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La tactique moderniste, de saint Pie X à Pie XI

Infiltration et contre-attaque

par Christian Lagrave

 

Cette étude fort documentée a été rédigée essentiellement d’après les sources en langue française (sur cette question, il existe aussi une abondante bibliographie en langue italienne).

Le livre d’Émile Poulat, Intégrisme et catholicisme intégral, que Christian Lagrave cite abondamment, est un ouvrage de sources, « neutre » par conséquent, et fort utile. En revanche, les autres travaux d’Émile Poulat sont plus orientés. Son approche sociologique des catholiques qu’il nomme « intransigeants » (c’est-à-dire les catholiques véritables – « intégraux », disait Mgr Benigni) appelle plusieurs réserves. Par sa nature, le catholicisme est et doit être intransigeant, mais, en imposant une terminologie qui, dans leur esprit, n’est pas sans connotation péjorative, les universitaires de gauche cherchent à discréditer le combat anti-moderniste et la pleine orthodoxie catholique.

Le Sel de la terre.

 

 

Nature du modernisme

La crise moderniste a sévi dans l’Église, et notamment dans l’Église de France, il y a un peu plus d’un siècle. Sa phase aiguë, marquée par de solennelles condamnations de saint Pie X, a duré une quinzaine d’années – en gros de 1898 à 1914. Cette acmé avait été précédée d’une phase de préparation qui avait duré une vingtaine d’années et elle a été suivie d’une période que l’on pourrait nommer le modernisme larvé, lequel a duré en gros de 1914 à 1945 puis a débouché sur un néo-modernisme qui fut condamné par Pie XII sous le nom de progressisme.

C’est ce progressisme néo-moderniste qui a triomphé au concile Vatican II et qui depuis occupe l’Église à la manière d’une armée ennemie occupant un pays vaincu, pour reprendre la judicieuse comparaison de Jacques Ploncard d’Assac.

Qu’est-ce donc que le modernisme ?

Entendu au sens strict, le modernisme est, selon le R.P. de Grandmaison S.J., la doctrine de :

Celui qui entretient la double conviction : 1°) que, sur des points définis, intéressant le fonds doctrinal ou moral de la religion chrétienne, il peut y avoir des conflits réels entre la position traditionnelle et la moderne ; – et que 2°) dans ce cas, c’est le traditionnel qui doit ordinairement être adapté au moderne, par voie de retouche et, au besoin, par voie de changement radical ou abandon [1].

Le modernisme est tributaire d’un mouvement intellectuel qui s’est développé dans l’Église vers la fin des années 1870, surtout en France. Ce mouvement intellectuel a été lui-même une réaction dont l’origine se situe dans les années 1860, lorsque les catholiques se sont trouvés confrontés à la critique d’Ernest Renan dont l’ouvrage célèbre, la Vie de Jésus, publié en 1863, avait fait scandale par son parti-pris rationaliste ; en effet, Renan, vulgarisant les travaux des exégètes protestants allemands, partait du postulat que le miracle est une chose inadmissible et, en conséquence, rejetait purement et simplement le surnaturel. Cette position fut et reste d’ailleurs le dogme fondamental sur lequel est bâtie l’Université républicaine.

Or, face à cette Université républicaine qui va devenir hégémonique après 1871, l’Église de France a été obligée de constater la tragique insuffisance de ses institutions d’enseignement. Ce constat a entraîné une triple crise : 1°) dans le domaine de la critique historique avec ce qu’on appelé le criticisme historique ou hypercritique dont les figures marquantes furent en France Mgr Duchesne et Mgr Battifol ; 2°) dans le domaine de la théologie avec le modernisme proprement dit qui prétendit adapter le dogme catholique aux besoins modernes et préparer la transition à une nouvelle phase de la religion humaine – Alfred Loisy en fut le chef de file ; 3°) dans le domaine de la philosophie avec le rejet, par une partie des intellectuels catholiques [2], soit de la philosophie thomiste considérée comme inadaptée à  notre époque, au profit de la philosophie allemande fondée sur Kant, soit de la valeur philosophique de la raison abstractive au profit du sentiment (Léon Ollé-Laprune, Maurice Blondel).

Le 3 juillet 1907, saint Pie X étant pape depuis presque quatre ans, la congrégation du Saint-Office publia le décret Lamentabili sane exitu ; il s’agissait d’une sorte de nouveau Syllabus qui condamnait solennellement soixante-cinq propositions modernistes fondamentalement erronées ou gravement entachées d’erreur, au sujet du Christ et de l’Église, de la Révélation, de la foi, du progrès du dogme.

Le 8 septembre suivant, le pape adressait à l’épiscopat du monde entier l’encyclique Pascendi dominici gregis par laquelle il dénonçait le modernisme comme « le rendez-vous de toutes les hérésies ».

La secte moderniste n’en sera pas écrasée pour autant ; elle va survivre et finalement triompher en utilisant deux tactiques : 1°) le camouflage pour rester dans l’Église de manière à la subvertir de l’intérieur, 2°) la calomnie pour neutraliser ses adversaires.

Les principales figures du modernisme catholique en France furent l’abbé Alfred Loisy, l’abbé Joseph Turmel, l’abbé Marcel Hébert, le philosophe Édouard Le Roy et l’abbé Albert Houtin. C’est ce dernier qui va nous expliquer la première tactique.

 

La manœuvre moderniste expliquée par A. Houtin 

Albert Houtin, sa vie, son œuvre

Albert Houtin était né à La Flèche (Sarthe) en 1867 ; ses parents étaient boulangers. Il fut d’abord élève du petit séminaire d’Angers, puis novice bénédictin à Solesmes où il ne resta pas, et fut enfin, en 1891, ordonné prêtre diocésain à Angers. Immédiatement nommé professeur d’histoire au petit séminaire, il entreprit des recherches d’histoire ecclésiastique locale sur l’existence du premier évêque d’Angers, saint René, dont il contesta l’historicité, ce qui lui valut l’hostilité de son évêque, si bien qu’il quitta son diocèse en 1901. Il vint alors à Paris, où il fut quelques mois prêtre habitué à la paroisse Saint-Sulpice ; il entra en relations avec les principaux représentants du mouvement moderniste et pendant cinq ans (1904-1909), il assura la rubrique des affaires religieuses au quotidien Le Siècle, organe de la gauche anticléricale militante où collaboraient régulièrement Alphonse Aulard et Ferdinand Buisson. Ce voisinage ne le gênait apparemment pas et il se considérait, paraît-il, comme un « franc-tireur au service de l’Église ». Ce double jeu ne dura guère et il quitta définitivement la soutane en 1912 ; il reçut alors un modeste emploi au Musée pédagogique, dont il fut nommé directeur peu avant sa mort, survenue en 1926 à Paris. Il demanda à être incinéré sans le moindre rite religieux [3].

En 1907, alors qu’il portait encore la soutane, Albert Houtin publia chez l’éditeur Émile Nourry un livre de 358 pages, intitulé La Crise du clergé qui présentait l’histoire de la crise du point de vue moderniste ; l’ouvrage – mis à l’index le 26 juillet 1907 – n’en obtint pas moins un certain succès et fut réédité l’année suivante ; il était très habilement rédigé pour semer dans l’esprit des lecteurs le doute sur la vérité du christianisme auquel l’auteur ne croyait plus, puisqu’il prétendait ne conserver de la religion que ce qu’il nommait les « trois vrais mystères : Dieu, le libre arbitre et l’immortalité de l’âme [4] ».

 

Une volonté de subversion

Dans un appendice à son ouvrage [5], Albert Houtin faisait la chronologie de la crise depuis 1884 jusqu’à 1907, et constatait qu’un nombre impressionnant de prêtres avait quitté l’Église à cette époque ; les uns devenus purement et simplement athées, d’autres déistes, et beaucoup passés au protestantisme. Or, pour Albert Houtin le prêtre qui n’avait plus la foi catholique devait au contraire tout faire pour rester dans l’Église catholique, cela dans un but bien précis.

En effet, dans le chapitre VI, intitulé « Ceux qui restent », Houtin posait la question : « Le prêtre qui a perdu la foi doit-il quitter l’Église ou peut-il continuer d’enseigner sa doctrine ? » Après avoir passé en revue le cas de ceux qui restent par résignation, crainte de l’avenir, convenance mondaine ou ambition, Houtin en arrivait à ceux qui restaient dans l’Église pour la subvertir de l’intérieur :

D’autres, inspirés par des motifs personnels, envisagent les inconvénients de l’exode d’un point de vue différent. Ils croient que, s’ils rentrent dans le monde, ils seront déconsidérés, que leur parole n’aura plus d’efficacité. Se séparer de l’Église, c’est renoncer à exercer quelque action sur ceux qui lui sont fidèles. L’Église sait discréditer celui qui s’en va, elle referme la porte sur lui, et sa voix, dès lors, n’est plus entendue. C’est pourquoi des prêtres s’obstinent à y rester. Ils veulent encore qu’on profite de leur expérience. S’ils sont très braves, ils se font les éducateurs de leurs ouailles, les détachent doucement de la superstition et les conduisent vers des conceptions religieuses épurées. S’ils ne se piquent pas de courage, ils se disent du moins qu’ils suivront leur troupeau dans les évolutions des idées modernes, et qu’il n’y aura pas à leur place un fanatique luttant contre l’émancipation intellectuelle. Après avoir accompli leur propre libération, ils veulent travailler à celle de la société (p. 66-67).

L’aveu est cynique : il faut que les prêtres qui ont perdu la foi restent dans l’Église pour pervertir lentement l’esprit des fidèles en les détachant de la « superstition », c’est-à-dire de l’enseignement traditionnel, et en les amenant à « des conceptions religieuses épurées » : celles des modernistes.

Et Albert Houtin ajoute là une note longue et intéressante que nous allons analyser :

C’était la pensée de l’abbé de Meissas, qui est mort le 9 octobre 1906. Parlant des ecclésiastiques tentés de quitter l’Église, il s’exprimait ainsi : « Ils ne feront aucun bien en en sortant. Ils peuvent en faire beaucoup en y restant. Leur  nombre y grandit tous les jours. Malgré le fanatisme, l’ignorance et la paresse trop générales de leurs confrères, il est impossible qu’ils n’exercent pas une action salutaire sur leur esprit et sur celui des fidèles. »

Et Albert Houtin donne comme référence : Jean Vrai, Éphémérides de la Papauté (1904), p. 165. Qui sont ces personnages ? L’abbé Alexandre de Meissas (1837-1906) fut vicaire à Auteuil, chapelain de Sainte-Geneviève, aumônier de l’hôpital Greffulhe, puis des frères de Saint-Jean de Dieu, et enfin du collège Rollin à Paris ; il fut également professeur libre de patristique à l’École des Hautes Études de la Sorbonne (section des Sciences religieuses) après la démission de Loisy en 1904 [6]. C’est Meissas qui est l’auteur des Éphémérides de la Papauté publiés sous le pseudonyme de Jean Vrai. L’ouvrage fut mis à l’Index en 1909 et une seconde édition fut publiée en 1910 sous le vrai nom de l’auteur qui était mort depuis 1906. Nous avons là le cas typique d’un moderniste qui ne fut détecté qu’à la fin de sa vie.

Poursuivons notre citation d’Albert Houtin :

A une époque où la crise de la foi ne portait pas sur les fondements mêmes du christianisme, Montalembert écrivait au P. Hyacinthe : « Vous ne servirez bien la cause qui nous est chère qu’en restant au-dedans, au lieu de vous laisser entraîner ou rejeter au dehors » (9 février 1869). Prenant la question à un point de vue plus général, celui des laïques et de l’Église entière, la marquise de Forbin d’Oppède écrivait également au P. Hyacinthe : « Il me semble qu’un des grands malheurs de notre temps, une des causes de ce mouvement de contraction, de rétrécissement qui altère le caractère de l’Église catholique, c’est que tous ceux qui autrefois auraient été des catholiques croyants, mais pensant et parlant librement, comme Dante par exemple, sortent aujourd’hui de l’Église où il ne reste plus que des hommes d’autorité, amoureux de la soumission et heureux de trouver sur qui se décharger des soins de penser et de vouloir. Si ceux qui ont besoin de respirer le grand air se tiennent en dehors, ceux qui restent au dedans en ont d’autant plus de facilité pour fermer et calfeutrer les fenêtres ; c’est ce qui arrive en Angleterre ou, à très peu d’exceptions près, les nouveaux convertis appartiennent tous à la famille des esprits qui aiment à abdiquer et ne se soucient pas de gouverner eux-mêmes leur vie, tandis que les esprits indépendants restent dans le protestantisme. En France, les choses sont constituées de telle manière qu’en dehors de l’Église catholique, il n’y a rien que l’effroyable isolement de Lamennais ou les églises ridicules de l’abbé Châtel ou du Père Enfantin » (23 mai 1869).

