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« Les trois grandes religion monothéistes »

 par l’abbé Régis de Cacqueray
Supérieur du district de France de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X
 
« Le dôme du Rocher invite nos cœurs et nos esprits à réfléchir sur le mystère de la création et sur la foi d’Abraham. Ici les chemins des trois grandes religions monothéistes du monde se rencontrent, nous rappelant ce qu’elles ont en commun. — Chacune croit en un Dieu unique, créateur et régissant toute chose. — Chacune reconnaît en Abraham un ancêtre, un homme de foi auquel Dieu accorda une bénédiction spéciale. — Chacune a rassemblé de nombreux disciples tout au long des siècles et a inspiré un riche patrimoine spirituel, intellectuel et culturel » (Benoît XVI [1]).

 

« On parle désormais des “trois grandes religions monothéistes”, mais la religion juive et la religion musulmane sont contre le Christ puisqu’elles ne sont pas avec lui. C’est clair. Comment peut-on dire “les trois religions monothéistes” ? Nous, nous sommes avec le Christ, c’est notre Dieu, et les autres sont contre le Christ. Les juifs sont contre le Christ, ils ne sont pas avec Notre-Seigneur, donc ils ne sont pas avec Dieu. On pourrait citer les paroles de saint Jean : “Qui nie le Fils n’a pas non plus le Père, celui qui confesse le Fils a aussi le Père” (1 Jn 2, 23) » (Mgr Lefebvre [2]). « On nous parle fréquemment aujourd’hui des “trois grandes religions monothéistes”. Alors, il faudrait que ces trois religions monothéistes s’unissent pour créer un monde meilleur. Non seulement c’est une complète utopie, mais un tel langage tenu par des catholiques, des évêques et même par le Vatican constitue une véritable insulte à Notre-Seigneur Jésus-Christ. Placer ainsi les musulmans, les juifs et les chrétiens sur le même pied, c’est invraisemblable. Outre ce que de tels propos ont de blasphématoire, cette attitude entretenue par le Vatican est totalement illusoire » (Mgr Lefebvre [3]).

 * 

Introduction

 

Les deux citations placées en exergue nous montrent Mgr Lefebvre mesurant la place toujours plus grande de cette  expression des « trois grandes religions monothéistes » dans le discours de « l’Église conciliaire », et nous font entendre son indignation face à un tel emploi par les plus hautes autorités de l’Église. Nous ne savons pas à qui il faut attribuer cette célèbre expression ni à partir de quand elle a été reprise dans le discours pontifical. La première occurrence que nous en avons découverte figure dans une lettre du pape Paul VI au roi Hassan II datée du 21 septembre 1969 : « Nous pensons que les représentants des trois religions monothéistes devraient s’accorder pour reconnaître le caractère unique et sacré des Lieux saints et de Jérusalem. » Il ne semble pas que cette expression ait été employée, « expresso verbo », dans les textes du concile Vatican II. Paul VI pourrait donc effectivement être le premier pape à avoir pris le parti de l’utiliser. Étant donné sa grande admiration pour la pensée de Jacques Maritain, l’une des sources à laquelle son esprit s’est abreuvé, signalons, pour ce motif, ce petit dialogue édifiant de l’entre-deux-guerres qui s’est tenu entre Mauriac, Gide et Maritain et que ce dernier nous a rapporté. On y pressent tout ce long cheminement des esprits qui devait finalement aboutir jusque dans le sanctuaire et y prendre la place que l’on sait.

Mauriac : mais n’y a-t-il rien de commun entre ces trois convictions ? Il y avait sûrement Dieu. C’est tout de même immense ! Ces trois religions sont parentes. Gide : Peut-être des sœurs ennemies. Maritain : Il y a non seulement un lien idéal, mais historique aussi, entre le judaïsme, le christianisme et l’islam. Ici et là, l’homme adore un seul Dieu. Et puis les trois personnes que vous avez vues n’exigeaient pas pour régler la question sociale que le monde entier se convertît à la foi. Il se peut même que sur la question sociale, elles se soient trouvées dans un certain accord. En tout cas, c’est en allant dans le sens de l’approfondissement et de la purification de la foi qu’on a une chance de faire passer l’homme à un état meilleur. Ce n’est pas en mutilant l’être humain, en lui ôtant la foi en Dieu, qui est le premier de ses biens [4].

Le ton de cet échange entre les trois intellectuels français a quelque chose d’inspiré et de vraiment prémonitoire, au vu des événements qui se sont produits depuis. De fait, une évolution considérable s’est désormais accomplie dans l’esprit de la grande majorité des catholiques et les a peu à peu amenés à cesser de considérer les autres religions – le judaïsme et l’islam en particulier – comme fausses mais, au contraire, comme devenues respectables et porteuses de valeurs positives qu’elles doivent défendre de concert avec la religion catholique. Pour désigner ces convergences et cette communauté d’intérêts, l’expression : « les trois grandes religions monothéistes » tombe à point. Elle a été unanimement adoptée dans le discours des responsables politiques et religieux pour accompagner cette évolution, la faire passer dans les esprits et en favoriser le plein succès. L’impact de cette expression si bien trouvée a été tel que nous avons pensé utile de rechercher les causes qui en expliquent la si heureuse fortune. Nous en ferons ensuite une petite analyse philosophique avant de la forcer à comparaître devant le tribunal de la foi.

