien vous envoyer. Au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit. Ainsi soit-il.
[1] — Avec Dieu et de Dieu.
[2] — Aujourd’hui : séminaire international Saint-Curé-d’Ars. (NDLR.)

