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L’écrivain catholique * 

Un écrivain-né

Il était né écrivain. Et la preuve est que, sans études préalables, sans formation, il est écrivain dès qu’il tient une plume. On s’en aperçoit autour de lui ; aussitôt qu’on a lu une page de ce jeune journaliste, on a l’impression nette qu’il est quelqu’un et qu’il deviendra quelque chose. En 1837, Michelet – qui n’était pas encore le derviche hurleur de la Révolution – le rencontre aux bureaux de la Paix. Il a été frappé de quelques lignes signées de ce nom encore inconnu. II l’aborde ; il lui dit : « Vous devez être bourguignon ? — Oui, bourguignon par mon père, répond Louis Veuillot, mais gâtinais ou beauceron par ma mère. » Et Michelet de prendre le ton et l’attitude des prophètes et de vaticiner ainsi : « C’est bien cela : bourguignon et beauceron, la vigne et le blé, le vin et le pain, les deux nobles produits de la noble France, les deux grands fortifiants de l’homme. Votre style me l’avait dit. Vous ferez des œuvres puissantes. » L’horoscope n’est ridicule que dans les termes ; Michelet déchiffre ce jeune homme, comme il déchiffre un diplôme d’archives. Il voit clair, il devine à travers les premières lignes du débutant une force qui naît et un esprit qui s’affirme.

A 25 ans, Louis Veuillot a tout son esprit ; sa plume est taillée et il n’en changera plus. Il est presque impossible de suivre chez lui ces évolutions et ces progrès que l’on constate chez tous les écrivains ; il est lui-même à son entrée dans la presse et les lettres. Entre son article ou sa correspondance de 1838 et les articles ou la correspondance de 1875, il n’y a de différence appréciable que dans la verve et le flot. Il est plus abondant, plus impétueux au début ; il est plus calme, plus laborieux vers la fin.

Voici une lettre écrite de Naples, au mois de novembre 1838. Louis Veuillot raconte ses impressions de voyage. Il philosophe sur la vie […] Après cela, il s’amuse du mal de mer :

Léonce, qui est un vieux marin, vous dira comment le novice voyageur emploie son temps sur les paquebots : Aux petits des poissons il donne la pâture. Je ne me suis point soustrait à cette loi commune. Permettez-moi de ne point m’appesantir sur ce souvenir. J’ajoute seulement, pour votre instruction particulière, que le mal de mer oblige à des exercices de gosier qui doivent beaucoup faciliter la prononciation anglaise. Voyez-vous, l’italien se chante, le français se parle, l’allemand se crache, l’anglais se vomit. C’est, jusqu’ici, la principale observation que j’aie faite dans mon voyage.

Et puis, ce sont de magnifiques descriptions de Rome ; il est grave, il est poète. Mais tout d’un coup sa verve se débride. Il a vu le Vésuve et il a été déçu. Ce fameux Vésuve n’est qu’« un méchant vieux mamelon pelé, échancré au sommet, comme un bénédictin portant un surtout de neige sur sa robe noire ». Le Vésuve ne lui a fait l’honneur que d’un « mince toupet rougeâtre » sur son cratère, et Veuillot n’en a pas pour son argent :

Franchement, ce n’est pas ainsi qu’on se conduit avec les étrangers. Le Vésuve, voyez-vous, est vieux, éreinté ; il n’en peut plus ; il vit sur sa réputation.

Sa fantaisie est déjà là tout entière, sa gaîté nuancée de mélancolie intermittente, ses ironies mordantes et gouailleuses. Il ne traitera pas autrement plus tard, ni dans un autre style, ces volcans fumeux, plus grognons que grondeurs, les Hugo, les About, les Sarcey, les Schérer, et tutti quanti.

Ses maîtres

Il a travaillé pourtant. Où ? Quand ? Je ne sais trop. Je vois seulement qu’il a beaucoup lu, beaucoup étudié, et que, presque sans guide, avec le seul instinct de ses goûts innés, il est allé aux vrais maîtres, à ceux qui ne passent point. On sait déjà qu’il faillit se laisser prendre à la fantasmagorie des romantiques. Mais ce ne fut qu’un éblouissement éphémère. Il a vite fait de se reconquérir, de se reprendre contre l’emprise du faux. Sa répulsion sera tellement vive qu’elle frisera l’injustice. Il a été presque cruel pour Chateaubriand :

