Le député du Syllabus
Émile Keller (1828-1909)
par Philippe Girard
À 19 ans, Émile Keller est libéral. Son appréciation sur la papauté ressemble étrangement à l’une des propositions que Pie IX condamnera en 1864 dans son Syllabus [1].
Mais en 1864, c’est lui qui organise dans toute la France la diffusion dudit Syllabus, que l’empereur Napoléon III prétend interdire.
Et, lorsqu’il meurt, en février 1909, c’est à son bureau de travail, devant l’ouvrage dont il vient d’achever la révision : un grand commentaire du Syllabus, présenté comme le « code du bon sens et de la vérité non seulement religieuse mais politique et sociale ».
Entre temps, il a appartenu, de 1859 à 1889, à six assemblées parlementaires. Son courage à défendre les États pontificaux face à la trahison de Napoléon III lui a valu d’être considéré par celui-ci comme son « ennemi personnel ». Son action militaire sur le terrain et son action parlementaire à la Chambre ont empêché le territoire de Belfort d’être annexé par l’Allemagne après le désastre de Sedan. Son intervention à l’Assemblée nationale a obtenu, en 1871, le vote du « vœu national » pour la construction de la basilique du Sacré-Cœur à Montmartre. Sa notoriété lui a valu d’être pressenti en 1890 par Léon XIII pour diriger en France la politique de ralliement à la République, mais sa clairvoyance lui a fait refuser cette responsabilité, en deux lettres qui se sont révélées prophétiques.
Grand combattant anti-libéral, il fut aussi un homme libre, indépendant de toutes les coteries et tous les partis, cherchant uniquement la gloire de Dieu et le bien commun de son pays, au mépris de toute ambition personnelle.
Dans la famille contre-révolutionnaire française, il reste un modèle de penseur, d’orateur et d’homme d’action.
Le Sel de la terre.
Les années de jeunesse et de formation
Orphelin de père à deux ans
Issu d'une famille de bourgmestres et de magistrats originaire de Wissembourg, sur la frontière avec l’Allemagne, Prosper Keller vint, sous la Restauration, se fixer à Belfort, où il fut nommé juge. Il se lia avec le maire de la ville, François-Joseph Haas, par ailleurs député et directeur de banque, et épousa une de ses filles, Rosalie. De leur union naquit à Belfort un fils unique, Émile, le 8 octobre 1828. Veuve après trois ans de mariage, Mme Keller s’établit à Paris en 1839 pour s’occuper à la fois de son père, jusqu’à sa mort, et de son fils.

Songeant à embrasser la carrière militaire, l’adolescent suivit, après la classe d’humanités au lycée Louis-le-Grand, les cours de mathématiques spéciales au lycée Saint-Louis en vue d’entrer à l’École Polytechnique. Admis à 18 ans, il dut en démissionner aussitôt pour soigner sa mère dont la santé avait beaucoup décliné. Alors que la France subissait les désordres de 1848 puis l’établissement du Second Empire, il s’adonne à des études variées. Par goût, il était attiré par les sciences ; il suit des cours à la Faculté, fréquente le laboratoire du célèbre chimiste Jean-Baptiste Dumas (1800-1884) ; cependant, songeant déjà à sa future carrière, il accorde la préférence aux questions politiques, juridiques, économiques et sociales. En 1849, il prépare le concours d’admission au Conseil d’État, sans toutefois le passer : il répugne à devenir fonctionnaire d’un gouvernement qu’il juge trop instable. Ses goûts le portent, outre l’équitation, vers les beaux-arts, le dessin, la peinture, la musique, la littérature ; il sait se garder des emballements romantiques et tire profit de la discipline classique qui le garantit de l’anarchie intellectuelle de son époque. Pourtant, Napoléon l’enthousiasme, à travers la lecture de l’Histoire du Consulat et de l’Empire de Thiers ; le père Lefebvre S.J., qui resta son directeur de conscience pendant quarante ans, jugea bon de l’avertir : « M. Thiers est intéressant, pour sûr, mais prenez garde ! Il ne faut pas trop boire de ces liqueurs-là… Un peu de philosophie vous est absolument nécessaire, et même beaucoup [2]. »
