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René Schwob (1895-1946)

En ce 150e anniversaire des apparitions de Lourdes, il nous a paru utile de faire connaître cette conversion d’une personnalité juive.

C’est en 1926 que René Schwob se convertit officiellement au catholicisme. Il lui faut de longues années pour posséder entière­ment « l’esprit de Jésus-Christ », comme le montre Maurice Carité dans la brève biographie qu’il lui a consacrée. C’est une conversion et un itinéraire étonnant – il voulait devenir prêtre –, racontés par le converti lui-même dans une série d’ouvrages, tant de psychologie que d’esthétique. Le premier Moi Juif. Livre posthume (Plon et Nourrit, 1928, 373 p.), est un journal tenu au moment où il passait de l’incrédulité à la foi, sous l’action de l’eucharistie. La suite de cet essai parut en 1931 sous le titre Ni Grec, ni Juif (Plon et Nourrit, 1931, 319 p.).

Parmi les ouvrages les plus intéressants de sa bibliographie : Profondeurs de l’Espagne (Grasset, 1928, 237 p.) étudie l’Espagne à travers ses plus grands peintres. Le Portail royal (Grasset, 1931, 223 p.) présente l’art roman à Chartres. René Schwob fait aussi paraître Solitude de Jésus-Christ (Desclée De Brouwer, 1936, 276 p.), Rome ou la mort (Desclée De Brouwer, 1938, 333 p.), qui sont des évocations admirables de Lourdes, de Jérusalem et de la Ville éter­nelle [1].

Le Sel de la terre.

Du judaïsme au séminaire

 par Maurice Carité *

 

Le 26 janvier 1946, Mgr Rémond, évêque de Nice, se rendait à Vence, au chevet de René Schwob mourant, et lui conférait la tonsure.   Le lendemain, en la fête de la conversion de saint Paul, l’auteur de Moi, Juif. Livre posthume, rendait presque avec joie le dernier soupir ; ainsi s’achevait le périple terrestre qui, du judaïsme et d’un esthétisme raffiné, l’avait conduit au pied de l’autel.

René Schwob était né à Paris, le 19 avril 1895, d’une famille israélite d’origine alsacienne. Élevé dans l’aisance, il fait au Lycée Janson de Sailly de sérieuses études ; dans ses allées et venues, il rencontre Charles du Bos dont les parents habitent, avenue Henri Martin, le même immeuble que les Schwob.

Un sens artistique précoce, un tempérament inquiet s’allient, chez René, à un souci de franchise dans les attitudes, qui ne recule pas devant les manifes­tations d’indépendance.

D’abord soumis aux pratiques qu’une bonne éducation exige et à un certain formalisme assez léger par qui se manifestait l’esprit religieux de sa famille, il s’en débarrasse à treize ans, « l’âme ne pouvant y trouver aucun aliment », et à sa mère qui l’invite à jeûner pour le Yom Kippour, il répond : « Je n’ai pas la foi, je ne jeûnerai pas. »

 

Premiers appels

 

Un peu plus tard, vers 1912, et sans que cela ait apparemment d’influence sur lui, il entend – c’est par Marcel Jouhandeau, à peine arrivé à Paris – parler pour la première fois du christianisme autrement que comme d’une idolâtrie.

La guerre éclate, il a 19 ans. Sans attendre l’appel de sa classe, il s’engage et est incorporé dans un régiment d’infanterie. Quelques jours après, en septem­bre 1914, son régiment est décimé. Lui-même est laissé sur le champ de bataille, gravement blessé. C’est alors que se produit l’événement qui décidera de sa vie et commandera la recherche douloureuse qui, trente ans après, le conduira au seuil du sacerdoce.

J’entendis, a-t-il raconté lui-même, une voix me dire cette inoubliable parole : « Tu seras sauvé, si tu m’aimes. » Comme il m’était impossible d’admettre qu’il pût s’agir d’un autre salut que celui de mon corps, par orgueil encore, et par bonne foi, je refusai d’incliner ma pensée, si bien que, pendant douze ans, cette mystérieuse parole me poursuivit sans que je consentisse à m’y rendre. J’étais dans une parfaite inconnaissance de toute réalité spirituelle. Tel j’étais, tel je me glorifiais d’être.

Le soldat ne se remettra jamais complètement de ses blessures ; toute sa vie sera celle d’un malade, d’un « grand douloureux ».

La guerre finie, il prend, pendant quelques mois, sur les instances de sa famille, un poste dans une entreprise industrielle à Strasbourg, mais la quitte bientôt, se présente avec succès au concours du commissariat de la marine, fait un an de stage à Brest et part pour de longs voyages en Extrême-Orient.

Certes, René Schwob est, dès ce moment, plein de bonne volonté, il s’interroge, il cherche des miracles tangibles, épie le tremblement de ses impulsions les plus intimes.

En 1922, sans le désirer vraiment et même à contrecœur, à l’incitation d’un ami qui l’a assuré qu’il en tirerait merveilles, il réclame le baptême. Le prêtre auquel il s’est adressé trouve sa curiosité insuffisante et prématurée et le lui refuse. Il est ravi de ce refus qui dégage sa responsabilité et reprend sa marche difficile.

Un voyage au Japon, en 1925, lui permet de rencontrer Paul Claudel. Il lui fait part des difficultés auxquelles il se heurte : il ne comprend rien à la foi, trouve les dogmes absurdes. Dans le même temps, à Saïgon, il entre dans une église à l’heure de la récitation du chapelet. Il s’étonne de cette morne répéti­tion indéfinie qui lui semble sottise, mal faite pour louer Dieu, se lève avec un mépris irrité et quitte l’église en riant. L’année précédente, assistant par hasard à la messe à Vérone, il n’y avait vu rien de plus qu’une comédie.

 

Un baptême « sans plaisir »

Voici l’été 1926. Son état ayant empiré, René Schwob est rapatrié. En route, il contracte une pleurésie très virulente qui met ses jours en danger. Il éprouve la sensation physique de sa damnation ; lui que n’ont encore effleuré ni l’idée de son salut, ni la notion du péché, il songe de nouveau au baptême et, s’imaginant qu’il faut que la confession précède celui-ci, il rédige ce qu’il appela un compte-rendu pour le cas –vraisemblable – où il n’aurait pas la force de parler à l’escale suivante.

A Colombo, un prêtre, appelé, monte à bord.

L’excellent apôtre m’expliqua que j’étais beaucoup moins mal que je l’imaginais (j’étais au plus bas et les médecins me jugeaient perdu), que j’avais tout le temps en France de recevoir l’instruction nécessaire ; et il ajouta ce trait que je n’oublierai pas, qu’il avait vu souvent des juifs demander le baptême pour épouser des jeunes filles chrétiennes !

Le temps ? Il fallait d’abord guérir. Avant son départ de Chang-Haï, René Schwob avait reçu de la supérieure de l’hôpital une petite médaille miracu­leuse – celle même du P. Ratisbonne. Il la prend et, devant elle, s’engage à devenir chrétien s’il guérit.

Il guérit, rentre en France, rencontre de nouveaux empêchements du même genre que celui de Colombo ; ils ne l’arrêtent pas. Un seul état l’attire : la sainteté. Qu’entend-il par là ? Un état de lutte contre ses propres tendances :

Si je tends à présent vers l’idéal catholique, c’est que nul autre ne m’est plus étranger. Je choisis les moyens catholiques parce qu’ils me paraissent les plus efficaces et l’idéal catholique parce qu’il est le plus exigeant. La religion catho­lique, à l’opposé de mes longues coutumes et me forçant à les redresser, c’est la raison la plus forte de l’amour que j’en ai.

Nous le voyons, en août 1926, redouter un baptême qu’il désire : bien que librement décidé, il lui semble de plus en plus dépasser la force dont il dispose.

En novembre, enfin, il reçoit « sans plaisir » ce baptême, des mains du père Gillet qui a consenti, cette fois, à beaucoup abréger les examens indispensables dont le peu de succès, la première fois, avait dicté sa réponse négative.

