La mission de Jeanne la Pucelle et les faussaires
par Michel Defaye
Introduction
La médiéviste Colette Beaune écrit, dans son dernier ouvrage, que « Jeanne d’Arc est la femme la mieux documentée de toute l’époque médiévale [1] », et l’historien allemand Gerd Krumeich lui fait écho dans son livre Jeanne d’Arc en vérité lorsqu’il écrit que « les sources concernant la vie de Jeanne sont si abondantes, l’histoire si fascinante, qu’il est aisé de s’identifier à la Pucelle [2] ». Philippe Contamine confirme le fait en soulignant « l’importance quantitative et qualitative des sources contemporaines qui sont conservées [3] », et l’historienne Régine Pernoud, spécialiste johannique s’il en fut, affirmait que « l’histoire de Jeanne est l’une des mieux établies qui soit. [Les documents contemporains] font de Jeanne l’un des personnages sur lesquels on se trouve à l’heure actuelle le mieux informé [4] . »
Tous les historiens qui se sont intéressés de près à la vie de Jeanne d’Arc soulignent ce fait : sur aucun personnage du 15e siècle on n’est mieux renseigné que sur cette jeune fille. En effet, les sources sont pléthoriques :
— trois procès, celui de la condamnation en 1431 [5], celui de la réhabilitation en 1450-1456, celui de la canonisation de 1870 à 1920 ; ce qui constitue des dizaines de milliers de pages, des centaines de témoins (pour la seule réhabilitation, le grand inquisiteur Jean Bréhal a fait interroger près de 115 témoins) ; la dite « abjuration du cimetière de Saint-Ouen » occupa le chanoine Dunand pendant cinq mois lors du procès de canonisation. Sur cette seule affaire, ce prêtre rendit un dossier de deux cents pages à la Commission diocésaine d’Orléans [6] ; — pas moins d’une trentaine de Chroniques ou Journaux contemporains, comme la Chronique de Perceval de Cagny, rédigée entre 1436 et 1438, ou celle d’Enguerrand de Monstrelet, source bourguignonne défavorable à Jeanne, ou bien encore le Journal du siège d’Orléans… et bien d’autres encore [7] ; — des centaines de lettres, celles dictées par Jeanne [8], bien sûr, mais également celles de Charles VII, des Anglais (Henri VI de Lancastre ou Bedford), des Bourguignons (Philippe le Bon), des Armagnacs, et nombre de documents que toute l’Europe chrétienne a fournis, parce que toute l’Europe s’intéressa à l’histoire à peine croyable de cette jeune fille âgée de 17 ans, qui surgit dans l’histoire de France et qui renversa le cours des événements en l’espace de quelques mois.
Et pourtant, paradoxalement, cette vie si connue est parmi les plus maltraitées de l’historiographie française. Déjà les Anglo-Bourguignons, contemporains de Jeanne, en avaient fait une « servante d’auberge » ou une « ribaude » (prostituée), et les juges de Rouen, « une hérétique » et une « apostate ». Régine Pernoud souligne justement :
Ces fausses accusations ont eu cours assez longtemps en Angleterre ; elles exprimaient un ressentiment bien compréhensible. Une pièce comme Henry VI, attribuée à Shakespeare, aura contribué ainsi à la légende de Jeanne, la représentant comme une prostituée et une sorcière [9].
Depuis, soit la vie réécrite de notre héroïne est tellement fantaisiste qu’elle en devient un roman [10] ; soit ceux qui nient le surnaturel [11] « veulent réduire les exploits de la très magnanime et très pieuse vierge aux proportions d’une force purement humaine » ; soit, en raison de sa condamnation par les Docteurs de Paris, ceux qui veulent nuire au catholicisme « osent en faire un thème d’incrimination contre l’Église [12] ».
Il est loisible d’admettre que certains acteurs ou auteurs soient plus ignares que malicieux. Mais il semble bien qu’il faille employer pour les autres le terme de faussaires. Ainsi pour Mgr Cauchon et les théologiens de Paris, juges iniques, qui ont trafiqué certaines parties des réponses de Jeanne [13]. On peut encore appeler faussaires l’abbé Lenglet Du Fresnoy et Voltaire au 18e siècle, Michelet, Anatole France et la libre-pensée au 19e siècle. Au 20e, peuvent figurer parmi les faussaires les gens de la Nouvelle Droite et ceux que Colette Beaune nomme improprement « les mythographes », c’est-à-dire ceux qui inventent des histoires de survivance, de bâtardise, de fausse identité…
– I –
La mission de la Pucelle,
hérault du Christ-Roi
Les origines de la Guerre de Cent ans
La situation de la France lorsque Dieu suscita Jeanne la Pucelle, en 1429, était des plus désespérées. Depuis un siècle – depuis 1337 exactement – les Anglais étaient l’instrument de Dieu pour humilier les Français. Le fils aîné de l’Église, Philippe IV le Bel, poussé par ses légistes, appuyé par les élites du royaume, soutenu par les représentants des trois Ordres lors de la convocation des premiers États Généraux, avait méprisé gravement l’autorité de Jésus-Christ dans la personne de son vicaire sur terre, Boniface VIII, lors de l’attentat d’Anagni, le 8 septembre 1303 [14]. Philippe le Bel avait refusé d’admettre la souveraineté indirecte du pontife sur son royaume, « le saint royaume » comme le nomma notre héroïne tout le temps de sa carrière publique. Philippe le Bel déplaça aussi le centre de gravité de la chrétienté en installant les papes en Avignon, affaiblissant par là-même l’autorité de l’Église, c’est-à-dire l’autorité de Jésus-Christ, l’autorité du pontife romain sur les nations rachetées.
Jésus règne, en effet, dans les cieux, sur les enfers, sur tout l’univers visible et invisible. Il doit aussi régner – par son Église et par son vicaire – sur le monde qu’il a créé et racheté. Mgr Delassus, dans La Mission posthume de sainte Jeanne d’Arc, rappelle cette vérité oubliée :
Notre-Seigneur Jésus-Christ ayant accompli le rachat du genre humain retint pour lui la dignité première et incommunicable du souverain pontificat et de la royauté suprême, mais il institua un vicaire, investi de la plénitude de ses pouvoirs : pontife et roi. Jésus-Christ confia à Pierre et à ses successeurs, les papes, l’empire de la terre et du ciel : « Tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans les cieux et tout ce que vous délierez sur la terre sera délié dans les cieux ». Ainsi investi de l’autorité du Christ, Pierre se rendit à Rome, centre de l’humanité enténébrée dans le paganisme et courbée sous le joug de la force. Pierre vint pour y établir le règne de la vérité et de la justice [15].
Ce « règne de la vérité et de la justice » fut gravement battu en brèche par Philippe le Bel. D’autant que ce règne de Jésus-Christ sur terre, le roi de France avait pour mission de le défendre et de le dilater [16]. Le pape Pie II (1458-1464) le rappela à Louis XI dans une lettre datée de 1461 :
Faire la guerre aux Turcs, les vaincre et recouvrer la Terre Sainte ; garder la foi ; honorer l’Église romaine est le propre des rois de France.
Défendre l’Église contre ses ennemis, garder la foi, dilater le royaume de Dieu sur la terre, protéger le pontife romain, honorer l’Église romaine : voici la mission du fils aîné de l’Église. En cela, le roi servait le Roi des rois, Jésus-Christ, aidait les âmes à se sauver, montrait l’exemple aux princes de la grande famille appelée chrétienté.
Tout prince, dit Joseph de Maistre, qui, né dans la lumière, la méprisera ou s’efforcera de l’éteindre, et qui surtout osera porter la main sur le souverain pontife ou l’affliger sans mesure, peut compter sur un châtiment temporel et visible. Règne court, désastres humiliants, mort violente et honteuse, mauvais renom pendant sa vie et mémoire flétrie après sa mort, c’est le sort qui l’attend en plus ou en moins. De Julien l’Apostat à Philippe le Bel, les exemples sont écrits partout [17].
Le prédicateur franciscain Hugues de Digne [18] ne dit rien d’autre à saint Louis lorsqu’il prêcha devant lui au retour de la croisade, à Hyères. C’est un témoignage rapporté par Joinville :
Je n’ai jamais vu, dans la Bible ni dans aucun livre, qu’un royaume, ou une seigneurie quelconque, soit passé d’une maison à une autre, sinon par défaut de justice [19].
Les malheurs de la France
Les conséquences pour Philippe le Bel et pour sa famille furent terribles. Après trois cents ans de succession relativement tranquille chez les Capétiens, Philippe le Bel meurt en 1314 à l’âge de 46 ans, laissant trois fils qui vont disparaître rapidement :
- Louis X le Hutin à l’âge de 27 ans, après 2 ans de règne. Son fils Jean Ier (Jean le Posthume) meurt quelques jours après sa naissance.
- Philippe V le Long à l’âge de 28 ans, après 5 ans de règne. Sans fils.
- Charles IV le Bel à l’âge de 33 ans, après 6 ans de règne. Sans fils.
Ainsi s’éteignit la lignée directe des descendants de Hugues Capet.
Mais restait Isabelle de France, sœur des trois frères défunts, mariée au roi d’Angleterre Édouard II. Pour le malheur de la France, ils avaient un fils, bien vivant, nommé comme son père, Édouard. Les grands du royaume de France (évêques et nobles), appliquant la loi salique, qui interdisait la transmission de la couronne par les femmes, choisirent, non pas le petit-fils de Philippe le Bel (Édouard), mais le neveu le plus proche (Philippe), qui devint roi sous le nom de Philippe VI et qui fut à l’origine de la branche des Valois.
Rapidement, Isabelle de France et Édouard II revendiquèrent la couronne pour leur fils. Ainsi commença la guerre dite de Cent Ans qui dura exactement 116 ans [20]. Fiers de leurs épopées et de leurs croisades, de leurs preux chevaliers à la légendaire bravoure, les Français pensaient ne faire qu’une bouchée de l’Angleterre. La France d’alors était peuplée de douze millions d’habitants – c’était le pays le plus peuplé d’Europe – face à quatre millions d’Anglais. Et pourtant, elle devait connaître l’humiliation suprême : plus de soixante batailles, les trois quarts perdues ; des défaites mémorables : Poitiers ou plus exactement Nouaillé-Maupertuis (1346), Crécy (1356), Azincourt (1415), Verneuil (1424), où la chevalerie française fut, à chaque fois, écrasée ; des villes souvent assiégées, longtemps perdues.
Comme si un malheur ne suffisait pas s’en ajoutèrent cinq autres :
— La Peste noire, qui décima un tiers des Français (et des Européens) en quatre années, de 1348 à 1352. Les danses macabres que l’on peut voir dans certaines églises en sont le souvenir le plus suggestif.
