Dieu, la création, l’évolution
L’Église conciliaire face à l’Église catholique (II)
Schéma d’une constitution dogmatique sur le dépôt de la foi à conserver dans sa pureté, traduction et commentaire
par le frère Pierre-Marie O.P.
Dans Le Sel de la terre 89, nous avons expliqué comment, dans le cadre de la préparation du concile Vatican II, le cardinal Ottaviani avait réuni une commission comprenant les meilleurs théologiens pour préparer un texte où seraient exposés les points les plus importants de la doctrine catholique face aux erreurs actuelles. Parmi les schémas préparatoires au concile Vatican II, ce « schéma d’une constitution dogmatique sur le dépôt de la foi à conserver dans sa pureté [1] » était certainement le plus important. Les deux principaux artisans de ce texte furent les pères Sébastien Tromp S.J. (secrétaire de la Commission de théologie) et Luigi Ciappi O.P. (théologien de la Maison pontificale). Ils furent aidés notamment par Mgr François Carpino, Mgr Albert Stohr, Mgr Lionel Audet, Mgr Antonio Piolanti (recteur du Latran), les pères Jacques Ramirez O.P., Edouard Dhanis S.J. et Augustin Trapé OESA.
Ce schéma résume, avec une certaine autorité, les enseignements du magistère sur la question. Même s’il ne fut pas discuté au Concile lui-même, il fut amendé et corrigé lors de sa préparation, comme on le voit par les différences entre la première rédaction (le texte distribué à la Commission centrale préparatoire) et la rédaction finale (le texte distribué aux Pères conciliaires – celui que nous présentons ici) [2].
Nous traduisons et commentons ici les chapitres 2 (sur Dieu) et 3 (sur la création et l’évolution du monde).
Le Sel de la terre.
Présentation du cardinal Ottaviani
LE CARDINAL OTTAVIANI, président de la Commission de théologie fit une présentation de ces deux chapitres devant la Commission centrale, le 20 janvier 1962. Nous en résumons ici les principaux points, signalant entre guillemets les traductions précises de certains passages.
— Présentation orale du cardinal Ottaviani
Le cardinal s’attend à recevoir les observations habituelles : il faudrait une exposition plus positive, plus pastorale. Mais cette remarque concerne plutôt les questions qui touchent à la discipline et aux mœurs. « Quand il s’agit de doctrine, les conciles se sont toujours proposés pour fin la défense des fidèles vis-à-vis des erreurs qui se répandent. » Aujourd’hui de telles erreurs existent « et même, hélas !, dans le camp des catholiques, beaucoup d’erreurs se répandent qui blessent la foi elle-même » (on voit que le cardinal ne partageait pas la vision optimiste et irréaliste du pape Jean XXIII).
« Ici nous ne devons pas faire de partie pastorale » : c’est le rôle des évêques, mais « l’Église dans un concile général donne les lignes doctrinales ». « Le propos d’un concile est surtout de conserver le dépôt [de la foi} vis-à-vis de ceux qui l’attaquent ». Il serait donc vain de répéter ce que les conciles antérieurs ont suffisamment exposé et qui n’est pas attaqué aujourd’hui. Par exemple on pourrait dans ces deux chapitres parler longuement des attributs et perfections de Dieu : « Cela plairait, certes, mais ce n’est pas le rôle du Concile ».
Parmi les erreurs qui menacent, le cardinal mentionne le matérialisme dialectique [le marxisme], une conception d’un Dieu non personnel et imparfait, et le modernisme.
Il faut donner les lignes générales utiles aux évêques, aux pasteurs, aux professeurs et même aux publicistes.
— Relation écrite du cardinal Ottaviani
Concernant le chapitre 2 sur Dieu, il faut noter un progrès par rapport à la doctrine sur Dieu contenue dans la constitution sur la foi catholique du concile Vatican I (DS 3001) et le serment antimoderniste (DS 3538). « Ce progrès consiste surtout dans une brève énumération des arguments prouvant, à partir des créatures visibles, l’existence de Dieu, comme un être personnel, très parfait, et totalement distinct du monde ; fin ultime et surnaturelle de tous les hommes. »
Ce développement de la doctrine est demandé aujourd’hui « à cause des efforts répétés soit pour poser la matière comme principe unique et universel de toutes choses, comme les philosophes marxistes le présument ; soit pour reconnaître un esprit absolu et universel, mais qui n’est ni personnel ni vraiment parfait, selon la doctrine des idéalistes panthéistes ; soit pour professer un Dieu personnel et très parfait, mais postulé par des exigences purement subjectives, au mépris de toute démonstration à partir des réalités externes », seule assise d’une démonstration objective et de valeur universelle.
Ce chapitre répond à des « vota » (vœux) émis par le Saint-Office et plusieurs évêques de reprendre l’enseignement du concile Vatican I sur la question en y intégrant l’enseignement du serment antimoderniste et en condamnant les erreurs actuelles, notamment l’athéisme.
Concernant le chapitre 3 sur la création et l’évolution, le cardinal Ottaviani explique que des auteurs catholiques récents ont repris des erreurs déjà condamnées par le concile Vatican I en niant le commencement du monde dans le temps, ou en affirmant la nécessité de la création. Pie XII a rejeté ces fausses opinions dans l’encyclique Humani generis, « mais on peut douter de l’efficacité de cette réprobation ».
Il a paru aussi opportun de rejeter l’opinion de ceux qui, sous couleur d’une meilleure conciliation entre la science et la foi, expliquent l’évolution du monde en sorte de mettre en péril la liberté de Dieu, sa toute perfection et son indépendance du monde.
Il a paru aussi nécessaire de confirmer et perfectionner l’enseignement d’Humani generis sur les précautions à prendre lorsqu’on traite de l’évolution du monde pour ne pas offenser la foi, surtout en ce qui concerne la première origine du corps humain et la production de l’âme.
Chapitre 2 : Dieu
— La connaissance de Dieu, fin ultime de l’homme
Ce premier paragraphe souligne l’importance de la connaissance naturelle du vrai Dieu (le Dieu Créateur). On affirme ensuite que Dieu, qui nous aime et veut nous sauver, nous a donné les moyens de parvenir à cette connaissance. La suite du chapitre développera cela.
[§ 6] L’Église, appuyée sur le témoignage des saintes Écritures, a toujours tenu que le fondement de toute la religion devait reposer sur la connaissance naturelle de l’existence du Dieu Créateur, du fait qu’on y trouve comme un préambule à la connaissance de Dieu même obtenue par la foi. L’Église professe de plus que Dieu – qui est charité (1 Jn 4, 8) et lumière de vérité (voir 1 Jn 1, 5), et donc la source de tous les biens, par lequel nous avons été créés et duquel nous attendons la béatitude –, pour rendre accessible une vérité si importante, s’est manifesté aux hommes tant par les œuvres surnaturelles de sa Providence, que par les œuvres communes de la création qu’il a disposées sagement en sorte qu’elles lui rendent un clair témoignage. En effet « il n’est pas loin de chacun de nous » (voir Ac 17, 27) et « il n’a pas omis de se rendre témoignage à lui-même, faisant du bien, dispensant du ciel les pluies et les saisons fécondes en fruits, remplissant nos cœurs de nourriture et de joie » (Ac 14, 17). | 6. [Cognitio Dei, finis ultimi hominis]. Ecclesia, testimoniis innixa divinæ revelationis, semper tenuit in cognitione naturali existentiæ Dei Creatoris reponendum esse totius vitæ religiosæ fundamentum, quatenus in ea habetur veluti præambulum ad Dei ipsius cognitionem, quæ per fidem obtinetur. Profitetur insuper Deum, qui caritas est (voir 1 Io. 4, 8) et lux veritatis (cf. 1 Io. 1, 5), atque ideo fons omnium bonorum, a quo et creati sumus et æternam beatitudinem expectamus, ad veritatem tanti momenti perviam reddendam, sese hominibus manifestasse, tum suæ Providentiæ operibus supernaturalibus, tum etiam communibus creationis operibus, quæ ita sapienter disposuit, ut apertum de se ipso redderent testimonium. Non enim longe est ab unoquoque nostrum (cf. Act. 17, 27) et « non sine testimonio semetipsum reliquit benefaciens de coelo, dans pluvias et tempora fructifera, implens cibo et lætitia corda nostra » (Act. 14, 17). |
— On affirme la possibilité de connaître Dieu
Le deuxième paragraphe résume en quelques mots l’enseignement de l’Église sur la possibilité de démontrer l’existence de Dieu (voir, à ce sujet, les deux articles sur cette question parus dans Le Sel de la terre 8, printemps 1994, p. 79 ; et Le Sel de la terre 12, printemps 1995, p. 91).
[§ 7] En outre la même sainte Mère Église croit et enseigne que l’existence du Dieu invisible peut être connue avec certitude, et par conséquent démontrée, aussi par la seule lumière de la raison naturelle au moyen des œuvres visibles de la création, comme la cause par les effets [3] ; « car depuis la création du monde, ses perfections invisibles, son éternelle puissance et sa divinité, se laissent voir à l’intelligence par ses œuvres » (Rm 1, 20). | 7. [Affirmatur Dei cognoscibilitas]. Porro eadem sancta Mater Ecclesia credit et docet invisibilis Dei exsistentiam vel solo naturali rationis lumine per visibilia creationis opera, tamquam causam per effectus, certo cognosci adeoque et demonstrari posse ; « Invisibilia enim ipsius, a creatura mundi, per ea quæ facta sunt, intellecta, conspiciuntur ; sempiterna quoque eius virtus et divinitas » (Rm 1, 20). |
Comme documents appuyant ce paragraphe, le schéma citait :
La vraie et saine philosophie occupe une place très remarquable, puisque sa tâche est de chercher soigneusement la vérité, de former justement et sérieusement la raison humaine, obscurcie sans doute mais nullement éteinte par la faute du premier homme, et de l’éclairer ; de saisir son objet de connaissance et un grand nombre de vérités, de bien les comprendre, de les approfondir, et de démontrer, de justifier et de défendre par des arguments tirés de ses principes, nombre d’entre elles, comme l’existence, la nature, les attributs de Dieu, que la foi aussi propose à croire, et, de cette manière, d’ouvrir la voie pour qu’on tienne plus exactement ces dogmes par la foi [4].
La même sainte Église, notre Mère, tient et enseigne que Dieu, principe et fin de toutes choses, peut être connu avec certitude par la lumière naturelle de la raison humaine à partir des choses créées, car, « depuis la création du monde, ce qu’il y a d’invisible se laisse voir à l’intelligence grâce à ses œuvres » Rm 1, 20 [5].
Et d’abord, je professe que Dieu, principe et fin de toutes choses, peut être certainement connu, et par conséquent aussi, démontré à la lumière naturelle de la raison « par ce qui a été fait » (Rm 1, 20), c’est-à-dire par les œuvres visibles de la création, comme la cause par les effets [6].
On révoque en doute que la raison humaine, sans le secours de la révélation et de la grâce divine, puisse démontrer l’existence d’un Dieu personnel par des arguments tirés des choses créées ; […] cela s’oppose aux déclarations du Concile du Vatican. […] On sait combien l’Église estime la raison humaine dans le pouvoir qu’elle a de démontrer avec certitude l’existence d’un Dieu personnel [7].
— Argument tiré des perfections du monde
Ce paragraphe résume la démonstration de l’existence de Dieu proposée par saint Thomas d’Aquin, plus particulièrement celle contenue dans les deux dernières voies.
[§ 8] Assurément les saints Pères et les Docteurs de l’Église [8] ont démontré, par des arguments variés et très solides, que Dieu est « la cause de l’univers créé, la lumière de la vérité que l’on doit percevoir et la source de la félicité dont on doit s’abreuver [9] ». Et de fait, en vérité, la magnificence et la beauté incomparables que l’on voit dans le monde, de même que l’ordre admirable avec lequel toutes les choses tendent fermement et constamment vers leurs fins, proclament très certainement un auteur et un gouverneur très sage et très puissant, à savoir le Dieu personnel, au point que l’on doit considérer insensés ceux qui, en contemplant ses œuvres, n’ont pas connu qui était l’Ouvrier, et, charmés de leur beauté, n’ont pas réfléchi combien leur Seigneur est plus beau qu’elles (voir Sg 13, 1-5) [10]. | 8. [Argumentum ex perfectionibus mundi]. Profecto sancti Patres et Doctores Ecclesiæ variis atque firmissimis argumentis demonstrarunt Deum esse et « causam constitutæ universitatis, et lucem percipiendæ veritatis et fontem bibendæ felicitatis ». Re enim vera incomparabilis magnificentia et pulchritudo, quæ in mundo conspiciuntur, item ac mirus ordo quo omnia firmiter constanterque ad finem suum contendunt, certissime proclamant sapientissimum ac potentissimum Auctorem ac Gubernatorem, Deum nempe personalem, ita ut vani censendi sint qui, operibus attendentes, non agnoscant quis sit artifex, et illorum specie delectati, non cogitent quanto his dominator eorum speciosior sit (cf. Sap. 13, 1-5). |
Citons quelques références sur lesquelles le schéma s’appuyait.
D’abord saint Grégoire de Nazianze :
Que Dieu, en effet, soit la cause efficiente de tout, et une cause qui a son principe en elle-même, c’est ce que nous enseignent à la fois nos yeux et l’ordre de la nature : nos yeux, en se portant sur les choses visibles qui sont parfaitement stables et en même temps mobiles et, pour ainsi parler, mues et emportées sans mouvement ; l’ordre de la nature, en faisant trouver par raisonnement l’auteur de tout à travers les choses visibles et leur arrangement. Comment cet ensemble aurait-il commencé ou subsisterait-il, si Dieu n’avait pas donné la substance à toutes les choses et ne les maintenait ? Si l’on voit une cithare ornée avec la plus grande beauté, bien accordée, bien fabriquée, ou encore si l’on entend les sons qu’elle rend, on ne manquera pas de penser à l’artisan qui l’a faite et au cithariste qui en joue, on remontera par la pensée vers eux, même si on ne les connaît pas par la vue ; c’est de la même façon que nous apparaît celui qui a fait les choses, qui leur donne le mouvement et qui conserve ce qu’il a fait, même s’il n’est pas saisi par notre pensée. Il est irréfléchi au dernier point, celui qui ne s’avance pas jusque-là spontanément et qui ne suit pas les démonstrations données par la nature [11].
Ceux d’entre eux qui étaient les plus soumis aux passions ont considéré ces passions comme des dieux ou ont honoré comme des dieux la colère, le meurtre, l’ivresse, la débauche et je ne sais quelle autre des choses semblables, trouvant là une excuse ni belle ni juste à leurs propres fautes […] Telle était la ruse du Malin qui abusa du bien pour faire le mal, comme dans la plupart de ses actions malfaisantes. Rencontrant chez eux cette ardeur qui errait à la recherche de Dieu, il a voulu attirer à lui la domination et capter leur désir ; les prenant par la main comme un aveugle qui désire trouver un chemin, il les a lancés çà et là dans le précipice et il les a éparpillés dans un même gouffre de mort et de perdition. Voilà pour eux. Mais nous, la raison nous a accueillis quand nous désirions Dieu et ne supportions pas l’absence de chef et de pilote ; ensuite, s’appliquant aux choses visibles et observant ce qui est depuis le commencement, elle ne s’y est pas arrêtée. Car il n’était pas raisonnable de donner la souveraineté à des êtres qui sont nos égaux au point de vue des sens. Et par eux elle nous a conduits vers celui qui est au-dessus d’eux et par lequel ils ont l’être. Qui, en effet, a mis en ordre les choses célestes et les choses terrestres, tout ce qui est dans l’air et sur l’eau ; ou plutôt, avant cela, le ciel, la terre, et l’élément aqueux ? Qui les a mêlés et séparés ? Quelle est cette communauté qu’ils ont entre eux, cette cohésion, cette harmonie ? J’approuve, bien qu’il ne soit pas des nôtres, celui qui a dit : « Quel est celui qui a donné à cela le mouvement, et qui le conduit de son élan incessant et irrésistible ? » [Platon, Lois, X.] N’est-ce pas l’artisan de cela et celui qui a mis en toutes choses une raison d’après laquelle le tout est emporté et dirigé ? Mais qui est l’artisan de cela ? N’est-ce pas celui qui a fait cela et qui l’a amené jusqu’à l’être ? Car ce n’est évidemment pas au hasard qu’il faut donner une telle puissance. Admettons en effet que l’existence de toutes choses soit le fait du hasard : de qui est la mise en ordre ? Cela encore, attribuons-le-lui, si bon te semble : de qui est la conservation et la garde des choses selon les raisons d’après lesquelles elles ont été formées ? Est-ce le fait de quelque autre chose, ou du hasard ? D’autre chose certainement que le hasard. Qu’est-ce alors, sinon Dieu ? Ainsi la raison qui vient de Dieu et qui est naturelle à tous, loi première en nous et inhérente à toutes choses, nous a fait remonter jusqu’à Dieu en partant des choses qui se voient [12].
A propos de cette analyse de saint Grégoire de Nazianze, voici un commentaire :
Sur la démonstrabilité de l’existence divine, Grégoire s’offre au Concile du Vatican comme le plus sûr des répondants. Il n’ignore aucune des avenues qui nous conduisent à Dieu, mais il se tient très purement à la doctrine paulinienne, qui était déjà celle de la Sagesse. Ses préférences vont à l’argument classique tiré de la causalité (Discours 28, 6). Il raisonne avec tant de robuste assurance qu’un esprit moderne en ressent quelque surprise... En un domaine où les confusions sont faciles et particulièrement graves, saint Grégoire esquisse une doctrine de pur bon sens et d’une très haute sagesse. D’emblée il rejoint saint Thomas et les définitions ultérieures de l’Église sur le pouvoir et les limites de la raison dans l’ordre naturel [13].