Chacun connaît Montalembert, disciple de Lamennais et catholique libéral impénitent, mais le père Hyacinthe (1827-1912) est moins connu ; il s’appelait Charles Loyson, entra d’abord chez les Dominicains puis passa chez les Carmes en 1862 et se fit une grande renommée comme prédicateur à Notre-Dame de Paris, de 1864 à 1869. Libéral convaincu, il s’opposa obstinément à l’infaillibilité pontificale ; de plus sa vie privée était scandaleuse (il était notoirement concubinaire) ce qui lui valut l’excommunication. Il se maria, entra en 1872 dans l’Église schismatique et janséniste des vieux catholiques d’Utrecht puis fonda en 1879 une Église anglicane. A la fin de sa vie, il fut un membre important du réseau de correspondance des modernistes [7]. Sa correspondante, la marquise de Forbin d’Oppède, citée par Albert Houtin, était janséniste et ses lettres ont été publiées par Léon Séché dans Les Derniers Jansénistes [8]. Quant à l’abbé Châtel (1795-1857) et au Père Enfantin (1796-1864), le premier était un prêtre français qui fonda, peu après 1830, une secte rationaliste intitulée « Église catholique française », qui n’eut qu’un succès éphémère et fut interdite en 1842 ; le second était un ingénieur et économiste qui fut disciple du socialiste utopique Saint-Simon et fonda une secte qui s’adonnait surtout au libertinage.

Donc, pour résumer le propos de la marquise de Forbin d’Oppède, il faut rester dans le catholicisme car, quand on en sort, on ne représente plus rien.

 

Comment révolutionner l’Église sans révolter les fidèles ?

C’est ce que vont nous expliquer Albert Houtin et Ernest Renan ; donnons d’abord la parole à Houtin :

Quelques-uns restent aussi dans l’Église pour ne pas faire perdre la foi aux vrais croyants qui les connaissent. […] Pour les prêtres qui pensent ainsi, l’essentiel de la religion consiste dans la prédication de la confiance en Dieu, de la morale, du dévouement, du sacrifice. Ils s’efforcent de dégager le catholicisme de ses erreurs, mais ils ne veulent pas le détruire, parce qu’ils estiment que, dans les circonstances présentes, ce serait, dans les races latines, ruiner toute religion et toute morale.

Ce programme évoque assez bien celui qui sera suivi par la hiérarchie vaticane après Vatican II : on débarrasse le dogme de tout ce que les modernistes appellent des erreurs, on n’enseigne plus la vérité et on se contente du rôle d’« expert en humanité » pour « créer du lien social ». Cette tactique va nous être exposée par Houtin dans une seconde partie intitulée précisément « tactique ».

En 1884, un de « ceux qui restent » écrivit à Renan pour lui demander si, franchement, il ne pensait pas, comme lui, que la « barre de fer » du catholicisme, chauffée et retrempée, redeviendrait malléable et transformable.

Et Houtin ajoute en note que cette expression fait allusion

à une lettre de Renan datée du 24 août 1845 et que l’abbé Cognat venait de publier, Renan y disait : « Dans le catholicisme, il faut être orthodoxe. C’est une barre de fer ; il n’entend pas raison. »

Renan répondit à son correspondant par une lettre du 20 avril 1884 dont voici des extraits :

Vous êtes trop bon théologien pour ne pas voir que tant de points sur lesquels le catholicisme s’est engagé, et qui se trouvent en contradiction avec le développement de la science moderne, sont de foi, si bien qu’un catholique conséquent ne peut céder sur aucun de ces points. Quand on a fait sa théologie à Saint-Sulpice, on ne peut admettre une position aussi fausse que l’était, par exemple, celle des jansénistes, catholiques malgré l’Église, membres d’une communauté religieuse qui les repoussait. Mais l’Église catholique est une si grande chose, sa situation présente est si extraordinaire, si tragique, que notre siècle verra peut-être une de ces crises où la logique des scolastiques est en défaut. Je persiste à croire que notre vieille mère est féconde encore, et que d’elle, malgré les apparences, sortira la forme religieuse où la conscience humaine trouvera le repos. L’Église catholique ne pourra jamais avouer qu’elle change ; mais elle pourra beaucoup laisser tomber.

Ce sont des âmes élevées et sincères comme la vôtre qui jetteront le premier cri, qui sera bientôt suivi de mille autres. Deux choses sont certaines : le catholicisme ne peut périr ; le catholicisme ne peut rester tel qu’il est.

Renan, nous apprend Albert Houtin, avait déjà exprimé des sentiments semblables au P. Hyacinthe Loyson, dans une lettre du 15 mars 1872 :

L’issue la plus désirable à la crise religieuse de notre temps – écrivait-il – eut été un élargissement du catholicisme, sacrifiant sur bien des points la lettre et le dogme matériel pour sauver l’esprit, renonçant à la lutte contre les résultats éventuels de la science, et proclamant sans crainte qu’aucun de ces résultats ne l’atteindrait dans son vrai sanctuaire, qui est l’affirmation du cœur. Vous avez raison d’espérer contre l’espérance et de regarder cette solution comme possible encore. L’avenir nous réserve tant de situations inconnues, et la papauté, par ses dernières exagérations, s’est préparé des destinées si impossibles à prévoir !

Mais le parti réformateur ne se contenta pas de faire des vœux pieux ; il entreprit d’agir et Albert Houtin nous explique comment ils ont agi et comment ils ont échoué – provisoirement [9] :

Au moment où Renan indiquait la manière dont la vieille Église lui paraissait peut-être encore capable d’évoluer, en laissant tomber dans l’oubli des choses surannées sans les rétracter, deux apologistes distingués, l’abbé Duilhé de Saint-Projet et Mgr d’Hulst, conçurent un dessein qui semblait devoir assurer le succès de cette tactique. Ils voulaient réunir un congrès scientifique international catholique à l’effet de dégager la foi chrétienne des croyances erronées qui l’encombrent. Quand ils connurent cette entreprise, les conservateurs s’émurent. Ils suscitèrent toutes les entraves possibles, firent ajourner le Congrès à 1887, en firent contrôler le programme à Rome, et, lorsqu’il se tint, opposèrent aux séances la plus habile obstruction. […] Depuis, jamais un essai collectif n’a été tenté publiquement, soit pour opérer, par une habile manœuvre, l’abandon de dogmes par trop archéologiques, soit seulement pour reconnaître aux sciences toutes les concessions auxquelles elles ont droit et dont le refus compromet l’essence de la religion elle-même. Les congrès catholiques ont été étroitement surveillés, et il y a tout lieu de croire qu’ils ne jouiront jamais de la liberté cependant nécessaire à toute réunion qui se prétend « scientifique ».

Les apologistes dont il vient d’être question occupaient de hautes fonctions dans l’enseignement supérieur ecclésiastique : l’abbé Duilhé de Saint-Projet (1822-1897) était recteur de l’Institut catholique de Toulouse et Mgr d’Hulst (1841-1896), de celui de Paris. Ce dernier n’était pas à proprement parler un moderniste, mais c’était un libéral et il avait abandonné à l’adversaire « le terrain de la science, de l’histoire et des faits contingents [10] ». Par faiblesse de caractère ou imprudence intellectuelle, il a favorisé l’éclosion du modernisme : recteur de l’Institut catholique de Paris, il nomma à la chaire d’histoire ecclésiastique l’abbé Duchesne qui donna à son enseignement une orientation critique dont Poulat a pu écrire qu’elle « n’était peut-être pas du « modernisme », mais elle en était certainement la condition [11] ».

Un élève de Duchesne à l’Institut catholique, l’abbé Alfred Loisy, allait devenir la principale figure du modernisme en France ; Mgr d’Hulst le nomma en 1883 maître de conférences d’exégèse puis professeur en 1890. En janvier 1893, un article de Mgr d’Hulst sur « La question biblique » parut dans Le Correspondant – le journal du catholicisme libéral. Le texte, qui sacrifiait une grande partie de l’enseignement traditionnel de l’Église sur le sujet, suscita de vives réactions et provoqua une encyclique de Léon XIII : Providentissimus. Le pape y fixait les règles d’une saine critique biblique et rappelait notamment

qu’on doit rejeter comme insensée et fausse toute explication qui mettrait les auteurs sacrés en contradiction entre eux, ou qui serait opposée à l’enseignement de l’Église.

Contre ceux qui abandonnaient l’interprétation catholique traditionnelle et suivaient aveuglément les conclusions de la critique protestante allemande, il affirmait :

Mais ce qui ne convient pas, c’est qu’ignorant ou méprisant les excellents ouvrages que les nôtres nous ont laissés en grand nombre, l’interprète leur préfère les livres des hétérodoxes ; qu’au grand péril de la sainte doctrine et trop souvent au détriment de la foi, il y cherche l’explication de passages au sujet desquels les catholiques ont excellemment et depuis longtemps exercé leur talent, multiplié les travaux.

Loisy fut alors destitué de sa chaire [12]. Lui et Mgr d’Hulst se soumirent officiellement à l’encyclique, tout en s’employant activement par la suite à en fausser le sens et la portée [13].

 

Un éloge de l’hypocrisie

Si les rassemblements ouvertement modernistes était devenus impossibles – tout au moins pour un certain temps – les francs-tireurs du parti ne se privèrent pas de continuer leur propagande rationaliste sous le masque de l’apostolat. Albert Houtin nous l’explique longuement avec un incroyable cynisme :

Mais à défaut d’entente solennelle, des ecclésiastiques ont pratiqué, séparément et selon leur propre initiative, dans leur enseignement, les élagages dogmatiques qui leur semblaient opportuns, et adopté plus ou moins ouvertement les résultats de la science. Comme la hiérarchie ne peut pas tout tolérer, ils ne peuvent pas dire assurément tout ce qu’ils pensent. Selon le degré de leur courage, ils usent plus ou moins de tactique. En conséquence, les uns répandent hardiment un enseignement si raisonnable que, niant implicitement des dogmes fondamentaux, et se découvrant eux-mêmes, ils encourent de terribles disgrâces. Toute leur prudence se borne à ne pas se faire retirer les fonctions ecclésiastiques qu’ils tiennent à exercer pour préparer à la société une Église transformée. Quand ils entrevoient la possibilité de leur condamnation, ils disent simplement : « Nous serons peut-être des expulsés, jamais des évadés. » D’autres, moins hardis, exercent leur ministère à l’aide de subterfuges. Ils ne prêchent guère en chaire que la morale. Une circonstance particulière, comme une première communion, une confirmation, les force-t-elle de parler du dogme, ils cessent d’être eux-mêmes, se transforment en phonographe et disent aux fidèles : « Mes frères, l’Église vous enseigne… la conscience chrétienne a voulu… ». Telle était la tactique de l’abbé de Meissas. Non, bien sûr, ce ne sont pas eux qui enseignent, et ce qu’ils répètent ce n’est pas leur foi. Leur prédication présente encore un double sens, l’un pour le public ordinaire qui l’entend à la manière traditionnelle ; l’autre pour les initiés qui ne le prennent qu’en symbole [14]. Un prêtre de ma connaissance, qui ne croit pas à la divinité de Jésus-Christ, ne l’appelle jamais en chaire que « le Fils de l’Homme », quitte à user parfois de formules extrêmement dévotes, comme « le très saint Évangile de Notre-Seigneur Jésus-Christ ». Çà et là se glissent aussi des développements qui stimulent la réflexion des auditeurs intelligents, même en les incitant au doute. Des formules onctueuses suivent pour la consolation et l’édification des simples. Un sulpicien libéral, M. Hogan, disait quelquefois à un prêtre qui lui soumettait des thèses très hardies : « Mettez des oraisons jaculatoires ; cela fait tout passer. » Tout en usant de ces formules équivoques, il leur arrive, à l’occasion, de flétrir éloquemment les procédés jésuitiques. Quelquefois, sur une question, ces mêmes prédicateurs se contentent d’établir le pour et le contre, mettant sans doute plus d’âme dans l’exposition des objections. Ils prémunissent avec discrétion les esprits contre les superstitions du catholicisme italien. Souvent ils composent leur discours à l’aide de sermonnaires protestants. Non seulement il est possible aux novateurs de parler en déjouant l’inquisition moderne, mais encore ils peuvent écrire, et ils écrivent. Dans l’espèce d’anarchie où se débat l’apologétique catholique actuelle, leurs élucubrations ne se distinguent en rien de celles des libéraux naïfs et sincères ou des ambitieux croyants mais imprudents. La tactique est la même. Tantôt, parce que certains systèmes spécieux, mais ruineux pour le dogme, n’ont pas encore été condamnés, ils les présentent comme tolérables, comme tolérés, l’adaptation nécessaire aux temps modernes, la théologie de l’avenir. Tantôt, ils vantent leurs nouveautés comme une reprise de la foi antique et pure. Ce faisant, ils exposent avec exactitude des objections scientifiques auxquelles ils n’apportent pas de réfutations suffisantes. Si, dans leur équilibrisme, ils commettent des faux pas et que l’autorité les condamne, ils se soumettent « louablement », quittes à continuer. L’autorité ne demande jamais qu’on brise sa plume, sachant trop bien que l’Église a besoin d’être défendue. Ces procédés ont été largement employés dans les vives controverses suscitées récemment par les ouvrages de M. Loisy. Ceux qui l’ont réfuté ont rallié aux conclusions scientifiques plus d’adhérents que ses publications elles-mêmes. Que quelques-uns de ces adversaires apparents, de ceux même qui sont regardés comme les plus orthodoxes, ne lui soient pas secrètement gagnés sur des points importants, il est difficile d’en douter. Ils voulaient semer des idées, ils l’ont fait, ils le feront encore.