— A partir de 1392, la folie du roi Charles VI [21]. Une folie que l’on peut classer parmi les schizophrénies atypiques. Ce roi aurait pu mourir… il régna près de trente ans avec sa folie !
— A compter de 1407, la guerre civile. Les très puissants cousins du roi de France, les Bourguignons (Jean sans Peur, Philippe le Bon), passent à l’ennemi en faisant assassiner le frère cadet du roi, Louis d’Orléans. Passent aussi du côté des Anglais, c’est-à-dire du côté du plus fort, la plupart des théologiens de la Sorbonne – lamentables personnages – ; des villes entières dont Paris, la capitale…
— En 1420, le honteux traité de Troyes. Par ce traité, Charles VI ne reconnaît pas le dauphin Charles (le futur Charles VII) comme son héritier mais le roi d’Angleterre. De plus, en raison de la vie dissolue de sa mère, Isabeau de Bavière, reine indigne, le jeune Charles doute de sa filiation légitime. La vraie famille de Charles est la Maison d’Anjou. Charles a pour épouse la pieuse Marie d’Anjou, sœur du « bon roi René », et pour belle-mère Yolande d’Aragon, épouse de Louis II d’Anjou, personnage d’envergure, vraie chrétienne, (inhumée dans le chœur de la cathédrale d’Angers). Elle fit venir Charles à la cour du château d’Angers, s’occupa de son éducation et fut son soutien indéfectible.
— Enfin, cinquième malheur qui n’est pas le moindre : l’occupation anglo-bourguignonne des terres au nord de la Loire (à l’exception du Mont-Saint-Michel). La ville d’Orléans, point de passage entre le nord et le sud, assiégée depuis plusieurs mois, allait succomber au moment où la Pucelle survint (mars 1429). C’en était fini de la France si les Anglais prenaient la ville.
Après avoir quitté Paris, le dauphin Charles se rendit à Bourges. Le « petit roi de Bourges » alla jusqu’à Loches, en Touraine, puis se fixa à Chinon, dernière étape prévue avant la fuite en Écosse ou en Espagne. Deux de ses conseillers les plus proches, Georges de la Trémoille et l’archevêque de Reims, Regnault de Chartres, lui conseillaient fortement de conclure la paix avec l’occupant.
Dans son chapitre sur « L’appel des Français à la miséricorde divine », Mgr Delassus donne le témoignage d’un « des plus saints évêques des six ou sept derniers siècles, Hélie de Bourdeille [22] ». Ce saint prélat s’exclama :
Quoi donc ! Pouvons-nous penser que Dieu a délaissé une nation distinguée par tant de prérogatives ! Loin de nous une telle pensée. Comme un vrai père, il l’a sévèrement châtiée, mais il ne l’a pas abandonnée. Aussi pouvons-nous, selon moi, penser pieusement que le Dieu tout-puissant qui frappe et qui guérit, qui humilie et qui redresse, qui n’abandonne pas ceux qui espèrent en lui, aura été touché par les mérites de tant de saints rois de France et surtout de saint Louis.
Et Mgr Delassus de commenter :
Cet espoir était d’autant mieux fondé que l’on priait. Si les méchants multipliaient les crimes, l’ardente prière des justes faisait contrepoids et devait l’emporter… Le roi priait, la France priait, l’étranger priait [23].
Nous pourrions ajouter que les élus priaient, puisque sainte Jeanne d’Arc dira au dauphin Charles que « saint Louis et saint Charlemagne sont devant Dieu faisant prière » pour lui et pour la cité orléanaise [24] !
En effet, après un si long temps d’épreuves, qui fut un temps de réparation, la prière des justes fut exaucée et Dieu fit connaître ses desseins de miséricorde. Parut l’envoyée de Dieu, une jeune vierge des marches de Lorraine, un personnage sans égal : Jeanne la Pucelle.
L’envoyée de Dieu
Notre héroïne naquit en janvier 1412 à Domrémy. Issue d’une famille de paysans aisés, bons chrétiens, elle fut employée aux travaux de la maison et, occasionnellement, à ceux des champs, mais ne reçut aucune instruction. « Ma mère m’a appris le Pater noster, l’Ave Maria et le Credo [25] ». Dans sa treizième année, en 1424, elle eut l’apparition de l’archange saint Michel, de sainte Catherine et de sainte Marguerite qui lui donnèrent la mission, à peine concevable, d’aller auprès du dauphin Charles afin de le rétablir sur le trône de ses ancêtres. Au début de l’année 1429, Jeanne demanda une escorte à Robert de Baudricourt, capitaine de Vaucouleurs :
Messire, je viens de la part de mon Seigneur, afin que vous demandiez au dauphin de bien se tenir, de ne pas engager de bataille avec ses ennemis parce que mon Seigneur lui donnera secours après la mi-carême. Le royaume ne regarde pas le dauphin mais il regarde mon Seigneur. Cependant, mon Seigneur veut que le dauphin devienne roi et qu’il tienne ce royaume en commende [26].
« Mais qui est ton Seigneur ? » demanda Baudricourt. « C’est le Roi du ciel », répondit Jeanne. Il pensa que cette jeune fille déraisonnait et recommanda de la ramener chez ses parents et de la faire souffleter par son père. Sur de nouvelles instances – elle alla voir Baudricourt trois fois, lui annonça en temps réel la défaite de la bataille dite « des Harengs [27] » près d’Orléans – il consentit à lui offrir une escorte de six hommes pour se rendre à Chinon.
En onze jours, à travers les contrées du nord de la Loire où Anglais et Bourguignons étaient partout, la Pucelle et son escorte réussirent à atteindre le dauphin après 600 kilomètres de chevauchée.
Je vins vers mon roi sans empêchement. Arrivée à Sainte-Catherine-de-Fierbois, j’envoyai au Châtel de Chinon où lors était le roi et lui écrivis des lettres en lesquelles je lui demandai d’entrer dans la ville où il se trouvait. J’avais fait un voyage de cent cinquante lieues, et je savais beaucoup de bonnes choses pour lui. J’ai mis, il me semble, dans ces lettres que je le reconnaîtrais entre tous les autres [28].
La mission de la Pucelle
Elle entra à Chinon fin février ou début mars de l’an de grâce 1429. Charles la reçut dans la grande salle du château, dissimulé parmi ses rares courtisans [29]. Jeanne alla droit à lui et le reconnut aussitôt. Il lui demanda son nom :
J’ai nom Jehanne la Pucelle, et vous dis de la part du Roi des cieux que vous serez sacré et couronné dans la ville de Reims, et serez lieutenant du Roi des cieux qui est roi de France [30].
En quelques mots, la Pucelle résumait sa véritable mission : « faire sacrer le roi à Reims ». En effet, le sacre est le symbole de l’investiture du fief par le suzerain Roi, Jésus. Le sacre, c’est Jésus qui donne, par son Église, les grâces spéciales au prince pour bien gouverner le royaume en son nom.
Mais, dans un premier temps, Jeanne devait rassurer le dauphin sur sa légitimité. Était-il bien le fils de Charles VI ? Le frère Pasquerel rapporte des paroles capitales à ce sujet, lors d’une entrevue entre Jeanne et le dauphin, à Chinon. Remarquons qu’ici la Pucelle tutoie Charles alors qu’elle le vouvoie habituellement :
Après d’autres questions posées par le roi, Jeanne lui dit : « Je te dis de la part de Messire que tu es vrai héritier de France et fils de roi, et il m’a envoyé à toi pour te conduire à Reims, pour que tu reçoives ton couronnement et ta consécration, si tu le veux. » Cela entendu, le roi dit aux assistants que Jeanne lui avait dit certains secrets que personne ne savait et ne pouvait savoir si ce n’est Dieu ; c’est pourquoi il avait grande confiance en elle. Tout cela, je l’ai entendu de la bouche de Jeanne, car je n’y ai pas été présent [31].
Jeanne confirme à Charles sa légitimité à régner : « Je te dis de la part de Messire que tu es vrai héritier de France et fils de roi. » Mais quel fut le secret « que personne ne savait et ne pouvait savoir si ce n’est Dieu » et qui lui fit avoir « grande confiance en elle » ?
Ce fut une prière que Charles fit à Dieu à la Toussaint 1428, en la chapelle du château de Loches. Le dauphin supplie Dieu de lui venir en aide et de recouvrer le royaume s’il est le véritable héritier. Pendant tout le procès de Rouen, les juges voudront connaître le « secret du roi ». Jeanne ne dira jamais rien, trop inquiète de donner aux juges, vendus à l’Anglais, l’occasion de savoir que Charles avait douté de sa légitimité. Alors, comment connaît-on ce « secret » ?
Trois récits l’ont révélé au début du 16e siècle [32]. Contentons-nous de la chronique d’un bourgeois de Lyon, Pierre Sala (1457-1529), au service de Louis XI et de Charles VIII, et qui écrivit dans sa vieillesse un ouvrage intitulé Hardiesse des grands Roys et Empereurs, offert à François Ier (1516). Dans cet ouvrage, il affirme tenir directement de Guillaume Gouffier, seigneur de Boissy – qui avait été le chambellan et l’intime de Charles VII – le secret révélé par Jeanne. « Il me conta, entre autres choses, le secret qui avait été entre le roi et la Pucelle », écrit-il :
Il est vrai que du temps de la grande adversité de ce roi Charles VII, il se trouva si bas qu’il ne savait plus que faire, et il ne faisait que penser au remède de sa vie, car, comme je vous ai dit, il était enclos de tous côtés entre ses ennemis. Étant en cette extrême pensée, le roi entra un matin en son oratoire, tout seul ; et, là, il fit en son cœur, sans prononciation de parole, une humble requête et prière à Notre-Seigneur, QUE S’IL ÉTAIT VRAI FILS DESCENDU DE LA NOBLE MAISON DE FRANCE, et que le royaume dût justement lui appartenir, il lui plût de le lui garder et défendre, ou au pis de lui donner la grâce d’échapper sans mort ou prison, et qu’il se pût sauver en Espagne ou en Écosse, dont les rois de toute ancienneté étaient frères d’armes et alliés des rois de France, et pour ce, il avait choisi là son dernier refuge. Peu de temps après, il advint que le roi étant dans toutes les pensées que je viens de vous conter, la Pucelle lui fut amenée [33].
Évidemment, Jeanne lui aura confirmé qu’il était l’enfant légitime de Charles VI et donc « vrai fils descendu de la noble Maison de France » .
