La leçon du rabbin
Le Concile a été une vraie révolution *
Le 21 mars 2010, 1er dimanche de la Passion, le cardinal archevêque de Paris, Mgr Vingt-Trois, a invité le rabbin Rivon Krygier à donner une conférence de carême dans sa cathédrale [1].
Le rabbin a commencé en soulignant qu’il s’agissait d’« une première qui en dit long sur les rapports d’amitié et, plus encore, de fraternité, qui ont pu se tisser entre juifs et chrétiens depuis la déclaration Nostra Ætate du concile Vatican II ».
C’est en effet au Concile qu’il faut remonter, car il a provoqué un mouvement d’ouverture. Et de citer le pape actuel :
Le cardinal Ratzinger, futur Benoît XVI, a pu dire du Concile qu’il avait provoqué un « immense ébranlement qu’il reste encore à transmuer en réalité positive [2] ».
En quoi consiste cet ébranlement ? Le rabbin lui-même nous l’explique :
A mon sens, le plus grand espoir suscité par Vatican II est d’avoir enclenché un processus de sortie de cette logique infernale dominante dans la plupart des religions qui veut que hors de sa paroisse, point de véritable salut. S’il y a un « ébranlement qui mérite que l’on continue à transmuer en réalité positive », c’est celui-là !
Ainsi le grand bénéfice du concile Vatican II – c’est l’enseignement du rabbin – est dans le fait que l’Église catholique a renoncé à se prétendre la vraie religion en dehors de laquelle il n’y a pas de salut (même pour les juifs).
En agissant ainsi, le Concile exprime « ce que le christianisme recèle de plus intérieur et de plus admirable ». Lisons la suite. Le rabbin a compris, mieux que beaucoup de catholiques, l’œuvre du Concile :
Tendant résolument la main aux autres religions monothéistes, jusqu’à chambouler de vieilles et tenaces condamnations conciliaires, l’Église catholique a placé [3] les vertus théologales avant toute dogmatique. Vatican II a révélé quelque chose de capital pour toute religion digne de ce nom, dont nous mesurons encore à peine l’impact : que la remise en question de certaines certitudes passées peut s’avérer être l’aiguillon de la vérité, non son couperet ; que la vérité est une conquête permanente non un dépôt verrouillé ; que le corps de doctrine légué par nos traditions respectives n’est pas vain, loin s’en faut, mais certainement pas une fin en soi. C’est plutôt le socle sur lequel nous appuyer pour nous hisser toujours davantage vers la vérité, vers Dieu. Toute régression en la matière laisserait le goût amer d’un rêve prophétique avorté, d’un faux messianisme…
Grâce à Vatican II, on assiste à « la remise en question de certaines certitudes passées » (par exemple, la nécessité de la foi catholique et du baptême pour être sauvé), on n’hésite plus à « chambouler de vieilles et tenaces condamnations conciliaires » (par exemple l’anathème porté contre les hérétiques, les schismatiques, et… les juifs [4]).
Le rabbin ne se contente pas de nous expliquer les bienfaits du Concile, il nous met en garde contre une tentative de retour en arrière. Ce serait du « faux messianisme ». Il parle, évidemment, en connaisseur.
Le rabbin continue sa leçon, et cite plusieurs textes du Concile (Nostra ætate, Lumen gentium, Gaudium et spes) qui montrent, nous dit-il, « à n’en point douter la volonté sincère de l’Église de reconnaître la valeur spirituelle et morale hors de son enceinte ».
Le dernier pas à parcourir
Le rabbin, bien charitablement, ne se contente pas de donner des bons points à l’Église (conciliaire), il indique encore le chemin à parcourir. Et c’est là qu’il devient le plus intéressant à écouter. Que celui qui a des oreilles entende ce que le rabbin dit à l’Église :
Il semble toutefois qu’un dernier pas reste entravé. Qualifiées de « rayons » de vérité et d’« ordonnées » au peuple de Dieu, les autres religions sont reléguées dans les « limbes » de la seule vérité christique. On en reste à une démarche quasi-hégélienne où l’histoire de l’Esprit est une succession d’approximations qui, tels des échafaudages, finissent par plier pour mieux laisser éclater la vérité christique ultime. L’homme de bonne volonté est selon cette conception un proto-chrétien, un catéchumène qui s’ignore, ou un « chrétien anonyme » pour reprendre l’expression du théologien Karl Rahner. L’autre reconnu est, à l’ombre de soi, un satellite. S’agissant spécifiquement du judaïsme, j’ai pu lire dans l’un et l’autre texte récent du magistère que les juifs sont encore « sous la domination du péché », car méconnaissant la foi au Christ, « croyant plutôt à l’observance de la loi [5] » alors que celle-ci « n’a jamais suffi à justifier ceux qui lui étaient soumis, devenue elle-même instrument de convoitise [6] ». Je lis sous la plume d’un théologien autorisé que « vouloir reconnaître à ces religions (judaïsme, islam) une médiation du salut indépendante de celle du Christ reviendrait à justifier leurs œuvres » ce qui serait contraire à « l’affirmation imprescriptible de la justification par la seule grâce de Dieu moyennant la foi [7] ». On en reste à la difficulté non dépassée que je pointais.
