Le fabuliste pédagogue
Le père Philippe Barbe (1723-1792)
par Louis Medler
Après Jacques Villefranche (Le Sel de la terre 70, p. 165-183), Louis Medler présente un autre fabuliste catholique aujourd’hui relégué au purgatoire des écrivains : le père Philippe Barbe.
Le Sel de la terre.
Avant d’être un talentueux fabuliste, le père Philippe Barbe fut surtout un vertueux religieux, dans une congrégation essentiellement enseignante. Les vertus et les qualités d’éducateur qu’il pratiqua dans cet état, en plein 18e siècle, aident à comprendre ses fables. Avant de nous pencher sur sa production littéraire, considérons donc sa vie et sa personnalité.
Les vertus d’un éducateur
Philippe Barbe est né à Londres, en 1723, dans une famille d’origine française, mais protestante, qui s’y était réfugiée lors de la révocation de l’Édit de Nantes (1685). Son père, pasteur protestant, eut la grâce de revenir à la foi catholique et envoya son fils étudier chez les jésuites, à Paris, au collège Louis-le-Grand. Il l’autorisa ensuite à entrer chez les Pères de la doctrine chrétienne, ou « doctrinaires [1] ».
Le père Barbe suivit la carrière classique des membres de cette congrégation. Professeur de rhétorique dans les collèges de Noyers, Avallon, Vitry-le-François et Chaumont, il exerça également la charge de préfet des études et rédigea un Manuel des rhétoriciens (1759) adopté par certains de ses collègues [2]. Envoyé, à la fin de sa vie, en la maison que les doctrinaires possédaient à Paris sur la montagne Sainte-Geneviève, en haut de la rue Saint-Victor, il y reçut la charge de traduire et commenter les Pères grecs. Il ne quitta cet asile que pour fuir les massacres de septembre 1792 : il se réfugia alors chez des amis à Chaumont, où il mourut peu après son arrivée.
On ne saurait pas grand-chose de plus de la vie du père Barbe sans les souvenirs d’un de ses anciens élèves : Vincent de Langres-Lombard (1765-1830). Ce garçon, qui fut ensuite ambassadeur de France aux Pays-Bas l’avait eu comme professeur de rhétorique (Première) au collège de Chaumont. Il avait médiocrement profité de l’éducation des pères doctrinaires – ou, plutôt, avait davantage suivi l’exemple des mauvais que des bons, puisque, à côté du père Barbe qui refusa courageusement le serment constitutionnel, il eut comme maîtres au collège de Chaumont :
— le père Pierre-Louis Manuel (1753-1793), professeur de 4e, qui devint procureur de la Commune de Paris en 1792, et s’illustra par sa participation aux massacres de septembre,
— le père Jacob Dupont (1755-1813), titulaire de la classe de philosophie, qui devint député montagnard à la Convention et fit une profession solennelle d’athéisme à la tribune, le 14 décembre 1792 [3].
Après sa sortie du collège, le jeune Vincent Lombard s’était lié d’amitié avec Danton. Il fut élu président de la Société populaire de Villeneuve-sur-Yonne, où il proclama très fort les principes de la Révolution. En pleine Terreur, il faisait jouer au Théâtre français, à Paris, des pièces au goût du jour. L’une d’elles montrait le grand inquisiteur de Goa faire rôtir un homme et violer sa femme, avant de finir lui-même brûlé à son tour (Les prêtres et les rois, ou Les Français dans l’Inde). Opportunisme ou conviction ? Lombard refusera plus tard de faire éditer cette pièce, expliquant qu’elle était trop « conditionnée » par les circonstances. Il protestera également – et vivement – lorsque l’astronome Lalande [4] croira pouvoir le recenser dans son Dictionnaire des athées. Même sous la Terreur, il semble avoir été plus révolutionnaire en paroles qu’en action, s’employant à protéger discrètement de la guillotine les « suspects » qui lui passaient entre les mains. On ne sait pas trop, en définitive, quelles étaient les convictions profondes de cet original, qui intitula ses souvenirs : Mémoires d’un sot, contenant des niaiseries historiques, révolutionnaires et diplomatiques recueillies sans ordre et sans goût [5]. Mais l’affection qu’il manifeste pour son ancien professeur de rhétorique est touchante. Pour se faire tant aimer, le père Barbe manifestait, à l’évidence, des qualités hors du commun.
Petit par la taille, grand par le cœur
Lombard consacre tout le second chapitre de ses Mémoires au père Barbe. On y trouve ce portrait que l’on pourrait résumer en neuf mots, Petit par la taille, mais grand par le cœur :
Le père Barbe, issu d’une famille noble, avait soixante ans et plus quand je l’ai connu professeur d’éloquence au collège de Chaumont. Déjà voûté par l’âge, sa taille, dont je ne puis au juste fixer la hauteur, était si petite, qu’elle eût été pour la jeunesse un objet de moquerie, si, pour tous les âges, le père Barbe n’eût été un objet de vénération. Son œil très petit, mais vif, était enfoncé et recouvert d’un épais sourcil. On dit que la propreté dans les vêtements est un des signes auxquels on reconnaît la vraie piété ; cela peut être, cependant le père Barbe était négligé dans les siens. Toujours recueilli, sa démarche était lente ; il ne courait que dans sa classe pour passer d’un écolier à un autre, ou pour aller faire une bonne action. Auteur d’un recueil de fables, dont plusieurs ne sont pas sans mérite, il tenait de la reine (femme de Louis XVI), à qui ces fables sont dédiées, une pension de 800 livres, qu’il consacrait uniquement au soulagement des pauvres qu’il savait bien découvrir quand le jour n’éclairait plus ses démarches [6].
Cette charité se manifestait d’abord envers ses élèves :
C’est dans son intérieur, c’est avec ses rhétoriciens qu’il fallait le voir pour l’apprécier : il les soignait tous, il les aimait tous également, et, s’il se sentait plus de préférence pour ceux qui lui donnaient le plus de satisfaction, il la dissimulait si bien qu’on ne s’en apercevait pas. Jamais un reproche, jamais un mot plus haut que l’autre ; et pourquoi ? Parce qu’il était chéri, parce que, quand on savait mal sa leçon, qu’on n’avait pas bien fait son devoir, ce qui était rare, il se contentait de vous dire : Vous me faites de la peine, et que pas un écolier ne voulait faire de la peine au père Barbe. Comme les pensionnaires, plus surveillés, travaillant davantage, étaient aussi les plus forts de la classe, il allait visiter les externes, leur expliquait leurs auteurs en particulier, leur en aplanissait les difficultés, et, tôt après, les interrogeait devant leurs camarades pour les faire paraître avec avantage, leur donner de l’émulation et balancer la supériorité de ces derniers. Un rhétoricien, que j’appellerai Garnier (ce n’est pas son vrai nom), était, par sa douceur, par sa piété, sa modestie et son application à remplir ses devoirs, le modèle de la classe. Son mérite dans un âge si peu avancé était déjà si réel, que tous ses camarades l’appréciaient et l’aimaient comme un frère : c’était à qui lui ferait le plus d’amitié. Vers le milieu de l’année scolastique, aux vacances de Pâques, la classe étant finie, et comme nous allions sortir, Garnier s’avança vers le père Barbe en lui demandant la permission de l’embrasser. – Pourquoi, petit ? (C’est ainsi que le père Barbe appelait tout le monde.) – Mon père, c’est que je n’aurai plus le bonheur de vous revoir. Le père Barbe, étonné, le prit en particulier et se mit à causer avec lui. Comme nous restions là, il nous fit signe de nous retirer. Les externes s’en allèrent dans la rue attendre leur camarade ; mais les pensionnaires, qui n’avaient pas la faculté de sortir, demandèrent à rester pour faire leurs adieux à Garnier. – Il n’est pas temps encore, nous dit le père Barbe, vous le reverrez. Nous le revîmes en effet, et voici ce qu’après les vacances Garnier nous apprit. Il était fils d’un pauvre fermier qui habitait à cinq lieues de Chaumont. Le vicaire de son village, qui avait commencé à lui apprendre un peu de latin, avait dit à son père que s’il pouvait lui faire faire ses études, il n’aurait pas lieu de regretter ses sacrifices. Depuis quatre ans, le père de Garnier se saignait pour entretenir son fils à la ville. Il était en pension chez une bonne vieille qui en avait grand soin et à qui il ne payait que cinquante écus par an pour sa nourriture et son logement. Mais le père de Garnier venait d’éprouver des pertes ; et, si modique que fût la pension de son fils, il ne pouvait plus la lui continuer. C’était là ce que Garnier racontait au père Barbe, quand ce dernier nous fit signe de nous éloigner. Mais, lui dit le père Barbe, si vous pouviez continuer vos études sans être à charge à votre père, les achèveriez-vous avec plaisir ? Garnier lui ayant répondu qu’il ne les quittait qu’avec douleur et que son père lui-même le rappelait avec chagrin, le père Barbe lui dit de rester encore en ville pendant vingt-quatre heures et de venir le voir le lendemain. Garnier étant venu le lendemain à l’heure indiquée, le père Barbe lui remit un écrit de la bonne femme où il logeait, portant quittance du quartier échu et des deux quartiers à échoir pour la fin de l’année scolastique. Il lui remit aussi la reconnaissance d’un notaire chez lequel il venait de déposer cent écus pour payer sa pension pendant les deux années qu’il aurait encore à rester au collège pour y faire son cours de philosophie. Garnier lui ayant observé qu’il ne serait jamais en état de lui rendre une somme aussi considérable : Il faut espérer que si, lui dit le père Barbe ; et si vous ne le pouvez pas, je vous la donne. Maintenant, ajouta-t-il, embrassez-moi ; allez passer vos trois jours de vacances avec votre père, je vous attends à la rentrée [7].
