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La fin des États pontificaux

140e anniversaire

 

Le 20 septembre 1870, les armées révolutionnaires s’emparaient de Rome. C’était la fin des États pontificaux. A l’occasion de cet anniversaire, voici quatre textes :

Le premier est une chronologie succincte de l’histoire des États de l’Église. Le second est tiré du schéma préparé pour le concile Vatican I (1870, interrompu par cette invasion). Il expose la doctrine catholique sur le pouvoir temporel du pape. Le troisième, en contraste, exprime la satisfaction de la Rome conciliaire devant la nouvelle situation issue de la spoliation des États pontificaux. Le quatrième, tiré de la vie du Maître de l’Ordre dominicain de cette époque, nous montre au contraire la vraie nature de cet acte : une progression de la Révolution, qui attriste le Ciel et les vrais chrétiens.

Le Sel de la terre.

 

 

Chronologie succincte de l’histoire des États de l’Église

À l'origine des états de l'Église figurent les biens dits « Patrimoine de Saint-Pierre » constitués du duché de Rome (la ville de Rome et ses alentours), que l’empereur Constantin aurait offerts au 4e siècle au pape saint Sylvestre pour garantir la liberté de l’Église [1].

On connaît les épisodes fameux du pape saint Léon le Grand (440-461) intercédant pour Rome auprès d’Attila, puis de Genséric. Aux 6e et 7e siècles, les donations faites au Saint-Siège sont de plus en plus nombreuses. Les pontifes romains ont, dès lors, des patrimoines en Sicile, en Corse, en Dalmatie, en Gaule, en Afrique, et surtout dans les provinces de l’Italie méridionale, en Campanie et en Calabre, sur lesquels ils exercent une juridiction non seulement spirituelle, mais aussi civile, comme de véritables princes.

Au 8e siècle, le pape Etienne II – qui régna de 752 à 757 – est menacé à Rome par les Lombards qui avaient enlevé aux Byzantins l’Exarchat de Ravenne. Le pape vint solliciter lui-même en France l’appui de Pépin le Bref, nouveau roi des Francs. En deux expéditions, Pépin oblige les Lombards à céder au pape Étienne II, par le traité de Quierzy en 754, le littoral de l’Adriatique – l’exarchat de Ravenne et le Pentapole. Par ordre du roi Pépin le Bref, les clefs des forteresses conquises sont déposées sur le tombeau de saint Pierre.

En 817, par le document appelé Hludovicianum [2], l’empereur Louis le Pieux confirme les donations territoriales de son grand-père, Pépin le Bref, et celles de son père, « le bienheureux empereur Charles », à l’apôtre saint Pierre.

Au début du 12e siècle, les États pontificaux s’agrandissent de l’héritage de Mathilde de Toscane (cette princesse a l’honneur d’être enterrée dans la basilique Saint-Pierre). Les États pontificaux constituent alors une grande partie du centre de l’Italie actuelle.

La Révolution qui combat l’Église s’attaque à son territoire : le Directoire (1795-1799) fait disparaître l’État pontifical qui devient République romaine en 1798, tandis que le pape Pie VI doit quitter Rome. Il est fait prisonnier à Valence, en France, où il meurt suite aux mauvais traitements.

Restauré en 1815, l’État pontifical se révèle vulnérable en raison des agissements des sociétés secrètes. Le royaume du Piémont-Sardaigne, avec à sa tête la Maison de Savoie, se trouve à l’avant-garde du mouvement révolutionnaire d’unification italienne appelé Risorgimento.

Le 24 novembre 1848, Pie IX quitte Rome et se réfugie à Gaète, ville du royaume de Naples, fuyant devant des insurgés (Mazzini) qui s’attaquent au Quirinal (palais pontifical au cœur de Rome) et proclament la République romaine. Mais quelques mois plus tard (juillet 1849), le général Oudinot, avec 6.000 soldats français, reprend la Ville éternelle et rétablit Pie IX sur le siège de Pierre.


