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Chute et dérive du Barroux


Témoignage du père Bruno O.S.B.

Transcription légèrement remaniée d’une conférence donnée à plusieurs reprises en 2013 par le père Bruno, lui-même ancien moine du Barroux. Comme chacun pourra s’en rendre compte, ce témoignage est d’un grand intérêt et propose à notre réflexion des leçons qui n’ont rien perdu de leur importance.

Le Sel de le terre.



Le sujet dont je dois vous entretenir n’est pas facile à traiter. Il réveille pour moi des souvenirs douloureux. J’aurai des choses graves et tristes à vous dire au sujet de mon ancienne communauté et de mon ancien supérieur. Je le ferai sans amertume aucune, je tiens bien à le préciser dès le début. Je ne juge personne : c’est Dieu qui juge les consciences. Je me contenterai de rapporter certains faits. Je pourrais dire de Dom Gérard ce que l’abbé Berto, le théologien de Mgr Lefebvre au Concile, écrivait au sujet de Maritain, qui a fait beaucoup de bien avant 1926, mais beaucoup de mal après 1926 : « Il m’a fait trop de bien pour en dire du mal ; il m’a fait trop de mal pour en dire du bien. » De même pour Dom Gérard : je ne veux ni en dire du bien, ni en dire du mal, mais simplement rendre témoignage en expliquant ce qui s’est passé au Barroux.

Je commencerai par présenter brièvement le monastère du Barroux et Dom Gérard, car pour certains ce sont peut-être des noms qui n’évoquent pas grand-chose. Ensuite, le plan sera très simple : avant 1988 ; en 1988 ; après 1988. Avant 1988 : les points faibles que l’on pouvait déjà constater au Barroux ; en 1988 : la rupture et la chute ; après 1988 : la dérive. La conclusion sera d’une grande importance : « Que celui qui est debout prenne garde de ne pas tomber. » J’aimerais que, tout au long de la conférence, vous gardiez à l’esprit ce verset de saint Paul, parce qu’il faut savoir profiter aujourd’hui des leçons du passé.


Le Barroux – Dom Gérard


Le Barroux est un village du Vaucluse où une communauté bénédictine est installée depuis fin 1981. Mais cette communauté avait été fondée par Dom Gérard plus de dix ans auparavant, en 1970 (au même moment que Écône, le MJCF, etc.), à Bédoin, un petit village assez proche du Barroux. Dom Gérard était un ancien de l’abbaye de Tournay, située près de Lourdes. Il en était parti avec l’accord de son supérieur, pour maintenir la tradition : il voulait retrouver quelque chose de plus traditionnel que ce qui se faisait alors dans son abbaye.

Dans les premières années, de 1970 à 1974, il n’y a pas eu de conflit, ni avec le supérieur de Dom Gérard (le père abbé de Tournay), ni avec l’évêque d’Avignon. Mais en 1974, Dom Gérard a commis un péché mortel sans circonstances atténuantes : il a invité Mgr Lefebvre à donner des ordres mineurs à deux de ses frères. Cela, on ne pouvait lui pardonner ! Les réactions de son abbé et de l’évêque du lieu n’ont pas tardé. Et l’année suivante, en 1975, Dom Gérard a été exclu de l’ordre bénédictin ; de manière officielle, il n’y avait donc plus de communauté bénédictine à Bédoin. Cependant, cette communauté, qui n’était plus rien aux yeux des autorités de l’ordre bénédictin, existait bel et bien, et même elle s’agrandissait rapidement. Il a fallu, par conséquent, entreprendre la construction d’une grande abbaye au Barroux. Le prieuré de Bédoin était assez exigu, et de plus nous n’étions pas propriétaires.

Jusqu’en 1988, le Barroux a été l’un des principaux bastions de la Tradition, en bonne entente avec la Fraternité et les communautés amies. Un signe concret de cette bonne entente fut justement la construction du monastère et de la belle église, ce qui réclamait des fonds considérables. Beaucoup de fidèles de la Tradition y ont participé, d’où leurs grandes souffrances en 1988, lors de la séparation d’avec Mgr Lefebvre.

Fin 1986 (je me contente des principales étapes : ce serait beaucoup trop long de raconter en détail l’histoire du Barroux), fondation au Brésil du monastère de Santa Cruz, avec comme supérieur le père Thomas d’Aquin, qui venait lui-même du Brésil et avait été formé à Bédoin.

En 1988, rupture du Barroux avec Mgr Lefebvre, la Fraternité et les communautés amies.

Fin 2002, fondation par le Barroux de Sainte-Marie de la Garde, dans le diocèse d’Agen (en accord avec l’évêque du lieu, puisque c’était après 1988).

Fin 2003, démission de Dom Gérard, pour des raisons de santé. Il est mort un peu moins de cinq ans plus tard, fin février 2008.

Au moment de la démission de Dom Gérard, un nouveau père abbé a été élu : le père Louis-Marie, un jeune père qui avait seulement trois ans de sacerdoce.

Voilà en résumé les grandes étapes de l’histoire du monastère. Personnellement, je suis entré à Bédoin le 7 octobre 1980, pour la fête du saint Rosaire, et j’ai fait profession à Noël 1982. J’ai été ordonné prêtre le 27 juin 1986, par Mgr Lefebvre, ce dont je suis très fier. (Je pense que cela m’a beaucoup aidé d’avoir été ordonné par Monseigneur, et d’avoir toujours gardé une profonde vénération envers lui.) J’ai quitté le Barroux le 4 octobre 2002, le jour de la fête de saint François, pendant le mois du Rosaire.


Avant 1988 : les points faibles


Je vous disais que le Barroux était l’un des bastions de la Tradition. Un bastion ne s’écroule pas d’un coup, du jour au lendemain. Un peu comme pour les tours du 11 septembre 2001 : elles ne se sont pas écroulées comme cela, parce qu’un avion les a percutées. Cela n’aurait pas suffi ; il fallait que ce soit préparé. Il y avait donc certains points faibles au Barroux, qui ont entraîné la chute de ce bastion en 1988 ; essayons de les présenter rapidement.

