Lu dans les revues amiesNous donnons ici des comptes rendus de lectures ou des textes extraits de revues amies qui nous semblent devoir intéresser nos lecteurs.
Le Sel de la terre.
A la défense de la chrétienté
Critique du roman Ivanhoé
par M. Nicholas Wansbutter, avocat
Ce texte a été traduit par M. l’abbé P. Girouard et publié dans Convictions (publication officielle de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X au Canada : 480 McKenzie Street, Winnipeg, Manitoba, R2W 5B9 Canada) n°13, juillet-septembre 2008, p. 13-15.
Il y a quelques années, ayant lu très peu d’œuvres « classiques » durant ma jeunesse, j’ai décidé de lire le très connu Ivanhoé de Sir Walter Scott. Me considérant comme un aficionado – « fan » – du Moyen Age, je me suis donc dit que je me devais de le lire. Puis, plus récemment, j’ai découvert qu’une académie de cours par correspondance incluait ce roman parmi les lectures obligatoires de la douzième année. Je me suis donc senti obligé de quitter le plan que je m’étais tracé pour ma chronique, et j’ai décidé de « défendre la chrétienté » en détruisant le mythe selon lequel ce roman décrirait avec exactitude la vie de l’Angleterre au 12e siècle. Cet article ne se veut aucunement une attaque contre cette académie, que je ne nommerai pas ici, car cette organisation rend d’extraordinaires services aux familles catholiques traditionnelles, mais traduit mon inquiétude de voir qu’Ivanhoé est devenu une lecture obligatoire dans son programme scolaire.
Sir Walter Scott est considéré comme le « père du roman historique », et même comme le plus grand maître du genre. Je me demande comment cela se fait. Il est clair qu’il n’a pas fait plus de recherches historiques pour Ivanhoé, que Dan Brown n’en a faites pour son Da Vinci Code. Pour quiconque a fait de sérieuses recherches au sujet du Moyen Age, il devient évident après quelques pages, que la plupart des perceptions de Sir Walter Scott concernant cette période sont le fruit de son imagination plus que d’une étude historique. Il est intéressant de noter – et ce n’est sûrement pas une coïncidence vu la popularité du roman – que la plupart des représentations et des mythes présents dans Ivanhoé sont les mêmes vieilles fables enseignées par le professeur moyen en Occident. Il y a plusieurs de ces fables, mais dans cet article, je me contenterai d’aborder les mythes qui se sont perpétués quant à la soi-disant équation entre serf et esclave, entre corruption et clergé, et entre juif et persécuté.
1. — Serf = esclave : Dans Ivanhoé, le gardien de pourceaux nommé Gurth est la propriété de son maître et porte même « un anneau de cuivre, ressemblant à un collier de chien, mais sans ouverture, et solidement soudé [1] » comme preuve de cet esclavage. C’est là une calomnieuse et fausse représentation de la relative liberté dont les serfs bénéficiaient en Angleterre médiévale. La discussion dans le détail sur ces libertés sera le thème d’un autre article, et il nous suffira maintenant de dire que, bien que la vie du serf ait été incontestablement dure, celui-ci n’était pourtant pas considéré comme une chose, une propriété privée de tout droit. Au contraire, les serfs pouvaient avoir une propriété bien à eux, et pouvaient se soutenir grâce aux gains résultant de leurs labeurs, au lieu de dépendre entièrement de leur seigneur. Celui-ci devait même les protéger des menaces extérieures. De plus, bien qu’il ne leur fût pas permis de quitter la terre à laquelle ils étaient attachés, ils ne pouvaient pas non plus en être évincés [2]. Par-dessus tout, il n’y a pas la moindre parcelle de preuve historique montrant que les serfs devaient porter des colliers de chien.
