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In memoriam Frère Bernard-Marie de CHIVRÉ O.P. (1902-1984) Deux témoignages sur le père de Chivré

 

Beauté et sainteté

 

« Tout homme est une ébauche qui s’achève à mesure que se tient plus proche de lui cette mère de la beauté et de la vérité : la mort. Elle seule la finira. La beauté véritable est au terme des choses. » (Charles Maurras)

La beauté véritable appartient à l’ordre de la grâce, à l’ordre de la gloire. Elle vient aux choses et aux hommes de leur accord avec Dieu, beauté essentielle et incréée. Il n’y a de beauté que dans l’état de grâce.

Combien il est important alors de s’installer en son royaume, afin que le surnaturel nous enveloppe et nous pénètre... et combien il est heureux de rencontrer sur sa route des hommes de grâce, des religieux qui ne vivent que du surnaturel, des prêtres qui vivent déjà au pays de la gloire pour nous en distribuer les lumières et les vitalités.

Fils magnifique de saint Dominique, le R.P. Bernard-Marie de Chivré reçut de Dieu les dons surnaturels qui firent de lui un fidèle frère prêcheur, « lumière de l’Église, docteur de vérité, rose de patience, ivoire de chasteté, prédicateur de la grâce [1] ». Toute sa vie fut livrée au service de cette beauté qui est la sainteté : sainteté de Dieu et de son Fils, sainteté de l’Église, sainteté de la doctrine, sainteté de la messe et des sacrements, sainteté des âmes. Nul autre service ne l’attirait, car nul autre service ne vaut de donner toute sa vie. Il est beau de donner sa vie une fois pour une belle et noble cause. De bonne et noble race, il le savait et il le prêchait. Mais il est plus grand et plus beau encore de la donner sans cesse, jour après jour, dans le silence tranquille de sa consécration, pour que la sainteté divine ait permission de vivre sur la terre et dans les âmes. Et cela, il le prêchait aussi, mais surtout, il le vivait.

Cette vie donnée et redonnée à Dieu, pour sa gloire et pour les hommes, ouvre seule la route aux vraies fécondités. Un homme y devient père spirituel, père de vérité, père de grâce, père d’éternité. Et le père de Chivré fut un père véritable pour une foule d’âmes assoiffées de vivre mieux qu’au ras du sol. Malgré les incompréhensions de ses supérieurs, les jalousies, les persécutions... grâce à elles peut-être, Dieu lui confia des apostolats discrets, limités, mais combien profonds et féconds : prédications innombrables de retraites à des religieux, des religieuses, des prêtres, des laïcs – scoutisme, conférences, directions spirituelles. Très tôt, il entra en amitié avec la Cité Catholique, avec les Charlier, avec Jean Madiran et Itinéraires ; puis avec Mgr Lefebvre, pour le même combat pour la sainteté de l’Église, de la doctrine, de la messe, du sacerdoce, des sacrements. La fin de sa vie se partagea ainsi entre son ermitage d’Escalles-Alix (où sa maladie l’avait obligé à se retirer avec l’accord de ses supérieurs), Écône et Fanjeaux où un apostolat dominicain s’était ouvert à lui, peut-être pour consoler un peu tant et tant de blessures d’une vie donnée mais incomprise.

Telle fut la vie de Michel de Chivré, né le 12 février 1902, frère prêcheur « usque ad mortem » le 23 septembre 1925, prêtre « in aeternum » le 25 juillet 1930, jusqu’à ce soir du 14 juillet 1984 où, pour la dernière fois, il répondit présent à l’appel de Dieu, pour entrer dans son éternité toute belle. « Ah ! ce dernier effort de la mort pour vous rejoindre et ne plus vous lâcher, en se plantant là, au beau milieu de votre existence, et en regardant autour de soi pour n’apercevoir que du divin. Quel ouf ! de satisfaction essentielle : ne plus vous lâcher... jamais. » (R.P. de Chivré)

 

Abbé Michel Simoulin

 

Je prends comme ami saint Thomas d’Aquin

 

Le père de Chivré nous évoquait que, tout jeune religieux, il était un jour en récréation sous le cloître du couvent avec son père-maître et ses compagnons de noviciat en récréation. Le père-maître et les jeunes à sa suite se laissaient griser et gagner par les idées nouvelles de Marc Sangnier et autres promoteurs du Sillon.

Le jeune frère Bernard-Marie était consterné de l’état où en était rendu l’ordre dominicain. Il nous expliqua que tout se joua alors en une minute : « Ou je pars », se dit-il, « ou je reste et je suis seul, mais je prends alors comme ami saint Thomas d’Aquin ». Et c’est cette dernière solution qui prévalut.

