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Le repas des paysans

Un tableau des frères Le Nain

 par Gérard Guérin

 

 

S’inspirant d’un livre récemment paru [1], notre collaborateur nous invite à découvrir des richesses cachées dans un tableau bien connu du Grand Siècle.

Le Sel de la terre.

  


Le repas des paysans, tableau des frères Le Nain, coupe de vin, art, garçon jouant du violon
Le repas des paysans,

Les frères Le Nain

 

Les auteurs de ce tableau, Antoine, Louis et Mathieu Le Nain, originaires d’un village près de Laon, furent élevés dans un  milieu proche de celui des paysans et vignerons [2]. Leur attachement au terroir demeura vivace après leur venue à Paris (vers 1629), où ils créèrent en commun un atelier vite honoré de commandes. Ainsi, parmi leur production très variée, portraits, scènes religieuses ou mythologiques, récréations d’enfants ou de grands seigneurs, figurent des peintures de la vie paysanne : ce sont elles, surtout, qui les ont fait redécouvrir par le 19e siècle [3].

Cette redécouverte de l’œuvre des Le Nain est due en grande partie à Jules Husson dit Champfleury (1821-1889), ami de Daumier et de Courbet. Celui-ci voulut donner ses lettres de noblesse à la représentation de la vie quotidienne. Grâce à lui, on peut évoquer une « École française de peinture du 17e siècle » (Poussin et Claude Lorrain, s’étant établis à Rome, peuvent à peine être considérés comme français).

On classe aujourd’hui les Le Nain parmi les « peintres de la réalité ». Ils furent les premiers en France à montrer le petit peuple dans des tableaux de grande dimension (cela se faisait déjà en Hollande et en Italie). Ils le firent avec des détails qui montrent qu’ils ont observé ces gens avant de les peindre. Les attitudes sont recueillies, silencieuses et inspirent le respect.

Ils réussirent la conciliation entre peinture de la réalité et expression de la piété religieuse. Un autre grand peintre, Georges de la Tour, décrit aussi des paysans ou des pauvres, mais ses tableaux sont plus abstraits.

Les modestes intérieurs peints par les Le Nain respirent la paix chrétienne. Quel contraste avec les paysans flamands de Brueghel, ivrognes, bruyants, gesticulants ! C’est pourtant un grand peintre, mais il ne parvient pas à éviter la caricature. En France, les peintres s’attachent à la vérité, et la réalité suffit pour faire un chef-d’œuvre (voir Chardin, Millet).

L’attribution des tableaux à chacun des trois frères est mal déterminée, de même que l’interprétation de leurs tableaux. Le célèbre collectionneur Mariette souligne :

Ils s’accordaient si parfaitement dans leur travail qu’il était presque impossible de distinguer ce que chacun avait fait dans un même tableau. Ils travaillaient en commun et ils ne sortaient guère de tableaux de leur atelier où tous n’eussent mis la main [4].

Cette pratique de collaboration peut paraître invraisemblable. Cependant, elle est avérée même si nous ne pouvons connaître la ou les formes de ce travail commun. En constituant une association, ils ont voulu qu’on ignorât la part personnelle de chacun dans les œuvres sorties de l’atelier et la signature en atteste : « Le Nain », sans aucun prénom accolé.

 

Analyse du tableau

Il y a plusieurs façons d’analyser une œuvre d’art : on peut le faire sous l’angle esthétique et plastique (par exemple étudier les couleurs, le dessin, la lumière) ; on peut l’étudier sous l’angle de l’histoire de l’art (ce que ce document nous apprend sur le sujet étudié, sur telle époque). C’est avec ce regard de l’historien que nous avons choisi d’envisager ce tableau.

De plus, un peu comme lorsqu’on lit un texte biblique [5], au-delà du sens immédiat, littéral, on peut parfois – tout en restant prudent dans cette interprétation pour ne pas prêter à l’artiste nos rêves ou nos fantaisies – apercevoir dans un tableau un sens spirituel.