Ramené à la vérité par l’étude de l’histoire
Fort de ces conseils, Émile Keller sut faire de l’histoire une maîtresse de vérité. Il s’attacha à pénétrer les traditions ancestrales de la nation française, que l’enseignement lui avait cachées ; mais la lumière ne se fit que peu à peu en lui, au fur et à mesure qu’il se libérait des vues tendancieuses et laudatives sur la Révolution de 1789 imposées à la jeunesse scolaire par Thiers, Mignet, Michelet, Lamartine et Louis Blanc. Comme tout adolescent soumis à un enseignement délétère, le jeune Émile était exposé à verser dans les constructions intellectuelles les plus aberrantes, mais son intelligence supérieure tournée vers la recherche du vrai l’orienta vers la salutaire découverte des principes contraires à ceux de la Révolution. En attendant, il peut constater les oscillations des constructions politiques reposant sur le sable mouvant des majorités de passage. Il observe les progrès de la corruption marquant la fin du régime de Louis-Philippe. Ces constatations, jointes à un excès de sensibilité dans son caractère, expliquent qu’il partagea un temps les illusions naïves des révolutionnaires de 1848, à l’instar de Lamartine, vantant ridiculement la sage modération et la grande force morale des masses. Le culte de la déesse Liberté et l’effervescence des idées généreuses l’entraînaient à tel point qu’il écrivait en juin 1847 : « Le nouveau pontife [Pie IX] paraît entrer dans une voie nouvelle : ne croyez-vous pas qu’en embrassant franchement les idées modernes, il pourrait reconquérir une partie de cette vieille influence qui est tombée si bas depuis quelques siècles [3] ? » On croirait lire du Lamennais… Son attitude est alors comparable à celle de son futur ami et compagnon de lutte, Charles Chesnelong, qui, secrétaire du Comité de concentration conservatrice d’Orthez, était disposé à faire l’essai loyal des institutions républicaines dans la mesure où celles-ci pourraient assurer la préservation sociale et religieuse du pays. Mais les journées de juin 1848 font s’évanouir ces bonnes dispositions. Les hommes d’ordre, conscients de l’impossibilité d’une restauration monarchique, se tournent vers Louis-Napoléon Bonaparte, incarnation de la stabilité et de l’ordre, tout en conservant à son égard leur pleine liberté de jugement. Le républicanisme de Keller n’eut donc qu’un temps et céda vite devant ses instincts d’ordre et sa conviction que l’individualisme aboutit fatalement à l’anarchie, ou, par contrecoup, au césarisme.
Élaboration progressive d’une pensée politique
Émile Keller ne s’était pas encore dégagé des incertitudes de sa prime jeunesse, mais le fond de la doctrine politique qu’il élaborait progressivement reposait sur un gouvernement représentant, non un parti, mais tous les intérêts du pays, sans être dépendant d’un seul d’entre eux, autrement dit sur la monarchie traditionnelle. « Nous verrons désormais cette évidence se dégager de plus en plus dans l’esprit d’Émile Keller, comme la lumière du soleil des brouillards du matin [4]. »
En 1850, il prend part à des réunions hebdomadaires de jeunes avocats au cours desquelles les participants apprennent à énoncer clairement devant un auditoire leurs idées et leurs arguments et à les disposer de façon rationnelle et convaincante. C’était sa façon de faire son apprentissage d’orateur en vue des futures luttes de tribunes auxquelles il avait décidé de se destiner.