En 1860, après de nouvelles annexions opérées dans les États de l’Église par le Piémont, Pie IX lance un appel aux volontaires et une armée de 10 000 hommes, dont un régiment de tirailleurs franco-belges, est mise sur pied. Les troupes pontificales sont engagées le 18 septembre 1860 à Castelfidardo près de Lorette – 150e anniversaire cette année  – et subissent une grave défaite, les Piémontais étant six fois plus nombreux : Pie IX doit alors abandonner les Marches et l’Ombrie.

Le général de la Moricière (1806-1865), qui fut le conquérant de Constantine en 1837, décide alors de renforcer les tirailleurs franco-belges, d’en faire un régiment et de les nommer zouaves pontificaux. A l’appel du pape, d’autres volontaires viennent grossir cette unité ; c’était de jeunes catholiques français, souvent vendéens ou bretons, beaucoup de jeunes nobles aussi, des Hollandais, des Belges, des Irlandais, des Québécois… Entre 1860 et 1870, 3 200 volontaires sont affectés à l’armée pontificale. Les zouaves pontificaux vont s’illustrer le 3 novembre 1867 lors de la bataille de Mentana [3]. Ce jour-là, l’armée pontificale repousse les troupes révolutionnaires de Garibaldi. Cette victoire assure à l’État pontifical un répit de trois ans qui va permettre de convoquer les évêques pour le Concile Vatican I.


Mais le 12 septembre 1870, cinq divisions de révolutionnaires italiens franchissent la frontière et marchent sur Rome. Le général Kanzler, chef des troupes pontificales, met la Ville sainte en état de défense avec vingt-deux kilomètres de remparts à protéger. Le 17 septembre 1870, l’armée révolutionnaire commence le siège. Le 19 septembre, anniversaire de l’apparition de Notre-Dame à La Salette, Pie IX sort une dernière fois dans Rome. Le 20 septembre, l’artillerie piémontaise commence un tir intensif sur tout le pourtour des remparts. Vers 9 heures du matin, la muraille cède à une centaine de mètres de la Porta Pia, au fond des jardins de la Villa Bonaparte. Les révolutionnaires s’engouffrent dans la brèche tandis que les zouaves pontificaux tentent de les arrêter. A 10 heures, Pie IX donne l’ordre d’arrêter le combat devenu inutile. Il avait voulu une défense de protestation contre l’agression des troupes du roi Victor Emmanuel II, pour bien montrer qu’il ne cédait qu’à la violence ; il refusait de laisser répandre le sang de ses courageux jeunes gens, trop peu nombreux.

Pendant ce temps, les Prussiens continuaient leur invasion de la France et commençaient le siège de Paris le 18 septembre. La Providence faisait comprendre à Napoléon III les conséquences de son lâche abandon des États pontificaux et du souverain pontife…

Les révolutionnaires italiens venaient de voler, par la force brutale et par l’injustice, les États de l’Église. Dès lors, Pie IX et ses successeurs (Léon XIII, saint Pie X, Benoît XV, Pie XI) se considérèrent prisonniers au Vatican dans une Rome occupée.

Dans l’encyclique Respicientes ea omnia du 1er novembre 1870 adressée aux évêques du monde entier, le pape prononçait « de la manière la plus solennelle » l’excommunication majeure contre les auteurs de l’attentat :

Nous déclarons que tous ceux qui, revêtus d’une dignité quelconque, et même de la dignité la plus souveraine, ont commis l’invasion, l’usurpation ou quelque acte de cette sorte ; et de même les mandants, les agents, les auxiliaires, les conseillers qui y ont adhéré, et tous autres qui, sous un prétexte quelconque, ont procuré l’exécution ou ont exécuté par eux-mêmes les actes susdits, ont encouru l’excommunication majeure et les autres censures et peines ecclésiastiques décrétées par les sacrés canons, les constitutions apostoliques et les conciles généraux.

Il fallut près de soixante ans pour que soit « réglée » la « question romaine » par la création d’un nouvel État pontifical, la Cité du Vatican (0,44 km2) avec la signature des accords du Latran entre Pie XI et Mussolini le 11 février 1929.