Ce n’est, dit-il, ni le chrétien, ni le gentilhomme, ni l’écrivain tels que je les aime ; c’est presque l’homme de lettres tel que je le hais... J’ai vu à Saint-Malo le tombeau de Chateaubriand, sur un rocher qui apparaît de loin. L’emphase de ce tombeau peint l’homme et ses écrits et leur commune destinée. Chateaubriand a exploité sa mort comme un talent ; il a pris dans son tombeau une dernière pose, il a fait de ce tombeau une dernière phrase : une phrase qui se pût entendre au milieu du bruit de la mer, une pose qui se pût voir encore dans la brume et dans la postérité. Mais ce calcul sera trompé. N’ayant toute sa vie songé qu’à lui-même et rien fait que pour lui-même, Chateaubriand a péri tout entier. Sa gloire, placée en viager, est venue s’éteindre dans cette mer dont il a voulu suborner le murmure pour le transformer en applaudissement éternel.

Il y a du vrai là-dedans, et pas si peu ; mais, l’humanité ayant pour toujours le goût de la pose et de la phrase, je crains bien que Chateaubriand ne dure un peu plus longtemps que n’a prévu Louis Veuillot.

Il se détourne donc des modernes, de ceux qui ont « méprisé le vrai », comme il dit, de ceux qui ont « imprimé des fables malsaines sur des papiers qui tombent en poussière ». Il se rattache à tous ceux qui représentent la vieille tradition française. Le nom de Rabelais ne l’effraie pas sur la chaîne. Il avoue qu’il l’a lu avec plaisir : « J’étais surtout content de lui quand je n’étais pas content de moi ». On voit bien que Veuillot a fréquenté le grand rieur du 16e siècle. […]

Mais ses maîtres de choix sont les grands écrivains du 17e siècle. Il n’en a guère rejeté que La Rochefoucauld et ses Maximes, des « pauvretés qui ne valent que par le tour, des bulles de savon, des noix creuses. On ôte l’enveloppe amère et dure ; et il n’y a rien. » Pour les autres, il est plein d’admiration, avec des nuances et des degrés. Il goûte chez Molière « cette grâce de style, cette originalité saine, cette liberté si supérieure à la platitude laborieuse, ou à l’enflure et à l’amidon des modernes ». La Bruyère l’enthousiasme pour « sa pointe, son éclat, son poli ». Il a éprouvé à lire Corneille « la même sensation qu’il éprouvait en se promenant seul, de grand matin, à travers la campagne, où se mêlaient la rosée, le brouillard et le soleil naissant ». La tragédie de Racine lui suggère une autre image : « II semble que l’on se promène autour d’une belle et immense architecture sous la magnificence des grands arbres régulièrement plantés. L’air est salubre, le ciel est pur, et l’on prend l’assurance de ne rencontrer ni mauvais miasmes, ni mauvaises gens. » Il a lu Bossuet, Bourdaloue ; il a peu goûté Pascal, encore moins Saint-Simon. Mme de Sévigné est, en revanche, son amie personnelle :

J’ai toujours son livre sous la main. Heureux livre ! qui ne se compose que de pages charmantes et pures, semblable à une campagne pleine partout d’épais gazons, de grands arbres et d’eaux vives, où l’on s’aventure sans aucune appréhension de rencontrer ni reptiles, ni mares infectes, ni chiens enragés, pas même un seul visage désagréable, puisque cette marquise est toujours là, vive, fine, joyeuse ou attendrie, pour donner un tour plaisant aux importuns et les congédier avant qu’ils ennuient.

On voit maintenant d’où s’en vient Louis Veuillot. Par les conteurs du 16e siècle, il plonge ses racines dans le vieux fond de l’esprit français. Il sera lui-même de la race des gouailleurs intrépides, de ceux qui s’amusent de la grimace et de la verrue sur les visages et qui n’ont pas peur du mot propre pour la faire voir telle qu’elle est. Les romantiques sont presque toujours des tristes ; ils sont voués au sombre, ils sont, comme le page de Mme Marlborough, « tout de noir habillés ». Louis Veuillot aura bien, lui aussi, ses heures de mélancolie ; mais la vieille gaieté française, le rire « dont on riait d’un bout du monde à l’autre » vibre sur ses lèvres. Il voit gai, il n’a point horreur de l’esprit gaulois. […]