Comment dépasser cette difficulté ? Le rabbin va nous mettre les points sur les « i ». Il y a deux choses à faire.
Abandonner le vieux principe de non contradiction
La première, c’est encore un décret de Vatican II qui nous l’indique avec son exigence « d’émulation fraternelle [8] ». Ce qui correspond dans le judaïsme à la mahlokèt le-chèm chamaïm [9], la controverse « pour le seul renom de Dieu », désintéressée et bienveillante, et dont on loue la stupéfiante fécondité. Pour s’y prêter, il faut sortir de la logique binaire, du tiers exclu, comme l’indique le fameux dire talmudique : « Durant trois ans, les écoles de Chamaï et Hillel s’opposèrent, chacune prétendant détenir la halakha (la règle à suivre) jusqu’à ce que retentît une voix céleste qui proclama : « Les dires des uns et des autres sont les paroles du Dieu vivant » !
La logique binaire du tiers exclu, c’est la logique du bon sens, celle d’Aristote : « Il n'est pas possible qu'il y ait aucun intermédiaire entre les énonc és contradictoires [10]. »
Renoncer au principe du tiers exclu conduit à abandonner le principe de non contradiction. Cela fait partie sans doute des « certitudes passées » qu’il faut savoir remettre en cause. Ainsi, n’y aura-t-il plus de difficulté à admettre qu’entre une religion qui prêche que Jésus est le Fils de Dieu et qu’il est nécessaire de croire en lui pour être sauvé, et une autre qui affirme que le même Jésus n’était qu’un homme et qu’on peut se sauver par la seule Torah, il n’y a plus de contradiction.
Recourir à l’ésotérisme
Mais nous ne sommes pas au bout de nos peines, car il y a une seconde chose à faire.
La seconde chose à faire pour avancer est de repenser l’idée de vérité révélée. Nos traditions respectives partagent une conviction fondamentale : en amont, Dieu se fit « logos ». En suite de quoi, pour les chrétiens, ce logos s’est fait chair en Jésus et pour les Juifs, parole vivante de la Torah. Nous devons admettre que les traditions religieuses sont autant de déclinaisons de ce logos (de « l’Esprit-Saint offert à tous les hommes ») mais que son sens ultime est encore en aval de toutes. Telle est la valeur de vérité de chacune, comme un vecteur sur une trajectoire distincte, tournée vers un même sommet. Non tant ce que les religions ont dit et établi hier ou aujourd’hui que ce cheminement qui les porte vers l’absolu. J’ai trouvé chez divers théologiens chrétiens contemporains des formulations très subtiles par lesquelles ils ont tenté d’opérer l’articulation entre les voies particulières et universelles des religions [11]. Je ne puis hélas déployer ici leurs réflexions mais je suis d’avis que leur examen constitue un chantier prioritaire auquel il faudra nous atteler.
Les explications du rabbin sont ici un peu confuses. On comprend quand même qu’il nous oriente vers l’ésotérisme pour trouver une solution à la question posée par l’existence de diverses voies de salut (la religion chrétienne, la religion juive, etc.). Il y a plusieurs « traditions religieuses » qui sont « autant de déclinaisons » exotériques d’un même « logos », dont le « sens ultime », la gnose, se trouve « en aval de toutes », dans l’ésotérisme. Est-ce que nous forçons le trait ? La référence en note à un livre sur « Ésotérisme et christianisme » par un auteur qui est connu pour ses sympathies envers l’ésotérisme semble confirmer notre interprétation.
La conclusion du rabbin fait encore appel à la tradition gnostique.
La reconstruction du Temple
En effet, le rabbin continue et termine sa leçon magistrale en rappelant qu’il s’agit de reconstruire la Tour de Babel, de refaire un Temple pour l’humanité. Il suffit de continuer à écouter le « subtil filet de voix divine », la « glossolalie » qui parle dans l’Église (conciliaire) depuis 50 ans, c’est-à-dire depuis 1960 [12].