L’acte de donation du « saint royaume »
Dans un second temps, la Pucelle devait obtenir la reconnaissance par Charles de la suzeraineté du Christ Jésus sur le royaume de France, condition sine qua non pour être sacré à Reims. La proclamation de la royauté politique du Roi des cieux sur toutes les nations rachetées, en particulier sur le « saint royaume », a été le but principal de la vie et de la mission de sainte Jeanne d’Arc au moment où les élites françaises et européennes commençaient à s’émanciper du droit public de l’Église. Le père Ayroles et bien d’autres auteurs l’ont remarquablement démontré [34].
Le duc d’Alençon déposa au procès de réhabilitation que « Jeanne adressa plusieurs requêtes au roi, et entre autres, pour qu’il donnât son royaume au Roi des cieux : après cette donation, le Roi des cieux agirait comme il l’avait fait pour ses prédécesseurs et le remettrait en son état antérieur [35] ».
« Charles fut-il fort surpris de cette communication ? » s’interroge le cardinal Touchet dans son ouvrage La Sainte de la Patrie [36]. Il répond :
Nous ne le croyons guère. Il avait certainement remarqué ce que Jeanne lui avait dit si peu auparavant de sa « lieutenance » : « Vous serez le lieutenant du Roy du ciel. » « Faites donation de votre royaume à Jésus-Christ », n’est que la répétition de la même pensée. Cette conception occupait fortement la sainte. Qu’on lise la lettre aux Anglais datée de Blois ; qu’on lise celle aux gens de Troyes et au duc de Bourgogne ; qu’on se souvienne de dix passages du procès ; on retrouve partout la même dominante notion : la France est « le sainct royaume », Charles pour le recouvrer aura le secours « du Roy Jhesus », « Roy d’Angleterre, faictes raison au Roy du ciel de son sang royal», « Vous ne tiendrez jamais la France du Roy du ciel. Mais la tiendra Charles, vray héritier à qui Dieu l’a donnée. » « Tous ceux qui guerroient au dict sainct royaume de France guerroient contre le Roy Jésus. » Aussi son suprême maître, son seul maître en définitive, ce n’est pas Charles, c’est quelqu’un de plus grand que Charles puisque Charles dépend de lui, c’est « le Roy Jésus son droicturier-souverain Seigneur ». Il serait facile de multiplier les citations [37].
Après quelque hésitation, à ce qui semble, Charles accepta. Voici ce que l’on peut lire dans un texte contemporain, le Breviarium historiale, écrit à Rome en 1429, entre la délivrance d’Orléans et le sacre de Reims. Ce manuscrit exceptionnel, retrouvé à la fin du 19e siècle aux archives du Vatican, fut écrit par le dominicain Jean Dupuy (v. 1360-1438), ami du pape Martin V, qui recevait ses renseignements des Frères Prêcheurs de Poitiers :
Un jour, rapporte-t-il, la Pucelle a demandé au roi de lui faire un présent. Cette prière fut aussitôt agréée. Jeanne ne demanda rien moins que le royaume de France. Le roi, étonné, fit le cadeau après un instant de réflexion. Jeanne l’accepta et s’en fit faire par les quatre secrétaires du roi une charte dont il fut donné une lecture solennelle. Le roi en était un peu ébahi, et Jeanne, en le montrant à l’assistance, tint ce propos : « Voilà le plus pauvre chevalier de son royaume ! » Presque aussitôt, par devant les mêmes notaires, elle livra au Dieu tout-puissant le royaume de France qu’elle venait de recevoir en don. Puis, au bout d’un instant, obéissant à un ordre de Dieu, elle investit le roi Charles du royaume de France ; et de tout cela, elle fit dresser un acte solennel [38].
Dans son ouvrage sur La Royauté sociale de Notre-Seigneur Jésus-Christ d’après le cardinal Pie, le père Théotime de Saint Just retranscrit un document (tiré de l’original ?) beaucoup plus précis :
Admirons ce trait de la vie de Jeanne. Pour bien prouver au roi qu’il n’est que le lieutenant de Jésus-Christ, elle lui fait cette demande extraordinaire : « Gentil roi, il me plairait, avant de descendre dans le cercueil, d’avoir votre palais et votre royaume. — Oh ! Jeanne, répond Charles, mon palais et mon royaume sont à toi. — Notaire, écrivez, dit la Pucelle inspirée : le 21 juin à 4 h. du soir, l’an de J.-C. 1429, le roi Charles VII donne son royaume à Jeanne. — Écrivez encore : Jeanne donne à son tour la France à Jésus-Christ. — Nosseigneurs, dit-elle d’une voix forte, à présent c’est Jésus-Christ qui parle : Moi, Seigneur éternel, je la donne au roi Charles.
Le père Théotime de Saint-Just ajoute :
Cet acte authentique d’une importance capitale dans l’histoire de France était la raison des voix de Jeanne d’Arc. C’est pour arriver à cet acte, qui paraît étrange, qu’Orléans fut délivrée, et que la royauté, un moment comme anéantie, fut sacrée de nouveau à Reims [39].
Selon l’opinion de Mgr Delassus, cet acte unique signifie une nouvelle investiture donnée à la lignée de saint Louis :
Il serait bien peu sensé de considérer un tel acte comme un enfantillage. Rien de plus sérieux, rien de plus grave. Jeanne demande d’abord à Charles VII un acte de renonciation, de renonciation à la royauté dont son aïeul Philippe le Bel s’était rendu indigne par sa félonie envers son suzerain, le souverain Roi, Jésus-Christ. […] Dépositaire du royaume de France, Jeanne le remet à Notre-Seigneur. Puis, sur l’ordre du ciel, elle investit le vassal qui vient ainsi mériter d’être à nouveau mis en possession des privilèges conférés à sa famille. C’est dans ce cadre qu’il faut considérer cette action si audacieuse et, de prime abord, si étrange de la sainte Pucelle, dans ce cadre, c’est-à-dire entre la félonie de Philippe le Bel et la miséricorde divine qui voulait donner une nouvelle investiture à la race de saint Louis [40].
Après la délivrance d’Orléans (8 mai 1429) et l’acte de la donation (21 juin 1429), tout est allé très vite. En trois semaines, Charles était à Reims ! Une telle rapidité est un vrai miracle, puisque les villes devaient livrer leurs clefs à Charles. Le dimanche 17 juillet 1429, dans la cathédrale du sacre, le « gentil dauphin » recevait l’onction qui faisait de lui le lieutenant du « Roy Jhésus ». Henri VI de Lancastre ne tiendra pas le « saint royaume » en commende, parce que, en ce cas, un siècle plus tard, les Français auraient été anglicans. Durant la cérémonie, la Pucelle se tint au pied de l’autel avec son étendard, décrit ainsi par Mgr Delassus :
C’était l’image de Notre-Seigneur Jésus-Christ et non les insignes de Charles VII que Jeanne avait fait peindre sur la bannière qui conduisait ses hommes sur le champ de bataille ou à l’assaut. Le souverain Roi y était représenté assis sur les nuées, tenant le monde d’une main et de l’autre bénissant le lys, figure de la France, qu’un ange lui présente. Rien, déclara-t-elle, ne s’y trouvait que par le commandement exprès de Notre-Seigneur qui avait voulu mettre sur ce nouveau labarum une expression de sa souveraineté sur le monde et en particulier sur la France présentée à sa bénédiction. Thomas Basin affirme que « voir l’étendard que Jeanne portait suffisait aux Anglais pour qu’ils prennent peur » [41].
La cérémonie du sacre achevée, la sainte Pucelle se mit à genoux devant le roi et lui dit : « Gentil roi, ores est exécuté le plaisir de Dieu, qui voulait que vous vinssiez à Reims recevoir votre digne sacre, montrant que vous êtes vrai roi et celui à qui le royaume doit appartenir. » Alors, en conséquence de tout ce que Jeanne vient d’accomplir, les Anglais seront chassés hors de France.
Comment expliquer un tel événement, unique dans les annales de notre histoire ? On ne peut l’éclairer que par l’action de la toute-puissance divine et par le surnaturel intimement lié à la vie et à l’épopée de cette jeune fille prédestinée. Dieu se manifeste par les petits et par les humbles, et il agit comme il l’entend, souvent en humiliant les orgueilleux. Les faussaires, eux, se croient trop savants, trop intelligents, trop érudits pour accepter l’existence de Dieu, celle des anges et des saints, celle du monde surnaturel, invisible certes, mais bien réel. Chesterton les a justement dépeints en écrivant :
Tout l’art de ces respectueux sceptiques consiste à discréditer des histoires surnaturelles qui ont un fondement, en racontant des histoires naturelles qui n’en ont pas [42].
Intéressons-nous au surnaturel dans la vie de notre héroïne et voyons comment nos faussaires racontent leurs fables.
– II –
Le monde surnaturel de Jeanne
nié par les faussaires
L’existence des voix
Pour préparer la Pucelle à sa mission exceptionnelle, pour la guider dans sa chevauchée guerrière et pour la soutenir dans les épreuves du procès et de son martyre, Dieu a permis que cette jeune fille fût mise à l’école du surnaturel, c’est-à-dire à l’école de saint Michel, de sainte Catherine [43] et de sainte Marguerite. Elle les voyait, les entendait, les touchait.
Ne croyant pas au surnaturel, les faussaires font de Jeanne une hallucinée, comme Michelet, une affabulatrice, comme les gens de la Nouvelle Droite, une fille suggestionnée par un homme d’Église, comme l’écrit Anatole France :
Un homme d’Église, dont le nom ne sera jamais connu (sic), a préparé au roi et au royaume, un défenseur angélique. Jeanne vivait en pleine illusion, entièrement ignorante des influences qu’elle subissait, incapable de reconnaître en ses voix l’écho d’une voix humaine [44].
Dans la mouvance de la Nouvelle Droite, André Cherpillod explique que ces voix sont tout simplement celles des gens qui la manipulent :
Alors, les « voix » ? Ne serait-ce pas tout simplement celles des instructeurs de Jeanne, ceux qui la formaient à sa mission ? Ce serait en ce cas des « voix » bien terrestres, et plus faciles à admettre que celles de trois revenants. Mais pourquoi cette mise en scène ? Parce que dans la mentalité de l’époque, une personne chargée d’une mission est bien mieux acceptée par la foule si elle semble revêtue d’une auréole divine [45].
On pourrait multiplier les exemples. Le plus amusant ou le plus pathétique étant « l’étude » de trois psychiatres qui ont diagnostiqué une « épilepsie temporale [46] ». « Classiquement, écrivent-ils, la durée des crises temporo-mésiales n’excède pas une minute. […] Quelques fois la crise peut s’étendre à tout le cortex et provoquer une convulsion généralisée, mais il s’agit d’une complication rarissime » ! Ils présentent d’autres hypothèses avancées par plusieurs de leurs confrères : « Jeanne aurait souffert de tuberculose bovine disséminée avec atteinte cérébrale secondaire » ou « de schizophrénie paranoïde » ou de « trouble bipolaire de l’adolescence » ou encore « d’anorexie mentale avec trouble de la personnalité ».