 

Une sœur dominicaine

 

 

Deux textes et une poésie du père de Chivré

 

La confiance

 

Vous connaissez ce récit tellement significatif de l’Évangile où le Christ après avoir fait la multiplication des pains, à la stupéfaction générale des quelques milliers de personnes qui l’entouraient, donne l’ordre à ses disciples de s’éloigner, de monter sur la barque, d’aller de l’autre côté du lac, et leur dit : « Moi, je me charge de vous rejoindre et de renvoyer la foule. » Et les voilà partis, avec tous les hasards de la navigation, hasards qui allaient se traduire par une tempête, du vent, et des inquiétudes telles qu’ils allaient se dire : « Non, le Maître n’est pas là ! » Non, il n’est pas là, il avait fait exprès d’être absent. C’est le fait que je retiens. Et, quand il les a laissés ainsi à la merci de toutes les causes extérieures : vent, tempête, impuissance à ramer, peu après, il s’est contenté d’utiliser sa puissance divine et d’apparaître à côté d’eux. Leur surprise est telle qu’ils disent : « C’est un fantôme ! » C’est là que Jésus les rassure : « Nolite timere » – « Ne craignez pas, c’est moi ! » Et saint Pierre, avec son optimisme, de dire : « Mais, si c’est vous, Seigneur, faites que je sorte de la barque et que j’aille à vous. » Jésus le prend au mot et saint Pierre va jusqu’à lui. Première phase : méfiance des apôtres ; dernière phase : la confiance.

C’est toute notre vie. J’aurai passé le carême à vous parler du Christ, à essayer de vous le montrer dans quelques-unes de ses profondeurs métaphysiques. Il ne sera que plus prenant, plus captivant, sous cet aspect de la confiance. C’est parce que j’ai esquissé sous le regard intellectuel de vos réflexions quelques-unes de ses profondeurs qui soulignent la puissance absolument certaine dont il dispose et qui mettent en relief l’évidence de pérennité de cette puissance, que je puis vous parler de la confiance qu’on peut avoir en lui.

Si je commence par essayer de vous le faire saisir au point de vue philosophique, c’est qu’on trouve chez lui ce qu’on ne trouve pas chez les hommes : la puissance infinie alliée à la bonté infinie, la justice et l’amour. Seul, absolument seul, il dispose de toutes les raisons de nous donner confiance en lui. C’est peut-être là, sur le plan de la confiance, que nous lui faisons le plus de peine. Nous n’avons pas confiance en lui.

Nous le voyons toujours sous l’angle de sa justice. Or, [même] cette justice, on est obligé d’avouer que chez lui, [mais] chez lui seulement, elle est une forme de l’amour. Il ne peut être juste qu’avec des reflets d’amour, et cela nous console de penser que nous serons jugés par lui et non par les hommes. Cette justice ira jusqu’à l’amour, elle tiendra compte de tout et non d’un aspect. Le propre de l’amour, c’est de tout englober.

Prenons ce soir cette belle vertu qui est de notre part à l’égard du Christ l’hommage le plus touchant que nous puissions lui rendre. La confiance peut être cause, de la part du Christ, de grâces tout à fait particulières. Elles sont données aux âmes qui se laissent prendre par lui. Notre-Seigneur ne s’approche pas de celui qui est méfiant. Il ne nous fait signe d’aller à lui, comme il fit avec saint Pierre, que lorsque nous l’avons reconnu. Il ne nous dit de sortir de la barque de nos hésitations que lorsque nous lui disons : « Seigneur, j’ai confiance en vous ! » Or, de nous, il n’entend que ce mot : « C’est un fantôme ! » Que d’âmes chrétiennes ont dit cela : « Mon idéal, la grâce, l’appel, l’insistance pour telle chose, c’est un fantôme ! » L’amour immense que nous avons désiré avoir pour lui et qui, peu à peu, s’est éteint, éloigné, atténué... c’est un fantôme des premiers jours. Quelle insolence à l’égard du Christ, et quelle tristesse pour certains idéals religieux d’avoir connu ces relâchements ! Pourquoi ? Parce qu’au lieu d’avoir confiance dans le Christ on a eu la faiblesse de l’avoir en soi-même.

Partons d’un fait rassurant : celui de l’attitude du Christ à l’égard de la vie. Car enfin, si éprouvante que puisse être notre vie, qu’est-ce que ces épreuves à côté de celles que le Christ a connues : celle de porter pendant trente-trois années la certitude qu’il serait crucifié, honni des hommes, rejeté comme un bandit ? Que sont nos peines à côté de cette sensation de solitude absolue qu’il éprouvait alors qu’il essayait de se donner à tout le monde ? Et que pouvons-nous prétendre en matière de souffrance à côté des souffrances qu’il a endurées ? En face de la vie, il a été d’un calme, d’une sérénité extraordinaires, devant lesquels on reste confondu. Plus il sent que la tempête l’entoure, plus elle augmente, et plus il reste calme, paisible, plus il pense aux autres, à faire du bien, plus il trouve cela naturel. Quand la vie complique les situations, Jésus les simplifie par son attitude à leur égard. Il est celui qui a été d’une tranquillité ahurissante. Où a-t-il été chercher cette conviction qu’il aurait le dernier mot, cette certitude que, malgré les causes secondes qui étaient contre lui, il aurait le dernier mot ? Il faut chercher la réponse dans celle qu’il a donnée aux apôtres : il n’a pas parlé de Dieu, il a dit : « Notre Père ! » Jésus a gardé ce calme pendant toute la vie, devant n’importe quel événement, parce qu’il avait la confiance absolue en la protection de son Père à son égard. S’il avait cette confiance, il avait constamment aussi la certitude que son Père l’enverrait au calvaire, et cela ne supprimait pas les manifestations visibles de l’intervention du Père : les anges sont descendus sur la crèche, au Thabor le Père a manifesté sa puissance, au baptême sa complaisance, à l’agonie un ange est venu le consoler : le Père est toujours là, et Jésus n’a pas peur. Sa vie est tout absorbée par cet hommage rendu à la paternité. A toutes les pages de l’Évangile il a parlé du Père. Il avait le besoin de lui rendre gloire. La confiance consiste d’abord à vouloir la volonté de Dieu. N’importe quel événement de notre vie, petit ou grand, sert, tourne à la gloire du Père.

