L’âme de notre croisade
par un moine bénédictin
Depuis le 1er mai dernier, les fidèles de la Tradition sont engagés dans une nouvelle croisade du rosaire : il s’agit de présenter à Notre-Dame, le 25 mars 2010, un bouquet de douze millions de chapelets pour hâter le triomphe de son Cœur Immaculé par les moyens qu’elle a elle-même indiqués. L’heure est si grave pour l’Église et pour le monde – et pour les âmes – que chacun doit se sentir concerné par cette croisade. Les réflexions qui suivent en soulignent le sens et l’importance.
Le Sel de la terre.
Dans sa lettre de Pâques 2009 [1], Mgr Fellay lançait « une offensive d’envergure, profondément ancrée sur le message de Notre-Dame à Fatima ». Par la voix du supérieur général de la Fraternité, c’est la très sainte Vierge elle-même qui nous invite à participer à la croisade. Elle est assez puissante, assurément, pour triompher sans notre concours, mais elle est si bonne qu’elle veut associer ses enfants à sa victoire. Ne devons-nous pas tout faire pour nous montrer dignes d’un tel honneur ? Dans cette perspective, il n’est pas inutile de réfléchir à certains aspects de notre croisade.
La réponse à l’appel de Notre-Dame de Fatima
Le 13 juillet 1917, lors de sa troisième apparition à Fatima, Notre-Dame parle à plusieurs reprises de son Cœur Immaculé : elle rappelle aux enfants – car elle l’a déjà affirmé le 13 juin – que Dieu veut établir dans le monde la dévotion à son Cœur Immaculé ; elle leur annonce qu’elle viendra demander la consécration de la Russie à son Cœur Immaculé et la communion réparatrice des premiers samedis – ces deux points seront précisés respectivement en 1929 et 1925 – ; elle leur promet le triomphe final de son Cœur Immaculé.
Notre croisade entend répondre à ce message si important de la très sainte Vierge : nous offrons chapelets et sacrifices pour le triomphe du Cœur Immaculé, par la mise en œuvre des moyens réclamés par la Mère de Dieu elle-même : d’une part la consécration de la Russie, et, d’autre part, la propagation de la dévotion au Cœur Immaculé, en particulier de la pratique des premiers samedis.
En ce qui concerne la consécration de la Russie, qui n’a jamais été réalisée dans les conditions précisées par Notre-Dame [2], nous en sommes « réduits » à la prière : il n’est pas en notre pouvoir de poser l’acte solennel que la Vierge Marie attend du souverain pontife. En revanche, la propagation de la dévotion au Cœur Immaculé ne dépend pas seulement de nos prières, mais également de notre fidélité à vivre cette dévotion. Rappelons-nous le mot de Charles Péguy : « Demander à Dieu la victoire et n'avoir pas envie de se battre, je trouve que c'est mal élevé. » Ne soyons pas « mal élevés » vis-à-vis de notre Mère : tout en lui réclamant la victoire – la propagation de la dévotion à son Cœur Immaculé –, efforçons-nous de mieux pratiquer nous-mêmes cette dévotion, notamment en accordant toujours plus d’importance au premier samedi de chaque mois [3]. Nous répondrons ainsi au « désir très ardent » de Notre-Seigneur lui-même : « Je désire très ardemment, confiait-il à sœur Lucie le 27 mai 1943, la propagation du culte et de la dévotion au Cœur Immaculé de Marie, parce que ce Cœur est l’aimant qui attire les âmes à moi… »
Le remède à la crise dans l’Église
« Si l’on fait ce que je vais vous dire, promet la Vierge Marie le 13 juillet, beaucoup d’âmes seront sauvées et l’on aura la paix. » Le salut de nos âmes, de « beaucoup d’âmes », et la paix dans le monde dépendent de l’obéissance – celle du pape, mais aussi la nôtre – aux demandes de Notre-Dame de Fatima. Ajoutons que cette docilité sera également le salut de l’Église, secouée depuis Vatican II par une crise sans précédent.