Dom Gérard expliquait qu’il avait formé sa communauté – je le cite – « autour de deux grands axes : la sainte Règle et la sainte liturgie ». Ce sont deux éléments très importants pour une communauté bénédictine. Mais il manquait dans cette formulation, et un peu, hélas ! dans la réalité, un troisième axe fondamental : la doctrine ; je vais y revenir dans un instant. D’abord un mot sur les deux premiers axes :

– La sainte Règle : Dom Gérard avait vraiment l’esprit de la Règle bénédictine, et il a su transmettre cet esprit ; à ce point de vue, je lui dois beaucoup. Il avait un grand respect pour la Règle. Toutefois, il n’avait pas assez de respect pour certaines règles de l’Église, en particulier pour certaines normes du droit canon. Un exemple tout simple : jusqu’en 1988, nous faisions profession perpétuelle au bout de deux ans de noviciat, alors que l’Église, depuis presque un siècle (depuis le Code de droit canon de 1917), demande que les religieux et les religieuses aient trois ans de vœux temporaires avant de s’engager définitivement. Ce que nous faisions était donc tout à fait contraire au droit canon. Mais Dom Gérard prétendait : puisque nous n’avons pas une situation canonique normale, nous pouvons nous permettre de modifier certains points. En réalité, c’est tout le contraire : quand on n’a pas une situation canonique normale, il faut s’efforcer d’observer le mieux possible tout ce que l’on peut dans le droit canon. On est bien obligé de s’affranchir de certaines normes, du fait de la coupure avec Rome, mais on doit respecter au mieux tout le reste.

– La sainte liturgie : de même, Dom Gérard aimait beaucoup la liturgie ; il en parlait bien, et il a su transmettre cet amour de la liturgie. Je lui dois également beaucoup en ce domaine. Mais là aussi il prenait des libertés, si bien que la liturgie du Barroux était un peu particulière : les prêtres de la Fraternité qui passaient (avant 1988) étaient surpris par les changements qu’ils remarquaient, en particulier dans la messe de communauté. En gros, on se basait sur le calendrier et les rubriques de 1962, comme cela se fait dans l’ensemble de la Tradition. Mais on y mêlait des éléments plus anciens et d’autres plus récents : la messe conventuelle ressemblait un peu à la messe de 65. Cela faisait un mélange curieux, et ce n’était pas fondé : normalement, on doit s’en tenir à des rubriques précises, et dans la Tradition ce sont celles de 62. Mais on prenait des libertés au Barroux ; il y avait des fantaisies liturgiques. Quand je suis sorti, il a fallu que je fasse très attention à certains petits détails de la messe, pour adopter les bonnes habitudes au lieu de garder celles que j’avais prises au monastère.

J’en viens au plus important : le troisième axe, qui malheureusement n’était pas mentionné par Dom Gérard, celui de la doctrine. Dom Gérard aurait pourtant dû se souvenir de l’avertissement de Dom Delatte, l’une des plus grandes figures de l’ordre bénédictin au 19e siècle (fin 19e – début 20e) : « Il n’y a rien de plus pratique que la doctrine. » Entre parenthèses, cela a pour conséquence qu’il ne peut y avoir d’accord pratique sans accord sur la doctrine. C’est tout simple : s’il n’y a rien de plus pratique que la doctrine, on ne peut conclure d’accord pratique sans être préalablement d’accord sur la doctrine !

Pour Dom Gérard, la doctrine n’était évidemment pas sans importance, mais il n’insistait pas assez sur ce point. Cela pouvait s’expliquer de plusieurs façons. C’était d’abord une question de tempérament : il était plus poète que théologien. (Il faut certes des poètes, mais ce n’est pas forcément l’idéal pour diriger une communauté dans une période de crise.) D’autre part, il n’avait pas une formation personnelle suffisante. Et puis il ne voyait pas assez le danger du modernisme et du libéralisme ; par conséquent, il ne comprenait pas bien l’aspect le plus profond de la crise : ce qu’il y a de plus profond dans la crise actuelle, ce n’est pas le changement dans la discipline ou dans la liturgie, c’est d’abord l’altération de la doctrine, par l’influence croissante dans l’Église du modernisme et du libéralisme.

Cela, Dom Gérard ne le percevait pas suffisamment, ce qui fait que nous n’avions guère de formation antimoderniste et antilibérale au Barroux. Ceux qui comme moi étaient passés par le MJCF avaient une bonne initiation, que nous pouvions compléter par des lectures personnelles. Mais il y avait une lacune dans la formation donnée au monastère même. Il n’y avait pas, en particulier, de cours sur les actes du magistère, c’est-à-dire les grandes encycliques des papes du 19e siècle et du début du 20e, comme cela se faisait à Écône. Nous n’avions d’ailleurs pas de frères qui allaient faire leurs études au séminaire, comme c’était le cas pour d’autres communautés religieuses, alors que cela aurait été vraiment souhaitable. Les jeunes profès, pour se préparer au sacerdoce, recevaient tous leurs cours au Barroux, et ne suivaient pas au moins une partie de leurs études à Écône. Sans doute n’est-ce pas l’idéal pour un moine de se retrouver dans un séminaire, où le rythme est assez différent de celui d’un monastère. Mais cela aurait été précieux pour bénéficier d’une formation plus solide, plus complète, et pour entretenir des liens plus étroits avec la Fraternité, et avec Mgr Lefebvre, qui était encore à Écône, du moins au temps de mes études. Au Barroux, jusqu’en 1985, les études n’étaient pas très organisées. Peu de pères étaient capables d’enseigner. Des professeurs de passage venaient donner une session de temps en temps. Mais pas de formation complète, systématique : c’était une réelle faiblesse.

Par ailleurs, il y avait un manque de prudence et de vigilance. Par exemple, Dom Gérard faisait ou laissait lire par de jeunes pères des ouvrages douteux ou même dangereux. Quand je parle d’ouvrages douteux, je pense entre autres au cardinal Journet : il y a de très belles choses chez Journet, mais d’autres qui le sont moins. On nous le faisait lire sans trop faire la distinction. Quant aux ouvrages dangereux, il s’agit notamment du père Roguet, l’un des destructeurs de la liturgie catholique (avec le père Gy, qui, lui, était venu au monastère après 88 ; j’en reparlerai tout à l’heure).

