Maurice Tornay (1910-1945)
Allez, enseignez toutes les nations
par le frère Bernard-Marie O.P.
Qui connaît Maurice Tornay, martyr au Tibet ? A l’occasion du centenaire de sa naissance (1910), nous avons relu un livre déjà ancien [1] afin de le faire sortir d’un oubli immérité.
Les pères des Missions Étrangères de Paris (MEP) avaient été chargés d’évangéliser les hautes vallées du Mékong, du Yang tsé Kiang et de la Salouen, aux confins de la Chine et du Tibet [2]. Le champ était vaste, les ouvriers trop peu nombreux : ils demandèrent conseil à Pie XI. Celui-ci – alpiniste émérite – leur proposa de s’adresser aux chanoines du Grand-Saint Bernard. Ainsi fut fait, et, en 1933, une première équipe de trois religieux et d’un laïc renforce les missionnaires de cette région.
Que d’obstacles à la parole de Dieu ! Côté chinois, le peuple est tout absorbé par sa vie matérielle : le mal existe bien sûr, mais on s’en accommode. La classe cultivée, sans illusion sur la religion commune, est murée dans ses préjugés raciaux, si forts parmi ce peuple : les fils du Ciel ont-ils quelque chose à recevoir de ces “diables étrangers“ ? Côté tibétain, la population est peut-être plus ouverte, mais le problème est autre : les lamas sont, directement ou indirectement, les propriétaires du sol, ils détiennent donc l’autorité de fait ou de droit. Nul ne peut se convertir s’il ne s’est mis à l’abri de leur hégémonie. Cela ne se réalise qu’à un seul endroit au Tibet : à Yerkalo, où, en 1865, les missionnaires ont acheté le sol pour y installer les familles chrétiennes chassées de Bonga. Yerkalo est donc la seule paroisse catholique du Tibet.
Problème politique aussi : la frontière sino-tibétaine passe sur le territoire de la mission. Côté chinois, l’autorité est indifférente, presque bienveillante, et en gros équitable. Si les choses ne vont pas à votre goût, allez voir le mandarin : il rétablira le droit s’il peut et s’il veut ; de toute façon il sauvera la face. A vous de savoir vous y prendre. Côté tibétain, c’est plus difficile : lorsqu’un lama vous braque son fusil sur la nuque, si vous n’avez d’autre ressource que d’en appeler à la diplomatie occidentale, vaticane ou indienne, votre situation est bien précaire !
Qui est Maurice Tornay ? C’est un pur Valaisan, né le 31 octobre 1910, à la Rosière, hameau de la commune d’Orsières, sur la route du Grand-Saint-Bernard, au temps où les habitants vivaient encore de ce que produisait le sol. Il vit donc dans son enfance la vie des paysans de montagne. Cela vous marque pour toujours : cette terre qui ne se livre pas sans combat, combien devient-elle attachante ! Mais son esprit vif aime les livres et l’étude : il entre donc au collège de Saint-Maurice, tenu par les chanoines de l’abbaye.
L’appel de Dieu a retenti bien avant. Le Valais est alors foncièrement chrétien ; la mère de Maurice est une femme de foi, avec toute l’énergie et le cœur d’un caractère exceptionnel. Si tel est le milieu, l’appel de Dieu aboutit toujours : au sortir du lycée, Maurice entre au noviciat des chanoines du Grand-Saint-Bernard. Il a les défauts de ses qualités : la suffisance menace ses succès scolaires, l’obstination son caractère tenace, une pointe d’amertume son esprit caustique. Son maître des novices (Nestor Adam, 1903-1990, évêque de Sion à partir de 1952) porte ce témoignage :
Maurice Tornay avait un tempérament de lutteur, caractérisé par une certaine violence et une franchise un peu anguleuse. Mais je dois reconnaître – et je le dis non pas à cause de cette mort héroïque qui fut le couronnement d’une vie héroïque – que Maurice Tornay fut celui qui, de tous les novices, s’est le plus transformé, discipliné, haussé vers la perfection. En dépit de son caractère indépendant, il fut d’une obéissance admirable [p. 72].