Par le 17e siècle, il est de l’école du vrai, du juste, du beau soumis aux règles de la raison et du goût éternels. De là lui vient d’abord la haute idée qu’il se fait de la langue française. Il a pour elle un respect qui touche à la vénération, une sorte de culte où l’on sent des ferveurs religieuses et presque mystiques. A ses yeux, le grand crime des romantiques est d’avoir violenté la langue. Lamartine avec « ses vapeurs vides […] indécises de couleur », Hugo avec « ses bariolages effrénés ». Il leur crierait volontiers : « Apprenez donc votre français, repassez votre grammaire, relisez votre syntaxe. Vous êtes des... barbares. » Il leur dit d’ailleurs sans ambages :

Le tout à faux et à froid n’est pas ce qu’il faut au français. Il veut de la raison, de la finesse, les sentiments forts et vrais. Ce bronze a comme besoin qu’on y grave des choses justes, pensées justes, durables, éternelles. Le faux s’en efface tout seul et en même temps dissout le fier métal sur lequel on a prétendu le buriner. En un mot, le français, en prose comme en vers, veut premièrement être respecté et secondement parler raison. Qui ne lui fait pas raison le violente et sera tôt ou tard vaincu [1].

De là aussi son souci du style. Il y a, vers la fin de Rome et Lorette, un très beau chapitre intitulé : « Du travail littéraire ». Louis Veuillot s’adresse aux jeunes hommes de son époque qui sont tentés de saisir la plume. Il les met en garde contre la langue nouvelle qui est « un jargon déshonoré » ; il leur dit :

Cherchons le style... Après la foi et l’instruction, rien ne nous est plus nécessaire ; c’est par là que nous serons lus, c’est par là que nous conquerrons l’attention et l’estime du monde […]. L’art sublime qui bâtit des palais impérissables à la pensée humaine, le style, n’est-ce pas pour nous, catholiques de France, une gloire de famille qu’il nous appartient de remettre en honneur ? Je considère notre histoire littéraire, et j’y vois que les lettres nationales, dans ce qu’elles ont de plus magnifique et de plus élevé, sont filles de l’Église. […] Vous donc qui avez particulièrement la vocation d’enseigner et d’écrire, je vous en conjure, appliquez-vous à restituer au langage sa vieille orthodoxie et son ancienne dignité.

Et, ce qu’il conseillait aux autres, il le faisait lui-même. La plupart du temps, il écrit d’inspiration ; l’article sort de sa tête comme la flèche part de l’arc, sans effort, et d’un seul jet. Mais, quelquefois aussi, il peine, il travaille, il connaît ce que Flaubert nommait « les affres du style ». M. Albalat a pu examiner les manuscrits de Louis Veuillot : un grand nombre sont couverts de ratures. Ce journaliste n’improvise pas. Il se corrige, il corrige ses corrections, il retranche, il condense. Il s’écriait une fois, comparant le soin que le gendelettre, avec le seul souci de son profit et de sa renommée, prend de son style à la facilité négligente des écrivains catholiques :

Nous avons notre âme et d’autres âmes à sauver, et nous y mettrions de la négligence ! et nous ne passerions pas des jours et des nuits sur un seul chapitre, sur une seule page, destinée à défendre la cause éternelle du prochain ! Ah ! Dieu nous en ferait un reproche. Nous savons ce que vaut cette parole : songeons-y !

Il n’a point mérité ce reproche, l’homme dont V. Cousin disait : « Il a toujours pour lui le pape et la grammaire française », et qui se plaignait doucement un jour, dans la mêlée furieuse, de ne pouvoir donner à ses œuvres la perfection qu’il rêvait :

Ma vie littéraire est la plus triste du monde. Je ne fais rien de ce que je voudrais faire et rien à mon gré. Je ne sais pas s’il y eut jamais de vocation d’écrire à la fois plus amplement satisfaite et plus cruellement contrariée. Que de fois j’ai aspiré à être délivré de cet horrible poids du journalisme ! Toute ma vie, j’ai vu ce spectre, qui m’a empêché de me relire, qui m’a condamné au décousu, à la répétition, à l’enflure ; je le verrai toute ma vie ! Une mère condamnée à ne jamais débarbouiller ses enfants, à ne jamais ajuster ni recoudre leurs habits, voilà mon image.