Autrement dit, pour le Christ, l’importance d’un événement ne consiste pas dans la joie ou la tristesse qu’il apporte. Cela, ce n’est pas le contenu secret, ce sont les accidents des événements. Le contenu secret, c’est la dose d’amour qui en émane, l’intention de tout faire tourner à la gloire du Père. L’événement lui-même, qu’il soit petit ou grand, fréquent ou passager, c’est toujours quelque chose qui a une grande portée, puisqu’il a sa cause dans la permission divine ; tout ce que Dieu fait est grand, même quand c’est petit. C’est grand, non à cause des accidents, non parce que c’est cause de bonheur ou de douleur, (cela n’a pas d’importance), c’est grand parce qu’ayant été pensé par Dieu, cela ne pourra avoir que la mesure de Dieu ; pensé par Dieu, cela aura des répercussions divines. Si petite que soit une vis dans un immense moteur, elle rend autant hommage au constructeur que le rouage principal auquel la petite vis prête son concours. Il n’y a rien de petit quand il s’agit de la marche de l’univers ; mais que sera alors la marche des âmes à l’égard desquelles le Père a dressé un plan, un programme, une véritable géographie ? Ce ne sera pas le paradis terrestre, il y a la trace du péché originel, il y a des ascensions qui auront pour récompense de terribles égratignures, mais c’est une géographie organisée d’avance par la paternité divine. Dans un voyage obscur et difficile, il y a le voyageur qui ne veut pas continuer, le voyageur qui continue en maugréant, le voyageur qui échappe aux difficultés, le voyageur qui va courageusement au but, le voyageur qui appelle au secours. Autrement dit, il y a une manière personnelle de regarder la vie : orgueilleuse, à soi tout seul ; chrétienne, avec Dieu.

C’est cette manière qui s’appelle la confiance. Avoir confiance, comme le Christ, dans cette géographie divine, qui a été pour lui quelque chose d’atroce, c’est avoir la certitude que les événements ne sont pas organisés pour la joie ou pour la peine, mais pour rendre gloire à Dieu. Si nous ne savons pas les utiliser sur ce plan, nous n’aurons que la méfiance. Si les voies de Dieu ne sont pas les nôtres, notre sensibilité n’aura que des déceptions. Si nous ne voulons pas rendre gloire à Dieu, nous ne pouvons comprendre ni le sens, ni la raison d’être de sa géographie, et nous dirons avec beaucoup d’âmes : « Je ne croyais pas que c’était ça, je ne m’imaginais pas que ça aboutirait à ça. »

Remarquez-vous la sonorité du péché originel qui vient réclamer de la sensibilité humaine le verdict sur ce qu’elle n’a pas construit ? Les saints ont agi au rebours de cette façon de parler. Au lieu de « Je ne veux pas », ils ont dit : « Dieu a organisé les choses comme ça. » Il y a dans cette confiance en Dieu le plus beau des hommages, qui fait appel à la vertu d’humilité, à la fidélité. Cette confiance ne peut pas nous tromper.

Peut-être me direz-vous : « Pourquoi la grâce et le Christ interviennent-ils d’une façon quasi sensible quand je n’ai pas besoin d’eux, et pourquoi, lorsque je sens ma faiblesse humaine qui va flancher, je n’obtiens alors que ce silence ? Je demande la lumière, je n’ai que la nuit. Pourquoi voulez-vous que j’aie confiance ? Quand je viens lui demander rendez-vous au moment du combat, il ne vient pas... »

Laissez-moi vous dire que vous avez douté avant de lui avoir demandé. Fixer un rendez-vous à quelqu’un en qui on dit avoir confiance, c’est déjà ne plus avoir confiance. Vous lui donnez un ordre, vous doutez qu’il soit capable de comprendre la situation, vous n’avez pas cru en lui, vous lui avez fait les avances, vous ne lui avez pas dit, les bras ouverts : « J’ai confiance en vous. Vous n’êtes pas là quand j’ai besoin de votre présence sensible, tant mieux, Seigneur ! Je n’ai pas d’ordre à vous donner, l’ordre d’être là, mais vous pouvez attendre de mon cœur qu’il veille dans la nuit dans laquelle vous me laissez. Je crois que vous êtes à côté de moi, comme vous étiez sur le Thabor. » Notre manière de procéder avec le Christ est un manque de foi, et c’est pourquoi nous ne réussissons pas.