Ensuite saint Jean Chrysostome dans son commentaire de l’Épitre aux Romains :
Dieu s’est fait connaître aux hommes dès le commencement ; mais les Gentils appliquant cette connaissance à du bois, à de la pierre, ont outragé la vérité, autant qu’il était en eux ; car la vérité est immuable, et sa gloire ne saurait changer. Mais comment savons-nous, ô Paul, que Dieu s’est révélé à eux ? « Parce que », nous répond-il, « ils ont connu ce qui se peut découvrir de Dieu » [cette citation et les suivantes sont tirées de Rm 1, 19-22]. Mais c’est là une affirmation, et non une preuve ; démontrez-moi, faites-moi voir que la connaissance de Dieu leur a été donnée et qu’ils l’ont volontairement négligée. Comment donc était-elle manifeste ? Leur avait-il parlé d’en-haut ? Nullement : mais il avait fait ce qui devait les attirer mieux qu’une voix : il avait créé l’univers, de manière à ce que le savant et l’ignorant, le scythe et le barbare, devinant la beauté de Dieu par le seul aspect des choses visibles, pussent remonter jusqu’à lui. Voilà pourquoi Paul dit : « En effet, ses perfections invisibles sont rendues compréhensibles depuis la création du monde, par les choses qui ont été faites » ; ce que le prophète disait déjà : « Les cieux racontent la gloire de Dieu » (Ps 18, 1).
Que disent alors les Grecs ? Nous vous avons ignoré. Eh ! n’avez-vous pas entendu le ciel parler par son seul aspect ; cette magnifique harmonie de l’ensemble, plus éclatante qu’un son de trompette ? Ne voyez-vous pas cette régularité constante de la nuit et du jour ? cette ordonnance fixe, invariable, de l’hiver, du printemps et des autres saisons ? la docilité de la mer au milieu du trouble et des tempêtes ? tout l’ensemble soumis aux lois de l’ordre, et, par sa beauté et par sa grandeur, proclamant l’ouvrier ? Résumant cela et bien d’autres choses encore, Paul dit : « Car ses perfections invisibles, rendues compréhensibles depuis la création du monde par les choses qui ont été faites, sont devenues visibles, aussi bien que sa puissance éternelle et sa divinité, de sorte qu’ils sont inexcusables ». Ce n’était point dans ce but que Dieu avait fait ces choses, bien que le résultat ait eu lieu. Ce n’était pas pour les rendre inexcusables qu’il avait créé de tels enseignements ; mais pour qu’ils le connussent, et, par leur ingratitude, ils se sont ôté toute excuse. Et pour faire voir comment ils sont inexcusables, l’apôtre ajoute : « Parce que ayant connu Dieu, ils ne l’ont pas glorifié comme Dieu, ou ne lui ont point rendu grâces » [14].
Enfin, voici une citation bien connue de saint Augustin :
Et voilà donc le ciel et la terre! Ils sont. Ils crient qu’ils ont été faits ; car ils varient et changent. Or ce qui est, sans avoir été créé, n’a rien en soi qui précédemment n’ait point été ; caractère propre du changement et de la vicissitude. Et ils ne se sont pas faits ; leur voix nous crie : C’est parce que nous avons été faits que nous sommes ; nous n’étions donc pas, avant d’être, pour nous faire nous-mêmes. L’évidence est leur voix. Vous les avez donc créés, Seigneur ; vous êtes beau, et ils sont beaux ; vous êtes bon, et ils sont bons ; vous êtes, et ils sont. Mais ils n’ont ni la beauté, ni la bonté, ni l’être de la même manière que vous, ô Créateur ; car, auprès de vous, ils n’ont ni beauté, ni bonté, ni être. Nous savons cela grâce à vous ; et notre science, comparée à la vôtre, n’est qu’ignorance [15].
— Argument tiré des imperfections des créatures
Ce paragraphe se réfère plus spécialement aux trois premières voies de la démonstration de l’existence de Dieu. Il s’achève en remarquant que les cinq voies de saint Thomas n’épuisent pas toutes les possibilités de démonstration de l’existence de Dieu (même si toute preuve se rattache nécessairement d’une manière ou d’une autre à l’une des cinq voies).
[§ 9] De même les imperfections qui sont dans toutes les choses de ce monde, par exemple la mutabilité, l’inconstance, la dépendance causale, la contingence, la limitation et d’autres du même genre, montrent clairement que toutes ces choses ne proviennent pas d’elles-mêmes [16], ni d’autres principes de ce monde qui souffrent des mêmes imperfections, mais qu’elles tirent leur origine d’un Créateur transcendant au monde, qui jouit de toutes les perfections. | 9. [Argumentum ex imperfectionibus creaturarum]. Imperfectiones quoque, quæ omnibus huius mundi rebus insunt, v. g. mutabilitas, inconstantia, dependentia causalis, contingentia, limitatio et id genus aliæ, plane ostendunt eiusmodi res nec a seipsis neque ab aliis mundanis principiis, quæ iisdem imperfectionibus laborent, esse progenitas, sed a Creatore mundum transcendente, qui omnimodis perfectionibus polleat, originem traxisse. |
Du reste l’Église, même si elle tient ces arguments pour les meilleurs ne néglige pas et ne méprise pas les autres, par exemple ceux qui sont tirés de la propension innée de l’homme au bonheur, ou de l’obligation absolue de la loi morale, car ces arguments ont leur efficacité et sont très accommodés au moins au génie de certains. | Ceterum Ecclesia, quamquam ista argumenta potiora habet, non negligit neque parvi facit alia, e. g. quæ promuntur ex innata propensione hominis ad felicitatem vel ex absoluta obligatione legis moralis, cum et hæc sua efficacitate ditentur et saltem quorundam hominum ingenio sint valde accommodata. |
On voit par ces dernières lignes que l’Église ne méprise pas les voies plus ou moins « subjectives » pour aller à Dieu, même si elle donne la préférence aux voies objectives. Le père Garrigou-Lagrange a montré que les preuves de l’existence de Dieu par l’aspiration de l’âme vers le Bien absolu ou par la loi morale, peuvent se ramener à la « quatrième voie » de saint Thomas d’Aquin (la preuve par les degrés de l’être), ce qui leur donne une valeur objective [17].
— Réprobation des erreurs
L’Église catholique sait bien que l’enseignement de la vérité n’a pas d’efficacité sans la condamnation des erreurs opposées. Ici elle condamne l’athéisme matérialiste, et notamment sa forme virulente (le communisme est visé sans être nommé : est-ce que l’accord secret Rome-Moscou [18] commençait déjà à fonctionner ?) ; puis certaines formes de déismes qui admettent l’existence d’un être suprême fort différent du vrai Dieu ; enfin les diverses formes de subjectivismes (modernisme, kantisme) qui aboutissent à nier toute objectivité (et donc toute valeur contraignante) de notre connaissance de Dieu.
[§ 10] L’existence de l’unique vrai Dieu resplendit ainsi parfaitement, et il faut d’autant plus déplorer l’aveuglement de ceux qui le rejettent misérablement [19]. C’est pourquoi en premier lieu le saint Concile condamne l’erreur de ceux qui, plaçant dans la matière le principe unique et universel, nient complètement l’existence de Dieu [20], et, qui plus est, s’efforcent de façon impie, même par la force, d’éradiquer le nom de Dieu de l’esprit des hommes. Il réprouve aussi l’erreur de ceux qui, au nom d’une fausse philosophie et d’une fausse science, substituent au Dieu personnel un être imaginaire, impersonnel ou purement idéal, et donc inopérant, ou qui, rejetant les démonstrations fondées sur la vérité objective, professent que l’existence de Dieu s’appuie sur une adhésion de l’esprit seulement subjective et purement volontaire [21]. | 10. [Errorum reprobatio]. Cum igitur exsistentia unius veri Dei tam egregie resplendeat, eo magis deploranda est cæcitas eorum qui Deum misere abiiciunt. Quapropter imprimis Sancta Synodus damnat errorem eorum qui, unum et universale principium in materia reponentes, Deum esse omnino negant, quinimmo impie satagunt, etiam vi adhibita, Dei nomen ex humanis mentibus eradicare. Etiam corum reprobat errorem qui, falsi nominis philosophia vel scientia abutentes, loco Dei personalis figmenta impersonalia vel mere idealia et adeo inania substituuunt, vel, reiecta demonstratione in obiectiva veritate fundata, in subiectiva tantum et mere voluntaria mentis adhæsione Dei exsistentiam niti profitentur. |
— On recommande la doctrine sur Dieu
Ce chapitre se termine par la recommandation de conserver et d’accroître notre connaissance de Dieu. Le père Emmanuel insistait lui aussi beaucoup sur l’importance de la connaissance de Dieu pour la vie chrétienne [22].
[§ 11] Enfin le saint Concile exhorte fortement les fidèles à estimer plus que tout la vraie doctrine qu’ils ont reçue sur Dieu, à la garder avec sollicitude, à la défendre contre les attaques, à la prendre comme norme de toute leur vie, à ne pas dépenser les forces de leur intelligence à obnubiler les raisonnements par lesquels l’esprit de l’homme s’élève à Dieu, mais plutôt à les élucider [23]. Enfin qu’ils se rappellent qu’ils ont tous été baptisés au nom du Dieu vivant, Père, Fils et Saint-Esprit, afin de croire à Dieu et de le servir, lui qui s’est manifesté à nous dans le Seigneur Jésus à cause de sa très grande charité (voir 1 Jn 1, 1-3 ; Ep 2, 4). | 11. [Doctrina de Deo commendatur]. Demum Sacra Synodus fideles enixe hortatur ut rectam quam acceperunt de Deo doctrinam quibuslibet bonis anteponant, sollicite custodiant, ab impugnationibus defendant, tamquam totius vitæ normam assumant atque ingenii vires non in obnubilandis rationibus, quibus mens humana ad Deum elevatur, sed iis elucidandis potius impendant. Denique semper meminerint omnes se esse baptizatos in nomine Dei vivi, Patris, et Filii, et Spiritus Sancti, ut Deo, qui propter nimiam caritatem suam se manifestavit nobis in Domino Iesu, credant eique serviant (cf. I Io 1, 1-3 ; Ep 2, 4). |
Pour cette question de la connaissance de Dieu, nous renvoyons les lecteurs qui voudraient plus de renseignements aux articles sur « Dieu, son existence et sa nature » parus dans Le Sel de la terre 8 (printemps 1994, p. 79), 12 (printemps 1995, p. 91) et 58 (automne 2006, p. 18).
Chapitre 3 : La création et l’évolution du monde
— La création du monde au commencement du temps
Le monde, composé et imparfait, a besoin d’une cause première absolument simple et parfaite. Cela, la raison peut le démontrer.
Mais ce que la raison a du mal à prouver, c’est que le monde a été causé par Dieu à un certain moment, autrement dit que le monde a eu un commencement et n’existe pas depuis toujours. Les plus grands philosophes païens, tel un Aristote, penchaient plutôt pour un monde sans commencement.
Saint Thomas d’Aquin explique que la raison humaine, livrée à elle-même, ne peut ni prouver que le monde a eu un commencement, ni qu’il existe de toute éternité. Il a fallu que Dieu nous le révèle pour que nous le sachions. Mais, maintenant que cette vérité est révélée, elle est un dogme de notre foi.
[§ 12] Comme le récit, divinement inspiré, de la création du monde est d’une très grande importance tant pour avoir une notion exacte de Dieu que pour professer la vraie religion, puisque la suprême souveraineté (dominium) de Dieu sur les hommes s’appuie sur cette création, le saint concile de Vatican II, appuyé sur le témoignage de la parole de Dieu écrite et transmise, confirme la doctrine déjà plusieurs fois soutenue par le magistère de l’Église et affirme que le monde entier a été créé par Dieu à partir du néant (ex nihilo), de telle sorte qu’il a commencé à un certain moment le cours de son existence. Car « ce seul vrai Dieu, par sa bonté et sa “toute-puissance”, non pas pour augmenter sa béatitude ni pour acquérir sa pleine perfection, mais pour manifester celle-ci par les biens qu’il accorde à ses créatures, a, dans le plus libre des desseins, “tout ensemble, dès le commencement des temps, créé de rien les deux sortes de créatures, les spirituelles et les corporelles, c’est-à-dire les anges et le monde, et ensuite la créature humaine qui tient des deux, composée qu’elle est d’esprit et de corps” [24] ». | 12. [Mundi creatio initio temporis]. Cum divinitus inspirata narratio de creatione mundi vi et momento summopere excellat tum ad rectam Dei notionem consequendam, tum ad veram religionem profitendam, quandoquidem in huiusmodi creatione nititur supremum Dei dominium in homines, S. Vaticana Synodus secunda, verbi Dei scripti et traditi suffulta testimonio, doctrinam ab Ecclesiæ Magisterio compluries assertam rursum confirmat atque asseverat universum mundum ita a Deo ex nihilo creatum esse, ut quondam suæ exsistentiæ cursum inchoaverit. Solus enim « verus Deus bonitate sua et omnipotenti virtute, non ad augendam suam beatitudinem, nec ad acquirendam, sed ad manifestandam perfectionem suam, per bona quæ creaturis impertitur, liberrimo consilio simul ab initio temporis utramque de nihilo condidit creaturam, spiritualem et corporalem, angelicam videlicet et mundanam ac deinde humanam, quasi communem ex spiritu et corpore constitutam ». |
— Condamnation de l’évolutionnisme tant matérialiste que panthéiste
Le schéma condamne ici deux formes d’évolutionnisme contraires à la foi : le premier est athée et purement matérialiste (c’est, entre autres, la théorie marxiste), le second est théiste, mais suppose un dieu imparfait se perfectionnant grâce à l’évolution du monde.
[§ 13] L’adversaire principal de cette doctrine est l’évolutionnisme matérialiste qui soutient que le monde, en continuel mouvement et progrès, ne tire pas son origine de Dieu ni n’est gouverné par lui, et que par ce progrès il arrive seulement qu’une matière non créée (non facta) soit en perpétuel changement et que des arrangements (compagines) de plus en plus parfaits en soit tirés, qui étaient donc en quelque sorte précontenus dans cette matière non créée. Mais le dogme de la création est aussi ouvertement défiguré par l’évolutionnisme panthéistique, dont les défenseurs admettent certes que le monde provient d’un principe unique et immatériel, qu’ils appellent divin, mais ils conçoivent cela de manière erronée, comme si le monde n’était que la somme des mutations qui se sont produites à partir de ce principe évoluant graduellement, surtout dans la vie de l’esprit humain. La première de ces théories détruit complètement la notion de Dieu et de la religion, la deuxième confond entièrement les questions de la religion, puisqu’elle attribue à Dieu ce qui appartient au monde et à l’homme, et à l’homme et au monde ce qui appartient à Dieu. | 13. [Reprobatio evolutionismi tum materialistici, tum pantheistici]. Cui doctrinæ maxime adversatur evolutionismus materialisticus, asserens mundum, qui incessanter mutatur et progreditur, nec a Deo originem traxisse nec ab eo gubernari, atque eius progressu id tantummodo effici ut materia non facta continuo immutetur ex eademque aliæ aliis perfectiores proferantur compagines, quæ propterea in ipsa materia non facta quodammodo præcontinebantur. Dogma autem creationis aperte detorquetur etiam ab eo evolutionismo pantheistico, cuius assertores admittunt quidem mundum procedere a principio uno et immateriali, quod divinum vocant, at perperam rem concipiunt quasi mundus non esset nisi summa immutationum quæ ab hoc principio gradatim sese evolvente, maxime in vita humani spiritus, producuntur. Ex quibus sententiis, prima Dei et religionis notionem omnino perimit, altera ea quæ ad religionem pertinent plane permiscet, cum Deo mundana humanaque assignet, homini vero et mundo divina tribuat. |
— Affirmations actuelles sur la création et l’évolution du monde au sujet desquelles les fidèles doivent être en garde
Ce paragraphe est dirigé contre les erreurs de Teilhard de Chardin.
Le cardinal Döpfner estimait qu’il fallait le supprimer, au prétexte que Teilhard ne disait pas exactement cela (notamment que la multiplicité primordiale des choses serait préexistante à l’action de Dieu), que toutes ses œuvres n’étaient pas encore publiées et qu’elles étaient encore discutées entre théologiens catholiques.
Mais le cardinal Ottaviani défendit ce paragraphe en disant que les théories de Teilhard étaient suffisamment connues par son livre Le Phénomène humain et tous les manuscrits dactylographiés qui circulaient, et qu’elles faisaient un grand dommage, d’où l’opportunité de les combattre.