 

 

Une expression qui a fait fortune

Un socle dogmatique commun.

Cette expression à la mode pourrait, bien sûr, être utilisée pour simplement vouloir rappeler que la croyance en l’unicité de Dieu est commune au christianisme, à l’islam et au judaïsme. Parmi toutes les religions qui existent à travers le monde, il est en effet exact que ces trois, de toute première importance, concordent en cette affirmation claire et fondamentale : il n’y a et il ne peut y avoir qu’un seul Dieu. Il n’est même pas besoin de les énumérer : chacun, aujourd’hui, lorsqu’il entend parler des « trois grandes religions monothéistes », sait parfaitement desquelles il s’agit. Certes, il en existe d’autres qui partagent aussi cette conviction. Mais ces trois là, et de loin, sont admises de tout le monde comme étant les plus grandes, au moins par le rôle essentiel qu’elles ont joué et continuent de jouer dans l’histoire des hommes et, pour deux d’entre elles, le christianisme et l’islam, par le nombre de leurs fidèles ou de leurs adeptes. Personne ne songerait à leur contester la qualité de « religion » puisque ce sont bien de rapports entre Dieu et les hommes dont chacune d’entre elles entend parler.

Il faut également reconnaître, en ce climat politique et religieux si tendu en lequel nous vivons, que cette formule semble être porteuse d’un message de réconfort, d’espoir et de paix. N’est-ce pas en effet un fort symbole et une réussite que d’avoir su ainsi résumer le christianisme, l’islam et le judaïsme en une seule et même expression, expression qui paraît d’autant moins récusable qu’elle est solidement fondée sur un socle dogmatique commun ? Vu l’importance fondamentale que toutes les trois accordent à leur foi monothéiste, comment n’y découvriraient-elles pas une solide base d’entente qui devrait éloigner les risques d’affrontements religieux ?

Communément admise et acceptée, aujourd’hui employée aussi bien par les responsables politiques que par les chefs religieux, cette expression désormais consacrée apparaît donc comme une trouvaille de grande qualité dont s’est dotée le monde contemporain pour manifester son respect envers la permanence du phénomène religieux dans la société et reconnaître la prééminence de ses formes monothéistes. Aucune des trois religions, se voyant ainsi distinguée comme « grande » entre toutes, ne paraît avoir de motif de se plaindre du choix de cette formule, certes rassembleuse, mais en même temps bâtie sur cette réalité commune de leur croyance en un Dieu unique. Enfin, comment ne pas se réjouir aussi de voir le prestige de cette tournure conçue pour parler des « trois grandes religions monothéistes » alors que l’on attend toujours que quelque tour équivalent soit ciselé pour exprimer, avec une solennité identique, les principales religions polythéistes ?

 

Le risque d’un mauvais procès ?

L’on pourrait peut-être se borner à ces seuls commentaires et estimer inutile de vouloir aller plus loin. Inutile d’attribuer en particulier une éventuelle valeur philosophique à cette expression et, plus encore, de la passer au crible de la foi catholique. A quoi bon en effet en fouiller le contenu si elle ne prétend pas descendre à ces profondeurs ? N’est-ce pas risquer de lui faire un mauvais procès alors qu’elle n’a rien demandé et ne veut sans doute rien d’autre que brosser une description rapide et bienveillante de l’existant religieux du monde actuel ?

Cependant, si nous admettons que l’on peut vouloir utiliser cette formule pour simplement noter la croyance du christianisme, de l’islam et du judaïsme en un seul Dieu, il serait en revanche illusoire de penser que l’extrême banalisation de son emploi ne contribue pas à déclencher ou à favoriser dans les esprits le cheminement de la pensée religieuse moderne, celle qui se déclare respectueuse de toutes les religions, celle dont émane cette expression et qui bénéficie de son concours.

Ce tour, à la fois respectueux des religions, bienveillant pour les monothéismes, véritable symbole d’espérance et d’apaisement des tensions religieuses, montre en effet un très puissant brio pour incliner tous ceux qui l’emploient ou qui l’entendent à faire leurs ces sentiments de respect, de bienveillance et d’espérance.

Aussi, même si l’on concède la possibilité d’en faire usage sans embrasser pour autant la pensée qu’elle suggère, il est cependant utile, pour éviter le risque de se laisser emporter, d’en approfondir le contenu philosophique et de l’examiner également sous le faisceau lumineux de la foi.

 

 

Son contenu philosophique

Polythéisme ou monothéisme.

L’expression qui retient notre attention a réuni ces trois religions ensemble aux deux motifs principaux de leur grandeur et de leur monothéisme. En ce qui concerne le second de ces deux motifs, il apparaît visiblement comme un gage de leur honorabilité et de leur sérieux : s’il est mis en avant, c’est parce qu’il en impose. Le monde lui-même se trouverait certainement plus embarrassé de parler des religions polythéistes avec le même respect. Entendu dans un sens strict, le polythéisme est en effet un non-sens philosophique que l’on pressent confusément. Saint Thomas en fait la réfutation en montrant l’impossibilité pour plusieurs individus (chacun ayant sa substance propre, le concept de consubstantialité n’étant même pas imaginé) d’avoir la nature proprement divine : acte pur, esprit pur, tout-puissant, créateur et maître de toutes choses. En effet, s’il existe plusieurs dieux possédant la nature proprement divine, chacun d’entre eux se devrait pourtant d’être à l’origine de l’existence des autres dieux, ce qui contredit alors la toute-puissance de chacun d’entre eux. En ce sens strict, le polythéisme n’a pas existé historiquement ou à peine.