La réalité est autre. Jeanne était dans sa treizième année lorsqu’elle entendit une voix, celle de saint Michel, l’ange gardien de la France, qui l’engageait à se bien conduire et à fréquenter l’église : « Je le vis devant mes yeux ; il n’était pas seul, mais bien entouré d’anges du paradis. Je les ai vus des yeux de mon corps, aussi bien que je vous vois. »
Un de ses compagnons de route entre Vaucouleurs et Chinon raconte que « ses frères du paradis et son Seigneur Dieu lui avaient dit qu’il fallait partir à la guerre pour recouvrer le royaume ». A Poitiers, les théologiens cherchèrent à vérifier l’authenticité des Voix. Le frère dominicain Seguin de Seguin témoigna que « la voix avait dit à Jeanne que Dieu voulait libérer le peuple de France… Quelquefois, en gardant les troupeaux, une voix se manifestait à elle qui disait que Dieu avait grande pitié du royaume. »
Le duc d’Alençon (1409-1476), prince du sang, « le gentil duc » comme le nommait Jeanne, dira lors du procès en réhabilitation qu’« elle avait des voix et un conseil qui lui disaient ce qu’elle devait faire [47] ».
Jean d’Orléans, comte de Dunois, dit « le bâtard d’Orléans » et Jean d’Aulon, écuyer et maître d’hôtel de Jeanne, connaissaient, eux aussi, ce mystérieux échange entre le ciel et la terre. Jean d’Aulon l’interrogea sur son conseil et témoigna ensuite :
Elle avait trois conseillers dont l’un était toujours avec elle, l’autre allait et venait souventes fois vers elle et le tiers délibérait avec eux [48].
Une autre fois, d’Aulon lui demanda de montrer où se tenait la voix. Elle lui répondit qu’il n’en était pas digne parce que pas assez vertueux. Au conseil du roi, si l’on ne suivait pas ses avis, Jeanne se retirait à part et priait. Avant de la quitter, la voix lui disait : « Fille de Dieu, va, va, je serai ton aide. » Frère Jean Pasquerel, l’aumônier de Jeanne, confirma ces dires : « Elle pensait son conseil bien préférable à tous les conseils humains. »
En prison, elle entendit ses voix tous les jours, même trois fois par jour, par exemple le 24 février 1431 à matines, à vêpres et le soir. Il arriva que les voix se manifestaient de nuit, mais alors elles devaient réveiller Jeanne. Elle entendait saint Michel ou les saintes plus facilement quand elle avait jeûné, le vendredi ou en Carême. Jeanne dit à son procès qu’elle perdrait ses voix si elle n’était pas en état de grâce.
Tout cela, Colette Beaune en a connaissance. C’est pourquoi il est regrettable de lire sous sa plume, alors que son livre réfute brillamment la plupart des inepties écrites sur Jeanne : « Que les voix aient existé ou non, elles ont fonctionné comme du vrai [49]. » Les voix ont objectivement existé ; elles venaient de Dieu et l’historienne le sait très bien.
Quelles sont ces voix qui forment
son « conseil » ?
Jeanne a donné les noms et la qualité des personnages à qui elle a été confiée, saint Michel, sainte Catherine, sainte Marguerite, plus rarement saint Gabriel. Elle voyait aussi, mais pas toujours, les anges de ceux qui l’accompagnaient. Le chanoine Dunand s’interroge sur les raisons de ces apparitions :
Ce que Jeanne ne nous apprend pas, c’est la raison pour laquelle Dieu a fait de l’archange saint Michel et des saintes Catherine et Marguerite ses éducateurs providentiels et comme ses anges gardiens. On lui demanda à Rouen : « Est-ce à cause de vos mérites, à vous, Jeanne, que Dieu vous a envoyé son ange ? » Elle répondit : « Il a plu à Dieu ainsi faire pour une simple Pucelle afin de repousser les adversaires du roi [50]. » Ce que la jeune vierge ne nous dit pas, un des docteurs de la réhabilitation l’énoncera brièvement et excellemment : « Il convenait, écrit l’évêque du Mans, Martin Berruyer (1390-1465), qu’un ange apparût à la vierge de Domrémy, et il convenait que cet ange fût saint Michel. Les vierges sont les sœurs des anges. D’autre part, saint Michel est le protecteur de l’Église du Christ. Il l’est tout particulièrement du royaume de France à cause du zèle avec lequel la religion et la foi y sont honorées ; ce qui lui a valu ce nom qu’il n’a cessé de porter, de “royaume très chrétien”. C’est à la garde de ce royaume que saint Michel paraît tout spécialement préposé. Il convenait donc que ce glorieux archange apparût à la jeune vierge et qu’il vînt en aide à ce royaume, alors qu’il était au comble de la désolation [51]. »
Comme l’activité de Jeanne fut principalement guerrière, ce fut saint Michel, l’ange des batailles, le « chevalier de Dieu », qui devait l’y préparer. Quelles paroles furent échangées entre cette jeune fille de la terre de France et l’ange de la Milice céleste ?
Dans ce conseil, saint Michel, à qui revient la direction souveraine, donne l’objet de la mission, dit la stratégie, le plan d’ensemble. Il met au cœur de Jeanne « l’ardeur, la vaillance, le courage ; en son intelligence, la rectitude de jugement » (chanoine Dunand). Saint Michel intervient moins souvent que les deux saintes, Catherine et Marguerite, qui, elles, la conseillent quotidiennement :
Quand il vint à moi, saint Michel me dit que sainte Catherine et sainte Marguerite viendraient aussi ; que j’agisse par leur conseil, car elles sont chargées de me conduire et de me conseiller sur ce que j’aurais à faire [52].
A ses juges toujours désireux de la prendre en défaut par des questions captieuses, elle donnera souvent comme réponse : « Mon conseil, c’est-à-dire mes visions et mes voix, m’ont dit que… » Et, en toutes circonstances, elle affirmera : « Tout ce que je fais de bien, je le fais par commandement de mes voix. »
Comment Jeanne voit-elle saint Michel, sainte Catherine et sainte Marguerite ?
Quelques extraits du Procès de condamnation peuvent nous éclairer sur les relations de Jeanne avec les anges et les saints. Les juges intrigués questionnent la jeune fille :
LE JUGE. Quelle figure avait saint Michel lorsqu’il vous est apparu ? En quelle forme, grandeur, apparence et habit vint-il à vous ? JEANNE. Il était dans la forme d’un très vrai prud’homme. De ses vêtements, je ne sais rien. LE JUGE. Était-il nu ? JEANNE. Croyez-vous que Dieu n’ait pas de quoi le vêtir ? LE JUGE. Avait-il des cheveux ? JEANNE. Pourquoi les lui aurait-on coupés ? LE JUGE. Le voyez-vous souvent ? JEANNE. Je ne l’ai pas vu depuis que j’ai quitté le château du Crotoy [53]. LE JUGE. En le voyant qu’éprouvez-vous ? JEANNE. J’éprouve en le voyant une grande joie. Il me semble que je ne suis pas en péché mortel. LE JUGE. Faites-vous la révérence à saint Michel et aux anges quand vous les voyez ? JEANNE. Oui, et après leur départ, je baise la terre sur laquelle ils ont passé. LE JUGE. Vos voix ne vous ont-elles pas appelée fille de Dieu, fille de l’Église, fille au grand cœur ? JEANNE. Quand elles me parlent, souvent elles m’appellent Jeanne la Pucelle, fille de Dieu. LE JUGE. Depuis samedi, quelle est la voix qui vient à vous ? JEANNE. C’est la voix de sainte Catherine et de sainte Marguerite. Elles étaient parées de belles, de très riches et de très précieuses couronnes. LE JUGE. Vous êtes-vous entretenue avec sainte Catherine et sainte Marguerite ? JEANNE. Oui, hier et aujourd’hui. Il n’est point de jour que je ne les entende. LE JUGE. Les voyez-vous toujours de même ? JEANNE. Je les vois toujours avec la même forme. Leurs têtes sont parées de magnifiques couronnes. Je ne parle pas du reste du vêtement. De leurs tuniques, je ne sais rien. LE JUGE. Comment savez-vous que la chose qui vous apparaît est homme ou femme ? JEANNE. Je le sais parfaitement. Je les distingue à leur voix et elles me l’ont révélé. LE JUGE. Quelle figure apercevez-vous ? JEANNE. La face. LE JUGE. Ont-elles des cheveux ? JEANNE. Mais bien sûr. LE JUGE. Quel langage vous parlent-elles ? JEANNE. Un langage très bon et très beau, et je les comprends très bien. LE JUGE. Comment peuvent-elles parler si elles n’ont pas de membres ? JEANNE. Je m’en rapporte à Dieu. Leur voix est belle, douce, humble, et elle parle français. LE JUGE. Sainte Marguerite ne parle donc pas anglais [54] ? JEANNE. Comment parlerait-elle anglais, puisqu’elle n’est pas du parti des Anglais ? LE JUGE. N’avez-vous jamais embrassé sainte Catherine et sainte Marguerite ? JEANNE. Je les ai embrassées toutes les deux. LE JUGE. Sentaient-elles bon ? JEANNE. Assurément, elles fleuraient bon. LE JUGE. En les embrassant, sentiez-vous la chaleur ou autre chose ? JEANNE. Je ne pouvais pas les embrasser sans les sentir et les toucher. LE JUGE. Par quelle partie les embrassiez-vous ? JEANNE. Il était plus séant de les embrasser par en bas que par en haut. LE JUGE. Quand ces saintes venaient à vous, leur faisiez-vous révérence, en fléchissant les genoux ou en vous inclinant ? JEANNE. Mais oui ; je leur faisais le plus de révérence que je pouvais, parce que je sais bien que ce sont celles qui sont dans le royaume du paradis. Et quand elles s’éloignaient de moi, je pleurais et j’aurais bien voulu qu’elles m’emportassent avec elles [55].
Jeanne n’est pas seulement conseillée par ses voix, elle reçoit d’elles des vues sur l’avenir ; elle fut prophétesse après avoir été, elle-même, prophétisée. Le surnaturel est donc partout dans l’histoire de la Pucelle. Comment refuser ce qui est manifeste, notoire, constaté ?