S’il fallait caractériser cette période de formation, il conviendrait de relever une sûreté de jugement peu commune à cet âge et une indépendance de caractère très affirmée. Il écrira plus tard, évoquant les années où se forgeaient les convictions qu’il conserva toute sa vie : « Sans être lié avec aucun parti, j’étais prêt à soutenir une politique qui servirait ces deux grands intérêts [la religion catholique et la France], comme à combattre ce qui les trahirait. »
Cette déclaration de principe sera son fil conducteur jusqu’à la mort.
Un foyer chrétien exemplaire
1852 : le mariage
Dans l’Alsace du 19e siècle, quatre familles apparentées – les Keller, les Haas, les Saglio et les Humann – occupaient une place de premier plan, soit par leur fortune, acquise dans la banque, le commerce et l’industrie, soit par leur influence politique.
Le 9 juin 1852, Émile Keller épousait Mathilde Humann, fille de Théodore Humann, receveur général à Strasbourg, député en 1846 et maire de Strasbourg de 1865 à 1870. Ce mariage unissait deux âmes profondément chrétiennes et inaugurait cinquante-six ans d’existence commune, dont la solidité et l’harmonie reposaient avant tout sur l’amour de Dieu. En 1908, peu de temps après la mort de sa femme, Émile Keller écrivait à ses petits-enfants, dans un ouvrage hors-commerce :
Après m’avoir donné une sainte mère, à laquelle je devais tant et qui jouissait de notre bonheur avec une tendresse désintéressée, Dieu m’avait choisi une compagne incomparable à qui je n’ai jamais connu un seul défaut et chez qui je n’ai jamais surpris, pendant de longues et laborieuses années, ni un mouvement d’impatience, ni un soupir de lassitude. Jamais le plus léger nuage ne troubla un seul instant l’azur limpide de notre union [5].
Mathilde écrivait, quant à elle, après trente ans de mariage :
Tout est fondu en nous, et il me semble que nous sommes le modèle parfait de cette union que Dieu a voulu réaliser dans le mariage chrétien. Nous pourrions être plus saints, je n’en doute pas, mais nous ne pourrions pas nous aimer plus tendrement.
C’est la fusion en Dieu de deux âmes qui fut le socle de cette famille privilégiée : « Quelle union que celle qui trouve son centre en Dieu, écrivait Mme Keller ; de loin comme de près, nous nous inspirons l’un l’autre, nous nous consultons et nous voulons aimer et servir Dieu avec la même âme. »
Quatorze enfants furent la couronne de ce foyer, parmi lesquels quatre filles répondirent à l’appel de Dieu : trois chez les dominicaines – Marie, Cécile et Élisabeth, en religion mère Dominique de Jésus, supérieure de la congrégation de Sainte-Catherine de Sienne [6] –, et une chez les Petites Sœurs des Pauvres, Marguerite.
1857 : tertiaires dominicains
Mais bien avant leurs enfants, dès 1857, les parents étaient entrés dans le tiers-ordre de saint Dominique, où ils avaient reçu les noms de frère Dominique et sœur Catherine. Ils y avaient été attirés d’abord par le père Besson, dominicain, rencontré à Rome, à Sainte-Sabine, lors de leur voyage de noces en Italie, puis, par l’amitié d’autres frères prêcheurs : Mgr Armanton, évêque de Mossoul (Irak), les pères Danzas, Chocarne et Balme.