Permettez-moi de clore cette ébauche de réflexion par une figure mythique de ce qui vient d’être esquissé, en la dressant à partir de ma tradition (mais qui est aussi la vôtre). On se souvient que dans le récit de la tour de Babel, Dieu avait brisé la prétention dominatrice d’une humanité ivre d’elle-même, en confondant son langage, chacun ne comprenant désormais que la langue de son clan. Longtemps, nous en fûmes là, et y sommes encore, en bonne part, à vouloir imposer notre vocabulaire. Mais depuis 50 ans, un « kol demama daka, subtil filet de voix divine » s’est fait entendre, dirons-nous avec le livre des Rois (1 R 19, 12), une « glossolalie » (Ac 2, 4-6), dirons-nous avec les Actes des apôtres, soit un langage encore inarticulé mais qui renferme déjà toutes les langues de la terre. De la tour de Babel, il ne reste que des pierres éparpillées. Les bâtisseurs doivent reprendre langue [13]. C’est à cette condition qu’ils pourront bâtir non plus une tour mais un Temple dont la clef de voûte jadis écartée [14] sera posée au final par l’ensemble des nations et des religions, à l’unisson. « Maison de prière pour toutes les nations » (Is 56, 7), ce Temple ne sera dressé que parce que se sera réalisée la parole inouïe du prophète Sophonie : « Alors, je transformerai le langage des peuples en une langue purifiée, pour qu’ils invoquent tous le nom de l’Éternel et le servent d’un seul cœur » (So 3, 9).
Nos lecteurs, qui connaissent les études de Mgr Delassus et des autres auteurs catholiques contre révolutionnaires, comprendront ce langage. Les ennemis de l’Église sont en train de mettre la dernière main à la construction du nouveau Temple, dont la nef politique sera constituée par le gouvernement mondial, et la nef religieuse par la religion mondiale, ou spiritualité globale. Quant à l’Église catholique, elle est priée de descendre au tombeau, et l’on roulera une grosse pierre devant, avec des sceaux et une bonne garde.
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Extraits de La Conjuration anti-chrétienne
Voici comment Mgr Delassus décrivait en 1910 (il y a juste un siècle) le plan de la Contre-Église dans son ouvrage La Conjuration anti-chrétienne [15].
Ce plan [du Pouvoir occulte] est double : destruction et réédification : destruction de la cité chrétienne, édification de la cité maçonnique. La destruction, nous en avons vu les travaux et les ruines dans les pages qui précèdent. Nous devons maintenant assister à l’édification du Temple... Les mêmes ouvriers, les mêmes maçons sont employés à ce second travail mais ici apparaîtront dans une plus grande lumière les maîtres de l’œuvre, et au-dessus d’eux le Grand Architecte. [p. 541.] Faire de tous les États de l’ancien et du nouveau monde les départements d’une seule et même république, assujettir tous les peuples au gouvernement d’une Convention unique n’est qu’un côté du plan que s’est tracé le Pouvoir occulte qui dirige la secte M-maçonnique et par elle le mouvement révolutionnaire. Le plan entier a été exposé en 1861, dans les Archives Israélites avec un stylet qui en grave tous les caractères dans l’esprit. « Tel Jésus s’est substitué d’autorité aux dieux établis et a trouvé sa plus haute manifestation dans le sein de Rome ; tel un Messianisme des nouveaux jours doit éclore et se développer ; telle une Jérusalem de nouvel ordre, saintement assise entre l’Orient et l’Occident, doit se substituer à la double cité des Césars et des Papes [16]. » La Jérusalem, qui doit se substituer à la cité des Césars, c’est, nous l’avons vu dans les chapitres précédents, la république universelle. La Jérusalem du nouvel ordre qui doit se substituer à la cité des papes, c’est le messianisme des nouveaux jours que nous avons maintenant à étudier. Telles sont les deux nefs du Temple que le Pouvoir occulte construit par l’action combinée des Met des maçons. Dans la construction de la nef religieuse du Temple, le rôle des M devient plus apparent que dans la construction de la nef politique. [p. 629.]
* — Ce sont les propres mots du rabbin : « Le Concile a été une vraie révolution : c’est la première fois dans l’histoire qu’une religion accepte de revoir ses fondamentaux pour abandonner tout triomphalisme et reconnaître une place à l’autre. Ce travail est tellement vital que laisser la place à ceux qui veulent le briser n’est acceptable en aucune façon. » Interview du rabbin Krygier par Anne-Bénédicte Hoffner paru dans La Croix du 22 mars.