*

De la souveraineté temporelle du Saint-Siège

Nous publions ici, avec quelques notes, le chapitre 12 du schéma sur l’Église préparé par Pie IX pour le concile Vatican I [4]. Il donne l’essentiel de l’enseignement traditionnel de l’Église sur cette question. La spoliation des États pontificaux par les armées piémontaises, en 1870, fut une très grave injustice aux conséquences incalculables. Car, si le pape ne peut plus disposer d’une police et d’une armée à son service, si, par ailleurs, il doit vivre dans une ville où peuvent agir librement ses pires ennemis, il est clair qu’il sera très gêné dans son gouvernement de l’Église ; peu à peu, ses ennemis risquent de noyauter son entourage. Il est émouvant de lire ce petit chapitre qui protestait, à quelques semaines de cette suprême injustice, du droit du souverain pontife et en expliquait les raisons.

« Pour que le pontife romain pût remplir convenablement la charge de la primauté qui lui a été divinement conférée, il avait besoin des moyens et secours qui convinssent aux conditions et aux nécessités des temps. D’où, par un dessein singulier de la divine Providence, il se trouve que, au milieu d’une si grande multitude et d’une telle variété de souverains séculiers, l’Église romaine jouisse aussi d’une souveraineté temporelle. De telle sorte que, par là, le pontife romain, pasteur de l’Église universelle, n’étant soumis à aucun prince, pût exercer sur toute la terre, avec une liberté pleine et entière, l’autorité suprême et le pouvoir qu’il a reçus du Christ Seigneur, de régir et de paître tout le troupeau du Seigneur ; et qu’il pût en même temps faire croître plus facilement de jour en jour la divine religion, et accomplir plus efficacement ce que, selon les conjonctures et les temps, il jugeait procurer la plus grande utilité à la chrétienté tout entière. »

L’enseignement de ce paragraphe a été résumé dans ce passage de l’encyclique Immortale Dei de Léon XIII (1er novembre 1885) : « Aussi n’est-ce pas sans une disposition particulière de la Providence de Dieu que cette autorité [de l’Église] a été munie d’un principat civil, comme de la meilleure sauvegarde de son indépendance » (EPS-PIN 136).

« Mais, puisque les hommes impies, qui travaillent à changer tout droit sur la terre, s’efforcent de renverser et de ruiner par toutes sortes d’embûches et de violences ce principat civil de la sainte Église romaine, institué pour le bien et l’utilité de la chrétienté et possédé par elle légitimement selon tous les titres juridiques pendant le cours de tant de siècles ; renouvelant, avec l’approbation du sacré concile, les jugements et les décrets de ce Siège apostolique et des précédents conciles, nous condamnons et proscrivons : d’une part la doctrine hérétique de ceux qui affirment qu’il est contraire au droit divin de joindre un principat civil au pouvoir spirituel chez les pontifes romains ; d’autre part l’opinion perverse de ceux qui soutiennent qu’il n’appartient pas à l’Église de statuer avec autorité quoi que ce soit sur la relation de ce pouvoir civil avec le bien général de la chrétienté, et par conséquent qu’il est permis aux catholiques de s’écarter des décisions portées par elle sur cette matière, et de juger là-dessus autrement qu’elle. »

Le schéma condamne donc deux principales erreurs sur cette question : • Il serait contraire au droit divin de cumuler l’autorité spirituelle et la souveraineté temporelle. Cette affirmation hérétique a été répandue notamment par Calvin et les centuriateurs de Magdebourg [5]. • Le Saint-Siège ne pourrait rien affirmer de certain sur son principat civil puisqu’il s’agit d’une affaire séculière étrangère à son magistère. Le schéma qualifie cette opinion de perverse, à la suite de Suarez, car, si elle ne s’oppose pas immédiatement à la parole divine, elle est néanmoins contraire à la vérité et à la manière catholique de sentir et d’agir. Enfin, l’essentiel de la doctrine de ce chapitre est résumé dans ce canon :

Canon 17 : « Si quelqu’un dit : le pouvoir ecclésiastique indépendant, qui, selon l’enseignement de l’Église catholique, lui a été départi par le Christ lui-même, et le pouvoir civil suprême ne peuvent subsister ensemble, de telle sorte que les droits respectifs de chacun soient saufs , qu’il soit anathème. »