L’opuscule familial rédigé par Émile Keller contient des extraits des lettres que lui adressait son épouse. Ils suffisent à montrer l’élévation de son âme :
Je crois que le bon Dieu, qui nous a accordé cette union si rare, veut qu’elle nous serve à mieux comprendre ce que nous devons être vis-à-vis de lui. Soyons ensemble pour lui ce que nous sommes l’un pour l’autre, c’est-à-dire un même cœur, une même volonté, un seul amour. Ce matin, je communierai pour toi. Quelle union que celle qui trouve son centre en Dieu ! N’est-ce pas aussi auprès de lui que nous sommes sûrs de n’être point séparés, que notre bonheur sera éternel ? Nous marchons ensemble, et, pourvu que nous ayons toujours la même volonté d’aller au bon Dieu, il nous aidera, et, surtout, il ne nous fera pas arriver l’un sans l’autre ; car ce serait détruire l’union si complète qu’il a établie entre nous. Comme nous faisons peu de choses pour Jésus ! […]. Aussi, dans ta vie politique, travaille avant tout pour Dieu. Tu vas aux Carmes, je voudrais m’y agenouiller à côté de toi, mais je crois que, lors même que tu ne me vois pas, j’y viens prier avec toi. Nous nous retrouvons auprès de Notre-Seigneur, et nous lui demandons tous deux la même chose, son amour, l’amour de sa volonté, pour nous, pour nos enfants. Si nous le possédons réellement, nous serons paisibles au milieu des révolutions. Le monde s’agite tant, et pourquoi ? N’aie pas d’ambition, si ce n’est celle d’être au bon Dieu. Plus nous voudrons être des personnages importants, moins nous le serons dans la réalité ; car alors on se fait si facilement des illusions, on se crée des devoirs qui n’en sont pas. Quand même nous nous éteindrions à Saint-Nicolas, si nous avons su devenir des saints, qu’est-ce que cela fera ?
En octobre 1861, Émile Keller se rend à Rome pour contribuer à l’organisation de la défense des États pontificaux contre l’agression piémontaise ; sa femme lui écrit :
Tu recevras la bénédiction du Saint-Père, sans que je sois à côté de toi, pauvre ami ! Profite de tant de grâces qui vont t’être faites, et songe que tu n’es qu’un bien petit être en présence du chef de l’Église, du représentant de Jésus-Christ. Que peux-tu pour lui ? Rien par toi-même, et, si le bon Dieu se sert un instant de toi, il faut que ce soit un motif de plus de nous humilier.
La correspondance de Mathilde Keller à son mari est un hymne à l’union conjugale vécue sous le regard de Dieu, aussi intense après plus de trente années de mariage qu’à ses débuts :
Je voudrais faire sentir davantage à nos enfants que les vraies joies ont leur source ailleurs que dans le confortable et les plaisirs extérieurs. La vie à deux, avec la foi chrétienne qui domine les sacrifices mutuels, est, il me semble, le vrai but que Dieu se propose en rapprochant deux cœurs et deux âmes. Il faut se donner sans réserve l’un à l’autre, et marcher ensuite avec confiance sous le regard de Dieu.
1859 : l’orphelinat de Saint-Nicolas
En 1859 fut réalisé le projet conçu dès avant son mariage par Émile Keller et dans lequel les jeunes époux virent, pour leur foyer naissant, la meilleure des bénédictions : la fondation d’un orphelinat agricole au vallon de Saint-Nicolas, proche de Rougemont-le-Château, à une quinzaine de kilomètres de Belfort. Le lieu était plaisant par sa verdure, ses ruisseaux et sa solitude ; on y retrouva les fondations d’un prieuré bâti par Pierre l’Ermite au 12e siècle. L’orphelinat fut installé dans une grande ferme incendiée qui fut restaurée, et confié à six sœurs dominicaines de la congrégation de Sainte-Catherine-de-Sienne. Les époux Keller habitèrent plusieurs années au premier étage avant que l’accroissement de leur foyer et celui de l’orphelinat les contraignent à construire, à proximité, une maison de campagne ainsi qu’une chapelle, destinée à devenir le caveau familial.
La montée vers Dieu de Mathilde Keller
Émile et Mathilde Keller eurent à subir des séparations douloureuses, mais ils savaient y voir des bienfaits divins ; ce fut d’abord Marie, décédée en 1878, suivie de Cécile, en 1901, toutes deux dominicaines ; entre elles s’était éteinte, en 1899, Marguerite, des Petites Sœurs des Pauvres.