Très brièvement, je note encore deux autres points faibles : une trop grande ouverture au monde, avec des amitiés douteuses (comme celle de Louis Pauwels). Et puis, le fait que Dom Gérard accordait trop d’importance à la question de la reconnaissance canonique par l’Église : il insistait beaucoup là-dessus ; il voulait un statut normal. Dans le livre blanc qui avait été rédigé en 1990, je crois, il écrivait que c’était un « souci constant pour la communauté ». Pour lui, peut-être ; pour l’ensemble de la communauté, ce n’était pas vrai. Mgr Lefebvre, quand il parlait de cela, expliquait que c’était une question « secondaire » : non pas sans importance, mais secondaire, dans le sens de seconde. Ce qui importait avant tout, c’était de maintenir la foi catholique.


En 1988 : la rupture et la chute


Dom Gérard avait déjà donné bien du souci à Mgr Lefebvre début 1985. En décembre 1984, il était allé à Rome rendre visite à un cardinal très haut placé, celui qui devait devenir pape plus tard sous le nom de Benoît XVI. Il avait été séduit par cette personnalité très forte, par sa grande intelligence. Et à partir de ce moment-là, il s’était dit : il y a moyen de faire quelque chose avec Rome. C’était encore un point faible de Dom Gérard : il était un peu naïf, il faisait facilement confiance à des gens qui ne le méritaient pas forcément (quelles que soient d’ailleurs leurs intentions et leurs dispositions personnelles).

Dom Gérard était alors allé assez loin dans la tentative d’un rapprochement avec Rome. Cela s’était fait dans le plus grand secret : moi-même, j’ai été ordonné sous-diacre puis diacre pendant le 1er semestre 1985, et j’avais déjà des responsabilités dans la communauté, mais je n’avais pas su ce qui se tramait ; je l’ai appris récemment, donc longtemps après mon départ du Barroux. Mgr Lefebvre, lui, l’ayant su, n’avait pas du tout envie de venir prêcher la retraite de communauté au mois d’août, comme c’était prévu. Il avait dit au père Thomas d’Aquin, qui était à Écône à ce moment-là : « Je ne pourrai pas parler, cela ne sortira pas ; je ne pourrai pas prêcher cette retraite. » Le père Thomas d’Aquin avait insisté pour que Monseigneur vienne quand même, heureusement pour nous. Finalement, le ralliement à Rome n’avait pu aboutir en 1985.

Le 29 juin 1987, lors des ordinations sacerdotales à Écône, Mgr Lefebvre a annoncé que l’année suivante il sacrerait quatre évêques. Quelques semaines après, le dimanche 2 août, Dom Gérard, dans son sermon, soutenait très clairement la décision de Monseigneur.

Fin 1987, le cardinal Gagnon, accompagné de Mgr Perl, a visité les maisons de la Tradition. Un des buts de ce voyage – tout au moins une conséquence – était de repérer les éléments fragiles de la Tradition, en particulier le Barroux.

Le 15 juin 1988, lors de sa conférence de presse à Écône, Mgr Lefebvre explique qu’il rompt les tractations avec Rome et qu’il sacrera quatre évêques le 30 juin. C’est l’annonce définitive, suite aux pourparlers des mois précédents et au protocole signé le 5 mai mais dénoncé dès le lendemain.

Deux jours après, le 17 juin, téléphone du Vatican au Barroux pour proposer une visite du cardinal Mayer, un bénédictin, très intelligent et très habile.

Ce dernier arrive trois jours après le téléphone, le 20 juin, avec l’inévitable et le dangereux Mgr Perl. Les romains sont vraiment pressés : du 15 au 30, il faut agir au plus vite !

Nous avons alors une réunion avec une douzaine de pères. Nous sommes censés pouvoir poser toutes les questions que nous voulons, très librement, pour bien envisager tous les aspects du problème. En réalité, quand un supérieur a une idée en tête et qu’il préside ce genre de réunion, il s’arrange pour que certaines questions soient écartées, que l’on passe à un autre sujet… Cela demande du courage de poser des questions gênantes, on sent que l’on est mal vu par ses confrères. Difficile, donc, d’aborder toutes les questions nécessaires. La conclusion de cette réunion, pour Dom Gérard, est que Rome nous accepte tels que nous sommes, et nous offre tout ce que nous demandons, « sans contrepartie, sans concession, sans reniement ».

Une parenthèse sur la formule : « Rome nous accepte tels que nous sommes. » Quand Rome dit à une communauté : « On vous accepte tels que vous êtes », Rome ne pense pas cela. Rome pense en réalité : « On vous accepte tels que vous serez, tels que vous allez devenir. » Les romains savent par expérience que, lorsqu’il y a un accord, la communauté va évoluer plus ou moins vite. Donc ils nous acceptent tels que nous serons dans un an, cinq ans, dix ans ; pas tels que nous sommes aujourd’hui, avec notre opposition à la nouvelle messe et au Concile.

Le 30 juin, pour les sacres, Dom Gérard est à Écône : un an auparavant, il a promis à Monseigneur qu’il serait présent. Il l’est physiquement, mais son cœur n’y est pas ; d’autant moins que, le soir du 29, il a participé à une réunion de fondation de la Fraternité Saint-Pierre.

Le 1er juillet, par l’intermédiaire de Mgr de Castro Mayer, venu rendre visite au monastère, Dom Gérard reçoit une carte de Mgr Lefebvre, qui le supplie de « ne pas se laisser tenter par le dialogue avec le serpent romain ». Expression extrêmement forte de Monseigneur : le « dialogue avec le serpent romain », cela rappelle une vieille histoire, aussi vieille que le monde, et qui nous a coûté très cher… De même, cela a coûté très cher au Barroux de se laisser tenter par le dialogue avec le serpent romain.

Pour Dom Gérard, c’est trop tard : ses plans sont déjà faits. Le 8 juillet, une lettre adressée au pape Jean-Paul II, signée par le conseil de la communauté, est envoyée à Rome : le monastère désapprouve les sacres effectués par Mgr Lefebvre une semaine plus tôt, et demande à pouvoir bénéficier des propositions du cardinal Mayer.

Le 25 juillet (cela va très vite, alors qu’en principe, à Rome, pendant l’été, les bureaux sont fermés), réponse de Rome : tout est accordé et les censures sont remises.

Le 18 août, déclaration de Dom Gérard dans le journal Présent. Il y affirme l’existence de deux conditions pour l’accord qui vient de se conclure avec Rome : premièrement, pas de discrédit vis-à-vis de la personne de Mgr Lefebvre ; deuxièmement, « que nulle contrepartie doctrinale ou liturgique ne soit exigée de nous, et que nul silence ne soit imposé à notre prédication antimoderniste ». Nous verrons ce qu’il en a été par la suite.