*

La satisfaction du cardinal secrétaire d’État

« Il y a 140 ans, jour pour jour, les Italiens s’emparaient de la ville de Rome, mettant fin aux États pontificaux et parachevant leur unité nationale. Comme tous les ans, le 20 septembre, des célébrations ont lieu à Porta Pia. C’est par cette brèche dans les murs de la ville que les soldats piémontais sont entrés dans la cité. Cette année, le cardinal Tarcisio Bertone, secrétaire d’État du Saint-Siège, sera présent aux cérémonies, ce qui constitue une première historique. Le symbole est grand lorsque l’on sait que, pendant près de 60 ans après la prise de Rome, le pape se considérait encore comme prisonnier de l’État italien » (source : radiovaticana.org, 20 septembre 2010).

Voici les paroles prononcées par le cardinal Tarcisio Bertone, secrétaire d’État, lors de cette commémoration qui s’est déroulée, en présence du chef de l’État italien, M. Giorgia Napolitano, sur le lieu de la brèche de Porta Pia, à Rome, dans la matinée du lundi 20 septembre 2010 [ORLF, 28 septembre 2010, p. 53] :

Dans cette ville de Rome – capitale de l’Italie et siège du Pasteur de l’Église universelle, évêque de cette douce Ville – nous sommes réunis dans un lieu hautement symbolique pour rendre hommage à ceux qui tombèrent ici et pour recueillir le message que nous a laissé la « Brèche de Porta Pia ».

Mais de leur sacrifice et du creuset d’épreuves, de tensions spirituelles et morales que cet événement suscita, est née une perspective nouvelle, grâce à laquelle, depuis désormais plusieurs décennies, Rome est l’indiscutable capitale de l’État italien, dont le prestige et la capacité d’attraction sont renforcés merveilleusement par le fait d’être également le centre vers lequel se tourne toute l’Église catholique ; et même toute la famille des peuples [6].

A la veille du 150e anniversaire de l’unité de l’Italie, nous pouvons reconnaître que, dans le respect réciproque de leur nature et de leurs fonctions, les communautés civile et ecclésiale souhaitent instaurer dans ce pays une large collaboration au bénéfice de la personne humaine et de toute la société [7].

Sur ce lieu et en cette heure chargée de souvenirs et de significations, notre regard intérieur s’élève au-dessus des événements terrestres concrets commémorés aujourd’hui, à la dimension de l’éternité, et notre parole se transforme en prière.

Dieu tout-puissant et éternel, que montent vers toi louanges et actions de grâce pour que tu guides toujours les événements de l’histoire des hommes vers l’objectif du salut et de la paix. Nous contemplons l’œuvre de la Providence qui se déploie admirablement également dans cette ville et sur cette terre d’Italie pour restaurer une communauté d’intentions là où le conflit avait prévalu. Dans cette ville où, par ta disposition, prêcha et mourut l’Apôtre Pierre, puisse son Successeur continuer d’accomplir en pleine liberté sa mission universelle [8]. Toi qui as donné aux habitants de l’Italie le grand don de la foi en Jésus-Christ, conserve et accrois ce précieux héritage pour les générations futures. L’invocation du bienheureux pape Pie IX résonne dans nos cœurs : « Grand Dieu, bénissez l’Italie [9] ! » Oui, Seigneur, bénis aujourd’hui et pour toujours cette nation, assiste et éclaire ses gouvernants afin qu’ils œuvrent inlassablement pour le bien commun. Donne la paix éternelle à ceux qui tombèrent ici et à tous ceux qui, au cours des siècles, ont sacrifié leur vie pour le bien de la patrie et de l’humanité [10]. Puissent cette ville, cette nation et le monde entier jouir toujours de ta protection et de ton aide, afin que le cours de l’histoire se réalise en conformité à tes volontés, sous la direction de l’Esprit-Saint, jusqu’à la plénitude des temps annoncée par le Christ Seigneur. Amen.