La consécration de la Russie au Cœur Immaculé, telle que la désire Notre-Dame, s’oppose diamétralement aux trois principales erreurs du dernier Concile : à la collégialité d’abord, puisque c’est le pape, en tant que chef de l’Église, qui doit prendre cette décision et ordonner aux évêques du monde entier de s’unir à lui dans cet acte ; à la liberté religieuse ensuite, parce qu’il s’agit de consacrer un pays comme tel, et de reconnaître par là même la royauté sociale de Notre-Seigneur, passant par celle de Notre-Dame ; à l’œcuménisme enfin, car le but de cette consécration est la conversion d’un fief de l’orthodoxie à l’unique vraie religion : « Le Saint-Père me consacrera la Russie, qui se convertira. »
Quant à la propagation de la dévotion au Cœur Immaculé, elle s’attaque à ce que l’on pourrait appeler le « péché originel » de Vatican II, à savoir le traitement indigne que l’on y a réservé à la Mère de Dieu [4]. N’est-ce pas là qu’il faut reconnaître la cause la plus profonde des désordres conciliaires et post-conciliaires ? En réduisant le plus possible la place de la très sainte Vierge, en la forçant, pour ainsi dire, à se faire oublier, on a contraint le Saint-Esprit lui-même à s’effacer. Car, depuis l’Annonciation, l’Esprit-Saint et la Vierge Marie sont inséparables. Minimiser le rôle de Marie, c’est « contrister le Saint-Esprit ». Si l’on se souvient que l’Esprit-Saint est « l’âme de l’Église », on ne s’étonne pas des conséquences dramatiques pour l’Église du manque de piété filiale envers Notre-Dame, tel qu’il s’est manifesté lors du Concile. Le désordre est venu de la diminution de la dévotion mariale ; l’ordre reviendra par un accroissement de cette dévotion, et spécialement – car c’est ainsi que Notre-Seigneur le veut – par la propagation de la dévotion au Cœur Immaculé. Sœur Lucie nous a avertis : Dieu nous offre « le dernier moyen de salut, sa très sainte Mère » ; il nous accorde les « deux derniers recours » que sont « le saint rosaire et la dévotion au Cœur Immaculé de Marie [5] ».
Chapelets, sacrifices et…
« intimité très profonde »
Le chapelet est l’arme de notre croisade. Il nous est demandé, jusqu’au 25 mars prochain, de nous en servir plus qu’à l’accoutumée. Pour certains, la croisade doit être l’occasion d’obéir enfin aux injonctions réitérées de Notre-Dame à Fatima : « Je veux que vous récitiez le chapelet tous les jours. » Quant à ceux qui ont déjà l’heureuse habitude du chapelet quotidien, ils sont invités à y ajouter parfois un deuxième chapelet, en profitant peut-être des temps de déplacement, ou même à dire le rosaire entier dans la journée - Quelles grâces de sanctification sont attachées à cette prière complète, à cette méditation quotidienne de tout l’ensemble des mystères de notre salut ! - Quoi qu’il en soit, soyons généreux [6] pour donner du temps à la très sainte Vierge : « Dire le rosaire, écrit le père Calmel, c’est avant tout passer du temps avec la Vierge, Mère de Dieu, en nous souvenant de son union aux mystères du Christ [7]. »
La même générosité est de mise pour les sacrifices. En nous recommandant de les joindre à nos chapelets, Mgr Fellay s’est fait l’écho de la Vierge de Fatima : « Priez, priez beaucoup et faites des sacrifices ! » (19 août 1917). Lorsque la Mère de Dieu daigne nous visiter, elle nous exhorte inlassablement à la prière et à la pénitence. La pénitence rend la prière de l’homme plus puissante sur le Cœur de Dieu, en l’unissant à la croix de l’Homme-Dieu. Pas de croisade sans croix [8]. Pas de chapelet non plus sans croix : chaque fois que nous reprenons en main cet instrument de prière, la petite croix qui le termine – ou plutôt qui le commence – nous rappelle l’exigence de la très sainte Vierge : « Faites des sacrifices ! » Mgr Fellay a précisé que nous devions offrir principalement, dans la croisade actuelle, les sacrifices liés à « l’accomplissement fidèle de notre devoir d’état ». N’est-ce pas justement ce qu’expliquait Notre-Seigneur lui-même à sœur Lucie, en février 1943 : « Le sacrifice qu’exige de chacun l’accomplissement de son propre devoir et l’observation de ma loi, voilà la pénitence que je demande. »
Une âme généreuse dans ces deux domaines, chapelets et sacrifices, est-elle suffisamment engagée dans notre croisade ? Ou bien faut-il ajouter un troisième élément pour être un vrai croisé de la Vierge Marie ? Une lecture attentive de la lettre de Mgr Fellay nous incline en ce sens : outre le double effort des chapelets et des sacrifices, il y a celui de « vivre dans une intimité très profonde avec Notre-Dame ». Cette expression, vers la fin de la lettre, nous révèle ce que l’on pourrait appeler « l’âme de notre croisade ».
Prenons une comparaison : lorsque nous adorons l’Enfant Jésus dans la crèche, nous lui offrons, à l’imitation des mages, l’or, l’encens et la myrrhe, symboles de notre amour, de nos prières et de nos sacrifices. De ces trois présents, c’est l’or qui est le plus précieux. De même, il ne suffit pas à la Mère de Dieu que nous lui donnions l’encens de nos chapelets et la myrrhe de nos sacrifices : elle réclame encore et surtout l’or de notre amour. Elle nous demande de l’aimer davantage pendant cette croisade, de chercher à nous unir plus fortement à elle, à « vivre dans une intimité très profonde », toujours plus profonde, avec elle [9]. C’est au prix de cet effort persévérant que les chapelets et les sacrifices de notre croisade toucheront vraiment son Cœur. Notre degré de charité, et donc d’intimité avec « la Mère du bel amour », fera la valeur de nos chapelets et de nos sacrifices. La qualité importe plus encore que la quantité.