Peu avant la mort de Marie, Mathilde Keller écrivait :
Cette enfant si aimée est si réellement sainte, qu’à côté de notre grande douleur de la voir nous échapper, il faut que nos cœurs se tournent vers Dieu et le remercient de tout ce qu’il a fait en elle. Tu verras, quoiqu’il advienne, qu’elle demeurera l’ange gardien de ses frères et sœurs, et que nous-mêmes nous recevrons par elle des grâces toutes spéciales. Dieu peut faire un miracle, cher ami ; nous devons le lui demander et y croire ; mais en même temps, dès maintenant, acceptons toute sa volonté et croyons que dans la croix, il y a toujours une sève divine qui sanctifie. Dieu a été si bon pour nous qu’en retour, il nous demande de le regarder avant de nous regarder nous-mêmes. Et ces chers enfants qu’il nous a confiés et qui sont notre joie, nous ne les voulons que pour lui. Je ne sais pourquoi ta sainte mère m’est présente au cœur tout particulièrement ces jours-ci ; comme si elle venait consoler ma tristesse, et me dire que là-haut, nous comprendrions que Dieu est toujours bon, même dans la souffrance qu’il envoie.
Le 9 juin 1902, Émile et Mathilde Keller célébraient leurs noces d’or dans la chapelle des dominicains de Paris, en présence de Mgr Altmayer, archevêque de Bagdad. Le père Vallée déclarait dans son allocution :
Tertiaires de notre Ordre tous deux, habitués à vous recueillir aux pieds de ces grands immolés que furent nos saints et à fondre vos deux âmes, vos deux volontés, à leur exemple, en la volonté de Dieu, tout de suite vous dîtes à ce Dieu qu’il faisait bien. Il vous appelait à boire à son calice. Tout votre cœur, malgré ses déchirements, lui dit merci. Votre foi, d’ailleurs, vous assurait que ces chères sacrifiées seraient le rachat et la protection de tous ceux qu’elles laissaient derrière elles [7].
Mathilde Keller fut la proie d’une lente paralysie qui l’immobilisa peu à peu pendant les quinze dernières années de sa vie.
Dans la nuit du 7 au 8 février 1908, une crise d’étouffement plus grave l’avertit de sa fin. Elle passa trois jours dans un recueillement profond, dans une sorte de lumineuse extase, réalisant jusqu’au bout les douces paroles de Notre-Seigneur à sainte Catherine de Sienne : « Je conserve dans une grande paix l’âme qui s’est revêtue de ma volonté. » Le 11, fête de Notre-Dame de Lourdes, elle rendit l’âme, sans angoisse, sans agonie. Elle fut revêtue de la blanche robe dominicaine. Un grand cierge qu’avait envoyé spécialement le pape Pie X éclaira son visage dont l’expression devint surprenante de jeunesse et de pureté. Après l’absoute donnée à Saint-Sulpice par Mgr Augouard, évêque missionnaire de l’Ouganda, son corps fut ramené en Alsace, à Saint-Nicolas, aux côtés de ceux de Marie, de Cécile, de Marguerite, de Joseph et de Catherine. « Le cœur de son époux s’est reposé sur elle, dit l’inscription de son tombeau, et ses enfants l’ont proclamée bienheureuse. » Elle-même avait écrit à son mari, en 1883 : « Il faut absolument devenir des saints dans le temps où nous vivons. »
Si celui qu’on surnommait « le député du pape » montra, à travers tant de luttes, une inébranlable fidélité, n’est-ce pas parce qu’il puisa « sa joie et sa force dans l’amour idéal de Mathilde [8] ? »
Entrée en politique
1858 : candidat officiel
En 1858, le gouvernement engagea Émile Keller à poser sa candidature au Corps législatif. Le système de la candidature officielle assurait alors presque automatiquement l’élection à celui qui en bénéficiait. Émile Keller, qu’inquiétait déjà la politique italienne de Napoléon III, à juste titre comme le prouvera la suite des événements, saisit l’occasion qui lui était offerte de défendre à la tribune les droits de la papauté menacée. Mais son acceptation était celle d’un homme libre, aux convictions affichées et sans autre engagement que celui d’agir selon sa conscience : si le gouvernement avait cru faire élire un complaisant silencieux, il se trompait étrangement. Le 16 mai 1858, le scrutin de la 3e circonscription du Haut-Rhin (Belfort) donna la victoire au député sortant Migeon sur Keller, par 16 020 voix contre 14 592 ; en février 1859, l’élection fut discutée au Corps législatif et annulée, et, le 26 mars, Keller l’emportait par 18 509 voix contre 10 478.