Schwob est-il donc arrivé au terme de sa quête, a-t-il trouvé la foi et, avec elle, la sérénité ? Il s’en faut de beaucoup. Le jour même de son baptême, il précise ce sur quoi il compte, ce qu’il attend :

Que la religion parvienne à me graver dans le cœur que tout être est œuvre divine, donc admirable. – Justifier enfin mon enthousiasme. – Fournir un objet à mes curiosités passionnées.

Jusqu’à maintenant, voyageur, il a été absorbé par les terres les plus étran­gères, par toutes sortes de dissipations, y compris la maladie, les tentations charnelles et même une période de haine et de cruauté envers qui l’aimait trop à son gré – c’était sa mère…

Il s’est attardé aux séductions – et au premier rang celle de Gide – les plus aptes à lui donner le change ; il a vécu à la surface de lui-même.

A plusieurs reprises, il a retracé les étapes de son Itinéraire vers l’Église et l’histoire de ce désir de conversion si surprenant, au premier abord, chez quelqu’un pour qui toutes les vérités catholiques étaient lettre morte.

Plus encore. Ne nous a-t-il pas confessé :

Je le dis avec simplicité : bien que je ne dévorasse point alors les petits enfants, j’étais comme tant d’autres qui l’ignorent, tout à fait inhumain. Si occupé de mon plaisir, si profondément étranger à l’amour, que je ne savais prendre pour règle de ma vie que mes insatiables désirs ; m’étonnant seule­ment de me sentir en moi-même si à l’étroit. Ma plus sûre unité, ce qui la constituait, c’était le fétichisme du désordre. J’y nageais – et non sans plaisir… L’inquiétude était la raison de ma vie. L’irrésolution devant mes propres goûts, l’absence de motifs d’y résister, un état de liberté, si l’on veut, mais où je vois aujourd’hui le contraire de la liberté (sans le moindre soupçon de la simple existence du péché) – un état de nature où je plongeais avec un entier abandon, c’est à ses inconséquences que je me réduisais. […] Enfin, de cette solitude, qui d’abord m’avait fait tant souffrir, je finis par m’éprendre jusqu’à oser écrire ceci dont je ne réussis plus à effacer l’effroi de ma mémoire : « Je n’aime personne ni moi-même. »

Il a fallu pour qu’il arrivât au baptême une longue suite de circonstances où, tout en lui échappant, la vérité ne cessait de s’engendrer en lui ; il a fallu aussi, avec la grâce, l’amitié et les prières de ceux qui prenaient en pitié cette « longue, aveugle et douloureuse inquiétude, nuit trouble » où il cherchait à tâtons « un Dieu » qui lui convînt.

Et le baptême lui a été conféré au moment où, comme il se le disait avec un indulgent scepticisme, il allait pouvoir sacrifier six mois à chercher Dieu : « c’est Dieu, avoue-t-il, qui devait m’emporter dans de mystiques incendies. »

 

La foi par l’eucharistie

Une nouvelle expérience commence.

René Schwob est à la veille de subir une opération : « Après tant de mois, voici l’épreuve arrivée. Dans la même semaine, le nettoyage de l’âme, celui du corps. » En ces jours de solitude, il lit du Giraudoux, du Gide, mais il a aussi un livre qui ne le quitte guère, où, constate-t-il, toutes ses tendances, tous ses besoins trouvent leur plus exacte traduction, c’est l’Imitation de Jésus-Christ et il note :

Croire ne me semble plus si difficile ; et surtout l’obligation de ne se considérer que comme un obstacle au désir de la perfection comble précisément mon attente. Être mon propre adversaire et le vaincre.

Et quelques jours plus tard, en pleine convalescence :

Sans avoir de foi précise, partout je ne recherche qu’aliments pour la nourrir. Je ne suis catholique que de nom et de volonté et pourtant ne me réjouis que de ce qui magnifie le catholicisme.

Curieux converti qui a reçu le baptême sans une véritable adhésion du fond de son être aux dogmes essentiels – et qui n’accepte ceux-ci, les yeux fermés, qu’en pensant qu’il y est obligé par son vœu.

Les mois qui suivent vont marquer pour lui la découverte de l’Église, la croissance du Christ et l’invasion de la grâce. Il compte avec la Providence et sur elle. Le temps n’est plus où ses répugnances à croire en la possibilité d’une Providence lui étaient preuve suffisante de son inexistence.

Ce nouveau baptisé qui n’a guère eu, jusqu’à présent, en raison de sa vie errante, de contacts avec l’Église et les prêtres, s’isole de nouveau et va, après son opération, dans le Pays Basque.

Là, il se prête généreusement, avec une bonne volonté sans réserve, à l’action de l’Esprit-Saint qui doit réduire les préjugés dont l’ « avaient encom­bré une philosophie artificielle et l’entraînement d’un milieu qui ne juge la religion qu’à travers les pratiques d’une bourgeoisie sordide », à porter au plein jour la foi qui sommeillait dans ses ténèbres les plus profondes et à réorienter sa vision du monde et des choses.

Étape décisive que celle-là.

René Schwob se croit guéri. Il ne sait pas que la maladie réapparaîtra bien­tôt sous une autre forme, mais cette illusion fait tomber sa réserve. Il n’aurait jamais consenti, en effet, à se livrer à des pratiques religieuses persistantes si elles avaient pu lui paraître le déguisement hypocrite de ses faibles vœux de guérir : sa vanité s’y opposait comme à un marchandage et il ne voulait pas davantage d’un pis-aller de moribond. Il a une exigence plus haute et plus totale.

L’histoire de son baptême lui paraît « incroyable ».

Il ne croit « spontanément » ni au Christ, ni à la rédemption, ni à l’immortalité de l’âme et ne s’arrête pas à ce qu’il appelle un « scrupule ».

Il est également impossible pour moi de dire que je ne crois pas en la rédemption ou de dire que j’y crois. De même de l’immortalité ou du néant. Je ne nie pas la solution positive, je suis dans l’incertitude de celle qui se réalisera ultérieurement. Et si les plus grands croyants n’ont pas cette incertitude, c’est qu’à la volonté de foi que j’apporte, ils joignent le bonheur de la foi.

Mais sa volonté est ferme :

Ce n’est donc pas l’incertitude sur Dieu ou l’immortalité qui peut m’arrêter. Il faut que je pousse ma patience jusqu’au moment où Dieu peut-être joindra à ma volonté de croire, à la nécessité reconnue par moi de croire, le bonheur de croire. En attendant, du fait que je reconnais la supériorité sur tous les autres des enseignements de l’Église, il suffit que je les accepte sans chercher, ce qui serait présomption et folie, si je crois ou si je ne crois pas. Il faut reconnaître ce qui me fortifie. Cela seul est indubitable. J’accepte tous ses dogmes. Je les accepte sans croire et sans nier ; dans une incertitude que je reconnais être le fait de ma seule faiblesse et de mon inévitable incapacité à résoudre ce qui n’est pas exclusivement une expérience personnelle. Ainsi l’incertitude ne peut m’empêcher de pratiquer la religion.

Et voici, après celle de son baptême, l’histoire « plus incroyable encore » de ses « communions quotidiennes accomplies comme de très hautes et nécessai­res formalités, mais sans foi, du moins consciente, je ne dis pas seulement en la présence réelle – jusqu’en la divinité de Notre-Seigneur Jésus-Christ. »

Une ardente loyauté suppléa à ce point à mes manques que je crus que les choses devaient se passer ainsi. Et ma passive obéissance, durant l’incompréhensible suspension de mon esprit critique, me tint lieu de la lumière qui me manquait. C’est au cours de ces communions inconscientes que me convertirent les grâces sensibles et l’illumination dont peu à peu l’eucharistie inonda mon cœur stupéfait. De sorte que, par une bienheureuse absurdité, je commençai de croire en la présence réelle avant de penser que Jésus pût être le Fils de Dieu ; et qu’aujourd’hui, au moindre manque de plénitude dans ma foi, il me suffit encore de regarder l’hostie pour que se ravive le miracle de sa toute-puissance muette et qu’elle me rétablisse dans son indubitable vérité. Ainsi, au plus velléitaire des êtres, et qui se plaisait à changer selon l’éclairage des vérités de chaque jour, depuis tant d’années, la certitude, grâce à l’hostie, n’a pas manqué un seul jour.