La douceur du père Barbe envers ses disciples apparaît encore davantage dans l’épisode suivant :
Je vous ai dit, je crois, qu’un mot piquant n’était jamais sorti de sa bouche ; une fois pourtant ce malheur lui arriva ; je dis malheur, c’en était un pour lui. Il nous avait donné du français à mettre en latin. Ce thème commençait ainsi : Un lion étendu sur l’arène. Un nommé F.***, tiré de la charrue, stupide comme Dieu est puissant, au lieu de traduire de la sorte, Leo projectus in arenam, sur l’arène, sur le sable, traduisit de cette façon : Leo projectus in reginam, c’est-à-dire un lion étendu sur une reine, sur la femme d’un roi. On juge du rire fou des écoliers. Mais qui ne rit pas ? Ce fut le père Barbe. Le devoir de la buse lui tombe des mains ; et, avec un geste de pitié, il s’écrie : Peut-on être aussi bête ! Ce mot ne fut pas lâché qu’il en fut affecté. F.*** s’était précipité de honte sur le banc qui servait à écrire et tenait sa figure cachée sur son bras. Cette posture, dont F.*** ne bougeait point, le tourmentait ; il allait, venait, voulait continuer sa leçon et ne le pouvait pas. Toujours ses yeux se portaient vers F.*** ; enfin, n’y tenant plus, il s’avance, le pousse légèrement pour lui faire lever la tête et lui dit : Petit, je vous ai offensé, je vous en demande pardon ; et lui tendant la main : Me l’accordez-vous ? Pour lui rendre la tranquillité, il fallut toute la franchise de l’idiot qui lui répondit : – Oh mon Dieu, oui, je vous pardonne et de bon cœur encore [8].
Au delà de ses élèves, tous les enfants bénéficiaient de sa bonté :
Le père Barbe avait adopté une promenade : on était sûr, quand il faisait beau, de l’y trouver à l’issue de sa seconde classe, c’est-à-dire sur les quatre heures de l’après-midi. Cette promenade s’appelle, je crois, le Fort-Lambert ; c’est une chaussée très étroite et très longue que deux rangées d’arbres couvrent de leurs vieilles branches. Elle aboutit à la cime d’un roc escarpé où sont les ruines d’une tour qu’on dit être l’antique demeure des comtes de Champagne. Cette promenade, quoique située à la porte de la ville, est très solitaire ; elle n’est guère fréquentée que par des petits garçons de huit à dix ans, parce qu’ils y courent, qu’ils y jouent aux barres en toute liberté. Aussi le père Barbe s’y rendait-il de préférence, à cause de ces enfants. Il s’arrêtait près d’eux, aimait à voir leurs jeux et réglait leurs différends. S’il tardait à venir, ils suspendaient leurs ébats ; et, dès qu’ils le voyaient paraître : Voici le père Barbe, disaient-ils, et ils accouraient vers lui. Il n’allait jamais au Fort-Lambert sans se charger de quelques livres à la portée de ses jeunes amis, à qui il les prêtait volontiers et qui les lui rendaient fidèlement. Souvent, vous le trouviez assis au pied d’un arbre, entouré de la petite famille à qui il racontait des histoires. C’était Joseph vendu par ses frères, le passage de la mer Rouge, la manne dans le désert, Daniel dans la fosse aux lions ; c’était l’histoire de Tobie. Celui qui s’en souvenait le mieux et les redisait de mémoire avec le plus de fidélité, recevait une récompense. Cette récompense était un volume de Berquin qui, à cette époque, faisait paraître par livraison son Ami des enfants [9].
Bien sûr, le prestige du père Barbe tenait beaucoup à sa compétence :
Quel plaisir d’écouter un tel maître ! Qu’il était aimable quand il expliquait Horace ! Qu’il était content quand on appréciait son ami – car c’était son ami qu’Horace ! Qu’il nous faisait bien sentir ses préceptes, ses grâces, et qu’il riait de bon cœur à ses malices ! Ouvrait-il Virgile, toute la sensibilité exquise de ce poète passait dans son âme. C’est à lui, c’est à son commentaire si plein de charmes que je dois d’avoir senti de bonne heure le Dulces moriens reminiscitur Argos [10]. Par un entraînement involontaire, tout le temps de la classe fut employé ce jour-là à développer les idées mélancoliques que fait naître ce vers, en parlant de patrie, du chagrin de mourir loin d’elle. Passant d’Argos à la captivité de Babylone, il nous montrait les lyres muettes suspendues aux saules du rivage, et l’Hébreu, pleurant ses infidélités, redemander Jérusalem. Nous l’écoutions dans le ravissement, il jouissait de notre bonheur [11].
On remarquera au passage comment le religieux savait, à partir d’un texte profane (Virgile), faire tout naturellement le lien avec l’Écriture sainte (la captivité de Babylone) et les réalités spirituelles (les infidélités envers Dieu).
Deux anecdotes permettront d’achever le portrait moral du père Barbe.
Face au corrupteur
Vincent de Langres Lombard raconte encore :
Ce qu’il redoutait pour ses écoliers, c’était la lecture des mauvais livres. Un porte-balle, juif de nation, assez bien fourni de cette denrée, s’était logé dans une rue détournée, chez un pauvre tisserand, pour y débiter clandestinement sa marchandise. Les externes eurent bientôt découvert le descendant de Jacob, et, munis pour leur compte du poison tant prohibé, se chargèrent d’en fournir les pensionnaires [12].
L’autorité est vigilante, et les mauvais livres sont rapidement confisqués. Mais le père Barbe peine à découvrir la source de corruption :
C’est en vain qu’il bat la campagne pour découvrir l’ennemi ; il désespérait de le joindre, lorsqu’un jour, conduit chez le tisserand pour donner des secours à sa famille, il voit, à la lueur d’une lampe, sur une table vermoulue, toute la boutique du juif errant étalée, et bon nombre d’acheteurs imberbes qui se la disputaient. A cette apparition, le marchand, les écoliers, le tisserand, tous restent médusés. Le père Barbe congédie les écoliers, donne une semonce au tisserand et fulmine contre le corrupteur. Jéhovah, tonnant sur Sïnaï, était moins terrible ; mais dans la main du père Barbe, la foudre était moins tenace [13].
Car la mansuétude du père Barbe prend le dessus. Il dénonce, certes, le corrupteur à l’autorité municipale et le fait chasser de la ville [14]. Mais il a scrupule à le dépouiller sans compensation. Craignant de commettre une injustice, il préfère en subir une lui-même, et, avant qu’ils soient confisqués par l’autorité publique, il paye à prix d’or des ouvrages qu’il destine au feu :
Après avoir dit à Binjamin, c’était le nom du colporteur, qu’il allait le dénoncer à l’autorité, le faire punir, le faire chasser, il le conjure, sans autre transition, de lui déclarer avec franchise le nombre de volumes qu’il possédait encore et le prix qu’il y mettait. Binjamin, stupéfait, mais assuré pourtant qu’il ne dort pas, fixe un prix, et, par reconnaissance, rançonne le professeur comme il avait fait des disciples [15].
Sans marchander, le père Barbe s’en retourne au collège, revient avec la somme demandée, puis fait entasser pêle-mêle dans un sac les différents volumes, afin qu’ils soient jetés au feu.
A un ami qui s’étonne de cette conduite, le père Barbe répondra :
C’est bien assez pour moi de faire expulser ce malheureux sans que je sois encore cause qu’on lui enlève ses moyens d’existence [16].
Si l’on avait encore insisté, il aurait sans doute répondu qu’il valait mieux, en matière de miséricorde, pécher par excès que par défaut.