 

Un travailleur acharné

Il a donc lu beaucoup et il a bien lu. A-t-il étudié ? Mais oui, et c’est incroyable tout ce que cet homme-là sait. Il a écrit : « Étudions : nous ne sommes que le champ ; l’étude est le soc qui défriche, est la semence qui féconde, est la pluie qui développe et le soleil qui mûrit. Elle fortifie ce qui existe, elle renouvelle ce qui s’épuise, elle crée ce qui n’est pas. » Il a toujours étudié. Par exemple, je ne saurais dire où il en a pris le temps. Une seule chose est certaine, c’est qu’il a été un grand dévoreur de livres. Son premier et peut-être son seul luxe fut de bouquiner. Il disait à son frère :

Tu ne peux t’imaginer avec quelle frénésie je bouquine et dans combien d’excès cela me fait donner. J’y passe des heures, au vent, au soleil, les mains gourdes ; rien n’y fait. Je reste là devant les cases, planté sur mes quilles, des bouquins dans mes poches, des bouquins sous le bras droit, des bouquins sous le bras gauche, des bouquins dans les mains, et quels bouquins ! Les plus laids, les plus sordides, les plus écornés. Si je voulais m’en défaire, il faudrait payer des gants à l’homme qui les enlèverait. J’en achète que j’ai déjà vendus et revendus. Il y en a que je prends pour le nom de l’imprimeur, d’autres pour leur format, d’autres pour leur papier, d’autres pour leur saleté. Je rentre avec des charges de ces horreurs que je ne sais où fourrer... Je jure de ne bouquiner plus et je recommence dès le lendemain.

Et il n’était point le bibliomane qui s’estime avoir atteint sa fin dernière quand il a rangé dans ses rayons des reliures rares et des volumes dont les rats ne veulent plus. Il travaille. Ce sont des instruments de labeur qu’il se procure. Ce Veuillot est étonnant. Quel fut son maître de latin ? On ne sait pas. Et vous le surprenez parlant de Cicéron, d’Horace et de Virgile avec la compétence et le goût d’un humaniste délicat. Il possède les lettres latines, et non seulement il en savoure les beautés, mais il en devine le danger. Et la passe d’armes la plus brillante de sa carrière est peut-être celle où il dénonce les auteurs païens comme responsables du mal moral et intellectuel dans la jeunesse de France. Il sait la Bible, il sait les Pères ; tel de ses articles n’est fait pour ainsi dire que de textes scripturaires cités et commentés. Il sait la théologie ; il a non seulement la science, mais le sens catholiques ; il a ce flair spécial – qui ne dispense point de l’étude, mais que toutes les études non plus ne sauraient remplacer –, ce flair qui tout de suite et d’emblée lui permet de distinguer l’erreur dans une thèse, le danger dans une tendance ou une opinion. Il aura souvent contre lui des évêques, des prêtres, des théologiens, mais toujours il aura avec lui la théologie, le sacerdoce et... l’évêque des évêques. Il sait l’histoire ; le jour où il lui plaira de s’y mettre, vous aurez le droit de croire qu’il a fréquenté l’École des Chartes. M. Dupin, dans un rapport à l’Académie des inscriptions, s’est permis d’outrager les mœurs de la vieille France catholique à propos du Droit du Seigneur. Veuillot lui répond par une brochure de 350 pages serrées, documentées, irréfutables : « Je serais fort embarrassé de passer pour érudit, écrit-il dans l’introduction. Je me borne à mon devoir, qui est de m’informer des choses dont je parle. » Il s’en informe si bien qu’il réduit au silence l’insulteur et ses caudataires. Et M. Dupin qui était souvent, comme disait une épigramme célèbre à cette époque, « du pain sec » et « du pain dur » pour les catholiques de France, ne fut plus entre les mains de Louis Veuillot que... « du pain d’épices » aplati, voire même émietté.

Ainsi d’admirables dons natifs, une culture d’autant plus étonnante qu’il l’a conduite parallèlement avec les plus durs labeurs, une science religieuse et profane qui se fait au jour le jour, se développe sans cesse et ne s’interdit aucun domaine, il y a tout cela chez Louis Veuillot. La tête est bien faite, le cerveau est bien meublé, l’esprit est clair, infiniment vif et prompt. Jamais ouvrier n’eut entre les mains de plus merveilleux outils. Suivons-le au travail. […]

 