 

Des évêques et des clercs pusillanimes

Cette situation aurait pu être maîtrisée si tous les évêques avaient eu la mentalité des Apôtres ou des Pères de l’Église, mais hélas trop d’entre eux n’étaient que des fonctionnaires timorés dont le mot d’ordre était : pas de vagues ! Albert Houtin le constate.

Pour avancer la transformation du dogme ou pour précipiter sa ruine, des prêtres publient parfois des livres ou des articles anonymes ou pseudonymes fort supérieurs à la plupart des productions anticléricales des laïques : on voit que celles-là émanent de gens du « bâtiment ». […] La hiérarchie orthodoxe s’émeut. Mais les critiques savent leurs classiques. Ils se souviennent que La Fontaine conseille de faire le mort quand l’ours vous flaire. L’ours manque d’ailleurs tellement de perspicacité que, malgré sa férocité, il se laisse ordinairement tromper. Rarement une sûre délation fait connaître le coupable. En ce cas, l’autorité lui adresse des reproches et des menaces, mais elle ne sévit pas quand elle craint de se créer un adversaire redoutable et sans retenue. Les choses ne sont pas très différentes en dehors de France : le savant prêtre libéral Franz Kraus a beaucoup écrit sous des pseudonymes contre le romanisme et le jésuitisme ; son ordinaire, l’archevêque de Fribourg, ne lui a jamais adressé que des réprimandes ; on craignait en lui un nouveau Döllinger. C’est ainsi que, malgré la crise de la foi, tant d’ecclésiastiques restent à leur place. Des cardinaux tiennent le rôle de princes de l’Église, des évêques administrent leur diocèse, des prêtres enseignent dans les séminaires, dans les paroisses et les couvents, alors qu’ils ne croient pas, comme on dit, au « surnaturel magique ». Des séminaristes qui en sont aussi arrivés à ce point, avant d’être ordonnés prêtres, ne rentrent pas dans la vie laïque. Chacun continue sa besogne, résolu à ne débiter que le strict nécessaire de rengaines confessionnelles et se promettant de l’alléger au fur et à mesure que le permettront les circonstances.

Naturellement les politiciens républicains et la presse anticléricale ne pouvaient que jubiler devant cette situation et ne se cachaient pas d’espérer en recueillir ultérieurement les fruits au bénéfice de leur œuvre antireligieuse :

Les moralistes peuvent blâmer cette position, les hommes politiques sont généralement très indulgents à son égard. Ils prennent les faits comme ils sont, et ne mettent pas d’abstractions à leur place. Partant du double principe que le grand nombre des catholiques est resté arriéré, en proie à l’ignorance, à la routine, aux préjugés, et qu’il faut sauver l’idéal du peuple, ils regardent avec complaisance toutes les tentatives, même illogiques, qui ont pour but de préparer une réforme intérieure de l’Église et une transformation de cette grande institution éducatrice. Ils comprennent qu’usant de ménagements, les progressistes ne mettent pas la papauté au pied du mur. Il semble que l’opinion publique approuve encore, du moins implicitement, cette conduite. Les sentiments de la presse contemporaine à ce propos se sont récemment fait jour dans les controverses relatives à M. Loisy, qui est indubitablement « hérétique ». De rares journalistes ont soutenu que la logique le forçait à sortir de l’Église. La plupart des organes conservateurs exprimaient l’avis qu’il y restât : ils craignaient manifestement les conséquences politiques et sociales de sa défection. Plusieurs socialistes se rangeaient à cette opinion pour d’autres motifs. M. Vauxcelles disait dans L’Humanité (Numéro du 23 avril 1904) :  « Il ne veut pas quitter son Église : ne nous en plaignons pas. En y demeurant, c’est peut-être à nous qu’il rendra service. » Un autre publiciste écrivait pareillement : « L’abbé Loisy échappe aux épithète de renégat et de défroqué. Il reste dans l’Église, mêlé aux autres prêtres, penché comme eux sur son bréviaire, et, comme eux, respectueux de ses supérieurs hiérarchiques. Si puissante que soit en ce milieu la réprobation pour l’homme qui a pensé seul, la curiosité tentera toujours ces âmes renfermées. La présence de l’abbé “qui a été plus loin que Luther et Calvin” leur sera une perpétuelle sollicitation à comparer les Évangiles entre eux ; un jour, ils se poseront des questions ; le lendemain, elles seront devenues des doutes, et bientôt ils n’opposeront plus aux arguments de la critique des affirmations mourant sur leurs lèvres. Alors la crosse des évêques pourra peut-être encore les maintenir dans le rang. Mais la force du prosélytisme catholique sera tombée, et il ne suffira plus pour le susciter de définir l’apostasie : la fidélité à ses propres pensées » (Article de M. Jean Alvère dans L’Aurore, 9 janvier 1904).

La hiérarchie épiscopale française ne brillait alors ni par son discernement ni par son courage : là où il aurait fallu tailler dans le vif, c’était plutôt l’esprit de compromission qui prévalait [15], comme le constate Albert Houtin :

Quant à l’Église, elle n’a point expulsé l’abbé Loisy. Elle ne lui a point imposé de rétractation. Elle tolère, en toute connaissance de cause, d’autres prêtres qui n’ont pas sa foi, tout comme elle appelle catholiques et enterre, tous les jours, des gens, qui, d’après ses règles, sont excommuniés et auxquels elle devrait refuser la sépulture. Elle est devenue politique et opportuniste. Elle n’exige plus que l’on crie ce qu’elle enseigne, elle demande seulement que l’on garde un silence respectueux ou que l’on répète ce qu’elle veut. Récemment, un cardinal et un archevêque, zélés défenseurs de l’orthodoxie, ont donné de bons postes à deux prêtres qui les menaçaient de passer au protestantisme (où peut-être n’auraient-ils pas été reçus) et les ont priés de rester tranquilles…

Houtin n’est pas le seul à avoir fait ce constat. Un religieux, le R.P. Eugène Portalié (1852-1909), écrivait après Pascendi :

Mais, plus souvent, dans ces débats avant l’encyclique, la clairvoyance et parfois aussi le courage ont fait défaut. Même ceux qui avaient compris où allait M. Loisy et où il conduisait ses dupes, n’osaient pas s’exprimer trop clairement. On insinuait bien qu’il pouvait logiquement conduire à l’incrédulité absolue, mais aussitôt, on entonnait le couplet obligé sur la science incomparable de M. Loisy, sur sa sincérité (!) sur son humilité (!!). Que voulez-vous ? A ce prix seulement on était toléré par le puissant syndicat qui distribuait à son gré éloge et mépris. C’était aussi sans doute, par charité ; mais cette charité devenait involontairement une trahison des âmes, qui trompées, finissaient par croire qu’il s’agissait là de simples subtilités de critique, non des fondements mêmes de notre foi. […] il semble vraiment que, dans ces dix dernières années, charité ait été pour plusieurs d’entre nous synonyme de naïveté et de sottise ; c’était comme si, à tout prix, nous voulions être dupés. Pour être homme d’esprit et de bon esprit, il fallait, non pas interpréter en bonne part quand c’est possible (règle élémentaire de la controverse chrétienne), mais se crever les yeux pour ne pas voir, se boucher les oreilles pour ne pas entendre, et l’intelligence, pour ne pas comprendre les moqueries et les sarcasmes dont on criblait notre foi chrétienne… M. Loisy avait beau attaquer la divinité de Jésus-Christ, la résurrection, l’eucharistie, la Révélation elle-même ; il n’était point permis de le dénoncer publiquement. On vous traitait d’intransigeant et d’outrancier : vous étiez jugé ; et prêtres, jeunes séminaristes ou laïques inexpérimentés, continuaient à voir dans M. Loisy le véritable savant, victime – on allait jusqu’à l’appeler martyr – des « gabelous » de l’orthodoxie [16].

Heureusement saint Pie X était plus lucide et plus courageux et, en cette même année 1907 qui vit paraître le livre d’Albert Houtin, le pape, lui, fulminait le décret Lamentabili et l’encyclique Pascendi qui allaient arracher son masque au modernisme et procurer à l’Église un répit, hélas très relatif et très provisoire.

 

L’infiltration et ses résultats

La force et la ruse

En publiant Pascendi, le pape saint Pie X avait pris soin d’exposer la tactique d’infiltration des modernistes et de déplorer leur succès :

Que ne mettent-ils pas en œuvre pour se créer de nouveaux partisans ! Ils s’emparent de chaires dans les séminaires, dans les universités, et les transforment en chaires de pestilence. Déguisées peut-être, ils sèment leurs doctrines de la chaire sacrée ; ils les professent ouvertement dans les congrès ; ils les font pénétrer et les mettent en vogue dans les institutions sociales. Sous leur propre nom, sous des pseudonymes, ils publient livres, journaux, revues. Le même multipliera ses pseudonymes, pour mieux tromper, par la multitude simulée des auteurs, le lecteur imprudent. En un mot, action, discours, écrits, il n’est rien qu’ils ne mettent en jeu, et véritablement vous les diriez saisis d’une sorte de frénésie. Le fruit de tout cela ? Notre cœur se serre à voir tant de jeunes gens, qui étaient l’espoir de l’Église et à qui ils promettaient de si bons services, absolument dévoyés. Un autre spectacle encore nous attriste : c’est que tant d’autres catholiques n’allant certes pas aussi loin, aient pris néanmoins l’habitude, comme s’ils eussent respiré un air contaminé, de penser, parler, écrire avec plus de liberté qu’il ne convient à des catholiques. De ceux-ci, il en est parmi les laïques, il en est dans les rangs du clergé, et ils ne font pas défaut là où on devait moins les attendre, dans les instituts religieux [17].

L’historien Émile Poulat, dont les travaux sont indispensables pour qui veut approfondir l’histoire de la crise elle-même, confirme – exemples à l’appui – que le modernisme catholique était devenu une puissance :

C’est en France, incontestablement, que le modernisme a trouvé son terrain d’élection. Il a son personnage éponyme, Loisy, son précurseur, Duchesne, ses philosophes, Hébert et surtout Édouard Le Roy, ses spécialistes, au premier rang desquels se place Turmel, son modérateur, Mgr Mignot, archevêque d’Albi, son publiciste et historiographe Houtin, ses informateurs et ses propagandistes, son éditeur, le libraire Émile Nourry ; ses organes, des revues amies et des journaux dévoués, comme la Revue d’histoire et de littérature religieuses dont l’abbé Lejay est le silencieux secrétaire, les Annales de philosophie chrétienne de l’abbé Denis († 1905), la Revue du Clergé français de l’abbé Bricout, la Justice sociale de l’abbé Naudet,  les successifs périodiques de l’abbé Dabry, et, plus tard, Demain que Pierre Jay dirige à Lyon ; ses adeptes et ses sympathisants, son tiers ordre, avec Paul Sabatier et Paul Desjardins, l’un protestant libéral et le second « ultra-chrétien », et même, pour se dire son évêque, Mgr Lacroix, qui démissionnera de son siège de Tarentaise après avoir promulgué l’encyclique Pascendi dans son diocèse [18]

Avec de pareils soutiens, l’hérésie allait pouvoir s’organiser pour durer. La conduite de la plupart des modernistes, après Pascendi, fut celle que conseillait Houtin : se faire oublier et demeurer dans l’Église en dissimulant leurs idées pour mieux les répandre, à l’aide d’une propagande discrète et occulte, procédant par insinuations adroites.

Mais ils ne s’en tinrent pas là : ils entreprirent de réagir contre les mesures qui les frappaient, en ayant soin de se concerter secrètement pour coordonner leur réaction [19].