Le faux confesseur
Dernier exemple de l’extrême mansuétude du père Barbe : à l’occasion d’une grande solennité dans la ville de Chaumont, plusieurs collégiens –dont Vincent Lombard – avaient été recrutés par le curé pour rehausser l’éclat de la cérémonie. La veille de la fête, alors que les pénitents se pressaient aux confessionnaux, les enfants de chœur, qui étaient une bonne trentaine, exécutèrent leur dernière répétition. Le curé leur fit servir une collation pour les remercier de leur zèle. Et c’est à l’issue de celle-ci que l’affaire advint. Vincent Lombard raconte :
Pour indiquer ce qui occasionna la méprise dont je vais parler, il faut savoir qu’à la répétition générale qui venait d’avoir lieu, il nous avait été recommandé de porter le costume avec lequel nous devions figurer le lendemain à la procession. Nous étions donc mis en abbés depuis les pieds jusqu’à la tête ; la soutane, le surplis, le rabat, les cheveux en rond, rien n’y manquait. Après avoir fait honneur à la collation qui venait d’être servie, au lieu de m’en retourner au collège sous la surveillance du maître des cérémonies, il me vint en l’idée de m’esquiver et de prendre les devants pour faire l’école buissonnière. Comme je traversais l’église pour gagner la rue, je me sens tirer par la soutane, mais tiré de façon à emporter la pièce : c’était une femme qui, fatiguée d’attendre son tour, voulait être confessée à tout prix. Apparemment que le prêtre (c’était un capucin) qui occupait le siège depuis longtemps, l’avait déserté un moment pour se reposer, car le poste était vacant, et nombre de pécheresses, dans un recoin silencieux et sombre, attendaient avec impatience que le père fût de retour, ou qu’un suppléant vînt prendre sa place. Je dis à cette dame que je n’étais pas ecclésiastique ; elle n’en crut rien, et insista pour que je l’entendisse. Je m’en défendis encore ; mais, comme les confesseurs ne pouvaient suffire ce jour-là, elle crut que j’étais fatigué, que ma résistance était une défaite, et m’entraîna vers le confessionnal ; j’y entrai. Je n’y fus pas dix minutes, que le père Athanase revint. Trouvant la place prise, il frappe discrètement à la porte du confessionnal, me demande si je compte y rester longtemps, et l’heure à laquelle il doit venir me relever. Pris au dépourvu, interloqué, je lève le siège ; et, laissant ma conteuse en bon chemin, après avoir mis mon mouchoir sur ma bouche pour me cacher une partie de la figure, écartant avec force le révérend, je m’enfuis au lieu de lui répondre. Il me suit ; et, comme je gagnais une ruelle qui longe l’église, il dit à un homme qui venait à notre rencontre de m’arrêter. Cet homme était le bedeau de la paroisse ; il me voyait manœuvrer depuis quinze jours dans la sacristie et me connaissait de reste. Il dit à Sa révérence que j’étais un pensionnaire du collège. – Un pensionnaire, répéta le capucin, et il vient de confesser ! Arrêtez le pensionnaire ! Le bedeau ne m’arrêta point, mais j’étais découvert. Distributeur de pain béni, quêteur en sous-ordre, un bedeau est la commère en titre du quartier. Tandis que celle-ci mettait en circulation les propos du capucin, le capucin suant, soufflant, entrait en même temps que moi au collège. Je gagnai l’arrière-cour, lui le réfectoire où les professeurs étaient à souper, et qui aussitôt vinrent fondre sur moi, m’accablant de questions, d’injures et de menaces. J’étais fort mal à mon aise et ne savais auquel entendre, quand le père Barbe, dont la présence agissait toujours sur une multitude bourdonnante comme une poignée de sable sur un essaim d’abeilles, vint à paraître et me tira de presse. Il s’approche de moi, ne dit mot et me fait signe de le suivre. Arrivé dans sa chambre, il pousse le verrou, me fait asseoir et me dit : – Ce que le père Athanase vient de nous apprendre est-il vrai ? Est-il vrai que, dans l’église Saint-Jean, vous soyez entré dans un confessionnal ? – Oui, mon père. – Que vous ayez eu le dessein d’entendre une femme en sa confession ? – Oui, mon père. – Quelle horreur ! – Mais je ne le voulais pas ; c’est elle qui s’est obstinée à me prendre pour un prêtre, qui m’a poussé dans le confessionnal. – Quelle excuse ! Un seul mot la détrompait. S’est-elle réellement confessée ? – Oui, mon père. – Était-elle âgée ? – Non, mon père. – Avez-vous entendu ce qu’elle vous a dit ? – Oui, mon père. – Si vous la rencontriez, la reconnaîtriez-vous maintenant ? – Je ne crois pas, il faisait si sombre dans la chapelle que je n’ai pu remarquer ses traits. – Vous l’avez donc fixée ? – Oui. – Avait-elle fini sa confession quand le père Athanase est arrivé ? – Je pense qu’elle avait encore quelque chose à dire. – Si, par malheur, le père Athanase ne fût arrivé qu’après la confession finie, eussiez-vous donné l’absolution à cette femme ? – Je ne sais pas. – Vous ne savez pas ? Mais si vous l’eussiez fait, le lendemain elle recevait l’eucharistie et commettait une profanation ! – Dieu ne l’en eût pas punie, elle eût été involontaire de sa part. – Mais de la vôtre, malheureux ? Et fondant en larmes, deux ruisseaux de pleurs coulèrent des yeux du vieillard. Sa pâleur subite, ses sanglots étouffés, l’amour filial que j’avais pour lui, me donnèrent soudain un tremblement convulsif et des palpitations à m’étouffer. Je tombe à ses pieds, je prends ses mains, je les baise, je les presse sur mon cœur. Aussi effrayé de mon état que je l’avais été du sien, il jette ses bras autour de mon cou, me tient embrassé ; et, quand il a retrouvé la voix : – Prions Dieu, me dit-il. Je ne sais combien de temps nous restâmes à genoux ; mais, quand nous fûmes relevés, il me dit : – A votre âge, on a le germe de la probité ou jamais on ne l’aura. Jurez-moi donc que vous ne chercherez point à revoir la personne que vous avez entendue ; jurez-moi que ses paroles seront pour vous un secret inviolable, et qu’avec vos camarades comme dans le monde, vous n’en ferez point un sujet de dérision. Je le jurai, et j’ai tenu parole. – A présent, me dit-il, restez ici, ne bougez pas ; quand on frapperait, ne répondez point, j’espère revenir bientôt. Il sortit, ferma la porte à double tour, et emporta la clef. J’ai su depuis qu’il avait craint qu’on ne vînt m’arrêter jusque dans le collège. En me tenant sous sa clef, il s’assurait de ma personne, persuadé qu’en son absence qui que ce soit ne violerait son domicile. J’ai su depuis que s’il n’était pas venu me trouver dans la cour en même temps que les autres régents, c’est qu’il avait parlé au père Athanase pour lui reprocher avec douceur toute l’imprudence de son indiscrétion, et l’avait engagé, comme seul témoin de la chose, à modérer son zèle, à pallier une faute dont la publicité pouvait perdre non seulement un jeune insensé, mais en même temps couvrir de honte et de ridicule une femme qui, peut-être, n’avait pas moins d’intérêt que moi à ce que l’aventure fût tenue secrète. J’ai su que le père Athanase, touché de ces réflexions, avait été effrayé des suites de sa vivacité ; qu’il avait promis de la réparer autant qu’il serait en lui, et qu’ajoutant la franchise à la bienveillance, il n’avait pas dissimulé au père Barbe qu’en courant, il avait dit un mot de la chose au bedeau de la paroisse. […] En me quittant, il fut trouver M. Devigne, qui, s’il y avait une plainte de rendue, devait, en sa qualité de procureur du Roi, en être le premier informé. M. Devigne ne savait rien ; il sortit, parcourut la ville et rentra dire au père Barbe que, dans les rues, il ne s’était pas aperçu qu’on s’entretînt de cet objet. […] M. Devigne se chargea de prévenir les magistrats, de leur parler, et dit au père Barbe que s’il survenait une plainte, soit de la femme inconnue, soit du curé, il serait sans doute obligé d’informer, mais qu’avant de faire aucun acte judiciaire, il aurait soin de l’instruire de ce qui se passerait, et qu’on aurait le temps de me faire évader. De retour au collège, le père Barbe instruisit les doctrinaires de ce qu’il venait de faire, et leur recommanda la discrétion. Le bedeau qui n’avait entendu qu’un mot à la volée : Un pensionnaire ! et il vient de confesser ! n’avait pu, malgré la meilleure volonté du monde, en donner une explication satisfaisante. Bref, il n’y avait point eu de bruit, de scandale dans l’église ; le père Athanase se tut, l’inconnue ne se plaignit pas, et l’affaire fut étouffée. Par précaution, il me fut interdit de sortir du collège, d’aller à la promenade pendant un mois, seule punition d’une faute, si ce n’est que cela, qui méritait un châtiment. Telle fut la bienveillance, la discrétion de mes supérieurs, l’indulgence de l’autorité, que beaucoup de personnes marquantes à Chaumont ne surent jamais ce qui m’était arrivé [17].
Il reste à dire un mot de la mort du père Barbe, dont Vincent Lombard donne aussi le récit.
Le père Barbe échappe de peu au martyre
Le père Barbe était prêt au martyre, ses réactions le montrent clairement. Mais il échappa aux massacres de Septembre. Lorsque les assassins vinrent fouiller la maison religieuse dans laquelle il résidait,
le père Barbe ne s’y trouva point. Informé, je ne sais comment, du sort qui l’attendait, il avait fui sa maison au moment où l’on venait pour l’en arracher, et, tout près de là, s’était réfugié dans les tas de pierres et les décombres qui entouraient le Panthéon. Il était six heures du soir ; à quatre, les assassins s’étaient mis à l’ouvrage. A deux pas seulement du Panthéon demeurait un Chaumontais, un ancien écolier du père Barbe, M. Boucheseiche, qui a quitté récemment la place de chef du bureau des mœurs à la préfecture de police et qui, à cette époque, tenait une pension sur la place de l’Estrapade. Il aperçoit le père Barbe. « Eh ! grand Dieu ! que faites-vous là ? » Et il le conduit chez lui. Cependant, déjà soupçonné de receler des ecclésiastiques, M. Boucheseiche était instruit que, dans la nuit, les assassins allaient faire une perquisition dans sa maison. En indiquant au père Barbe le lit qu’il occuperait dans le dortoir des écoliers, M. Boucheseiche le prévint de cette visite dangereuse, et, pour toute chose, le pria, si l’on venait à lui faire des questions, de ne point dire qu’il était prêtre. – Petit, si on me le demande, je dirai que je suis prêtre. – Mais, mon père, vous vous perdrez. – Petit, je ne me sauverai pas par un mensonge. – Mon père, je vous en conjure. – Je ne le puis pas. – Mais si ce n’est pas pour vous, que ce soit pour moi : si l’on vous découvre ici, on va m’arrêter avec vous. Le père Barbe ne répliquant rien, M. Boucheseiche pensa que, touché de cette dernière considération, il ferait ce qui lui était recommandé ; mais le père Barbe n’est pas plus tôt hors de la vue de M. Boucheseiche qu’il descend, se fait ouvrir la porte et disparaît. Quelle nuit ! Quel silence ! Il n’était interrompu que par les coups des bourreaux et le râlement des victimes. Cinquante hommes armés eussent dissipé, foudroyé les brigands ; et Paris était muet, et le citoyen épouvanté se tenait sous ses verrous [18].
Le père Barbe fut (provisoirement) sauvé par son ancien confrère, l’ex-père Manuel, devenu l’un des principaux meneurs révolutionnaires de Paris, mais qui, malgré sa haine de la religion et du sacerdoce, avait gardé de l’affection pour le père Barbe :
Plus heureux qu’il ne devait, Manuel, au fort du crime, eut un moment les jouissances de la vertu. Ses sicaires, ayant ramassé dans la rue le père Barbe qui se réclama de lui, le conduisirent en sa présence. Manuel, sans s’effrayer des représentations, des menaces de ses complices, ni s’inquiéter des suites qu’elles pouvaient avoir, accueille le père Barbe, lui fait expédier un passeport, le signe lui-même, le lui remet plié après y avoir glissé quelques pièces d’or, et, sous bonne escorte, le fait conduire hors des barrières [19]. Laissé sur la grande route, que devint le père Barbe ? Fit-il soixante lieues à pied ? Prit-il en chemin quelque nourriture ? C’est ce qu’on n’a pas su, c’est ce qu’il n’a pu dire lui-même. Les sens affaiblis, le corps exténué, en arrivant à Chaumont, il frappa chez son ami Percheron, et, peu d’heures après, mourut dans ses bras [20]. Repose en paix, homme de bien ; et si du ciel, ta patrie, on voit ce qui se passe ici, jette encore un regard sur ton disciple [21].