Les polythéismes, qui sont donnés dans l’histoire des religions, s’il leur arrive de concéder à l’un des « êtres divins » auxquels ils croient, la nature proprement divine, ne parlent pour tous les autres d’« êtres divins » qu’au sens analogique de ce mot : ce sont des esprits supérieurs aux hommes, qui peuvent avoir parfois des corps et qui sont répartis hiérarchiquement. Ils se perdent alors en ces mythologies et en ces fables grossières sur la coexistence de ces dieux à qui sont prêtés les qualités et les défauts des hommes.

La mise en valeur du monothéisme que semble favoriser notre formule ne peut donc nous être a priori désagréable par l’éloignement où elle se tient des absurdités ou des fables du polythéisme. Elle rejoint les conclusions les plus solides auxquelles nous a accoutumés la théologie naturelle. En effet, la vérité de l’existence d’un seul Dieu n’est une croyance qu’en raison de la corruption du péché originel qui rend difficile la découverte de cette vérité à beaucoup d’hommes. Mais, en soi, il s’agit d’une connaissance accessible à la seule raison et non d’une foi.

Bien loin de ce non-sens du polythéisme compris dans son sens strict ou des fables véhiculées par les polythéismes historiques, nous nous plaçons donc résolument sur le chemin frayé par Aristote et si bien distingué ensuite par saint Thomas d’Aquin en ses fameuses « cinq voies de l’existence de Dieu ». Nous affirmons que la raison par elle-même est déjà apte à parvenir à la certitude de l’existence de Dieu et de son unicité.

 

Le possible et le contradictoire

Si nous pouvons donc nous féliciter du bon traitement que le monothéisme reçoit apparemment de cette expression, nous nous trouvons en revanche confrontés à une question qu’elle soulève immédiatement. La fin de la religion est de relier les hommes à Dieu et leur permettre de lui rendre ainsi l’honneur qui lui est dû. Cette formule semble donc accréditer l’idée que trois religions au moins rempliraient ce rôle à l’égard du Dieu unique : un seul Dieu certes, mais au moins trois religions qui se proposeraient aux hommes comme autant de voies pour l’honorer et y avoir accès. En restant encore sur le terrain de la seule philosophie, sans le secours des lumières de la foi, nous nous posons alors la question de la pertinence philosophique de cette expression.

Le Docteur angélique, dans son traité sur la toute puissance de Dieu, démontre que Dieu peut absolument tout : « Son être est un être infini, n’étant pas limité par un sujet qui le reçoive. Il y a donc nécessité que la puissance divine soit infinie [5]. » Il n’y a donc strictement aucune limitation d’aucune sorte à apporter à sa toute-puissance qui s’étend à tout ce qui existe ou peut exister. Saint Thomas distingue cependant la puissance absolue de Dieu de sa puissance ordonnée. Cette distinction lui permet d’exprimer la différence entre ce qui est à attribuer à la puissance de Dieu seule envisagée et qui comprend tout ce qui est possible, avec ce qui est à attribuer à la puissance ordonnée de Dieu et qui regroupe seulement ce qui s’attribue à la puissance divine en tant qu’exécutrice des ordres de la volonté juste de Dieu.

Nous ne devons donc pas nous laisser duper nous-mêmes par notre manière imparfaite de parler. Lorsque nous disons que même Dieu ne peut pas faire certaines choses, comme pour reprendre quelques exemples tirés de la Somme théologique, que ce qui s’est passé ne se soit pas passé, qu’une femme qui a été séduite ne l’ait pas été, que Socrate qui s’est assis ne se soit pas assis, que le nombre quatre soit plus grand que lui-même, que Dieu ne peut pas se déplacer, nous devons comprendre en réalité que « Dieu ne peut pas les faire, pour exprimer qu’elles-mêmes ne peuvent pas être faites [6]. »

C’est cette remarque qui permet d’arriver alors au fond de la question. Dieu peut tout et l’on doit confirmer qu’il n’existe absolument aucune restriction à apporter à cette proposition. Chaque fois qu’il nous apparaît donc que Dieu « ne peut pas quelque chose », c’est en réalité que nous sommes en train d’envisager – que nous en ayons conscience ou non, cela ne change rien à l’affaire – quelque chose qui, en réalité, n’a pas la qualité de « possible » parce qu’elle est contradictoire. Et par contradictoire, nous entendons l’attribution, à la fois et sous le même rapport, de l’être et du non-être à un objet identique. « Quant aux termes qui impliquent contradiction, ils ne sont pas compris dans la toute-puissance divine, parce qu’ils ne comprennent point la qualité de possibles [7]. »

Si Dieu ne peut donc pas réaliser l’impossible, ce n’est pas que sa puissance soit limitée, c’est que l’impossible, de soi, n’est pas susceptible d’exister, qu’il n’est pas réalisable :

C’est ce que Ockam et Descartes n’ont pas compris, lorsqu’ils ont prétendu que la liberté divine et la toute-puissance ne seraient pas infinies, si elles étaient incapables de faire un cercle carré. Il s’ensuivrait que la réalité du principe de contradiction et de toute essence dépendrait de la liberté divine ; mais alors la liberté divine elle-même s’évanouirait car elle n’aurait aucun fondement : Dieu ne serait pas nécessairement l’Être, le Bien, l’Intelligence, ni par suite la Liberté. Il serait libre d’être libre […], libre d’être ou de ne pas être. Ce libertisme absolu, destruction de toute vérité et de tout être, est l’absurdité même, il conduit au nihilisme radical [8].