Notre raison organise en fonction des exigences de la nature créée, tandis que notre foi organise en fonction de notre âme. Notre âme est faite pour la nature incréée, elle sera traitée sur le régime des procédés incréés. Dieu lui réserve des surprises dans le côté naturel de notre vie. Il nous enverra des silences, il restera près de nous sans rien dire, il viendra fouiller dans notre conscience, y poser des points d’interrogation qui la rebuteront ; alors que nous cherchons la paix, il nous laissera le trouble ; alors que nous voulons nous donner, il nous immobilisera. Il a traité les saints ainsi, de manière à retirer d’eux ce qui s’opposait à leur sainteté. « Seigneur, faites ce que vous voulez ! » A partir du moment où on a dit cela, on est capable d’avancer, de progresser.

La confiance demande un acte de connaissance : « Je sais en qui je crois. » Je le sais même quand je sens qu’il m’abandonne. Avec mon intelligence, j’ai toutes les preuves qu’il est capable d’agir à mon égard avec toute sa puissance comme il a agi à l’égard des autres. Je pense et je dois lui dire : « Seigneur, si vous avez guéri des lépreux, rendu la vie à Lazare, ouvert les yeux à un aveugle, si c’est absolument vrai que vous avez dit à un paralytique : “Lève-toi et marche”, à Marie-Madeleine : “Tes péchés te sont remis”, si toute la bonté que vous avez exercée envers ce peuple est absolument certaine, je n’ai aucune permission de croire que vous soyez incapable de faire à mon égard ce que vous avez fait sur leurs faiblesses. Mes faiblesses sont les mêmes, pourquoi ne le faites-vous pas ? Parce que vos raisons de vous abstenir sont aussi exactement précises, raisonnées, voulues, que vous avez eu de raisons d’agir à l’égard des autres. Si ce que je vous dis n’est pas vrai, Seigneur, alors – pardonnez-moi ce blasphème –, alors vous n’êtes pas vrai ! Votre science est telle qu’elle pénètre non seulement les causes secondes pour les mobiliser suivant les activités que vous attendez d’elles, mais encore les causes premières, de sorte qu’elles concourent toutes à cet ensemble harmonieux dans lequel le cours nécessaire des événements est un hommage à votre puissance autant que lorsque vous vous en servez pour des manifestations merveilleuses. »

Alors, je m’établirai dans une étonnante tranquillité à l’égard de la vie. Le meilleur moyen d’organiser sa vie, c’est de laisser le Saint-Esprit l’organiser, par les circonstances, les événements, les grâces personnelles. Il faut aller à la rencontre des événements comme à la rencontre du Christ lui-même, en disant la phrase de Pierre à Jésus : « A qui irions-nous sinon à vous qui avez les paroles de la vie éternelle ? » Si je ne veux pas aller par la voie que vous avez tracée, j’aurai l’audace de prétendre que celle que j’aurai choisie et trouvée sera meilleure que celle que vous m’offrez.

A quels événements irais-je dans ma vie ? Je puis les prendre en toute tranquillité, derrière tous ces événements, c’est la visite du Christ qui passe.

Une pareille attitude supprime bien des inquiétudes qui sont le résultat de nos méfiances originelles. Avez-vous remarqué que rien n’est soupçonneux comme le gibier blessé ? Il est là, craignant le dernier coup qui va l’atteindre, cherchant à s’échapper, se demandant s’il ne va pas être pris. Est-ce que nous ne sommes pas, tous, des blessés depuis le péché originel ? Et, comme la nature humaine est soupçonneuse, parce qu’elle s’aperçoit qu’elle ne possède pas toutes les puissances de vie dont elle devrait jouir, elle a peur que les événements lui enlèvent ces puissances de vie, toute sa vitalité. Ne possédant plus toutes ses forces, comme jadis dans le paradis terrestre, elle se demande toujours quel est celui qui va venir lui enlever le reste, et elle se méfie du Christ comme des autres hommes. C’est la grande tristesse du Maître que nous n’ayons pas confiance en lui. Nous nous méfions machinalement, nous sommes tellement le contraire de son abandon divin. Lui qui disposait de toutes les puissances, il n’avait pas de raisons de craindre.