Ainsi s’achève le témoignage que Vincent Lombard voulut rendre à son ancien maître. Il est temps de passer aux fables laissées par celui-ci.
Disciple de la Fontaine ?
Le père Barbe ouvre et ferme son recueil Fables et contes philosophiques (1770) sur un hommage à La Fontaine.
Il énumère, dans sa préface, les qualités que doit réunir un bon fabuliste :
Enjouement, naïveté, diction pure et élégante, poésies de style, versification coulante et douce, pensées agréables, tours heureux, précision dans les détails et dans la morale, dialogue soutenu et bien lié, manière de narrer qui intéresse, etc. Voilà ce qui constitue le mérite réel dont je parle. Il ne se trouve en entier que dans l’inimitable La Fontaine [22].
Et la dernière fable du recueil (la douzième fable du sixième livre) compare La Fontaine à la rose, « souveraine des fleurs », auprès de laquelle l’auteur espère seulement être l’humble chèvrefeuille, car « une reine n’est seule : il lui faut des sujets ».
Quant au style, c’est très clair : le père Barbe se veut un disciple et un imitateur de La Fontaine. Sur le fond, c’est un peu différent. S’il parle de « philosophie » dans le titre de son recueil, ce n’est pas seulement parce que le mot est à la mode, au siècle dit des « Lumières ». C’est à cause du dessein qu’il poursuit :
Peu s’en est fallu qu’à l’exemple d’un auteur qui nous a donné un Cours de morale mise en action, je n’aie intitulé mon petit recueil Essai d’un cours de morale mis en fables. Oui, cette idée m’est venue, et j’ai été fortement tenté de la suivre ; mais si je l’ai rejetée, pour éviter le reproche d’affectation, je crois néanmoins pouvoir assurer qu’elle est conforme au but que je me suis proposé en composant cet ouvrage [23].
La même idée se retrouve en conclusion de la dernière fable du recueil :
Au reste, quel que soit le destin de mon livre, Je puis être affligé, mais non pas abattu. Tout le monde avouera qu’il exhorte à bien vivre, Et qu’il inspire la vertu [24].
De fait, on peut aisément trouver, chez Barbe, de quoi illustrer les grands chapitres d’un traité de morale. Mais c’est la vertu de prudence qui est la mieux traitée, et, plus précisément encore, la prudence du chef. En bon pédagogue, le père Barbe a réfléchi à la façon de mener les hommes.
On trouvera donc, dans le petit florilège qui suit :
I. — trois fables sur le bonheur (le but à atteindre),
II. — trois sur les vertus cardinales de tempérance, force et justice,
III. — neuf sur la prudence en général,
IV. — et cinq sur la prudence propre à l’autorité [25].
Nous nous contenterons d’ajouter quelques commentaires.
Mais avant tout, en hommage à La Fontaine, voici la suite que le père Barbe a imaginée à la fable Le Corbeau et le renard :
Le corbeau et la pie
Lorsque maître corbeau vit tomber le fromage
Dont le renard fit un si bon repas,
A la douleur il ne se livra pas,
Et l’espoir du secret ranima son courage.
– Quand j’ai voulu, dit-il, montrer ma belle voix,
Près de l’arbre fatal je n’ai vu que la pie.
De la discrétion, Margot ma bonne amie
Sans doute observera les lois ;
Elle cachera ma sottise.
Que le renard, mon ennemi, la dise
Aux animaux, je le crois bien ;
Mais les oiseaux n’en sauront rien.
Pauvre corbeau, que votre erreur est grande !
Quoi ! Vous croyez qu’aux oiseaux d’alentour,
Margot ne dira point la nouvelle du jour !
Elle la publiera sans qu’on la lui demande,
Déjà le rossignol, le pivert, le serin,
Le sansonnet, l’étourneau, la fauvette,
Et même le hibou, par la pie indiscrète
Sont instruits de votre chagrin.
Ce n’est pas qu’elle vous haïsse :
Elle a pour vous de l’amour, du respect ;
Mais vous voulez que dans son bec
Sa langue reste oisive ? Ah ! c’est une injustice !
I, 8
Le sansonnet et l’étourneau sont en réalité le même oiseau. Mais La Fontaine lui-même se permettait ces libertés avec la zoologie.
— I —
La recherche du bonheur
Le mulet qui voyage
Certain mulet, qui, de sa vie,
N’avait lu de géographie,
Voulut aller à Rome. On ne sait pas pourquoi.
Gai, joyeux, content comme un roi,
Il quitte son pays et se met en campagne.
Rien ne l’arrête. Une montagne
Enfin se présente à ses yeux.
Il s’imagine alors que l’objet de ses vœux,
Rome, la grande ville, en haut de cette roche
Est située. – Assez mal à propos
On vous a mise là, dit-il, et, sans reproche,
Rome, vos fondateurs, sont de vrais animaux.
Quoi qu’il en soit, je touche au but de mes travaux.
– Sire mulet, vous comptez sans votre hôte…
Il grimpe. Que voit-il ? Une roche plus haute.
Ce spectacle effrayant glace notre héros.
N’importe. A pas comptés, plein d’espérance, il monte.
Mais qui peut exprimer sa douleur et sa honte,
Lorsque croyant goûter les douceurs du repos,
Il voit autour de lui mille rochers nouveaux ?
A cette vue, il perd courage. Il s’égare dans ces déserts,
Et, maudissant son funeste voyage,
Au lieu d’aller à Rome, il descend aux enfers.
Sire mulet, vous représentez l’homme.
Le bonheur est dépeint sous l’emblème de Rome.
Chaque mortel veut être heureux.
Je le serai, dit-il, à tel temps, à tel âge.
C’est une erreur. Mille obstacles fâcheux,
Comme au mulet lui ferment le passage.
(IV, 2)
La soif du bonheur est commune à tous les hommes. Tous le croient accessible, tous font projet de l’atteindre, tous le poursuivent avec acharnement – mais presque tous sont amèrement déçus. Car peu réfléchissent aux vrais moyens de l’obtenir.
L’habit et l’oreiller
Certain habit superbe et magnifique
Attirait à Damis l’attention publique
Et beaucoup de respect. Or, un jour, cet habit,
En attendant que la vergette
Frottât l’étoffe et la rendît bien nette,
Par un valet fut jeté sur un lit.
Là, s’ennuyant et ne sachant que faire,
Il s’avise de babiller :
– Que mon maître est heureux! dit-il à l’oreiller.
Crédit, honneurs, dignités, bonne chère,
Rien ne lui manque. Il plaisante toujours.
Une aimable gaieté règne dans ses discours.
Certainement il a le cœur tranquille.
Qu’il aille à la campagne, ou qu’il reste à la ville,
Qu’il gagne au jeu, qu’il perde son argent,
Il est, j’en suis témoin, satisfait et content.
– Comment ! dit l’oreiller. Pas trop, je vous le jure.
C’est un homme blessé, qui cache sa blessure.
Toutes les nuits je l’observe en secret :
Il se tourmente, il s’agite, il murmure ;
Il change à chaque instant de place et de posture ;
Il s’emporte souvent contre le lansquenet.
Je l’entends qui s’écrie : – On me vole, on me pille…
Maudit jeu ! Malheureux ! Honte de ta famille,
Vil esclave d’un monde ingrat,
Jusqu’à quand vivras-tu dans ce funeste état ?…
Il se relève, il se recouche
Et fait pour s’endormir d’inutiles efforts.
S’il est tranquille et doux, ce n’est donc qu’au-dehors :
Car il est avec moi, triste, sombre, farouche.
Ces gens, dont la fortune a comblé tous les vœux,
Qui, du plaisir, font leur unique étude,
Vous les regardez comme heureux ;
C’est qu’ils déguisent à vos yeux
Leur souci, leur inquiétude.
Voyez-les dans la solitude,
Vous jugerez que leur sort est affreux.
(I, 12)
Ceux qui paraissent heureux aux yeux du monde le sont rarement au fond de leur cœur. Barbe s’inspire ici du fabuliste allemand Lichtwer (1719-1783) [26].
L’enfant et la rose
Un jeune enfant se plaignait autrefois
Que, quand il cueillait une rose,
Il se piquait toujours les doigts.
– En vérité, c’est une étrange chose,
Disait-il en colère, et la nature a tort
De placer une fleur si belle
Sur un buisson. De quoi s’avise-t-elle ?
Pour moi, je la blâme très fort.
– Taisez vous, jeune homme peu sage,
Lui répondit la rose en son langage
(Car tout parlait alors, arbrisseaux, fruits et fleurs) ;
Le plaisir ne va point sans peine :
Il exige des soins. Cette règle est certaine.
Vous dois-je mon éclat et mes belles couleurs ?
Je vous les cède sans murmure.
Mais permettez que la nature,
En vous comblant de ses faveurs,
Mette un léger obstacle à vos vives ardeurs.
La réprimande était juste. A la rose,
Tout parlement donnerait gain de cause.
Quant au jeune homme, il n’avait pas raison.
Sa petite colère était hors de saison,
Ses plaintes étaient indécentes.
Au lieu de se livrer à sa mauvaise humeur,
Il devait écarter les épines piquantes
Avant que d’arracher la fleur.
Sans peine et sans travail, obtenir le bonheur
Est un droit dont le ciel ne fait part à personne.
La nature vend tout, rarement elle donne.
Il n’y a pas de « droit au bonheur ». Il est indécent de prétendre exiger quoi que ce soit, alors que nous recevons déjà tant. Une fable à méditer, au siècle des « Droits de l’homme » et du paradis pour tous.
— II —
Les vraies vertus
(Méfiez-vous des contrefaçons !)
Tout ce qui ressemble à la force, à la tempérance et à la justice n’est pas toujours vertueux. Trois fables sur les fausses vertus.
L’enfant et le léopard
Certain enfant d’un caractère aimable,
(Je le connais, mais qu’importe au lecteur ?)
Vit un léopard effroyable,
Non pas en vie, il serait mort de peur,
Mais seulement dans un livre, en peinture,
Représenté d’après nature
Par un célèbre voyageur.
