Un manuel de philosophie enfin utilisable ?
Aucun professeur n’est jamais satisfait d’un manuel scolaire, sauf peut-être s’il s’agit de celui qu’il a lui-même composé. Il existe donc trois sortes d’enseignants : ceux qui n’utilisent aucun manuel ; ceux qui composent leur propre manuel ; ceux qui utilisent en maugréant et avec insatisfaction le « moins mauvais » des manuels qu’ils ont pu dénicher.
La situation est beaucoup plus tranchée en philosophie, pour plusieurs raisons convergentes. Tout d’abord, les professeurs de philosophie sont encore plus insupportablement pointilleux et maniaques que tous les autres enseignants. Ensuite, les manuels scolaires actuels sont, d’une façon générale, presque uniformément mauvais, dans le fond comme dans la forme (nous parlons des manuels au sens strict, car de nombreux recueils de textes ou glossaires sont intéressants). Enfin, le recours à un manuel classique (Collin, Gardeil, Jolivet, Maritain, Thonnard, Verneaux, etc.) est devenu très difficile, sinon impossible, en raison de la baisse impressionnante du niveau culturel des élèves actuels : ces ouvrages supposent, en effet, des acquis littéraires, historiques, linguistiques que les jeunes de dix-huit ans ne possèdent plus.
C’est dire que toute tentative de mettre au jour un manuel de philosophie convenablement construit, écrit dans un français classique et appuyé sur les principes essentiels de la philosophie traditionnelle d’une part, accessible à des esprits contemporains d’autre part, ne peut qu’être la bienvenue. Il convient donc de saluer avec faveur l’entreprise d’Isabelle Mourral et de Louis Millet et de la présenter au public.
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Ces deux auteurs ont, en effet, publié un manuel de philosophie pour la classe terminale en trois volumes : le premier consistant en un traité de philosophie, le deuxième en un combiné d’histoire de la philosophie et de recueil de textes, le troisième sous forme d’un glossaire.
Le traité de philosophie est conforme au programme du 5 juillet 1983, c’est-à-dire qu’il part d’un certain nombre de « notions » (par exemple, « La conscience », « Le langage », « Le pouvoir », etc.), regroupés en quatre grands « thèmes » : « L’homme et le monde », « La connaissance et la raison », « Les pratiques et les fins », « Anthropologie, métaphysique, philosophie ».
Il comporte trente-trois chapitres, correspondant à toutes les notions du programme, auxquelles s’ajoutent « Les formes de connaissance autres que la connaissance scientifique », « La famille », « Les valeurs et la vertu », « Qu’est-ce que l’homme ? » et « Dieu ». La simple énumération de ces ajouts suffit à montrer dans quel esprit le traité est rédigé.
Dans chaque chapitre, les auteurs cherchent d’abord à poser la problématique, puis vient l’analyse de la notion considérée, par quatre ou cinq paragraphes assez longs (souvent une bonne page chacun), qui citent abondamment les divers philosophes ayant écrit sur la question, enfin est proposée une bibliographie.
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Par rapport à la plupart des manuels actuels, ce traité de philosophie, tout en dégageant le problème en cause, en montrant sa complexité et en rappelant de façon organisée les principales solutions philosophiques proposées au cours des siècles, tranche par sa recherche d’une vérité objective qui serait la solution la plus large et la plus adéquate à la question posée. L’élève n’est donc pas laissé à lui-même au milieu du chaos de multiples affirmations discordantes, mais il est pédagogiquement guidé vers une compréhension personnelle du réel.
De plus, la qualité essentielle de ce discours philosophique est d’être vraiment réaliste, ancré sur le « sens commun » ou raison naturelle. La philosophie n’y est plus une fumeuse élucubration ni le refuge des esprits faux, mais la recherche méthodique du vrai essentiel par la raison humaine.
C’est pourquoi, bien que l’ouvrage s’adresse en priorité aux élèves de classe terminale, il intéressera les esprits curieux et tous ceux qui désirent se former l’esprit par une pensée construite et exigeante.
