Éditorial
L’étrange face-à-face de l’Église et du monde
Le cardinal Ratzinger, dans un livre paru en 1982 [1], s’étonnait de l’« étrange vis-à-vis de l’Église et du monde ». Il prenait acte de ce que la constitution Gaudium et spes du dernier concile répandait le sentiment que « le “dualisme” […] Église-monde, […] et même, en fin de compte, Dieu-monde, était nuisible [2] ».
Jusque vers 1960, l’hostilité du monde – c’est-à-dire, au sens biblique du mot, l’ensemble des forces ennemies de Notre-Seigneur Jésus-Christ – vis-à-vis de l’Église ne faisait aucune difficulté pour les catholiques [3]. Ils connaissaient les paroles de Jésus à ses Apôtres :
Si le monde vous hait, sachez qu’il m’a haï avant vous. Si vous étiez du monde, le monde aimerait ce qui serait à lui; mais, parce que vous n’êtes pas du monde, et que je vous ai choisis du milieu du monde, à cause de cela le monde vous hait. Souvenez-vous de la parole que je vous ai dite : le serviteur n’est pas plus grand que son maître. S’ils m’ont persécuté, ils vous persécuteront aussi ; s’ils ont gardé ma parole, ils garderont aussi la vôtre. Mais ils vous feront toutes ces choses à cause de mon nom, parce qu’ils ne connaissent pas celui qui m’a envoyé [Jn 15, 18-22].
Les chrétiens savaient que Notre-Seigneur avait appelé le démon le « prince de ce monde » (Jn 12, 32 ; 16, 11), qu’il n’avait pas voulu prier pour le monde (Jn 17, 9), et que ceux qui veulent être les amis du monde se font les ennemis de Dieu (Jc 4, 4).
In illo tempore, en ce temps-là, les papes nous mettaient en garde, et de façon fort pressante, contre la persécution provenant du monde. Ils nous expliquaient que le monde s’organisait de plus en plus, au moins depuis le 16e siècle, pour lutter contre l’Église, spécialement depuis la fondation de la franc-maçonnerie :
Depuis que, par la jalousie du démon, le genre humain s’est misérablement séparé de Dieu, auquel il était redevable de son appel à l’existence et des dons surnaturels, il s’est partagé en deux camps ennemis [4], lesquels ne cessent pas de combattre, l’un pour la vérité et pour la vertu, l’autre pour tout ce qui est contraire à la vertu et à la vérité. Le premier est le royaume de Dieu sur la terre, à savoir la véritable Église de Jésus-Christ, dont les membres, s’ils veulent lui appartenir du fond du cœur et de manière à opérer leur salut, doivent nécessairement servir Dieu et son Fils unique, de toute leur âme, de toute leur volonté. Le second est le royaume de Satan. Sous son empire et en sa puissance se trouvent tous ceux qui, suivant les funestes exemples de leur chef et de nos premiers parents, refusent d’obéir à la loi divine et multiplient leurs efforts, ici pour se passer de Dieu, là pour agir directement contre Dieu [5].
Le grand concile satanique
Avant Gaudium et spes, l’Église avait conscience que, face à la vraie religion, révélée par Dieu, le diable avait érigé la sienne. Voici comment un participant du concile de Trente, maître Christophe Sanctotius, avait résumé cette confrontation :
Satan vit que Dieu avait donné sa loi, et il donna la sienne, il vit que Dieu voulait être apaisé par des sacrifices, et il en obtint pour lui-même, accompagnés d’affreuses cérémonies, il vit que Dieu parlait aux hommes par ses anges et par ses prophètes, lui-même parla par la bouche des idoles. Dieu eut son temple, où accourait le peuple fidèle. Satan s’en fit ériger de magnifiques sur les différentes parties de la terre, où des milliers d’hommes vinrent lui rendre leurs hommages. Dieu eut ses prophètes, que le peuple environna de respect ; Satan eut ses oracles et ses devins, objets de la vénération universelle. C’est à ces médiateurs entre lui et les hommes, qu’il confia le soin de propager sa religion [6].