L’enfant d’abord frémit à cette vue :
Puis de sa main fermée, il frappe l’animal.
– Je te tiens aujourd’hui, toi qui fais tant de mal,
Dit-il, bête féroce, il faut que je te tue.
C’est ainsi que de loin nous bravons des objets,
Qui glacent de frayeur, quand on les voit de près.
(II, 9)
Inspirée de La Fontaine, cette fable rappelle, comme lui, que : La vraie épreuve du courage N’est que dans le danger que l’on touche du doigt ; Tel le cherchait, dit-il, qui, changeant de langage, S’enfuit aussitôt qu’il le voit [27].
Le fleuriste
Tous les vents déchaînés ébranlent l’univers.
La foudre gronde dans les airs.
La grêle avec fracas ravage les campagnes.
Mille torrents nouveaux descendent des montagnes
Et changent les plaines en mers. […]
Enfin l’astre du jour a dispersé les nues,
La tempête a cessé. L’air est calme et serein.
Polyanthe va voir ses vergers, son jardin,
Ses vignes, ses bosquets, ses longues avenues.
– Mes beaux arbres sont dévastés ;
C’est dommage, dit-il, je les avais plantés ;
D’autres succéderont… Mes vignes sont perdues :
Qu’y faire ?… Les vents irrités
Ont renversé mes plus belles statues :
Elles m’avaient été bien chèrement vendues ;
Ces petites calamités,
Patiemment doivent être attendues.
Les bons esprits n’en sont point affectés.
Mais que vois-je ?… Grands dieux ! Mes œillets sont gâtés !…
(II, 5)
De même que la vraie force se mesure face au vrai danger (L’enfant et le léopard), de même la vraie tempérance se mesure dans les vraies affections. Et l’homme est habile à se donner le change. C’est l’épreuve du « lapin blanc », bien connue de certains prédicateurs de retraite.
La pie, la corneille et le vautour
Entre la pie et la corneille
L’inimitié régnait. Arrive le vautour.
– Venez-vous, dit Margot, admirer la merveille
Qui rassemble ici chaque jour
Tous les habitants d’alentour ?
Une corneille a son nid sur ce hêtre ;
Jamais la nature peut-être
N’a produit un si bel objet.
On ne voit point ailleurs un oiseau si parfait.
Ne croyez pas que la reconnaissance
M’engage à m’exprimer ainsi.
Pour tout autre que moi pleine de complaisance,
La corneille me hait, et je la hais aussi.
Mais je dois lui rendre justice,
La dureté de cœur ne fut jamais son vice :
Quelles attentions, quels soins compatissants
N’a-t-elle pas pour ses enfants !
Elle en a quatre, aussi beaux que leur mère,
Tous vigoureux, robustes, gros et gras ;
Et, ce qui n’est pas ordinaire,
En nourrissant ses fils, elle ne maigrit pas.
La faim du vautour se réveille.
A chaque mot de ce récit,
Il sent croître son appétit.
Déjà perché sur l’arbre, il mange la corneille
Et ses quatre enfants dans leur nid.
Souvent, un beau panégyrique
Sert aux desseins d’un homme qui médit,
Mieux que ne pourrait faire un discours satirique.
(III, 5)
Extérieurement, la pie peut sembler n’avoir rien à se reprocher : elle n’a fait que louer la corneille. Elle se le répète certainement, pour tranquilliser sa conscience. Mais la vertu de justice a son siège dans la volonté : si une bonne intention ne justifie pas une mauvaise action, en revanche, une intention perverse suffit à gâcher la meilleure action comme le meilleur discours. Outre la leçon morale, on remarquera la finesse de l’analyse psychologique : certaines personnes confondent la justice avec les convenances mondaines. Toute leur vertu consiste à déguiser leurs médisances en louanges, et leurs nuisances en bienfaits. Lichtwer, dont s’inspire le père Barbe, conte la fable autrement. La comparaison n’est pas sans intérêt : « Deux vieilles bégueules, deux sibylles aussi antiques que celles dont on nous dit merveilles, mieux instruites dès leur enfance dans l'art de médire et de calomnier que leurs devancières dans celui d'annoncer l'avenir, la Corneille et la Pie étaient absolument inséparables. Elles habitaient le même arbre et mettaient tout leur temps à babiller ensemble et à se moquer du tiers et du quart. Jeunes et vieux passaient sans exception par l’estamine. Elles se brouillèrent pourtant à la fin ; l'instrument de leur brouillerie fut celui de toutes les brouilleries du monde, et le même dont elles savaient si bien s'escrimer ; en un mot, un coup de langue les rendit ennemies mortelles. On conta à la Pie qu'un Moineau avait conté que la Corneille avait bavardé avec le Corbeau aux dépens de sa voisine, et qu'elle s'était oubliée jusques à dire qu'il n'était pas sûr de rien confier à sa fidélité. Bien ou mal informée, la Pie ne se posséda plus de colère, et du haut de l'arbre (car elle était logée au donjon) elle accabla la Corneille de toutes les injures et de toutes les imprécations dont elle put s'aviser. Celle-ci ne s'en émut pas beaucoup, quoique bien des gens lui conseillassent de déloger sans trompette. On avait beau lui représenter que la Pie menaçait de lui arracher les yeux ; je vous remercie de vos bons avis, répondit-elle à ces gens charitables, mais il n'y a pas encore là de quoi m'obliger à lever le piquet. Faites-moi cependant le plaisir d'observer celle qui me déclare une guerre si ouverte, que je puisse régler ma conduite sur la sienne. Un mois se passa sans qu'on vînt lui apprendre rien de nouveau ; mais, au bout de ce temps, on lui rapporta que la colère de la Pie paraissait un peu apaisée ; qu'elle ne se répandait plus en invectives, comme auparavant, sur le compte de son ancienne compagne, et que même elle n'en parlait plus du tout. En ce cas, repartit la Corneille, ceci commence à devenir sérieux. Continuez, je vous prie de prendre garde à ce qui se passera, et moi, je vous promets de me tenir sur le qui-vive ! En effet, il fut aisé de s'apercevoir qu'elle commençait à avoir peur ; elle ne sortait plus que rarement, avec beaucoup de précaution, et rentrait de bonne heure. Cependant, l'année avançait, et, vers le temps de la moisson, les amis de la Corneille accoururent chez elle, ne se tenant pas de joie. Courage, lui crièrent-ils du plus loin qu'ils la virent ; vous pouvez vivre en paix et aise, et n'avez plus rien à craindre. La Pie vous rend ses bonnes grâces, et l'on n'en saurait douter, car, encore la semaine passée, elle a dit mille biens de vous. – Comment, reprit-elle toute interdite, elle a dit du bien de moi ? Pour le coup, il me faut déménager et je n'ai pas un moment à perdre. Il est sans doute fâcheux d'avoir un ennemi déclaré ; cependant, celui qui sait renfermer son ressentiment est bien plus à craindre ; mais la haine de l'ennemi qui nous loue est plus dangereuse que celle des deux autres ensemble ; je quitte pour jamais la contrée. Adieu mes amis [28]. »
— III —
Conseils de prudence
en neuf fables
Être prudent, c’est, entre autres :
— appréhender le réel tel qu’il est ; se méfier des passions, qui faussent, non seulement notre vision des choses (L’homme malade de la jaunisse), mais aussi de celles de ceux qu’on doit conseiller (en ce dernier cas, mieux vaut éviter d’attaquer la passion de front : Le tigre, le chien et le léopard) ;
— recevoir docilement les conseils des gens expérimentés (La poule et le jeune coq) ;
— distinguer l’essentiel, sans perdre un temps précieux à discuter ce qui n’en vaut pas la peine (Le geai, la colombe et l’aigle) ;
— appliquer droitement les principes généraux aux cas particuliers (éviter à l’inverse, de généraliser de façon abusive à partir d’un seul cas : L’âne et le renard) ;
— apprécier les circonstances concrètes (ne pas interpréter les réactions d’une personne sans tenir compte de son tempérament : Le lion, le tigre, la chèvre et le renard) ;
— prévoir les obstacles (même lorsqu’on est dans son bon droit, ne pas s’attaquer inutilement à plus fort que soi : Le paysan et son seigneur ; éviter de réduire un ennemi à la dernière extrémité : Le tigre et le fermier) [29].
Mais, surtout, la prudence est dans l’exécution : la plus fine analyse, la plus judicieuse appréciation ne servent de rien si elles ne s’achèvent pas dans l’action. De ce point de vue, la meilleure leçon de prudence figure peut-être dans Le paysan et la rivière.
L’homme malade de la jaunisse
Certain homme, ignorant qu’il avait la jaunisse,
Entra dans un jardin. – Voyez, lui dit quelqu’un,
Ce bel œillet. Admirez ce narcisse.
– Un œillet jaune ! Ah ! rien n’est moins commun,
Répondit le malade, et j’ai l’âme ravie
De voir ce que jamais je n’ai vu, dans ma vie.
Mais… ce narcisse est de même couleur !
(De son ami la surprise est extrême.)
Regardez cette rose : elle est jaune de même.
– Ce lys au moins frappe par sa blancheur.
N’en convenez-vous pas ? – Ami, soyez sincère.
Tout est jaune dans ce parterre.
J’en suis fort étonné. Mais le fait est certain.
– Mon cher, lui dit son camarade,
Dépêchez-vous : voyez le médecin :
Car il est clair que vous êtes malade.
Les passions nous montrent les objets
Tout autrement qu’ils ne sont faits.
(III, 10)
On distingue onze passions principales (amour, haine, désir, aversion, joie, tristesse, audace, crainte, espoir, désespoir et colère). Toutes peuvent contribuer à fausser notre perception du réel, si nous n’y prenons garde.
Le tigre, le chien et le léopard
Insulté par le léopard,
Un tigre, roi des bois, frémissait de colère.
Chaque animal, craignant son humeur sanguinaire,
Faisait semblant de prendre part
A son ressentiment. Un seul fut plus sincère :
– Vous avez tort, lui dit le chien ;
La fureur ne guérit de rien.