Le polémiste

Il eut l’esprit de sa profession. Et sa profession était celle du soldat. Louis Veuillot n’est pas le théologien qui, dans la sérénité de son âme et de sa cellule studieuse, échafaude de placides thèses et n’accueille les bruits du monde hostile que pour leur opposer tranquillement les raisons et les conclusions de la vérité immuable. Il est dans la mêlée, il est debout sur la brèche, il fait face à la cohue des assaillants. Son triomphe sera donc dans la riposte vive, dans le coup de feu instantané, dans l’improvisation quotidienne de l’argument qui désarme et du trait qui déroute. Il a très bien défini lui-même, en 1855, dans une réponse au Correspondant, les nécessités et les devoirs de son métier :

C’est tout au moins, dit-il, un métier de sentinelle. Le devoir de la sentinelle va quelquefois jusqu’à faire feu ; elle doit tout au moins examiner ce qui se passe et en rendre fidèle compte. Custos, quid de nocte ? Or, qu’est-ce que c’est qu’une sentinelle, non seulement désarmée, mais muette, ou qui crie invariablement : Dormez, tout va bien ? Nous sommes l’œil et l’oreille du camp, placés pour signaler aux chefs les partis qui rôdent dans la plaine, pour tirer sur ceux qui insultent les murs. Les laisser faire, et parfois même fraterniser avec eux, c’est plus charitable peut-être, c’est plus commode assurément...

Mais il ne veut pas être de ces « journalistes endormis, temporisateurs, embarrassés, semblables à des militaires de cabaret fourvoyés sur le champ de bataille. » Il termine ainsi :

Que n’étais-je là ! s’écriait le barbare en écoutant le récit de la Passion. Partout où la Passion du Christ se renouvelle, soyons là. Faisons la guerre, une bonne et franche guerre à tous ces docteurs et à tous ces hurleurs dont le faux savoir éblouit les ignorants… Le Correspondant demande des conseils ; nous lui donnons le conseil d’aller à l’ennemi.

Et il y va, lui ; il considère son journal comme une machine de guerre, donc il doit combattre. Il dit franchement : « Je ne veux pas être de ceux qui ferment leur fenêtre quand ils voient qu’on égorge quelqu’un dans la rue » ; il montre sa main armée et il déclare : « Dieu m’a donné un glaive, je ne le laisserai point rouiller. »

Le glaive ne s’est point rouillé dans sa main. Et ce fut la belle trouvaille de Veuillot de mesurer les coups à la qualité des adversaires. […] Dans les luttes de doctrines, il opposera la vérité catholique intégrale aux contrefaçons qu’on en voulait donner. Mais contre les « hurleurs » de la libre-pensée, la polémique doctrinale ne serait point de mise. Ces gens-là raillent et gouaillent. […] Ces lanceurs de boue en voulaient surtout à l’Église ; ils s’appelaient Hugo, E. About, Schérer, E. Augier, E. Sue, Michelet, F. Sarcey. Il y en avait de toutes les tailles et de tous les talents, d’énormes et de minuscules, de spirituels et de grossiers, d’infimes et d’infâmes. Ils écrivaient dans le Siècle, dans les Débats, dans le Constitutionnel. Ils avaient les faveurs, les honneurs ; ils avaient le pouvoir, l’élite, la foule. Ils avaient tout. Et en face d’eux un homme se dressa qui n’avait rien, si ce n’est sa foi, son courage, son esprit, sa plume, son journal.

Ah ! cruelle surprise ce fut quand on entendit siffler dans l’air la rude épée de Louis Veuillot. On se figurait que, depuis Voltaire, l’esprit était un monopole aux mains de l’impiété, que le catholique était par devoir et définition une belle petite âme, vouée à la foi d’amour jusque sur le champ de bataille, un bon petit être de douceur, taillable et corvéable à merci, résigné aux coups, condamné au silence, ayant toujours – et n’ayant que cela – une joue de rechange à offrir pour le second soufflet.

Veuillot parut et la légende croula. Œil pour œil, dent pour dent ! On était sur le champ de bataille ; la loi d’amour et de paix évangélique était suspendue. Les assaillants n’en revenaient pas : un catholique qui avait de l’esprit et qui, au lieu d’encaisser les coups, les rendait avec usure et au centuple ! On n’avait jamais vu cela ; on ne soupçonnait même pas que ce fût possible. Aussi quels cris de rage ! Chaque jour, il y avait une nouvelle victime sur le carreau. Aujourd’hui, c’était un certain Isambert qui avait insulté l’Église à la tribune, et on lisait dans L’Univers ce portrait du héros… ou du chacal :