Saint Thomas a donné sa conclusion concernant une telle opinion : « Soutenir que la justice dépend simplement de la volonté de Dieu, c’est dire que la volonté divine n’est pas dirigée par la sagesse et c’est un blasphème [9]. »

Il faut toutefois noter que cette position thomiste, nette et parfaitement étayée, n’a pourtant pas été celle d’un assez grand nombre de philosophes et de théologiens. Pour certains de ces derniers, il a semblé que c’était retirer quelque chose à la transcendance et à la toute-puissance de Dieu que de ne pas la croire assez ample pour contenir même le contradictoire. Avant saint Thomas, saint Albert le Grand avait déjà magistralement répondu à cette objection :

Le principe de non-contradiction est le premier principe de notre intelligence, d’où elle prend toute vérité, contre quoi elle ne reconnaît rien de vrai. Il faut que ce principe soit emprunté à l’exemplaire et au régulateur suprême, qui est l’ordre même de la première Vérité. Comme donc Dieu ne peut rien contre l’ordre de la première Vérité, il ne peut rien non plus là contre ; car faire le contradictoire n’évoque pas la puissance, mais l’impuissance [10].

On a peut-être reconnu le débat théologique qui a été récemment remis au goût du jour par le pape Benoît XVI dans le fameux discours de Ratisbonne. Le monde musulman y a vu une attaque d’abord dirigée contre l’islam. En réalité, l’ancien professeur d’université s’en est pris avec vigueur à toute pensée, de quelque origine qu’elle soit, qui s’énonce ainsi : « Dieu est absolument transcendant, sa volonté n’est liée à aucune de nos catégories, fût-elle celle du raisonnable. » C’est ainsi que se sont trouvées étrangement renvoyées dos à dos les positions de Duns Scot et de Ibn Hasm « qui peuvent être totalement rapprochées » !

Dans ce discours, le pape montre comment une défense peu éclairée de la toute-puissance divine amène infailliblement à l’abdication radicale de la raison dans le discours théologique. Elle confisque en effet l’analogie « entre Dieu et nous, entre son Esprit créateur éternel et notre raison créée » en laquelle « les dissimilitudes sont infiniment plus grandes que les similitudes, mais cela ne supprime pas l’analogie et son langage ». Toute la métaphysique, toute la morale s’en trouvent profondément discréditées car une telle pensée jette dans un scepticisme irrémédiable touchant le vrai et le faux. En une métaphore joliment filée, le père Sertillanges a indiqué la redoutable alternative où se trouve l’esprit humain selon que le discours sur Dieu est impossible parce que les créatures ne renvoient d’elles que leur propre image : « L’intelligence sera-t-elle le vaisseau qui reflète dans l’eau unie la savante complexité de ses cordages [11] ? » ou que ce discours est reconnu en sa capacité, même extrêmement modeste, d’exprimer quelque chose de Dieu. Notre auteur poursuit alors le deuxième terme de sa comparaison : « Ou laisserons-nous la pensée marquer ses formes dans le mystère comme un jeu de vagues éclatantes qui sculptent leurs panaches en fuyant [12] ? »

De même, si la raison ne peut plus rien savoir de Dieu, sa connaissance du juste et de l’injuste se retrouve alors entièrement suspendue à l’arbitraire de Dieu : rien ne permet de penser que Dieu lui-même, si le choix de la vérité ou du mensonge relève de sa toute-puissance, gardera la même parole. L’assassinat, par exemple, n’est aujourd’hui un acte coupable que parce qu’il a été désigné comme tel par une loi positive de Dieu. Mais Dieu aurait pu tout aussi bien faire, ou pourrait décider de faire demain, un monde où l’assassinat eût été un acte vertueux.

On trouvera peut-être paradoxal de s’être référé au discours d’un pape assez peu suspect de thomisme et grand utilisateur de l’expression que nous critiquons, pour expliciter cette impossibilité d’admettre les contradictoires au rang des « possibles ». Nous reconnaissons volontiers ces paradoxes mais nous avons trouvé intéressant de les mentionner au passage, même si nous n’en avons pas la clef.

Il faudrait citer ici bien d’autres auteurs qui, en amont de leur pensée, commencent, de diverses manières, par affranchir Dieu du principe de non-contradiction au motif qu’il se situe bien au-delà. Nous pensons, par exemple, à l’influence de certains auteurs gnostiques tels que René Guénon (il a apostasié la foi catholique pour devenir musulman). Ces auteurs considèrent les différentes grandes « révélations » comme des « exoté­rismes » – qui peuvent laisser l’impression de la contradiction entre elles aux non-initiés – mais qui ne sont en réalité que des avatars d’une métaphysique plus profonde, ésotérique celle-là, dont le « Dieu », situé au-delà même de l’être, se rit de tout ce qui nous apparaît comme contradictoire et qui ne peut être connue que par de rares initiés.