Ainsi, dans ce tableau des frères Le Nain (peint en 1642, à la fin du règne de Louis XIII, et exposé au Louvre), au-delà d’une peinture réaliste d’un paisible repas, il semble qu’on puisse y découvrir autre chose.

 

Les personnages et leur cadre : un « repas de paysans » ?

Le monde des Le Nain n’est pas celui de la misère paysanne décrite par La Bruyère. Au centre, les artistes ont représenté un homme au col blanc fermé, signe qu’il ne travaille pas manuellement. D’ailleurs, ses vêtements sont soignés, et ses cheveux, barbe et moustaches sont taillés à la mode. Pour ces dernières, on employait l’expression : « à la royale », car elles imitaient l’apparence de Louis XIII. C’est sans doute un marchand-laboureur, citadin peut-être.

Autour de lui sont deux de ses employés (à moins qu’il ne s’agisse d’une embauche d’un domestique ?). Derrière lui, un enfant joue du violon : c’est vraisemblablement son fils, car il porte les mêmes vêtements.

Ce personnage central lève un verre. Sa manière de le tenir et le fait qu’il possède un couteau le distinguent des autres personnages. Remarquons que le verre est en cristal, et qu’il coupe une miche de pain blanc (le pain des riches à l’époque, dont la croûte épaisse retient l’humidité) : ces deux détails sont improbables chez un paysan [6].



Le personnage de la partie gauche du tableau, au premier plan, est vêtu de toile. Ses vêtements sont simples, mais corrects. Il porte des chaussures. Seules des déchirures au genou gauche témoigne de sa condition : il pourrait s’agir d’un des valets de charrue. Une planche de bois, posée sur un tonneau, lui sert de chaise.

Derrière lui, une femme se tient debout (position réservée). On remarque la simplicité de ses atours : elle porte une robe de serge rouge, une chemise blanche dont le large col recouvre ses épaules, et un petit bonnet blanc qui cache ses cheveux.

L’homme de la partie droite semble être un visiteur, à moins que ce ne soit un de ces valets de cour qui couchent à l’écurie : il a les pieds nus, une attitude humble, le chapeau posé sur ses genoux. Il se distingue des autres par son regard de résignation : la misère y transparaît.

A droite de ce pauvre, et en arrière-plan, deux des trois enfants nous regardent, comme le fait le chien au premier plan à gauche. Leur regard semble s’échapper de la toile pour nous inviter à prêter attention à ce qui se joue tout prêt d’eux.

On voit une étrange fenêtre, au fond : elle est trop luxueuse et ouvragée pour un intérieur paysan même aisé, avec ses carreaux de verre garnis de plomb.

Une communion paisible s’exprime entre les personnages alors que tout les oppose socialement. Le temps semble arrêté dans le silence et le recueillement.

Cet ensemble de détails peut nous permettre d’envisager une interprétation religieuse du tableau.

 

Une interprétation religieuse

Certains ont vu dans cette peinture la transposition paysanne du Repas d’Emmaüs, sujet traité par les Le Nain dans trois tableaux d’église.

Si cette interprétation est vraie, elle ferait référence au moment où le Christ va être reconnu des disciples. Il vient de leur expliquer qu’il fallait qu’il ait enduré toute sa passion pour entrer dans sa gloire. Les disciples en ont le cœur tout brûlant et ému, mais ils ne l’ont pas reconnu en écoutant sa parole.

Le Christ va se faire connaître d’eux parce qu’ils ont pratiqué une œuvre de charité en l’invitant à manger avec eux. La charité est donc supérieure à l’étude et à la méditation. Dès qu’il sera reconnu, Jésus disparaîtra : les lumières divines sont courtes mais suffiront à transformer ces hommes timorés en fidèles et fervents, puisqu’ils retourneront sur l’heure à Jérusalem pour témoigner.

Le tableau montrerait ainsi une scène d’eucharistie autour du pain et du vin. Le vin, qui peut être transsubstantié dans le sang du Christ, est visible pour tous dans ce tableau à travers le verre transparent.