Avez-vous vu quelquefois Isambert ? Il semble avoir reçu un coup de pied dans le visage. Sa voix est hideuse ; on l’a écouté froidement aussi. Évidemment, la Chambre ne considère la religion que comme un cadavre, et la figure d’Isambert lui fait trouver tout naturel qu’il s’acharne après ce débris. […]

Veuillot réussit admirablement dans ce genre du portrait. Il croque le personnage – et le mot est vrai deux fois – en deux coups de crayon ou… en deux coups de dent. Voici un portrait d’E. About. About a traité Veuillot de « petit Marat évangélique », de « Bossuet de la rue Mouffetard », de « saint Jean-Baptiste de l’égout ». Veuillot répond à ces aménités par l’envoi d’une photographie, le portrait d’E. About :

Représentez-vous un Almanzor [2] de la nouveauté, s’élançant des mains du coiffeur, luisant et parfumé, pour éblouir un bal de bourgeoises... Il est très bien là. Assurément M. About écrit mieux que P. de Kock, mais il n’a pas sa fraîcheur ; et il est plus piquant que M. Scribe, mais il n’a pas son invention. Quelquefois on l’entend comparer à Voltaire ; il faut laisser dire et Voltaire ne l’a pas volé… La volubilité, les jeux de mots, les antithèses, les grimaces ne font pas un écrivain, pas même un moqueur, mais tout simplement un farceur.

C’est du La Bruyère avec quelque chose de plus acre, de plus mordant, de plus vivant. Veuillot n’en rate pas un ; il y a, dans sa galerie, un Schérer, un Michelet, deux ou trois Renan, une dizaine de Hugo.

[…] En 1841, il écrivait à M. Guerrier de Dumast : « Mon cher ami, il faut que les chrétiens se fassent craindre des impies ou s’en fassent persécuter. II faut arracher à cette impiété morne qui nous étouffe et qui va son train, des concessions ou des fureurs. » Il a obtenu les deux ; il a fait hurler et souvent il a fait reculer.

« Et la charité ? », dira-t-on. [… N’a-t-il pas été trop] dur pour tous ces agneaux blancs qui bêlaient à la porte de l’église ? […]

Cependant ces « agneaux blancs » n’étaient pas loin de ressembler à des loups. Il en avait une meute sur ses talons. Et quel beau concert ils faisaient derrière lui. Celui-ci, About, écrivait de Veuillot : « Il s’est élevé au-dessus de ces complices en catéchisant les douairières dans le patois des laquais » ; celui-là, Schérer, écrivait du Parfum de Rome : « En lisant ce livre, on assiste à un carnaval sacrilège, le char descend couvert de masques avinés. Le fort en gueule injurie les passants d’une voix rauque... Voici les saturnales du catholicisme ». […] Victor Hugo ramassait tout cela, l’habillait de rimes sonores et en composait une pièce pour les Châtiments ; il faisait de Veuillot le protégé et le complice d’un repris de justice, Vidocq :

Vidocq le rencontra priant dans une église Et, l’ayant vu loucher, en fit un vil espion. Alors ce va-nu-pieds songea dans sa mansarde ; Et se voyant sans cœur, sans style, sans esprit, Imagina de mettre une feuille poissarde Au service de Jésus-Christ.
Les journaux anticléricaux se sont plus à caricaturer Louis Veuillot. "L'homme d'Église" par Faustin Betbeder, vers 1870

[…] Si encore on n’avait insulté que lui, mais c’était Dieu, c’était le Christ, c’était la Vierge, c’était l’Église, c’était le pape, c’étaient les prêtres, qu’on couvrait chaque jour de ces flots de boue. Et vous vous étonnez qu’il n’ait pas répondu par des bouquets de fleurs !... Mais son coeur ne fut jamais « gros de haine » ; il n’a haï personne. Il avait le droit d’écrire au lendemain des injures reçues :

Je n’en garde aucun ressentiment personnel. Ils peuvent faire ce qu’ils voudront : ils m’auront toujours pour adversaire, jamais pour ennemi.