Jeanne d’Arc, prophétisée et prophétesse
Le père Ayroles écrit fort justement :
La Pucelle n’a pas été seulement douée à un très haut degré du don de prophétie ; elle est du nombre des rares personnages, dont la venue à la vie et la mission ont été clairement prédites longtemps avant leur naissance. Ces prophéties, confuses avant l’événement, qui justement ne trouvaient qu’une foi flottante auprès des hommes sérieux, préparaient cependant les esprits, à leur insu, à accepter, alors qu’il se produirait, le fait merveilleux, unique dans les annales humaines, qui est l’histoire de la vénérable Jeanne la Pucelle [56].
En effet, de nombreux témoins confirment ce jugement. Ainsi, au procès de réhabilitation, Catherine Le Royer, de Vaucouleurs, déposa :
Quand Jeanne vit que Robert ne voulait pas la conduire, elle dit – je l’ai entendu – qu’il lui fallait aller au lieu où était le dauphin : « N’avez-vous pas entendu dire qu’il a été prophétisé que la France serait perdue par une femme et restaurée par une vierge des marches de Lorraine ? » Je me souviens d’avoir entendu cela et j’en fus stupéfaite [57].
Qu’il courût en France une prophétie d’après laquelle la France, perdue par une femme, Isabeau de Bavière, serait relevée par une vierge des marches de Lorraine, c’est un fait notoire que l’on trouve dans les documents de l’époque. Ainsi, Jean Barbin, avocat au temps de Charles VII, présent aux interrogatoires de Poitiers, témoigna lors du procès de réhabilitation :
[A Poitiers] parmi les théologiens interrogateurs de Jeanne se trouvait maître Erault, professeur de théologie. Erault disait avoir entendu Marie d’Avignon lorsqu’elle était venue vers le roi ; elle lui avait prédit que le royaume passerait par de grandes calamités ; elle avait eu à ce sujet de nombreuses visions. Dans l’une d’elles, plusieurs armes lui furent présentées ; elle en fut effrayée par crainte d’avoir un jour à s’en revêtir. Il lui fut répondu que ces armes n’étaient pas pour elle, mais pour une vierge qui viendrait après elle ; elle porterait cette armure et délivrerait la France. Maître Érault assurait être convaincu que Jeanne était la vierge annoncée par Marie d’Avignon [58].
Marie d’Avignon, de son vrai nom Marie Robine de La Gasque, fut, sous Charles VI, renommée comme étant prophétesse [59].
Autre témoignage sur Jeanne prophétisée : Gobert Thibault, écuyer de l’écurie du roi, attesta avoir entendu, tant du confesseur Gérard Machet – disciple préféré de Gerson, le confesseur du roi – que d’autres docteurs, les mêmes prophéties :
J’ai entendu feu le confesseur du roi affirmer qu’il avait lu des écrits, dans lesquels on annonçait qu’une Pucelle viendrait et porterait secours au roi… Le même confesseur et d’autres docteurs, moi l’entendant, disaient croire que Jeanne était divinement envoyée, qu’elle était celle dont parlait la prophétie, et que, vu sa manière de vivre, sa simplicité, sa conduite, le roi pouvait s’en aider ; car ils n’avaient observé en elle rien que de bien, sans quoi que ce soit de contraire à la foi catholique [60].
Jeanne fut prophétisée, mais, à l’école de ses « frères du Paradis », elle a aussi prophétisé ou révélé des faits connus de Dieu seul, ce qui est évidemment impossible à comprendre pour les rationalistes qui ne veulent pas du surnaturel. Ces faits sont tantôt de véritables prédictions, tantôt des faits de clairvoyance sortant des limites des facultés humaines. Annoncés à l’avance, ils ne peuvent s’expliquer que par l’assistance de personnages hors du temps.
Voici quelques prophéties recensées par le chanoine Dunand [61], qui en présente près de cinquante autres. Nous limitons notre choix aux dix premières selon l’ordre chronologique :
— Au cours de l’année 1428, Jeanne annonce à l’un de ses compagnons de jeunesse qu’elle fera sacrer le dauphin à Reims.
— A son parent, Durant Laxart, elle déclare qu’elle est « la Pucelle des Marches de Lorraine qui doit sauver le royaume qu’une femme a perdu ».
— Au même Laxart, elle assure, un an avant son départ, qu’on a beau vouloir l’empêcher, elle ira jusqu’au dauphin et elle le fera couronner.
— Le dauphin aura secours avant la mi-Carême de 1429, ce qui fut le cas.
— Aux six cavaliers qui l’accompagnent sur la route de Vaucouleurs à Chinon, elle garantit trois choses : 1) qu’ils échapperont à tous les périls ; 2) qu’ils arriveront sans encombre à Chinon ; 3) que le dauphin leur fera un accueil favorable.
— Un soudard insulte Jeanne et blasphème au moment où elle franchit le seuil du château à Chinon. La Pucelle lui apprend la mort qui dans une heure va le frapper. Cet homme se noie, en effet, dans la Vienne.
— Avertie par ses voix, elle reconnaît, au milieu des seigneurs de la Cour, le dauphin qu’elle n’a jamais vu.
— A Chinon, Jeanne révèle au dauphin un secret connu de lui seul et de Dieu.
— Elle fait découvrir une épée que personne ne connaît à Sainte-Catherine de Fierbois.
— Elle prédit que le siège d’Orléans sera levé ; qu’elle y sera blessée ; que la blessure ne sera pas mortelle.
Par ses voix qui formaient son conseil, par sa vie d’oraison et de prière, par sa pureté tout angélique, par le don de prophétie qui lui donnait des vues dépassant la portée naturelle de l’intelligence humaine, Jeanne était continuellement en contact avec le monde surnaturel. Le refuser, c’est se résoudre à ne rien comprendre à cette vie exceptionnelle ; c’est consentir à marcher sur des chemins sinueux où les fables et les mythes sont légion.
– III –
Quand les faussaires racontent des fables et inventent des mythes
Refuser Jeanne comme « envoyée de Dieu » ou dénier à Jeanne sa mission de messagère du Christ-Roi, c’est prendre le risque de raconter des fables, d’inventer des histoires, de devenir faussaire. Comme l’écrit le père Aubry, refuser la vraie histoire – qui est toute empreinte de surnaturel – c’est s’obliger à forcer les faits :
Bon gré mal gré, si on veut être dans la vraie Histoire et embrasser par elle, comme il le faut, toute la vie de l’humanité, sans rien en laisser échapper, il faut prendre le point de vue chrétien indiqué par nos Pères et nos Docteurs ; lui seul est aussi vaste que le monde et embrasse la totalité des faits, des causes, des tendances, des résultats ; à lui seul rien n’échappe. Tout autre point de vue est d’invention humaine et, par conséquent, artificiel et étroit ; il faut forcer les faits pour les y faire entrer, et, bon gré mal gré, les histoires qu’on échafaude sur ce point de vue passent, car elles ne reflètent pas le monde, l’humanité vraie, mais une humanité fictive et faite de main d’homme [62].
Il faut bien nommer faussaires Mgr Cauchon et les théologiens de Paris, qui ont manœuvré tout au long du procès de Rouen pour faire de Jeanne une schismatique, une hérétique, une relapse, par les pressions constantes exercées sur les greffiers [63]. Les sources anglo-bourguignonnes du 15e siècle vont dans le même sens.
Aux 16e et 17e siècles, peu de faussaires en activité : Jeanne est oubliée. L’historien Gerd Krumeich écrit fort justement :
Si Jeanne suscita admiration ou haine au cours de sa vie, ses actions militaires et politiques tombèrent progressivement dans l’oubli après sa mort [64].
Les auteurs de l’époque moderne se sont peu intéressés au personnage, parce que sa mission n’allait pas dans le sens des principes de la monarchie absolue. Aussi quand un Jean Chapelain (1595-1674) publia en 1656 La Pucelle ou la France délivrée [65], poème en 1500 strophes, dans un style un peu trop emphatique, tout le monde s’ennuya et oublia l’épopée de Jeanne si mal versifiée. Jules Quicherat écrira que ce poème fut « aussi funeste à la mémoire de Jeanne qu’un second procès de condamnation [66] » !
C’est pourtant au 17e siècle que naît un courant que l’on appelle « survivaliste ou survivantiste ». Jeanne n’aurait pas été brûlée à Rouen, tout simplement parce qu’une autre femme a pris sa place. Le « survivalisme » est une entreprise de promotion de Claude des Armoises, jeune fille qui se fit passer pour Jeanne en Lorraine et dans la vallée de la Loire de 1436 à 1440.
La dame des Armoises reste historiquement assez mal connue, sauf pour la période 1436-1440. Une seule chose est sûre dans sa vie : Claude n’est pas Jeanne [67] !
Le 18e siècle s’est souvenu de Jeanne d’Arc, mais ce siècle, qui fut celui des libres-penseurs et des libres-faiseurs, a vomi sa haine contre elle. Deux exemples peuvent illustrer ce propos :
— En 1754, l’abbé Lenglet Du Fresnoy (1674-1755) publie une Histoire de Jeanne d’Arc [68], fortement teintée de rationalisme. Il émet l’idée de la jeune fille « hallucinée » :
De croire que cette fille ait eu des visions, des apparitions, des révélations de saints et de saintes, j’abandonne cette pieuse créance à des personnes d’un esprit moins rétif que le mien. A ces apparitions, je substitue une persuasion intérieure, une méditation réfléchie qui frappe, qui anime, qui agite fortement l’imagination, et ce sont les efforts de cette dernière faculté qui souvent nous représentent comme réels des objets qui ne sont que de simples images que nous nous donnons en nous-mêmes. On sait que la chose est commune en quelques maladies particulières [69].
— Quant à Voltaire, il fit paraître en 1752 un poème en dix-huit chants intitulé La Pucelle, que l’on peut qualifier de torchon érotico-pornographique [70]. Voltaire se moque de la Pucelle et compose une vie scandaleuse de notre héroïne. Tout ce que nous aimons y est méprisé ; tout ce qui nous est cher est ridiculisé. En 1800, plus de quatre-vingts éditions de ce texte circulaient dans toute l’Europe ! Lorsque le conseil municipal de Paris voulut célébrer le centenaire de la mort de Voltaire, en 1878, Louis Veuillot l’apostropha en écrivant : « Laissez-nous le Christ, laissez-nous Jeanne d’Arc, ôtez votre Voltaire [71]. »
Au 19e siècle, les faussaires rationalisants vont inventer une autre fable : la bâtardise. Pour expliquer la reconnaissance du dauphin par Jeanne à Chinon et pour comprendre le rôle guerrier de Jeanne. Ce fut un sous-préfet de Bergerac, Pierre Caze, qui inventa l’histoire d’une fille cachée de la reine Isabeau de Bavière et du duc Louis d’Orléans, frère de Charles VI. Colette Beaune écrit :
Un merveilleux conte de fées remplace ainsi le merveilleux chrétien qui n’est plus compris. A Chinon, Jeanne se serait donc fait reconnaître par son demi-frère, tout heureux de la traiter en princesse et de lui confier une armée.