Puis c’est le départ pour la mission du Tibet. Pourquoi partir ? « Je me connais. Je suis terriblement enclin à la routine, à la facilité... Il faut m’arracher à tout, si je veux essayer de devenir meilleur » (p. 82). Il n’est pas encore prêtre. Il achèvera ses études théologiques à la mission et sera ordonné le premier dimanche après Pâques, 24 avril 1938. Il écrit à ses parents :
Votre fils est prêtre ! Gloire à Dieu ! Cette nouvelle ne vous causera qu’une joie mélangée, parce que je ne suis pas au milieu de vous. Mais vous êtes chrétiens et vous me comprenez. Il y a un Dieu qu’il faut servir de toutes ses forces. C’est pour cela que je suis parti, c’est pour cela que vous avez si bien supporté mon départ [p. 134].
Là, en effet, il peut se donner tout entier au service de Dieu. Sa capacité, son entrain, sa poigne trouvent à s’exercer. Sa robustesse aussi (une robustesse retrouvée car il a souffert de l’estomac durant son adolescence) : il n’y a pas grand-chose à manger et l’on ne sait pas ce que l’on mangera demain.
A la mort du père Burdin (MEP) affaibli par une tentative d’empoisonnement et emporté par la typhoïde, le père Tornay lui succède : il est le quinzième curé de Yerkalo, le seul curé du Tibet. Cela s’appelle « être livré aux bêtes » comme dit le père Goré, supérieur régional : Yerkalo est une paroisse de martyrs. Plusieurs curés ont donné leur vie, et onze paroissiens durant la persécution de 1905.
Le combat s’engage. Dieu permit que ses ennemis aient le dessus. Le père Tornay est expulsé de sa paroisse. Il y a une tentative de retour : il est expulsé encore. Il s’installe à la frontière chinoise, à Atuntze, village de la montagne dont la communauté catholique était restée longtemps sans pasteur, faute de prêtre. Avec les encouragements du nonce en Chine et la permission de ses supérieurs, il rentre incognito au Tibet : le but est d’aller plaider sa cause à Lhassa. Il est reconnu et refoulé. Cette fois-ci, les lamas ont décidé d’en finir : il est massacré dans une embuscade avec son serviteur Dosi (Dominique) le 11 août 1945. Ils furent ensevelis au cimetière d’Atuntze. Mais en 1988, les chrétiens de Yerkalo allèrent chercher les restes du père qu’ils vénéraient comme un martyr et les ramenèrent chez eux. Ils reposent donc aux côtés des quatre autres missionnaires français, semences enfouies pour la levée d’une nouvelle chrétienté.
Après sa mort, les événements se précipitent. Les missions ont d’abord à souffrir d’une période très troublée. Puis les communistes se rendent maîtres de la Chine. Dans la foulée, ils envahissent le Tibet. L’occasion est trop belle : Moscou est là pour faire taire les criailleries occidentales, s’il y en a, et l’Union Indienne n’a que deux ans. Tous les missionnaires étrangers sont expulsés. Ne reste dans la région qu’un prêtre chinois âgé, le père Vincent Ly.
Le livre de Robert Loup a été écrit en un temps record, quelques mois après l’événement. Une deuxième édition en 1953 apporte quelques précisions inconnues en 1950, sur le martyre du père, et des informations sur les bouleversements survenus. Il décrit sur le vif la vie des missionnaires et leur méthode d’apostolat basée sur le dispensaire et l’école. Il décrit aussi cette terre où le Mékong charrie du sel et de l’or. Le sel est une richesse, l’or empêche de mourir de faim dans les temps difficiles. Il cite aussi quelques histoires des gens et des coutumes de ce pays et de ces âmes qui ne connaissent pas Notre-Seigneur : elles sont de Maurice Tornay lui-même.
Tel était l’état de choses en 1953. Et aujourd’hui ? Le sang des martyrs a porté ses fruits : la persécution des lamas puis des communistes n’a pu détruire cette chrétienté. Il n’y avait plus de prêtres : la foi a été transmise par des laïcs. Il y a maintenant 700 chrétiens à Yerkalo. Mais ils sont pauvres et isolés. Actuellement, des prêtres ne les visitent que rarement. Quel exemple nous donnent-ils ! Gardons-les dans nos prières pour qu’ils puissent avoir des pasteurs : quelques séminaristes de ces communautés étudient dans des séminaires en Chine.
[1] — Robert Loup, Martyr au Tibet – Maurice Tornay, éditions « Grand-St-Bernard-Thibet », Fribourg, 1953.
[2] — Dans tout l’ouvrage, on orthographie « Thibet ». Nous avons substitué l’orthographe actuelle.