L’Église savait que les forces du mal avaient organisé un « grand concile satanique » à Babel il y a quelque quarante-cinq siècles. Voici comment un autre père du concile de Trente, le cardinal Reginald Poli, s’exprimait :
Une parole est entendue dans les plaines de Sennaar ; elle convoque tous les enfants des hommes en assemblée générale. Le frère la répète à son frère, le voisin à son voisin. Cette parole disait : « Venez, faisons-nous une Cité et une tour dont le sommet touche au ciel, avant de nous disperser sur la terre. » Tel fut le décret du grand concile satanique. Dieu, c’est vrai, en arrêta l’exécution, en confondant le langage et en poussant les enfants des hommes aux quatre vents ; mais l’ouvrage fut plutôt arrêté, que le concile ne fut dissous [7]. En effet, jusqu’à l’effusion du Saint-Esprit, le décret de ce concile ne fut jamais abrogé dans la pensée des hommes. Ce que, le jour de la convocation, chacun disait à son prochain : « Venez, bâtissons-nous une ville, et rendons-nous illustres », quiconque n’est pas devenu fils du Saint-Esprit continue de se le dire à lui-même et aux autres. Voilà le sujet de toutes leurs assemblées publiques ou occultes ; et, si l’occasion se présente d’exécuter le grand décret, jamais ils ne la manquent. C’est en vertu de ce décret du concile œcuménique de Satan, que tous les royaumes du monde ont été formés. C’est pour combattre victorieusement cette immense Cité du mal, qu’a été fondée, par le Verbe éternel, la Cité du bien. C’est en opposition au concile général de Satan, qu’ont été établis les conciles généraux de l’Église. Et de même que l’Esprit du mal inspirait le premier, les seconds tirent toute leur force de la convocation, de la présidence, de l’inspiration et des lumières de l’Esprit du bien. De même encore que le premier eut pour but d’organiser la haine, le but des seconds est d’organiser l’amour [8].
Depuis un demi-siècle, silence sur cette opposition entre les deux Cités
« C’est en opposition au concile général de Satan, qu’ont été établis les conciles généraux de l’Église. » Hélas !, cette parole du docte cardinal Poli ne s’applique pas au dernier concile ! Celui-ci a été convoqué par le « bon pape Jean » dans un but tout pacifique. Il l’a dit lui-même dans son discours d’ouverture du Concile :
L’Église n’a jamais cessé de s’opposer [aux] erreurs. Elle les a même souvent condamnées, et très sévèrement. Mais aujourd’hui, l’Épouse du Christ préfère recourir au remède de la miséricorde, plutôt que de brandir les armes de la sévérité. Elle estime que, plutôt que de condamner, elle répond mieux aux besoins de notre époque en mettant davantage en valeur les richesses de sa doctrine [9].
Et ces paroles ont été confirmées par Paul VI à la clôture du Concile.
L’humanisme laïque et profane, enfin, est apparu dans sa terrible stature et a, en un certain sens, défié le Concile. La religion du Dieu qui s’est fait homme s’est rencontrée avec la religion (car c’en est une) de l’homme qui se fait Dieu. Qu’est-il arrivé ? Un choc, une lutte, un anathème ? Cela pouvait arriver ; mais cela n’a pas eu lieu [10].
Depuis cinquante ans, par quelque dessein insondable de la Providence, les autorités de l’Église ne nous parlent plus de l’opposition irréductible entre le monde (au sens biblique du terme) et l’Église. Le résultat ne s’est pas fait attendre : les ennemis de l’Église en ont profité pour investir la place, pour empêcher, autant qu’il est en leur pouvoir, toute résistance de l’Église à leurs projets. Depuis un demi-siècle, la situation de l’Église va de mal en pis. Usquequo Domine, jusques à quand, Seigneur ?
Tâchons, quant à nous, de garder les yeux ouverts. Le monde reste le monde, son opposition à l’Église et à Notre-Seigneur Jésus-Christ est irréductible. N’oublions pas que nous sommes dans une Église militante et qu’il nous faut mourir les armes à la main.