Mais ajoute l’historienne, « le fait qu’une bâtarde soit plus apte à gagner une bataille qu’un fils légitime reste à prouver ! » Aujourd’hui cette histoire grotesque est partout [72], et Régine Pernoud préfère en sourire :
Reconnaissons au sieur Caze, sous-préfet de Bergerac et dramaturge d’occasion, qui inventa ce canular en 1805 et l’exposa très gravement quelques années plus tard en 1819, une certaine imagination. Sans doute eût-il été le premier étonné du succès qui lui était promis. Donc Jeanne serait une bâtarde, fille d’Isabeau de Bavière et de Louis d’Orléans. Elle serait née le 10 novembre 1407, jour où, selon les annales du temps, la reine Isabeau avait effectivement donné naissance à un enfant qui ne vécut pas. Cet enfant était du sexe masculin d’après tous les témoins du temps. Peu importe puisque, aux dires du sous-préfet, c’est à une fille qu’Isabeau avait donné naissance ; cette fille aurait été, pour cacher l’adultère, hâtivement transportée où ? Mais à Domrémy précisément : c’est tout naturel. Là-bas, confiée à des parents adoptifs qui se trouvent être Jacques d’Arc et Isabelle Romée, la petite Jeanne aurait été élevée en vue d’un rôle qu’on voulait lui faire jouer quelque jour, celui de venir délivrer la France qui, remarquons-le, n’avait aucun besoin de l’être au moment où elle est née, mais peu importe ; avec une merveilleuse prescience des événements, on la tenait en réserve à toutes fins utiles. Et le jour où les Anglais ont mis le siège devant Orléans, vingt et un ans plus tard, on a ramené triomphalement la jeune bâtarde, qui a révélé à Charles VII son « secret » ; moyennant quoi, elle a délivré Orléans, gagné la bataille de Patay et fait sacrer son frère à Reims. Bien entendu, la question reste de savoir pour qui ce secret en était un, puisque Jeanne le savait très bien, que ses parents adoptifs le savaient mieux que personne et qu’évidemment Charles VII en avait été instruit avant tout le monde. Et voilà, tout s’éclaircit : si Jeanne savait monter à cheval, c’est parce qu’elle était bâtarde ; si elle a délivré Orléans, c’est parce qu’elle était bâtarde ; si elle a gagné la bataille de Patay, c’est pour la même raison, et si elle a fait couronner Charles VII, etc. Nous n’irons pas, après tant d’autres, redémontrer la sottise et l’inanité d’une pareille hypothèse qui a le défaut de ne reposer sur aucun document et d’être en totale contradiction avec la mentalité régnant au 15e siècle, époque à laquelle on ne cherche aucunement à cacher les bâtards, fussent-ils ceux d’une reine ou d’un prince du sang. L’hypothèse est si sotte au regard de l’historien qu’elle ne vaudrait même pas la peine d’être relevée [73].
D’aucuns ont de l’admiration pour notre héroïne, tel Jules Michelet. Mais il invente une Jeanne laïque, héroïne populaire, genre sans-culotte nationaliste et révolutionnaire, quelque peu hallucinée, qui « entend son propre cœur viril » :
L’originalité de la Pucelle, ce n’est pas tant sa vaillance ou ses visions ; ce fut son bon sens. La jeune fille, à son insu, créait, pour ainsi parler, et réalisait ses propres idées ; elle en faisait des êtres. […] En 1431 nous pouvons regarder le peuple français comme hors de ses langes ; la première éducation est finie et toujours ainsi le peuple ira gagnant, jusqu’au jour où, maître de tous ses droits, il proclamera sa force. […] A des siècles de distance, les Parisiens qui assaillent la Bastille retrouvent la témérité des soldats de la Pucelle [74].
D’autres, comme Alphonse Esquiros, député de Saône-et-Loire et franc-maçon notoire, en font une folle, « martyre de la liberté » :
La vie de Jeanne d’Arc nous apparaît sous une double face : pour les âges de foi, c’est une inspirée ; pour les âges de science et de critique, c’est tout simplement une hallucinée… Jeanne d’Arc était sous la dépendance de ses voix. Pour quiconque a fréquenté les asiles d’aliénés, rien de plus ordinaire que la présence de ce phénomène dans les cas de folie. Généralement, cet état pathologique est la conséquence d’une tension de l’esprit, d’une idée fixe, qui, après avoir envahi les facultés intellectuelles, finit par envahir les organes des sens. Chez de tels malades, les conceptions du cerveau se traduisent en bruits extérieurs. Ils ne pensent plus leur pensée, si l’on peut ainsi dire, ils l’entendent, quelquefois même ils la voient, ils la touchent […] [75].
En 1908, c’est Anatole France qui publie en deux volumes son Histoire de Jeanne d’Arc. Cet ouvrage, écrit par un rationaliste anticlérical, élimine entièrement la part du surnaturel. Ainsi la délivrance d’Orléans est expliquée par la faiblesse des effectifs anglais ; la révélation de la prière secrète à Charles « éclaircie » par un stratagème invraisemblable ; la prophétie d’une « vierge des marches de Lorraine » venant sauver la France décrite comme un complot clérical ; et l’infâme poème La Pucelle d’Arouet n’est qu’un ensemble « de petits vers dans lesquels Voltaire railla Jeanne d’Arc, les moines fripons et leurs dupes ». Plusieurs auteurs, dont l’anglais Andrew Lang, ont réfuté toutes ces fables et toutes ses méchancetés [76].
Aujourd’hui encore les Cauchons sont nombreux et trempent leur plume dans une mauvaise encre. Mais il n’a pas manqué de défenseurs de la sainte Pucelle et de la vérité historique depuis cent cinquante ans : le père Ayroles, Mgr Debout, Mgr Touchet, le père Doncœur, Pierre Virion… ou plus récemment Régine Pernoud, Colette Beaune et Olivier Bouzy [77].
Enfin, depuis trois décennies, la captation du souvenir et de la mission de Jeanne par des nationalistes à tous crins laisse un goût amer. « Bouter l’Anglais hors de France » n’est pas la mission principale de notre héroïne ; ce n’est qu’une conséquence de la reconnaissance de la suzeraineté du Christ-Jésus sur le « saint royaume ». Jeanne nous apprend que la présence de l’étranger est d’abord et surtout un châtiment de Dieu pour ceux qui refusent sa royauté ou qui rejettent son Église ; que ce qui fait perdre les batailles, ce sont les péchés des chrétiens ; que la France a été grande parmi les nations parce que Jésus en est le roi et la Vierge Marie, la reine ; que les malheurs fondent sur les Français parce qu’ils ont abandonnés leur vocation… Il serait bon de le rappeler le 1er mai de chaque année et de lire, à cette occasion, l’amiral Auphan :
Il est bon et juste d’aimer sa patrie. Saint Thomas d’Aquin applique même à cette vertu le beau nom de piété. Mais cet amour ne doit être que le reflet de l’hommage permanent dû au Créateur qui se sert de l’hérédité et de la tradition pour faire indirectement de nous ce que nous sommes. Si l’on sépare la notion de Dieu de celle de patrie, a fortiori si l’on fait de celle-ci un absolu, on tombe dans une sécheresse de cœur, égoïste ou orgueilleuse, individuelle ou collective, qui fausse le jugement et qui masque la vérité. Le nationalisme acerbe des Jacobins n’a pas d’autre cause […] [78].
Conclusion
Formée et éduquée par ses Voix, Jeanne fut vouée au service du roi du ciel, et œuvra à faire régner Dieu et sa justice. La mission de la Pucelle, à l’orée des temps modernes, fut de rappeler au fils aîné de l’Église la royauté de Jésus sur la France. A cette fin, toute la vie de sainte Jeanne d’Arc fut un colloque presque ininterrompu avec le ciel. Toute son existence fut une imitation de Notre-Seigneur Jésus-Christ dans ses mystères, joyeux, douloureux et glorieux. Les faussaires auront beau faire, jamais ils ne pourront enlever à Jeanne sa raison d’être, sa vocation divine, sa geste surnaturelle.
Ayons à cœur d’être fidèles au vrai message de la Pucelle et de poursuivre cette noble tâche, là où nous sommes, auprès des âmes de bonne volonté, suivant nos devoirs d’état. Disciples de notre sœur du ciel, de l’archange saint Michel et des saints du paradis, soyons les apôtres de la royauté de Jésus, « Roi du ciel et de tout le monde », sur les âmes, sur les familles, sur les écoles, sur les métiers, sur les États et spécialement sur la France. Ce fut, à n’en pas douter, le grand combat de Mgr Lefebvre au 20e siècle.
Gardons aussi la confiance indomptable, fondée sur une multitude de témoignages convergents, « que le Très-Haut considère encore ce peuple (de France) comme celui dont le clair génie demeure le plus apte à faire rayonner sur le monde les doctrines qui sauvent » (le père Decout S.J.), à l’instar de Jeanne, messagère du Christ-Roi.
[1] — Colette Beaune, Jeanne d’Arc, Vérités et légendes, Paris, Perrin, 2012, p. 15.
[2] — Gerd Krumeich, Jeanne d’Arc en vérité, Paris, Tallandier, 2012, p. 9.
[3] — Philippe Contamine, Olivier Bouzy et Xavier Hélary, Jeanne d’Arc, Histoire et dictionnaire, Paris, Robert Laffont, coll. Bouquins, 2012, introduction, p. 7.
[4] — Régine Pernoud, Jeanne d’Arc par elle-même et par ses témoins, Paris, Éditions du Seuil, 1962, p. 329.
[5] — « Tout le monde devrait avoir lu au moins le procès de condamnation, l’un des plus beaux textes de notre langue ; il est inconcevable de penser qu’à l’heure actuelle, ce texte ne figure dans aucun des “morceaux choisis” de littérature présentés aux écoliers », écrit, consternée, Régine Pernoud dans Jeanne d’Arc par elle-même et par ses témoins, p. 327. Le constat reste le même cinquante ans après.
[6] — Abbé Philippe-Hector Dunand, Jeanne d’Arc a-t-elle abjuré au cimetière de Saint-Ouen ?, Paris, Bloud, 1910, p. 14.
[7] — Voir dans ce numéro la rubrique Documents : « Les principales sources du 15è siècle sur sainte Jeanne d’Arc ».
[8] — Voir dans ce numéro la rubrique Documents : « Les lettres de sainte Jeanne d’Arc ».
[9] — Régine Pernoud, Jeanne devant les Cauchons, Paris, Seuil, 1970, p. 58. Cette pièce de théâtre, jouée régulièrement depuis des siècles, l’a été la dernière fois à Londres en 2008, par la Royal Shakespeare Compagny sous la direction de Mickael Boyd.