Or, le culte eucharistique est l’enjeu de la lutte doctrinale entre catholiques et protestants après le concile de Trente. La paroisse parisienne de Saint-Sulpice, dans le quartier de Saint-Germain, en face du Louvre, est un des fiefs de la Contre-Réforme catholique. Jean-Jacques Olier, qui en est le curé réformateur de 1642 à 1652, appartient à cette Contre-Réforme, il en est même un des piliers. Influencé par Bérulle, c’est un membre actif de la compagnie du Saint-Sacrement. C’est aussi un proche de saint Vincent de Paul et un fidèle de ses conférences spirituelles le mardi à Saint-Lazare, qui ont commencé dès 1633. Il milite particulièrement pour le développement du culte eucharistique. C’est dans ce but qu’il fonde un séminaire pour former des clercs conformément à l’esprit du concile de Trente. Il a fondé la compagnie des Prêtres de Saint-Sulpice. Sa communauté a participé à l’essor des missions dans les campagnes de France, aux développements des séminaires en France et à l’évangélisation du Canada. Enfin, il a écrit de nombreux livres de piété.

Il y a un lien entre les frères Le Nain, paroissiens de Saint-Sulpice, et Monsieur Olier. Grâce à ce prêtre, ils obtiendront qu’on leur confie la décoration de la chapelle de la Vierge à Saint-Germain des Prés en 1644 (la décoration a disparu lors de la Révolution).

Monsieur Olier consacra ses efforts à l’organisation de la charité [7] et au développement du culte eucharistique. Les deux confréries des Dames de la Charité et du Saint-Sacrement, qui l’aidèrent dans cette tâche, recrutèrent le plus souvent les mêmes fidèles, accueillant toutes les bonnes volontés de toutes les conditions.

Au-delà de l’eucharistie, on peut voir dans ce tableau une allusion au pain bénit. Il s’agit d’un sacramental : le pain est seulement bénit et distribué dans l’église ou au-dehors, à ceux qui n’ont pas communié ; ces derniers participent ainsi de quelque manière, par un repas fraternel, au banquet eucharistique. La distribution du pain bénit à la messe entretient la charité entre ceux qui le mangent. Ainsi le pain eucharistique réunit en Jésus ceux qui le reçoivent. Cette coutume qui subsistait dans certaines campagnes a quasiment disparu après le concile Vatican II.

 

Un tableau destiné à justifier le geste de charité et d’hospitalité ?

Nous sommes à une époque de débat sur la valeur morale et chrétienne de la pauvreté. Elle est remise en cause, sous l’influence des protestants pour lesquels l’homme béni de Dieu se doit de réussir dans ses affaires.

Saint-Sulpice, précisément la paroisse parisienne où résidaient les trois frères Le Nain, était peuplée de petites gens et de miséreux, et les artistes ne pouvaient ignorer le vif affrontement qui opposait les partisans de l’assistance aux pauvres à ceux qui souhaitaient les enfermer ou même les châtier.

Les années 1640 sont touchées par de mauvaises récoltes [8] et des hausses des prix ; des bandes d’errants et de vagabonds, composées de soldats licenciés et de paysans sans terre, parcourent la campagne ; enfin, le pays souffre de la hausse de la fiscalité pour financer les guerres contre les Habsbourg (de Madrid puis de Vienne).

Ce tableau témoignerait de la réponse de l’Église : aidez les pauvres. Ce qu’elle fait par la distribution de vivres et de vêtements, par les visites des malades, par la création d’hôpitaux.


Un pauvre assis, pieds-nus

Le paysan misérable du tableau ne serait donc qu’une image traditionnelle du pauvre errant, une image du Christ. Rappelons-nous l’action de saint Vincent de Paul, l’ami de Monsieur Olier, le curé de Saint-Sulpice. C’est dès 1618 que ce saint fonde les premières conférences de Charité, bientôt présentes dans toutes les paroisses, conférences le plus souvent gérées par les femmes de la noblesse. Il créera ensuite l’institution des Enfants trouvés.

Cette action s’oppose à l’enfermement des pauvres, puisque les villes doivent gérer des fondations charitables.