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Cependant, on peut faire à cet ouvrage deux reproches. Tout d’abord, si le fond s’appuie sur la philosophie classique, principalement aristotélicienne et thomiste, les auteurs ne s’interdisent pas de recourir à d’autres philosophes, non seulement pour des éclairages complémentaires, mais même dans les principes. Par exemple, l’espace et le temps sont décrits, à la lumière de Kant, comme des « formes a priori de la sensibilité », tandis que le chapitre sur la mémoire est largement inspiré de Bergson.
Cet éclectisme, dont nous comprenons les raisons (pédagogiques, éditoriales, etc.), nuit toutefois à l’unité doctrinale de l’ouvrage, et donc à sa profondeur d’initiation philosophique. Car la philosophie n’est pas seulement, ni d’abord, une collection de réponses à des questions, mais une méthode intellectuelle, un état d’esprit, qui doit se développer de façon cohérente et organique.
Ensuite, il manque à la fin de chaque chapitre un résumé court et précis du contenu de ce chapitre. Ici, notre reproche n’est plus doctrinal, mais pédagogique : l’élève a aujourd’hui tellement de difficultés à comprendre et à synthétiser qu’il est indispensable de l’aider au maximum, sans craindre de paraître trop scolaire. Il est donc dommage d’avoir négligé cette aide précieuse du résumé. En revanche, les bibliographies qui terminent les chapitres sont commodes et bien faites.
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Les deux autres volumes complètent utilement et agréablement ce traité de philosophie. L’histoire de la philosophie par les textes permet à l’élève de poser les jalons chronologiques essentiels, d’enrichir les trop brèves notions données sur un auteur dans le traité et de se confronter personnellement, à l’aide de la formation reçue dans le traité, à la pensée des grands auteurs.
La petite encyclopédie philosophique est relativement complète. Elle comprend entre 1500 et 2 000 notices, qui vont de deux lignes à une grande page. Il s’agit à la fois d’un index de notions et d’un répertoire de noms propres. Les dix premières notices traitent ainsi de « Abaliété », « Abduction », « Aberration », « Abnégation », « Aboulie », « Absolu », « Abstraction », « Abstrait », « Absurde », en y intercalant le philosophe et théologien « Abélard ».
Il ne fait aucun doute que l’élève tirera un grand profit d’un tel glossaire, pour éviter les impropriétés, comprendre les mots utilisés par un texte dans leur véritable sens et aborder la véritable réflexion philosophique. Car, aime à dire saint Thomas après Aristote, « les mots sont les signes des concepts et les concepts sont les signes des choses. » (In Peri hermeneias, livre I, lectio 2, nº 11-16) C’est, sans doute, ce que veulent signifier les auteurs lorsqu’ils écrivent un peu énigmatiquement en introduction : « Nous avons voulu non seulement aider à penser, mais donner à penser. »
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En définitive, nous sommes en face d’une œuvre réellement attirante, utile et recommandable, malgré ses quelques défauts mineurs. Elle possède, en effet, aux yeux d’un professeur, la qualité majeure dont nous parlions au début de cette recension : il s’agit sans aucun doute du « moins mauvais » des manuels scolaires actuellement disponibles. Tous ceux qui veulent se former l’esprit peuvent donc y recourir avec profit.
Bien que cela n’ait pas une réelle importance (car de nombreux philosophes ne furent pas diplômés et de nombreux diplômés ne sont guère philosophes), signalons toutefois pour finir que les deux auteurs sont agrégés de philosophie et que Louis Millet est docteur ès lettres. Comme dit la formule traditionnelle : pour valoir ce que de droit…
G. C.
Isabelle Mourral et Louis Millet, Traité de philosophie, Éditions Universitaires, 1991, 24 x 17, 368 pages, 99 F.
Isabelle Mourral et Louis Millet, Histoire de la philosophie par les textes, Éditions Universitaires, 1990, 24 x 17, 392 pages, 99 F.
Isabelle Mourral et Louis Millet, Petite encyclopédie philosophique, Éditions Universitaires, 1993, 24 x 17, 402 pages, 185 F.