 

 Un seul Dieu et trois religions

A l’aide de ces éclaircissements, nous sommes en mesure de répondre à la question de la possibilité qu’aurait eue Dieu de donner aux hommes différentes religions, trois par exemple. Si nous nous sommes bien expliqué, chacun comprendra en effet qu’il suffira de savoir si une telle hypothèse appartient ou non à l’ordre des possibles. Pourquoi Dieu n’aurait-il pu en effet, selon son bon plaisir de Dieu, donner aux hommes plusieurs religions qui, toutes, auraient différemment conduit à lui ? différentes religions que sa sagesse aurait accommodées à la diversité des races, des civilisations, des âges, des tempéraments des peuples, à travers le monde et au cours des siècles ?

L’hypothèse est attrayante et elle est devenue très populaire. Pour l’admettre, il faudrait alors spécifier que ces religions devraient être seulement différentes, complémentaires, mais non pas contradictoires. Est-ce envisageable ? Le discours que Dieu tiendrait sur lui-même, supposé vrai dans chacune des religions, les différences entre elles ne pourraient alors provenir que de la plus ou moins grande extension ou profondeur des révélations, à l’exemple de celle de l’ancien Testament qui ne se trouve justement être qu’une révélation partielle, incomplète au regard de la révélation évangélique qui en est la plénitude. L’islam, à l’imitation, ne prétend se placer lui-même pas ailleurs que dans ce sillage lorsque, exprimant qu’il ne refuse pas les deux premières, il fournit la troisième et ultime révélation.

A considérer ces trois religions concrètement visées, il semble que notre formule, en explicitant qu’elles étaient toutes les trois monothéistes, a pris grand soin de noter leur accord sur ce point essentiel de la théologie naturelle comme pour justement prévenir l’objection évidente qui n’aurait pas manqué d’être donnée si elles n’avaient même pas pu s’accorder sur le nombre de dieux ! Dès lors, établis sur ce socle essentiel du monothéisme, qu’est-ce qui viendrait désormais empêcher la raison de penser que le christianisme, l’islam et le judaïsme sont tous les trois issus d’un Dieu qui aurait ainsi poussé la délicatesse à se faire tout à tous ?

A cette vision irénique, il existe cependant une difficulté de taille. C’est que ces trois religions, en dépit de leur commun monothéisme, se contredisent gravement. Et, pour se limiter à ce seul exemple, elles commencent d’abord et avant tout par s’opposer à propos de ce que Dieu dit de lui-même. Nous demeurons toujours sous l’éclairage de la seule raison, pour le moment privée des lumières de la foi, mais nous projetons maintenant ce regard purement rationnel sur le contenu des révélations des « trois grandes religions monothéistes ». Nous parlons donc de leurs différentes croyances d’un point de vue volontairement extérieur à la foi afin de parvenir à un jugement seulement rationnel. Cette démarche inhabituelle est cependant nécessaire pour pouvoir parvenir à un jugement qui sera recevable par la seule raison.

Pour deux d’entre ces religions, le dogme de la Trinité est un blasphème, un polythéisme qui ne reconnaît pas son nom. Pour ces deux mêmes, l’affirmation de l’incarnation de Dieu et celle de la divinité de Jésus-Christ sont d’autres blasphèmes encore, indignes de la conception qu’elles se font de Dieu. En admettant même qu’il eût été possible d’accepter l’hypothèse de l’existence de plusieurs religions différentes, comment en revanche admettre de Dieu qu’il aurait livré aux hommes, en différentes révélations successives, des assertions contradictoires concernant sa propre identité ?

La conséquence en est, pour la plus grande joie des rationalistes, que, si une portion des hommes croit (ou croyait encore) au mystère de la Trinité comme à la prunelle de sa foi, prête à verser son sang pour cette vérité parce qu’il la lui a révélée et qu’il ne peut ni se tromper ni les tromper, les autres portions de l’humanité, avec une conviction qui semble toute égale, et pareillement au nom de ce que Dieu leur a révélé, combattent farouchement cette même croyance…

L’ambiguïté de cette formule consiste en réalité à n’exprimer que la commune croyance de ces trois religions en l’existence d’un Dieu unique, en laissant miroiter qu’une telle base suffit à fonder l’espoir qu’elles pourraient être toutes les trois de Dieu, et à une possibilité d’entente entre elles. Mais elle passe entièrement sous silence, comme s’ils ne prêtaient pas à conséquence, les désaccords irréductibles qui opposent ces mêmes religions au sujet de ce que Dieu a dit de lui-même. Cette expression fait la magnanime, celle qui parvient à se placer au-dessus des credo religieux et devient ainsi capable d’exhorter les religions à dépasser leurs différences, leurs contradictions internes étant considérées comme quantité négligeable.

Elle laisse accroire qu’il est déjà si satisfaisant que tant d’hommes s’accordent sur la vérité de l’unicité de Dieu que les querelles de révélations, pour tous les hommes sages, devraient vraiment être évacuées. On peut lui appliquer ce que le père Sertillanges a dit de l’agnosticisme :

Malgré ses allures condescendantes et sa trompeuse largeur, il ne nous approvisionne que d’apparences soigneusement vidées, ne trompe un instant notre imagination que pour se réserver d’en sourire, et lance notre action en déclarant par avance qu’elle ne rime à rien. C’est la duperie proposée comme remède à notre impuissance [13].