*

 

Le courroux de saint Dominique et le dernier sacrifice des zouaves pontificaux

 

Juste avant la prise de Rome, tandis qu’on fêtait en Calabre, à Soriano, une image miraculeuse de saint Dominique honorée dans cette ville depuis le 16e siècle, un miracle inquiétant eut lieu dans ce sanctuaire (15 septembre 1870). Nous transcrivons le récit fait par le père Hyacinthe-Marie Cormier dans sa Vie du père Alexandre-Vincent Jandel (Paris, Poussielgue, 1896, p. 506 à 511).

Après la grand-messe, vers midi, la statue du saint exposée à droite de l’autel se mit à faire des mouvements, comme si ç’eût été une personne vivante. Les fidèles à l’église sont saisis d’étonnement ; à l’étonnement succède l’effroi ; à l’effroi l’admiration. Impossible de contenir ces sentiments dans l’âme ; tous s’écrient d’une voix : saint Dominique ! saint Dominique ! prodige ! prodige ! La population accourt ; devant elle, la statue continuait à se mouvoir, tantôt s’avançant, puis reculant ; tantôt passant à droite, puis revenant à gauche, comme pour tracer une croix ; parfois même se détachant tout à fait du piédestal. Souvent, elle élevait et abaissait la main droite avec le bras, à la manière d’un prédicateur, et la main gauche qui tient le lis s’agitait à son tour. Si l’on essayait d’arrêter ces mouvements, loin d’y réussir, on était contraint de les suivre, sous l’empire d’une force incompréhensible. Le visage lui-même, semblable à celui d’une personne vivante, prenait une expression significative, et passait d’une couleur vive à une teinte pâle ; le front se contractait ; et les yeux se tournaient vers le peuple comme pour lui faire des reproches, tantôt se fixaient du côté de la Vierge du Rosaire d’une manière suppliante ; les lèvres enfin se remuaient comme celles d’un homme qui parle avec émotion.

En communiquant, peu après, la nouvelle de ce miracle à tout l’Ordre, le Père général ajouta :

Il ne nous est pas permis de sonder les desseins de Dieu ; nous devons nous contenter d’adorer humblement les intentions de son adorable volonté qui sont impénétrables aux mortels : qui a connu le sens du Seigneur, ou qui a été son conseiller ? Quis cognovit sensum Domini, aut quis consiliarius ejus fuit ? Toutefois, nous savons que les voies du Seigneur sont miséricorde et vérité. D’ailleurs, les circonstances du temps dans lequel est arrivé ce prodige, nous permettent de supposer légitimement que Dieu a voulu nous donner ce signe, pour nous avertir que les péchés du monde ont fait déborder le calice de sa colère, et pour nous encourager à redoubler de ferveur afin de désarmer sa justice vengeresse. Quoi qu’il en soit de cet événement, que nous pouvons aussi regarder comme personnel à notre famille religieuse, secouons notre langueur, enflammons-nous d’un saint zèle, animons-nous à marcher en fils dévoués sur les traces du saint patriarche ; et, par une prière assidue, implorons la divine miséricorde, afin qu’apaisant sa colère, elle accorde à la sainte Église et à la société des jours de tranquillité et de paix.

Dans une lettre privée, il ajoutait :

L’impression générale et profonde produite à Soriano par le prodige, est une impression d’effroi et de confiance, et je la partage. Je crois que notre père saint Dominique a voulu nous avertir des fléaux qui nous menaçaient et nous rappeler à la pénitence ; mais cet avertissement même est un acte de miséricorde de celui qui ne frappe que pour guérir.

Ce miracle, avons-nous dit, arrivait le 15 septembre pendant l’investissement de Rome, et le 20 allait se consommer l’invasion sacrilège ; il n’est donc pas téméraire de voir dans le premier fait, un signe de l’indignation divine sur le dernier.