Il est intéressant de remarquer qu’à la même date du 18 août, Mgr Lefebvre écrit une lettre au père Thomas d’Aquin, qui est en train de se séparer du Barroux, pour lui dire que « Dom Gérard vient de suicider son œuvre ». (Le jour des sacres, Monseigneur avait expliqué qu’il s’agissait d’une opération survie et que, si l’on avait continué avec Rome dans le sens du protocole de début mai, ç’aurait été l’opération suicide.) Il ajoute que Dom Gérard « use de tous les arguments pour endormir les résistants » [1].

En juin 1989, Dom Gérard est nommé par Rome, après consultation de la communauté, premier abbé du Barroux. Certains ont dit à l’époque que Dom Gérard avait agi par ambition, par désir de la mitre et de la crosse (les abbés bénédictins portent la mitre et de la crosse, comme les évêques). Je ne le crois pas ; d’ailleurs cela n’a pas beaucoup d’importance : ce ne sont pas les intentions qui comptent, mais les faits. Je ne pense pas qu’il ait eu cette intention ; c’est plutôt qu’il souhaitait que les choses s’arrangent avec Rome.

Au moment des événements, en 1988-1989, ou beaucoup plus tard, en 2002-2003, il y a eu plusieurs départs : en 1988, c’est d’abord le monastère du Brésil, Santa Cruz, qui s’est séparé de Dom Gérard, fin août. Le père Thomas d’Aquin voulait continuer le bon combat avec Mgr Lefebvre et Mgr de Castro Mayer. Il a été suivi par la moitié de sa communauté, les autres sont rentrés au Barroux. Il y a eu en outre quatre départs du Barroux en 88 ou début 89, trois pères et un novice. Moi-même j’ai attendu octobre 2002, et le père Jérôme est parti en octobre 2003 : le mois du rosaire semble être propice aux bonnes décisions !

Quelques mots sur mon départ : il est bien difficile de prendre une telle décision. Pourquoi ai-je mis quatorze ans à m’y résoudre ? En 1988, j’étais très ennuyé que l’on se sépare de Mgr Lefebvre. Je croyais que Dom Gérard, avec sa forte personnalité, serait capable de garder un équilibre, c’est-à-dire, tout en ayant des « relations normales » avec Rome, de maintenir toute la rigueur de notre tradition doctrinale et liturgique. Je me trompais.

Parmi les éléments d’explication que je vois, il y a d’abord ma médiocrité personnelle : si j’avais été plus fervent, j’aurais reçu plus de lumières, et j’aurais pu partir plus tôt. Il y a aussi le fait que je croulais sous le travail à la cellérerie (l’organisation de tous les travaux et emplois du monastère) ; je n’avais guère le temps de lire et de réfléchir à certains problèmes. De plus, nous étions sans information : presque du jour au lendemain, après les sacres, les bulletins de la Tradition ont été remplacés, sur la table de communauté, par des publications comme Famille chrétienne ou L’homme nouveau.

Dans les dernières années, j’ai pu avoir quelques renseignements par diverses personnes, en particulier par mes parents, qui n’habitaient pas loin du Barroux et ont pu me communiquer des textes. Le père Jérôme, qui venait de se procurer le CDRom du Sel de la terre, m’a remis sa collection des quarante premiers numéros : cela a été une lumière. J’ai pu découvrir bien des choses, notamment par les articles sur les sacres. Je n’y voyais pas très clair sur ce point : je gardais une grande vénération pour Mgr Lefebvre, mais il me semblait que, malgré la situation tragique, il ne pouvait poser cet acte (j’avais lu plusieurs études qui m’orientaient en ce sens). Les articles du Sel de la terre m’ont beaucoup aidé à comprendre l’état de nécessité.

Le motif principal de mon départ, ce fut le devoir, que je ressentais de plus en plus fortement, de rendre témoignage, de montrer clairement que je désapprouvais la dérive de ma communauté. Celle-ci avait vraiment changé ; je ne l’acceptais pas, et je pensais que j’avais le devoir, en tant que moine et surtout en tant que prêtre, de le montrer publiquement : la seule solution était alors de partir.

Ce qui compliquait la situation, c’est que les bénédictins, en plus des trois vœux de religion, font vœu de stabilité : on s’engage à demeurer, non seulement dans l’ordre de saint Benoît, mais dans le monastère où l’on a fait profession. Cependant, la communauté avait perdu son identité : j’étais rentré à Bédoin, en 1980, dans un bastion de la Tradition, mais entre 1988 et 2002, au fil des années, la communauté avait perdu son identité. J’avais le devoir de garder – en partie, même, de retrouver – mon identité, ce qui justifiait un départ.


Après 1988 : la dérive


Quelques faits marquants

– En 1992, paraît le Catéchisme de l’Église catholique. C’est le catéchisme du Concile, puisqu’il reprend, en les atténuant parfois, les erreurs conciliaires. Dom Gérard, dans un sermon, le loue sans réserve. L’année suivante, le Barroux publie une brochure : Oui, le Catéchisme de l’Église catholique est… catholique, en réponse à une étude de la Fraternité : Le Catéchisme de l’Église catholique est-il catholique ? 

– Le 21 avril 1995, concélébration de Dom Gérard avec Jean-Paul II dans le nouveau rite : acte gravissime. Cela se fait dans le plus grand secret : la communauté l’apprend seulement quinze jours après. Pour justifier son geste, Dom Gérard se met à dire – ce qu’il n’avait jamais fait auparavant – que le nouveau rite est « légitime ». Lorsque, dans une conversation privée, je lui expose mon trouble et ma peine suite à cette concélébration, il me répond avoir accepté parce qu’il s’agissait du pape, et que c’était la première et la dernière fois. Trois ans et demi plus tard, quand cela recommencera, je lui rappellerai ce qu’il m’avait dit, et il me répondra textuellement (j’ai encore la phrase dans l’oreille quinze ans après) : « Il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis. » Difficile ensuite de faire confiance… J’aurais dû quitter l’abbaye à ce moment-là. J’étais si troublé que les frères croyaient que j’allais partir. Ils venaient me voir à tour de rôle dans le bureau du cellérier : « Mon père, au M.J.C.F. on était peut-être un peu sévère. Il faut relativiser. Ne vous mettez pas dans cet état ! » Je me suis laissé convaincre par un prêtre qui me paraissait extrêmement solide sur la doctrine. Il désapprouvait ce qu’avait fait Dom Gérard, mais il m’a dit : « Ne partez pas ! Vous pouvez, à l’intérieur du monastère, travailler à éviter que la dérive ne s’accentue. »