*
Annexe : Mgr Lefebvre commente le texte du cardinal Ratzinger [11]
Voilà ce que le cardinal Ratzinger écrit dans son livre [12] à propos du texte de l’Église dans le monde (Gaudium et spes) sous le titre : « L’Église et le monde à propos de la question de la réception du deuxième concile du Vatican. » Il développe ses arguments sur plusieurs pages et précise :
Si l’on cherche un diagnostic global du texte, on pourrait dire qu’il est (en liaison avec les textes sur la liberté religieuse et sur les religions dans le monde) une révision du Syllabus de Pie IX, une sorte de contre-Syllabus [p. 426].
Donc, il reconnaît que le texte de l’Église dans le monde, celui de la liberté religieuse (Dignitatis Humanae) et celui sur les non-chrétiens (Nostra Ætate) constituent une espèce de « contre-Syllabus ». C’est ce que nous lui avons dit, mais maintenant, sans que cela paraisse le gêner, il l’écrit explicitement.
Et le cardinal poursuit :
Harnack, on le sait, a interprété le Syllabus comme un défi à son siècle ; ce qu’il y a de vrai, c’est qu’il a tracé une ligne de séparation devant les forces déterminantes du XIXe siècle [p. 426].
Quelles sont « les forces déterminantes du 19e siècle » ? C’est la Révolution française, bien sûr, avec toute son entreprise de destruction. Ces « forces déterminantes », le cardinal les définit lui-même comme étant « les conceptions scientifiques et politiques du libéralisme ». Et il poursuit :
Dans la controverse moderniste, cette double frontière a été encore une fois renforcée et fortifiée. Depuis lors, sans doute, bien des choses s’étaient modifiées. La nouvelle politique ecclésiastique de Pie XI avait instauré une certaine ouverture à l’égard de la conception libérale de l’État. L’exégèse et l’histoire de l’Église, dans un combat silencieux et persévérant, avaient adopté de plus en plus les postulats de la science libérale, et, d’un autre côté, le libéralisme s’était vu dans la nécessité, au cours des grands retournements politiques du 20e siècle, d’accepter des corrections notables [p. 426]. C’est pourquoi, d’abord en Europe centrale, l’attachement unilatéral, conditionné par la situation, aux positions prises par l’Église à l’initiative de Pie IX et de Pie X contre la nouvelle période de l’histoire ouverte par la Révolution française, avait été dans une large mesure corrigé via facti, mais une détermination fondamentale, nouvelle, des rapports avec le monde tel qu’il se présentait depuis 1789 manquait encore [p. 427].
Cette détermination fondamentale va être celle du Concile.
En réalité – continue le cardinal –, dans les pays à forte majorité catholique, régnait encore largement l’optique d’avant la Révolution : presque personne ne conteste plus aujourd’hui que les concordats espagnol et italien cherchaient à conserver beaucoup trop de choses d’une conception du monde qui depuis longtemps ne correspondait plus aux données réelles. De même, presque plus personne ne peut contester qu’à cet attachement à une conception périmée des rapports entre l’Église et l’État correspondaient des anachronismes semblables dans le domaine de l’éducation, et de l’attitude à prendre à l’égard de la méthode historique critique moderne [p. 427].
Ainsi se précise le véritable esprit du cardinal Ratzinger, qui ajoute :
Seule une recherche minutieuse des manières diverses dont les différentes parties de l’Église ont accompli leur accueil du monde moderne pouvait débrouiller le réseau compliqué de causes qui ont contribué à donner sa forme à la constitution pastorale, et ce n’est que de cette manière que pourrait s’éclairer le drame de l’histoire de son influence. Contentons-nous ici de constater que le texte joue le rôle d’un contre-Syllabus dans la mesure où il représente une tentative pour la réconciliation officielle de l’Église avec le monde tel qu’il était devenu depuis 1789 [p. 427].
Tout cela est clair et correspond à tout ce que nous n’avons cessé d’affirmer. Nous refusons, nous ne voulons pas être les héritiers de 1789 !
D’un côté, cette vue seule, éclaire le complexe de ghetto dont nous avons parlé au début [l’Église un ghetto !] ; et d’un autre côté, elle seule permet de comprendre le sens de cet étrange vis-à-vis de l’Église et du monde : par « monde » on entend, au fond, l’esprit des temps modernes, en face duquel la conscience de groupe dans l’Église se ressentait comme un sujet séparé qui, après une guerre tantôt chaude et tantôt froide, recherchait le dialogue et la coopération [p. 427].