Quelques mois plus tard, le 30 juin 1962, le Saint-Office publia un monitum pour « mettre en garde les esprits, particulièrement ceux des jeunes, contre les dangers que présentent les œuvres du P. Teilhard de Chardin et celles de ses disciples », car « sur le plan philosophique et théologique, ces œuvres regorgent d’ambiguïtés telles, et même d’erreurs graves, qu’elles offensent la doctrine catholique ». L’Osservatore Romano du 1er juillet publiait, avec ce monitum, un assez long article anonyme détaillant un certain nombre d’erreurs de Teilhard, et notamment son « concept de création », en concluant :
Nous croyons que Teilhard n’a pas suffisamment respecté ces deux exigences de la doctrine catholique : don de la totalité de l’être de la part du Créateur, à l’exclusion de toute potentialité précédente (et la Métaphysique classique veut précisément exprimer ce concept par l’expression ex nihilo sui et subjecti) ; absence totale de toute nécessité, même lointaine, de l’acte créateur de Dieu [25].
[§ 14] Par ailleurs, que les fils de l’Église prennent garde à ce que, trompés par des opinions erronées, ils ne déforment quelque vérité révélée. Qu’ils ne corrompent pas la notion de création, s’imaginant que celle-ci consiste dans le fait que Dieu a peu à peu ramené à l’unité la multiplicité primordiale des choses, qui auraient préexisté déjà avant toute action divine. Qu’ils ne faussent pas la doctrine catholique sur la subsistance du monde, sur la parfaite simplicité de Dieu et sa perfection souveraine, osant affirmer que Dieu dirige l’évolution du monde en sorte qu’il ramène peu à peu toutes les réalités à lui-même et qu’il se les joint d’une certaine manière, et par conséquent qu’il participe jusqu’à un certain point à la composition du monde. Ni la recherche scientifique, ni la saine philosophie ne peuvent apporter des arguments valables pour soutenir de telles opinions erronées. | 14. [Sententiæ hodiernæ de creatione et evolutione mundi, a fidelibus præcavendæ]. Caveant insuper Ecclesiæ filii ne, aberrantibus opinionibus decepti, quamlibet ex veritatibus revelatis depravent. Creationis notionem ne corrumpant, sibi fingentes hanc in eo consistere quod Deus gradatim in unitatem redigat quamdam primordialem multiplicitatem rerum, iam exsistentium ante omnem divinam actionem. Doctrinam catholicam de mundi subsistentia in seipso deque omnimoda Dei simplicitate et summa perfectione ne labefactent, asserere audentes Deum ita dirigere mundi evolutionem, ut res universas in seipsum gradatim colligat et easdem sibi quodammodo iungat ac proinde mundanæ compositionis quadamtenus particeps fiat. Neque enim investigatio scientifica, neque sana philosophia apta argumenta præbere possunt, quibus falsæ huiusmodi opiniones sustineantur. |
— Doctrine de la foi et investigation de la vraie science concernant l’évolution
Ce paragraphe (et le suivant) reprend l’enseignement de Pie XII contenu dans Humani generis (1950). Il conseille la prudence sur les questions relatives à l’évolutionnisme et rappelle la primauté de la foi et la nécessaire subordination indirecte des sciences vis-à-vis de la foi (il n’y a pas deux vérités, l’une scientifique, l’autre de foi : si une théorie scientifique est contraire à la foi, elle est nécessairement fausse). Voici d’abord le texte d’Humani generis :
Il nous reste à dire un mot des sciences qu’on dit positives, mais qui sont plus ou moins connexes avec les vérités de la foi chrétienne. Nombreux sont ceux qui demandent avec instance que la religion catholique tienne le plus grand compte de ces disciplines. Et cela est assurément louable lorsqu’il s’agit de faits réellement démontrés ; mais cela ne doit être accepté qu’avec précaution, dès qu’il s’agit bien plutôt d’« hypothèses » qui, même si elles trouvent quelque appui dans la science humaine, touchent à la doctrine contenue dans la sainte Écriture et la « Tradition ». Dans le cas où de telles vues conjecturales s’opposeraient directement ou indirectement à la doctrine révélée par Dieu, une requête de ce genre ne pourrait absolument pas être admise.
[§ 15] Concernant l’évolution du monde, ce que la vraie science scrute avec prudence, non par manière de conjecture, mais en pouvant le proposer réellement comme certain, soit sur la formation de la disposition de l’univers, soit sur l’histoire de la terre et des multiples progrès de la vie en elle, soit enfin sur l’origine et le développement du genre humain, ne peut en aucun cas apporter un détriment à la doctrine de la foi : au contraire, cela lui apporte une utile illustration. En effet, « il ne peut jamais y avoir de vrai désaccord entre la foi et la raison, étant donné que c’est le même Dieu qui révèle les mystères et communique la foi, et qui a fait descendre dans l’esprit humain la lumière de la raison [26] ». L’apparence de contradiction qui surgit parfois entre ceux qui cultivent les sciences sacrées et ceux qui cultivent les sciences profanes, provient surtout « de ce que les dogmes de la foi n’ont pas été compris et exposés selon l’esprit de l’Église, ou bien lorsqu’on prend des opinions fausses pour des conclusions de la raison [27] ». Cependant les conclusions de telles investigations scientifiques doivent céder le pas devant la dignité et la certitude des sentences de foi, auxquelles, aidés de la lumière de la grâce, nous adhérons avec un assentiment très ferme, appuyés sur Dieu lui-même, qui est la Vérité suprême. C’est pourquoi certaines questions qui concernent l’évolution du monde, qui touchent directement ou indirectement à la foi catholique, doivent être traitées avec la plus grande précaution, en sorte de ne pas contredire les assertions véritables de la foi, ni de mettre en péril ces mêmes assertions ; mais que chaque fidèle soit prêt à se soumettre au jugement de l’Église, à qui a été confiée la charge de conserver et d’interpréter le dépôt de la foi [28]. | 15. [Doctrina fidei et investigatio veræ scientiæ de evolutione]. Ea autem quæ veri nominis scientia de mundi evolutione prudenter investigat et non per modum coniecturæ, sed ut reapse certa proponere valeat, sive de formatione figuræ universi, sive de historia terræ et de multiplici vitæ progressu in ea, sive demum de origine et incremento humani generis, nullum prorsus detrimentum inferunt doctrinæ fidei ; quin contra aptum præbent subsidium ad eam illustrandam. Etenim « nulla… unquam inter fidem et rationem vera dissensio esse potest, cum idem Deus, qui mysteria revelat et fidem infundit, animo humano rationis lumen indiderit ». Species autem contradictionis, quæ nonnumquam inter cultores scientiæ sacræ et profanæ oritur, ex eo potissimum provenit « quod vel fidei dogmata ad mentem Ecclesiæ intellecta et exposita non fuerint vel opinionum commenta pro rationis effatis habeantur ». Attamen conclusiones huiusmodi indagationum scientificarum cedunt dignitate et certitudine sententiis fidei, quibus, lumine gratiæ adiuti, assensu maxime firmo adhæremus, Deo ipso innixi, qui summa veritas est. Quapropter quæstiones quædam ad evolutionem mundi pertinentes, quæ directe aut indirecte fidem catholicam tangunt, summa cautela tractandæ sunt, ne genuinis fidei assertis contradicatur, neve eadem asserta in periculum adducantur ; singuli autem fideles parati sint oportet sese submittere iudicio Ecclesiæ, cui a Christo munus demandatum est depositum fidei custodiendi atque interpretandi. |
— De la création de l’homme et de l’évolution de la vie
La question de l’évolution est surtout sensible en ce qui concerne l’apparition de l’homme sur la terre. Voici ce qu’en disait Pie XII dans Humani generis :
C’est pourquoi le magistère de l’Église n’interdit pas que la doctrine de l’« évolution », dans la mesure où elle recherche l’origine du corps humain à partir d’une matière déjà existante et vivante – car la foi catholique nous ordonne de maintenir la création immédiate des âmes par Dieu – soit l’objet, dans l’état actuel des sciences et de la théologie, d’enquêtes et de débats entre les savants de l’un et de l’autre partis : il faut pourtant que les raisons de chaque opinion, celle des partisans comme celle des adversaires, soient pesées et jugées avec le sérieux, la modération et la retenue qui s’imposent ; à cette condition que tous soient prêts à se soumettre au jugement de l’Église à qui le mandat a été confié par le Christ d’interpréter avec autorité les saintes Écritures et de protéger les dogmes de la foi [29]. Cette liberté de discussion, certains cependant la violent trop témérairement : ne se comportent-ils pas comme si l’origine du corps humain à partir d’une matière déjà existante et vivante était à cette heure absolument certaine et pleinement démontrée par les indices jusqu’ici découverts et par ce que le raisonnement en a déduit ; et comme si rien dans les sources de la Révélation divine n’imposait sur ce point la plus grande prudence et la plus grande modération.
[§ 16] En ce qui concerne l’investigation scientifique sur les débuts de la vie, surtout dans la question de savoir si l’origine du genre humain provient de quelque organisme vivant préexistant, il faut en premier lieu garder la doctrine catholique qui affirme que l’homme est composé d’un esprit et d’un corps essentiellement différents l’un de l’autre, et aussi que l’âme de chaque homme est produite immédiatement par Dieu à partir du néant, en sorte qu’on ne peut nullement admettre que l’âme humaine soit sortie d’un autre principe vital, quel qu’il soit, déjà d’une certaine manière préexistant. De plus, en ce qui concerne la première origine du corps humain, il faut en parler avec la plus grande modération et prudence, car cette question ne regarde pas seulement les sciences naturelles, mais aussi la philosophie, et même elle touche à plusieurs vérités qui sont contenues dans les sources de la Révélation divine, par exemple les assertions de la foi sur l’intervention spéciale de Dieu pour la formation des corps de nos premiers parents et sur l’admirable état de justice originelle dans lequel ils ont été constitués [30]. | 16. [De creatione hominis et evolutione vitæ]. Quod igitur attinet ad investigationem scientificam de initiis vitæ, ratione præsertim habita quæstionis sitne humani generis origo quodammodo repetenda ab aliquo organismo vivo præexistente, imprimis servanda est doctrina catholica de compositione hominis spiritu et corpore, essentialiter inter se differentibus, itemque de divina et immediata productione animæ cuiusvis hominis ex nihilo, ita ut nullo modo admitti possit animam humanam ab alio quocumque principio vitali iam antea quomodolibet exsistente ortam esse. Insuper de ipsa corporis humani prima origine cum summa moderatione et cautela tractandum est, nam hoc argumentum non tantum ad scientias naturales, sed partim etiam ad philosophiam spectat, immo plures veritates tangit quæ in divinæ revelationis fontibus continentur, ut puta fidei effata de speciali Dei interventu in formandis corporibus protoparentum ac de miro iustitiæ originalis statu in quo iidem primum constituti sunt. |
On voit que, douze ans après Humani generis, la position de l’Église n’avait pas varié sur cette question. Aujourd’hui encore, cet enseignement est valable, même si l’Église conciliaire l’a complètement abandonné pour professer les théories évolutionnistes, « conte de fée pour grandes personnes [31] ». Voici, par exemple, des propos du pape Jean-Paul II :
Aujourd’hui, près d’un demi-siècle après la parution de l’encyclique [Humani generis] de nouvelles connaissances conduisent à reconnaître dans la théorie de l’évolution plus qu’une hypothèse. Il est en effet remarquable que cette théorie se soit progressivement imposée à l’esprit des chercheurs, à la suite d’une série de découvertes faites dans diverses disciplines du savoir. La convergence, nullement recherchée ou provoquée, des résultats de travaux menés indépendamment les uns des autres, constitue par elle-même un argument significatif en faveur de cette théorie [32].
Nous renvoyons sur cette question aux articles parus dans Le Sel de la terre, et notamment à « L’évolution de l’homme face à la théologie » paru dans Le Sel de la terre 9 (été 1994), p. 69.
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Tous les membres de la Commission centrale émirent un vote positif (15 placet et 40 placet juxta modum, demandant des modifications légères) sauf un vote négatif, celui du cardinal Frings qui avait déclaré, au début de la discussion sur ce schéma : « Le schéma n’est pas mûr. […] Il parle de manière plus négative que positive, et parfois en des termes qui peuvent offenser les adversaires ; c’est pourquoi il ne semble pas apte à attirer les adversaires et à édifier les fidèles. […] Cette constitution ne semble pas répondre à l’intention du Saint-Père Jean XXIII et doit être complètement recomposée (funditus retractari). »
L’enseignement de ces deux chapitres était donc accepté sans difficulté – à de rares exceptions – à la veille du Concile. Il est fort dommage que le Concile ait dévié de sa route et enseigné autre chose. Car ces vérités, simples mais salutaires, étaient vraiment utiles aux âmes, vraiment pastorales.
[1] — « Schema constitutionis dogmaticæ de deposito fidei pure custodiendo » : Acta Synodalia Sacrosancti Concilii Œcumenici Vaticani II, Volumen I (Periodus prima), Pars IV (Congregationes generales XXXI-XXXVI), Typis polyglottis Vaticanis, 1971, p. 653 et sq.
[2] — Le premier schéma distribué à la Commission centrale préparatoire se trouve dans Acta et Documenta Concilio Œcumenico Vaticano II apparando, Series II (Præparatoria), Vol. III, Pars I, p. 54-89. Il a été discuté dans les 6e, 7e et 8e congrégations de la 3e session de la Commission centrale préparatoire, les 20, 22 et 23 janvier 1962. Voir Acta et Documenta Concilio Œcumenico Vaticano II apparando, Series II (Præparatoria), Vol. II, Pars II, p. 279-423.
[3] — Voir Pie IX, Lettre Gravissimas inter (contre Jac. Frohschammer), 11 décembre 1862, DS 2853. — Concile Vatican I, constitution De fide catholica, chap. 2, DS 3004, et canon 1, DS 3021. — Serment anti-moderniste, DS 3538. — Pie XII, encyclique Humani generis, 12 août 1950, DS 3890.
[4] — Pie IX, Lettre Gravissimas inter (contre Jakob Frohschammer), 11 décembre 1862, DS 2853.
[5] — Concile Vatican I, constitution De fide catholica, chap. 2, DS 3004. Voir aussi canon 1, DS 3021 : « Si quelqu'un refuse d'admettre qu'il y a un seul Dieu vrai, créateur et Seigneur des choses visibles et invisibles, qu'il soit anathème. »
[6] — Serment anti-moderniste, DS 3538.
[7] — Pie XII, encyclique Humani generis, 12 août 1950, DS 3890 et 3892.
[8] — Saint Grégoire de Nazianze, PG 36, 31 et 45. — Saint Jean Chrysostome, PG 60, 412-413. — Saint Augustin, PL 32, 811 ; 38, 776-778 ; 32, 1249-1262. — Saint Thomas d’Aquin, I, q. 2, a. 3 ; prologue du Com. in Jn. — Voir Pie XI, Studiorum ducem, 29 juin 1923 (AAS 15, 317). — Pie XII, allocution à l’Académie pontificale des sciences, 22 novembre 1951 (AAS 44, 31 sq.).
[9] — Saint Augustin, De Civitate Dei 8, 10 (PL 41, 235).
[10] — Voir aussi Rm 1, 20-21.
[11] — Saint Grégoire de Nazianze, PG 36, 31 (Oratio 28, 6 ; Sources chrétiennes 250, p. 111-113).
[12] — Saint Grégoire de Nazianze, PG 36, 45 (Oratio 28, 15 et 16 ; Sources chrétiennes 250, p. 131-13).
[13] — J. Plagnieux, Saint Grégoire de Nazianze théologien, Paris, 1951, p. 286-287.
[14] — Saint Jean Chrysostome, PG 60, 412-413.
[15] — Saint Augustin, PL 32, 811 (Confessions, l. 11, c. 4).
[16] — « Non sunt a seipsis », mot à mot, « ne sont pas par elles-mêmes ». (NDLR.)
[17] — Père Garrigou-Lagrange, Dieu son existence et sa nature, Beauchesne, Paris, 1950, p. 302-314. L’ouvrage est toujours disponible chez l’éditeur.
[18] — Voir Le Sel de la terre 62 (automne 2007), p. 189-194.
[19] — Pie XI, Mit brennender Sorge, 14 mars 1937 (AAS 29, 148-150) et décret du Saint-Office du 1er juillet 1949 (AAS 41, 334).
[20] — Concile Vatican I, constitution De fide catholica, chap. 1, DS 3001-3003, et canons correspondants, DS 3021-3025. — Voir Pie XII, encyclique Humani generis, 12 août 1950, DS 3878 et Dz 2323 (en partie dans DS 3894).
[21] — Saint Pie X, encyclique Pascendi, 8 septembre 1907, Dz 2072-2074 (en partie dans DS 3475-3477). — Pie XII, encyclique Humani generis, 12 août 1950, Dz 2325.
[22] — Père Emmanuel, Le bon Dieu, Éditions du Sel, 2005.
[23] — Pie XII, encyclique Mediator Dei, 20 novembre 1947 (AAS 39, 525-526).
[24] — Concile Vatican I, constitution de Fide catholica, DS 3002 ; voir concile de Latran IV, DS 800.
[25] — DC 1380 du 15 juillet 1962, col. 949-956. Sur la question de Teilhard, nous renvoyons nos lecteurs à la plaquette de Dom Georges Frénaud OSB Pensée philosophique et religieuse du père Teilhard de Chardin, Solesmes, 1963.
[26] — Concile Vatican I, constitution de Fide catholica, DS 3017.
[27] — Concile Vatican I, constitution de Fide catholica, DS 3017.
[28] — Voir Pie XII, encyc1ique Humani generis, 12 août 1950, DS 3895.
[29] — Voir l’allocution aux membres de l’Académie des sciences, 30 novembre 1941 ; A.S.S., vol. XXXIII, p. 506.
