Faut-il réciter les mystères lumineux du Rosaire ?
par l’abbé Peter Scott
Ce texte est extrait de la revue de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X aux USA, The Angelus, avril 2010 p. 41-42. Il résume l’analyse plus longue du même abbé Scott que nous avons publiée dans Le Sel de la terre 45 (p. 135-152).
Le Sel de la terre.
Sans sa lettre apostolique du 16 octobre 2002, Rosarium Virginis Mariæ, le pape Jean-Paul II a tenté de modifier le rosaire, notamment en ajoutant cinq mystères, appelés « mystères lumineux » pour les distinguer des mystères joyeux, douloureux et glorieux.
Malheureusement cette lettre, qui prétend promouvoir le rosaire, est tout au long imprégnée de naturalisme. Elle considère le rosaire comme une expérience psychologique semblable aux prières et méditations des religions non catholiques. D’où l’importance de « l’implication anthropologique du rosaire » (§ 25), éclairant le mystère de l’homme.
Parmi les « améliorations » du rosaire proposées dans cet esprit, il y a l’addition des mystères lumineux. Ils ont été choisis exprès pour ne pas offenser les protestants : c’est-à-dire qu’on les trouve entièrement décrits dans les Évangiles et aucun d’eux ne mentionne de façon explicite la sainte Vierge. C’est tout à fait selon l’intention manifeste du pape de faire en sorte que le rosaire soit plus « christocentrique », ce qui signifie dans la pratique qu’il devient moins explicitement marial.
Les « cinq moments significatifs – mystères “lumineux” » (§ 21) qu’il a choisis sont : le baptême du Christ dans le Jourdain, son autorévélation aux noces de Cana, l’annonce du royaume de Dieu avec l’invitation à la conversion, sa transfiguration et l’institution de la sainte eucharistie, expression sacramentelle du mystère pascal.
Ce sont tous de beaux épisodes tirés des Évangiles, très appréciés en tant que manifestations de la bonté de Jésus, dans lesquels il se manifeste lui-même, ainsi que sa puissance, sa miséricorde ou son royaume.
Cependant, il est très intéressant de remarquer qu’aucun de ces « moments » n’a de rapport direct avec le mystère de la rédemption. Seule l’institution de la sainte eucharistie s’y réfère indirectement en tant qu’elle est l’institution de son renouvellement non sanglant.
L’introduction de ces mystères est par conséquent une relativisation de l’insistance traditionnelle sur les mystères essentiels de la rédemption, contenus dans les mystères joyeux, douloureux et glorieux.
Pourtant, ce n’est pas dû au hasard si les mystères traditionnels du rosaire sont centrés sur le mystère de la rédemption, préparé dans les mystères joyeux, accompli dans les mystères douloureux et appliqué dans les mystères glorieux. Si la Tradition nous les a transmis ainsi, c’est parce que ce sont les principaux mystères que nous devons méditer pour être sauvés. Citons le pape Léon XIII dans une de ses encycliques annuelles sur le rosaire :
Le rosaire offre un moyen pratique facile d’inculquer et de faire pénétrer dans les esprits les dogmes principaux de la foi chrétienne… Le rosaire […] amène à contempler et à vénérer successivement les principaux mystères de notre religion : ceux en premier lieu par lesquels le Verbe s’est fait chair, et Marie, mère et toujours vierge, accepte avec une sainte joie cette maternité ; ensuite les amertumes, les tourments, les supplices du Christ souffrant, qui ont payé le salut de notre race ; puis ses mystères glorieux [1].
Le résultat de ce changement d’orientation est qu’on détourne peu à peu l’attention des fidèles de la rédemption, conçue comme un rachat des âmes des pécheurs, comme la rançon du péché qui devait être payée, la satisfaction pour l’offense faite à Dieu. La nouvelle théologie dite « du mystère pascal » estime que cela n’est pas nécessaire, que Dieu n’est pas si enfantin d’exiger le paiement d’une rançon pour les péchés et, par conséquent, qu’il suffit de méditer la manifestation de l’amour de Dieu ou de sa gloire ou de sa miséricorde.
Car « chacun de ces mystères est une révélation du Royaume désormais présent dans la personne de Jésus » (Rosarium Virginis Mariae, § 21).
La conséquence de la récitation de ces mystères lumineux est le dessèchement du rosaire, la perte de son caractère marial explicite et le détournement de notre attention de l’union avec l’acte rédempteur du Christ, acte qui seul peut nous sauver de nos péchés. Peu à peu le rosaire deviendra vide et stérile et il ne sera plus récité.
Par conséquent, nous devrions refuser cette « amélioration » facultative et rester fidèles à la tradition fixe et éprouvée de l’Église qui a sanctifié tant de générations de saints.
Bien que ce ne soit pas un péché en soi de réciter les mystères lumineux avec des catholique modernes, nous devrions certainement les dissuader de les réciter et éviter la vente ou l’achat de tracts ou plaquettes qui présentent les mystères lumineux.
[1] — Ad hanc Rosarii commendationem ex precatione ipsa profectam, accedit ut in eodem insit facilis quidam usus ad summa fidei christianae capita suadenda animis et inculcanda. […] Quippe in eo, cum pulcherrima fructuosaque prece certo ordine continuata, recolenda succedunt et contemplanda praecipua religionis nostrae mysteria : illa primum quibus Verbum caro factum est, et Maria, virgo integra et mater, materna illi officia sancto cum gaudio praestitit ; tum Christi dolentis aegritudines, cruciatus, supplicium, quorum pretio salus generis nostri peracta ; tum eiusdem plena gloriae mysteria, et de morte triumphus, et ascensus in caelum, et demissus inde divinus Spiritus, atque Mariae sideribus receptae splendida claritudo, denique cum gloria Matris et Filii consociata caelitum omnium gloria sempiterna. Magnae Dei Matris, 8 septembre 1892.