Il abordait la fonction de législateur sans être lié à aucun parti, simplement en « catholique et patriote », dont la profession de foi, ainsi qu’il l’écrit, « tranchait par son indépendance avec celle de la plupart des candidats officiels ». Le serment de fidélité à l’Empereur qu’il dut prêter n’avait rien de servile, comme tous purent le constater rapidement. Invité, avec d’autres élus, à dîner aux Tuileries deux jours après son admission au Corps législatif, Keller eut, pour la première et dernière fois, l’occasion d’échanger quelques propos avec Napoléon III. Avoir consenti à accepter l’investiture officielle n’avait pas fait de lui un courtisan.
1860 : Keller rompt le silence
Or, à peine quelques mois plus tard, le 19 juillet 1858, Napoléon III rencontrait secrètement Cavour, premier ministre de Piémont-Sardaigne, à Plombières. La politique italienne de l’Empereur s’infléchit, inquiétant de plus en plus les catholiques – sans qu’aucun député osât manifester publiquement sa désapprobation. Émile Keller réclama une audience de Napoléon III. N’ayant pu l’obtenir, il décida de s’élever publiquement contre cette politique « désastreuse pour la religion et pour son pays » dans une lettre qu’il lui adressa, le 9 janvier 1860, avec le soutien de deux collègues [9]. Le journal de Saint-Brieuc, La Bretagne, ayant publié la lettre, fut immédiatement frappé de suspension ; la lutte s’engageait.
En Italie, elle faisait rage. Fort de l’accord secret de Napoléon III, Cavour lança ses troupes sur les petits états indépendants de Florence, Parme et Modène, ainsi que sur ceux du pape, tandis que son complice Garibaldi s’emparait du royaume de Naples ; le 18 septembre 1860, Lamoricière, qui s’était mis au service du pape avec une poignée de volontaires, était battu à Castelfidardo par les Piémontais, dans un combat inégal.
Le 1er mars 1861, au Sénat, répondant au discours du Trône, le prince Jérôme-Napoléon, cousin de l’empereur et gendre de Victor-Emmanuel de Sardaigne, connu pour ses idées libérales et son hostilité forcenée au catholicisme, prononça une violente diatribe pleine d’outrages pour Lamoricière « et ses bandes », pour les Bourbons d’Italie et pour le pape. Loin d’être désavouée, cette attaque fut insérée au Moniteur des Communes, publication officielle. Les catholiques ne pouvaient plus se taire. Émile Keller prit la parole, le 13 mars, au Corps législatif.