– En octobre 1998, une trentaine de moines – soit environ la moitié de la communauté – sont à Rome pour fêter le dixième anniversaire du Motu Proprio Ecclesia Dei, du 2 juillet 1988. Ce Motu Proprio comportait l’« excommunication » de Mgr Lefebvre (qui aurait eu une « fausse notion de la Tradition »), et un appel aux communautés qui souhaitaient se rallier à Rome. A cette occasion, Dom Gérard précise dans une conférence sa pensée sur le nouveau rite : il va plus loin qu’en 1995, en affirmant que la nouvelle messe est « orthodoxe », c’est-à-dire qu’elle est l’expression d’une bonne doctrine. Pourtant, avant 1988, il formulait des critiques très fortes contre le nouveau rite, peut-être encore plus fortes que Mgr Lefebvre : il parlait de sa « malice intrinsèque », et il disait que cela « ne venait pas de l’Église » (ce qui est exact). Quel changement en quelques années !

– Fin 1998 est signé un accord avec la Conférence monastique de France, qui regroupe tous les abbés bénédictins et cisterciens, en vue de reconnaître officiellement le monastère du Barroux. Parmi les conditions figure la concélébration de la messe chrismale, le Jeudi saint : il faut que cela se fasse au moins une fois dans le diocèse d’Avignon, pour le Barroux, et au moins une fois dans le diocèse de l’éventuelle fondation. (Cela se renouvellera en fait chaque année, le plus souvent avec plusieurs pères : la plupart passeront à la moulinette.) Une autre condition consiste à reconnaître que les pères du Barroux qui sont de passage dans d’autres monastères ont le droit d’y concélébrer. Cette fois, la communauté n’est informée que quatre ou cinq mois plus tard.

– En 1999, Dom Gérard participe à ce que l’on peut appeler le « torpillage » de la Fraternité Saint-Pierre : fin juin 1999, seize prêtres (les seize « signataires ») écrivent au Saint-Siège pour se plaindre, en résumé, de ce que leur Fraternité ressemble encore trop à celle dont elle est issue. Dom Gérard intervient auprès de Rome, notamment en proposant le remplacement du supérieur général par un autre prêtre, très libéral. Cet exemple est instructif : après l’accord d’un institut avec Rome, il suffit d’une toute petite poignée d’individus, à l’intérieur de cet institut, pour faire évoluer l’ensemble. Dans le cas de la Fraternité Saint-Pierre, il y a seize « signataires », mais au point de départ ils ne sont que trois ou quatre, décidés à faire quelque chose pour aller davantage dans le sens de Rome et moins ressembler à leur ancienne Fraternité. Ils réussissent à convaincre quelques confrères de signer, ils se plaignent à Rome, et cela suffit : Rome les soutient, intervient par la force en changeant le supérieur général et les directeurs de séminaires, et impose certaines conditions. C’est le « torpillage » de la Fraternité Saint-Pierre.

– Le 24 janvier 2002 se déroule la troisième grande réunion inter-religieuse d’Assise : malgré mon insistance, Dom Gérard n’en dit pas un mot à la communauté. Je suis seul à faire une journée de prière et de jeûne en réparation, en union avec la Fraternité. Quelques pères, au contraire, célèbrent une messe votive pour la paix en union avec le scandale d’Assise. Vous voyez où on en était !

– Fin septembre 2002, Mgr Rifan rend visite à la communauté. Prélat de l’Administration apostolique Saint-Jean-Marie-Vianney de Campos, il a été sacré en janvier, au moment d’Assise. Il s’était montré extrêmement sévère à l’égard de Dom Gérard en juillet 1988 ; cette fois, ce sont de grandes embrassades. Son passage est le coup de pouce final pour mon départ : profitant d’une occasion qui m’est offerte de lui parler personnellement quelques instants, je lui pose trois questions précises concernant la nouvelle messe, Assise et la liberté religieuse. Je pensais que, vu les propos très forts qu’il avait tenus dans le passé, il y avait peut-être là une chance de trouver une communauté unie à Rome mais restant vraiment solide. Les réponses de Mgr Rifan manifestent au contraire une profonde trahison et me convainquent qu’il ne faut pas chercher d’autre piste que celle de la Fraternité.

Il faut noter que, dans sa conférence à la communauté, Mgr Rifan distinguait deux périodes de l’épiscopat de Mgr de Castro Mayer : jusqu’en 1981, où il était évêque de Campos d’une manière « légale » ; après 1981, où, chassé officiellement de son poste, il s’était maintenu à Campos avec l’aide du clergé fidèle. Mgr Rifan affirmait : maintenant que nous sommes revenus à une situation régulière avec Rome, nous devons suivre l’exemple de Mgr de Castro Mayer dans la première période de son épiscopat ; donc ne tenons pas compte de ce qu’il a pu dire pendant les dix dernières années (il est mort en 1991, juste après Mgr Lefebvre). Alors que c’est le plus important : le manifeste épiscopal de 1983, sa participation aux sacres… C’est surtout cela qu’il faut retenir de Mgr de Castro Mayer. Faisons attention à ne pas faire la même chose avec Mgr Lefebvre : on peut distinguer la période d’avant 1988 et celle d’après 1988. La seconde est très courte : à peine trois ans, puisque Monseigneur est mort le 25 mars 1991. Mais c’est la période la plus importante, parce que Monseigneur a été suscité par Dieu principalement pour l’acte héroïque des sacres, le 30 juin 1988 : c’est le sommet de toute sa vie. Par conséquent, les quelques années qui séparent ce sommet de sa vie de sa sainte mort sont les plus importantes. Il ne faut surtout pas mettre cette période entre parenthèses, mais au contraire lui donner plus d’importance que l’autre, en particulier pour ce qui touche aux rapports avec Rome : Monseigneur était instruit par l’expérience d’une quinzaine d’années de relations avec le Saint-Siège, et il savait ce qui s’était passé pour certaines communautés, comme celle de Flavigny.