2. — Clergé = corruption : Tous les hommes d’Église recensés dans le roman sont présentés à la fois comme étant incroyablement riches et suprêmement immoraux. Le prieur bénédictin Aymer en est l’exemple le plus marquant, et il est montré portant de nombreuses bagues en or et pierres précieuses, revêtu d’un habit de soie, d’une cape brodée et d’un couvre-chef écarlate [3]. On s’attarde constamment sur son amour des femmes et des festins. Sa dépravation n’est surpassée que par celle du templier Sir Brian de Bois Guilbert, qui ne craint pas de violer son vœu de pauvreté en amassant et étalant son immense richesse. L’auteur dit aussi que ce moine chevalier « était accoutumé d’agir selon ses impulsions et désirs immédiats [4] ,» ce qu’il prouve par plusieurs actes vils comme l’enlèvement de la juive Rebecca. Le seul clerc qui est dépeint comme ayant un peu de bonté, parce qu’il délivre les jeunes filles enlevées, est le franciscain frère Tuck. Cependant ce dernier n’honore aucun de ses vœux, mais, au contraire, empile les butins, festoie au lieu de jeûner, est alcoolique, n’est sujet d’aucun supérieur religieux ; il est en fin de compte, le personnage le plus impie de tout le roman. Ces personnages repoussants mis à part, il n’en reste pas moins que Sir Walter dit à ses lecteurs que la seule raison pour laquelle les gens du Moyen Age entraient en vie religieuse était l’appât du gain. Dans le cas des femmes, il va jusqu’à dire qu’« il était alors commun pour les jeunes filles et les matrones de revêtir le voile et de se réfugier dans les couvents, non parce qu’elles y étaient appelées par Dieu, mais simplement pour protéger leur honneur contre la perversité sans limite des hommes », à cause du « libertinage de ce temps-là [5] ». On ne trouve aucune représentation positive du clergé dans tout le roman et, quant aux personnages laïcs, leur religion ne leur sert qu’à leur fournir un vocabulaire pour leurs jurons. Le message du roman est donc clair : personne au Moyen Age ne prenait la religion sérieusement ; les gens ne faisaient que se conformer à ce qui constituait la culture ambiante et à ce qu’ils croyaient qu’on attendait d’eux. Le fait que Sir Walter décrive au chapitre 37 le procès truqué de Rebecca pour sorcellerie, nous permet de supposer qu’il attribuait à la crainte la religiosité extérieure des gens du Moyen Age [6]. Il faudrait un livre pour réduire à néant ce mythe particulier et pour montrer la réalité de la pratique religieuse médiévale. Mais que notre sens commun nous fait aisément comprendre l’impossibilité de l’existence d’une hypocrisie s’étendant pendant des siècles à travers toute une société ! Comment, d’ailleurs, une telle société pourrait-elle rendre compte de la multitude des saints que cette époque a vu naître ? Donnons quand même un petit exemple montrant jusqu’à quel point le catholique ordinaire était prêt à se sacrifier au Moyen Age : à cette époque, l’Avent et le Carême étaient des temps dits « prohibés », c’est-à-dire qu’on n’y pouvait célébrer de mariages et que la continence entre époux était recommandée, dans un esprit de pénitence préparatoire aux fêtes de Noël et de Pâques. Or, il est historiquement prouvé que le nombre d’enfants conçus durant ces périodes était significativement plus petit qu’en d’autres temps de l’année (du moins en ce qui concerne les citadins, auditoire cible des prédicateurs). Ceci indique donc que les gens pratiquaient leur religion [7]. En effet, s’ils étaient si nombreux à se conformer aux recommandations du clergé même en ce qui concernait un aspect de leur vie intime et privée, ils devaient l’être tout autant à prendre leur foi au sérieux.
3. — Juif = persécuté : Sir Walter Scott ne cesse de raconter ad nauseam [8] à quel point les personnages juifs sont écrasés, abusés et persécutés. Il ne se fait aucun scrupule d’intervenir au cours du récit comme un narrateur omniscient qui juge sévèrement les gens du Moyen Age pour leur traitement des juifs. Au-delà du mélodrame, on s’aperçoit tout de même qu’il se contredit lui-même, car les personnages juifs du roman sont les plus riches et se déplacent librement, alors que les personnages saxons sont esclaves. Scott contredit donc ce qu’il dit par ce qu’il montre. Cependant, le fait demeure que Sir Walter voudrait nous faire croire que le Moyen Age fut la période de l’histoire durant laquelle les juifs auraient souffert le plus. Comme pour les deux premières fables que nous avons réfutées, il y a une petite part de vérité dans son mythe. Car il est bien sûr que, faisant partie d’un peuple dont la religion rejette Notre-Seigneur Jésus-Christ, et vivant en même temps dans une société catholique, les juifs ne se sentaient évidemment pas très à l’aise dans leur entourage. Occasionnellement, la piété et le zèle religieux des catholiques connaissaient des débordements violents envers les juifs [9]. Toutefois, il faut mentionner que les papes et les rois d’Europe leur ont accordé une protection spéciale, et, en plusieurs pays, les juifs étaient même directement serfs de la couronne [10]. Il ne leur était pas défendu de faire de hautes études ni de poursuivre des carrières dans des domaines autres que la finance. De fait, les avocats, médecins et scientifiques comptaient plusieurs juifs parmi leurs rangs [11].