Qui veut monter vers Dieu doit mettre dans son cœur des sentiments de confiance raisonnée, répondre automatiquement à toute situation qui nous paraît désespérée par cet acte intellectuel de savoir que nous sommes absolument avec le Christ. « Que les événements de ma vie personnelle, de ma charge, de ma vie de conscience, deviennent des événements inextricables, faites ce que vous voulez ; moi, je suis sûr de vous, mais je ne suis plus sûr de moi. Plus j’avance, plus je prends conscience de ma faiblesse que j’ignorais jadis. Tant mieux, Seigneur ! Ma nature a le vertige en s’approchant de votre sainteté, elle découvre des misères auxquelles elle n’avait pas pensé. Seigneur, tant mieux ! Je reste d’autant plus sûr que vous m’avez donné trop d’exemples de votre bonté à l’égard de ma misère pour que je puisse douter que cette bonté ne s’exerce pas encore. La misère dont je suis le dépositaire ne dépasse pas votre possibilité de guérison. Si je doute de votre puissance, je doute de votre divinité. Faites ce que vous voulez, je suis sûr de vous. »

Un saint théologien, nous donnant un cours de philosophie, nous faisait cette réflexion : « C’est quand on est aux portes de l’enfer on doit se rappeler qu’il faut faire un acte de confiance. » La confiance est faite pour les cas désespérés. A quoi servirait-elle dans les moments faciles ? Trouvez-vous que le voyageur a besoin de confiance en plein jour ? Non, c’est dans la nuit qu’il appelle et qu’il espère. Toutes nos vies auront leur nuit comme elles auront leur jour, parce que le Christ veut qu’elles soient un hommage à sa puissance et à son amour.

Ramassons dans nos souvenirs toutes les fois où nous avons douté de lui, et disons-lui, dans un moment de sincérité et de spontanéité qui supprimera toute hésitation à l’égard de l’amour que nous lui portons : « Si j’ai senti les vagues du découragement à tel point que j’ai dit : “Ca va chavirer”, c’est parce que je vous ai pris pour un fantôme, et, si vous ne m’aviez pas pris par la main, j’aurais succombé. Mais j’ai senti une volonté supérieure, je vous ai touché, j’ai vu après seulement que c’était vous. Je vous demande pardon, et maintenant je veux réparer cette méfiance en disant : “Je voudrais vous avoir reconnu par une foi plus grande, une confiance plus certaine”. » Nous pouvons nous laisser prendre dans les bras du Christ, même s’il nous met les bras en croix comme lui-même, la confiance ne sera pas l’accident d’une action heureuse ou malheureuse, mais l’expression de l’amour contenu dans l’âme. Ce dont nous avons le plus besoin, c’est d’aimer le Christ jusqu’au point de ne plus pouvoir douter de lui.

 

Une parole sur un front

 

Le dernier mot n’est pas dit pour l’enfant qui vient de recevoir le don gratuit de la vie de par le généreux consentement de ses parents. Le plus difficile n’est même pas fait : entre recevoir la vie et mourir, il y a la tâche formidable de conduire sa vie. Après avoir reçu le cadeau de l’existence, il va falloir utiliser ce cadeau et, par la manière de s’en servir, se classent, se distinguent, s’affirment : les jouisseurs, les fainéants, les courageux, les fidèles, les persévérants, les héros et les saints. Avec sa liberté et sa responsabilité dans la bataille de la vie, chacun se taille une défaite ou une victoire et, lorsqu’il est parvenu au terme de sa route, le voyageur que nous sommes peut et doit porter sur l’ensemble de sa course un jugement qui le justifie ou qui le condamne. Pour nous éviter la douloureuse obligation de nous condamner nous-mêmes irrémédiablement, le Christ, le voyageur des pèlerins d’Emmaüs, a eu à cœur de nous tenir toujours compagnie par la force et la douceur de son Esprit reçu au sacrement de confirmation.

Ce n’est pas rien de recevoir l’esprit de quelqu’un, la mentalité d’un homme ! C’est même très grave dans ses conséquences, car l’esprit est le principe de l’action et agira païennement sur l’enfant qui aura respiré la mentalité païenne de son père ; agira injustement sur l’homme accoutumé à se mouvoir dans un milieu corrompu ; agira avec noblesse sur l’enfant élevé dans un esprit courageux. N’est-ce pas là le principe de nos influences sociales, politiques, économiques : créer un esprit, insuffler un esprit (spiritus : le souffle, la brise, le vent, la tempête) ? Spiritus vehementes, ça ne se voit pas, ça se sent, ça se respire ; replevit totam domum, ça remplit toute la maison : le cœur, l’intelligence, les yeux, la mémoire, l’imagination, et puis, une fois le souffle passé, ça vous reste pour toujours, vos activités en sont changées, vous y repensez souvent pour vous en inspirer à nouveau dans vos nouvelles décisions, cela a créé en vous une mentalité, il n’y a plus rien à faire, vous êtes marqué : « Ego signo te signo crucis », « je te marque du signe de la croix ». Comme celle des apôtres secoués par le vent du Cénacle, notre Pentecôte a secoué notre mentalité, et je voudrais vous faire comprendre quelques instants cette irruption de l’Esprit de Dieu en vous, vous armant par le don de force beaucoup plus que vous ne le pensez, et cela jusqu’à votre mort, d’abord contre vous-même par la patience, ensuite en faveur des autres par le zèle.