Un matin, il réalisera l’étrange succession de ses démarches vers Dieu :

C’est de ma joie que j’ai conclu au bienfait de la sainte communion, de celui-ci à la divinité du Christ et du Christ à la grâce infinie de sa Mère. Au lieu que je me rende bien compte que c’est le progrès inverse qu’en général suivent les âmes. Elles se persuadent d’abord des mystères et en tirent toutes leurs joies. C’est aux fruits que j’ai reconnu l’arbre, sa tige et ses racines.

Il s’est fait une loi de la communion quotidienne ; sans elle, il ne peut rien : « J’ai besoin en ce moment de l’hostie comme de manger. »

Au bout de deux mois, il enregistre :

Quel chemin parcouru ! Je découvre un pays que je ne soupçonnais pas et déjà m’y trouve à l’aise. C’est comme si Dieu avait attendu au seuil de mon âme que je lui ouvre pour s’y précipiter.

Au long de ce chemin, il fait plusieurs découvertes. A la première grand-messe à laquelle il assiste, il a « pour la première fois, l’impression du surnatu­rel révélé, oui, la manifestation presque évidente de l’invisible – la sensation de la Providence parmi nous et en moi ».

Il découvre aussi la saveur des larmes : il pleure en assistant à la messe, en regardant l’hostie ; le voudrait-il qu’il ne peut se maîtriser et il lui arrivera d’être à ce point bouleversé et sanglotant qu’il ne pourra regagner sa place en revenant de la table sainte. Ce don des larmes, – un don viril chez cet homme marqué par la rude discipline de la mer –, il l’aura jusqu’à la fin…

 

Quelle délivrance, la confession !

Il découvre aussi la confession.

Se croyant condamné, sur le bateau qui le ramenait d’Extrême-Orient, il avait rédigé, on le sait, une confession et s’en était trouvé plus allègre. Mais voici que, pour la première fois, il va à confesse dans une église. Il venait de dire au prêtre avec quelle fièvre il luttait en vain contre lui-même :

Alors, tandis que, d’un accent de profonde piété, il prononçait les formules d’absolution, je l’imaginais dans l’obscurité du confessionnal s’acharnant pour me décharger de mes péchés, oui, vraiment, pour me désenvoûter, prenant à cœur de bien répondre au recours que je venais d’avoir à lui. Et pour terminer [il] me dit ces paroles admirables et qui n’étaient pas seulement dans sa bouche paroles vaines, paroles qui m’étaient dites pour la première fois : « Allez en paix, mon enfant, et priez pour moi. » Religion surprenante qui permet au confesseur de solliciter la charité de celui qu’il vient d’absoudre.

Une autre fois, il dira : « Voilà le miracle de la confession, d’être un savon qui ne laisse aucune tache après lui. » Il fera encore cette constatation :

Aujourd’hui, ce nouveau péché m’affecte d’une douleur plus forte, mais épurée du désespoir. Le remède est auprès, qui m’empêche de me décourager. Le propre de l’enseignement du Christ, c’est de nous donner la force de reprendre notre effort sans lassitude, sans nous laisser affecter par les obstacles de notre route. Oui, malgré mes turpitudes et ma grande lâcheté, je vis le chris­tianisme incorporé jusqu’à la moelle. […] J’ai l’impression d’une délivrance surnaturelle. Le jour après la percée du tunnel, le jour qui rend tout d’une éberluante simplicité.

Le voici au terme de ces longs mois d’isolement. Il a découvert « la vérité de la grâce de Dieu par l’eucharistie, la possibilité d’élargir et de sanctifier sa vie par cette notion de Dieu en soi que Jésus seul et l’hostie où il réside sont susceptibles d’engendrer ».

Et, au matin de Pâques 1927, le journal de sa conversion se clôt par ces lignes :

Religion non de la souffrance, mais de la joie. Religion de la joie difficile et qui exige de la volonté de l’homme qu’elle soit égale à son destin.

 

Qu’est-ce qu’un converti ?

Nous voici en présence de René Schwob converti. Le pas décisif est franchi et bien franchi, pensera-t-on. Ce serait aller trop vite : une conversion est-elle jamais achevée, qui se confond avec la marche difficile vers la sainteté et un converti peut-il – comme tout chrétien – être jamais, ici-bas, un homme arrivé ? René Schwob le savait, lui qui, cherchant précisément à analyser ce qu’est un converti, le faisait en touches successives et comme par approximations :

Un homme qui peut être encore menacé par son triste passé, mais à qui Jésus a donné la volonté de se relever à chaque chute, – un homme très lâche, mais qui, maintenant du moins, se connaît tel, et qui rachète cette lâcheté par l’humiliation et le mépris de soi, voilà, quand il n’est pas un saint, ce que peut être un converti. C’est nécessairement un homme aux yeux duquel s’est dévoilé l’amour et qui, dorénavant, jusque dans ses trahisons, ne peut plus penser et agir comme si cet amour n’était pas. En son sens le plus élémentaire, la conver­sion, c’est la révélation accordée à un homme qu’il lui faut ne plus prendre son plaisir pour règle de conduite ni pour critérium de la vérité, quand même continuerait à peser sur lui l’entraînement de ses longues erreurs.

Quittant le Pays Basque, René Schwob va retrouver Paris et ses tentations qui effraient sa faiblesse. Sur la route où il est engagé, de nombreuses étapes restent à franchir pour appréhender le mystère de Dieu.

Il y a celle de l’art, marquée par tant de passages de ses divers ouvrages, par ce portail royal consacré à Chartres et par ces profondeurs de l’Espagne où, au terme de ses méditations devant les œuvres du Greco, de Goya ou du Tintoret, il écrit :

Toutes ces images laissent mon interrogation sans réponse, vaine ma pour­suite, au-delà de tant de formes, d’un secret qui m’échappe. Ce ne sont pas ces images que l’âme aspirait à fixer. La passion de Dieu, ce feu qui dévorait les cœurs, l’amour et ses secrètes éruptions, l’ardeur corrosive de ses épanche­ments, c’est Dieu seul que je veux dévoiler… L’exaltation, que me valent les chants des autres, après qu’ils se sont tus, ne cesse de décroître. Dieu brûle en moi et je tarde à mourir.

Il y a aussi d’autres découvertes qui sont autant d’étapes : Lourdes, la Terre sainte, Rome.

 

La découverte de Lourdes

Il n’était pas question, à vrai dire, pour Schwob, de découvrir Lourdes qu’il connaissait déjà. Il s’y était rendu en 1923, trois ans avant sa conversion, « moins pour guérir que pour donner à Dieu, par l’exemple de (sa) complai­sance, l’occasion, s’Il était, de manifester la Sienne ».

Il était beaucoup plus important de découvrir le sens et la leçon de Lourdes, leur portée générale et particulière. Les « vieilles habitudes de ratio­nalisme involontaire et d’incrédulité spontanée » de Schwob ne sont pas mortes ; il éprouve en outre, comme chacun, la subtile servitude de l’orgueil « de qui ne s’en remet qu’à sa raison pour juger des réalités qu’elle ne peut embrasser seule et qu’elle ne connaît qu’en se soumettant à la tradition » ou de qui nourrit un « désir trop impatient d’une très haute perfection. Cet orgueil, berçant ainsi ma faible volonté, m’eût vite proposé le désespoir pour me détourner d’une persévérance qui portait si peu de fruit et d’un Dieu qui m’écoutait si mal. »

Débusquer l’orgueil n’est pas chose facile, car « il n’y a rien de plus subtil en nous. Il se cache dans les meilleurs sentiments que nous nous flattons d’éprouver, jusque dans ce qu’il y a de meilleur en nous et dont peut-être nous ne songeons même pas à nous défier. Jusque dans le plus imperceptible défaut de notre plus loyale bonne volonté. »

Lourdes permet à Schwob de dépister cette forme d’orgueil et de vaincre les difficultés qui provenaient surtout chez lui « d’un engrenage imparfait entre le Ciel et la terre ».