– Fin 2003 : la dérive devient de plus en plus rapide avec l’élection comme père abbé du père Louis-Marie, qui a été entièrement formé (ou déformé ?) par le père Basile. Le père Louis-Marie va être plus explicite que Dom Gérard sur la nouvelle messe, le Concile, le nouveau Droit canon, etc. Il ira plus loin. Il y a un peu la même différence entre Dom Gérard et le père Louis-Marie qu’entre Benoît XVI et François 1er : le pape François va plus loin et il est plus clair que Benoît XVI, mais il va dans le même sens. C’est un fils spirituel de Benoît XVI, et de Jean-Paul II, et de Paul VI et de Jean XXIII. C’est pour cela qu’il va les « canoniser » les uns après les autres… De même, Dom Gérard avait entrouvert une porte, et le père Louis-Marie a poussé sur cette porte pour qu’elle s’ouvre en grand.

Pour savoir où en sont aujourd’hui les moines du Barroux, il faut par exemple lire leur lettre trimestrielle, qui permet de se faire une idée des visites qu’ils rendent ou qu’ils reçoivent. Il faut entrer dans leur grande librairie, pour constater ce qui s’y vend et… ce qui ne s’y vend pas. Il faut voir comment ils ont reçu la nouvelle de la pseudo-béatification de Jean-Paul II, le 1er mai 2011, et comment ils se comporteront au moment de sa pseudo-canonisation, le 27 avril prochain. Sa « fête » a été fixée au 22 octobre : on peut s’attendre à ce que le 22 octobre 2014, au Barroux, les moines et les moniales chantent la messe de « saint Jean-Paul II ». C’est terrible d’en arriver là ! Par ailleurs, ils font de la publicité pour des œuvres ou des retraites avec le nouveau rite. Encore un exemple particulièrement frappant : le père Basile, le « théologien » de la communauté, a écrit en 2011 un ouvrage sur l’œcuménisme. La préface est du cardinal Kasper, l’un des pires, peut-être le pire des cardinaux (pourtant le concours est difficile, ils se bousculent au portillon !). Kasper prétend que, dans les principes du Concile sur l’œcuménisme et dans la pratique post-conciliaire, il n’y a « aucune rupture avec la doctrine catholique traditionnelle ». Et le père Basile, dans sa conclusion, dit à peu près la même chose : pas de rupture. Alors qu’il s’agit de l’une des erreurs les plus graves du Concile.

Voilà où on en arrive ! On peut se demander comment il est possible d’aller si loin. Je crois qu’il y a un aveuglement de plus en plus profond : quand on commence à lâcher sur un point, à accepter des concessions sur des « détails », si l’on ne se ressaisit pas, cela peut aller très loin. Il est bien difficile de se reprendre, de s’arrêter de glisser. On y voit de moins en moins clair. Il faut donc être vraiment prudent, vigilant pour éviter une dérive.


Comment la communauté a-t-elle changé ?


1) L’influence interne : le rôle du supérieur

L’exemple du Barroux montre que, lorsqu’un supérieur veut se rallier, il peut préparer ses sujets pour les entraîner dans ce sens, même si beaucoup, au départ, y sont opposés (ce qui était le cas au Barroux). Il peut, de différentes manières, et plus ou moins consciemment, conditionner sa communauté. Cela explique pourquoi le monastère, dans son ensemble, a suivi Dom Gérard.

– Le supérieur filtre les informations (j’ai parlé des revues supprimées de la table de communauté, et remplacées par d’autres), et présente les nouvelles à sa façon.

– Le supérieur emploie un double langage, pour faire plaisir à tout le monde. Il s’adapte à son interlocuteur ou à son auditoire : il se fait dur avec les durs, et mou avec les mous. Si l’on vient lui manifester son trouble, il répond : « Je vous comprends, je suis vigilant. » Si au contraire l’on trouve que les choses n’avancent pas assez vite : « Soyez patient : on avance, mais il faut aller doucement. » Ce double langage peut aller parfois jusqu’au mensonge.

– Le supérieur s’efforce de rassurer ceux qui sont inquiets. Dom Gérard me répétait souvent : « La communauté est en bonne santé, nous sommes solides, ne vous inquiétez donc pas ! » Je lui répondais que la communauté n’était vraiment pas en bonne santé, et je lui donnais des exemples.

– Le supérieur insiste sur le devoir de lui faire confiance : les relations avec Rome relèvent du domaine prudentiel, il faut donc faire confiance à l’autorité. Et si l’on n’est pas tout à fait d’accord, on se soumet. Confiance et obéissance…

– Le supérieur rappelle souvent le devoir de se sanctifier, ce qui est évidemment de la plus haute importance. Mais il s’agit pour lui de se sanctifier sans tenir compte de la crise. Alors que nous devons nous sanctifier dans la crise et par la crise. La crise est une occasion de nous sanctifier : à première vue, c’est un obstacle, mais Dieu change les obstacles en moyens. Dans un monastère en période de crise, on ne peut donc pas se contenter de bien mener sa vie religieuse, comme s’il n’y avait pas de crise.

– Le supérieur déplace les problèmes : « Il y a tant de choses qui vont mal en France, dans le monde, dans l’Église, que nous ne devons pas nous attarder à de petites querelles sur des détails. Il faut élargir notre horizon. »

– Le supérieur profite (consciemment ou non) du fait que ses sujets lui font confiance, sont attachés à sa personne. Au Barroux, beaucoup ne pouvaient concevoir que Dom Gérard puisse un jour faire fausse route. C’est l’occasion de rappeler avec insistance que nous devons être attachés aux principes plus qu’aux personnes. Pourquoi ? parce que les personnes peuvent changer, tandis que les principes ne changent pas. On peut se relever des défaillances, même graves, d’une personne, on ne se relève pas de l’abandon des principes. C’est Mgr Freppel qui le disait : « On ne se relève jamais du sacrifice des principes. »

– Le supérieur donne mauvaise conscience à ceux qui résistent à l’orientation qu’il s’efforce d’imposer. Il leur reproche de troubler la communauté, comme si le trouble ne résultait pas des actes et des paroles de l’autorité, mais de ceux qui s’en inquiètent à juste titre.

– Le supérieur répète qu’il faut garder le sens de l’Église : « Attention aux dangers du schisme et du sédévacantisme ! » (Épouvantail qu’on agite fréquemment aujourd’hui…)

Comment réagissait la communauté du Barroux ? Pour la plupart, il fallait faire confiance parce que Dom Gérard était le chef, donc il avait les grâces d’état. Si malgré tout l’on se posait des questions, si l’on n’était pas d’accord, il fallait en tout cas ne pas faire de mauvais esprit, afin de préserver l’unité de la communauté. L’unité devenait plus importante que la vérité. Mais lorsqu’on met l’unité au-dessus de la vérité, on perd les deux : on perd la vérité, et on perd aussi l’unité. C’est ce qui s’est passé au Barroux.