Le prophète Ézéchiel nous l’avait annoncé : « Je vous donnerai mon Esprit, et vous vivrez. » Je vous donnerai ma manière de penser avec sagesse, de réfléchir avec intelligence, de parler avec conseil, d’agir avec force, de comprendre avec la vraie science, de servir avec piété, de vivre avec la douce crainte de mon nom et, ainsi disposés à penser comme moi, vous vivrez comme moi. Et j’entends d’ici vos secrètes récriminations : « Très belle dans l’Évangile, la vie chrétienne, émouvante au possible sous le souffle triomphal d’un Te Deum ou d’un Magnificat, mais c’est héroïque ce que vous nous demandez là tous les jours, c’est dur, c’est lassant de tenir et de monter tous les jours. Tous les jours la franchise, tous les jours la prière, tous les jours la pureté des pensées et la pureté du corps, tous les jours la tenue, tous les jours la prudence, tous les jours la confiance et tous les jours le calme, tous les jours la patience, l’humilité, le devoir d’état, tous les jours la charité – oh ! non, non, trois fois non, on ne demande pas cela à la machine humaine, c’est de l’héroïsme à haute dose et je ne me sens pas taillé pour faire un héros, allons, n’insistez pas... »

Mais c’est précisément pour cela que l’Esprit-Saint est venu envahir nos intelligences, parce que nous ne sommes pas des héros, mais qu’il a l’ambition de triompher pour nous en nous. En ai-je entendu de ces confidences logiques jusqu’à la révolte ! Au début de la conversion, on a connu de ces résurrections profondes semblables à celle de Lazare. On s’est avancé sur la route de sa destinée dans la lumière joyeuse des premiers triomphes et des faciles victoires... puis, passées les premières consolations sensibles, on se retrouve un beau jour seul sur la route immense de sa vie, avec les réserves très minimes de ses courages terrestres, avec les économies vite épuisées de ses résolutions d’un jour et de ses persévérances d’une heure. Comme un embrun au bord de la mer, la crainte vous pénètre jusqu’aux os. On voudrait s’asseoir le long du chemin, comme ces soldats sans force qu’une armée de vaincus sème le long des routes. Alors, l’heure est devenue propice à la tentation ; les doutes, les lassitudes, les dégoûts, les ennuis, comme un essaim de malheur autour de notre cœur, bourdonnent les airs funèbres de leur découragement : c’est trop dur, c’est trop long, trop pénible, trop douloureux, ma nuit est sans étoile et ma vie sans bonheur ; regarde, mais regarde donc comme les autres s’amusent, comme ils rient, comme ils chantent, comme ils sont insouciants, allons, viens avec eux... – non, c’est mal – mais viens donc, te dis-je – oui, non, pas encore... – allons vite, n’en parlons plus... « Consummatum est », tout est consommé... dans la lâcheté.

« In patientia possidebitis animas vestras. » C’est dans la patience qu’il faut posséder son âme, et les trois quarts des chrétiens l’ont oublié, et ceci explique les trahisons et les défections : sustinere, tenir, porter, supporter, avec joie, dans l’espérance et le sourire de la joie, voilà l’effet de la confirmation, chaque jour que nous vivons.

La confirmation a mis en notre intelligence des raisons d’endurer la vie, des raisons de la dominer. Je suis de votre avis, cela exige de l’héroïsme ; je vais même encore plus loin que vous : c’est tellement héroïque que, si l’esprit d’amour n’avait pas eu la charité de me donner pour toujours une mentalité de force, la vie chrétienne ne serait pas possible.

Comprenez-vous l’importance qu’il y a à ne pas priver les enfants de la confirmation ? Quand il s’agit d’aimer, il s’agit d’imiter Dieu, et c’est toujours surhumain d’avoir à être divin. Le chrétien supporte avec douceur, dans les conditions les plus irritantes pour son tempérament, il continue son devoir. Le fort supporte avec bonté aussi longtemps que Dieu voudra, et cette vaillance laisse à son âme sa liberté d’action. Le fort ne parle qu’à Dieu de ses misères, il voit plus loin que l’épreuve. Son regard porte au-delà de ses larmes ; il est voilé par les pleurs, mais il est éclairé par la foi et c’est ce qui lui communique cette indéfinissable expression de douceur muette et d’indomptable énergie ; il est confirmé dans la patience. A tous la souffrance, mais aux transfigurés par l’Esprit le secret de savoir s’en servir pour se délivrer de soi-même en acceptant son étreinte libératrice et purifiante.

Depuis que le souffle de l’Esprit a grondé dans le Cénacle son chant de triomphe sur toute chair, il a révélé qu’il fait de l’héroïsme avec tout, il a prouvé que son souffle balaie les scories de toute espèce de lâcheté et que, depuis le gémissement d’un enfant jusqu’aux cataclysmes sociaux des révolutions, il y a pour un confirmé de quoi agir avec sagesse, avec intelligence, avec force, avec conseil, avec science, avec piété ou avec crainte de Dieu. Très peu comprennent cela, très peu, et c’est pour cela qu’il y a beaucoup d’appelés à de magnifiques saintetés, mais peu d’élus.