D’un côté, je croyais au Ciel. De l’autre, je n’étais que trop obligé de croire à la terre. Mais entre les deux, il n’y avait d’autre communication que la prière, à l’efficacité de laquelle je ne croyais pas.

Il se rendait compte « que cette séparation, en quelque sorte irréparable, entre la nature et le surnaturel » pouvait paraître étrange à quiconque a été élevé dans la foi chrétienne, mais elle surprend moins si l’on songe qu’il venait de l’incrédulité absolue, qu’il ne croyait guère, même dans les premiers temps de son baptême, « qu’à un Dieu panthéiste, répandu dans toute la nature, s’identifiant à elle, et, précisément à cause de cela, aveugle et sourd à la prière, surtout dépourvu de toute vie personnelle ». On ne s’étonne pas, quand on sait cela, que René Schwob se soit, à ce moment encore, heurté aux difficultés qui lui interdisaient « toute vraie foi en une correspondance permanente du ciel et de la terre »

Or, il ne tarda pas à s’apercevoir que « grâce à Lourdes, la communication s’était établie entre la nature et le surnaturel ».

Comment ? Par qui ? Par l’exemple de Bernadette et l’action de la Vierge.

Il insiste avec vigueur sur le caractère de Bernadette tel qu’il lui apparaît :

Il y avait Bernadette – qui allait bientôt s’enfoncer dans le silence du cloître et souffrir jusqu’à sa mort, selon les promesses de la Grotte. Il fallait la confir­mation de la vie de Bernadette pour permettre de croire à sa parole. […] Seule sa sainteté nous sert de caution… Mais elle n’était pas encore confir­mée dans cette sainteté. Et il fallait que la suite de ses jours fût telle qu’il n’y eût plus moyen de contester son message de Massabielle. La sainteté de Bernadette est peut-être encore plus convaincante que les miracles accomplis par l’eau jaillie sous les doigts de la petite fille, un jour de février 1858, et qui, depuis, n’a plus jamais cessé de couler et de guérir.

L’exemple de Bernadette, mais aussi l’action de la Vierge. René Schwob avait beau faire, la sainte Vierge ne lui disait pas grand-chose, ce sont ses propres expressions : « Je ne voyais pas pourquoi on avait une telle confiance en elle. » C’est Lourdes qui lui révèle son rôle dans le jeu de notre vie ; car la Vierge y apparaît « comme l’intermédiaire inévitable entre le Ciel et nous ; elle est, dans la perfection de sa simplicité, la médiatrice de toutes les grâces ».

La sainte Vierge lui parut alors si proche, si attentive, si maternelle qu’il lui devint « plus difficile de douter de sa puissance qu’il ne (lui) avait été jusqu’alors d’y croire ».

Ce n’est pas tant parce que j’ai vu des corps guérir de maladies invétérées que j’ai cru à la prière ; c’est parce qu’il m’est devenu impossible de contester le voisinage de ce monde invisible où je sentis, à n’en pouvoir douter, se promener la Mère du Christ. Et qu’elle était aussi la Mère du monde entier. C’est dans la personne de la Vierge que le ciel et la terre m’ont convaincu de leur intimité. Le Christ, c’était le ciel descendant vers la terre pour l’assurer. Mais enfin, c’était surtout le ciel. Dans la Vierge, c’était de la terre enfin que je voyais l’ascension s’accomplir. Et cela était beaucoup plus important pour moi, qui ne parvenais pas à comprendre que l’homme fût vraiment destiné à habiter le ciel tout en continuant à écouter les vivants.

 

La Palestine ou « solitude de Jésus-Christ »

La deuxième étape de son Itinéraire conduit René Schwob en Palestine. Qu’y va-t-il faire ? Mesurer sur place les liens qui pouvaient encore l’attacher aux autres descendants des anciens hébreux et il ne tarde pas à constater que leurs seuls liens se nouent dans la Bible. Du coup, il révise une fausse notion de la race :

J’ai trop vu là-bas les juifs divisés, j’ai trop mesuré surtout à quel point ils ont pu devenir étrangers à leur foi, pour sentir encore, d’eux à moi, aucun lien. L’élection d’Israël, on comprend en Palestine qu’elle est chrétienne ou qu’elle n’est plus.

Mais ce qui s’impose surtout à lui, c’est « l’importance de la douleur » ; ce qu’il trouve de plus précieux : « cet amour qui force tout chrétien à chercher au fond de la souffrance le signe de la prédilection de Dieu ». 

Il y a plus profond encore : « La Palestine entière est présente à nous comme un vaste autel. » Après avoir dit d’abord que « le Christ dans sa taille d’homme y devient vraiment notre frère », René Schwob écrit : « Plus encore que le modèle de son humanité, c’est le souvenir de sa prêtrise qu’on trouve partout là-bas. » Il en conclut que cette terre très pauvre « n’a plus d’autre raison d’être que de commémorer indéfiniment dans le temps le miracle dont elle fut le théâtre ».

Quelle leçon nous apporte-t-elle encore ? Précisément celle qui tient dans le titre de son livre à lui, Solitude de Jésus-Christ.

Sans doute, il semble que nulle part la rédemption du genre humain ne soit aussi totalement oubliée qu’à Jérusalem. La division y prolifère : entre les races, entre les Églises et, dans chaque Église, entre les rites. Au sein de chaque rite, entre les nations, les ordres, les écoles et les hommes. Mais cette trahison des hommes en Terre sainte comporte une haute leçon : elle laisse au Christ toute sa place. Elle donne toute sa grandeur à son abandon.

A travers la Galilée, « le Christ, dans ces paysages constellés d’iris et d’anémones, fut toujours seul, toujours abandonné ». Au bord du lac de Tibé­riade, la bouleversante rencontre du plus nonchalant des paysages « avec la rigueur la plus obstinée donne le plus à songer sur le sens du message du Christ et sur la résistance qu’il nous commande, à son exemple, d’opposer à toutes les séductions de la terre – tout, jusqu’au charme de l’air, s’oppose à son enseignement. »

 

Rome et l’unité de l’Église

Ses deux pèlerinages en Terre sainte, en 1933 et 1934, ont imposé à René Schwob cette conclusion que « l’Israël ethnique a été remplacé, au moins jusqu’aux temps de sa conversion, par l’Israël romain, à qui l’unité de l’Église propose la réalisation terrestre et le reflet de cette unité divine, dont le secret fut confié d’abord aux détenteurs de la Bible ».

Voici donc qu’à son tour il se rend à Rome, devenue cité sainte pour l’univers entier. Il ne s’agit pas là d’une usurpation, mais d’une espèce de succession prévue, voulue, chronologique ; le remplacement de la ville qui, jusqu’à la mort du Messie, fut le siège terrestre de la divinité, par une autre que le sang des martyrs venus de toute la gentilité a consacrée à son tour dans une onction sainte.

A Rome, on vit comme un résumé total de la vie de l’Église, on saisit en esprit tout le développement de l’histoire chrétienne.

Et Rome nous propose un certain nombre de réalités spirituelles.

La première qui retienne René Schwob, c’est « la vertu de la pénitence sanglante » dont Pierre et Paul donnent l’exemple et que précisément nous transmet Rome, centre sanglant des chrétientés primitives. Mais l’un des mystères les plus émouvants de Rome, c’est « qu’elle est à tous égards un creuset et n’est que cela – le lieu du monde où l’on n’est plus ni Juif, ni Grec, ni Barbare ; celui où la qualité d’homme prend sa valeur la plus universelle, la plus humaine. »

Il situe ce qu’il appelle la spiritualité de Rome, qui « n’est pas ailleurs que dans cet accent qu’elle met sur notre dualité intime en nous rappelant, par la présence de son successeur, à quelle trahison avait pu tomber Pierre, à quelle hauteur le portèrent son repentir et son amour. »

Rome, continue-t-il, « insiste moins sur la personne du Christ que sur celle de ce pauvre homme impulsif et, à travers lui, sur la nécessité des impulsions du Saint-Esprit ». Et cette Rome fait apparaître à nos yeux la grandeur de l’homme, « celle de l’homme que la grâce de l’esprit a fait se repentir. Sa divi­nisation après qu’il a renoncé pour Dieu à sa propre vie ».