[30] — Voir Pie XII, encyc1ique Humani generis, 12 août 1950, DS 3896.
[31] — Jean Rostand, L’Évolution, Delphine, 1960.
[32] — Jean-Paul II, discours aux membres de l’Académie Pontificale des Sciences, le 22 octobre 1996.Dieu, la création, l’évolution
L’Église conciliaire face à l’Église catholique (II)
Schéma d’une constitution dogmatique sur le dépôt de la foià conserver dans sa pureté, traduction et commentaire
par le frère Pierre-Marie O.P.
Dans Le Sel de la terre 89, nous avons expliqué comment, dans le cadre de la préparation du concile Vatican II, le cardinal Ottaviani avait réuni une commission comprenant les meilleurs théologiens pour préparer un texte où seraient exposés les points les plus importants de la doctrine catholique face aux erreurs actuelles. Parmi les schémas préparatoires au concile Vatican II, ce « schéma d’une constitution dogmatique sur le dépôt de la foi à conserver dans sa pureté [1] » était certainement le plus important. Les deux principaux artisans de ce texte furent les pères Sébastien Tromp S.J. (secrétaire de la Commission de théologie) et Luigi Ciappi O.P. (théologien de la Maison pontificale). Ils furent aidés notamment par Mgr François Carpino, Mgr Albert Stohr, Mgr Lionel Audet, Mgr Antonio Piolanti (recteur du Latran), les pères Jacques Ramirez O.P., Edouard Dhanis S.J. et Augustin Trapé OESA.
Ce schéma résume, avec une certaine autorité, les enseignements du magistère sur la question. Même s’il ne fut pas discuté au Concile lui-même, il fut amendé et corrigé lors de sa préparation, comme on le voit par les différences entre la première rédaction (le texte distribué à la Commission centrale préparatoire) et la rédaction finale (le texte distribué aux Pères conciliaires – celui que nous présentons ici) [2].
Nous traduisons et commentons ici les chapitres 2 (sur Dieu) et 3 (sur la création et l’évolution du monde).
Le Sel de la terre.
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Présentation du cardinal Ottaviani
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E CARDINAL OTTAVIANI, président de la Commission de théologie fit une présentation de ces deux chapitres devant la Commission centrale, le 20 janvier 1962. Nous en résumons ici les principaux points, signalant entre guillemets les traductions précises de certains passages.
— Présentation orale du cardinal Ottaviani
Le cardinal s’attend à recevoir les observations habituelles : il faudrait une exposition plus positive, plus pastorale. Mais cette remarque concerne plutôt les questions qui touchent à la discipline et aux mœurs. « Quand il s’agit de doctrine, les conciles se sont toujours proposés pour fin la défense des fidèles vis-à-vis des erreurs qui se répandent. » Aujourd’hui de telles erreurs existent « et même, hélas !, dans le camp des catholiques, beaucoup d’erreurs se répandent qui blessent la foi elle-même » (on voit que le cardinal ne partageait pas la vision optimiste et irréaliste du pape Jean XXIII).
« Ici nous ne devons pas faire de partie pastorale » : c’est le rôle des évêques, mais « l’Église dans un concile général donne les lignes doctrinales ». « Le propos d’un concile est surtout de conserver le dépôt [de la foi} vis-à-vis de ceux qui l’attaquent ». Il serait donc vain de répéter ce que les conciles antérieurs ont suffisamment exposé et qui n’est pas attaqué aujourd’hui. Par exemple on pourrait dans ces deux chapitres parler longuement des attributs et perfections de Dieu : « Cela plairait, certes, mais ce n’est pas le rôle du Concile ».
Parmi les erreurs qui menacent, le cardinal mentionne le matérialisme dialectique [le marxisme], une conception d’un Dieu non personnel et imparfait, et le modernisme.
Il faut donner les lignes générales utiles aux évêques, aux pasteurs, aux professeurs et même aux publicistes.
— Relation écrite du cardinal Ottaviani
Concernant le chapitre 2 sur Dieu, il faut noter un progrès par rapport à la doctrine sur Dieu contenue dans la constitution sur la foi catholique du concile Vatican I (DS 3001) et le serment antimoderniste (DS 3538). « Ce progrès consiste surtout dans une brève énumération des arguments prouvant, à partir des créatures visibles, l’existence de Dieu, comme un être personnel, très parfait, et totalement distinct du monde ; fin ultime et surnaturelle de tous les hommes. »
Ce développement de la doctrine est demandé aujourd’hui « à cause des efforts répétés soit pour poser la matière comme principe unique et universel de toutes choses, comme les philosophes marxistes le présument ; soit pour reconnaître un esprit absolu et universel, mais qui n’est ni personnel ni vraiment parfait, selon la doctrine des idéalistes panthéistes ; soit pour professer un Dieu personnel et très parfait, mais postulé par des exigences purement subjectives, au mépris de toute démonstration à partir des réalités externes », seule assise d’une démonstration objective et de valeur universelle.
Ce chapitre répond à des « vota » (vœux) émis par le Saint-Office et plusieurs évêques de reprendre l’enseignement du concile Vatican I sur la question en y intégrant l’enseignement du serment antimoderniste et en condamnant les erreurs actuelles, notamment l’athéisme.
Concernant le chapitre 3 sur la création et l’évolution, le cardinal Ottaviani explique que des auteurs catholiques récents ont repris des erreurs déjà condamnées par le concile Vatican I en niant le commencement du monde dans le temps, ou en affirmant la nécessité de la création. Pie XII a rejeté ces fausses opinions dans l’encyclique Humani generis, « mais on peut douter de l’efficacité de cette réprobation ».
Il a paru aussi opportun de rejeter l’opinion de ceux qui, sous couleur d’une meilleure conciliation entre la science et la foi, expliquent l’évolution du monde en sorte de mettre en péril la liberté de Dieu, sa toute perfection et son indépendance du monde.
Il a paru aussi nécessaire de confirmer et perfectionner l’enseignement d’Humani generis sur les précautions à prendre lorsqu’on traite de l’évolution du monde pour ne pas offenser la foi, surtout en ce qui concerne la première origine du corps humain et la production de l’âme.
Chapitre 2 : Dieu
— La connaissance de Dieu, fin ultime de l’homme
Ce premier paragraphe souligne l’importance de la connaissance naturelle du vrai Dieu (le Dieu Créateur). On affirme ensuite que Dieu, qui nous aime et veut nous sauver, nous a donné les moyens de parvenir à cette connaissance. La suite du chapitre développera cela.
[§ 6] L’Église, appuyée sur le témoignage des saintes Écritures, a toujours tenu que le fondement de toute la religion devait reposer sur la connaissance naturelle de l’existence du Dieu Créateur, du fait qu’on y trouve comme un préambule à la connaissance de Dieu même obtenue par la foi. L’Église professe de plus que Dieu – qui est charité (1 Jn 4, 8) et lumière de vérité (voir 1 Jn 1, 5), et donc la source de tous les biens, par lequel nous avons été créés et duquel nous attendons la béatitude –, pour rendre accessible une vérité si importante, s’est manifesté aux hommes tant par les œuvres surnaturelles de sa Providence, que par les œuvres communes de la création qu’il a disposées sagement en sorte qu’elles lui rendent un clair témoignage. En effet « il n’est pas loin de chacun de nous » (voir Ac 17, 27) et « il n’a pas omis de se rendre témoignage à lui-même, faisant du bien, dispensant du ciel les pluies et les saisons fécondes en fruits, remplissant nos cœurs de nourriture et de joie » (Ac 14, 17). | 6. [Cognitio Dei, finis ultimi hominis]. Ecclesia, testimoniis innixa divinæ revelationis, semper tenuit in cognitione naturali existentiæ Dei Creatoris reponendum esse totius vitæ religiosæ fundamentum, quatenus in ea habetur veluti præambulum ad Dei ipsius cognitionem, quæ per fidem obtinetur. Profitetur insuper Deum, qui caritas est (voir 1 Io. 4, 8) et lux veritatis (cf. 1 Io. 1, 5), atque ideo fons omnium bonorum, a quo et creati sumus et æternam beatitudinem expectamus, ad veritatem tanti momenti perviam reddendam, sese hominibus manifestasse, tum suæ Providentiæ operibus supernaturalibus, tum etiam communibus creationis operibus, quæ ita sapienter disposuit, ut apertum de se ipso redderent testimonium. Non enim longe est ab unoquoque nostrum (cf. Act. 17, 27) et « non sine testimonio semetipsum reliquit benefaciens de coelo, dans pluvias et tempora fructifera, implens cibo et lætitia corda nostra » (Act. 14, 17). |
— On affirme la possibilité de connaître Dieu
Le deuxième paragraphe résume en quelques mots l’enseignement de l’Église sur la possibilité de démontrer l’existence de Dieu (voir, à ce sujet, les deux articles sur cette question parus dans Le Sel de la terre 8, printemps 1994, p. 79 ; et Le Sel de la terre 12, printemps 1995, p. 91).
[§ 7] En outre la même sainte Mère Église croit et enseigne que l’existence du Dieu invisible peut être connue avec certitude, et par conséquent démontrée, aussi par la seule lumière de la raison naturelle au moyen des œuvres visibles de la création, comme la cause par les effets [3] ; « car depuis la création du monde, ses perfections invisibles, son éternelle puissance et sa divinité, se laissent voir à l’intelligence par ses œuvres » (Rm 1, 20). | 7. [Affirmatur Dei cognoscibilitas]. Porro eadem sancta Mater Ecclesia credit et docet invisibilis Dei exsistentiam vel solo naturali rationis lumine per visibilia creationis opera, tamquam causam per effectus, certo cognosci adeoque et demonstrari posse ; « Invisibilia enim ipsius, a creatura mundi, per ea quæ facta sunt, intellecta, conspiciuntur ; sempiterna quoque eius virtus et divinitas » (Rm 1, 20). |
Comme documents appuyant ce paragraphe, le schéma citait :
La vraie et saine philosophie occupe une place très remarquable, puisque sa tâche est de chercher soigneusement la vérité, de former justement et sérieusement la raison humaine, obscurcie sans doute mais nullement éteinte par la faute du premier homme, et de l’éclairer ; de saisir son objet de connaissance et un grand nombre de vérités, de bien les comprendre, de les approfondir, et de démontrer, de justifier et de défendre par des arguments tirés de ses principes, nombre d’entre elles, comme l’existence, la nature, les attributs de Dieu, que la foi aussi propose à croire, et, de cette manière, d’ouvrir la voie pour qu’on tienne plus exactement ces dogmes par la foi [4].
La même sainte Église, notre Mère, tient et enseigne que Dieu, principe et fin de toutes choses, peut être connu avec certitude par la lumière naturelle de la raison humaine à partir des choses créées, car, « depuis la création du monde, ce qu’il y a d’invisible se laisse voir à l’intelligence grâce à ses œuvres » Rm 1, 20 [5].
Et d’abord, je professe que Dieu, principe et fin de toutes choses, peut être certainement connu, et par conséquent aussi, démontré à la lumière naturelle de la raison « par ce qui a été fait » (Rm 1, 20), c’est-à-dire par les œuvres visibles de la création, comme la cause par les effets [6].
On révoque en doute que la raison humaine, sans le secours de la révélation et de la grâce divine, puisse démontrer l’existence d’un Dieu personnel par des arguments tirés des choses créées ; […] cela s’oppose aux déclarations du Concile du Vatican. […] On sait combien l’Église estime la raison humaine dans le pouvoir qu’elle a de démontrer avec certitude l’existence d’un Dieu personnel [7].
— Argument tiré des perfections du monde
Ce paragraphe résume la démonstration de l’existence de Dieu proposée par saint Thomas d’Aquin, plus particulièrement celle contenue dans les deux dernières voies.
[§ 8] Assurément les saints Pères et les Docteurs de l’Église [8] ont démontré, par des arguments variés et très solides, que Dieu est « la cause de l ’univers créé, la lumière de la vérité que l’on doit percevoir et la source de la félicité dont on doit s’abreuver [9] ». Et de fait, en vérité, la magnificence et la beauté incomparables que l’on voit dans le monde, de même que l’ordre admirable avec lequel toutes les choses tendent fermement et constamment vers leurs fins, proclament très certainement un auteur et un gouverneur très sage et très puissant, à savoir le Dieu personnel, au point que l’on doit considérer insensés ceux qui, en contemplant ses œuvres, n’ont pas connu qui était l’Ouvrier, et, charmés de leur beauté, n’ont pas réfléchi combien leur Seigneur est plus beau qu’elles (voir Sg 13, 1-5) [10]. | 8. [Argumentum ex perfectionibus mundi]. Profecto sancti Patres et Doctores Ecclesiæ variis atque firmissimis argumentis demonstrarunt Deum esse et « causam constitutæ universitatis, et lucem percipiendæ veritatis et fontem bibendæ felicitatis ». Re enim vera incomparabilis magnificentia et pulchritudo, quæ in mundo conspiciuntur, item ac mirus ordo quo omnia firmiter constanterque ad finem suum contendunt, certissime proclamant sapientissimum ac potentissimum Auctorem ac Gubernatorem, Deum nempe personalem, ita ut vani censendi sint qui, operibus attendentes, non agnoscant quis sit artifex, et illorum specie delectati, non cogitent quanto his dominator eorum speciosior sit (cf. Sap. 13, 1-5). |
Citons quelques références sur lesquelles le schéma s’appuyait.
D’abord saint Grégoire de Nazianze :
Que Dieu, en effet, soit la cause efficiente de tout, et une cause qui a son principe en elle-même, c’est ce que nous enseignent à la fois nos yeux et l’ordre de la nature : nos yeux, en se portant sur les choses visibles qui sont parfaitement stables et en même temps mobiles et, pour ainsi parler, mues et emportées sans mouvement ; l’ordre de la nature, en faisant trouver par raisonnement l’auteur de tout à travers les choses visibles et leur arrangement. Comment cet ensemble aurait-il commencé ou subsisterait-il, si Dieu n’avait pas donné la substance à toutes les choses et ne les maintenait ? Si l’on voit une cithare ornée avec la plus grande beauté, bien accordée, bien fabriquée, ou encore si l’on entend les sons qu’elle rend, on ne manquera pas de penser à l’artisan qui l’a faite et au cithariste qui en joue, on remontera par la pensée vers eux, même si on ne les connaît pas par la vue ; c’est de la même façon que nous apparaît celui qui a fait les choses, qui leur donne le mouvement et qui conserve ce qu’il a fait, même s’il n’est pas saisi par notre pensée. Il est irréfléchi au dernier point, celui qui ne s’avance pas jusque-là spontanément et qui ne suit pas les démonstrations données par la nature [11].
Ceux d’entre eux qui étaient les plus soumis aux passions ont considéré ces passions comme des dieux ou ont honoré comme des dieux la colère, le meurtre, l’ivresse, la débauche et je ne sais quelle autre des choses semblables, trouvant là une excuse ni belle ni juste à leurs propres fautes […] Telle était la ruse du Malin qui abusa du bien pour faire le mal, comme dans la plupart de ses actions malfaisantes. Rencontrant chez eux cette ardeur qui errait à la recherche de Dieu, il a voulu attirer à lui la domination et capter leur désir ; les prenant par la main comme un aveugle qui désire trouver un chemin, il les a lancés çà et là dans le précipice et il les a éparpillés dans un même gouffre de mort et de perdition. Voilà pour eux. Mais nous, la raison nous a accueillis quand nous désirions Dieu et ne supportions pas l’absence de chef et de pilote ; ensuite, s’appliquant aux choses visibles et observant ce qui est depuis le commencement, elle ne s’y est pas arrêtée. Car il n’était pas raisonnable de donner la souveraineté à des êtres qui sont nos égaux au point de vue des sens. Et par eux elle nous a conduits vers celui qui est au-dessus d’eux et par lequel ils ont l’être. Qui, en effet, a mis en ordre les choses célestes et les choses terrestres, tout ce qui est dans l’air et sur l’eau ; ou plutôt, avant cela, le ciel, la terre, et l’élément aqueux ? Qui les a mêlés et séparés ? Quelle est cette communauté qu’ils ont entre eux, cette cohésion, cette harmonie ? J’approuve, bien qu’il ne soit pas des nôtres, celui qui a dit : « Quel est celui qui a donné à cela le mouvement, et qui le conduit de son élan incessant et irrésistible ? » [Platon, Lois, X.] N’est-ce pas l’artisan de cela et celui qui a mis en toutes choses une raison d’après laquelle le tout est emporté et dirigé ? Mais qui est l’artisan de cela ? N’est-ce pas celui qui a fait cela et qui l’a amené jusqu’à l’être ? Car ce n’est évidemment pas au hasard qu’il faut donner une telle puissance. Admettons en effet que l’existence de toutes choses soit le fait du hasard : de qui est la mise en ordre ? Cela encore, attribuons-le-lui, si bon te semble : de qui est la conservation et la garde des choses selon les raisons d’après lesquelles elles ont été formées ? Est-ce le fait de quelque autre chose, ou du hasard ? D’autre chose certainement que le hasard. Qu’est-ce alors, sinon Dieu ? Ainsi la raison qui vient de Dieu et qui est naturelle à tous, loi première en nous et inhérente à toutes choses, nous a fait remonter jusqu’à Dieu en partant des choses qui se voient [12].