Cette réaction se développa suivant trois lignes de force : d’abord on eut soin de féliciter le pape pour sa clairvoyance et de se dire en plein accord avec lui – ce qui fut fait à peu près unanimement au moins jusqu’à la mort de saint Pie X par crainte des sanctions canoniques. Mais en même temps, on minimisait le modernisme en le réduisant strictement aux propositions condamnées par Pascendi et Lamentabili, donc on rejetait uniquement le modernisme théologico-philosophique, mais on en préservait les conséquences dans les domaines politique, social, littéraire, etc. [20], de manière à réduire au minimum l’efficacité des sanctions pontificales et celle des attaques des polémistes antimodernistes.

En conséquence on proclamait partout que le pape avait pleinement réussi et que le modernisme était complètement et définitivement anéanti – ce fut le leitmotiv des modernistes et de leurs complices au moins jusqu’à la Seconde Guerre mondiale ; tous refusaient naturellement avec véhémence le qualificatif de modernisme lorsqu’on l’appliquait à leurs productions.

Enfin on allait tout faire pour disqualifier les adversaires du modernisme, au moyen d’une campagne de calomnies qui détournerait l’attention de l’opinion et même de l’autorité et à la longue ferait passer les modernistes du statut de coupables à celui de victimes.

 

Le modernisme survit et se répand

Saint Pie X fut informé de ce travail de sape par certains évêques ainsi que par le Sodalitium Pianum, dit « la Sapinière », un réseau de renseignement qui travaillait lui aussi dans le secret mais avec l’aval du pape. Il résolut donc de renforcer ses précédentes condamnations et, le 1er septembre 1910, il publia un Motu proprio Sacrorum antistitum, qui constatait que les modernistes

n’avaient pas abandonné leurs desseins de troubler la paix de l’Église. Ils n’ont cessé, en effet, de rechercher et de grouper en une association secrète de nouveaux adeptes, et d’inoculer avec eux, dans les veines de la société chrétienne le poison de leurs opinions, par la publication de livres et de brochures dont ils taisent ou dissimulent le nom des auteurs.

Le pape rappelait donc les mesures pratiques édictées par Pascendi, fixait les règles et les devoirs de la prédication chrétienne et prescrivait à tous les clercs de prêter un serment antimoderniste. Ce serment, qui rappelait la vérité catholique et condamnait l’erreur, fut aboli – détail révélateur – par Paul VI après Vatican II, en juillet 1967.

Mais le serment n’eut qu’une efficacité très limitée car la plupart des modernistes camouflés se soumirent à cette formalité sans abandonner pour autant leurs convictions [21].

Dissimulant leurs pensées et leurs actes, publiant leurs livres sous de multiples pseudonymes, la plupart ne furent jamais découverts ni sanctionnés ; d’autres le furent très tardivement. L’un des cas les plus extrêmes est celui de l’abbé Joseph Turmel (1859-1943) qui ayant perdu la foi à l’âge de 26 ans, resta dans l’ Église pour la combattre de l’intérieur et publia ses travaux sous quatorze pseudonymes différents [22] ; il fut excommunié en 1930.

Alfred Loisy – qui fut la figure de proue du modernisme en France – avait d’ailleurs lui aussi perdu la foi très tôt, en 1886 à l’âge de 29 ans, et était resté dans l’Église pour y faire carrière – briguant même l’épiscopat. Il avait dissimulé son incroyance à tous, même à ses amis, protestant hypocritement de la pureté de ses intentions. Nous ne savons cela que par une confidence qu’il en fit à Albert Houtin, alors qu’il croyait sa mort prochaine, avouant qu’il ne croyait

… ni en Dieu, ni au divin, ni à la vie future, ni au libre arbitre ; rien de surnaturel, rien de spirituel n’existait pour lui [23].

Bien que ses publications lui aient valu l’excommunication dès 1908, Loisy forma, ou plutôt déforma, nombre de jeunes prêtres et d’intellectuels catholiques, tant par ses livres que par ses cours à l’Institut catholique de Paris jusqu’en 1893, puis à l’École des Hautes Études et enfin au Collège de France où il enseigna de 1909 à 1930 [24]. En 1903, le cardinal Richard, archevêque de Paris, écrivait à Pie X :

M. Loisy continue toujours son cours à l’École des Hautes Études à Paris. Un certain nombre de jeunes prêtres y assistent et je crains qu’un trop grand nombre ne se laissent séduire par ces doctrines qui répondent à l’état général des esprits. Les fidèles en sont très préoccupés et les confesseurs me disent le trouble que ces doctrines jettent dans les âmes [25].

Un bon exemple du succès de cette tendance est fourni par le cas de l’abbé Jérôme Labourt (1874-1957) qui, dès 1901, dans la Revue du clergé français, rendait compte avec sympathie d’un ouvrage du protestant rationaliste allemand Harnack, intitulé L’Essence du christianisme ; or cet abbé Labourt publia en 1909 un Cours supérieur d’instruction religieuse entaché d’esprit moderniste et, malgré de sévères critiques transmises à Rome, ni l’ouvrage ni l’auteur ne furent sanctionnés. L’abbé Labourt, protégé par le nouvel archevêque de Paris, le très libéral cardinal Amette, fit une belle carrière parisienne qui lui permit d’influencer de nombreux jeunes et finit chanoine et vicaire général [26].

A la même époque (1903) Joris-Karl Huysmans se faisait l’écho des inquiétudes de ses amis, les bénédictins de l’abbaye de Ligugé, en décrivant dans son roman L’Oblat [27] l’angoisse des supérieurs devant les tendances sceptiques et rationalistes d’un novice pourtant très pieux, le frère Sourche :

… Cette nouvelle génération […] entend la foi à sa manière ; elle en accepte et elle en refuse ; elle n’a plus confiance dans les leçons de ses maîtres… Le respect humain, l’orgueil, le désir de ne pas paraître plus crédules que les impies, les détraquent. Tous ces gaillards-là ont lu Renan. Ils rêvent d’une religion sensée, raisonnable, ne choquant pas le bon sens du bourgeois par des miracles… ah ! ça nous prépare un joli clergé !… … Et ce mouvement gagnera les cloîtres […]. Le frère Sourche n’est pas, croyez-le bien, un isolé ; celui-là est franc et se découvre ; d’autres, plus prudents, tairont ces idées jusqu’à ce qu’ils se sentent en nombre pour oser les exprimer…

Ce sont probablement ces tendances qui expliquent que la restauration du thomisme, opérée dès la fin du 19e siècle, à la suite de l’encyclique Aeterni Patris de Léon XIII (1879), n’eut qu’une portée limitée. Les philosophies à la mode dans l’Université et dans les milieux intellectuels – comme le bergsonisme – exercèrent en effet une puissante attraction sur les esprits, même dans le clergé. Cette influence fut encore aggravée par les philosophes du parti moderniste, Maurice Blondel et Édouard Le Roy.

 

Les précurseurs et les complices

Le terrain avait été préparé par certains intellectuels catholiques, et non des moindres, qui, tout en restant – sans doute sincèrement – dans l’orthodoxie doctrinale, adoptèrent dans leur enseignement et leurs publications des positions dangereuses ou équivoques qui mirent leurs disciples en état de moindre résistance face à la tentation moderniste ; nous avons déjà cité Mgr Duchesne, directeur de l’École française de Rome, dont l’Histoire ancienne de l’Église fut mise à l’Index en 1912 ; même l’abbé Brugerette, ancien complice du parti moderniste, doit reconnaître

… qu’en bornant son œuvre à ruiner maintes légendes, il favorisa, sans le vouloir, un mouvement de critique rationaliste qui tendait à ébranler les dogmes dont il restait le fidèle défenseur [28].

Ce fut également le cas de son élève, Mgr Battifol qui fut recteur de l’Institut Catholique de Toulouse de 1898 à 1907 et combattit énergiquement le modernisme, mais il exagérait dans son enseignement la valeur et les droits de la critique historique ; son livre sur L’Eucharistie fut mis à l’Index en 1907 [29].

A côté des modernistes conscients et convaincus, il y a ceux que l’on peut appeler les modernisants ; ils rejettent certaines erreurs modernistes mais ils éprouvent de la sympathie pour d’autres, tout en refusant obstinément d’en voir les conséquences ; ceux-là présentent l’hérésie sous une forme édulcorée qui la rend plus acceptable et plus insidieuse. Ils sont innombrables et ils vont servir de relais à toutes les actions de propagande moderniste.

L’un des plus célèbres est l’abbé Henri Brémond (1865-1933), futur académicien, qui était l’ami et le correspondant des principaux modernistes : Loisy [30], Tyrelle, von Hügel, Laberthonnière, Maurice Blondel, Louis Canet, Albert Houtin. Il publia d’ailleurs sous pseudonyme en 1931 un plaidoyer pour Loisy qui vilipendait Pie X et la hiérarchie ecclésiastique [31].

Or Brémond est l’auteur d’une importante Histoire littéraire du sentiment religieux en France, qui parut de 1916 à 1936 et eut un grand retentissement. On y trouve une subtile apologie de ce sentiment religieux, qui, pour les modernistes, jaillit, par immanence vitale, des profondeurs de la subconscience et constitue le germe de toutes les religions. On y trouve également une réhabilitation des mystiques dangereux condamnés par l’Église ; les quiétistes et surtout Fénelon.

Comme l’écrivait Émile Goichot en 1997,

si l’oraison mystique est « union silencieuse avec Dieu », il a l’ambition de « découvrir partout » ce phénomène, « (à l’état d’ébauche, d’étincelle rapide), de montrer que nous sommes tous mystiques, comme tous poètes, tous inspirés, et de ramener tout à cette rencontre ou longue et constante (chez les mystiques proprement dits) ou rapide (chez tout le monde) avec Dieu ». […] Dans la même perspective, mais en restreignant cette fois prudemment le champ, les volumes suivants de l’Histoire (La Métaphysique des saints, t. VII et VIII, 1928), ceux qui provoqueront les polémiques les plus vives, abandonnent le récit historique pour dégager « une synthèse proprement doctrinale, une théorie, une métaphysique de la prière chrétienne […], toute construite déjà par nos vieux spirituels »[…]. Mais en dernière instance, pour Brémond, comme il l’écrivait à Loisy (car il ne cessa vis-à-vis de celui-ci, non seulement de témoigner sa fidélité amicale, mais de souligner ce qui rapprochait leur « philosophie spirituelle », leur « conception du mysticisme »), « la perception du divin, cette expérience première d’où sont nées toutes les religions, est a- ou supra-orthodoxe par définition, puisqu’elle n’est pas d’ordre discursif ». Plus globalement, il se refuse à introduire une différence de nature (sinon de degré) entre formes « religieuses » et « profanes » de cette expérience fondamentale [32].

Il serait intéressant de chercher quelles ont pu être les influences occultistes sur Brémond, car cette thèse d’une mystique universelle qui transcende les religions est celle de beaucoup de gnostiques, surtout ceux qui appartiennent à l’école de René Guénon [33]. Il y avait d’ailleurs tout un courant ésotériste et occultiste à étiquette catholique qui constituait un maillon entre franc-maçonnerie et modernisme, ainsi la revue Les Entretiens idéalistes, qui parut de 1906 à 1914, et était dirigée par un gnostique qui se proclamait catholique : Paul Vulliaud (1875-1950) ; or l’abbé Brémond le considérait comme une « mine [34] ». Plus lucides, Mgr Benigni, animateur du Sodalitium Pianum, et l’abbé Barbier en avaient dénoncé la dangereuse influence [35].

 

Libéraux et démocrates : l’exemple de Lecanuet et de Brugerette

L’influence du libéralisme et du démocratisme ne doit pas être sous-estimée, car même si au départ les préoccupations des modernistes étaient différentes de celles des libéraux et des démocrates-chrétiens, il était fatal que les deux courants se rejoignent : dans les deux cas, il s’agissait – au mépris des enseignements du Syllalbus – de « s’ouvrir au monde » ; les modernistes voulaient réconcilier le catholicisme avec la philosophie et la critique historique moderne, les libéraux voulaient réconcilier le catholicisme avec les idéaux politiques modernes, ceux de la Révolution française.

En lisant la série des gros volumes que le R.P. Édouard Lecanuet (1853-1916), démocrate-chrétien et libéral, a consacrés à L’Église de France sous la Troisième République [36] on constate cette tendance sous-jacente : la sympathie pour les novateurs qu’ils soient modernistes ou libéraux et la haine du camp opposé celui des « intégristes » ; d’ailleurs une grande partie du volume consacré à La Vie de l’Église sous Léon XIII fut rédigée anonymement par un philosophe kantien très proche du modernisme, le R.P. Lucien Laberthonnière [37], oratorien (1860-1932) qui était un grand ami du R.P. Lecanuet [38]. Or ces livres figuraient dans les bibliothèques des séminaires, des institutions religieuses et des ecclésiastiques cultivés.