Le décor romain ne choquera-t-il pas le converti qu’est Schwob ? Non, car loin de s’étonner de la somptuosité romaine, il la trouve naturelle :

Le centre de cette Église si humaine ne pouvait être fixé que dans la capitale du peuple dont le génie du décor est le plus fécond, le plus effréné. Rome, c’est aussi la manifestation de ce décor indispensable à la vie, c’est un décor que le pressentiment de la gloire transfigure.

Ajoutez que « rien de ce qui s’y trouve ne cherche à faire illusion. Le déchaînement des formes y garde quelque chose d’ironique ».

Rome est encore « la manifestation visible du Corps mystique qui continue de se construire sous nos yeux, la forme palpable de ce corps immense qui n’a pas de forme ».

Accueillant tous les peuples du monde, Rome est image de la diversité de la terre et, aussi, celle de son unité, la chrétienté s’y fait concrète « en celui qui en est l’image, le Prêtre et le Père ».

Ce n’est qu’à Rome que René Schwob sentit naître et grandir en lui l’amour du pape. Il lui fallut longtemps pour comprendre qu’il faut être attaché au pape, personnellement. C’est à travers sa personne qu’il sentit s’établir le lien qui l’unissait à tous ceux qui, sur terre, professant la même foi, souffrent pour elle persécution.

C’est par le pape, d’une certaine façon, plus que par le Christ, bien que ce ne soit qu’au nom du Christ et pour son règne, que le lien de toute l’Église se noue. C’est par le pape, en lui, que l’unité fraternelle de tous les chrétiens parut s’accomplir sous mes yeux… C’est au Vatican que je me suis senti devenir, par delà toute notion de race, intégralement catholique.

 

Plénitude et joie…

Ainsi, René Schwob avait franchi une nouvelle étape de son Itinéraire vers l’Église. D’autres étapes s’offriront à lui, mais à l’intérieur de cette Église qu’il a découverte et à laquelle il adhère maintenant pleinement.

Dès 1933 et 1934, il a le désir d’être prêtre. Le conseiller auquel il s’adresse ne l’encourage guère dans cette voie. Lui-même est, comme toujours, torturé de scrupules. Il partage son temps entre des voyages, des pèlerinages, des séjours dans sa maison de Vence ou au couvent de Passe-Prest. A la fin d’une retraite à Lourdes et à Bétharram, il décide de faire un essai loyal de vie reli­gieuse.

A la veille de la guerre, il perd sa mère qui avait beaucoup souffert de sa conversion et qui, par un mouvement inverse et en manière d’expiation, était revenue aux pratiques du judaïsme.

La défaite de 1940 coupe court à ses projets de séminaire ; il se confine chez lui, écrit des Mystères qui devaient être ses dernières œuvres littéraires, dans lesquelles il fait peau neuve, rejetant l’égocentrisme dont étaient pleins ses ouvrages précédents.

En 1942, l’armée allemande occupe le sud de la France. René Schwob n’y est plus en sécurité ; des amis auxquels il s’adresse se dérobent. C’est au sanatorium du clergé, à Thorenc, qu’il trouve asile.

A ce moment, tout le monde ignore ce qu’il est devenu. En fait, il a revêtu une soutane, pris le nom de « l’abbé Sorbier ». Il se soumet à la vie de sémina­riste « avec une discipline et une ponctualité admirables », devait dire Mgr Rémond, qui ajoutait : « Sa vocation s’affirma chaque jour davantage. Seule la maladie l’empêcha de recevoir les ordres. »

La maladie, en effet, ne le quitte pas. Après la Libération, il est retourné à Vence, mais, en juin 1945, le voici en clinique à Nice ; deux mois après, il est à l’hôpital de Toulon où il subit plusieurs opérations ; il songe à passer sa convalescence à Vence. Pendant ces sept mois de souffrance, il a, écrit-il à un ami, « mieux appris que dans les livres la vérité et l’urgence des enseigne­ments de l’Évangile… Quelle initiation au sacerdoce ! Et que je dois de grâces d’y avoir été conduit malgré moi et dans le parfait silence d’une volonté toujours aveugle et toujours ignorante ! »

Janvier 1946 : René Schwob est à Vence. Passant la matinée en prière à l’Église, il prend froid, contracte une congestion pulmonaire, s’alite dans sa maison sans feu. Son état s’aggrave rapidement. Et c’est, le 24 janvier, le premier pas symbolique vers le sacerdoce, avec la tonsure et le lendemain… la fin de ses souffrances.

Dieu avait entendu la prière qu’il lui avait adressée vingt ans plus tôt :

Fasse Dieu que je meure dans un tel état de plénitude et de joie que le passage soit aisé…

 *

 

Ce que je dois à Lourdes *

 par René Schwob

Je voudrais vous parler d’une histoire que vous connaissez bien. Des lèvres plus autorisées que les miennes l’ont déjà racontée. Et s’il ne s’agissait pour moi que de la répéter, je n’aurais sans doute qu’à me taire. Mais je voudrais la présenter sous l’aspect du drame qu’elle affecte à mes yeux et en insistant surtout sur les bienfaits que mon expérience de converti lui doit.

 

L’affront au siècle des Lumières

Les deux personnages principaux en sont la Vierge et Bernadette. Nous sommes le troisième. Nous sommes la foule, héritière de ces foules à qui à l’origine, en 1858, un évêque, un curé, un préfet et ses acolytes, un gendarme, servirent de coryphées. On pourrait dire qu’il y avait alors deux demi-chœurs. L’un était celui des incrédules. Et ces personnages lui prêtaient leurs voix diverses. Pensez donc ! Quel scandale ! Une petite bergère qui vient raconter qu’elle est en communication avec le ciel. Il fallait y mettre un terme au plus vite. Le curé s’en chargea d’abord. C’était son rôle. Il le remplit. Mais Berna­dette s’obstinait. Il fallut alors que l’évêque, jusqu’alors silencieux, s’en mêlât. Quant au préfet, quant au gendarme, il allait de soi qu’ils dussent être du parti du bon sens. C’est celui de l’ordre public et du gouvernement. Aussi n’y aurait-il même pas à les mentionner, si le gendarme auquel je pense n’avait fait, au sujet desdites apparitions de la Vierge et de la confiance d’une foule de plus en plus nombreuse, une réflexion qui mérite d’autant plus d’être citée qu’elle me paraît bien symbolique : « C’est-il pas malheureux, disait-il, de voir des histoires comme ça au 19e siècle. »

Ces racontars d’une illuminée lui semblaient faire affront au « siècle des Lumières ». Mais ce mot témoigne d’un gonflement si particulier à notre temps, et il est si peu l’apanage des pharmaciens de Flaubert qu’il me semble beau dans la bouche de ce défenseur de la société. Condamnés à ce qu’on voit, à ce qu’on touche, nous opposons aujourd’hui un doute insurmontable à ce que des âmes privilégiées peuvent percevoir de loin en loin. Et, au fond, notre gendarme avait raison : il est stupéfiant, dans ce siècle satisfait, que Dieu trouve encore le moyen de cheminer jusqu’à nous.

 

Bernadette

L’autre demi-chœur, c’était celui des âmes qui ne se refusent pas à la parole de Dieu : un demi-chœur qui devait peu à peu devenir la catholicité tout entière. Il se composait, au début, de quelques bonnes femmes. C’est à peine si l’un ou l’autre, un médecin moins aveugle que ses confrères, une mère qui osa tremper dans l’eau glacée son enfant mourant – et la Vierge le rendit à la vie – c’est à peine, je le répète, si un ou deux protagonistes osaient se détacher publiquement de ce demi-chœur anonyme pour en exprimer la conviction.