[10] — Le texte le plus ridicule de la dernière décennie est peut-être celui sorti de l’imagination de François Ruggieri, Jeanne d’Arc – Le Stratagème, Paris, L’Éditeur, 2011. Jeanne est, en fait, un jeune noble bâtard, Philippe d’Orléans, demi-frère de Charles VII, qui se fait passer pour une pucelle avec la complicité de Yolande d’Aragon, belle-mère du roi !
[11] — Un des exemples les plus grotesques – un documentaire intitulé Vraie Jeanne, fausse Jeanne, de la chaîne Arte diffusé le 29 mars 2008 – est conté par Colette Beaune dans l’avant-propos (p. 9-20) de son livre Jeanne d’Arc, Vérités et légendes, Paris, Perrin, 2012.
[12] — Extraits du bref de Léon XIII au père Jean-Baptiste Ayroles daté du 25 juillet 1894, et reproduit dans ce numéro, à l’article intitulé : Le Christ-Roi, point culminant de la mission de sainte Jeanne d’Arc. Le souverain pontife lui rend hommage d’avoir publié La Vraie Jeanne d’Arc (cinq gros volumes, très documentés, disponibles aux Éditions Saint-Rémi).
[13] — Ils ont trafiqué le texte et commis vingt-cinq erreurs de procédure, relevées par le père Ayroles, pour la condamner comme « relapse » et comme « hérétique ». Voir le père Ayroles, Les Iniquités du procès de condamnation de la vénérable Jeanne la Pucelle, Revue catholique des institutions et du droit, 1904. Cet article a été publié en tiré à part par les Éditions Saint-Rémi en 2010.
[14] — Voir sur l’histoire de ce conflit : Georges Digard, Philippe le Bel et le Saint-Siège de 1285 à 1304, ouvrage posthume publié par Françoise Lehoux, Paris, Librairie du Recueil Sirey, 1936, 2 vol.
[15] — Mgr Henri Delassus, La Mission posthume de sainte Jeanne d’Arc et le règne social de Notre-Seigneur Jésus-Christ, Lille, Desclée De Brouwer, 1914, p. 177. Réédité par les Éditions Saint-Rémi en 2007.
[16] — Voir Michel Defaye, La Vocation des Francs d’après les Pontifes romains, Avrillé, Éditions du Sel, 2008.
[17] — Joseph de Maistre , Du Pape, Paris, Charpentier, 1841, p. 287.
[18] — Sur ce personnage, voir Damien Ruiz, Frère Hugues de Digne et son œuvre (édition critique), thèse de doctorat, sous la direction de MM. Vauchez et Rigon, Universités Paris X-Nanterre/Padoue, 2008, 5 vol.
[19] — Joinville, Vie de saint Louis, Paris, Garnier, Lettres gothiques, 1995, p. 639. Cité par Albert Lecoy de La Marche, Saint Louis, son gouvernement et sa politique, Tours, Mame et fils, 1887, p. 12.
[20] — Pour l’histoire générale, lire Jean Favier, La Guerre de Cent Ans, Paris, Fayard, 1980.
[21] — Voir Françoise Autrand, Charles VI, La folie au pouvoir, Fayard, 1986.
[22] — Le franciscain Hélie de Bourdeille (1413-1484) fut archevêque de Tours et cardinal. Ami de saint François de Paule, grand dévot de la Vierge Marie, il faisait r éciter quotidiennement l’Angélus à ses diocésains. Son contemporain, le roi Louis XI, étendit cette dévotion à tout le royaume. Voir le chanoine Poüan : Le saint cardinal Hélie de Bourdeille, des Frères Mineurs, Évêque de Périgueux, Archevêque de Tours, Neuville, Notre Dame des Prés, 1900, 2 vol. Voir aussi : R.P. Antoine de Serent O.F.M., L’un des premiers glorificateurs de Jeanne d’Arc, le saint cardinal Hélie de Bourdeille, franciscain, Besançon, 1956.
[23] — Cité par Mgr Henri Delassus, La Mission posthume de sainte Jeanne d’Arc et le règne social de Notre-Seigneur Jésus-Christ, p. 223.
[24] — Procès de condamnation et de réhabilitation de Jeanne d’Arc, édité par Jules Quicherat, Paris, Jules Renouard, 1841-1848, t. 3, p. 6.
[25] — Procès de condamnation de Jeanne d’Arc, édité par Pierre Tisset avec la collaboration d’Yvonne Lanhers, Paris, Klincksieck, 1960-1971, t. 2, p. 41.
[26] — Cité par Mgr Henri Debout, Histoire admirable de la Bienheureuse Jeanne d’Arc, Paris, Maison de la Bonne Presse, 1909, p. 43.
[27] — Cette bataille, qui eut lieu le 12 février 1429 à Rouvray Saint-Denis, est dite « des Harengs » parce que le convoi anglais attaqué par les Français transportait du poisson destiné à être consommé pendant le Carême.
[28] — Procès de condamnation de Jeanne d’Arc, édité par Pierre Tisset, t. 2, p. 76.
[29] — Voir la Chronique de Charles VII, Paris, Jannet, réédition 1858, 3 vol. Les différents subterfuges pour ne pas identifier Charles sont relatés dans cette Chronique rédigée par Jean Chartier, moine de Saint-Denis, historiographe du roi. Curieusement, et malgré l’intérêt de son article, Marie-Eve Scheffer, responsable de la forteresse de Chinon, écrit que les « chroniqueurs ont brodé une légende pittoresque dans laquelle roi et serviteurs déguisés auraient inversé les rôles pour mettre Jeanne à l’épreuve ». Elle n’apporte aucun élément probant. Voir son article « La forteresse royale de Chinon, une étape johannique décisive » dans la revue récente Jeanne d’Arc et la guerre de Cent Ans, n° 2, juin 2012, p. 73.
[30] — Témoignage de frère Jean Pasquerel, ermite de Saint Augustin, originaire du couvent de Bayeux, confesseur de Jeanne jusqu’à sa capture à Compiègne. Voir Régine Pernoud, Vie et mort de Jeanne d’Arc. Les témoignages du Procès de Réhabilitation, Paris, Le livre de poche, 1956, p. 176.
[31] — Ibid., p. 176.
[32] — Ceux du lyonnais Pierre Sala, de l’annaliste breton Alain Bouchard et d’un anonyme, dit l’Abréviateur des Procès. Les textes se trouvent dans le père Ayroles, La vraie Jeanne d’Arc, t. 3, La Libératrice, Paris, Gaume, 1897, p. 274-288. « La Révélatrice avait fait jurer au roi, aux quelques témoins choisis qu’elle finit par admettre, avait juré elle-même, de ne pas dire sur quoi portaient ces révélations. Par leur nature, elles réclamaient le secret. On s’explique donc que ce ne soit qu’assez longtemps après la mort de Charles VII, lorsqu’il n’y avait plus d’inconvénient à le manifester, que le mystère ait été dévoilé. De fait, les trois auteurs qui l’ont révélé en termes explicites sont des premières années du 16e siècle ; mais on trouve une allusion transparente dans la déposition de l’aumônier de l’héroïne, F. Pasquerel », écrit le père Ayroles (t. 3, p. 277-278).
[33] — Pierre Sala, Hardiesses des grands Roys et Empereurs, 1516, dans Quicherat, t. 4, p. 277-281.
[34] — Voir dans ce numéro l’article du père Ayroles intitulé : « Le Christ-Roi, point culminant de la mission de sainte Jeanne d’Arc ».
[35] — Procès en nullité de la condamnation de Jeanne d’Arc, déposition du duc d’Alençon, t. 4, Paris, 1986, p. 64.
[36] — Mgr Touchet, La Sainte de la Patrie, Paris, Lethielleux, 1921, t. 1, p. 123. Pour de plus amples développements sur la signification d’une telle demande, voir l’ouvrage de M. et Mme Remy, La Vraie mission de sainte Jehanne d’Arc, Édition ACRF, 2012.
[37] — Lettre de Jeanne au duc de Bourgogne et autres. Voir Quicherat, t. 5, p. 127.
[38] — Voir Léopold Delisle, Nouveau témoignage relatif à la mission de Jeanne d’Arc, Bibliothèque de l’École des chartes, 1885, vol. 46, p. 649-668. Philippe Contamine écrit dans Jeanne d’Arc, Histoire et Dictionnaire, (Paris, Laffont, 2012, p. 679) à la notice consacrée à ce religieux : « Jean Dupuy décrit la scène, peut-être fictive mais correspondant en tout point à la théologie politique de Jeanne d’Arc, où l’on voit Charles VII donner à sa demande son royaume à la Pucelle, celle-ci le donner à Dieu, puis, sur ordre de Dieu, en investir le roi. » Pourquoi écrire « peut-être fictive », alors que nous avons plusieurs témoignages contemporains, dont celui du duc d’Alençon, qui confirment cette donation ? Les auteurs de ce Dictionnaire de 1214 pages, publié chez Robert Laffont, font, certes, état de leur érudition. Mais il leur manque l’esprit surnaturel que l’on peut trouver chez la médiéviste Régine Pernoud. Dans ce Dictionnaire, l’absence de notices sur Mgr Touchet, Mgr Debout, le chanoine Dunand, le père Pie de Langogne – personnages qui ont beaucoup œuvré à la canonisation – est pour le moins regrettable.
[39] — Père Théotime de Saint Just, La Royauté sociale de Notre-Seigneur Jésus-Christ d’après le cardinal Pie, essai de synthèse doctrinale, Paris, Beauchesne, 1925, p. 17, note 1. Malheureusement le père Théotime ne donne aucune référence. Le père Stephen Coubé écrit sur ce même sujet : « L’établissement de la royauté du Christ sur la France, voilà la grande idée et la profonde mission de Jeanne d’Arc. J’ose dire que qui n’a pas compris cela n’a rien compris de l’âme de notre héroïne. » L’âme de Jeanne d’Arc, Paris, Lethielleux, 1910, p. 142. Sur l’âme de Jeanne, lire l’abbé Olivier Rioult, Jeanne d’Arc, histoire d’une âme, Paris, Clovis, 2012.
[40] — Mgr Henri Delassus, La Mission posthume de sainte Jeanne d’Arc et le règne social de Notre-Seigneur Jésus-Christ, p. 428-429.
[41] — Ibid., p. 290.
[42] –– Cité par Henri Massis dans la préface de l’ouvrage d’Hilaire Belloc, Jeanne d’Arc, Paris, Firmin-Didot, 1931, p. 20.