Comment progresser dans cette intimité mariale ? Il faut d’abord demander une grâce si précieuse. Le meilleur moment pour le faire est assurément celui de l’action de grâces après la communion : Jésus est en nous avec toutes les dispositions de sa sainte âme, pour nous les communiquer, en particulier avec son immense amour pour la très sainte Vierge. Qui, mieux que lui, peut nous apprendre à vivre dans son intimité ? Cette grâce est à réclamer également aux saints qui ont été les plus proches de la Vierge Marie, à commencer par saint Joseph et saint Jean. Sans oublier un saint Curé d’Ars, dont nous fêtons cette année le jubilé, une sainte Bernadette, et tant d’autres.
La consécration à Marie, telle que l’explique saint Louis-Marie, oriente puissamment les âmes vers cette vie d’intimité : la « parfaite dévotion » nous fait entrer et « demeurer dans le bel intérieur de Marie [10] ».
Le rosaire est l’instrument privilégié de l’intimité avec Notre-Dame. C’est un « cœur à Cœur » avec elle : dire le rosaire, c’est frapper inlassablement à la porte de son Cœur pour y découvrir les trésors que Dieu y a déposés, pour y scruter « toutes ces choses » qu’elle y « conserve » (Lc 2, 19), spécialement celles qui correspondent au mystère que l’on est en train de méditer. Dire le rosaire, c’est aussi ouvrir toujours mieux son propre cœur à l’action maternelle de la très sainte Vierge, pour qu’elle y dépose les grâces dont elle est la trésorière, particulièrement celles de la dizaine que l’on récite.
En définitive, notre croisade tout entière tient dans notre chapelet : en tant que prière de supplication adressée à la Vierge puissante, il constitue l’arme des croisés ; par la croix qui y figure, il nous rappelle la nécessité des sacrifices ; comme moyen d’« intimité très profonde avec Notre-Dame », il représente l’âme de notre croisade.
[1] — Lettre aux Amis et Bienfaiteurs de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X (District de France) 74, mai 2009, p. 20-23.
[2] — Voir la démonstration qu’en fait Dominicus dans La Russie se convertira, Avrillé, éditions du Sel, 2009. Disponible à nos bureaux : 6€ + 2,5€ de port.
[3] — On lira ou relira avec profit la brochure intitulée La Dévotion au Cœur Immaculé de Marie, Avrillé, éditions du Sel, 2006. Voir en particulier p. 18-20 : « Les cinq premiers samedis : ce qu’il faut accomplir ». Disponible à nos bureaux : 5€ + 2,5€ de port.
[4] — Comme en témoignent les Lettres du Concile de l’abbé Berto, publiées dans Le Sel de la terre 43, p. 17-55.
[5] — Entretien avec le père Fuentès, le 26 décembre 1957.
[6] — Sur les feuilles mises à la disposition des fidèles dans les chapelles de la Tradition, pour y inscrire chaque jour le(s) chapelet(s) récité(s), se trouve l’expression « nombre de chapelet », sans « s »… Prouvons par notre ferveur qu’il s’agit d’une erreur, en offrant, au moins certains jours, plus d’un chapelet à la « Reine du très saint rosaire » ! On notera qu’il suffit d’avoir l’intention habituelle de dire nos chapelets dans l’esprit de la croisade, et que l’on peut bien sûr ajouter des intentions personnelles, familiales… : le rosaire n’est-il pas aussi vaste que le Cœur de Notre-Dame ?
[7] — Père Roger-Thomas Calmel, Le Rosaire de Notre-Dame, Grez-en-Bouère, DMM, 1971.
[8] — Surtout s’il s’agit d’une croisade du rosaire : la victoire du rosaire la plus célèbre, celle de Lépante, n’est-elle pas inséparablement une victoire de la croix ? Car le signe de notre rédemption était représenté sur les voiles des navires de la flotte chrétienne.
[9] — Dans une lettre du 1er décembre 1940 adressée au père Joseph Bernard Gonçalves S.J., son confesseur, sœur Lucie rapportait en ces termes l’amertume et la tristesse des cœurs de Jésus et Marie : « Il est très petit et très limité le nombre d’âmes avec lesquelles ils se rencontrent dans le sacrifice et dans l’amour de la vie intime. » (NDLR.)
[10] — Saint Louis-Marie Grignion de Montfort, Traité de la vraie dévotion, n° 264.