Là où nous voyons des raisons de cesser, l’Esprit voit des raisons de continuer, là où nous cherchons à nous enfuir de nous-mêmes, l’Esprit voit des raisons de rester, là où nous aimerions nous trouver des raisons de céder, l’Esprit voit des raisons de résister, là où la souffrance plaide la révolte, l’Esprit d’amour plaide l’acceptation, si bien que c’est lorsque nous jugeons Dieu très loin, très loin de nous, lorsque nous racontons partout qu’il ne s’intéresse plus à nous et que, si ça continue, nous n’allons plus nous intéresser à lui, qu’il est très près de nous, que son Esprit reçu à la confirmation, non content de planer sur le chaos de notre existence, entre dans ce chaos par l’épreuve, le travaille, l’organise, en fait un univers. Mais pour comprendre ces choses, il ne faut plus avoir l’esprit du monde, il faut se laisser faire par l’Esprit de Dieu : « Père, je vous remercie d’avoir caché ces choses aux sages et aux puissants, et de les avoir révélées aux petits et aux humbles. » La dévotion au Saint-Esprit, comme nous l’avons méconnue ! Au fond, nous ignorons tout de notre vie chrétienne, l’usage chrétien, libérateur, joyeux, calme, que nous pourrions faire de tout dans une journée, nous l’ignorons. Nous avons tout pour faire avec tout de la paix, de la joie, de l’entrain, et nous désertons la bataille.

« Veni creator Spiritus » - souffle créateur des énergies profondes.

« Mentes tuorum visita » - apportez dans mon esprit par une de vos visites une manière nouvelle de regarder ma vie, mes obstacles, mes tentations, mes épreuves – une manière à la saint Paul souriant dans ses naufrages, hardi dans ses prisons, courageux dans les coups, – une manière à la Jehanne d’Arc, craintive à Domrémy, confiante à Vaucouleurs, intrépide à Orléans, ravissante ici sur le parvis de Reims, – une manière à la Thérèse de l’Enfant-Jésus, fidèle aux humbles devoirs, héroïne de l’humilité, humble dans sa victoire, triomphante dans sa sainteté. Esprit de ma confirmation, apprenez-moi à penser comme vous pour agir comme vous, agir dans l’adversité, puis agir dans le dévouement : c’est ce qu’il nous reste à voir.

Oui, il faut du courage pour être un ami du Christ : « En vérité, je vous le dis, celui qui perdra son âme la sauvera. » La perdre au service de la vérité, aux dépens de son respect humain, voilà bien de quoi donner la mesure de son courage et de son amour, autour de soi. Les foules catholiques connaissent depuis la Pentecôte les suspicions, les discrédits officiels. Surveillées, traquées, contrariées par l’esprit du monde, elles ont à maintenir dans le monde l’esprit de leur confirmation, utilisant pour cela le minimum de liberté qu’on veut bien leur laisser avec le maximum de tracasseries et de méfiance. Elles connaissent les préférences données, indépendamment du mérite et de la valeur, aux esprits qui ont pris parti contre celui du Christ. Elles savent que les places de choix ne sont pas pour elles – bien qu’à l’exemple des autres, et souvent plus que les autres, elles aient l’honneur des charges familiales et sociales. Les manifestations religieuses de leur vie publique connaissent souvent les silences admirablement organisés par les moyens dits d’information.

Toujours sur le qui-vive et jamais en repos, elles mènent le bon combat jusqu’à la fin de leur course. Elles continuent d’entendre la parole du Maître : « N’ayez pas peur, petit troupeau. » Continuez de maintenir les droits de Dieu, réprimez toute crainte, réprimez toute peur ; avant vous, j’en ai connu des poings levés autour de moi au Calvaire. J’en ai entendu des tolle, des moqueries, des injures. Imitez mon esprit, défendez la vérité et que votre force d’âme donne sa pleine mesure en acceptant les coups de l’adversité ; ne méconnaissez pas les légitimes audaces pour les légitimes défenses ; les exigences des droits de la vérité réclament de votre part les courages qui attaquent lorsqu’il faut les défendre ; mais, ce devoir rempli, ne connaissez plus que les courages qui supportent. A d’autres, les violences pour la conquête des ambitions et des pouvoirs, à d’autres les brutalités et les sourdes vengeances, à d’autres l’ignoble travail de la tuerie pour la tuerie, mais à nous de croire, de savoir, de comprendre qu’un jour, faisant cortège à ma croix apparaissant sur les nuées du ciel avec une grande puissance et une grande majesté, ce seront les victimes dans tous les ordres d’idées qui jugeront les furies qui nous auront frappés. Le bon sens l’indique et la foi l’affirme, un jour, sous la puissance de l’Esprit, les rôles seront renversés et les bourreaux seront d’autant plus surpris qu’ils verront ce qu’a été la force d’âme de leurs victimes – ils y liront la condamnation de leur violence et de leur orgueil.

Force d’âme des pourchassés ou force d’âme des torturés, c’est toujours la force de la mentalité du Christ éternellement crucifié en la personne de ses enfants. Crucifiez Jésus-Christ, ressuscitez, Jésus-Christ. Crucifiez saint Pierre, ressuscitez, Église. Massacrez les apôtres, et les néophytes se lèvent. Torturez Blandine et lapidez Tarcicius... développez-vous, chrétientés primitives. Protestez, les hérésiarques... regardez saint Augustin. Favorisez les schismes, levez-vous, Catherine de Sienne. Écrivez des pamphlets, inventez des erreurs... à nous les docteurs de l’Église, les Bernard, les Benoît.