Commencé dans l’indifférence du plus grand nombre et l’appréhension de ses amis, son discours imposa vite un silence attentif et mit en évidence la mauvaise foi et le double jeu de la politique impériale. « Son verbe ardent, mais contenu, son éloquence pénétrante et sobre, sa logique puissante s’imposaient peu à peu à l’auditoire, d’abord surpris, puis subjugué par une audace si nouvelle et une si irrésistible argumentation [10]. » Keller démontre que le Piémont n’est que l’instrument d’une puissance cachée, en lisant un extrait d’un « document célèbre mais trop vite oublié » : une lettre écrite à Napoléon III, le 11 février 1858, par un correspondant dont il tait d’abord l’identité :
« L’Italie demande que la France n’intervienne pas contre elle ; elle demande que la France ne permette pas à l’Allemagne d’appuyer l’Autriche dans les luttes qui vont peut-être bientôt s’engager. Or, c’est précisément ce que Votre Majesté peut faire, si elle veut. Que Votre Majesté se rappelle que tant que l’Italie ne sera pas indépendante, la tranquillité de l’Europe et celle de Votre Majesté ne seront qu’une chimère. »
Et, dans un mouvement général de stupeur, Keller dévoile aux députés, qui n’ont pas reconnu le texte, l’auteur de cette consigne : le carbonaro Orsini, auteur, le 14 janvier 1858, d’un attentat contre Napoléon III, et alors en attente de son exécution :
De qui était ce langage perfide et superbe ? Qui est-ce qui sommait ainsi la France ? Messieurs, c’est la révolution italienne patronnée par l’Angleterre, incarnée dans la personne de Félix Orsini !
Keller achevait alors son discours par la description de la révolution en action [11].
Ce discours, seulement interrompu par les marques d’approbation, rencontra un immense succès, d’une part, parce qu’il avait atteint un sommet dans l’art oratoire, d’autre part, et surtout, parce qu’en démasquant la tortueuse politique de Napoléon III, il soulagea par sa fière indépendance bon nombre de députés, qui n’eurent pas le courage de suivre Keller, mais furent du moins saisis d’une admiration dont, en connaisseur, Émile Ollivier, a laissé ce témoignage :
A chacune de ses paroles, on entendait le grondement de l’Assemblée ; c’était celui du volcan qui va éclater. Enfin, l’enthousiasme déborda… Je n’ai jamais entendu un orateur exalter, remuer, fanatiser à ce point une réunion d’hommes. Viennent les Thiers, les Berryer : ils ne diront rien de plus éloquent. Causa finita est. On ne saurait aller plus haut ni plus loin [12].
Dans le quart d’heure qui suivit, l’orateur reçut d’innombrables félicitations, y compris du duc de Morny, président du Corps législatif, l’assurant qu’il était « l’honneur de la Chambre ». Le lendemain, ce fut un déluge de cartes et de visites, dont, à un quart d’heure de distance, celles du catholique libéral Montalembert et du catholique romain Veuillot ; puis les lettres d’approbations, dont celles des archevêques de Tours et de Rouen, des évêques de Cahors et d’Angers.
1862 : « ennemi personnel » de l’Empereur
S’il avait ainsi acquis la célébrité, on lui fit aussi en haut lieu l’honneur de le considérer comme « ennemi personnel de l’Empereur » : il n’y aurait certes pas de deuxième candidature officielle offerte à Émile Keller !
Le discours du 13 mars avait réveillé les députés catholiques. Le 22 mars, 91 députés (contre 158) réclamèrent la suppression d’un passage jugé offensant pour le pape dans la réponse du Corps législatif au discours du Trône. Le 8 juin, poursuivant sa campagne, Keller stigmatise le césarisme asservissant l’Église à l’État [13]. Le 11 mars 1862, il dénonce la répression menée par les troupes piémontaises à Naples, marquant bien la nature de la lutte menée par la Révolution contre la civilisation chrétienne [14].
Pendant que ces interventions à la tribune font d’Émile Keller un porte-drapeau, le gouvernement réveille les préjugés gallicans. Il dénonce « l’ultramontanisme » comme une conjuration contre l’indépendance nationale. Par divers moyens, il entretient un état d’esprit anti-romain dans le pays. Sous l’apparence d’un pouvoir d’ordre, la politique à double face de Napoléon III fait en réalité du Second Empire un allié des principes révolutionnaires. La clairvoyance du député de Belfort est assez isolée : le 21 mars, il ne se trouve que 10 députés sur 242 pour refuser d’exprimer « leur absolue confiance dans les loyales intentions de l’empereur ».