Vous voyez comment se divisait le drame, en quoi il consistait. Il se divisait entre le ciel et la terre. Il s’agissait de savoir si le ciel avait vraiment parlé à la terre ou si, au contraire, Bernadette était une folle, peut-être une espiègle, enfin quelqu’un qui se moquait du monde… Des vingt mille personnes qui finirent par être rassemblées autour d’elle il est vrai qu’aucune jamais ne réussit à voir la belle Dame qui lui apparaissait, à elle, en plein jour, qui lui parlait, qui égrenait le rosaire avec elle ; et personne non plus n’entendit jamais quoi que ce fût. Mais il y avait Bernadette. Et on pouvait la contempler dans son extase. C’était une petite fille d’un grand bon sens – une petite fille sérieuse, désintéressée qui allait bientôt s’enfoncer dans le silence du cloître et souffrit jusqu’à sa mort, selon les promesses de la Grotte. Car la Dame ne lui avait, en effet, promis, en attendant la béatitude éternelle, qu’une longue souffrance. Elle ne lui avait rien promis de bon pour la terre ; et la pauvre Berna­dette, la fille de la misère, n’accepta jamais le moindre bienfait que des admi­ratrices intempestives lui offraient pour obtenir d’elle qu’elle touchât de ses doigts leurs chapelets.

Avec une lucidité, une simplicité, un enjouement dignes de Jeanne d’Arc, la petite bergère des Pyrénées ne dévia jamais de ses premières assertions. C’était sa vocation d’y tenir, elle qui avait été la confidente de cette Vierge dont le pape venait, quelques années auparavant, de définir la conception immaculée. Il semble que son rôle, en dehors de la souffrance assumée, ç’ait été de servir de témoin céleste à l’infaillibilité du chef de l’Église prouvant, du même coup, que cette Église était vraiment l’Église de la Vérité . […].

Nous savons de qui Bernadette était la fille. Et l’on a envie de répéter, à son propos, ce que les juifs disaient déjà quand les apôtres leur présentaient le fils du charpentier. On ne la leur faisait pas. Ils savaient bien, eux, que « rien de bon ne pouvait venir de Nazareth ». La famille de Bernadette, elle aussi, était méprisée. On n’est même pas sûr que le père n’ait pas volé un peu de bois pour se chauffer. Quant à elle, elle parlait tout juste son patois. Elle était bonne tout juste à garder des moutons. Mais elle était d’une extraordinaire pureté. Et elle récitait, toute la journée, la Salutation angélique.

C’est cette petite ignorante, cette bergère, que les gens bien-pensants de la localité méprisaient certainement ; c’est cette petite paysanne, enjouée d’ailleurs, et vive à la répartie, d’une intelligence inculte, mais droite et pure, que la sainte Vierge alla chercher au fond des Pyrénées, comme le Saint-Esprit était allé la chercher elle-même, un jour, au fond du village le plus perdu, le plus décrié de toute la Galilée. Il ne faudrait pas pousser trop loin le parallèle. Mais enfin, on peut bien dire que, pour la plus grande révélation céleste des temps modernes, le Ciel s’est choisi une âme d’une qualité très voisine de celle de la Mère du Christ, puisque, de celle-ci, on ne sait bien qu’une chose, c’est qu’elle était la « Servante du Seigneur ». Et que cela devait suffire à sa gloire pour la suite des siècles.

Ne vous étonnez pas si je prends parti pour Bernadette avec passion. On ne pense presque pas à elle quand on parle de Lourdes. Et, tout de même, si Bernadette n’avait pas été Bernadette, Lourdes ne serait pas devenu le rendez-vous de l’univers chrétien. Telle est l’importance d’une âme aux yeux de Dieu. Bernadette est seule à nous avoir révélé Lourdes. Mais elle est aussi une de celles qu’il faut le plus soigneusement interroger si nous voulons pénétrer dans ce domaine mystérieux où le ciel se reflète.

Ce que Bernadette nous révèle, c’est la réalité, l’indubitable réalité de cet univers intérieur qui échappe à nos mesures, où nos grandeurs sont petites, où nos faiblesses sont puissantes, et qu’il est impossible de réfuter avec les argu­ments qui nous servent dans nos échanges de chaque jour.

On ne me presserait pas beaucoup pour me faire dire que, bien plus encore que Bernadette ne nous a livré Lourdes, c’est Bernadette que Lourdes nous livre, notre mystère à travers le sien, je veux dire : la proximité, l’incroyable voisinage de l’âme humaine et du ciel. C’est cela qu’il ne faut jamais oublier. Et, d’ailleurs, c’est cela que nous sentons quand nous sommes devant la grotte. Oui, c’est dans ce sens que la grâce des lieux agit à Lourdes. Ailleurs, dans les autres villes de pèlerinage, c’est une relique qu’on va vénérer, le corps d’un saint qu’on va voir ; ou bien, c’est, à Rome, toute l’histoire de l’Église. On la suit pas à pas et, brusquement, on voit surgir devant soi, dans la personne du pape, une forme humaine dont la bénédiction justifie notre déplacement. A Lourdes, rien de tel ; le corps de Bernadette n’y est même pas. Et j’ajoute qu’à Nevers, je n’ai pas senti d’émotion devant lui. C’est que la réalité de Berna­dette est du même ordre que celle de Lourdes ; elles n’ont besoin d’aucune forme visible. Aucune ne leur sert de soutien. Leur réalité, c’est celle de l’âme rendue à soi, réduite à sa pureté.

Mais la merveille, le point où l’on voit que Dieu s’amuse, avec quelle paternelle moquerie il consent à traiter notre misère et notre aveuglement, c’est que cette réalité invisible – la vraie révélation de Lourdes – Lourdes nous l’offre à la faveur des guérisons du corps.

Peut-être si le témoignage de ces guérisons ne nous était pas accordé, si nous n’étions pas plongés, à Lourdes, à plein dans un merveilleux si concret, n’y viendrions-nous pas. Un simple pèlerinage à la réalité de l’invisible ne suffirait peut-être pas à nous mettre en route, bien qu’il nous concerne si directement. Il y faut, il y faut justement le contraire de ce par quoi Lourdes est Lourdes ; il y faut l’attrait d’une promesse, d’une souffrance soulagée. Et c’est aussi par là que Lourdes me fut d’un si grand secours ; j’y ai saisi, dans sa réalité, le reflet de ces contradictions dont l’Évangile est plein et dont la vie chrétienne est faite. C’est parce que le catholicisme est une doctrine vivante que les préceptes opposés nous y sont présentés en même temps. Elle a la souplesse de la vie. Et de même, Lourdes est le pèlerinage à la source de la vie ; à la source intérieure qui nie la chair et, en même temps, la guérit. […]

 

La Vierge Marie, si proche et si maternelle

Il me semble qu’un entretien comme celui-ci doit être surtout la confidence d’un auteur. Ce sont des confidences que je voudrais vous faire à présent pour vous inciter à approfondir, vous aussi, votre confiance dans la Vierge.

Je crois que mes difficultés provenaient surtout d’un engrenage imparfait entre le ciel et la terre. D’un côté, je croyais au ciel. De l’autre, je n’étais que trop obligé de croire à la terre. Mais entre les deux, il n’y avait d’autre communication que la prière, à l’efficacité de laquelle je ne croyais pas. C’est pour vous qui, sans doute, avez été élevés dans la foi chrétienne, une étrangeté peut-être que cette séparation, en quelque sorte irréparable, entre la nature et le surnaturel. Mais si vous songez que je venais de l’incrédulité absolue, que j’avais reçu le baptême, que je m’étais mis à communier non seulement sans croire à la présence réelle, ne croyant guère qu’à un Dieu panthéiste, répandu dans toute la nature, s’identifiant à elle, et, précisément à cause de cela, aveu­gle et sourd à la prière, surtout dépourvu de toute vie personnelle, peut-être réaliserez-vous quelques-unes des difficultés qui, longtemps après que j’eusse enfin reçu le coup de grâce et que je ne pusse plus douter de ce Dieu de la révélation, continuèrent de m’habiter, de m’interdire toute vraie foi en une correspondance permanente du ciel et de la terre.