Sire, consolez-vous, et soyez moins sévère.
Le tigre, tandis qu’il parla,
Grinça des dent d’une affreuse manière,
Et pour réponse, l’étrangla.
Chacun des assistants fut surpris et trembla.
Trembler en pareil cas est assez ordinaire.
Le renard resta ferme et rien ne le troubla.
– Sire, dit-il, votre colère est juste.
En offensant votre personne auguste,
Le léopard nous a tous offensés.
Ah ! Plût au Ciel que nos soins empressés
Pussent arrêter le coupable !
La mort serait le prix de son crime effroyable.
Nous osons cependant vous supplier, seigneur,
De modérer votre douleur.
Méprisez cet ingrat. Votre tristesse extrême
Afflige un peuple qui vous aime.
Ce discours plut au tigre, et calma sa fureur.
Lorsque les passions dominent dans un cœur,
Pour les éteindre, il faut de la finesse,
De l’art, de la délicatesse,
Et surtout beaucoup de douceur.
Les attaquer de front, c’est une maladresse,
Souvent nuisible à l’orateur.
(V, 7)
Essayer de raisonner un furieux, c’est risquer d’augmenter sa colère. Le discours le plus raisonnable peut être imprudent lorsqu’il attaque une passion de front (que dire, alors, lorsqu’il n’est pas purement raisonnable, mais animé lui-même d’une passion allant en sens contraire ?) — Donnée élémentaire de psychologie, souvent méconnue dans la pratique.
La poule et le jeune coq
Voyez ce puits fatal : c’est là qu’un de vos frères,
En voulant essayer ses ailes téméraires,
S’est lui-même jeté dans les bras de la mort.
Si vous en approchez, craignez le même sort !
Dame Poule autrefois adressa ce langage
Au coq, son fils. Il promet d’être sage,
Tandis que, dans son cœur, il forme le désir
De s’approcher du puits, et de désobéir.
– A quoi bon l’ordre de ma mère ?
Dit-il, elle est vieille, elle a peur.
Mais dois-je respecter une vaine terreur ?
Un coq doit-il trembler, comme une âme vulgaire ?
Le beau conseil ! Suis-je un lâche à ses yeux ?
A-t-elle contre moi des soupçons odieux ?
Peut-être aussi qu’ayant du grain de reste,
Ma mère l’a caché dans le fond de ce puits,
Et qu’elle le destine à ses plus jeunes fils.
Volons, volons vers ce lieu si funeste !
Il dit, il vole ; il arrive d’abord
Au puits fatal ; et, perché sur le bord,
Il se baisse : il voit son image.
– Que vois-je ? C’est un coq ! Vraiment, il se nourrit
Des grains cachés. Oh ! je l’avais bien dit.
Voyons qui de nous deux en aura davantage !
A l’instant, il s’élance, et trouve, au lieu de grain,
La mort. Jeune étourdi, qu’on avertit en vain,
Cette fable est pour vous. Tâchez d’en faire usage.
Conclusion paradoxale, puisque dédicacée à un imprudent qu’on avertit en vain ! Mais peut-être recevra-t-il, presque malgré lui, un bon conseil habilement amené par un récit attrayant ?
Le geai, la colombe et l’aigle
Un geai s’était fait une règle
De s’approprier hardiment
Tout ce qu’il pouvait prendre. Un jour, il vola l’aigle,
En son absence, et s’enfuit promptement.
Tandis que ses ailes rapides
L’éloignent des dents homicides
Du monarque des airs, justement irrité,
Une colombe passe, et dit avec bonté :
– Retirez-vous, ami, dans le creux de ce chêne.
Vous y serez en sûreté.
– Grand merci, dit le geai. Mais cet arbre est un frêne.
– Qu’importe ? Allez-y, cachez-vous.
– Cet arbre est un frêne, vous dis-je.
– Frêne ou non, cachez-vous, votre intérêt l’exige.
Vous êtes poursuivi par un aigle en courroux.
Il vous est encore facile
De l’éviter. Ce chêne est un asile.
– Il faut dire : ce frêne.
– Allez, fuyez les coups.
Le geai va, puis revient, et dit à la colombe :
– J’ai vu cet arbre creux, par vos soins indiqué :
J’ai tourné tout autour ; je l’ai bien remarqué,
C’est un frêne. – A ces mots, l’aigle l’attaque. Il tombe,
Et sert de pâture au vainqueur.
En disputant sur une bagatelle,
Trop longtemps, avec trop d’ardeur,
Comme fit ce geai sans cervelle,
On s’expose souvent à quelque grand malheur.
(III, 12)
On pourrait reprocher au père Barbe les dents de l’aigle (présentées, de surcroît, comme homicides). Mais on évitera, justement, de discuter sur cette bagatelle, en un morceau si bien observé. On sait d’ailleurs que le genre de la fable permet ces audaces.
L’âne et le renard
Aliboron, docteur de la gent asinine,
Dit un jour à certain renard :
– Dans l’univers, le préjugé domine.
On juge mal : on décide au hasard.
Mais tout âne d’esprit réfléchit, examine
Et se détrompe tôt ou tard.
Vous riez ? – Oui, ce début me fait rire.
Poursuivez, je vous prie. – Exemple : j’entends dire
Qu’un zèle vigilant est la vertu des chiens.
Préjugé pur ! Quant à moi, je soutiens
Que, loin de posséder ce zèle qu’on admire,
Ce sont des fainéants, des lâches, des vauriens.
En effet (cette preuve est d’une force extrême)
Je vis hier un de ces animaux
Dormir ! Pendant le jour ! Oui, je l’ai vu moi-même !
Donc, on se trompe et ce qu’on dit est faux.
Le renard répondit : – La belle conséquence !
Eh quoi ! tu ne sais pas, imbécile animal,
Qu’on ne peut, sans extravagance,
D’un fait particulier conclure en général !
Chose étrange ! Aujourd’hui, plus d’une tête humaine,
Tête incrédule, orgueilleuse et hautaine,
Quand il s’agit des ministres des dieux,
Raisonne comme toi, pour les rendre odieux.
(IV, 9)
Se pliant aux conventions de style imposées par Boileau, la fable emploie un langage païen (« les ministres des dieux ») pour désigner les réalités chrétiennes : ce sont évidemment les religieux et les prêtres catholiques qu’elle entend défendre face à la propagande des pseudo-philosophes. Les procédés de désinformation n’ont guère changé depuis le 18e siècle, et les mêmes recettes sont toujours employées contre le sacerdoce catholique : un cas particulier monté en épingle sert à discréditer l’ensemble.
Le lion, le tigre, la chèvre et le renard
Le tigre et le lion, souverains des forêts,
Habitaient un même palais.
Ils furent attaqués tous les deux de la fièvre
En même temps. Le singe, le renard,
La panthère, le léopard,
Tous leurs sujets, hormis la chèvre,
Avec empressement vinrent, le lendemain,
Témoigner aux deux rois leur prétendu chagrin.
La chèvre ne parut qu’au bout d’une semaine,
L’histoire ne prend point la peine
D’alléguer les motifs de son retardement.
Le tigre garda le silence,
Et, sans montrer d’impatience,
Écouta son long compliment.
Le lion la traita d’une façon cruelle.
– Ton crime, lui dit-il, est énorme, et s’appelle
Crime de lèse-majesté.
Quand la fièvre m’aura quitté,
Je punirai ton insolence.
La chèvre s’en alla, tremblante de frayeur.
Elle raconta son malheur
Au renard, et se crut perdue.
– Ne vous affligez point, lui répond le renard,
La générosité du lion m’est connue,
Vous n’avez rien à craindre de sa part.
Son premier mouvement l’emporte :
Il rugit, il est furieux,
Le feu pétille dans ses yeux.
Mais bientôt, la pitié plus forte
Exerce tous ses droits sur son cœur vertueux.
Vous ne redoutez point le tigre ? – Non, sans doute,
Dit la chèvre. Quand on m’écoute
Sans courroux, sans mauvaise humeur,
Et sans impatience, ai-je lieu d’avoir peur ?
Le renard ne dit mot. Il crut devoir se taire,
Pour ne point s’attirer quelqu’accident fâcheux
De la part d’un tyran perfide et soupçonneux.
Un animal d’un meilleur caractère
Aurait parlé. Deux jours après,
Sire lion, délivré de la fièvre,
Reçut avec bonté l’hommage de la chèvre,
Qui se félicita de son heureux succès.
– Je serai, disait-elle, encore mieux reçue
De son collègue. Elle s’offre à sa vue
Dans un bois, où le tigre allait prendre le frais.
– Quoi ! s’écria cet animal féroce,
Coupable d’un forfait atroce,
Tu portes jusqu’ici tes pas audacieux !
D’un coup de griffe, il la sépare en deux.
L’homme vif se répand en plaintes, en menaces.
Ne craignez point. Il est exempt de fiel.
La haine marche sur les traces
De l’homme sombre. Il est dur et cruel.
Son silence funeste annonce les disgrâces.
(V, 13)
La méconnaissance des différents tempéraments entraîne beaucoup de malentendus. Lorsqu’il réagit fortement, le tempérament sanguin (ici : le lion) suscite autour de lui des sentiments violents (crainte, espoir, désespoir) qui risquent de demeurer même lorsqu’il aura, lui, changé de disposition. En sens contraire, le tempérament mélancolique (ici : le tigre) garde longtemps des sentiments qu’il n’a guère manifestés extérieurement. S’il est cruel, il sera particulièrement dangereux.
Le paysan et son seigneur
Un paysan vint dire à son seigneur :
– Ah ! Mon pourceau, quel horrible malheur !…
A tué votre chien Fidèle.
– Quoi, dit le gentilhomme, un chien si plein de zèle,
Si vigilant, si courageux, si beau,
Est tombé sous les coups d’un infâme pourceau !
Quelle perte ! Fidèle ! Il n’attaquait personne…
Écoute, ami, j’ai l’âme bonne. Tu ne paieras que vingt écus,
Pour ce chien que j’aimais comme mes yeux, et plus.