C’est sans doute avec une semblable logique que l’on en arriverait à vouloir consoler des enfants qui ignoreraient l’identité de leurs parents en leur disant que c’est déjà bien assez pour eux d’avoir la certitude qu’ils en ont et exagéré de demander en plus qui ils sont.

Par ailleurs, cette expression dissimule également, sous sa sage apparence, une fourberie conjointe, non moins fondamentale. Étant donné que ces trois religions se contredisent gravement, Dieu ne peut les avoir données toutes les trois sans avoir menti au moins deux fois, soit à une grande partie d’entre les hommes, soit peut-être même à tous. Mais si Dieu se contredit, nous avons montré que Dieu n’est alors pas Dieu. Or, puisque Dieu est Dieu, il ne se contredit pas, il ne ment pas. Il ne peut donc être à l’origine d’au moins de deux de ces trois religions et peut-être des trois.

Dès lors, comment ne pas récuser l’usage d’une telle expression laissant accroire que Dieu pourrait être l’auteur de trois religions qui se contredisent, qu’il soit également vrai, en même temps et sous le même rapport, que Dieu, en parlant de lui-même, dise de lui qu’il est Trinité et qu’il n’est pas Trinité, que ce dogme, en même temps et sous le même rapport, soit un mystère infiniment digne de notre adoration et le plus exécrable de tous les blasphèmes ? En réalité, c’est Dieu lui-même qui se trouve subtilement mais magistralement discrédité par cette formule : la raison seule suffit à le prouver.

 

Monothéisme ou « mono-idolâtrie »

L’idolâtrie se définit par le culte rendu par les hommes à un « dieu » qui n’est pas le vrai Dieu. En notre esprit, nous associons naturellement l’idolâtrie au polythéisme car, historiquement, les deux se sont trouvés le plus souvent associés. Cependant, le culte voué à un « dieu » unique mais faux relève également de l’idolâtrie. Pour pouvoir en désigner cette espèce particulière, Mgr de Castro-Mayer a utilisé le mot de « mono-idolâtrie ».

Or, nous venons de le constater : « les trois grandes religions monothéistes » se contredisent manifestement sur la question de l’identité de Dieu. Chacune prétend adorer le seul Dieu véritable et lui prête une identité qui est contradictoire de l’une à l’autre.

Il apparaît donc que au moins deux d’entre elles appellent du nom de « Dieu » quelqu’un qui ne l’est pas. Mais telle est précisément la définition de l’idolâtrie. Deux au moins de ces trois religions sont donc des religions idolâtres, plus exactement mono-idolâtres.

L’expression « les trois grandes religions monothéistes » s’avère donc être, pour la raison, une expression trompeuse, absurde et convoyeuse d’athéisme. Trompeuse en cela qu’elle laisse penser que le christianisme, l’islam et le judaïsme pourraient être tous les trois, en même temps des religions données aux hommes par Dieu. Absurde parce qu’il est impossible que Dieu se trouve être à l’origine de religions qui se contredisent. Pourvoyeuse d’athéisme, car elle discrédite Dieu d’une manière subtile mais impitoyable. On peut ici rapporter cette réaction pleine de saveur d’un journal de notre pays : La Vérité française (le 19 octobre 1900) après les premières tentatives de congrès des religions à la fin du 19e siècle :

En présence de tant de religions, on croira plus facilement ou qu’elles sont toutes bonnes, ou qu’elles sont toutes indifférentes : en voyant tant de dieux, on se demandera si tous ne se valent point, ou s’il y en a un seul de vrai. Le parisien gouailleur refera le mot de ce collectionneur sceptique, dont un ami maladroit venait de faire tomber une idole de l’étagère : « Ah ! Malheureux ! C’était peut-être le vrai Dieu ! »

 

 

La foi au risque de cette expression

Une seule religion : le catholicisme

 

Nous avons voulu marquer cette étape de l’examen philosophique de cette expression sans recourir au regard de la foi pour manifester que la première difficulté qu’elle pose l’est d’abord à la raison. Cependant, le seul regard décisif et définitif est celui de la foi au jugement de laquelle tout doit être soumis. Et la foi nous apporte la certitude que Dieu n’a donné aux hommes qu’une seule religion et que cette religion est le catholicisme. C’est donc indûment que les autres religions se déclarent être des religions et sont appelées telles, car elles ne viennent pas de Dieu et ne l’honorent pas, elles ne relient pas les hommes à lui. Loin de les lui conduire, elles détournent de lui. Saint Thomas, quant à lui, n’hésite pas à comparer l’infidélité à « une prostitution spirituelle [14] ».

A ce titre, cette expression est outrageante pour Dieu et destructrice de la foi puisqu’elle amène à penser qu’il a communiqué aux hommes trois religions dont les « fois » sont gravement contradictoires. La foi catholique, seule vraie, se retrouve ainsi placée sur un pied d’égalité avec deux autres « fois » pourtant violemment anti-trinitaires, contestatrices de la Révélation évangélique et cependant considérées comme tout aussi respectables qu’elle.