Il en était de même pour les trois volumes intitulés Le Prêtre français et la société contemporaine [39], dont l’auteur était le très moderniste abbé Joseph Brugerette (1863-1943 [40]). Il traite longuement de la crise moderniste dans huit chapitres, fort intéressants d’ailleurs et bourrés d’informations mais très tendancieux : les thèses modernistes sont condamnées bien sûr mais les hommes du modernisme sont présentés avec toute la sympathie, toute la mansuétude possibles, en revanche il n’en est pas de même pour leurs adversaires. Si les modernistes sont pour Brugerette de doux agneaux et des brebis égarées, par contre les intégristes sont des loups ravisseurs, coupables de toutes les turpitudes, et il les peint sous les couleurs les plus noires, avec les expressions les plus fielleuses.

Esprits grincheux, [injustes] interprètes, sans autorité et sans mandat, des enseignements de l’Église, […] race pharisaïque des chercheurs d’hérésie [41]. Les uns combattent au grand jour trop souvent par la médisance et la calomnie les catholiques auxquels ils donnent l’étiquette libérale ; les autres, moins loyaux, poursuivent de leurs délations les évêques et les prêtres qu’ils jugent suspects, et cette prétendue défense du catholicisme intégral devient une vaste entreprise de dénonciation centralisée entre les mains de ses directeurs. […] En réalité, ils n’ont fait qu’usurper les fonctions de l’Église enseignante, pour « juger et condamner, du sommet de leur incapacité, prêtres et évêques et même les papes qui ne consentent pas à subir en silence une dictature qui ne sert que leurs rancunes personnelles et celles de leur clan » (Mgr Mignot, Mémoire au cardinal Ferrata, 1914 [42]).

L’abbé Emmanuel Barbier – ce courageux défenseur de la foi auteur d’une magistrale Histoire du Catholicisme libéral en France – est longuement dénoncé et stigmatisé sur deux pages entières par Brugerette, qui réprouve pourtant ce genre de procédé quand on l’applique à son camp ; l’abbé Barbier devient sous sa plume un sectaire qui entasse contre ses adversaires

les insinuations perfides et quelquefois les calomnies ouvertes à la manière d’un pamphlétaire. […] Son rôle, sa mission qu’il croyait divine, c’était sous la Terreur intégriste, de dénoncer les suspects, à la manière des journalistes montagnards à l’époque de la Terreur révolutionnaire.

La « Terreur intégriste » égalée à la Terreur révolutionnaire. Rien que ça ! On voit que l’abbé Brugerette ne recule devant rien, pour accabler l’ennemi. Il fait même mieux quand il parle de Mgr Benigni créateur du Sodalitium Pianum dont nous allons reparler. Ce prélat devient sous sa plume le mauvais génie qui a failli causer la ruine de l’Église :

Ce qu’il importe toutefois de souligner dans l’histoire de la réaction anti-moderniste, ce ne sont pas des faits isolés et sans  lien apparent d’une campagne de dénonciations trop souvent injustifiées. Cette campagne est organisée. Elle a son chef, Mgr Benigni, personnage étrange et sans scrupule, que l’on peut regarder comme le principal animateur de ce mouvement inquisitorial. Et c’est sous sa direction et en qualité d’agents secrets qu’opèrent des hommes comme l’ex-Père Emmanuel Barbier et ses semblables. Il est de ceux qui empruntent au caméléon les couleurs de leur opinion et qui peuvent en changer comme un cavalier de monture, au gré de leur ambition personnelle. Après avoir servi la cause libérale, sous le pontificat de Léon XIII, sans souci aucun de ses anciennes attaches, il devient, sous le pontificat de Pie X, le plus fougueux défenseur de l’intégrisme, déployant une activité extraordinaire dans la poursuite de tous les prêtres et catholiques qu’il dénonce comme suspects de participation ou de sympathies modernistes.

Est-il besoin de dire que toutes les imputations de l’abbé Brugerette sont autant de calomnies ? La publication du dossier complet du Sodalitium Pianum par l’historien Émile Poulat en 1969, sous le titre Intégrisme et Catholicisme intégral, suffit à le prouver [43].

 

La contre-attaque anti-intégriste

L’intégrisme, adversaire efficace du modernisme

Commençons par rétablir les faits. Le Sodalitium Pianum, surnommé le SP ou La Sapinière, était un réseau secret international antimoderniste fondé par un prélat romain, Mgr Umberto Benigni (1862-1934), avec l’appui et le soutien constant de saint Pie X.

Ordonné prêtre en 1884, Umberto Benigni s’était intéressé d’emblée au journalisme et au catholicisme social ; il avait fondé en 1892 la première revue catholique sociale d’Italie, puis avait été rédacteur en chef d’un journal catholique à Gênes.

D’un tempérament entier et combatif, d’une vitalité puissante, il mènera toujours de front des activités multiples : homme d’études, qui a le goût des fiches et la pratique des dossiers, homme de relations, curieux de tout et informé sur tous. Par une double vocation qui semble irrépressible, de sa jeunesse à sa vieillesse on le voit journaliste et historien, que fascinent le rôle social et la politique internationale de l’Église [44].

Établi à Rome en 1895, il avait été pendant dix ans attaché à la Bibliothèque vaticane et professeur de séminaire tout en dirigeant un quotidien catholique intégral. Il fut ensuite, de 1906 à 1911, sous-secrétaire de la congrégation des Affaires ecclésiastiques extraordinaires – ce qui en faisait un personnage important –, puis protonotaire apostolique jusqu’à sa mort. Féru d’histoire il a publié sept volumes d’une importante Histoire sociale de l’Église.

Alors que Brugerette nous a dépeint un ambitieux sans scrupule qui change d’opinion pour satisfaire son ambition, voici comment Émile Poulat juge Mgr Benigni :

Il ne cherche pas le succès, il sert une cause. Entreprenant, que rien ne rebute, mais trop passionné pour être carriériste, il va d’instinct à la ligne dure. Plus souple, il aurait fini cardinal : il était sur la voie, il préféra sa liberté d’action. Il la paya cher mais jamais ne la regretta ; et il en usa. Sa religion n’est pas de dévotion mais de choc. […] Il grandit dans le catholicisme « intransigeant » du Syllabus et du Non expedit. A l’aube de l’Action catholique de la jeunesse, il est de ceux qui entendent relever le défi lancé à l’Église par la « société moderne », issue de la « révolution bourgeoise » et imbue des « maximes libérales ». Ce sera société contre société, principes contre principes, sans accommodements ni compromissions. Il n’est pas conservateur : il est « contre-révolutionnaire », l’adversaire irréductible de toutes les manifestations où se montre Satan à l’œuvre. Vision dramatique et combat gigantesque, où la foi retrouve sa dimension eschatologique. Un « monde nouveau » édifié sur les ruines de l’ancien, comment la catastrophe ne serait-elle pas au bout de ce rêve pernicieux ? Devant le flot qui monte, l’Église demeure le seul espoir et la seule force. Or voilà, sous Léon XIII finissant, que les infiltrations avaient grandi ; sous Pie X, intrépide mais désobéi, de véritables brèches étaient apparues. Une hérésie insidieuse attaquait la foi, le modernisme social [45], et la parasitait de ses utopies. Inlassablement, Benigni s’employa à démasquer les « ennemis du dedans ».

Le reste du livre de M. Poulat établit que, contrairement à ce qu’affirmèrent ses calomniateurs, le Sodalitium Pianum n’était pas une société secrète ; il était sous le contrôle permanent du pape Pie X, qui le finançait, et du cardinal De Lai, secrétaire de la Congrégation consistoriale ; Pie X n’a rien ignoré des activités de Mgr Benigni avec qui il était en liaison permanente, et il l’a toujours soutenu. Le pape, dont la volonté était forte, n’avait qu’une autorité réelle bien faible en face des oppositions qu’il rencontrait chez les cardinaux et chez les évêques – notamment en Allemagne et en Italie ; son Secrétaire d’État, le cardinal Merry del Val, au lieu d’être un chef énergique était un diplomate craintif, incapable de triompher des résistances, alors, dans son isolement, le pape s’est appuyé sur le loyalisme de Benigni.

Le but du SP a été exposé par Mgr Benigni dans une circulaire envoyée en 1910 aux membres du réseau :

Nous nous trouvons vis-à-vis d’une vraie coalition où l’inintelligence des uns se rencontre avec la malice des autres pour avilir l’Église, la compromettre en des combinaisons dont elle doit être l’éternelle dupe, pour éteindre le zèle, l’activité, voire le caractère des vrais catholiques. Cette coalition internationale travaille à l’ombre et à l’appui d’une autre coalition ; celle de la presse soi-disant catholique ou libérale, modérée, neutre, etc., etc. Vis-à-vis de tout cela il faut que les vrais catholiques s’entendent entre eux, en commençant par s’avertir les uns les autres de ce qui se passe dans l’ombre contre eux, soit chez les ennemis ouverts soit chez leurs faux amis [46].

D’après ses détracteurs, le SP était une société secrète forte d’un millier de membres ; Émile Poulat a montré qu’il n’en avait en réalité jamais compté plus d’une cinquantaine [47]. Les principaux étaient, chez les Français, le P. Alphonse George, rédemptoriste, le P. Charles Maignen, des frères de Saint-Vincent de Paul, le P. Jules Saubat, des Pères du Sacré-Cœur de Bétharram, l’abbé Paul Boulin, prêtre du diocèse de Troyes. Outre ses affiliés, le SP avait des sympathisants ; toujours en France, il faut citer le P. Salvien, assomptionniste, Mgr Henri Delassus (1836-1921), prêtre du diocèse de Cambrai, protonotaire apostolique et directeur de la Semaine religieuse de Cambrai, l’abbé Emmanuel Barbier (1851-1924), ancien jésuite qui avait quitté la Compagnie en 1905 et s’était fait incardiner au diocèse de Poitiers, car il estimait que les Jésuites trahissaient le pape et préparaient un virage en faveur des novateurs. Il dirigeait une revue bimensuelle, La Critique du libéralisme, dont il exposait ainsi le programme dans son n° 1, en 1908 :

Le titre de cette revue en fait connaître assez clairement l’objet. Elle sera une œuvre de vulgarisation, destinée à tenir l’opinion en garde contre un genre d’erreurs d’autant plus redoutables qu’elles se dissimulent facilement, et que, le plus souvent, elles sont propagées par des hommes de bonne foi, chez qui elles s’allient parfois avec un zèle très pur. Cette revue est fondée pour signaler les manifestations, les tendances, la tactique de cet esprit d’erreur, et pour leur opposer les vrais principes qui doivent guider les catholiques, soit en face des problèmes soulevés autour des questions de science religieuse, soit dans la défense de leurs libertés et l’exercice de leurs devoirs politiques, dans l’action civique, soit encore à l’égard des projets, aujourd’hui si nombreux, de réforme sociale. Les articles de la revue se renfermeront dans le domaine des faits. C’est dire que tout procès de tendances sera soigneusement évité. On aura pour principe de ne rien affirmer que de vrai et de certain, de ne rien avancer qu’on ne prouve, de conserver les ménagements convenables à l’égard des personnes, et le respect absolu de leurs intentions, tout en s’opposant franchement à leurs idées, s’il paraît nécessaire. Mais, les intérêts de la divine Vérité primant tous les autres, nous userons, sous ces réserves, du droit de les soutenir librement, selon notre conscience et nos forces, quand ils nous sembleront négligés ou obscurcis, en soumettant toujours nos jugements à celui de la sainte Église [48].

Malheureusement, les catholiques intégraux étaient infiniment moins nombreux et moins puissants que leurs adversaires modernistes, libéraux et démocrates-chrétiens. Leurs moyens financiers étaient dérisoires et leur presse peu diffusée [49].4 Le soutien du pape ne suffisait pas à compenser l’hostilité des cardinaux et évêques de la tendance opposée. Ce qui n’en rendait leur combat que plus courageux et plus méritoire.

Tous ces catholiques intégraux vont être dénoncés, odieusement calomniés, mis au pilori par les modernistes et leurs complices qui vont leur imputer mensongèrement les procédés qu’ils emploient eux-mêmes.

 

Naissance de la légende noire de l’intégrisme

Dans l’encyclique Pascendi, saint Pie X expliquait que les modernistes s’acharnaient à calomnier l’Église et il ajoutait :

… il n’y a pas lieu de s’étonner si les modernistes poursuivent de toute leur malveillance, de toute leur acrimonie, les catholiques qui luttent vigoureusement pour l’Eglise. Il n’est sorte d’injures qu’ils ne vomissent contre eux [50].