Voilà le fait historique, le fait social inouï : depuis que l’Esprit d’amour est tombé sur les cœurs d’hommes, il opère un remue-ménage invraisemblable dans la société : des enfants ont quitté leurs parents, poussés par l’Esprit du Christ au cloître ou au séminaire, des foyers ont réformé leurs mœurs, des abbayes, des cathédrales ont été construites, des sociétés ont organisé leur législation d’après la loi du Christ, des philosophies se sont pénétrées de sa doctrine, des littératures de son amour, des arts de ses plus célèbres faits d’armes. L’Esprit travaille le monde quand le monde ne croit plus à l’Esprit.

Vitalité de résistance, de conquête, vitalité qui va prendre ses origines dans la vitalité de Dieu : « Et renovabis faciem terræ ! » Et tu renouvelleras la face de la terre. Tous, nous sommes dépositaires de cette vitalité depuis notre confirmation ; à chacun de nous revient le devoir de la développer dans un sens ou dans un autre.

Vous êtes le sel de la terre... Oui, je comprends maintenant ce que cela veut dire.

Vous êtes le levain qui fait lever la farine... Oui, mon égoïsme saisit clairement l’allusion.

On ne met pas la lumière sous le boisseau... Oui, je vois maintenant ma responsabilité.

Il y a des ténèbres, mais c’est ma faute ; qu’ai-je dit, qu’ai-je fait pour éclairer ?

Il y a des cris sans écho... mais c’est ma faute : mon cœur est endurci par le plaisir.

Il y a des pauvres sans secours, mais c’est ma très grande faute : « Non nobis nascimur », nous ne sommes pas nés pour nous-mêmes, nous qui sommes nés, qui restons et qui mourrons sous le signe des langues de feu. Vers quelle misère ou vers quel dévouement avons-nous été poussés pour y allumer l’incendie de l’Esprit ? Comme c’est grave d’être si riche de son Esprit et de laisser les autres si pauvres !

Tel est le contenu du sacrement de confirmation. Que de richesses j’ai essayé de vous expliquer, mais encore plus essayé de vous faire aimer. ! « Je te marque du signe de la croix » : le signe indélébile qui te distingue d’avance dans la foule immense des jouisseurs et des fêtards, la foule des désœuvrés, et qui m’autorise à te dire en toute confiance et pour ton plus grand honneur :

On pleure là-bas... vas-y.

Ils ne sont pas assez nombreux ici : viens-y.

Ils cherchent un conférencier : accepte.

On demande le sacrifice d’un plaisir : « Prenez. »

On voudrait un chef pour fonder un groupe : « Me voici. »

Allez, faites comme le Maître, chacun dans votre sphère : « Et renovabis faciem terrae. »

 

 


Apprenez-moi, Seigneur, à faire le grand silence

 


Apprenez-moi, Seigneur, à faire le grand silence

Qui ouvre les écluses de vos conversations.

A me taire sur les choses,

Sur les êtres,

Sur moi...

Tellement je serai saisi par la présence

Qui exprime ce qu’elle pense,

Par le fait même qu’elle est.

O mon Dieu... me taire

Pour prendre conscience que je suis

Parce que vous êtes enfin en moi.

Libre de parler... puisque je ne veux plus rien,

Libre de vous révéler... puisque je ne suis plus rien.

Apprenez-moi, Seigneur, à faire le grand silence

Où, sûres de vos pardons,

Les questions ne se posent plus.

De ces silences si denses de conscience que vous êtes,

Qu’on a enfin la joie de n’entendre plus que vous

Et de s’oublier soi-même.

Apprenez-moi, Seigneur, à faire les grands silences,

Signe que l’orgueil est mort,

L’amour-propre brisé,

La nature tranquille et vraiment apaisée,

Les silences de l’amour, ceux de la charité,

Les silences si beaux, langage d’humilité :

Tous ces silences de vie qui racontent et qui parlent des choses,

Qui ne se chantent que dans la Trinité.

Apprenez-moi, Seigneur, à faire les grands silences,

Sur les larmes qui coulent,

Les surprises qui heurtent,

Et les mots qui flagellent.

Apprenez-moi à taire tout ce qui diminue

Puisqu’en le racontant on augmente le bruit,

Et que le bruit, Seigneur, est un peu comme les nuées :

Il empêche la lumière qui fait mûrir les fruits

Et fait pleuvoir en nous de folles désespérances.

Apprenez-moi, Seigneur, à faire les grands silences

Pour que ma vie ne soit plus

Qu’un continuel « oui », plein de foi, d’espérance et

d’amour.

Fr. Bernard-Marie de CHIVRÉ O.P.


 


[1] — Antienne en l’honneur de saint Dominique.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 9

p. 194-207

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