La sainte Vierge, comme les autres saints, me parurent d’abord de char­mants personnages : mon ambition me les proposait comme modèles à imiter mais non pas comme intercesseurs à implorer pour nous secourir. Au fond, j’avais bien fini par croire en Dieu, mais en un Dieu moins occupé de nous que de soi. Je ne croyais pas véritablement à sa paternité sur nous. Je me demande même dans quelle mesure je croyais, non pas à la réalité – j’y croyais de toutes mes forces – mais à l’immortalité de l’âme. Et toutes ces difficultés, sous les traits d’une édifiante humilité, n’exprimaient en somme que le monstrueux orgueil de qui ne s’en remet qu’à sa raison pour juger des réalités qu’elle ne peut embrasser seule et qu’elle ne connaît qu’en se soumettant à la Tradition.

Sans cesser d’avoir une foi profonde en tous les dogmes de l’Église, je n’acceptais, en effet, que ce qui pouvait, dans cette Tradition, convenir à mes vieilles habitudes de rationalisme involontaire et d’incrédulité spontanée. Il y avait encore ceci, pour entretenir mon scepticisme quant au peuplement du monde invisible par des saints capables de nous entendre et de prier pour nous autour d’un Dieu qui nous exauce. C’est qu’en dépit de ma foi nouvelle, je traînais après moi toute une séquelle de misères dont je n’arrivais pas à me défaire – et il me semblait que si mes prières avaient été entendues, assumées par de puissants personnages, j’aurais dû, depuis longtemps, être délivré du mal que je détestais et qui continuait de coller après moi. Cette fois, ce n’est pas sous les traits de l’humilité que mon orgueil se cachait, mais sous ceux d’un désir d’irréalisable pureté ; je veux dire sous les traits du désir trop impatient d’une très haute perfection. Et cet orgueil, berçant ainsi ma faible volonté, m’eût vite proposé le désespoir pour me détourner d’une persévé­rance qui portait si peu de fruit et d’un Dieu qui m’écoutait si mal.

N’en doutez pas : le diable n’était pas loin de cette exigence dont je repro­chais au ciel l’inutilité. Par bonheur, les sacrements, auxquels je ne me lassais pas de recourir, m’épargnèrent ce désespoir longtemps avant que je pusse admettre la puissance médiatrice des saints. Mais pas plus que je ne veux faire de sermon, je ne tiens à conter ici tous les détails de mon histoire. Il me fallait simplement exposer mes objections au monde invisible, pour faire valoir de quel prix me fut Lourdes, lorsqu’en dépit de toutes les failles intérieures que je pouvais encore entretenir en moi, je m’aperçus que, grâce à Lourdes, la communication s’était établie entre la nature et le surnaturel. Et qu’il n’y avait, pour passer de la terre au ciel, pas tant de frontières à franchir.

Du même coup, la sainte Vierge me parut si proche, si attentive, si mater­nelle, qu’il me devint plus difficile de douter de sa puissance qu’il ne me l’avait été jusqu’alors d’y croire. Oui, tel fut sur le plan surnaturel le plus grand bienfait de Lourdes, et auquel l’exemple de Bernadette n’eût pas suffi. Car si Bernadette m’avait montré que le ciel s’ouvrait à l’âme pure, il fallait vraiment l’action de la Vierge pour me prouver qu’elle habitait dans ce ciel, qu’elle s’y occupait de nous. Sans cette action, j’aurais pu continuer de croire à la vision de Bernadette, celle-ci n’eût pas entamé ma conviction foncière, irré­fléchie que, dans le cours de la vie, la séparation entre les deux mondes restait absolue. Le ciel en quelque sorte m’eût paru se réserver aux extases. Et, de cela, je n’avais jamais douté. Mais quant à la réalité de ce monde surnaturel, quant à sa perméabilité à nos prières, quant à l’intérêt qu’il pouvait avoir pour nos actes humains, j’aurais continué, sans la Vierge de Lourdes, d’y opposer le démenti d’une incrédulité de bonne foi, mais absolue.

Vous voyez que les miracles corporels ne sont pas toujours inefficaces quant à l’éclairement et à la conversion d’une âme. Et pourtant, ces miracles, si utiles qu’ils m’aient été, ne m’eussent pas suffi si je ne m’étais rendu à la présence même de la Vierge. […].

 

Les malades de Lourdes que Marie offre en « un holocauste unique et continu »

La Vierge, Bernadette, ce sont des réalités désormais invisibles, et toutes les âmes s’y réfèrent. Mais il n’y a plus à Lourdes que ce double énorme person­nage, composé de ceux qui chantent et de ceux qui souffrent : les actifs et les immobiles. Et l’âme de ces personnages, ce sont les malades qui la constituent. Or, il n’a jamais été question de malades dans les révélations de la sainte Vierge. Jamais elle n’a dit que c’était des malades, mais des pécheurs qu’elle voulait s’entourer pour les guérir. Ils y sont venus parce que le bruit de guéri­sons sensationnelles s’est vite et partout répandu ; et aussi parce que le fond de tout pèlerinage, c’est cette guérison apparente qui témoigne de guérisons cachées. Mais jamais on n’avait rien vu de pareil. Et les malades ont tellement afflué, que c’est désormais autour d’eux que tous les pèlerinages s’organisent. Lourdes, ville des Ave, est la ville des malades. Leurs souffrances acceptées, consacrées, sont devenues sa silencieuse, sa plus profonde prière. Lourdes est désormais la ville de la souffrance joyeusement consentie. Et c’est par ce détour de l’heureuse douleur qu’on rejoint les exhortations de la Vierge quand elle rappelait à Bernadette l’urgente nécessité de la pénitence.

Endurée par les malades, assumée par les brancardiers, par les infirmières, exprimée par cet immense peuple qui leur offre le secours de sa fatigue et de sa compassion, c’est désormais entre ces peines complémentaires, entre les deux demi-chœurs de cet unique personnage qui ont les prêtres pour cory­phées, que se joue la tragédie. Et, par derrière, il me semble souvent voir toute la terre s’agiter. Tous ceux qu’ils ont laissés derrière eux et pour lesquels ils souffrent et prient. Tous ceux qui sont si loin de se douter que c’est, en partie, à toute cette douleur en ce moment remuée que l’impiété des hommes doit de pouvoir encore continuer son histoire. La raison d’être de la souffrance, son rôle éminent dans le jeu des jours, c’est à Lourdes qu’on les discerne. Et j’avoue qu’en dépit de mes propres maladies, de la vivacité de ma foi, cette attention portée à la souffrance, cette revue surtout qu’il semble qu’on en fasse à Lourdes, ce fut longtemps pour moi quelque chose d’inadmissible et même, je dois le dire, d’assez répugnant.

Ce qui me choquait surtout, c’était qu’on vînt à Lourdes pour, demander des faveurs. L’esplanade de la Basilique recouverte, constellée de suppliants étendus sur le dos, ressemblait un peu trop à un marché pour me plaire. Tous ces gens, me disais-je, ne sont donc venus là que pour montrer leurs plaies à la sainte Vierge, pour en tirer quelque grâce. Je résumerai ce que j’éprouvais en disant que cet étalage de chairs avariées provoquait en moi un insurmontable dégoût, celui de tant de déchéances rassemblées. Mais, en outre, un sentiment de pudeur blessée. Il ne me semblait pas concevable qu’on vînt en pèlerinage pour cela, pour invoquer en faveur de cela une hypothétique attention céleste. Il me semblait qu’il y eût dans cette exhibition de toutes les infirmités un injustifiable appel au bon plaisir de je ne savais encore trop qui, à une espèce de favoritisme céleste dont j’étais d’autant plus irrité que je n’y croyais pas. Pour comprendre Lourdes, il me manquait un peu d’amour humain ; sans doute aussi, d’avoir, par moi-même, vérifié la possibilité des miracles. Et puis surtout, il me manquait d’avoir reçu quelques confidences de malades.