L’année suivante, le 9 févier 1863, Keller prononça encore un important discours, dénonçant la sauvagerie des troupes du gouvernement « libéral » piémontais à Naples et les procédés de la Révolution [15]. Ce fut sa dernière intervention avant les élections de mai. Napoléon III comptait bien se débarrasser de lui à cette occasion, et donna des consignes en ce sens : « Keller m’a accusé à une tribune française d’avoir fait la guerre à l’Italie par peur du poignard des Italiens… Si par hasard le Haut-Rhin me renvoyait le seul homme qui se soit posé à la Chambre comme mon ennemi personnel, j’en serais profondément blessé… »
Toutes les forces administratives furent mobilisées contre le député qui, en 1858, avait été candidat officiel. Tous les procédés furent employés contre Keller, y compris celui, devenu classique, de la modification des limites de sa circonscription électorale. Il perdit donc son siège pour avoir tenu son serment de servir l’Empire « avec loyauté, courage et indépendance ». Également battu, Augustin Cochin lui conseilla : « Écrivez, méditez, agissez. » C’est bien ce à quoi il allait s’employer, et d’abord dans le cadre du Comité de Saint-Pierre. Fondé en 1860, au lendemain de Castelfidardo, par Émile Keller, Mgr Pie évêque de Poitiers, et quelques amis, dont le père Pététot, de l’Oratoire, et le libraire Henri Poussielgue, et secondé sur les plans politique et juridique par un comité consultatif installé chez Mgr de Ségur, puis chez le général Récamier, le Comité de Saint-Pierre devait s’occuper d’équiper les troupes pontificales et les volontaires venus en foule de plusieurs pays se battre pour le pape ; les fonds provenaient des collectes du Denier de Saint-Pierre faites à domicile par des femmes zélées, dont Mme Émile Keller.
En octobre 1860, Émile Keller s’était rendu à Rome pour faire le point de la situation, étudier les moyens à mettre en œuvre et établir une liaison régulière avec le Saint-Siège, laquelle passa d’abord par le père Stumpf, supérieur du Séminaire français. Il y revint en novembre 1867 avec du personnel sanitaire ; le lendemain de son arrivée, le 3 novembre, Garibaldi était vaincu à Mentana par une division française et les zouaves pontificaux du colonel de Charette. Émile Keller s’occupa des ambulances, de l’enrôlement des volontaires et de l’achat d’armes (il convainquit le général Kanzler d’adopter le fusil Remington), pour lequel il trouva un appui précieux en la personne du ministre de la Guerre, le maréchal Niel. Émile Keller avait tout lieu de savourer une douce revanche : la politique qui l’avait fait exclure du Corps législatif comme « ennemi personnel » du chef de l’État était devenue celle du gouvernement, comme le montraient les paroles du ministre Rouher, le 5 décembre : « Jamais l’Italie ne s’emparera de Rome ! Jamais la France ne le supportera ! »
Œuvre littéraire
Émile Keller a laissé une œuvre écrite importante et de qualité. Outre de nombreux articles dans l’hebdomadaire L’Ouvrier (de l’abbé Le Boucher et Maurice Maignen), Le Monde, le Bulletin de la Société Générale d’Éducation et d’Enseignement, ses discours et rapports de député, qui furent imprimés, il a écrit :
– Influence pacifique de la charité chrétienne sur la société moderne (Douniol, 1856) ;
– L’Encyclique et les libertés de l’Église gallicane (Douniol, 1860) ;
– Dix années de déficit, de 1859 à 1869 (1869) ;
– Histoire de la défense de Belfort (1871) ;
– Histoire du général de Lamoricière (1873) ;
– Les Congrégations religieuses en France (Poussielgue, 1880) ;
– L’Église et la question sociale au 19e siècle (Imprimerie F. Levé, 1881 [16]) ;