A l’égard du pourceau, je prétends qu’il périsse :
Les autres animaux, en le voyant pendu,
Rendront aux chiens qui sont à mon service,
Tout le respect qui leur est dû.
Toi-même, tu seras témoin de son supplice.
– Mais, monsieur, répondit Gareau,
Vous me comprenez mal, ou bien vous voulez rire.
Ce que j’ai prétendu vous dire,
C’est que Fidèle a tué mon pourceau.
– C’est une affaire différente.
Il t’en coûtera moins, repartit le seigneur.
Fidèle a puni l’agresseur,
Il a bien fait. Cette bête insolente
Devrait m’appartenir. Mais non. Je me contente,
Par bonté d’âme et par pitié,
De la plus petite moitié.
L’autre moitié je te la donne.
Bien entendu que désormais,
Tes pourceaux auront soin de n’attaquer personne,
Et de laisser mes chiens en paix.
Petits, avec les Grands, n’ayez point de procès,
Car, eussiez-vous lieu de vous plaindre,
Vous avez tout sujet de craindre
D’être réprimandés et de payer les frais.
(III, 16)
C’est la lutte du pot de terre contre le pot de fer (Jean de La Fontaine, Fables, V, 2).
Le tigre et le fermier
Vers le Cap de Bonne Espérance,
Un tigre furieux dans une ferme entra.
– Pour le coup, je te tiens. Ta peau me servira,
Dit le fermier. Qu’elle est belle ! Je pense
Que cette peau m’enrichira.
Cette pensée était-elle bien sage ?
Tout est barricadé. Le tigre veut s’enfuir :
Mais il ne trouve aucun passage,
Qui lui permette de sortir.
Alors le feu dans ses yeux étincelle.
Sur les brebis il se jette en courroux.
Trois bœufs succombent sous ses coups,
De tous côtés le sang ruisselle.
L’homme, pénétré de douleur ,
Saisi d’effroi, glacé de peur,
Se reproche tout bas l’excès de sa folie.
De mourants et de morts son étable est remplie.
– Ciel, délivrez-moi de ses dents,
Dit-il. Ah ! Soyez-moi propice !
Si, pour avoir sa peau, jamais… – En même temps
Derrière la porte il se glisse,
Et sans faire de bruit, ouvre les deux battants.
Après avoir mangé pour plus d’une semaine,
Le tigre délivré va dormir dans la plaine.
Lecteur, il est aisé de voir,
En méditant sur cette fable,
Qu’un ennemi réduit au désespoir
Est extrêmement redoutable.
(III, 3)
Le 29 juin 1793, les armées vendéennes investissaient victorieusement la ville de Nantes, lorsque le prince de Talmont, contrairement au plan initial, attaqua la route de Vannes. Les Républicains qui prenaient la fuite, virent leur retraite coupée et revinrent au combat avec l’énergie du désespoir. Cathelineau fut alors blessé, et les Vendéens perdirent cette bataille décisive. — Pour remporter un conflit, militaire ou autre, il est prudent de ménager à l’adversaire une issue par où il puisse opérer une retraite honorable.
Le paysan et la rivière
Certain manant voyageait pour affaire ;
Il n’avait point vu de rivière.
Il en voit une. – Eh ! mon Dieu ! Qu’est ceci ?
Dit-il. Comment ferai-je ? Où trouver un passage ?
Quand je suis sorti du village,
On ne m’a point parlé du fossé que voici.
Le sauter à pieds joints n’est pas chose facile.
Asseyons-nous. Cette eau s’écoulera.
Dans deux heures au plus, rien ne m’empêchera
De passer outre et d’aller à la ville.
Ayant fini ce beau discours,
Il attendit et demeura tranquille.
Mais en dépit du manant imbécile,
L’eau coule, et coulera toujours.
– Il n’est rien, dites-vous, que le temps n’affaiblisse :
Je vaincrai quelque jour ce dangereux penchant,
Que je ne puis surmonter maintenant.
Hélas, jeune esclave du vice,
Vous ressemblez au paysan :
Vous attendez que le fleuve tarisse.
(VI, 11)
Cette fable est inspirée de quelques vers d’Horace (seconde Épître du livre 1er) : […] Vivendi qui recte prorogat horam, Rusticus expectat dum defluat amnis : at ille Labitur et labetur in omne volubilis ævum.
Celui qui ajourne le moment de bien vivre est comme un paysan qui attend que le fleuve se soit écoulé : mais le fleuve coule et coulera, capable de rouler des eaux à travers tous les siècles.
— IV —
La prudence du chef
Si c’est être prudent que de se bien diriger soi-même, le sommet de la prudence est de bien diriger les autres. Cinq leçons sur l’art de commander.
Le lièvre et le fusil
Certain chasseur dormait profondément,
Ayant à ses côtés son arme meurtrière.
Un lièvre passe, approche doucement,
Puis, à l’aspect du fatal instrument,
Fait quatre ou cinq pas en arrière.
Il s’enfuit. Mais bientôt la curiosité
Le ramène et le détermine
A retourner vers l’affreuse machine.
Il combat sa timidité.
Déjà moins craintif, il s’avance
Vers l’instrument. Il devient plus hardi ;
Le considère avec plus d’assurance,
Et, du bout de son nez, le heurte en étourdi.
– Que fais-tu, lièvre téméraire ?
Dit le fusil. Redoute ma colère.
Je porte dans mon sein la mort.
Je terrasse le cerf ! Quoi, tu restes encor !
– Oui, répond l’animal. Je ris de tes menaces.
Ton maître est endormi : son paisible sommeil
Me met à couvert des disgrâces,
Et je ne crains que son réveil.
Dirigé par la main puissante,
Tu sèmes partout l’épouvante :
Mais sans lui tu n’es rien que du fer et du bois.
Si le juge s’endort, à quoi servent les lois ?
(I, 15)
De même que la vraie prudence est dans l’exécution (et non dans le seul jugement), de même le bon chef est celui qui fait appliquer (et non seulement promulguer) la loi. Cette petite leçon de politique souligne l’impuissance de bien des régimes modernes, qui multiplient les lois, à défaut de les faire appliquer. — En 1797, Jean-François La Harpe notait, à propos des assemblées législatives installées par la Révolution : « Encore un de nos phénomènes : sept cent cinquante législateurs assemblés, dans un état constitué, tous les jours de l’année sans en excepter un seul, pour faire des lois ! Cherchez dans l’histoire quelque chose de semblable. A Rome, il se passait souvent nombre d’années de suite sans qu’il y eût une loi de proposée [30]. » (Cette fable aussi est inspirée de Lichtwer [31].)
Les deux chevreuils
Vous devriez, mon fils, être moins téméraire ;
Vous vous exposez seul, vous parcourez les bois.
Eh ! Ne savez-vous pas qu’un tigre sanguinaire,
Fameux depuis longtemps par ses cruels exploits,
A ceux de notre race a déclaré la guerre ?
Ainsi parlait à son fils un chevreuil.
– Mon père, je vous remercie.
Mais comment est-il fait, ce tigre, je vous prie ?
– Figurez-vous un monstre plein d’orgueil.
On aperçoit la noirceur de son âme
Dans ses yeux effrayants qui lancent de la flamme.
Sa bouche est écumante, et sans cesse vomit
Des flots de sang. On recule, on frémit
A son aspect. Le lion même,
Malgré sa taille énorme et sa fureur extrême
Est moins affreux. – Mon cher père, il suffit.
Me voilà prévenu. Je puis le reconnaître.
Devant lui désormais, je craindrai de paraître.
Il dit, et court dans les forêts.
Il aperçoit deux jours après,
Le plus bel animal qu’il ait vu de sa vie,
Étendu sur l’herbe fleurie.
Il s’arrête un instant, puis il s’avance exprès
Pour admirer la beauté de ses traits. – Ah ! Quelle différence !
Dit le jeune chevreuil. Son air est gracieux.
Le feu qui brille dans ses yeux
N’annonce point la haine et la vengeance.
Il n’a rien de laid, ni d’affreux,
Sa bouche n’est point écumante ;
Quelles vives couleurs ! Quelle taille élégante !
Non, non. Ce n’est point-là cet animal maudit,
Qui nous étrangle et nous dévore.
Il est doux. – Le tigre entendit,
Tourna la tête, poursuivit
Et dévora la chétive pécore.
Pères, à vos enfants, dites la vérité.
Quand vous exagérez, en leur parlant du vice,
Sa laideur, sa difformité,
Croyez-vous leur rendre service ?
Sous des dehors affreux, il ne s’offre jamais.
Chacun prendrait la fuite en le voyant paraître.
Afin que vos enfants puissent le reconnaître,
Ne lui disputez pas ses perfides attraits.
(II, 8)
Encore une fable inspirée de Lichtwer [32]. Dénonçons vigoureusement les doctrines, les œuvres et les personnes qui s’opposent à la foi ou à la vertu, mais ne les noircissons pas outre mesure. S’ils ont quelque côté sympathique, quelque valeur artistique, quelque vérité partielle, sachons le reconnaître en toute honnêteté. C’est désamorcer leur séduction. Nous serons ensuite plus fort, plus crédible et mieux armé pour les combattre. Agir autrement, c’est risquer de précipiter dans l’erreur ceux qui s’apercevront qu’elle ne correspond pas à la caricature qui leur en a été faite.
Le laboureur et son fils
Un laboureur avait acquis
Quelques arpents d’une terre stérile.
– Ôtez-en, dit-il à son fils,
Les ronces, les chardons et toute herbe inutile.
Le jeune homme aussitôt visite le terrain.
De tous côtés, il voit avec chagrin
Tout ce que la nature, à nos désirs contraire,
Fait naître dans un champ, quand elle est en colère.
– Je n’en viendrai, dit-il, jamais à bout.
Ce ne sont qu’épines partout.
Il me faudrait un siècle, et même davantage.
Là-dessus, il se décourage,
Il ne fait pas le moindre effort :
Il court, il s’amuse, il s’endort.
Le lendemain, son père lui demande
S’il a bien travaillé. – Non, la tâche est trop grande.