L’un des pères du monastère, qui avait des responsabilités importantes, était personnellement opposé à la concélébration dans le nouveau rite, mais il ne voulait surtout pas critiquer son supérieur, Dom Gérard. Il tenait donc un bon principe : pas de compromission avec la nouvelle messe ; mais il restait attaché à une personne qui contredisait ce principe. Il a fini par céder en concélébrant, alors qu’il avait juré qu’il ne le ferait jamais. Il a accepté au moins une fois. Cela a été le cas de la plupart. Je pense que deux ou trois ne l’ont jamais fait, et ne le voudraient jamais. Ceci dit, il ne suffisait pas de ne pas concélébrer soi-même : il fallait aussi protester contre ceux qui le faisaient. Ce fut l’une des raisons de mon départ : je ne supportais pas de savoir que mes confrères participaient à des concélébrations, en particulier un père ordonné en même temps que moi à Écône le 27 juin 1986, qui le faisait assez souvent. Non seulement il n’était pas question que j’use du nouveau rite (on n’aurait jamais osé me le demander), mais je ne pouvais rester dans une communauté où c’était devenu une chose normale.

Dans ce genre de situation, le supérieur ne vous demande pas forcément d’être d’accord en tous points avec lui ; il vous demande simplement de vous taire : « Si vous avez des réticences ou des réserves, taisez-vous, n’en parlez pas. » Si en effet l’on se tait, cela lui permet de continuer d’avancer dans son sens, sans obstacle. Et celui qui consent à se taire, à force de se taire, de ne plus exprimer ses convictions, finit tout doucement par les perdre. Il accepte un jour de faire un premier pas, et l’on sait qu’il n’y a que le premier pas qui coûte.


2) L’influence externe : la contamination

Mgr Lefebvre mettait souvent en garde contre le danger bien réel de la contamination. C’est un phénomène fatal : à partir du moment où il y a une reconnaissance canonique, les contacts se multiplient avec des fidèles, des prêtres, des évêques ou des cardinaux de l’Église conciliaire, et il s’établit une sorte d’osmose, en laquelle on perd peu à peu son identité. Dans un premier temps, on veut montrer qu’on est « tradi, mais gentil » ; puis, petit à petit, on devient de plus en plus gentil, mais… de moins en moins tradi. On le percevait bien dans le bulletin trimestriel du Barroux.

Nous recevions toutes sortes de visites : l’abbé Laurentin est venu assez souvent donner des conférences. Le père Gy, un des pires destructeurs de la messe catholique, a fait au moins une conférence spirituelle aux novices.

Nous rendions aussi bien des visites à d’autres communautés : il y avait des sessions monastiques de cellériers, d’hôteliers, d’infirmiers… On passait ainsi quelques jours dans un autre monastère, avec participation aux offices en français. Certains pères concélébraient ; quant aux frères, ils assistaient parfois à la nouvelle messe pendant une semaine. Pour les sœurs, les séjours ont pu être beaucoup plus longs : certaines, très fatiguées, ont passé plusieurs mois de repos dans des communautés amies, avec la nouvelle messe pendant tout ce temps-là !


3) La cessation du combat

Pourquoi a-t-on cessé de combattre au Barroux ? Tout simplement parce que l’on considérait qu’il n’y avait plus d’ennemis. Pas d’Église conciliaire, donc pas de combat.

En 1988, pourtant, Dom Gérard affirmait que le combat allait continuer, et même que l’on combattrait plus efficacement en étant à l’intérieur de « l’Église visible ». Mgr Lefebvre parlait à ce sujet d’une « totale illusion », en expliquant : « Ce ne sont pas les inférieurs qui font les supérieurs, mais les supérieurs qui font les inférieurs. »

Revenons sur les deux conditions énoncées par Dom Gérard dans sa fameuse déclaration du 18 août 1988 :

– La première était que l’accord avec Rome ne jette pas de discrédit sur la personne de Mgr Lefebvre. En réalité, il y a eu au monastère de plus en plus de critiques et même de moqueries à son propos. On combattait de moins en moins les progressistes, mais de plus en plus les communautés de la Tradition, et même certains prêtres de la Fraternité Saint-Pierre qui, pensait-on, gardaient trop l’esprit de la Fraternité Saint-Pie X !

– La seconde condition comportait deux éléments : d’abord, « que nulle contrepartie doctrinale ou liturgique ne soit exigée de nous ». Rome n’a en fait pas eu besoin d’« exiger » des contreparties : cela s’est fait tout seul. En particulier, parce que dès le départ était accepté le nouveau Code de droit canon. Par la suite, on en a tiré les conséquences. Par exemple, en 1999, lorsqu’il a davantage été question de concélébration, le père Basile nous expliquait que, selon le canon 902 du Code de 1983, on n’a pas le droit d’interdire à un prêtre de concélébrer s’il le désire : puisqu’en 1988 nous avions accepté le nouveau Code, nous devions le suivre, et appliquer notamment ce canon 902. –– L’autre partie de la seconde condition réclamait « que nul silence ne soit imposé à notre prédication antimoderniste ». Là aussi, Rome n’a pas eu à imposer le silence, il a été consenti. Dans un premier temps, on ne prétendait pas qu’il n’y avait plus d’erreurs et de scandales, mais on ne les dénonçait plus. Puis, peu à peu, on en est venu à justifier ces erreurs et ces scandales. L’exemple le plus frappant, ce sont les trois mille pages de la thèse du père Basile sur la liberté religieuse, pour essayer de prouver que la déclaration de Vatican II est en continuité avec le magistère précédent.