Dans cette guerre, les modernistes allaient recevoir un renfort inattendu, celui des jésuites. Saint Pie X avait déjà détecté chez eux la contagion du monde, l’indulgence pour les erreurs et le goût des nouveautés téméraires ; il le leur avait fait savoir et il se méfiait d’eux. Au lieu d’obéir au pape comme leurs constitutions leur en faisaient obligation, les Pères de la Compagnie préférèrent pratiquer la restriction mentale, en considérant que les instructions pontificales ne les obligeaient pas en conscience, et s’attaquèrent aux catholiques intégraux qui, prétendaient-ils, avaient fourni au pape de fausses informations à leur sujet [51].

Dès août 1911, la revue des jésuites polonais d’Autriche-Hongrie dénonçait

… un groupe de zélateurs [qui] a pris comme un devoir de flairer partout avec un rare manque d’égard, surtout dans les pays latins, le péril du modernisme et de jeter, sous le couvert de l’orthodoxie, des soupçons contre les savants et contre les organisations catholiques comme favorisant le modernisme [52]

Deux ans plus tard, le 6 septembre 1913, la revue des jésuites italiens, la Civiltà cattolica, attaquait les « catholiques dits intégraux » en les accusant de diffamer les catholiques allemands, et le 20 septembre elle récidivait en déclarant :

… « hautement dangereuse l’attitude de certains qui, par de nouvelles dénominations, se laissent aller à d’odieuses exagérations et confusions » et qui « semblent vouloir se donner comme les représentants du Saint-Siège » ; enfin, avec une précaution étudiée, elle remontait jusqu’au haut prélat dont se réclamaient ceux qui avaient « ouvert cette polémique » contre elle [53].

Comme l’écrivait judicieusement Mgr Benigni dans la Correspondance catholique, le 11 octobre, la revue jésuite repoussait le terme de catholicisme intégral

… parce qu’il « précise l’existence de la crise intérieure du monde catholique et impose par conséquent d’y remédier » ; elle adopte ainsi l’attitude typique des modérés qui « condamnent fièrement le modernisme en lui-même mais défendent de toucher aux modernistes s’ils ne sont pas tout à fait rebelles et apostats » et qui favorisent ainsi, par un « optimisme » que ne partage pas Pie X, la pénétration du mal [54].

En fait, l’affaire était plus grave et l’abbé Barbier l’avait compris dès 1905 : la lutte opposait deux camps. Les intégraux voulaient la concentration des catholiques sur le roc inexpugnable de la vérité, alors que leurs adversaires voulaient l’ouverture du catholicisme au monde en mettant de côté les vérités dérangeantes pour ce monde, tout en espérant conserver la foi – mais quelle foi ? Les modernistes constituaient l’avant-garde de ce parti de l’ouverture et les jésuites venaient de se faufiler subrepticement à l’arrière-garde !

Ils reçurent même un renfort inattendu en la personne d’un dominicain belge, le P. Rutten qui, dans un sermon prononcé en l’église Saint-Augustin de Paris le 26 janvier 1913, s’écriait :

Quant aux éplucheurs de textes, quant aux dénicheurs d’hérésies, quant aux inquisiteurs sans mandat, quant aux bouledogues de l’orthodoxie, je vous demande, mes frères, de ne pas leur faire l’honneur de leur répondre, mais de les envoyer poliment promener [55].

Le 19 octobre 1913, dans une lettre, Mgr Benigni constatait de tous côtés une levée de boucliers contre lui et ses amis, de la part des évêques, prêtres et autres catholiques libéraux [56].

Le 28 octobre suivant, dans une note d’information à ses amis, Mgr Benigni se plaignait d’avoir été diffamé, comme coupable d’exagérations dangereuses, auprès du cardinal Billot, pourtant catholique intégral, qui avait répandu la calomnie en toute bonne foi [57].

En même temps se déclenchait en Autriche une grande offensive anti-intégriste menée par le Provincial des jésuites, avec l’appui du puissant parti chrétien social et d’une partie de l’épiscopat, sans que le cardinal Merry del Val, Secrétaire d’État, osât défendre les accusés [58].

Loin d’être limitée à l’Autriche, cette offensive des jésuites allait devenir générale ; parlant d’eux, Mgr Benigni écrivait dans une lettre « ils veulent nous tuer » ! Et un peu plus tard il constatait que ses adversaires occupaient presque toutes les positions stratégiques [59].

En France, ce fut la revue des jésuites, Études, qui, dans son n° du 5 janvier 1914, donna le signal de la grande offensive anti-intégriste par un article intitulé « Critiques négatives et tâches nécessaires » qui attaquait ouvertement « une poignée de publicistes sans mandat » en leur reprochant leurs « attaques passionnées » et leurs « dénonciations » :

Ces publicistes auxquels la compétence manque encore bien plus que le goût et la mesure, ont-ils le monopole de l’orthodoxie ? Pensent-ils que la vérité a besoin d’être défendue par des exécutions sommaires, et pour lui rester fidèle faut-il l’embaumer dans un cercueil dont ils auront la garde [60] ?

Et la revue continuait en accusant les intégristes – sans toutefois les nommer – de faire, par leurs outrances le jeu des modernistes. Comme l’écrivit l’abbé Boulin :

Cela n’est plus de la polémique : c’est une mise au ban de la société catholique, une dénonciation solennelle et un appel à l’autorité. Et cela finira mal [61].

Détail révélateur de l’état d’esprit de la hiérarchie, 34 évêques de France et plusieurs cardinaux exprimèrent leur satisfaction aux jésuites. A peu près seul à soutenir publiquement les intégraux, le cardinal Sevin, archevêque de Lyon, grand adversaire des modernistes et des libéraux, écrivit, le 6 mars 1914, dans la Semaine religieuse de son diocèse :

Des hommes qui se disent catholiques choisissent entre les doctrines de l’Église, éliminent celles-ci, acceptent celles-là et interprètent à leur guise celles qu’ils conservent... Ils ont, en certains milieux, égaré l’opinion de telle sorte que l’intégrité de la foi est taxée de vice ou de faiblesse, et que le nom d’intégriste y est lancé comme une injure à ceux qui font profession d’admettre tout ce que la hiérarchie enseigne et dans le sens où elle l’entend [62].

Bien entendu, en Allemagne, en Autriche et en Italie, les publications jésuites s’empressèrent de relayer les accusations lancées par les Études. Dans un communiqué du 24 février 1914, l’Agence internationale Roma, qui avait été créée en 1910 par Mgr Benigni, constatait que les démocrates chrétiens allemands, de concert avec leurs alliés des autres pays avaient lancé une grande offensive contre les catholiques intégraux, présentés comme une mafia de comploteurs internationaux composée d’espions et de dénonciateurs de leurs frères. Cette offensive étant naturellement relayée et soutenue par la presse anticléricale et maçonnique [63].

Ce que Mgr Benigni ignorait, et qui était de la plus extrême gravité, c’est que son organisation était espionnée par un agent de l’ennemi ; il s’agissait d’un prêtre belge, l’abbé Floris Prims (1882-1954) qui avait eu l’habileté d’utiliser ses relations avec l’avocat Alphonse Jonckx, correspondant en Belgique de Mgr Benigni. Prims avait appâté Jonckx en lui fournissant des confidences intéressantes que l’avocat avait naturellement transmises à Benigni ; ce dernier, plus avisé que Jonckx l’avait tout de suite mis en garde contre Prims en qui il avait flairé un personnage suspect. Mais Jonckx, qui était un homme léger et imprudent par tempérament et qui espérait convertir Prims à la cause du catholicisme intégral, ne tint aucun compte des consignes et fournit à Prims une foule de renseignements que celui-ci s’empressa d’envoyer à un religieux hollandais, le P. Hubertus Höner (1871-1920) qui les transmettait à ses amis les démocrates chrétiens allemands du Düsseldorfer Tagesblatt [64]. Ce journal avait pris la tête du mouvement anti-intégriste en Allemagne, et quelques mois plus tard, son directeur allait profiter de la guerre et de l’occupation de la Belgique pour porter à l’œuvre de Mgr Benigni un coup mortel.

Comprenant la gravité du péril, Mgr Benigni envoya d’abord deux circulaires à ses compagnons du SP pour leur rappeler la nécessité vitale d’une absolue confidentialité et leur demander de détruire complètement les documents reçus du SP ; malheureusement l’avocat Jonckx n’en tint aucun compte. Puis Mgr Benigni décida d’arrêter la diffusion de son bulletin intérieur et confidentiel intitulé Paulus.

Le 6 juillet, le pape recevait Mgr Benigni et lui accordait un autographe d’encouragement et de bénédiction. Mais, le 2 août 1914, la Première Guerre mondiale éclatait et, le 20 août, saint Pie X mourait. Deux jours plus tard, Benigni écrivait au cardinal De Lai, secrétaire de la Congrégation consistoriale, pour lui annoncer la dissolution du SP et la confirmait le même jour par une circulaire aux adhérents [65].

Saint Pie X mort, le SP dissous, on pourrait penser que la campagne anti-intégriste allait s’arrêter ; bien au contraire, elle allait s’aggraver car il importait à la secte et à ses complices de mettre hors de combat ses plus dangereux adversaires et de les déconsidérer définitivement, de manière à blanchir peu à peu les modernistes dans l’opinion. Ce qui allait être fait avec une férocité, un acharnement et une absence de scrupules qui font froid dans le dos.

 

Le pontificat de Benoît XV et la fin du SP

Peu avant sa mort, saint Pie X avait nommé plusieurs nouveaux cardinaux à qui il avait adressé une émouvante adjuration de conserver l’union dans l’intégrité de la doctrine, tout en se plaignant de ne pas avoir été obéi ; cet appel resta sans effet car les nouveaux promus étaient tous des progressistes et des libéraux [66]. Dès lors le résultat du prochain conclave ne pouvait faire de doute. De fait, ce fut un des nouveaux promus, le cardinal della Chiesa, ancien secrétaire de Rampolla, qui fut élu et prit le nom de Benoît XV.

Au conclave, le cardinal allemand von Bettinger s’en était pris aux intégristes qui disait-il « n’ont cessé de compromettre le pape et son entourage [67] » ; annonce d’une tactique habile qui allait consister à dire que Pie X ne savait pas et avait été abusé par les intégristes. Les modernistes avaient compris que le nouveau pontificat leur serait favorable, et le 15 septembre suivant, Laberthonnière écrivait à Henri Brémond :

Je me suis réjoui de l’élection de Benoît XV en songeant à la déconfiture des intégristes [68].

En effet le nouveau pape éprouvait à l’égard de Mgr Benigni « une antipathie profonde et déjà ancienne [69] » dont l’effet fut encore renforcé par l’influence du nouveau secrétaire d’État, Pietro Gasparri, qui combattit discrètement mais inlassablement le SP et les catholiques intégraux [70].

Dès le mois d’octobre 1914, Mgr Eudoxe-Irénée Mignot (1842-1918), archevêque d’Albi, qui fut l’ami et le soutien constant des modernistes, adressait au premier secrétaire d’État de Benoît XV, le cardinal Ferrata (qui devait mourir quelques jours après), un mémoire de dénonciation à l’encontre de Mgr Benigni et du SP. Ledit mémoire avait probablement été rédigé par le vicaire général de Mignot, l’abbé Louis Birot (1863-1936), moderniste bon teint.

Le mémoire Mignot-Birot [71] dénonçait un « pouvoir irresponsable, anonyme et occulte » qui, utilisant « la presse et la délation » et prétendant mensongèrement appliquer la pensée du pape, avait réussi à exercer sur les catholiques une tyrannie qui avait provoqué chez eux « une véritable terreur, le découragement et l’abandon de la lutte ». Un ambitieux frustré, Mgr Benigni, était l’âme de l’entreprise. Son œuvre et celle de ses complices fut néfaste,

… parce que œuvre de division réalisée par la médisance, par la calomnie, par un oubli total des règles élémentaires de la charité chrétienne et des égards dus aux catholiques méritants aussi bien qu’à l’autorité épiscopale.

Et le duo Mignot-Birot ajoutait, en toute charité chrétienne bien entendu :

Il est maintenant de notoriété publique que la plupart de ces condottieri de la plume, enrégimentés par Mgr Benigni, étaient gens peu recommandables. […] [Et il précisait un peu plus loin qu’il s’agissait] de laïques déséquilibrés, de prêtres qui avaient eu des difficultés avec leurs supérieurs, ou de religieux agités qui servaient de mesquines passions de parti ou des jalousies de corps.

Ce mémoire, en principe confidentiel, fut très vite répandu au Vatican où il provoqua un véritable ostracisme à l’encontre de Mgr Benigni qui fut dès lors traité comme un pestiféré [72]. Le cardinal Mercier, archevêque de Malines, protecteur impénitent des modernistes de son diocèse, n’hésita pas à stigmatiser, dans sa lettre pastorale de 1915, ces

Brochuriers ou journalistes sans mandat, [qui] excommuniaient tous ceux qui ne passaient pas de bonne grâce sous les fourches caudines de leur intégrisme [73].