[1] — Pour comprendre cette initiative, il faut relire les informations données sur le cardinal Vingt-Trois dans Le Sel de la terre 64, p. 203-211. — Le rabbin n’a pu faire sa conférence dans la cathédrale, grâce au courage de quelques catholiques qui ont récité le chapelet au moment où il devait intervenir. A la demande du cardinal, Rivon Krygier a fait sa conférence, transmise par audio-visuel, depuis la sacristie. Après l’expulsion des « gêneurs », il est revenu pour répondre aux questions.
[2] — Joseph Ratzinger et Paolo Flores d’Arcais, Est-ce que Dieu existe ? Dialogue sur la vérité, la foi et l’athéisme, Payot, 2006, p. 129.
[3] — Nous nous sommes permis de corriger le français du rabbin. Il écrivait : « plaçait ». Mais le passé composé est plus correct quand il s’agit d’un événement déterminé dans le passé comme le Concile. D’autres incorrections de style sont à noter dans ce texte.
[4] — « Elle [l’Église] croit fermement, professe et prêche qu'aucun de ceux qui se trouvent en dehors de l'Église catholique, non seulement païens mais encore juifs ou hérétiques et schismatiques, ne peut devenir participant à la vie éternelle, mais ira “dans le feu éternel qui est préparé pour le diable et ses anges” [Mt 25, 41] à moins qu'avant la fin de sa vie il ne lui ait été agrégé. » Concile de Florence en 1442, décrets pour les Jacobites, DS 1351.
[5] — Commission biblique pontificale, Le Peuple juif et ses saintes écritures dans la Bible chrétienne, Paris, Cerf, 2001, p. 196-197.
[6] — Catéchisme de l’Église catholique, Mame/Plon, 1992, § 2542, p. 512.
[7] — Bernard Sesboüé, Hors de l’Église, pas de salut, Desclée de Brouwer, 2004, p. 297-300.
[8] — Unitatis Redintegratio, 1964, § 4.
[9] — Michna, Avot (Maximes des Pères) 5:17[21]. [Il s’agit d’un texte du Talmud. Le Talmud a plusieurs fois été brûlé sur la place publique du temps de la chrétienté, notamment par saint Louis, à cause des blasphèmes qu’il contient contre Notre-Seigneur Jésus-Christ et la sainte Vierge. Il y a d’autres références au Talmud dans la leçon du rabbin, mais nous ne les avons pas relevées ici. — Il semble que les juifs aient décidé au 17e siècle de supprimer du texte écrit du Talmud les passages les plus anti-chrétiens, car ils étaient fatigués de voir ce livre brûlé régulièrement. Ils ont choisi à cette époque de transmettre oralement ces passages. Le Talmud, qui est fort long, est appris par cœur par des milliers de juifs dans le monde.]
[10] — Aristote, Métaphysique, Gamma, 1011b23. Voir le commentaire de saint Thomas d'Aquin lib. 4, l. 16.
[11] — Voir Hans Küng, Une théologie pour le 3e millénaire, Seuil, 1987, p. 323, p. 343-350 ; Jérôme Rousse-Lacordaire O.P., Ésotérisme et christianisme, Cerf, 2007, p. 246-251. [Note du rabbin Krygier.]
[12] — 1960 était la date indiquée par la sainte Vierge pour la révélation du « troisième secret » de Fatima, sans doute pour empêcher l’Église de s’engager dans la voie désastreuse de Vatican II. Voir Le Sel de la terre 53, p. 113.
[13] — La phrase du rabbin est quelque peu obscure. Il se réfère en note au Ps 81, 6 : « J’ai entendu une langue que je ne connaissais pas. » (N.D.L.R.).
[14] — On sait que Notre-Seigneur Jésus-Christ s’est attribué cette prophétie (Mt 21, 42). Il est lui-même la pierre d’angle, rejetée par les bâtisseurs (les juifs), mais que Dieu a placée comme clef de voûte de son Église, et qui réunit les juifs (convertis) et les païens. Le rabbin attend une autre clef de voûte, un autre Messie ; de fait, et même s’il n’en a pas conscience, il attend l’Antéchrist. (N.D.L.R.).
[15] — Mgr Henri Delassus, La Conjuration anti-chrétienne, Desclée-De Brouwer, 1910.
[16] — Archives Israélites XXV, p. 600, 651. Les paroles ci-dessus rapportées furent prononcées dans l’une des premières assemblées de l’Alliance israélite universelle par son fondateur, Adolphe Crémieux (1796-1880).