L’une des conséquences de cette dérive du Barroux a été le départ d’un certain nombre de membres de la communauté, pères ou frères : non seulement ceux qui refusaient cette dérive (j’en ai déjà parlé), mais aussi ceux qui voulaient aller encore plus loin, ou bien ceux qui ont été perturbés par tout ce qui se passait, et qui ont fini par partir « dans la nature » : plusieurs prêtres ont quitté le monastère pour s’insérer davantage dans l’Église conciliaire ; d’autres, hélas ! ont fait naufrage. Quand une communauté perd son identité, lorsqu’elle remet en cause ses fondements les plus sacrés, les individus de cette communauté risquent à leur tour de perdre leur identité et de remettre en cause les choses les plus sacrées, comme leur vocation religieuse ou sacerdotale. Je pense que Dom Gérard a objectivement une responsabilité très lourde en ce domaine, quelle que soit par ailleurs la responsabilité personnelle de ceux qui sont partis.


Conclusion


« Que celui qui est debout prenne garde de ne pas tomber. » Après la chute du Barroux, il y en a eu bien d’autres, en particulier celle de Campos, qui a été si rapide et spectaculaire, alors que le Padre Rifan (devenu Mgr Rifan) était vraiment très sévère contre Dom Gérard en 1988. Il est tombé plus vite et encore plus bas : il concélèbre allègrement la nouvelle messe, il était aux JMJ de Rio (j’ignore s’il a dansé avec les autres évêques !)… Donc « que celui qui est debout prenne garde de ne pas tomber ». J’ai parlé de points faibles au Barroux avant 1988. Il faut être lucide : il y a aujourd’hui des points faibles dans la Tradition, notamment dans le domaine de la doctrine. Il y a eu un certain flottement ces deux dernières années. Il faut y remédier le plus tôt possible, sinon cela peut devenir très dangereux.

« Que celui qui est debout prenne garde de ne pas tomber. » Comment faire pour ne pas tomber ? Il faut à la fois la volonté, la lucidité et l’humilité.

– La volonté de rester fidèles coûte que coûte, quelles que soient les difficultés, de continuer notre combat, même s’il doit durer longtemps. Dieu seul sait si nous en avons encore pour dix ans, vingt ans ou trente ans. Tant que les erreurs et les scandales persistent, nous continuons notre combat. Ce n’est pas le moment de baisser les armes. Pas de conciliation avec les conciliaires, ce n’est pas possible. Sinon, nous passerons à la moulinette, comme tant d’autres avant nous.

– La lucidité : pour cela, il faut à la fois s’informer et se former. S’informer, c’est-à-dire savoir un peu ce qui se passe dans l’Église et dans la Tradition. Mais aussi et surtout se former, par de bonnes lectures. On s’informe en partie sur internet, on ne se forme pas sur internet. Et comme il est beaucoup plus important encore de se former que de s’informer, il faut passer plus de temps dans les bons libres que sur les bons sites. Parmi les bons livres qui permettent de se former par la connaissance des principes et de rester lucides, il y a le recueil de textes de Mgr Lefebvre présentés par l’abbé Pivert, Nos rapports avec Rome. Cela aide à comprendre les pièges qui peuvent se présenter. Monseigneur disait à propos de certains gestes de Rome : « Ce qui semble être une concession n’est en réalité qu’une manœuvre. » Ne croyons pas que les excès du pape actuel, qui choquent davantage que ceux de ses prédécesseurs, nous protègent contre tout danger de ralliement : il n’y a pas que le pape François 1er à Rome ; il y a en particulier Mgr Pozzo, qui est récemment revenu à la commission Ecclesia Dei, ainsi que le cardinal Hoyos, qui vient également de reprendre du service. Avec ce tandem, il nous faut être sur nos gardes.

– L’humilité enfin : soyons bien persuadés que nous ne sommes pas plus forts que les autres. Si d’autres sont tombés, nous pourrions bien tomber aussi. Si le Barroux est tombé, la Fraternité peut tomber, les communautés amies peuvent tomber. Nous avons nous aussi des points faibles. Il nous faut donc tous les jours demander la grâce d’être fidèles. Nous n’y arriverons pas par nos propres forces. Cette grâce de la fidélité, nous devons la réclamer spécialement à la « Vierge fidèle », que nous pouvons invoquer sous le beau titre de Notre-Dame de Fidélité.

Annexe

Lettre de Mgr Lefebvre au père Thomas d’Aquin

+ Écône, le 18 août 1988

Bien cher père Thomas d’Aquin,

Combien j’ai regretté que vous soyez parti avant les événements du Barroux. Il eût été plus facile de considérer la situation provoquée par la décision désastreuse de Dom Gérard.

L’abbé T. s’est offert de passer chez vous à l’occasion de son retour au Mexique et de vous remettre ces quelques lignes.

Dom Gérard, dans sa déclaration, fait état de ce qui lui est donné et accepte de se mettre sous l’obédience de la Rome moderniste, qui demeure foncièrement antitraditionnelle, ce qui fut la cause de mon éloignement.

Il voudrait en même temps garder l’amitié et le soutien des traditionalistes, ce qui est inconcevable. Il nous accuse de « résistantialis­tes ».

Je l’ai pourtant bien averti. Mais sa décision est prise depuis longtemps et il ne voulait plus entendre raison.

Les conséquences désormais sont inéluctables. Nous n’aurons plus aucun rapport avec le Barroux et nous avertirons tous nos fidèles de ne plus soutenir une œuvre, désormais dans les mains de nos ennemis, ennemis de Notre-Seigneur et de son Règne universel.

Les sœurs bénédictines sont angoissées. Elles sont venues me voir. Je leur ai conseillé ce que je vous conseille aussi : garder votre liberté et refuser tout lien avec cette Rome moderniste.

Dom Gérard use de tous les arguments pour endormir les résistants. Il est évidemment soutenu par le père X, qui est faux et a toujours joué double jeu.

Vous devriez faire sécession avec les pères L. et J., ainsi que vos novices. Si le père V. n’est pas d’accord, qu’il retourne au Barroux.

A vous trois, avec les novices de Campos, vous pouvez continuer et constituer un monastère indépendant de Rome. Il ne faut pas hésiter à l’affirmer publiquement. Dieu vous bénira.

Et vous pourriez ensuite, après quelque temps, reconstituer un monastère en France ; vous seriez très soutenu et auriez des vocations.

Dom Gérard a suicidé son œuvre.

L’abbé T. vous dira de vive voix ce que je n’ai pas écrit. Je prie Notre-Dame de vous venir en aide pour la défense de l’honneur de son divin Fils.

Que Dieu vous bénisse et bénisse votre monastère.

Bien cordialement in Christo et Maria.

+ Marcel Lefebvre


[1]  — Voir cette lettre en annexe.

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L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 88

p. 120-137

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