A propos de cette analyse de saint Grégoire de Nazianze, voici un commentaire :
Sur la démonstrabilité de l’existence divine, Grégoire s’offre au Concile du Vatican comme le plus sûr des répondants. Il n’ignore aucune des avenues qui nous conduisent à Dieu, mais il se tient très purement à la doctrine paulinienne, qui était déjà celle de la Sagesse. Ses préférences vont à l’argument classique tiré de la causalité (Discours 28, 6). Il raisonne avec tant de robuste assurance qu’un esprit moderne en ressent quelque surprise... En un domaine où les confusions sont faciles et particulièrement graves, saint Grégoire esquisse une doctrine de pur bon sens et d’une très haute sagesse. D’emblée il rejoint saint Thomas et les définitions ultérieures de l’Église sur le pouvoir et les limites de la raison dans l’ordre naturel [13].
Ensuite saint Jean Chrysostome dans son commentaire de l’Épitre aux Romains :
Dieu s’est fait connaître aux hommes dès le commencement ; mais les Gentils appliquant cette connaissance à du bois, à de la pierre, ont outragé la vérité, autant qu’il était en eux ; car la vérité est immuable, et sa gloire ne saurait changer. Mais comment savons-nous, ô Paul, que Dieu s’est révélé à eux ? « Parce que », nous répond-il, « ils ont connu ce qui se peut découvrir de Dieu » [cette citation et les suivantes sont tirées de Rm 1, 19-22]. Mais c’est là une affirmation, et non une preuve ; démontrez-moi, faites-moi voir que la connaissance de Dieu leur a été donnée et qu’ils l’ont volontairement négligée. Comment donc était-elle manifeste ? Leur avait-il parlé d’en-haut ? Nullement : mais il avait fait ce qui devait les attirer mieux qu’une voix : il avait créé l’univers, de manière à ce que le savant et l’ignorant, le scythe et le barbare, devinant la beauté de Dieu par le seul aspect des choses visibles, pussent remonter jusqu’à lui. Voilà pourquoi Paul dit : « En effet, ses perfections invisibles sont rendues compréhensibles depuis la création du monde, par les choses qui ont été faites » ; ce que le prophète disait déjà : « Les cieux racontent la gloire de Dieu » (Ps 18, 1).
Que disent alors les Grecs ? Nous vous avons ignoré. Eh ! n’avez-vous pas entendu le ciel parler par son seul aspect ; cette magnifique harmonie de l’ensemble, plus éclatante qu’un son de trompette ? Ne voyez-vous pas cette régularité constante de la nuit et du jour ? cette ordonnance fixe, invariable, de l’hiver, du printemps et des autres saisons ? la docilité de la mer au milieu du trouble et des tempêtes ? tout l’ensemble soumis aux lois de l’ordre, et, par sa beauté et par sa grandeur, proclamant l’ouvrier ? Résumant cela et bien d’autres choses encore, Paul dit : « Car ses perfections invisibles, rendues compréhensibles depuis la création du monde par les choses qui ont été faites, sont devenues visibles, aussi bien que sa puissance éternelle et sa divinité, de sorte qu’ils sont inexcusables ». Ce n’était point dans ce but que Dieu avait fait ces choses, bien que le résultat ait eu lieu. Ce n’était pas pour les rendre inexcusables qu’il avait créé de tels enseignements ; mais pour qu’ils le connussent, et, par leur ingratitude, ils se sont ôté toute excuse. Et pour faire voir comment ils sont inexcusables, l’apôtre ajoute : « Parce que ayant connu Dieu, ils ne l’ont pas glorifié comme Dieu, ou ne lui ont point rendu grâces » [14].
Enfin, voici une citation bien connue de saint Augustin :
Et voilà donc le ciel et la terre! Ils sont. Ils crient qu’ils ont été faits ; car ils varient et changent. Or ce qui est, sans avoir été créé, n’a rien en soi qui précédemment n’ait point été ; caractère propre du changement et de la vicissitude. Et ils ne se sont pas faits ; leur voix nous crie : C’est parce que nous avons été faits que nous sommes ; nous n’étions donc pas, avant d’être, pour nous faire nous-mêmes. L’évidence est leur voix. Vous les avez donc créés, Seigneur ; vous êtes beau, et ils sont beaux ; vous êtes bon, et ils sont bons ; vous êtes, et ils sont. Mais ils n’ont ni la beauté, ni la bonté, ni l’être de la même manière que vous, ô Créateur ; car, auprès de vous, ils n’ont ni beauté, ni bonté, ni être. Nous savons cela grâce à vous ; et notre science, comparée à la vôtre, n’est qu’ignorance [15].
— Argument tiré des imperfections des créatures
Ce paragraphe se réfère plus spécialement aux trois premières voies de la démonstration de l’existence de Dieu. Il s’achève en remarquant que les cinq voies de saint Thomas n’épuisent pas toutes les possibilités de démonstration de l’existence de Dieu (même si toute preuve se rattache nécessairement d’une manière ou d’une autre à l’une des cinq voies).
[§ 9] De même les imperfections qui sont dans toutes les choses de ce monde, par exemple la mutabilité, l’inconstance, la dépendance causale, la contingence, la limitation et d’autres du même genre, montrent clairement que toutes ces choses ne proviennent pas d’elles-mêmes [16], ni d’autres principes de ce monde qui souffrent des mêmes imperfections, mais qu’elles tirent leur origine d’un Créateur transcendant au monde, qui jouit de toutes les perfections. | 9. [Argumentum ex imperfectionibus creaturarum]. Imperfectiones quoque, quæ omnibus huius mundi rebus insunt, v. g. mutabilitas, inconstantia, dependentia causalis, contingentia, limitatio et id genus aliæ, plane ostendunt eiusmodi res nec a seipsis neque ab aliis mundanis principiis, quæ iisdem imperfectionibus laborent, esse progenitas, sed a Creatore mundum transcendente, qui omnimodis perfectionibus polleat, originem traxisse. |
Du reste l’Église, même si elle tient ces arguments pour les meilleurs ne néglige pas et ne méprise pas les autres, par exemple ceux qui sont tirés de la propension innée de l’homme au bonheur, ou de l’obligation absolue de la loi morale, car ces arguments ont leur efficacité et sont très accommodés au moins au génie de certains. | Ceterum Ecclesia, quamquam ista argumenta potiora habet, non negligit neque parvi facit alia, e. g. quæ promuntur ex innata propensione hominis ad felicitatem vel ex absoluta obligatione legis moralis, cum et hæc sua efficacitate ditentur et saltem quorundam hominum ingenio sint valde accommodata. |
On voit par ces dernières lignes que l’Église ne méprise pas les voies plus ou moins « subjectives » pour aller à Dieu, même si elle donne la préférence aux voies objectives. Le père Garrigou-Lagrange a montré que les preuves de l’existence de Dieu par l’aspiration de l’âme vers le Bien absolu ou par la loi morale, peuvent se ramener à la « quatrième voie » de saint Thomas d’Aquin (la preuve par les degrés de l’être), ce qui leur donne une valeur objective [17].
— Réprobation des erreurs
L’Église catholique sait bien que l’enseignement de la vérité n’a pas d’efficacité sans la condamnation des erreurs opposées. Ici elle condamne l’athéisme matérialiste, et notamment sa forme virulente (le communisme est visé sans être nommé : est-ce que l’accord secret Rome-Moscou [18] commençait déjà à fonctionner ?) ; puis certaines formes de déismes qui admettent l’existence d’un être suprême fort différent du vrai Dieu ; enfin les diverses formes de subjectivismes (modernisme, kantisme) qui aboutissent à nier toute objectivité (et donc toute valeur contraignante) de notre connaissance de Dieu.
[§ 10] L’existence de l’unique vrai Dieu resplendit ainsi parfaitement, et il faut d’autant plus déplorer l’aveuglement de ceux qui le rejettent misérablement [19]. C’est pourquoi en premier lieu le saint Concile condamne l’erreur de ceux qui, plaçant dans la matière le principe unique et universel, nient complètement l’existence de Dieu [20], et, qui plus est, s’efforcent de façon impie, même par la force, d’éradiquer le nom de Dieu de l’esprit des hommes. Il réprouve aussi l’erreur de ceux qui, au nom d’une fausse philosophie et d’une fausse science, substituent au Dieu personnel un être imaginaire, impersonnel ou purement idéal, et donc inopérant, ou qui, rejetant les démonstrations fondées sur la vérité objective, professent que l’existence de Dieu s’appuie sur une adhésion de l’esprit seulement subjective et purement volontaire [21]. | 10. [Errorum reprobatio]. Cum igitur exsistentia unius veri Dei tam egregie resplendeat, eo magis deploranda est cæcitas eorum qui Deum misere abiiciunt. Quapropter imprimis Sancta Synodus damnat errorem eorum qui, unum et universale principium in materia reponentes, Deum esse omnino negant, quinimmo impie satagunt, etiam vi adhibita, Dei nomen ex humanis mentibus eradicare. Etiam corum reprobat errorem qui, falsi nominis philosophia vel scientia abutentes, loco Dei personalis figmenta impersonalia vel mere idealia et adeo inania substituuunt, vel, reiecta demonstratione in obiectiva veritate fundata, in subiectiva tantum et mere voluntaria mentis adhæsione Dei exsistentiam niti profitentur. |
— On recommande la doctrine sur Dieu
Ce chapitre se termine par la recommandation de conserver et d’accroître notre connaissance de Dieu. Le père Emmanuel insistait lui aussi beaucoup sur l’importance de la connaissance de Dieu pour la vie chrétienne [22].
[§ 11] Enfin le saint Concile exhorte fortement les fidèles à estimer plus que tout la vraie doctrine qu’ils ont reçue sur Dieu, à la garder avec sollicitude, à la défendre contre les attaques, à la prendre comme norme de toute leur vie, à ne pas dépenser les forces de leur intelligence à obnubiler les raisonnements par lesquels l’esprit de l’homme s’élève à Dieu, mais plutôt à les élucider [23]. Enfin qu’ils se rappellent qu’ils ont tous été baptisés au nom du Dieu vivant, Père, Fils et Saint-Esprit, afin de croire à Dieu et de le servir, lui qui s’est manifesté à nous dans le Seigneur Jésus à cause de sa très grande charité (voir 1 Jn 1, 1-3 ; Ep 2, 4). | 11. [Doctrina de Deo commendatur]. Demum Sacra Synodus fideles enixe hortatur ut rectam quam acceperunt de Deo doctrinam quibuslibet bonis anteponant, sollicite custodiant, ab impugnationibus defendant, tamquam totius vitæ normam assumant atque ingenii vires non in obnubilandis rationibus, quibus mens humana ad Deum elevatur, sed iis elucidandis potius impendant. Denique semper meminerint omnes se esse baptizatos in nomine Dei vivi, Patris, et Filii, et Spiritus Sancti, ut Deo, qui propter nimiam caritatem suam se manifestavit nobis in Domino Iesu, credant eique serviant (cf. I Io 1, 1-3 ; Ep 2, 4). |
Pour cette question de la connaissance de Dieu, nous renvoyons les lecteurs qui voudraient plus de renseignements aux articles sur « Dieu, son existence et sa nature » parus dans Le Sel de la terre 8 (printemps 1994, p. 79), 12 (printemps 1995, p. 91) et 58 (automne 2006, p. 18).
Chapitre 3 : La création et l’évolution du monde
— La création du monde au commencement du temps
Le monde, composé et imparfait, a besoin d’une cause première absolument simple et parfaite. Cela, la raison peut le démontrer.
Mais ce que la raison a du mal à prouver, c’est que le monde a été causé par Dieu à un certain moment, autrement dit que le monde a eu un commencement et n’existe pas depuis toujours. Les plus grands philosophes païens, tel un Aristote, penchaient plutôt pour un monde sans commencement.
Saint Thomas d’Aquin explique que la raison humaine, livrée à elle-même, ne peut ni prouver que le monde a eu un commencement, ni qu’il existe de toute éternité. Il a fallu que Dieu nous le révèle pour que nous le sachions. Mais, maintenant que cette vérité est révélée, elle est un dogme de notre foi.
[§ 12] Comme le récit, divinement inspiré, de la création du monde est d’une très grande importance tant pour avoir une notion exacte de Dieu que pour professer la vraie religion, puisque la suprême souveraineté (dominium) de Dieu sur les hommes s’appuie sur cette création, le saint concile de Vatican II, appuyé sur le témoignage de la parole de Dieu écrite et transmise, confirme la doctrine déjà plusieurs fois soutenue par le magistère de l’Église et affirme que le monde entier a été créé par Dieu à partir du néant (ex nihilo), de telle sorte qu’il a commencé à un certain moment le cours de son existence. Car « ce seul vrai Dieu, par sa bonté et sa “toute-puissance”, non pas pour augmenter sa béatitude ni pour acquérir sa pleine perfection, mais pour manifester celle-ci par les biens qu’il accorde à ses créatures, a, dans le plus libre des desseins, “tout ensemble, d ès le commencement des temps, créé de rien les deux sortes de créatures, les spirituelles et les corporelles, c’est-à-dire les anges et le monde, et ensuite la créature humaine qui tient des deux, composée qu’elle est d’esprit et de corps” [24] ». | 12. [Mundi creatio initio temporis]. Cum divinitus inspirata narratio de creatione mundi vi et momento summopere excellat tum ad rectam Dei notionem consequendam, tum ad veram religionem profitendam, quandoquidem in huiusmodi creatione nititur supremum Dei dominium in homines, S. Vaticana Synodus secunda, verbi Dei scripti et traditi suffulta testimonio, doctrinam ab Ecclesiæ Magisterio compluries assertam rursum confirmat atque asseverat universum mundum ita a Deo ex nihilo creatum esse, ut quondam suæ exsistentiæ cursum inchoaverit. Solus enim « verus Deus bonitate sua et omnipotenti virtute, non ad augendam suam beatitudinem, nec ad acquirendam, sed ad manifestandam perfectionem suam, per bona quæ creaturis impertitur, liberrimo consilio simul ab initio temporis utramque de nihilo condidit creaturam, spiritualem et corporalem, angelicam videlicet et mundanam ac deinde humanam, quasi communem ex spiritu et corpore constitutam ». |
— Condamnation de l’évolutionnisme tant matérialiste que panthéiste
Le schéma condamne ici deux formes d’évolutionnisme contraires à la foi : le premier est athée et purement matérialiste (c’est, entre autres, la théorie marxiste), le second est théiste, mais suppose un dieu imparfait se perfectionnant grâce à l’évolution du monde.
[§ 13] L’adversaire principal de cette doctrine est l’évolutionnisme matérialiste qui soutient que le monde, en continuel mouvement et progrès, ne tire pas son origine de Dieu ni n’est gouverné par lui, et que par ce progrès il arrive seulement qu’une matière non créée (non facta) soit en perpétuel changement et que des arrangements (compagines) de plus en plus parfaits en soit tirés, qui étaient donc en quelque sorte précontenus dans cette matière non créée. Mais le dogme de la création est aussi ouvertement défiguré par l’évolutionnisme panthéistique, dont les défenseurs admettent certes que le monde provient d’un principe unique et immatériel, qu’ils appellent divin, mais ils conçoivent cela de manière erronée, comme si le monde n’était que la somme des mutations qui se sont produites à partir de ce principe évoluant graduellement, surtout dans la vie de l’esprit humain. La première de ces théories détruit complètement la notion de Dieu et de la religion, la deuxième confond entièrement les questions de la religion, puisqu’elle attribue à Dieu ce qui appartient au monde et à l’homme, et à l’homme et au monde ce qui appartient à Dieu. | 13. [Reprobatio evolutionismi tum materialistici, tum pantheistici]. Cui doctrinæ maxime adversatur evolutionismus materialisticus, asserens mundum, qui incessanter mutatur et progreditur, nec a Deo originem traxisse nec ab eo gubernari, atque eius progressu id tantummodo effici ut materia non facta continuo immutetur ex eademque aliæ aliis perfectiores proferantur compagines, quæ propterea in ipsa materia non facta quodammodo præcontinebantur. Dogma autem creationis aperte detorquetur etiam ab eo evolutionismo pantheistico, cuius assertores admittunt quidem mundum procedere a principio uno et immateriali, quod divinum vocant, at perperam rem concipiunt quasi mundus non esset nisi summa immutationum quæ ab hoc principio gradatim sese evolvente, maxime in vita humani spiritus, producuntur. Ex quibus sententiis, prima Dei et religionis notionem omnino perimit, altera ea quæ ad religionem pertinent plane permiscet, cum Deo mundana humanaque assignet, homini vero et mundo divina tribuat. |
— Affirmations actuelles sur la création et l’évolution du monde au sujet desquelles les fidèles doivent être en garde
Ce paragraphe est dirigé contre les erreurs de Teilhard de Chardin.
Le cardinal Döpfner estimait qu’il fallait le supprimer, au prétexte que Teilhard ne disait pas exactement cela (notamment que la multiplicité primordiale des choses serait préexistante à l’action de Dieu), que toutes ses œuvres n’étaient pas encore publiées et qu’elles étaient encore discutées entre théologiens catholiques.
Mais le cardinal Ottaviani défendit ce paragraphe en disant que les théories de Teilhard étaient suffisamment connues par son livre Le Phénomène humain et tous les manuscrits dactylographiés qui circulaient, et qu’elles faisaient un grand dommage, d’où l’opportunité de les combattre.