Force est bien de constater que le cardinal a perdu totalement de vue l’idée de l’Apocalypse de la lutte entre le vrai et l’erreur, entre le bien et le mal. Désormais, on recherche le dialogue entre le vrai et l’erreur. On ne peut pas comprendre l’étrangeté de ce vis-à-vis entre l’Église et le monde.
Plus loin, le cardinal définit ainsi sa pensée :
Bien entendu, il faut ajouter que le climat de tout le processus était marqué de façon décisive par Gaudium et spes. Le sentiment qu’il ne devait vraiment plus y avoir de mur entre l’Église et le monde, que tout « dualisme » : corps-âme, Église-monde, grâce-nature et même, en fin de compte, Dieu-monde, était nuisible : ce sentiment devint de plus en plus une force directrice pour l’ensemble [p. 428-429].
Le cardinal Ratzinger est à la tête de la congrégation pour la Doctrine de la foi, l’ex-Saint-Office. Avec une semblable expression de pensée, que peut-on espérer pour l’Église de celui qui a cependant en charge la défense de la foi ?
[1] — Joseph Razinger, Les Principes de la théologie catholique, esquisse et matériaux, Paris, Téqui, 1982, réédité sans changement après l’élection de Benoît XVI, en 2005, avec préface du cardinal Poupard : 2e éd., Paris, Téqui, 2005.
[2] — Nous donnons ci-après la citation plus complète de ce passage avec le commentaire de Mgr Lefebvre.
[3] — On peut se reporter à l’article de l’abbé de Jorna : « Essai de définition : Royaume, monde et peuple » paru dans les Actes du 3e symposium de théologie de Paris, L’Unité spirituelle du genre humain dans la religion de Vatican II, Paris, Vu de haut hors série, 2005, p. 43-60.
[4] — C’est nous qui soulignons les passages mis en italiques. De même dans les citations suivantes.
[5] — Léon XIII, encyclique Humanum Genus sur les francs-maçons, 1884. Voir l’article de Dominicus, « Petit Catéchisme sur la Contre-Église, la gnose et le complot » paru dans Le Sel de la terre 36 et publié en tiré-à-part aux éditions du Sel.
[6] — Sermon du père Christophe Sanctotius, ermite de Saint-Augustin, au concile de Trente pour le 3e dimanche de carême 1563, Mansi 33, col. 877.
[7] — Dieu lui-même savait que son intervention n’empêcherait ni Satan ni ses sujets de bâtir la Cité du mal. En venant confondre le langage des hommes, il prononce cette profonde parole : « Ayant commencé à faire cet ouvrage, ils ne quitteront point leur dessein qu’ils ne l’aient achevé entièrement : Cœperuntque hoc facere, nec desistent a cogitationibus suis, donec eas opere compleant » (Gn 11, 6). — Cette note est de Mgr Gaume qui cite ces deux textes (du père Sanctotius et du cardinal Poli) dans son Traité du Saint-Esprit, t. 1, Paris, 1864, p. 428 et 433.
[8] — Cardinal Reginald Poli, De Concilio, q. X, Mansi 33, col. 952-953.
[9] — Discours Gaudet Mater Ecclesia du 11 octobre 1962. Traduction de la DC du 4 novembre 1962, n. 1383, col. 1377-1386.
[10] — DC 2 janvier 1966. Texte original : « Religio, id est cultus Dei, qui homo fieri voluit, atque religio – talis enim est aestimanda – id est cultus hominis, qui fieri vult Deus, inter se congressae sunt. Quid tamen accidit ? Certamen, proelium, anathema ? Id sane haberi potuerat, sed plane non accidit. »
[11] — Ce commentaire de Mgr Lefebvre est paru dans Le Sel de la terre 55, p. 261-267. Il est disponible sur le site de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X : http://www.fsspx.org/fr (voir : organisation/relations-avec-Rome).
[12] — Cardinal Joseph Ratzinger, Les Principes de la théologie catholique.