Le matin du jour néfaste, le P. Doussot [O.P., aumônier des zouaves], avant de commencer la visite des postes et d’y entendre la confession de ses zouaves, vint demander pour tous à Pie IX une bénédiction, et fut admis de suite. Avec son calme ordinaire et sa bonté paternelle, Sa Sainteté s’enquit des moindres détails de la retraite de Viterbe à Rome, et accorda à tous les zouaves, pour le combat suprême, sa bénédiction. A peine descendu du Vatican, le père aumônier rencontra une compagnie envoyée en exploration du côté de Ponte-Molle. A sa vue, officiers et soldats, se mettent sur deux rangs, à genoux, et demandent l’absolution. En quelques mots, il les exhorte à offrir religieusement le sacrifice de leur vie pour le Saint-Père et pour l’Église ; avec les paroles sacramentelles, tombent sur leurs âmes les mérites du sang de Jésus-Christ ; aussitôt, tous se relèvent et s’élancent vers le point désigné. Pendant ce temps-là, d’autres se dirigent vers la porte Pia qu’ils doivent défendre ; le P. Doussot les accompagne encore, tandis que le P. Ligier, socius du P. Jandel, assiste sur un point opposé les volontaires de la Légion d’Antibes, autres braves défenseurs du droit de Dieu.

Déjà, le feu s’est ouvert contre les murailles antiques, incapables de résister longtemps ; cependant, on répond avec énergie pendant quatre heures et demie. Mais comment la petite armée pourrait-elle endiguer ces flots de soldats venus de toute l’Italie, et dont un bon nombre, pieux enfants de la campagne, s’avancent persuadés qu’ils vont défendre le chef des fidèles, le Père de leur âme ? Du moins, les zouaves se promettent de vendre chèrement leur vie ; on saura ce qu’il en coûte, après avoir escaladé les vieux murs, de passer sur cette muraille de croyants, de braves, de héros… Mais Pie IX, voyant la canonnade prendre les allures d’un bombardement, pour éviter cet acte de vandalisme à la ville et épargner à ses chers enfants une vaine effusion de leur noble sang, envoie l’ordre de suspendre les hostilités ; on aperçoit se hisser le drapeau blanc.

De tous les sacrifices qu’avaient faits depuis longtemps les zouaves pour l’Église, ce fut le plus dur. Avoir pendant des années sacrifié, pour défendre le pape, sa jeunesse, son avenir, sa popularité, sa fortune ; et, à l’heure dernière, quand va se consommer la grande iniquité, quand on a sous les yeux le spectacle des envahisseurs, et que, s’étant purifié la conscience pour former une hostie sans tache, on ne craint pour rien la mort, lorsqu’on sent au contraire une sainte colère vous monter dans l’âme et vous pousser contre l’ennemi : alors, sur un simple signe du Vatican, pour obéir à des vues de clémence envers des adversaires qui depuis des années vous trahissent froidement et en riant, alors reculer et se rendre ! Quelle lutte ! Quel sacrifice ! Quelle victoire sur soi-même ! Pourtant Dieu le voulait ; une fois de plus, le glaive de Pierre rentra dans le fourreau.

Ils reviennent donc sur leurs pas dans ces rues que va bientôt fouler le vainqueur, si c’est là vaincre. Mais comme ils tiennent toujours la tête haute, – ils en ont le droit, – sur la porte du fort Saint-Ange, ils voient le drapeau du pape. C’est le dernier qui flotte ; comment le sauver de la profanation ? En un clin d’œil, de leurs mains frémissantes d’indignation, de piété et de douleur, ils partagent l’étendard, dont chacun emporte son morceau comme une relique ; la hampe reste à l’aumônier, qui la consignera plus tard au berceau de l’Ordre de Saint-Dominique, Notre-Dame de Prouille.

D’après les clauses de la capitulation, les zouaves pouvaient sortir de Rome avec leurs armes, mais pour les rendre aussitôt les portes franchies. La plupart brisèrent leurs fusils par terre en pleurant, avant de les jeter aux pieds des soldats ennemis. Le P. Doussot défilait à leur tête, en costume religieux, salué par des moqueries dont il se sentait glorieux.