Le texte du mémoire Mignot fut ultérieurement rendu public par le parti moderniste lors de la condamnation de l’Action Française.

Le procédé n’était pas nouveau et les libéraux l’avaient déjà utilisé quatre décennies auparavant, comme le rappelle judicieusement Émile Poulat :

Le Mémoire Mignot rappelle étrangement la brochure anonyme – ignorée de l’archevêque d’Albi ? – rédigée par Mgr Dupanloup en prévision de la mort de Pie IX et aussitôt distribuée aux cardinaux conclavistes, La Crise de l’Église (1878) : gouvernement occulte d’un parti dont la police surveille les évêques [74]

Après celui de l’archevêque d’Albi, le second coup porté au SP le fut par un journaliste allemand. Dès le début de la guerre, la Belgique avait été envahie et placée sous administration militaire allemande. L’avocat Jonckx aurait dû se méfier : connaissant la puissance du parti démocrate-chrétien et du modernisme en Allemagne, il aurait dû au moins détruire soigneusement tous ses papiers – comme le lui avait prescrit Mgr Benigni –, mais il n’en fit rien.

Or, nous avons vu tout à l’heure que les renseignements soutirés à Jonckx par l’abbé Prims étaient transmis d’abord en Hollande au P. Höner puis en Allemagne au Düsseldorfer Tagesblatt. Le 12 mars 1915, le rédacteur en chef de ce journal démocrate-chrétien, le Herr Doktor Heinz Brauweiler adressait aux autorités d’occupation allemande en Belgique une lettre de dénonciation visant une puissante organisation secrète internationale dirigée par Mgr Benigni, laquelle aurait orchestré une violente campagne antiallemande au profit de la France, sous couvert de défense du catholicisme ; l’avocat Jonckx en était nommément désigné comme un des principaux agents, une perquisition à son adresse était conseillée et Brauweiler offrait ses services ainsi que ceux du P. Höner [75].

Le 13 avril 1915, Brauweiler recevait son passeport pour la Belgique ; la perquisition eut lieu le 18 mai et fut menée par un commissaire de la police militaire allemande assisté de Brauweiler et du P. Höner (pourtant hollandais, donc théoriquement neutre). Tous les papiers de Jonckx furent saisis et transmis à Berlin aux Affaires étrangères où le fonctionnaire chargé du dossier accepta de les confier à Brauweiler et au P. Höner [76]. Ce dernier en fit des photographies qu’il déposa à l’abbaye de Ruremonde, aux Pays-Bas ; les originaux demeurèrent en possession de Brauweiler [77] qui les montra au Père abbé de l’abbaye bénédictine de Maria-Laach, en Allemagne [78].

Ce sont des extraits, soigneusement sélectionnés, de ces papiers qui allaient donner lieu dès 1921 à la campagne d’opinion qui permit de relancer et d’imposer la légende noire de l’intégrisme. Cette campagne fut menée principalement par quatre Français, trois ecclésiastiques plus un fonctionnaire des Affaires étrangères – tous modernisants ou modernistes et étroitement liés aux principaux personnages du parti.

En mars 1921, commença à circuler à Paris un mémoire anonyme qui se présentait comme établi sur des documents indiscutables, à savoir les photographies des papiers Jonckx conservées à Ruremonde, aux Pays-Bas [79]. L’auteur de ce mémoire était l’abbé Fernand Mourret (1854-1938), professeur d’histoire au Séminaire Saint-Sulpice de Paris, auteur d’une importante Histoire générale de l’Église et ami de Blondel. Il prétendait décrire l’organisation du SP, son but, ses moyens d’action, ses auxiliaires et publiait une trentaine de noms de personnages qui avaient fait l’objet de rapports ou d’accusations du SP, avec de courtes citations. Ce travail n’était pas une œuvre d’historien mais de partisan ; il fourmillait d’inexactitudes, voire de mensonges purs et simples – ainsi Mourret soutenait que Mgr Benigni dissimulait son programme et ses actions au pape, alors que les documents montrent que c’est faux. Pour les besoins de sa thèse, Mourret amalgamait des textes différents, en pratiquant les omissions et les substitutions qui l’arrangeaient. Le SP était ainsi présenté comme une « Fédération de Sociétés secrètes », comptant un millier d’adhérents, dont le but officiel, la défense du catholicisme intégral, ne servait qu’à couvrir une vaste entreprise de dénonciations. Le mémoire de Mourret fut aussitôt, nous dit Émile Poulat,

… envoyé aux évêques, aux supérieurs religieux, à la nonciature, à la secrétairerie d’État, dont le titulaire, le cardinal Gasparri, était un ancien professeur de l’Institut catholique de Paris. Bientôt la congrégation du Concile était saisie, ouvrait une enquête et, le 25 novembre 1921, avec l’approbation du pape Benoît XV, demandait à Mgr Benigni de dissoudre son organisation [80].

Mgr Benigni, qui avait en effet reconstitué le SP, avec de nouveaux statuts, en juin 1915 [81], avait pourtant dénoncé les mensonges et les contradictions de Mourret dans deux répliques qu’il distribua à quelques prélats et amis ; il avait répondu avec beaucoup de dignité à une demande de renseignement sur le SP qui émanait du cardinal Sbarretti, préfet de la congrégation du Concile [82], il n’en était pas moins désavoué, même si l’autorité suprême affirmait renouveler les anathèmes contre le modernisme.

La campagne anti-intégriste ne s’en poursuivit pas moins avec des conséquences funestes pour certaines personnes mises en cause. C’est ainsi que, pratiquant allégrement lui-même les procédés qu’il reprochait à ses adversaires, Mourret poursuivit de sa hargne un religieux assomptionniste le P. Salvien (1873-1934) qu’il accusa mensongèrement de faire partie du SP et dont il obtint au bout de deux ans d’efforts, le renvoi et l’exil [83].

 

Le pontificat de Pie XI

Benoît XV mourut le 22 janvier 1922. Peu auparavant, le 11 janvier 1922, le quotidien catholique La Nation Belge avait publié un article à sensation basé sur le mémoire de Mourret [84] ; l’article fut aussitôt répercuté à Genève puis à Amsterdam par un prêtre moderniste, l’abbé Geurts. L’année suivante, un ancien jésuite ami de Mgr Mignot, l’abbé Alphonse Lugan, qui dirigeait à Paris une revue démocrate-chrétienne très hostile à l’Action Française, intitulée Le Mouvement des faits et des idées publia, en mars 1923, le mémoire de l’abbé Mourret et y ajouta les articles publiés à Amsterdam ainsi que le mémoire inédit de Mgr Mignot [85].

Trois ans après, le 29 décembre 1926, L’Action Française et les œuvres de Maurras furent mises à l’Index. Une longue période de violentes polémiques s’ensuivit qui fut marquée par la publication d’un texte qui allait avoir dans les milieux catholiques une influence énorme. Il s’agissait d’une longue étude, signée Nicolas Fontaine et intitulée : Saint-Siège, Action française et Catholiques intégraux. Elle fut publiée d’abord en janvier 1928 par une revue parisienne, L’Année politique française et étrangère, puis reprise dans un livre, l’auteur y ajoutant, sans doute pour faire bonne mesure, les mémoires de l’abbé Mourret et de Mgr Mignot.

L’auteur – nous dit Émile Poulat – y dénonçait une conception politique du christianisme qui lui paraissait aux antipodes du véritable esprit de l’Évangile et qui entend « faire triompher l’Église, à défaut des âmes, du moins dans la société ». Il s’efforçait de montrer par quels cheminements cette « étrange conception » a réussi à dominer le catholicisme français au point qu’elle était partagée par la majorité de l’épiscopat dont la « carence » avait rendu nécessaire l’intervention de Rome : « Le maurrasianisme et l’intégrisme sont, depuis le règne de Pie X, étroitement associés. Ils ont combattu l’un pour l’autre et triomphé l’un par l’autre [86]. »

Et Émile Poulat ajoute :

Désormais, le livre de Fontaine allait être la mine où chercheraient leur information tous ceux qui auraient à traiter de l’intégrisme : source avouée ou inavouée, mais à de petits détails toujours reconnaissable [87].

Effectivement, tous les complices du modernisme et tous les démocrates chrétiens allaient puiser à cette source les arguments de leur propagande anti-intégriste.

Mais cette source était-elle si pure ? Et d’abord qui était Nicolas Fontaine ?

Il s’agissait d’un haut fonctionnaire français, Louis Canet (1883-1958), conseiller pour les Affaires religieuses au Quai d’Orsay, très ami de Loisy, dont il sera l’exécuteur testamentaire, et surtout de Laberthonnière, dont il recevra mission de publier l’œuvre inédite. Outre son engagement moderniste, Canet était gallican [88] et probablement janséniste ! Il n’avait donc rien d’un historien impartial ; de plus il s’appuyait essentiellement sur le mémoire de Mourret dont nous venons de voir le peu de fiabilité.

L’abbé Boulin le jugera ainsi :

Joli travail, encore qu’aventureux, et dont les fondations semblent n’avoir été démesurément étendues sous chaque ligne que pour soutenir un paradoxe plus penchant que la Tour de Pise... Amas de menues confusions, d’incompréhen­sions involontaires et de déformations plus ou moins voulues [89].

La légende noire de l’intégrisme, qui a donné lieu à une littérature considérable, reposa sur cette source unique jusqu’à la parution en 1969 de l’ouvrage d’Émile Poulat qui en montra l’inanité.

Mais le mal était fait ; la légende aura permis aux modernistes de se poser en victimes – et donc de réhabiliter plus ou moins leurs idées – mais surtout de rendre suspectes et pratiquement inaudibles par l’opinion catholique, les mises en garde de ceux qu’ils n’hésiteront pas à taxer d’hérésie. Ce sera le cas d’un jésuite moderniste, le R.P. Auguste Valensin, qui osera écrire, dans l’introduction qu’il va rédiger en 1954 au journal spirituel de son frère Albert :

… en face du modernisme […] s’était dressée comme son adversaire l’hérésie contraire, l’intégrisme [90].

Le fait qu’aucun pape n’ait jamais condamné l’intégrisme [91], alors que le modernisme l’avait été plusieurs fois, explicitement et solennellement, ne gênait apparemment pas le bon Père !

C’est ainsi que fut préparé le terrain au néo-modernisme, que Pie XII dut condamner par l’encyclique Humani Generis en 1950, et qui engendra Vatican II [92].

Nous arrêterons là notre exposé. Nous l’avons volontairement limité à ces deux aspects de la manœuvre moderniste que sont : 1° la volonté de rester dans l’Église pour la subvertir de l’intérieur, 2° la neutralisation de l’opposition par tous les moyens.

Il y a eu naturellement bien d’autres facteurs importants qui ont préparé le triomphe du modernisme à Vatican II, entre autres la condamnation de l’Action Française, la naissance de l’Action catholique spécialisée avec le lancement en France de la Jeunesse Ouvrière Chrétienne puis de la Jeunesse Étudiante Chrétienne – ces événements provoquant le virage à gauche des Dominicains et l’accentuation de celui des Jésuites, les premiers pilotés par les PP. Chenu, Fèret, Congar et Dubarle, les seconds par les PP. de Montcheuil, Valensin et Dieuzaide. Puis sont venus le choc de l’occupation allemande, les promiscuités de la résistance [93] et la révolution de 1944. Déterminante aussi a été l’influence funeste de Teilhard de Chardin sur le jeune clergé. Mais exposer tout cela dépasserait largement les limites de cette étude.

Aujourd’hui le modernisme a si bien triomphé que l’Église est en ruines et son état est tel que seule la main de Dieu pourra la relever.

Comme disait Notre-Seigneur : « Vous jugerez l’arbre à ses fruits ».

 




[1]  — Cité sans référence par Mgr Louis Saltet dans Revue d’Histoire de l’Église de France, t. XVIII, n° 74, janvier-mars 1931, p. 82.

[2]  — Voir l’exemple du baron von Hügel dans Émile Poulat, Histoire, dogme et critique dans la crise moderniste, Tournai, Casterman, 1979, p. 534-536.

[3]  — Émile Poulat, Une œuvre clandestine d’Henri Brémond : Sylvain Leblanc un clerc qui n’a pas trahi – Alfred Loisy d’après ses mémoires, 1931, Édition critique et dossier historique, Rome, Edizioni di Storia e letteratura, 1972, p. 43, note 5.

[4]  — Albert Houtin, La Crise…, p. 288.