Conclusion : Certains vont peut-être tenter de défendre ce roman, en disant que son but n’est pas l’exactitude historique, mais plutôt de donner du plaisir au lecteur. Comme d’habitude, cette excuse est considérée par beaucoup comme valide quand les catholiques et l’Église sont victimes des inexactitudes d’un ouvrage. Mais il faut comprendre que, pour beaucoup de gens, la lecture du roman Ivanhoé sera peut-être leur seul contact avec le Moyen Age, et qu’ils se formeront donc une opinion en conséquence. Ivanhoé n’est pas complètement sans mérites. Et c’est peut-être ce qui en rend les mythes historiques plus tragiques encore. Les personnages sont en général complexes et originaux – à l’exception de quelques-uns, tel le prieur Aymer, dont la seule utilité est de servir de plate-forme aux attaques contre le catholicisme –, et de ce point de vue le livre est plaisant. Scott réussit très bien à décrire les paysages et à imprimer au livre un ton particulier, ce qui peut rendre le roman insidieux par rapport à la réalité historique, car le lecteur y est vraiment plongé. Il faut aussi dire que l’intrigue est bonne et que Sir Walter rend hommage à l’esprit de chevalerie et de sacrifice. Un des thèmes apparents de l’ouvrage est en effet qu’on ne peut faire le bien sans être prêt à se sacrifier. Mais je ne puis comprendre comment un commentateur d’Ivanhoé a pu récemment déclarer que ce livre démontrait que les gens de l’époque « croyaient vraiment que la volonté de Dieu constituait l’autorité suprême parmi les hommes ». En terminant, je résumerai ma pensée en disant que, si quelqu’un veut lire un roman historique, il vaut mieux éviter Ivanhoé, et que les parents ont donc une grande responsabilité à cet égard. Il existe d’ailleurs d’autres œuvres sur le Moyen Age qui sont recommandables [12].
[1] — Sir Walter Scott, Ivanhoé, Londres, Marcus Ward and Company, 1878, p. 20.
[2] — Serfs and Serfdom. Encyclopedia of the Middle Age, London, Ed. Norman F. Cantor, Viking, 1999.
[3] — Sir Walter Scott, Ivanhoé, note 2, p. 43.
[4] — Sir Walter Scott, Ivanhoé, p. 46.
[5] — Sir Walter Scott, Ivanhoé, p. 202.
[6] — Sir Walter Scott, Ivanhoé,p. 332 et suivantes.
[7] — E. B. Tierney, The Middle Ages, New York, McGraw Hill, 1999, 5th edition, p. 186.
[8] — « jusqu’à la nausée » (NDLR).
[9] — Et il faudrait noter que ces débordements étaient parfois provoqués et réciproques. Par exemple, nous n’avons qu’à nous rappeler le meurtre rituel de saint Simon de Trente, un garçonnet de deux ans qui fut enlevé et crucifié la tête en bas par des juifs ashkénazes fondamentalistes au temps de Pâques 1475. Malgré la dénégation de la Rome moderne, qui va jusqu’à interdire la vénération publique du jeune martyr, l’historicité du fait est prouvée par un historien et érudit juif de renom, le docteur Toaff. Celui-ci dit que le rapport d’enquête contenant les confessions des meurtriers révèle des détails que ni la police, ni le clergé ne connaissaient. Voir Marian T. Horvat, Bloody Passovers Reported by a Jewish Scholar, Tradition in Action, http://www.traditioninaction.org/History/A_010_BloodyPassovers.htm.
[10] — Hollister C. Warren, Medieval Europe, Boston, McGraw Hill, 1998, 8th edition, p. 170.
[11] — Ibid., p. 172.
[12] — Les œuvres de Sharon Kay Penman sont très bonnes mais assez longues. Les mystères et intrigues de la série Brother Cadfael par Ellis Peters ne sont pas mauvais (avec cependant un avertissement au sujet du 7e roman de la série, The Sanctuary Sparrow, dont le personnage principal approuve la fornication). Shakespeare est toujours à recommander et son sens historique est assez bon puisqu’il vécut seulement quelques générations après le Moyen Age. Je recommande fortement, et sans la moindre réserve, le roman Crusader King par Susan Peek, publié par Tan Books, même s’il est conçu pour des lecteurs d’avant la douzième année. Les romans de P.C. Doherty devraient, en revanche, être évités à cause de leur contenu immoral, en dépit du fait qu’ils soient historiquement exacts.