C’est à la faveur des visites que je fis à bon nombre d’entre eux, que je dus de me rendre. Je me rappelle en particulier avoir parcouru, avec un médecin, un train qui allait ramener vers le Nord toutes sortes de grands infirmes. Ils allaient refaire en sens inverse le même immense voyage. Et cette fois, sans être soutenus par cet espoir de guérir qu’il leur avait fallu laisser devant la grotte. Pendant les quatre jours de leur pèlerinage, on les avait soumis à toutes les épreuves – on les avait plongés dans l’eau glacée – ils étaient restés des heures au plein soleil pour prier – tout cela en vain. Ils partaient, à présent, épuisés par tant de fatigues auxquelles celle d’un nouveau transfert dans les wagons de bois allait s’ajouter. Je m’attendais à des révoltes, à des murmures. Je n’exagère rien : ce pauvre monde partait heureux. Je n’ai pas trouvé un seul malade qui se plaignît. Leur passage à Lourdes, leur contact plus direct avec la Vierge, leur prière plus fervente, l’émotion d’avoir senti autour d’eux tant de charité fraternelle de la part de ceux qui, sans se lasser, s’étaient constamment occupés d’eux, tout cela avait suffi à alléger leur détresse, leur permettre de la supporter mieux. Et, avant même d’avoir vu, d’avoir interrogé des miraculés, j’étais bien forcé de me rendre à cette bouleversante évidence : que le pèleri­nage de Lourdes est miraculeux pour tous les cœurs sans exception.

Je ne vous citerai pas les mots particulièrement poignants que j’ai entendus tomber des lèvres des gens les plus simples ; j’en rapporte plusieurs dans Capitale de la prière. Ils sont plus admirables les uns que les autres. Mais ce que je veux vous dire, c’est que nul de tous ces malades n’était venu à Lourdes pour demander sa guérison ; que la guérison, la conversion de tel ou tel, leur tenait à tous bien plus à cœur que leur propre santé. Tous ces malheureux, mais ils priaient certainement les uns pour les autres bien plus que chacun pour soi-même. Et je vous affirme qu’il n’y avait pas de désintéressement affecté dans leurs réponses. Non ! Avec cette simplicité qui est la vertu de Lourdes, ils nous laissaient entrevoir le trésor d’une générosité qui n’avait même plus conscience d’être belle.

C’est alors que je compris ce que signifiait ce rassemblement, à première vue si déconcertant, de toutes les misères du corps, cette « cour des miracles » où il faut avoir le cœur solide pour s’attarder. La Vierge, par les guérisons qu’elle accorde de temps en temps, mais surtout par l’amour et la joie qu’elle répand indistinctement dans une pluie de grâces continues, témoigne de son désir d’avoir, dans le lieu choisi par elle, le constant spectacle de tant de douleurs acceptées. C’est, sous ses yeux, comme le fondement du Corps mystique qui s’édifie, de cette Église souffrante dont elle a la garde et qu’elle offre à Lourdes en un holocauste unique et continu. C’est comme « l’armée rangée en bataille » dont parle l’Écriture et à laquelle elle-même se confond. Sans ce rassemblement opéré sur les bords du Gave, où serait le témoignage de sa vigilance, l’assurance de sa maternité étendue à toute la terre ? Il faudrait qu’elle intervienne partout à la fois. Ici ce sont tous les peuples qui accourent vers elle, se mêlent à ses pieds. Et leur joie unanime fait mesurer sa grâce. Non, en vérité, bien qu’elle n’en ait jamais parlé à Bernadette, on comprend, enfin, quand on interroge les malades de Lourdes, que c’est eux qui rendent le plus de grâces à Dieu, et que Lourdes, en effet, ne serait rien si leur présence lui manquait.

La ferveur que ces cœurs y reçoivent et qui va leur être d’un si grand secours pour les durs mois qui les attendent, c’est une lumière qu’ils empor­tent pour la répandre ; c’est la chaleur de la prière qu’ils élèveront désormais d’un même trait avec la prière de leurs longues souffrances. Je le dis, parce qu’à présent je le sais : il faut se garder de juger Lourdes sur les apparences ; il faut surtout se garder de juger Lourdes tant qu’on n’a pas approché, quels qu’ils soient, les malades qui sont venus y offrir leur souffrance. C’est à travers eux que la splendeur de Lourdes éclate. […]

 

Les malades et la procession du saint sacrement

Dans un ordre bien réglé – c’est un ballet monotone et très lent –, tous les peuples de l’univers viennent mêler leurs prières comme des mélopées pour les offrir à Dieu, au milieu d’eux, qui les bénit. C’est vraiment alors le triom­phe du Christ dans son eucharistie. Toute la hiérarchie présente à Lourdes y participe. C’est le moment le plus haut de toute la journée. Et lorsqu’à son tour, l’hostie, ayant quitté le cortège qui la précédait, séparée de la foule qui jusque-là l’a suivie, vient elle-même s’incliner devant chaque malade, alors on comprend que c’était cela que la sainte Vierge avait en vue quand elle disait à Bernadette qu’elle voulait qu’on vînt à Lourdes en procession. Plus encore que pour contempler à ses pieds tout son peuple étendu, c’était pour mieux mêler son Fils à toute la douleur de la terre – c’était peut-être surtout pour permettre à toutes les douleurs de la terre de venir se confronter à la douleur de son Fils.

L’unité de la terre affirmée dans la douleur, mais dans une douleur qui se surmonte pour se transformer en joie aux pieds de Dieu qui la bénit, je vous demande s’il peut s’accomplir, en aucun lieu du monde, un pareil office, un rite aussi bouleversant ?

C’est à ce credo du soir, à cette bénédiction du milieu du jour, que la raison d’être de Lourdes s’enracine, que toute la vie des pèlerinages aboutit. Et je n’ai trouvé nulle part, ni à Jérusalem, ni à Rome, une révélation plus pleine de la vérité catholique. Les révélations de la ville du serviteur des serviteurs, les révélations de la Terre sainte sont différentes. Elles ne nous livrent rien de plus essentiel que cette intimité avec l’eucharistie où la petite Vierge juive, devenue la Mère du genre humain, a voulu que tout le genre humain se réunisse.

Mais nous, qui vivons à présent une si tragique époque, il semble vraiment que ce soit à nous que la Vierge ait songé, qui devions contempler dans leurs derniers effets la jalousie, l’égoïsme et la haine d’un monde séparé de Dieu et condamné à se diviser contre lui.

Face aux peuples, aux classes, aux races qui se déchirent, la Vierge de Lourdes, dont nous avions cru, en passant, pouvoir dénoncer l’insignifiance, nous exhorte inlassablement à la prière et à l’amour d’un sacrifice réciproque. Telle est la plus haute, la plus urgente leçon de Lourdes : qu’il nous faut recourir sans cesse à la puissance du rosaire contre les forces du mal. Ce que Lourdes en somme nous enseigne, c’est la charité fraternelle, l’abandon, la simplicité, et, du fond de nos souffrances, la joie de la Vierge dans ses premiers mystères.

 



[1]  — Les sous-titres sont de la rédaction.

* —    Président de l’Association française des Journalistes Catholiques, Maurice Carité a publié d’innombrables articles dont plusieurs centaines de chroniques littéraires. Il a, en outre, publié plusieurs ouvrages : Le Sort de l’enfance arriérée (1937) ; Pïe XII et la France (1939) ; Le Père et le Foyer (1941).

* — Les pages qui suivent sont extraites d’un ouvrage de René Schwob, intitulé Itinéraire d’un juif vers l’Église (Paris, Spes, 1939, p. 47-89).

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L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 66

p. 54-76

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