Je n’ai pas commencé. – Le sage laboureur
Lui dit alors avec douceur :
– Vous comprenez mal ma pensée.
Pourquoi m’attribuer une idée insensée ?
Il ne s’agit que de ce petit coin.
L’ouvrage n’est pas long : ne vous rebutez point.
Son fils, plein d’ardeur et de joie,
Sans perdre un seul moment, prend sa bêche, et s’emploie
A nettoyer la place avec beaucoup de soin.
Le jour suivant, tâche nouvelle.
Ainsi de suite. Il redouble son zèle.
Tout le mauvais est arraché.
Ce terrain si stérile est bientôt défriché.
Ne commencez un long ouvrage
Qu’après en avoir fait sagement le partage.
(III, 13)
Diviser pour régner dit le machiavélique adage. En matière pratique, c’est la sagesse même. Combien de parents, de maîtres ou de chefs découragent leurs subordonnés parce qu’il ne savent pas leur décomposer la tâche ?
Les orangers
Un officier, qui n’avait dans la tête
Que sièges, que combats et que droits de conquête,
Qui parlait en dormant de remparts, de blocus,
De fusils, de canons et d’ennemis vaincus,
Se trouva possesseur, à la mort de son père,
D’une maison champêtre et d’un joli parterre.
Il avait vu des orangers.
Il acheta, vers le temps des vendanges,
Vingt de ces arbres étrangers,
Comptant l’été suivant recueillir des oranges.
Un an s’écoule. « Eh ! comment ? Point de fruits !
S’écria l’officier surpris.
Certes, vous m’étonnez. » Un autre été se passe.
Notre guerrier n’aperçoit que des fleurs.
« Qu’on les coupe, dit-il à l’instant. Point de grâce
Je ne saurais souffrir de pareilles lenteurs.
– C’est moins à nous qu’à la nature,
Répondit l’un d’entre eux, que vous feriez injure,
En détruisant de jeunes arbrisseaux,
Prêts à récompenser vos soins et vos travaux.
Regardez-nous. Déjà les dons de Flore
Ont embelli nos rameaux précieux.
Daignez, seigneur, attendre encore,
Et nous vous donnerons des fruits délicieux.
Modérez votre impatience,
Calmez votre fureur. Chaque chose à son temps.
Vous, qui nous menacez, aviez-vous dès l’enfance
Les qualités d’un homme de vingt ans ? »
Cet oranger parlait aussi bien que Socrate.
Que doit un homme sage exiger des enfants ?
Des fleurs, et rien de plus. C’est en vain qu’on se flatte
D’obtenir des fruits du printemps.
(IV, 1)
Savoir attendre ! La patience fait aussi partie des vertus nécessaires aux chefs. Comme le dit l’adage populaire : Ce n’est pas en tirant sur la tige qu’on fait grandir les plantes.
La force de l’exemple
« Monsieur, je vous confie un enfant précieux,
Disait au gouverneur un père de famille.
Rendez ce cher enfant, seul objet de mes vœux,
Aussi modeste qu’une fille.
(Le père était un orgueilleux.)
Qu’il aime la vertu. (Le père aimait le vice.)
Puisse-t-il par vos soins détester l’injustice !
(Le père était injuste.) Austère vérité,
Que jamais de vos lois mon cher fils ne s’écarte !
(Le père était menteur.) Que jamais une carte
Ne paraisse en un lieu par mon fils habité »
(Le père par le jeu se trouvait endetté.)
Comment se conduisit l’élève ? A l’ordinaire :
Il se moqua du maître, il imita son père.
(IV, 5)
Tel père, tel fils. La leçon est amère, et fruit d’une amère expérience. Mais elle peut heureusement être renversée : la force de l’exemple vaut aussi pour le bien.
[1] — Jean de Viguerie a consacré sa thèse de doctorat à cette congrégation : Une œuvre d’éducation sous l’Ancien régime, les Pères de la Doctrine chrétienne en France et en Italie, 1592-1792, Paris, Nouvelle Aurore, 1976. (En vente à la DPF, 86190 Chiré-en-Montreuil.)
[2] — Outre ses fables, il publia également un Horace curieux et facile, ou les poésies d’Horace en latin et en françois (Vitry-le-François, 1762).
[3] — « Croyez-vous donc, citoyens législateurs, fonder et consolider la République avec des autels autres que ceux de la patrie ? La nature et la raison, voilà les dieux de l’homme ; voilà mes dieux. Admirez la nature, cultivez la raison, et, si vous voulez que le peuple soit heureux, hâtez-vous de propager ces principes. » Ce prêtre apostat décédera en 1813.
[4] — Joseph-Jérôme Lefrançois de Lalande (1732-1807). — Malgré son incrédulité, ce savant cacha à l’Observatoire de Paris plusieurs prêtres réfractaires menacés de la guillotine. « Je vous ferai passer pour des élèves astronomes, leur disait-il, car, vous et moi, nous nous occupons du ciel. »
[5] — Ouvrage publié par N. Maze, à Paris, en 1820.
[6] — Lombard, Mémoires, p. 15.
[7] — Vincent de Langres Lombard, ibid., p. 17-20. — Lombard précise plus loin : « S’il aimait l’instruction dans la jeunesse, s’il la favorisait de tous ses moyens, le père Barbe n’approuvait cependant pas que tous les pères de famille indistinctement envoyassent leurs enfants au collège. Dans un discours que je lui entendis prononcer en public au moment de la distribution des prix, s’il fit la part aux élèves, il la fit aussi aux parents. Il disait que les laboureurs, les artisans devaient y regarder à deux fois avant que de faire faire leurs études à leurs enfants ; parce que, dès que ces derniers savaient un peu de grec et de latin, la charrue et le rabot leur paraissaient au-dessous d’eux, et que, quand ce latin ne leur donnait pas les moyens de vivre honorablement dans le monde, ils finissaient souvent par y traîner une honteuse existence. » (p. 23.)
[8] — Vincent de Langres Lombard, ibid., p. 21-22.
[9] — Vincent de Langres Lombard, ibid., p. 22-23.
[10] — « En mourant, il revoit en souvenir sa chère Argos » Virgile, Énéide X, v. 782.
[11] — Vincent de Langres Lombard, ibid., p. 20.
[12] — Vincent de Langres Lombard, ibid., p. 13-14.
[13] — Vincent de Langres Lombard, ibid., p. 14-15.
[14] — « Il court chez le procureur du roi, et lui demande de purger la ville de la peste qui s’y était introduite. La prière du père Barbe est un ordre pour le magistrat. A l’instant même, et de sa personne, M. Devigne se transporte sur les lieux, enjoint au colporteur de sortir de la ville, le menace de la rigueur des lois s’il s’y introduit de nouveau et demande à visiter la bibliothèque ambulante pour en distraire et déposer au greffe du tribunal ce qu’il y trouverait de contraire aux bonnes mœurs » (Mémoires, p. 16). Mais il ne trouve rien, pour la raison donnée juste après.
[15] — Vincent de Langres Lombard, ibid., p. 15.
[16] — Cité par Vincent de Langres Lombard, ibid., p. 16-17.
[17] — Vincent de Langres Lombard, ibid., p. 25-33.
[18] — Vincent de Langres Lombard, ibid.,p. 36-37.
[19] — Ce passeport qualifiait le père Barbe de « honnête homme quoique prêtre ». (NDLR.)
[20] — Selon d’autres récits, le père Barbe était déjà arrivé à Chaumont depuis quelques jours lorsqu’il y mourut, le 8 octobre 1792, chez son ami Percheron (dans le faubourg de Buxereuilles). (NDLR.)
[21] — Vincent de Langres Lombard, ibid., p. 37-38.
[22] — Philippe Barbe, Fables et contes philosophiques, 1770, p. 15.
[23] — Fables et contes philosophiques, p. 17.
[24] — Livre VI, fable 12, L’Épine et la rose (p. 194).
[25] — A deux exceptions près, toutes ces fables sont extraites du recueil de 1770 (Fables et contes philosophiques) et suivies de leur référence dans ce recueil. Seules « L’enfant et la rose » et « La poule et le jeune coq » proviennent du recueil de 1762 (Fables nouvelles divisées en six livres).
[26] — Magnus Gottfried Lichtwer, Fabeln in vier Buchern, 1761 [Traduction française : Fables nouvelles divisées en quatre livres, Strasbourg, 1763, livre II, 30 : « L’Habit de velours et l’oreiller ».]
[27] — La Fontaine, Fables, VI, 2 : « Le lion et le chasseur » — On peut rapprocher cette fable sur la vraie force, d’une autre fable du père Barbe, sur la vraie et la fausse grandeur, L’enfant mis sur une table (III, 1) :
Un enfant s’admirait placé sur une table.
– Je suis grand, disait-il. Quelqu’un lui répondit :
– Descendez, vous serez petit.
Quel est l’enfant de cette fable ?
Le riche qui s’enorgueillit.
[28] — Magnus Gottfried Lichtwer, Fabeln in vier Buchern, IV, 16 (Traduction française : Fables nouvelles divisées en quatre livres, Strasbourg, 1763, p. 238-240).
[29] — On aura reconnu plusieurs des bonnes dispositions indiquées par saint Thomas comme les parties intégrantes de la prudence : intelligence (appréhender le réel tel qu’il est), docilité (prendre conseil de personnes judicieuses), sagacité (juger de façon pertinente), raisonnement (appliquer droitement les principes généraux aux cas particuliers), circonspection (apprécier les circonstances), prévoyance (considérer les éventuels obstacles). — Saint Thomas y ajoute la mémoire pour profiter des expériences passées, et l’attention précautionneuse faisant prévenir les mauvaises conséquences qui peuvent, par accident, découler d’une bonne décision même.
[30] — Jean-François La Harpe, Du Fanatisme dans la langue révolutionnaire, Paris, Migneret, an 5 – 1797, p. 69 (§ XV), note 1.
[31] — Magnus Gottfried Lichtwer, Fabeln in vier Buchern, IV, 3.
[32] — Magnus Gottfried Lichtwer, Fabeln in vier Buchern, III, 18.