Toutefois, en 1611 et 1612, la régente Anne d’Autriche ordonnait l’enfermement des pauvres dans les hôpitaux à Paris, mesure qu’elle espère voir appliquée dans les principales villes de province. Le règlement prévoit du travail pour les hommes et les femmes les jours de la semaine. Certains vont même jusqu’à vanter les mérites des systèmes protestants hollandais et anglais de mise au travail forcée des oisifs.

Le roi Louis XIV crée en 1656 l’Hôpital général à Paris, qui a pour but d’empêcher « mendicité et oisiveté comme les sources de tous les désordres ». En 1662, on décide même d’établir un hôpital dans chaque ville pour les pauvres malades, les mendiants et les orphelins.

Mais il ne faut pas oublier que les décisions royales restent le plus souvent inappliquées faute de moyens. Une vingtaine d’édits royaux du même genre seront promulgués sous l’Ancien Régime, preuve qu’ils ne sont pas appliqués. Les conflits de compétence locale entre les évêques, les parlements et autres sont une autre cause de cette non-application des édits. Ainsi, l’enfermement des pauvres ne concerne finalement qu’une infime minorité.

  

Conclusion

Ce tableau n’est pas seulement à lire au premier degré comme une scène réaliste. On peut y voir une allusion à un double débat d’idées : d’une part, contre les protestants, l’affirmation de la foi dans le saint-sacrement ; d’autre part, le choix de la charité pratique dans le débat sur la pauvreté résultant des inégalités sociales et des difficultés économiques du 17e siècle.





[1]  — Joël Cornette, Le Repas des Paysans, Armand Colin, 2008, 80 p. Autres ouvrages sur les Le Nain : Les frères Le Nain, exposition au Grand Palais, du 3 octobre 1978 au 8 janvier 1979, Paris, RMN, 1978 ; Paul Jamot, Les Le Nain, éd. Laurens, 1929.

[2]  — Eux ne sont pas des paysans, mais appartiennent à la petite bourgeoisie : leur père, Isaac, d’une famille de laboureurs et de vignerons des environs de Laon, avait acheté une charge de sergent royal au grenier à sel de Laon (1595) et possédait plusieurs maisons, vignes, prés et bois à Laon et aux alentours.

[3]  — Il a fallu attendre 1914 pour qu’un de leurs tableaux (La famille de paysans) réapparaisse dans les ventes et un an plus tard soit racheté par le Louvre (50 000 F). Un tableau des frères Le Nain : Le Reniement de saint Pierre a été offert en 2008 au Louvre par une société d’assurances. Aujourd’hui un Le Nain se vend 11 millions d’euros. — Cependant, en ce qui concerne l’œuvre que nous allons étudier, il existe de nombreuses copies anciennes de ce tableau, attestant que, malgré tout, il fut très tôt connu et admiré.

[4]  — Paul Jamot, Les Le Nain, éd. Laurens, 1929, p. 8

[5]  — Ainsi Origène comparaît-il l’Écriture à une amande : il faut d’abord briser l’écorce de la lettre – le sens littéral – pour parvenir au fruit savoureux du sens spirituel. Si le sens littéral du texte biblique est unique, le sens spirituel, lui, est triple : l’allégorie enseigne ce qu’il faut croire, la morale, comment agir, et l’anagogie, ce qu’on peut espérer. En d’autres termes, face à un texte biblique, c’est une bonne chose de se demander : comment éclaire-t-il ma foi (sens allégorique) ? Comment nourrit-il ma charité (sens moral) ? Comment soutient-il mon espérance (sens anagogique) ?

[6]  — Il boit du clairet, vin effectivement produit en Ile-de-France et bu uniquement dans les grandes occasions.

[7]  — Il a notamment créé des sortes de « restos du cœur » du 17e siècle, appelés « magasins charitables »

[8]  — On sait qu’il y a eu un afflux de pauvres dans la paroisse de Saint-Sulpice (située hors la ville dans le faubourg de Saint-Germain-des-Prés) à cause de mauvaises récoltes en Île-de-France, notamment en 1641-1642, dates où ce tableau a été peint.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 75

p. 134-140

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