Quelques mois plus tard, le 30 juin 1962, le Saint-Office publia un monitum pour « mettre en garde les esprits, particulièrement ceux des jeunes, contre les dangers que présentent les œuvres du P. Teilhard de Chardin et celles de ses disciples », car « sur le plan philosophique et théologique, ces œuvres regorgent d’ambiguïtés telles, et même d’erreurs graves, qu’elles offensent la doctrine catholique ». L’Osservatore Romano du 1er juillet publiait, avec ce monitum, un assez long article anonyme détaillant un certain nombre d’erreurs de Teilhard, et notamment son « concept de création », en concluant :
Nous croyons que Teilhard n’a pas suffisamment respecté ces deux exigences de la doctrine catholique : don de la totalité de l’être de la part du Créateur, à l’exclusion de toute potentialité précédente (et la Métaphysique classique veut précisément exprimer ce concept par l’expression ex nihilo sui et subjecti) ; absence totale de toute nécessité, même lointaine, de l’acte créateur de Dieu [25].
[§ 14] Par ailleurs, que les fils de l’Église prennent garde à ce que, trompés par des opinions erronées, ils ne déforment quelque vérité révélée. Qu’ils ne corrompent pas la notion de création, s’imaginant que celle-ci consiste dans le fait que Dieu a peu à peu ramené à l’unité la multiplicité primordiale des choses, qui auraient préexisté déjà avant toute action divine. Qu’ils ne faussent pas la doctrine catholique sur la subsistance du monde, sur la parfaite simplicité de Dieu et sa perfection souveraine, osant affirmer que Dieu dirige l’évolution du monde en sorte qu’il ramène peu à peu toutes les réalités à lui-même et qu’il se les joint d’une certaine manière, et par conséquent qu’il participe jusqu’à un certain point à la composition du monde. Ni la recherche scientifique, ni la saine philosophie ne peuvent apporter des arguments valables pour soutenir de telles opinions erronées. | 14. [Sententiæ hodiernæ de creatione et evolutione mundi, a fidelibus præcavendæ]. Caveant insuper Ecclesiæ filii ne, aberrantibus opinionibus decepti, quamlibet ex veritatibus revelatis depravent. Creationis notionem ne corrumpant, sibi fingentes hanc in eo consistere quod Deus gradatim in unitatem redigat quamdam primordialem multiplicitatem rerum, iam exsistentium ante omnem divinam actionem. Doctrinam catholicam de mundi subsistentia in seipso deque omnimoda Dei simplicitate et summa perfectione ne labefactent, asserere audentes Deum ita dirigere mundi evolutionem, ut res universas in seipsum gradatim colligat et easdem sibi quodammodo iungat ac proinde mundanæ compositionis quadamtenus particeps fiat. Neque enim investigatio scientifica, neque sana philosophia apta argumenta præbere possunt, quibus falsæ huiusmodi opiniones sustineantur. |
— Doctrine de la foi et investigation de la vraie science concernant l’évolution
Ce paragraphe (et le suivant) reprend l’enseignement de Pie XII contenu dans Humani generis (1950). Il conseille la prudence sur les questions relatives à l’évolutionnisme et rappelle la primauté de la foi et la nécessaire subordination indirecte des sciences vis-à-vis de la foi (il n’y a pas deux vérités, l’une scientifique, l’autre de foi : si une théorie scientifique est contraire à la foi, elle est nécessairement fausse). Voici d’abord le texte d’Humani generis :
Il nous reste à dire un mot des sciences qu’on dit positives, mais qui sont plus ou moins connexes avec les vérités de la foi chrétienne. Nombreux sont ceux qui demandent avec instance que la religion catholique tienne le plus grand compte de ces disciplines. Et cela est assurément louable lorsqu’il s’agit de faits réellement démontrés ; mais cela ne doit être accepté qu’avec précaution, dès qu’il s’agit bien plutôt d’« hypothèses » qui, même si elles trouvent quelque appui dans la science humaine, touchent à la doctrine contenue dans la sainte Écriture et la « Tradition ». Dans le cas où de telles vues conjecturales s’opposeraient directement ou indirectement à la doctrine révélée par Dieu, une requête de ce genre ne pourrait absolument pas être admise.
[§ 15] Concernant l’évolution du monde, ce que la vraie science scrute avec prudence, non par manière de conjecture, mais en pouvant le proposer réellement comme certain, soit sur la formation de la disposition de l’univers, soit sur l’histoire de la terre et des multiples progrès de la vie en elle, soit enfin sur l’origine et le développement du genre humain, ne peut en aucun cas apporter un détriment à la doctrine de la foi : au contraire, cela lui apporte une utile illustration. En effet, « il ne peut jamais y avoir de vrai désaccord entre la foi et la raison, étant donné que c’est le même Dieu qui révèle les mystères et communique la foi, et qui a fait descendre dans l’esprit humain la lumière de la raison [26] ». L’apparence de contradiction qui surgit parfois entre ceux qui cultivent les sciences sacrées et ceux qui cultivent les sciences profanes, provient surtout « de ce que les dogmes de la foi n’ont pas été compris et exposés selon l’esprit de l’Église, ou bien lorsqu’on prend des opinions fausses pour des conclusions de la raison [27] ». Cependant les conclusions de telles investigations scientifiques doivent céder le pas devant la dignité et la certitude des sentences de foi, auxquelles, aidés de la lumière de la grâce, nous adhérons avec un assentiment très ferme, appuyés sur Dieu lui-même, qui est la Vérité suprême. C’est pourquoi certaines questions qui concernent l’évolution du monde, qui touchent directement ou indirectement à la foi catholique, doivent être traitées avec la plus grande précaution, en sorte de ne pas contredire les assertions véritables de la foi, ni de mettre en péril ces mêmes assertions ; mais que chaque fidèle soit prêt à se soumettre au jugement de l’Église, à qui a été confiée la charge de conserver et d’interpréter le dépôt de la foi [28]. | 15. [Doctrina fidei et investigatio veræ scientiæ de evolutione]. Ea autem quæ veri nominis scientia de mundi evolutione prudenter investigat et non per modum coniecturæ, sed ut reapse certa proponere valeat, sive de formatione figuræ universi, sive de historia terræ et de multiplici vitæ progressu in ea, sive demum de origine et incremento humani generis, nullum prorsus detrimentum inferunt doctrinæ fidei ; quin contra aptum præbent subsidium ad eam illustrandam. Etenim « nulla… unquam inter fidem et rationem vera dissensio esse potest, cum idem Deus, qui mysteria revelat et fidem infundit, animo humano rationis lumen indiderit ». Species autem contradictionis, quæ nonnumquam inter cultores scientiæ sacræ et profanæ oritur, ex eo potissimum provenit « quod vel fidei dogmata ad mentem Ecclesiæ intellecta et exposita non fuerint vel opinionum commenta pro rationis effatis habeantur ». Attamen conclusiones huiusmodi indagationum scientificarum cedunt dignitate et certitudine sententiis fidei, quibus, lumine gratiæ adiuti, assensu maxime firmo adhæremus, Deo ipso innixi, qui summa veritas est. Quapropter quæstiones quædam ad evolutionem mundi pertinentes, quæ directe aut indirecte fidem catholicam tangunt, summa cautela tractandæ sunt, ne genuinis fidei assertis contradicatur, neve eadem asserta in periculum adducantur ; singuli autem fideles parati sint oportet sese submittere iudicio Ecclesiæ, cui a Christo munus demandatum est depositum fidei custodiendi atque interpretandi. |
— De la création de l’homme et de l’évolution de la vie
La question de l’évolution est surtout sensible en ce qui concerne l’apparition de l’homme sur la terre. Voici ce qu’en disait Pie XII dans Humani generis :
C’est pourquoi le magistère de l’Église n’interdit pas que la doctrine de l’« évolution », dans la mesure où elle recherche l’origine du corps humain à partir d’une matière déjà existante et vivante – car la foi catholique nous ordonne de maintenir la création immédiate des âmes par Dieu – soit l’objet, dans l’état actuel des sciences et de la théologie, d’enquêtes et de débats entre les savants de l’un et de l’autre partis : il faut pourtant que les raisons de chaque opinion, celle des partisans comme celle des adversaires, soient pesées et jugées avec le sérieux, la modération et la retenue qui s’imposent ; à cette condition que tous soient prêts à se soumettre au jugement de l’Église à qui le mandat a été confié par le Christ d’interpréter avec autorité les saintes Écritures et de protéger les dogmes de la foi [29]. Cette liberté de discussion, certains cependant la violent trop témérairement : ne se comportent-ils pas comme si l’origine du corps humain à partir d’une matière déjà existante et vivante était à cette heure absolument certaine et pleinement démontrée par les indices jusqu’ici découverts et par ce que le raisonnement en a déduit ; et comme si rien dans les sources de la Révélation divine n’imposait sur ce point la plus grande prudence et la plus grande modération.
[§ 16] En ce qui concerne l’investigation scientifique sur les débuts de la vie, surtout dans la question de savoir si l’origine du genre humain provient de quelque organisme vivant préexistant, il faut en premier lieu garder la doctrine catholique qui affirme que l’homme est composé d’un esprit et d’un corps essentiellement différents l’un de l’autre, et aussi que l’âme de chaque homme est produite immédiatement par Dieu à partir du néant, en sorte qu’on ne peut nullement admettre que l’âme humaine soit sortie d’un autre principe vital, quel qu’il soit, déjà d’une certaine manière préexistant. De plus, en ce qui concerne la première origine du corps humain, il faut en parler avec la plus grande modération et prudence, car cette question ne regarde pas seulement les sciences naturelles, mais aussi la philosophie, et même elle touche à plusieurs vérités qui sont contenues dans les sources de la Révélation divine, par exemple les assertions de la foi sur l’intervention spéciale de Dieu pour la formation des corps de nos premiers parents et sur l’admirable état de justice originelle dans lequel ils ont été constitués [30]. | 16. [De creatione hominis et evolutione vitæ]. Quod igitur attinet ad investigationem scientificam de initiis vitæ, ratione præsertim habita quæstionis sitne humani generis origo quodammodo repetenda ab aliquo organismo vivo præexistente, imprimis servanda est doctrina catholica de compositione hominis spiritu et corpore, essentialiter inter se differentibus, itemque de divina et immediata productione animæ cuiusvis hominis ex nihilo, ita ut nullo modo admitti possit animam humanam ab alio quocumque principio vitali iam antea quomodolibet exsistente ortam esse. Insuper de ipsa corporis humani prima origine cum summa moderatione et cautela tractandum est, nam hoc argumentum non tantum ad scientias naturales, sed partim etiam ad philosophiam spectat, immo plures veritates tangit quæ in divinæ revelationis fontibus continentur, ut puta fidei effata de speciali Dei interventu in formandis corporibus protoparentum ac de miro iustitiæ originalis statu in quo iidem primum constituti sunt. |
On voit que, douze ans après Humani generis, la position de l’Église n’avait pas varié sur cette question. Aujourd’hui encore, cet enseignement est valable, même si l’Église conciliaire l’a complètement abandonné pour professer les théories évolutionnistes, « conte de fée pour grandes personnes [31] ». Voici, par exemple, des propos du pape Jean-Paul II :
Aujourd’hui, près d’un demi-siècle après la parution de l’encyclique [Humani generis] de nouvelles connaissances conduisent à reconnaître dans la théorie de l’évolution plus qu’une hypothèse. Il est en effet remarquable que cette théorie se soit progressivement imposée à l’esprit des chercheurs, à la suite d’une série de découvertes faites dans diverses disciplines du savoir. La convergence, nullement recherchée ou provoquée, des résultats de travaux menés indépendamment les uns des autres, constitue par elle-même un argument significatif en faveur de cette théorie [32].
Nous renvoyons sur cette question aux articles parus dans Le Sel de la terre, et notamment à « L’évolution de l’homme face à la théologie » paru dans Le Sel de la terre 9 (été 1994), p. 69.
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Tous les membres de la Commission centrale émirent un vote positif (15 placet et 40 placet juxta modum, demandant des modifications légères) sauf un vote négatif, celui du cardinal Frings qui avait déclaré, au début de la discussion sur ce schéma : « Le schéma n’est pas mûr. […] Il parle de manière plus négative que positive, et parfois en des termes qui peuvent offenser les adversaires ; c’est pourquoi il ne semble pas apte à attirer les adversaires et à édifier les fidèles. […] Cette constitution ne semble pas répondre à l’intention du Saint-Père Jean XXIII et doit être complètement recomposée (funditus retractari). »
L’enseignement de ces deux chapitres était donc accepté sans difficulté – à de rares exceptions – à la veille du Concile. Il est fort dommage que le Concile ait dévié de sa route et enseigné autre chose. Car ces vérités, simples mais salutaires, étaient vraiment utiles aux âmes, vraiment pastorales.
[1] — « Schema constitutionis dogmaticæ de deposito fidei pure custodiendo » : Acta Synodalia Sacrosancti Concilii Œcumenici Vaticani II, Volumen I (Periodus prima), Pars IV (Congregationes generales XXXI-XXXVI), Typis polyglottis Vaticanis, 1971, p. 653 et sq.
[2] — Le premier schéma distribué à la Commission centrale préparatoire se trouve dans Acta et Documenta Concilio Œcumenico Vaticano II apparando, Series II (Præparatoria), Vol. III, Pars I, p. 54-89. Il a été discuté dans les 6e, 7e et 8e congrégations de la 3e session de la Commission centrale préparatoire, les 20, 22 et 23 janvier 1962. Voir Acta et Documenta Concilio Œcumenico Vaticano II apparando, Series II (Præparatoria), Vol. II, Pars II, p. 279-423.
[3] — Voir Pie IX, Lettre Gravissimas inter (contre Jac. Frohschammer), 11 décembre 1862, DS 2853. — Concile Vatican I, constitution De fide catholica, chap. 2, DS 3004, et canon 1, DS 3021. — Serment anti-moderniste, DS 3538. — Pie XII, encyclique Humani generis, 12 août 1950, DS 3890.
[4] — Pie IX, Lettre Gravissimas inter (contre Jakob Frohschammer), 11 décembre 1862, DS 2853.
[5] — Concile Vatican I, constitution De fide catholica, chap. 2, DS 3004. Voir aussi canon 1, DS 3021 : « Si quelqu'un refuse d'admettre qu'il y a un seul Dieu vrai, créateur et Seigneur des choses visibles et invisibles, qu'il soit anathème. »
[6] — Serment anti-moderniste, DS 3538.
[7] — Pie XII, encyclique Humani generis, 12 août 1950, DS 3890 et 3892.
[8] — Saint Grégoire de Nazianze, PG 36, 31 et 45. — Saint Jean Chrysostome, PG 60, 412-413. — Saint Augustin, PL 32, 811 ; 38, 776-778 ; 32, 1249-1262. — Saint Thomas d’Aquin, I, q. 2, a. 3 ; prologue du Com. in Jn. — Voir Pie XI, Studiorum ducem, 29 juin 1923 (AAS 15, 317). — Pie XII, allocution à l’Académie pontificale des sciences, 22 novembre 1951 (AAS 44, 31 sq.).
[9] — Saint Augustin, De Civitate Dei 8, 10 (PL 41, 235).
[10] — Voir aussi Rm 1, 20-21.
[11] — Saint Grégoire de Nazianze, PG 36, 31 (Oratio 28, 6 ; Sources chrétiennes 250, p. 111-113).
[12] — Saint Grégoire de Nazianze, PG 36, 45 (Oratio 28, 15 et 16 ; Sources chrétiennes 250, p. 131-13).
[13] — J. Plagnieux, Saint Grégoire de Nazianze théologien, Paris, 1951, p. 286-287.
[14] — Saint Jean Chrysostome, PG 60, 412-413.
[15] — Saint Augustin, PL 32, 811 (Confessions, l. 11, c. 4).
[16] — « Non sunt a seipsis », mot à mot, « ne sont pas par elles-mêmes ». (NDLR.)
[17] — Père Garrigou-Lagrange, Dieu son existence et sa nature, Beauchesne, Paris, 1950, p. 302-314. L’ouvrage est toujours disponible chez l’éditeur.
[18] — Voir Le Sel de la terre 62 (automne 2007), p. 189-194.
[19] — Pie XI, Mit brennender Sorge, 14 mars 1937 (AAS 29, 148-150) et décret du Saint-Office du 1er juillet 1949 (AAS 41, 334).
[20] — Concile Vatican I, constitution De fide catholica, chap. 1, DS 3001-3003, et canons correspondants, DS 3021-3025. — Voir Pie XII, encyclique Humani generis, 12 août 1950, DS 3878 et Dz 2323 (en partie dans DS 3894).
[21] — Saint Pie X, encyclique Pascendi, 8 septembre 1907, Dz 2072-2074 (en partie dans DS 3475-3477). — Pie XII, encyclique Humani generis, 12 août 1950, Dz 2325.
[22] — Père Emmanuel, Le bon Dieu, Éditions du Sel, 2005.
[23] — Pie XII, encyclique Mediator Dei, 20 novembre 1947 (AAS 39, 525-526).
[24] — Concile Vatican I, constitution de Fide catholica, DS 3002 ; voir concile de Latran IV, DS 800.
[25] — DC 1380 du 15 juillet 1962, col. 949-956. Sur la question de Teilhard, nous renvoyons nos lecteurs à la plaquette de Dom Georges Frénaud OSB Pensée philosophique et religieuse du père Teilhard de Chardin, Solesmes, 1963.
[26] — Concile Vatican I, constitution de Fide catholica, DS 3017.
[27] — Concile Vatican I, constitution de Fide catholica, DS 3017.