Il sait rendre justice à ceux qui l’ont diffamé, à ceux-là mêmes qui l’ont blessé dans l’honneur de sa mère, dans ses affections filiales. V. Hugo a été ignoble jusque-là et Louis Veuillot en a souffert atrocement. […] Le souvenir de l’injure reçue ne pèsera point dans les jugements qu’il porte sur le poète. Sans doute il ne fermera point les yeux sur ses défauts ; il ne sera jamais un hugolâtre. Il a résumé son appréciation en une formule qui sera sans doute celle de l’avenir : « Nul n’a fait tant de vers ni si beaux ni si bêtes. » Il disait encore en 1862 :

Tous les ouvrages de M. Hugo prêtent largement à la raillerie. Il n’a point de goût, point de mesure, point d’esprit, et je crains qu’il ne se croie de l’esprit ; […] il est très injurieux, très lourd et très furieux dans l’injure, ce qui donne envie et rend facile de lui appliquer la peine du talion.

Mais, en 1870, il s’est mis à relire l’œuvre de Hugo et il lui rend alors un hommage où se rencontrent des louanges qui paraissent même excessives.

« La moindre injure adressée à l’Église me trouve plus sensible. » […] Cet homme a eu des colères, il n’a pas connu la haine ; ses colères n’auraient jamais été des fureurs si ses contradicteurs n’avaient été en même temps les adversaires de la vérité et du Dieu de vérité.

 * 

Conseils de lecture à un jeune homme

 

A M. Scipion Marson [3]. Paris, 23 septembre 1871.

Monsieur,

Je me suis fait lire les essais que vous m’avez communiqués. Pour le fond, j’y vois un combat entre votre bon sens et les idées toutes faites de votre éducation commencée par les universitaires, achevée par les journaux.

Votre bon sens n’est pas toujours vainqueur.

Pour la forme, qui est en ce moment le point capital, on voit que vous pourrez écrire. Les idées sont en ordre et les mots à leur place ; il y a de la netteté et de la correction, c’est beaucoup. Je ne ferais pas un semblable éloge de tout ce qui est imprimé ni même de tout ce qui est applaudi. Néanmoins, il vous faut de l’étude si vous avez l’ambition nécessaire de ne pas dire comme tout le monde ce qui est admis de tout le monde. C’est, depuis longtemps et aujourd’hui plus que jamais, le métier d’écrivain, mais ce n’est pas l’art d’écrire, ce que l’on appelle le talent. Je ne conseillerai à personne de faire avec le seul métier ce qui ne peut être bien et utilement fait qu’avec le talent. Acquérez des connaissances plus étendues afin d’avoir des idées tout à la fois plus fermes et plus hautes qui vous donneront elles-mêmes une forme plus originale. Ce n’est pas assez de se sentir dans l’erreur ; il faut savoir d’où vient l’erreur et où est la vérité. Je vous rappelle donc mes recommandations : plongez-vous dans le catéchisme, dans l’histoire et dans la saine littérature française. Pour l’histoire, Rohrbacher où vous trouverez en même temps le catéchisme ; pour la littérature, Bossuet et Bourdaloue, qui sont en même temps maîtres de catéchisme, d’histoire et de bon et beau français ; Mme de Sévigné pour le délassement et Joseph de Maistre pour tout. Quand vous serez habitué à ces maîtres, vous vous sentirez en bon chemin pour toujours, et déjà plus savant que les neuf dixièmes de vos contemporains instruits. Afin de vous familiariser dans le vrai et dans le beau, laissez quelque temps tout le reste.

Je vous prie, Monsieur, d’agréer mes sentiments très sincères. J’honore extrêmement la disposition où je vous ai vu.

Louis Veuillot.




*  — L’essentiel de ces pages est tiré de Lecigne, « L’esprit de L.V. », C.L. t. 8, p. 75 sv.

[1]  — Première rédaction d’une préface à ses Poésies, publiée par A. Albalat, Pages choisies de L. Veuillot, Paris, Lethielleux, 1910, p. xxxi.

[2]  — Al-Mansûr (938-1002), « Almanzor » en espagnol, est un chef militaire musulman andalou. Al-Mansûr signifie « le Victorieux » en arabe. Ses nombreuses expéditions lancées contre les chrétiens lui ont valu le surnom de « champion du djihad ».

[3]  — Un tout jeune catholique nîmois qui avait soumis à Louis Veuillot ses premiers essais littéraires (Correspondance, Œ.C., t. 24, p. 400).

Informations

L'auteur

Docteur ès lettres, le chanoine Constantin Lecigne (1864-1915) fut professeur de Littérature Française aux Faculté Libres de Lille.

Il collabora à la revue La Critique du libéralisme de l'abbé Emmanuel Barbier (1851-1925).

Le numéro

Le Sel de la terre n° 87

p. 41-50

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