[5]  — Albert Houtin, La Crise…, p. 311 à 334. De 1884 à 1900, pas moins de 120 prêtres ou religieux furent accueillis par « L’Œuvre des prêtres », organisme protestant destiné à récupérer les prêtres catholiques qui abandonnaient l’Église (p. 310-311).

[6]  — Albert Houtin, La Crise…, p. 289 et Émile Poulat, Histoire, dogme et critique dans la crise moderniste, p. 662.

[7]  — Poulat, Histoire, dogme et critique, passim.

[8]  — Voir Houtin, La Crise…, p. 92.

[9]  — On trouvera au chapitre VII du livre du R.P. Lecanuet, La Vie de l’Église sous Léon XIII, Paris, Félix Alcan, 1913, un récit détaillé, mais très tendancieux, de cette affaire. Plus récemment, dans l’ouvrage collectif paru sous la direction de Claude Bessollette, Monseigneur d’Hulst, fondateur de l’Institut Catholique de Paris, Paris, Beauchesne, 1998 ; Francesco Beretta a étudié « Monseigneur d’Hulst, les Congrès scientifiques internationaux des catholiques et la question biblique ».

[10] — Poulat, Histoire, dogme…, p. 148. L’auteur résume une analyse du R.P. Hilaire de Barenton, capucin adversaire du modernisme.

[11] — Poulat, Histoire, dogme…, p. 20.

[12] — Récit détaillé de l’affaire dans Mgr Alfred Baudrillart, Vie de Mgr d’Hulst, Paris, De Gigord, t. I, 1912, p. 474 à 492 et t. II, 1914, p. 144 à 180.

[13] — Poulat, Histoire, dogme…, p. 336.

[14] — L’interprétation symbolique est prêchée et acceptée dans un certain monde. Voyez A.-M. de F., La Compagnie de Jésus et la théosophie, p. 8 ; et Pierre de Coulevain (pseudonyme), Sur la branche, p. 432-434, 458-460. Le symbolisme a été nettement rejeté par le concile du Vatican : « Si quelqu’un dit qu’il peut se faire qu’on doive quelquefois, selon le progrès de la science, attribuer aux dogmes proposés par l’Église un autre sens que celui qu’a entendu et qu’entend l’Église, qu’il soit anathème ! » [Note d’A. Houtin].

[15] — Voir Poulat, Histoire, dogme…, p. 244, pour Loisy.

[16] — Cité par La Critique du libéralisme, n° 1, 15 octobre 1908.

[17] — Pascendi, § 61.

[18] — Poulat, Histoire, dogme…, p. 19.

[19] — On aura une idée de l’importance de ce réseau en lisant : Laberthonnière et ses amis L. Birot – H. Brémond – L. Canet – É. Le Roy… Dossiers de correspondance présentés par Marie-Thérèse Perrin, Paris, Beauchesne, 1975.

[20] — Voir Poulat, Histoire, dogme…, p. 346 à 349.

[21] — Voir Poulat, Histoire, dogme…, p. 670-671.

[22] — Poulat, Histoire, dogme…, p. 328, 638.

[23] — Poulat, Histoire dogme…, p. 355. Poulat expose l’affaire en p. 354-357. Ces faits ne furent révélés au public qu’en 1960, par la publication posthume du livre d’A. Houtin, Alfred Loisy, sa vie, son œuvre.

[24] — Sur les dégâts faits chez les jeunes ecclésiastiques par Loisy, voir Poulat, Histoire, dogme…, p. 271 à 295.

[25] — Cité par Poulat, Histoire, dogme…, p. 247.

[26] — Voir Poulat, Histoire, dogme…, p. 59 et Intégrisme et Catholicisme intégral, Un réseau secret international antimoderniste : la Sapinière (1909-1921), Tournai, Casterman, 1969, p. 557-558.

[27] — Paris, Stock, 1903. Notre citation est tirée de Poulat, Histoire, dogme…, p. 271.

[28] — Abbé Joseph Brugerette, Le Prêtre français et la société contemporaine, Paris, Lethielleux, t. III, 1938, p. 150.

[29] — Il obtint la permission d’en publier une nouvelle édition corrigée en 1913.

[30] — Il avait suivi le cours de Loisy en 1901-1902, et traduisit anonymement Tyrell et von Hügel, cf. Poulat, Histoire, dogme…, p. 306-307 et 668.

[31] — Voir Émile Poulat, Une œuvre clandestine, d’Henri Brémond : Sylvain Leblanc, un clerc qui n’a pas trahi – Alfred Loisy d’après ses mémoires, 1931, Édition critique et dossier historique, Rome, Edizioni di Storia e letteratura, 1972.

[32] — Émile Goichot, Encyclopœdia Universalis, 1997.

[33] — Il y a de nombreux points communs entre le modernisme et l’enseignement de Guénon. Voir Daniel Jacob (le R.P. Catry S.J.), « René Guénon : une super religion pour initiés », revue Permanences, n° 34, novembre 1966, p. 31 à 61 et Étienne Couvert, De la gnose à l’œcuménisme.

[34] — Voir Poulat, Intégrisme et Catholicisme intégral. Un réseau secret international antimoderniste : la Sapinière (1909-1921), Tournai, Casterman, 1969 p. 446 à 448.

[35] — Pour Benigni, voir Poulat, Intégrisme et Catholicisme intégral, p. 446 ; pour Barbier, voir son livre Les Infiltrations maçonniques dans l’Église, Mont-Notre-Dame, Assoc. Saint-Rémy et Soc. Saint-Augustin, 1910.

[36] — Leur publication s’échelonna de 1907 à 1930 et les deux derniers volumes, La Vie de l’Église sous  Léon XIII, et Les Signes avant-coureurs de la séparation, furent posthumes.

[37] — Poulat, Histoire, dogme…, p. 629.

[38] — Laberthonnière et ses amis L. Birot – H. Brémond – L. Canet – E. Le Roy… Dossiers de correspondance présentés par Marie-Thérèse Perrin, Paris, Beauchesne, 1975, p. 301.

[39] — Paris, Lethielleux, 1933-1938, 3 vol.

[40] — Voir Poulat, Histoire, dogme…, passim.

[41] — Brugerette, Le Prêtre… t. III, p. 304, 305, 306.

[42] — Id, ibid., t. III, p. 306.

[43] — Poulat, Intégrisme et Catholicisme intégral, Un réseau secret international antimoderniste : la Sapinière (1909-1921), Tournai, Casterman, 1969.

[44] — Poulat, Intégrisme et Catholicisme intégral…, p. 62.

[45] — Poulat, Intégrisme et Catholicisme intégral…, p. 62.

[46] — Poulat, Intégrisme et Catholicisme intégral…, p. 85.

[47] — Poulat, Intégrisme et Catholicisme intégral…, p. 67. Pour la liste des membres et des amis du SP voir ibid., doc. E16, spécialement les p. 581 à 583 et 590 à 593.

[48] — La Critique du libéralisme. N° 1, 15 Octobre 1908.

[49] — Voir Poulat, Intégrisme et Catholicisme intégral…, p. 67 à 70.

[50] — Pascendi, § 60.

[51] — Poulat, Intégrisme et Catholicisme intégral…, p. 391 et 394.

[52] — Cité par Poulat, Intégrisme et Catholicisme intégral…, p. 397-398.

[53] — Poulat, Intégrisme et Catholicisme intégral…, p. 334.

[54] — Poulat, Intégrisme et Catholicisme intégral…, p. 334-335.

[55] — Cité par Poulat, Intégrisme et Catholicisme intégral…, p. 285-286.

[56] — Poulat, Intégrisme et Catholicisme intégral…, p. 351-352.

[57] — Poulat, Intégrisme et Catholicisme intégral…, p. 338 à 342.

[58] — Sur cette affaire, voir Poulat, Intégrisme et Catholicisme intégral…, p. 353-355, 369-373, 379-384

[59] — Poulat, Intégrisme et Catholicisme intégral…, p. 365, 377.

[60] — Cité par Poulat, Intégrisme et Catholicisme intégral…, p. 392.

[61] — Cité par Poulat, Intégrisme et Catholicisme intégral…, p. 395.

[62] — Cité par Poulat, Intégrisme et Catholicisme intégral…, p. 368.

[63] — Voir Poulat, Intégrisme et Catholicisme intégral…, p. 418.

[64] — Voir Poulat, Intégrisme et Catholicisme intégral…, p. 54-55, 353 et 463 à 512.

[65] — Voir Poulat, Intégrisme et Catholicisme intégral…, p. 154-155.

[66] — Poulat, Intégrisme et Catholicisme intégral…, p. 455-457.

[67] — Cité par Poulat, Intégrisme et Catholicisme intégral…, p. 410.

[68] — Cité dans Laberthonnière et ses amis L. Birot - H. Bremond - L. Canet - E. Le Roy… Dossiers de correspondance présentés par Marie-Thérèse Perrin, Paris, Beauchesne, 1975, p. 287.

[69] — Poulat, Intégrisme et Catholicisme intégral…, p. 601.

[70] — Voir Poulat, Intégrisme et Catholicisme intégral…, p. 330, 520-521, 598 et 600. Gasparri tentera même d’empêcher la béatification de saint Pie X !

[71] — Texte en grande partie reproduit dans Poulat, Intégrisme et Catholicisme intégral…, p. 515 à 519.

[72] — Poulat, Intégrisme et Catholicisme intégral…, p. 542-543.

[73] — Cité par Poulat, Intégrisme et Catholicisme intégral…, p. 287.

[74] — Poulat, Intégrisme et Catholicisme intégral…, p. 520.

[75] — Lettre de Brauweiler reproduite par Poulat, Intégrisme et Catholicisme intégral…, p. 524-525.

[76] — Lettre de Brauweiler citée par Poulat, Intégrisme et Catholicisme intégral…, p. 33-34.

[77] — Brauweiler les conserva puis les déposa en 1937 dans un château de Haute-Silésie ; ils n’avaient pu encore être retrouvés en 1969 (Poulat, Intégrisme et Catholicisme intégral…, p. 82).

[78] — Cette abbaye va devenir le principal pilier du « mouvement liturgique » qui aboutira plus tard au Novus Ordo Missæ de Paul VI. Voir abbé Didier Bonneterre, Le Mouvement liturgique, de Dom Guéranger à Annibal Bunigni ou le cheval de Troie dans la Cité de Dieu, Escurolles, Fideliter, 1980.

[79] — Texte du Mémoire Mourret dans Poulat, Intégrisme et Catholicisme intégral…, p. 548-554.

[80] — Poulat, Intégrisme et Catholicisme intégral…, p. 12.

[81] — Voir Poulat, Intégrisme et Catholicisme intégral…, p. 536 à 540.

[82] — Réponse au cardinal Sbarretti, du 16 novembre 1921. Voir Poulat, Intégrisme et Catholicisme intégral…, p. 576 à 599.

[83] — Voir Poulat, Intégrisme et Catholicisme intégral…, p. 286-287 et 574 à 576.

[84] — Voir Poulat, Intégrisme et Catholicisme intégral…, p. 12-13.

[85] — Voir Poulat, Intégrisme et Catholicisme intégral…, p. 13-15.

[86] — Poulat, Intégrisme et Catholicisme intégral…, p. 16.

[87] — Ibid.

[88] — Témoignage verbal de Paul Del Perugia, lui-même ancien diplomate qui avait personnellement connu Canet, lors d’un entretien avec l’auteur au moment de la première parution de son étude sur Louis XV.

[89] — Cité par Poulat, Intégrisme et Catholicisme intégral…, p. 16.

[90] — La Vie intérieure d’un jésuite. Journal spirituel du P. Albert Valensin (1873-1944). Introduction du P. Auguste Valensin S.J., Aubier, Paris, 1954, p. 25-26.

[91] — « Si les documents pontificaux parlent […] du libéralisme et du modernisme, aucun, jamais, n’a nommé l’intégrisme, pas même cette première encyclique de Benoît XV à laquelle on se réfère de confiance. » (Poulat, Intégrisme et Catholicisme intégral…, p. 79).

[92] — Pour en savoir plus sur le néo-modernisme d’après-guerre, nous conseillons l’excellent ouvrage de M. l’abbé Dominique Bourmaud, Cent ans de modernisme. Généalogie du concile Vatican II. Paris, Clovis, 2003, notamment les chapitres sur Teilhard de Chardin, Heidegger, de Lubac, Rahner, Pie XII et Humani Generis, Vatican II, et la suite.

[93] — Sur le rôle d’une certaine résistance, voir les actes du Colloque de Biviers tenu en 1984 : Spiritualité, théologie et résistance – Yves de Montcheuil, théologien au maquis du Vercors. Grenoble, 1987, Presses Universitaires de Grenoble – les communications sont favorables aux thèses modernistes et progressistes.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 89

p. 36-70

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