Le lendemain, les zouaves, toujours avec leur aumônier, muni des instructions et des bénédictions du P. Jandel, s’embarquaient pour la France et venaient, par des prodiges de courage, sinon sauver le territoire de la Patrie, du moins sauver son honneur et exalter sa foi. [Fin de l’extrait de la Vie du père Jandel. – Les zouaves pontificaux vont se muer en « Volontaires de l’Ouest » et s’illustrer, notamment à Loigny, avec le général de Sonis.]




[1]  — Sur cette « donation de Constantin », voir Le Sel de la terre 73, p. 168-169.

[2]  — Voir ce texte dans Le Sel de la terre 19, p. 154-157.

[3]  — Les zouaves pontificaux sont soutenus par 5 000 soldats français envoyés par Napoléon III. Ces soldats quitteront Rome en 1870, quelques semaines avant l’invasion de la Ville éternelle par les Piémontais.

[4]  — On trouve le texte de ce schéma publié dans Mansi 51, col. 539-553 (suivi d’annotations, ibid., col. 553-636), et dans Clérissac O.P., Le Mystère de l’Église, Paris, Téqui, 1923, p. 239-349 (avec une traduction française). L’essentiel de l’enseignement de ce chapitre est tiré de l’allocution de Pie IX Ad Gravissimum du 20 juin 1859 et du bref Cum catholica Ecclesia du 26 mars 1860. Nous avons déjà publié ce texte dans Le Sel de la terre 25, auquel nous renvoyons pour plus de détails.

[5] — Groupe de quatorze protestants du parti de Mélanchton, qui édita à Bâle, de 1560 à 1574, 13 volumes d’argumentation pour essayer de prouver la fidélité du protestantisme à la tradition et la trahison de l’Église catholique romaine. Chaque volume étudie un siècle, d’où le nom de « centuries ». Les auteurs travaillaient à Magdebourg. L’énorme documentation mise en œuvre est viciée par une évidente partialité.

[6]  — Nous avons rectifié la traduction fautive de l’ORLF : « […] dont le prestige et la capacité d’attraction se sont renforcés de façon extraordinaire au point d’être également le centre vers lequel se tourne toute l’Église catholique […] » Affirmation évidemment absurde et contraire à la vérité historique : ce n’est pas le fait pour Rome d’être devenue la capitale de l’Italie qui en a fait le centre de la chrétienté ! (NDLR ; ainsi que les notes suivantes.)

[7]  — C’est l’orientation de l’Église conciliaire : au service de la personne humaine et de la société (on ne parle plus ni de Dieu, ni de Notre-Seigneur Jésus-Christ).

[8]  — Précisément, l’occupation de Rome par un gouvernement soumis aux ennemis de Notre-Seigneur Jésus-Christ (francs-maçons, communistes, mondialistes) prive le pape de cette liberté que lui donnait la situation précédente.

[9]  — Le 10 février 1848, Pie IX avait publié une proclamation dans le but de calmer la population agitée par les sociétés secrètes. Il disait vers la fin : « En des temps bien différents, lors de l’écroulement de l’empire romain, l’unité catholique fut l’œuvre de salut qui préserva de la ruine Rome et l’Italie elle même ; elle sera notre plus sûre garantie, tant que dans son centre résidera le siége apostolique. A cette fin, ô grand Dieu ! bénissez l’Italie ; conservez lui le plus précieux de tous les dons la foi ! » — « Les révolutionnares résolurent d'en atténuer les conséquences favorables. […] Le pontife avait dit : Grand Dieu, bénissez l'Italie ! ils persuadèrent au peuple que, dans le cœur et sur les lèvres du souverain, l'Italie était le synonyme de la révolution. » (Alphonse Balleydier, Histoire de la Révolution de Rome, t. 1, Paris, 1851, p. 59.) On voit que le cardinal Bertone déforme lui aussi cette phrase de Pie IX qui avait en vue le maintien des États pontificaux et non l’unité italienne révolutionnaire.

[10] — C’est faire injure aux zouaves pontificaux que de prétendre qu’ils se sont sacrifiés pour le bien de la patrie et de l’humanité. Ils se sont sacrifiés pour le pape et pour l’Église.

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L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 75

p. 192-201

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