C’est en vain que l’on prétend échapper à la question essentielle de la vérité de l’enseignement de Jésus-Christ : elle est un signe de contradiction pour tout homme. La vie sur la terre de tout un chacun ne peut se dérouler autrement qu’en fonction de lui, que l’on se soumette à sa loi, à son sang rédempteur et à son amour ou qu’on le rejette. Nous croyons, quant à nous, de toute notre âme, qu’il est réellement la deuxième Personne de la Sainte Trinité qui s’est incarnée, que son enseignement est parfaitement vrai, sans l’ombre d’une erreur. Nous lui sommes infiniment reconnaissants de tout ce que, par pur amour, il nous a dévoilé du sanctuaire de sa vie divine et nous ne pouvons imaginer de pire blasphème que celui qui consisterait à rejeter comme mensongères les paroles que Dieu a dites de lui-même.

Or, à bien des reprises, il nous a répété que le rejet que les hommes feraient de lui serait, en réalité, le rejet de Dieu lui-même, et que ceux qui l’outrageaient, outrageaient son Père : « Afin que tous honorent le Fils comme ils honorent le Père. Celui qui n’honore pas le Fils, n’honore pas le Père qui l’a envoyé » (Jn 5, 23). Et encore : « Qui vous méprise me méprise, et qui me méprise, méprise celui qui m’a envoyé » (Lc 10, 16).

Bien que leurs motifs soient divergents, les juifs (nous ne parlons que des tenants du judaïsme) et les musulmans se retrouvent, les uns et les autres, en ce refus farouche de la divinité de Notre-Seigneur et du mystère de la Sainte Trinité. Ils sont donc bien ceux qui n’honorent pas le Fils et qui ne peuvent honorer le Père qui l’a envoyé. Ils sont ceux qui méprisent le Fils et qui méprisent son Père qui l’a envoyé. C’est d’eux que Notre-Seigneur a dit « Si Dieu était votre Père, vous m’aimeriez, car c’est de Dieu que je suis sorti et que je viens. […] Vous, vous avez le diable pour père, et ce sont les désirs de votre père que vous voulez accomplir » (Jn 8, 42-43).

L’islam et le judaïsme se leurrent et ils égarent très gravement leurs adeptes à vouloir honorer Dieu alors qu’ils rejettent précisément Dieu qui est venu parmi nous pour nous dire qui il était. Ces « deux religions » peuvent sans doute être dites grandes par leur rôle historique et par le nombre de ceux qu’elles perdent. L’islam peut encore être dit grand par le nombre de ses adeptes. Mais, avant tout, ces « religions » doivent d’abord être dites fausses, fausses religions. Lorsqu’on parle d’elles, la vérité demande que ce soit la première des choses qui doive être rappelée sous peine de faire perdre la foi aux catholiques par la confusion que l’on met dans leurs esprits, et de manquer à la charité à l’égard des infidèles en ne leur disant plus qu’ils se trouvent dans les ténèbres de l’erreur. N’est-ce pas l’amour de ces hommes qui doit nous convaincre de leur dire que leur errance provient des fausses religions qu’ils suivent ? Que dirait-on du maître d’école qui, pour ne pas contrister son élève fantaisiste dans la récitation de ses tables, le laisserait dans ses erreurs ? Ou encore, « puis-je dire que j’aime mon frère malade, si je ne hais pas sa maladie [15] » ?

 

Une paix chimérique

Le monde et « l’Église conciliaire » ont donc fondé leurs espoirs d’obtention de la paix sur la terre sur le socle de la réconciliation entre les trois grandes religions monothéistes. Ce n’est désormais plus la foi en Notre-Seigneur Jésus-Christ, Princeps pacis, qui constituera le fondement de la seule concorde possible entre les peuples et les individus. Désormais, de même que la prière d’adoration adressée à l’adorable Trinité et à la deuxième Personne qui s’est incarnée et a répandu son sang pour nous sauver, est entendue de Dieu et est considérée comme une prière efficace pour lui demander ses bénédictions, de même d’autres prières adressées à Dieu, prières qui excluent positivement la Trinité, l’incarnation et la rédemption du Fils comme d’horribles blasphèmes, seraient cependant des adresses également savoureuses pour le cœur de Dieu et dignes d’être récompensées…

L’impiété le dispute ici à la chimère. Comment ne déplairaient-elles pas souverainement à Dieu, ces prières qui dédaignent et détestent la grande geste de miséricorde que le Fils est venu accomplir sur la terre ? Comment la paix pourrait-elle naître du parti pris de laisser croître ici-bas, à côté de la seule vraie religion, le pullulement des fausses ? C’est un esprit manifestement maçonnique, celui que Léon XIII avait justement dénoncé dans l’encyclique Humanum Genus (20 avril 1884) :

En ouvrant leurs rangs à des adeptes qui viennent à eux des religions les plus diverses, ils (les francs-maçons) deviennent plus capables d’accréditer la grande erreur du temps présent, laquelle consiste à reléguer au rang des choses indifférentes le souci de la religion, et de mettre sur pied d’égalité toutes les formes religieuses. Or, à lui seul, ce principe suffit à ruiner toutes les religions, et particulièrement la religion catholique, car étant la seule véritable, elle ne peut subir la dernière des injures et des injustices : tolérer que les autres religions lui soient égalées. 

La foi ne consiste pas à croire en un Dieu sans visage ou en un Dieu qui les aurait tous, mais à croire en ce Dieu tel qu’il est et qu’il a eu l’admirable bonté de se révéler par son Fils Notre-Seigneur Jésus-Christ.