[28] — Voir Pie XII, encyc1ique Humani generis, 12 août 1950, DS 3895.
[29] — Voir l’allocution aux membres de l’Académie des sciences, 30 novembre 1941 ; A.S.S., vol. XXXIII, p. 506.
[30] — Voir Pie XII, encyc1ique Humani generis, 12 août 1950, DS 3896.
[31] — Jean Rostand, L’Évolution, Delphine, 1960.
[32] — Jean-Paul II, discours aux membres de l’Académie Pontificale des Sciences, le 22 octobre 1996.Dieu, la création, l’évolution
L’Église conciliaire face à l’Église catholique (II)
Schéma d’une constitution dogmatique sur le dépôt de la foià conserver dans sa pureté, traduction et commentaire
par le frère Pierre-Marie O.P.
Dans Le Sel de la terre 89, nous avons expliqué comment, dans le cadre de la préparation du concile Vatican II, le cardinal Ottaviani avait réuni une commission comprenant les meilleurs théologiens pour préparer un texte où seraient exposés les points les plus importants de la doctrine catholique face aux erreurs actuelles. Parmi les schémas préparatoires au concile Vatican II, ce « schéma d’une constitution dogmatique sur le dépôt de la foi à conserver dans sa pureté [1] » était certainement le plus important. Les deux principaux artisans de ce texte furent les pères Sébastien Tromp S.J. (secrétaire de la Commission de théologie) et Luigi Ciappi O.P. (théologien de la Maison pontificale). Ils furent aidés notamment par Mgr François Carpino, Mgr Albert Stohr, Mgr Lionel Audet, Mgr Antonio Piolanti (recteur du Latran), les pères Jacques Ramirez O.P., Edouard Dhanis S.J. et Augustin Trapé OESA.
Ce schéma résume, avec une certaine autorité, les enseignements du magistère sur la question. Même s’il ne fut pas discuté au Concile lui-même, il fut amendé et corrigé lors de sa préparation, comme on le voit par les différences entre la première rédaction (le texte distribué à la Commission centrale préparatoire) et la rédaction finale (le texte distribué aux Pères conciliaires – celui que nous présentons ici) [2].
Nous traduisons et commentons ici les chapitres 2 (sur Dieu) et 3 (sur la création et l’évolution du monde).
Le Sel de la terre.
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Présentation du cardinal Ottaviani
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E CARDINAL OTTAVIANI, président de la Commission de théologie fit une présentation de ces deux chapitres devant la Commission centrale, le 20 janvier 1962. Nous en résumons ici les principaux points, signalant entre guillemets les traductions précises de certains passages.
— Présentation orale du cardinal Ottaviani
Le cardinal s’attend à recevoir les observations habituelles : il faudrait une exposition plus positive, plus pastorale. Mais cette remarque concerne plutôt les questions qui touchent à la discipline et aux mœurs. « Quand il s’agit de doctrine, les conciles se sont toujours proposés pour fin la défense des fidèles vis-à-vis des erreurs qui se répandent. » Aujourd’hui de telles erreurs existent « et même, hélas !, dans le camp des catholiques, beaucoup d’erreurs se répandent qui blessent la foi elle-même » (on voit que le cardinal ne partageait pas la vision optimiste et irréaliste du pape Jean XXIII).
« Ici nous ne devons pas faire de partie pastorale » : c’est le rôle des évêques, mais « l’Église dans un concile général donne les lignes doctrinales ». « Le propos d’un concile est surtout de conserver le dépôt [de la foi} vis-à-vis de ceux qui l’attaquent ». Il serait donc vain de répéter ce que les conciles antérieurs ont suffisamment exposé et qui n’est pas attaqué aujourd’hui. Par exemple on pourrait dans ces deux chapitres parler longuement des attributs et perfections de Dieu : « Cela plairait, certes, mais ce n’est pas le rôle du Concile ».
Parmi les erreurs qui menacent, le cardinal mentionne le matérialisme dialectique [le marxisme], une conception d’un Dieu non personnel et imparfait, et le modernisme.
Il faut donner les lignes générales utiles aux évêques, aux pasteurs, aux professeurs et même aux publicistes.
— Relation écrite du cardinal Ottaviani
Concernant le chapitre 2 sur Dieu, il faut noter un progrès par rapport à la doctrine sur Dieu contenue dans la constitution sur la foi catholique du concile Vatican I (DS 3001) et le serment antimoderniste (DS 3538). « Ce progrès consiste surtout dans une brève énumération des arguments prouvant, à partir des créatures visibles, l’existence de Dieu, comme un être personnel, très parfait, et totalement distinct du monde ; fin ultime et surnaturelle de tous les hommes. »
Ce développement de la doctrine est demandé aujourd’hui « à cause des efforts répétés soit pour poser la matière comme principe unique et universel de toutes choses, comme les philosophes marxistes le présument ; soit pour reconnaître un esprit absolu et universel, mais qui n’est ni personnel ni vraiment parfait, selon la doctrine des idéalistes panthéistes ; soit pour professer un Dieu personnel et très parfait, mais postulé par des exigences purement subjectives, au mépris de toute démonstration à partir des réalités externes », seule assise d’une démonstration objective et de valeur universelle.
Ce chapitre répond à des « vota » (vœux) émis par le Saint-Office et plusieurs évêques de reprendre l’enseignement du concile Vatican I sur la question en y intégrant l’enseignement du serment antimoderniste et en condamnant les erreurs actuelles, notamment l’athéisme.
Concernant le chapitre 3 sur la création et l’évolution, le cardinal Ottaviani explique que des auteurs catholiques récents ont repris des erreurs déjà condamnées par le concile Vatican I en niant le commencement du monde dans le temps, ou en affirmant la nécessité de la création. Pie XII a rejeté ces fausses opinions dans l’encyclique Humani generis, « mais on peut douter de l’efficacité de cette réprobation ».
Il a paru aussi opportun de rejeter l’opinion de ceux qui, sous couleur d’une meilleure conciliation entre la science et la foi, expliquent l’évolution du monde en sorte de mettre en péril la liberté de Dieu, sa toute perfection et son indépendance du monde.
Il a paru aussi nécessaire de confirmer et perfectionner l’enseignement d’Humani generis sur les précautions à prendre lorsqu’on traite de l’évolution du monde pour ne pas offenser la foi, surtout en ce qui concerne la première origine du corps humain et la production de l’âme.
Chapitre 2 : Dieu
— La connaissance de Dieu, fin ultime de l’homme
Ce premier paragraphe souligne l’importance de la connaissance naturelle du vrai Dieu (le Dieu Créateur). On affirme ensuite que Dieu, qui nous aime et veut nous sauver, nous a donné les moyens de parvenir à cette connaissance. La suite du chapitre développera cela.
[§ 6] L’Église, appuyée sur le témoignage des saintes Écritures, a toujours tenu que le fondement de toute la religion devait reposer sur la connaissance naturelle de l’existence du Dieu Créateur, du fait qu’on y trouve comme un préambule à la connaissance de Dieu même obtenue par la foi. L’Église professe de plus que Dieu – qui est charité (1 Jn 4, 8) et lumière de vérité (voir 1 Jn 1, 5), et donc la source de tous les biens, par lequel nous avons été créés et duquel nous attendons la béatitude –, pour rendre accessible une vérité si importante, s’est manifesté aux hommes tant par les œuvres surnaturelles de sa Providence, que par les œuvres communes de la création qu’il a disposées sagement en sorte qu’elles lui rendent un clair témoignage. En effet « il n’est pas loin de chacun de nous » (voir Ac 17, 27) et « il n’a pas omis de se rendre témoignage à lui-même, faisant du bien, dispensant du ciel les pluies et les saisons fécondes en fruits, remplissant nos cœurs de nourriture et de joie » (Ac 14, 17). | 6. [Cognitio Dei, finis ultimi hominis]. Ecclesia, testimoniis innixa divinæ revelationis, semper tenuit in cognitione naturali existentiæ Dei Creatoris reponendum esse totius vitæ religiosæ fundamentum, quatenus in ea habetur veluti præambulum ad Dei ipsius cognitionem, quæ per fidem obtinetur. Profitetur insuper Deum, qui caritas est (voir 1 Io. 4, 8) et lux veritatis (cf. 1 Io. 1, 5), atque ideo fons omnium bonorum, a quo et creati sumus et æternam beatitudinem expectamus, ad veritatem tanti momenti perviam reddendam, sese hominibus manifestasse, tum suæ Providentiæ operibus supernaturalibus, tum etiam communibus creationis operibus, quæ ita sapienter disposuit, ut apertum de se ipso redderent testimonium. Non enim longe est ab unoquoque nostrum (cf. Act. 17, 27) et « non sine testimonio semetipsum reliquit benefaciens de coelo, dans pluvias et tempora fructifera, implens cibo et lætitia corda nostra » (Act. 14, 17). |
— On affirme la possibilité de connaître Dieu
Le deuxième paragraphe résume en quelques mots l’enseignement de l’Église sur la possibilité de démontrer l’existence de Dieu (voir, à ce sujet, les deux articles sur cette question parus dans Le Sel de la terre 8, printemps 1994, p. 79 ; et Le Sel de la terre 12, printemps 1995, p. 91).
[§ 7] En outre la même sainte Mère Église croit et enseigne que l’existence du Dieu invisible peut être connue avec certitude, et par conséquent démontrée, aussi par la seule lumière de la raison naturelle au moyen des œuvres visibles de la création, comme la cause par les effets [3] ; « car depuis la création du monde, ses perfections invisibles, son éternelle puissance et sa divinité, se laissent voir à l’intelligence par ses œuvres » (Rm 1, 20). | 7. [Affirmatur Dei cognoscibilitas]. Porro eadem sancta Mater Ecclesia credit et docet invisibilis Dei exsistentiam vel solo naturali rationis lumine per visibilia creationis opera, tamquam causam per effectus, certo cognosci adeoque et demonstrari posse ; « Invisibilia enim ipsius, a creatura mundi, per ea quæ facta sunt, intellecta, conspiciuntur ; sempiterna quoque eius virtus et divinitas » (Rm 1, 20). |
Comme documents appuyant ce paragraphe, le schéma citait :
La vraie et saine philosophie occupe une place très remarquable, puisque sa tâche est de chercher soigneusement la vérité, de former justement et sérieusement la raison humaine, obscurcie sans doute mais nullement éteinte par la faute du premier homme, et de l’éclairer ; de saisir son objet de connaissance et un grand nombre de vérités, de bien les comprendre, de les approfondir, et de démontrer, de justifier et de défendre par des arguments tirés de ses principes, nombre d’entre elles, comme l’existence, la nature, les attributs de Dieu, que la foi aussi propose à croire, et, de cette manière, d’ouvrir la voie pour qu’on tienne plus exactement ces dogmes par la foi [4].
La même sainte Église, notre Mère, tient et enseigne que Dieu, principe et fin de toutes choses, peut être connu avec certitude par la lumière naturelle de la raison humaine à partir des choses créées, car, « depuis la création du monde, ce qu’il y a d’invisible se laisse voir à l’intelligence grâce à ses œuvres » Rm 1, 20 [5].
Et d’abord, je professe que Dieu, principe et fin de toutes choses, peut être certainement connu, et par conséquent aussi, démontré à la lumière naturelle de la raison « par ce qui a été fait » (Rm 1, 20), c’est-à-dire par les œuvres visibles de la création, comme la cause par les effets [6].
On révoque en doute que la raison humaine, sans le secours de la révélation et de la grâce divine, puisse démontrer l’existence d’un Dieu personnel par des arguments tirés des choses créées ; […] cela s’oppose aux déclarations du Concile du Vatican. […] On sait combien l’Église estime la raison humaine dans le pouvoir qu’elle a de démontrer avec certitude l’existence d’un Dieu personnel [7].
— Argument tiré des perfections du monde
Ce paragraphe résume la démonstration de l’existence de Dieu proposée par saint Thomas d’Aquin, plus particulièrement celle contenue dans les deux dernières voies.
[§ 8] Assurément les saints Pères et les Docteurs de l’Église [8] ont démontré, par des arguments variés et très solides, que Dieu est « la cause de l’univers créé, la lumière de la vérité que l’on doit percevoir et la source de la félicité dont on doit s’abreuver [9] ». Et de fait, en vérité, la magnificence et la beauté incomparables que l’on voit dans le monde, de même que l’ordre admirable avec lequel toutes les choses tendent fermement et constamment vers leurs fins, proclament très certainement un auteur et un gouverneur très sage et très puissant, à savoir le Dieu personnel, au point que l’on doit considérer insensés ceux qui, en contemplant ses œuvres, n’ont pas connu qui était l’Ouvrier, et, charmés de leur beauté, n’ont pas réfléchi combien leur Seigneur est plus beau qu’elles (voir Sg 13, 1-5) [10]. | 8. [Argumentum ex perfectionibus mundi]. Profecto sancti Patres et Doctores Ecclesiæ variis atque firmissimis argumentis demonstrarunt Deum esse et « causam constitutæ universitatis, et lucem percipiendæ veritatis et fontem bibendæ felicitatis ». Re enim vera incomparabilis magnificentia et pulchritudo, quæ in mundo conspiciuntur, item ac mirus ordo quo omnia firmiter constanterque ad finem suum contendunt, certissime proclamant sapientissimum ac potentissimum Auctorem ac Gubernatorem, Deum nempe personalem, ita ut vani censendi sint qui, operibus attendentes, non agnoscant quis sit artifex, et illorum specie delectati, non cogitent quanto his dominator eorum speciosior sit (cf. Sap. 13, 1-5). |
Citons quelques références sur lesquelles le schéma s’appuyait.
D’abord saint Grégoire de Nazianze :
Que Dieu, en effet, soit la cause efficiente de tout, et une cause qui a son principe en elle-même, c’est ce que nous enseignent à la fois nos yeux et l’ordre de la nature : nos yeux, en se portant sur les choses visibles qui sont parfaitement stables et en même temps mobiles et, pour ainsi parler, mues et emportées sans mouvement ; l’ordre de la nature, en faisant trouver par raisonnement l’auteur de tout à travers les choses visibles et leur arrangement. Comment cet ensemble aurait-il commencé ou subsisterait-il, si Dieu n’avait pas donné la substance à toutes les choses et ne les maintenait ? Si l’on voit une cithare ornée avec la plus grande beauté, bien accordée, bien fabriquée, ou encore si l’on entend les sons qu’elle rend, on ne manquera pas de penser à l’artisan qui l’a faite et au cithariste qui en joue, on remontera par la pensée vers eux, même si on ne les connaît pas par la vue ; c’est de la même façon que nous apparaît celui qui a fait les choses, qui leur donne le mouvement et qui conserve ce qu’il a fait, même s’il n’est pas saisi par notre pensée. Il est irréfléchi au dernier point, celui qui ne s’avance pas jusque-là spontanément et qui ne suit pas les démonstrations données par la nature [11].
Ceux d’entre eux qui étaient les plus soumis aux passions ont considéré ces passions comme des dieux ou ont honoré comme des dieux la colère, le meurtre, l’ivresse, la débauche et je ne sais quelle autre des choses semblables, trouvant là une excuse ni belle ni juste à leurs propres fautes […] Telle était la ruse du Malin qui abusa du bien pour faire le mal, comme dans la plupart de ses actions malfaisantes. Rencontrant chez eux cette ardeur qui errait à la recherche de Dieu, il a voulu attirer à lui la domination et capter leur désir ; les prenant par la main comme un aveugle qui désire trouver un chemin, il les a lancés çà et là dans le précipice et il les a éparpillés dans un même gouffre de mort et de perdition. Voilà pour eux. Mais nous, la raison nous a accueillis quand nous désirions Dieu et ne supportions pas l’absence de chef et de pilote ; ensuite, s’appliquant aux choses visibles et observant ce qui est depuis le commencement, elle ne s’y est pas arrêtée. Car il n’était pas raisonnable de donner la souveraineté à des êtres qui sont nos égaux au point de vue des sens. Et par eux elle nous a conduits vers celui qui est au-dessus d’eux et par lequel ils ont l’être. Qui, en effet, a mis en ordre les choses célestes et les choses terrestres, tout ce qui est dans l’air et sur l’eau ; ou plutôt, avant cela, le ciel, la terre, et l’élément aqueux ? Qui les a mêlés et séparés ? Quelle est cette communauté qu’ils ont entre eux, cette cohésion, cette harmonie ? J’approuve, bien qu’il ne soit pas des nôtres, celui qui a dit : « Quel est celui qui a donné à cela le mouvement, et qui le conduit de son élan incessant et irrésistible ? » [Platon, Lois, X.] N’est-ce pas l’artisan de cela et celui qui a mis en toutes choses une raison d’après laquelle le tout est emporté et dirigé ? Mais qui est l’artisan de cela ? N’est-ce pas celui qui a fait cela et qui l’a amené jusqu’à l’être ? Car ce n’est évidemment pas au hasard qu’il faut donner une telle puissance. Admettons en effet que l’existence de toutes choses soit le fait du hasard : de qui est la mise en ordre ? Cela encore, attribuons-le-lui, si bon te semble : de qui est la conservation et la garde des choses selon les raisons d’après lesquelles elles ont été formées ? Est-ce le fait de quelque autre chose, ou du hasard ? D’autre chose certainement que le hasard. Qu’est-ce alors, sinon Dieu ? Ainsi la raison qui vient de Dieu et qui est naturelle à tous, loi première en nous et inhérente à toutes choses, nous a fait remonter jusqu’à Dieu en partant des choses qui se voient [12].