[43] — Sainte Catherine d’Alexandrie est particulièrement honorée dans un village de Touraine appelée Sainte-Catherine-de-Fierbois. Ce village va tenir une grande place dans l’épopée de Jeanne d’Arc. « C’est un lieu historique, et renommé comme tel : la chapelle remonte au 8e siècle, et même plus haut encore dans le temps ; Charles Martel, dit-on, y a déposé son épée en guise de trophée après sa première victoire sur les ”Sarrasins”. Cette chapelle sera reconstruite et une église sera bâtie à son emplacement par Hélie de Bourdeille, l’archevêque de Tours […]. C’est lui qui fera édifier l’église de style flamboyant qui subsiste encore ; l’aumônerie où très probablement Jeanne fut hébergée (c’est aujourd’hui le presbytère) a été construite dès la date de 1400 par le maréchal de Boucicaut, le héros de la croisade si désastreuse de Nicopolis. A cette époque, lors de son séjour à Constantinople, le maréchal avait aidé à défendre la cité byzantine et avait accompli le pèlerinage du mont Sinaï où se trouvait, disait-on, la tombe de sainte Catherine ; il en avait rapporté des reliques, conservées dans un reliquaire en argent, qui sont les seules reliques de sainte Catherine existant en France. » (Régine Pernoud/Marie-Véronique Clin, Jeanne d’Arc, Paris, Fayard, coll. Pluriel, 2010, p. 27-28.) Jeanne fit trouver miraculeusement une de ses épées à Sainte-Catherine-de-Fierbois.
[44] — Anatole France, Vie de Jeanne d’Arc, Paris, Calmann-Lévy, 1908, t. 1, p. 54. Il y eut deux rééditions en 1999, l’une aux Éditions Alive, la seconde à l’Atelier de l’Archer. Dans la préface de cette dernière, on peut lire : « L’œuvre d’Anatole France est l’une des biographies de Jeanne d’Arc les plus traduites dans le monde. Elle est cependant presque inconnue en France où elle n’a pas été rééditée depuis 1949. »
[45] — André Cherpillod, « Les Mystères de Jeanne d’Arc. Pucelle de Domrémy ou princesse d’Orléans ? » Nouvelle École 47, 1995, p. 75-105. Micheline Peyrebonne multiplie, elle aussi, les affabulations sur Jeanne qui n’aurait été que le jouet de Yolande d’Aragon dans Jeanne d’Arc, bergère, princesse ou sorcière, Paris, Dualpha, 2004.
[46] — Alexandre Baratta, Olivier Halleguen, Luisa Weiner, « Jeanne d’Arc et ses voix : pathologie psychiatrique ou phénomène contextuel ? », dans L’information psychiatrique, vol. 85, n° 10, décembre 2009, p. 907-916.
[47] — Pierre Duparc, Procès en nullité de la condamnation de Jeanne d’Arc, en 5 vol., Paris, Librairie Klincksieck, t. 4, p. 65.
[48] — Procès en nullité de la condamnation de Jeanne d’Arc, t. 1, p. 486.
[49] — Colette Beaune, Jeanne d’Arc, Vérités et légendes, Paris, Perrin, 2012, p. 94.
[50] — Jules Quicherat, Procès de condamnation et de réhabilitation de Jeanne d’Arc, Paris, 1841-1848, t. 1, p. 145.
[51] — Abbé Philippe-Hector Dunand, Les Visions et apparitions de la bienheureuse racontées par elle-même, Paris, Privat, 1911. Réédition aux Éditions Saint-Rémi, 2011, p. 10.
[52] — Paroles de Jeanne à son procès. Cité par Marie-Véronique Clin, Jeanne d’Arc, Paris, Le Cavalier bleu, coll. « Idées reçues », 2003, p. 27.
[53] — Jeanne n’a donc pas vu saint Michel depuis deux mois.
[54] — Les juges pensent que sainte Marguerite d’Écosse (v. 1045-1093) apparaît à la Pucelle.
[55] — Extraits des interrogatoires publiés par Jules Quicherat dans le Procès de condamnation que l’on trouve dans l’ouvrage du chanoine Dunand, Les Visions et apparitions de la bienheureuse racontées par elle-même, Paris, Privat, 1911.
[56] — Pour de plus amples détails, voir le père Ayroles, La vénérable Jeanne d’Arc, prophétisée et prophétesse, Revue des questions historiques, Paris, 1906, p. 28-56. Réédition Saint-Rémi, 2012, p. 100.
[57] — Cité dans Régine Pernoud, Vie et mort de Jeanne d’Arc. Les témoignages du Procès de Réhabilitation, Paris, Hachette, 1953, p. 96.
[58] — Procès de condamnation et de réhabilitation de Jeanne d’Arc, t. 4, p. 143.
[59] — Voir Matthew Tobin, « Le Livre des révélations de Marie Robine († 1399). Étude et édition », dans Mélanges de l’École française de Rome, 1986, vol. 98, p. 229-264. La bibliothèque de Tours (manuscrit n° 520, 15e siècle) possède le Livre des révélations et visions de Marie Robine, mais la vision rapportée par maître Érault ne figure pas dans ce manuscrit. Cependant, malgré ses douze révélations, cet ouvrage n’est pas considéré comme étant complet.
[60] — Procès de condamnation et de réhabilitation de Jeanne d’Arc, t. 4, p. 152.
[61] — Chanoine Dunand, Les Visions et apparitions de la bienheureuse racontées par elle-même, Paris, Privat, 1911. Réédition aux Éditions Saint-Rémi, 2011, p. 18-68.
[62] — Le père Jean-Baptiste Aubry, Cours d’histoire ecclésiastique ou théologie de l’histoire de l’Église, Paris, Desclée de Brouwer, 1899, t. 1, p. 32.
[63] — Voir le père Jean-Baptiste Ayroles, Les iniquités du procès de condamnation de la vénérable Jeanne la Pucelle, chap. 7 : « Pression exercée sur les greffiers », p. 33-36.
[64] — Gerd Krumeich, Jeanne d’Arc en vérité, Paris, Tallandier, 2012, p. 187.
[65] — Jean Chapelain, La Pucelle ou La France délivrée, poème héroïque, Paris, chez A. Courbé, 1656.
[66] — Jules Quicherat, Aperçus nouveaux sur l’Histoire de Jeanne d’Arc, Paris, Jules Renouard, 1850, p. 161.
[67] — Colette Beaune, Jeanne d’Arc, Vérités et légendes, Paris, Perrin, 2012, p. 181. Lire les preuves avancées par l’historienne au chapitre : « Vraie Claude, fausse Jeanne », p. 181-207.
[68] — Abbé Lenglet Du Fresnoy, Histoire de Jeanne d’Arc, vierge héroïne et martyre d’État, suscitée par la Providence pour rétablir la monarchie française, tirée des divers procès et autres pièces originales du temps, Paris, Guillyn, 1754.
[69] — Ibid., p. 103. Cité dans Gerd Krumeich, Jeanne d’Arc en vérité, p. 190.
[70] — François-Marie Arouet, dit Voltaire, La Pucelle d’Orléans, poème héroï-comique. Genève, 1752. Nouvelle édition en 1757 : Augmenté d’une Épître du Père Grisbourdon à M. de Voltaire et un Jugement sur le poème de la Pucelle à M*** [Maubert de Gouvest], avec une Épigramme sur le même poème. Réédition par la Voltaire Foundation, à Oxford, en 1970. Voir aussi l’article « La Pucelle revisitée » dans la revue Voltaire, n° 9, 2009.
[71] — Louis Veuillot, Mélanges, Paris, Lethielleux, 1940, t. 14, p. 233.
[72] — Encore récemment, François Ruggieri reprend ces absurdités dans un article intitulé : « Jeanne d’Arc, fausse bergère ou vrai prince », dans le Hors-série n° 2, Jeanne d’Arc, le destin d’une héroïne, publié par Les Amis du Vieux Chinon, mai 2012, p. 59-74.
[73] — Régine Pernoud, Jeanne devant les Cauchons, Paris, Seuil, 1970, p. 58-59.
[74] — Il existe plusieurs dizaines d’éditions de cet ouvrage. La dernière est publiée aux Éditions des Équateurs en 2008. On apprend dans l’ouvrage de Gustave Rudler, Michelet, historien de Jeanne d’Arc, t. 1, La méthode, Paris, PUF, 1925, que Michelet a pillé allégrement deux écrivains : François de L’Averdy, Notice du procès criminel de condamnation de Jeanne d’Arc, dite la Pucelle d’Orléans, tirée des différents manuscrits de la Bibliothèque du Roi, 1790, et Philippe-Alexandre Lebrun de Charmettes, Histoire de Jeanne d’Arc, Paris, 1817. C’est tout à l’honneur de Rudler d’avoir révélé la méthode plus que contestable de Michelet, parce qu’il est compté parmi ses admirateurs.
[75] — Alphonse Esquiros, Histoire des martyrs de la liberté, J. Bry, 1851, p. 170. Cité dans Maurice Muel, Le signe de sainte Jeanne d’Arc dans l’Histoire, rapport au congrès de La Cité catholique, Orléans, 1956, p. 12.
[76] — Par un décret du Saint Office en date du 31 mai 1922, toutes les œuvres (opera omnia) d’Anatole France ont été mises à l’Index. Voir l’Index Librorum prohibitorum, Médiaspaul/Droz, Montréal, Genève, 2002, p. 356. Lire ceux qui ont réfuté les erreurs et les mystifications d’Anatole France : Andrew Lang, La Jeanne d’Arc de M. Anatole France, Paris, Perrin, 1909 ; le père J-B Ayroles, La Prétendue vie de Jeanne d’Arc de M. Anatole France, monument de cynisme sectaire, Paris, Vitte, 1910, rééditée aux Éditions Saint-Rémi en 2010. Chanoine Henri Debout, Jeanne d’Arc et le livre d’Anatole France, Arras, Eloy, 1908 ; Abbé Joseph Bricout, Jeanne d’Arc d’après M. Anatole France, Paris, P. Lethielleux, 1909 ; Chanoine Dunand, La « Vie de Jeanne d’Arc » de M. Anatole France et les documents. Étude critique, Paris, Poussielgue, Toulouse, 1908.
[77] — Pour ces derniers, nous mettons malheureusement quelques réserves. Olivier Bouzy dans son ouvrage Jeanne d’Arc, l’histoire à l’endroit, Tours, CLD Éditions, 2008, p. 273-278, offre une bibliographie pleine d’intérêt en donnant le titre de l’ouvrage du faussaire puis celui de l’historien qui le réfute.
[78] — Amiral Auphan, Les Convulsions de l’histoire ou le drame de la désunion européenne, Paris, Les îles d’or, 1954, p. 267.