 

Faux œcuménisme et infidélité

Par ailleurs, en raison des dégâts provoqués par le faux œcuménisme qui a triomphé dans les esprits, il faut encore ajouter combien il est gravement préjudiciable que cette expression cite le « christianisme » comme un bloc que l’on place à côté du judaïsme et de l’islam sans prendre le soin de préciser souvent et nettement que d’innombrables « religions chrétiennes » se réclament effectivement de Notre-Seigneur Jésus-Christ, mais que, parmi elles, seule est vraie la religion catholique. De même que l’on ne peut se déclarer satisfait de savoir que les juifs et les musulmans sont au moins monothéistes, de la même manière, on ne saurait se contenter de savoir que de nombreux hommes reconnaissent plus ou moins la divinité de Notre-Seigneur dans une doctrine affreusement dégradée par les hérésies, en particulier celles, véritablement terrifiantes, de Luther et de Calvin.

Comme l’a fait remarquer saint Thomas d’Aquin :

Un péché est d’autant plus grave qu’on est par lui plus séparé d’avec Dieu. Or, c’est par l’infidélité que l’on est le plus éloigné de Dieu, parce qu’on n’a pas la vraie connaissance de lui et que, par la fausse connaissance qu’on a de lui, au contraire, on ne s’approche pas mais on s’écarte plutôt de Dieu [16].

Selon notre grand docteur, ces fausses religions constituent donc le plus grave des péchés par la séparation d’avec Dieu qu’elles entraînent. Loin de devoir considérer que, par les vérités qu’elles tiennent captives, elles pourraient, dans une certaine mesure, rapprocher de Dieu, saint Thomas indique nettement qu’elles en écartent.

Cette expression ne doit nullement être considérée comme constituant un moindre mal au regard de l’athéisme. Le mot « athéisme », par sa dureté, par l’aveu de l’absence, de l’isolement et de la solitude où il réduit l’homme, parce qu’il suffit à évoquer les régimes totalitaires les plus barbares, provoque au moins chez l’homme, avant de l’emmurer vivant dans l’absurdité de l’existence, un malaise et un sursaut qui peuvent encore être salutaires. Tandis que l’expression des « trois grandes religions monothéistes » agit, pour vider Dieu du cœur de l’homme, d’une façon fort habile et le fait gentiment glisser vers l’athéisme sans même en avoir employé le mot.

Certains diront que Benoît XVI n’emploie cette expression que par commodité diplomatique. Nous ne le pensons pas et nous croyons même que cette manière de défendre le souverain pontife ne rend guère hommage au courage indéniable qui est le sien. Nous croyons au contraire que le pape, lorsqu’il utilise cette expression, indique une profonde pensée d’estime pour ces autres grandes religions. C’est pourquoi les discussions théologiques entre Rome et la Fraternité, voulues des deux côtés, s’avèrent comme tragiquement nécessaires :

Quand la perversité des méchants grandit, et que ceux qui se convertissent sont foulés aux pieds par les opprobres des hommes, non seulement on ne doit pas interrompre la prédication mais on doit même l’intensifier [17].

En effet, il apparaît clairement, sur ce seul exemple, qu’entre l’usage courant que Benoît XVI fait de cette expression et le rejet indigné qu’en faisait Mgr Lefebvre, il y a un abîme, non pas de mots seulement, mais de doctrine.




 


[1]  — Discours de Benoît XVI devant les musulmans au Dôme du Rocher, le 12 mai 2009, Osservatore Romano, 19 mai 2009.

[2]  — Mgr Marcel Lefebvre, C’est moi l’accusé qui devrais vous juger !, Étampes, Clovis, 1997, p. 201.

[3]  — Mgr Marcel Lefebvre, C’est moi l’accusé qui devrais vous juger !, p. 202.

[4]  — Jacques Maritain dans André Gide et notre temps, in Œuvres complètes, volume 6, Fribourg, Éditions universitaires, 1985, p. 1025-1026 (extrait de l’entretien tenu au siège de l’« Union pour la vérité » le 26 janvier 1935).

[5]  — I, q. 25, a. 2.

[6]  — I, q. 25, a. 4, ad 3.

[7]  — I, q. 25, a. 3.

[8]  — Père Réginald Garrigou-Lagrange, Dieu, son existence et sa nature, 2e éd., Paris, Beauchesne, 1914, p. 464.

[9]  — De Veritate, q. 23, a. 6.

[10] — Somme théologique, 1ère partie, Traité 19, q. 78, Membre 2.

[11] — A. D. Sertillanges O.P., Commentaire de la Somme théologique, Dieu, t. 3, Paris-Rome-Tournai, Desclées, « Revue des Jeunes », 1935, p. 341.

[12] — A. D. Sertillanges O.P., Commentaire de la Somme théologique, Dieu, t. 3, p. 341.

[13] — A. D. Sertillanges O.P., Commentaire de la Somme théologique, Dieu, t. 3, p. 339.

[14] — II-II, q. 11, a. 4.

[15] — Mgr Gay, De la Vie et des vertus chrétiennes, t. 2, 2e éd., Paris-Poitiers, Oudin, 1875, p. 400.

[16] — II-II, q. 10, a. 3.

[17] — Saint Thomas dans son Commentaire de saint Jean 8, 51.

Informations

L'auteur

L'abbé Régis de Cacqueray a été ordonné prêtre dans la Fraternité sacerdotale Saint Pie X et supérieur du District de France, avant d'embrasser la vie religieuse.

Le numéro

Le Sel de la terre n° 71

p. 30-45

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