A propos de cette analyse de saint Grégoire de Nazianze, voici un commentaire :
Sur la démonstrabilité de l’existence divine, Grégoire s’offre au Concile du Vatican comme le plus sûr des répondants. Il n’ignore aucune des avenues qui nous conduisent à Dieu, mais il se tient très purement à la doctrine paulinienne, qui était déjà celle de la Sagesse. Ses préférences vont à l’argument classique tiré de la causalité (Discours 28, 6). Il raisonne avec tant de robuste assurance qu’un esprit moderne en ressent quelque surprise... En un domaine où les confusions sont faciles et particulièrement graves, saint Grégoire esquisse une doctrine de pur bon sens et d’une très haute sagesse. D’emblée il rejoint saint Thomas et les définitions ultérieures de l’Église sur le pouvoir et les limites de la raison dans l’ordre naturel [13].
Ensuite saint Jean Chrysostome dans son commentaire de l’Épitre aux Romains :
Dieu s’est fait connaître aux hommes dès le commencement ; mais les Gentils appliquant cette connaissance à du bois, à de la pierre, ont outragé la vérité, autant qu’il était en eux ; car la vérité est immuable, et sa gloire ne saurait changer. Mais comment savons-nous, ô Paul, que Dieu s’est révélé à eux ? « Parce que », nous répond-il, « ils ont connu ce qui se peut découvrir de Dieu » [cette citation et les suivantes sont tirées de Rm 1, 19-22]. Mais c’est là une affirmation, et non une preuve ; démontrez-moi, faites-moi voir que la connaissance de Dieu leur a été donnée et qu’ils l’ont volontairement négligée. Comment donc était-elle manifeste ? Leur avait-il parlé d’en-haut ? Nullement : mais il avait fait ce qui devait les attirer mieux qu’une voix : il avait créé l’univers, de manière à ce que le savant et l’ignorant, le scythe et le barbare, devinant la beauté de Dieu par le seul aspect des choses visibles, pussent remonter jusqu’à lui. Voilà pourquoi Paul dit : « En effet, ses perfections invisibles sont rendues compréhensibles depuis la création du monde, par les choses qui ont été faites » ; ce que le prophète disait déjà : « Les cieux racontent la gloire de Dieu » (Ps 18, 1).
Que disent alors les Grecs ? Nous vous avons ignoré. Eh ! n’avez-vous pas entendu le ciel parler par son seul aspect ; cette magnifique harmonie de l’ensemble, plus éclatante qu’un son de trompette ? Ne voyez-vous pas cette régularité constante de la nuit et du jour ? cette ordonnance fixe, invariable, de l’hiver, du printemps et des autres saisons ? la docilité de la mer au milieu du trouble et des tempêtes ? tout l’ensemble soumis aux lois de l’ordre, et, par sa beauté et par sa grandeur, proclamant l’ouvrier ? Résumant cela et bien d’autres choses encore, Paul dit : « Car ses perfections invisibles, rendues compréhensibles depuis la création du monde par les choses qui ont été faites, sont devenues visibles, aussi bien que sa puissance éternelle et sa divinité, de sorte qu’ils sont inexcusables ». Ce n’était point dans ce but que Dieu avait fait ces choses, bien que le résultat ait eu lieu. Ce n’était pas pour les rendre inexcusables qu’il avait créé de tels enseignements ; mais pour qu’ils le connussent, et, par leur ingratitude, ils se sont ôté toute excuse. Et pour faire voir comment ils sont inexcusables, l’apôtre ajoute : « Parce que ayant connu Dieu, ils ne l’ont pas glorifié comme Dieu, ou ne lui ont point rendu grâces » [14].
Enfin, voici une citation bien connue de saint Augustin :
Et voilà donc le ciel et la terre! Ils sont. Ils crient qu’ils ont été faits ; car ils varient et changent. Or ce qui est, sans avoir été créé, n’a rien en soi qui précédemment n’ait point été ; caractère propre du changement et de la vicissitude. Et ils ne se sont pas faits ; leur voix nous crie : C’est parce que nous avons été faits que nous sommes ; nous n’étions donc pas, avant d’être, pour nous faire nous-mêmes. L’évidence est leur voix. Vous les avez donc créés, Seigneur ; vous êtes beau, et ils sont beaux ; vous êtes bon, et ils sont bons ; vous êtes, et ils sont. Mais ils n’ont ni la beauté, ni la bonté, ni l’être de la même manière que vous, ô Créateur ; car, auprès de vous, ils n’ont ni beauté, ni bonté, ni être. Nous savons cela grâce à vous ; et notre science, comparée à la vôtre, n’est qu’ignorance [15].
— Argument tiré des imperfections des créatures
Ce paragraphe se réfère plus spécialement aux trois premières voies de la démonstration de l’existence de Dieu. Il s’achève en remarquant que les cinq voies de saint Thomas n’épuisent pas toutes les possibilités de démonstration de l’existence de Dieu (même si toute preuve se rattache nécessairement d’une manière ou d’une autre à l’une des cinq voies).
[§ 9] De même les imperfections qui sont dans toutes les choses de ce monde, par exemple la mutabilité, l’inconstance, la dépendance causale, la contingence, la limitation et d’autres du même genre, montrent clairement que toutes ces choses ne proviennent pas d’elles-mêmes [16], ni d’autres principes de ce monde qui souffrent des mêmes imperfections, mais qu’elles tirent leur origine d’un Créateur transcendant au monde, qui jouit de toutes les perfections. | 9. [Argumentum ex imperfectionibus creaturarum]. Imperfectiones quoque, quæ omnibus huius mundi rebus insunt, v. g. mutabilitas, inconstantia, dependentia causalis, contingentia, limitatio et id genus aliæ, plane ostendunt eiusmodi res nec a seipsis neque ab aliis mundanis principiis, quæ iisdem imperfectionibus laborent, esse progenitas, sed a Creatore mundum transcendente, qui omnimodis perfectionibus polleat, originem traxisse. |
Du reste l’Église, même si elle tient ces arguments pour les meilleurs ne néglige pas et ne méprise pas les autres, par exemple ceux qui sont tirés de la propension innée de l’homme au bonheur, ou de l’obligation absolue de la loi morale, car ces arguments ont leur efficacité et sont très accommodés au moins au génie de certains. | Ceterum Ecclesia, quamquam ista argumenta potiora habet, non negligit neque parvi facit alia, e. g. quæ promuntur ex innata propensione hominis ad felicitatem vel ex absoluta obligatione legis moralis, cum et hæc sua efficacitate ditentur et saltem quorundam hominum ingenio sint valde accommodata. |
On voit par ces dernières lignes que l’Église ne méprise pas les voies plus ou moins « subjectives » pour aller à Dieu, même si elle donne la préférence aux voies objectives. Le père Garrigou-Lagrange a montré que les preuves de l’existence de Dieu par l’aspiration de l’âme vers le Bien absolu ou par la loi morale, peuvent se ramener à la « quatrième voie » de saint Thomas d’Aquin (la preuve par les degrés de l’être), ce qui leur donne une valeur objective [17].
— Réprobation des erreurs
L’Église catholique sait bien que l’enseignement de la vérité n’a pas d’efficacité sans la condamnation des erreurs opposées. Ici elle condamne l’athéisme matérialiste, et notamment sa forme virulente (le communisme est visé sans être nommé : est-ce que l’accord secret Rome-Moscou [18] commençait déjà à fonctionner ?) ; puis certaines formes de déismes qui admettent l’existence d’un être suprême fort différent du vrai Dieu ; enfin les diverses formes de subjectivismes (modernisme, kantisme) qui aboutissent à nier toute objectivité (et donc toute valeur contraignante) de notre connaissance de Dieu.
[§ 10] L’existence de l’unique vrai Dieu resplendit ainsi parfaitement, et il faut d’autant plus déplorer l’aveuglement de ceux qui le rejettent misérablement [19]. C’est pourquoi en premier lieu le saint Concile condamne l’erreur de ceux qui, plaçant dans la matière le principe unique et universel, nient complètement l’existence de Dieu [20], et, qui plus est, s’efforcent de façon impie, même par la force, d’éradiquer le nom de Dieu de l’esprit des hommes. Il réprouve aussi l’erreur de ceux qui, au nom d’une fausse philosophie et d’une fausse science, substituent au Dieu personnel un être imaginaire, impersonnel ou purement idéal, et donc inopérant, ou qui, rejetant les démonstrations fondées sur la vérité objective, professent que l’existence de Dieu s’appuie sur une adhésion de l’esprit seulement subjective et purement volontaire [21]. | 10. [Errorum reprobatio]. Cum igitur exsistentia unius veri Dei tam egregie resplendeat, eo magis deploranda est cæcitas eorum qui Deum misere abiiciunt. Quapropter imprimis Sancta Synodus damnat errorem eorum qui, unum et universale principium in materia reponentes, Deum esse omnino negant, quinimmo impie satagunt, etiam vi adhibita, Dei nomen ex humanis mentibus eradicare. Etiam corum reprobat errorem qui, falsi nominis philosophia vel scientia abutentes, loco Dei personalis figmenta impersonalia vel mere idealia et adeo inania substituuunt, vel, reiecta demonstratione in obiectiva veritate fundata, in subiectiva tantum et mere voluntaria mentis adhæsione Dei exsistentiam niti profitentur. |
— On recommande la doctrine sur Dieu
Ce chapitre se termine par la recommandation de conserver et d’accroître notre connaissance de Dieu. Le père Emmanuel insistait lui aussi beaucoup sur l’importance de la connaissance de Dieu pour la vie chrétienne [22].
[§ 11] Enfin le saint Concile exhorte fortement les fidèles à estimer plus que tout la vraie doctrine qu’ils ont reçue sur Dieu, à la garder avec sollicitude, à la défendre contre les attaques, à la prendre comme norme de toute leur vie, à ne pas dépenser les forces de leur intelligence à obnubiler les raisonnements par lesquels l’esprit de l’homme s’élève à Dieu, mais plutôt à les élucider [23]. Enfin qu’ils se rappellent qu’ils ont tous été baptisés au nom du Dieu vivant, Père, Fils et Saint-Esprit, afin de croire à Dieu et de le servir, lui qui s’est manifesté à nous dans le Seigneur Jésus à cause de sa très grande charité (voir 1 Jn 1, 1-3 ; Ep 2, 4). | 11. [Doctrina de Deo commendatur]. Demum Sacra Synodus fideles enixe hortatur ut rectam quam acceperunt de Deo doctrinam quibuslibet bonis anteponant, sollicite custodiant, ab impugnationibus defendant, tamquam totius vitæ normam assumant atque ingenii vires non in obnubilandis rationibus, quibus mens humana ad Deum elevatur, sed iis elucidandis potius impendant. Denique semper meminerint omnes se esse baptizatos in nomine Dei vivi, Patris, et Filii, et Spiritus Sancti, ut Deo, qui propter nimiam caritatem suam se manifestavit nobis in Domino Iesu, credant eique serviant (cf. I Io 1, 1-3 ; Ep 2, 4). |
Pour cette question de la connaissance de Dieu, nous renvoyons les lecteurs qui voudraient plus de renseignements aux articles sur « Dieu, son existence et sa nature » parus dans Le Sel de la terre 8 (printemps 1994, p. 79), 12 (printemps 1995, p. 91) et 58 (automne 2006, p. 18).
Chapitre 3 : La création et l’évolution du monde
— La création du monde au commencement du temps
Le monde, composé et imparfait, a besoin d’une cause première absolument simple et parfaite. Cela, la raison peut le démontrer.
Mais ce que la raison a du mal à prouver, c’est que le monde a été causé par Dieu à un certain moment, autrement dit que le monde a eu un commencement et n’existe pas depuis toujours. Les plus grands philosophes païens, tel un Aristote, penchaient plutôt pour un monde sans commencement.
Saint Thomas d’Aquin explique que la raison humaine, livrée à elle-même, ne peut ni prouver que le monde a eu un commencement, ni qu’il existe de toute éternité. Il a fallu que Dieu nous le révèle pour que nous le sachions. Mais, maintenant que cette vérité est révélée, elle est un dogme de notre foi.
[§ 12] Comme le récit, divinement inspiré, de la création du monde est d’une très grande importance tant pour avoir une notion exacte de Dieu que pour professer la vraie religion, puisque la suprême souveraineté (dominium) de Dieu sur les hommes s’appuie sur cette création, le saint concile de Vatican II, appuyé sur le témoignage de la parole de Dieu écrite et transmise, confirme la doctrine déjà plusieurs fois soutenue par le magistère de l’Église et affirme que le monde entier a été créé par Dieu à partir du néant (ex nihilo), de telle sorte qu’il a commencé à un certain moment le cours de son existence. Car « ce seul vrai Dieu, par sa bonté et sa “toute-puissance”, non pas pour augmenter sa béatitude ni pour acquérir sa pleine perfection, mais pour manifester celle-ci par les biens qu’il accorde à ses créatures, a, dans le plus libre des desseins, “tout ensemble, dès le commencement des temps, créé de rien les deux sortes de créatures, les spirituelles et les corporelles, c’est-à-dire les anges et le monde, et ensuite la créature humaine qui tient des deux, composée qu’elle est d’esprit et de corps” [24] ». | 12. [Mundi creatio initio temporis]. Cum divinitus inspirata narratio de creatione mundi vi et momento summopere excellat tum ad rectam Dei notionem consequendam, tum ad veram religionem profitendam, quandoquidem in huiusmodi creatione nititur supremum Dei dominium in homines, S. Vaticana Synodus secunda, verbi Dei scripti et traditi suffulta testimonio, doctrinam ab Ecclesiæ Magisterio compluries assertam rursum confirmat atque asseverat universum mundum ita a Deo ex nihilo creatum esse, ut quondam suæ exsistentiæ cursum inchoaverit. Solus enim « verus Deus bonitate sua et omnipotenti virtute, non ad augendam suam beatitudinem, nec ad acquirendam, sed ad manifestandam perfectionem suam, per bona quæ creaturis impertitur, liberrimo consilio simul ab initio temporis utramque de nihilo condidit creaturam, spiritualem et corporalem, angelicam videlicet et mundanam ac deinde humanam, quasi communem ex spiritu et corpore constitutam ». |
— Condamnation de l’évolutionnisme tant matérialiste que panthéiste
Le schéma condamne ici deux formes d’évolutionnisme contraires à la foi : le premier est athée et purement matérialiste (c’est, entre autres, la théorie marxiste), le second est théiste, mais suppose un dieu imparfait se perfectionnant grâce à l’évolution du monde.
[§ 13] L’adversaire principal de cette doctrine est l’évolutionnisme matérialiste qui soutient que le monde, en continuel mouvement et progrès, ne tire pas son origine de Dieu ni n’est gouverné par lui, et que par ce progrès il arrive seulement qu’une matière non créée (non facta) soit en perpétuel changement et que des arrangements (compagines) de plus en plus parfaits en soit tirés, qui étaient donc en quelque sorte précontenus dans cette matière non créée. Mais le dogme de la création est aussi ouvertement défiguré par l’évolutionnisme panthéistique, dont les défenseurs admettent certes que le monde provient d’un principe unique et immatériel, qu’ils appellent divin, mais ils conçoivent cela de manière erronée, comme si le monde n’était que la somme des mutations qui se sont produites à partir de ce principe évoluant graduellement, surtout dans la vie de l’esprit humain. La première de ces théories détruit complètement la notion de Dieu et de la religion, la deuxième confond entièrement les questions de la religion, puisqu’elle attribue à Dieu ce qui appartient au monde et à l’homme, et à l’homme et au monde ce qui appartient à Dieu. | 13. [Reprobatio evolutionismi tum materialistici, tum pantheistici]. Cui doctrinæ maxime adversatur evolutionismus materialisticus, asserens mundum, qui incessanter mutatur et progreditur, nec a Deo originem traxisse nec ab eo gubernari, atque eius progressu id tantummodo effici ut materia non facta continuo immutetur ex eademque aliæ aliis perfectiores proferantur compagines, quæ propterea in ipsa materia non facta quodammodo præcontinebantur. Dogma autem creationis aperte detorquetur etiam ab eo evolutionismo pantheistico, cuius assertores admittunt quidem mundum procedere a principio uno et immateriali, quod divinum vocant, at perperam rem concipiunt quasi mundus non esset nisi summa immutationum quæ ab hoc principio gradatim sese evolvente, maxime in vita humani spiritus, producuntur. Ex quibus sententiis, prima Dei et religionis notionem omnino perimit, altera ea quæ ad religionem pertinent plane permiscet, cum Deo mundana humanaque assignet, homini vero et mundo divina tribuat. |
— Affirmations actuelles sur la création et l’évolution du monde au sujet desquelles les fidèles doivent être en garde
Ce paragraphe est dirigé contre les erreurs de Teilhard de Chardin.
Le cardinal Döpfner estimait qu’il fallait le supprimer, au prétexte que Teilhard ne disait pas exactement cela (notamment que la multiplicité primordiale des choses serait préexistante à l’action de Dieu), que toutes ses œuvres n’étaient pas encore publiées et qu’elles étaient encore discutées entre théologiens catholiques.
Mais le cardinal Ottaviani défendit ce paragraphe en disant que les théories de Teilhard étaient suffisamment connues par son livre Le Phénomène humain et tous les manuscrits dactylographiés qui circulaient, et qu’elles faisaient un grand dommage, d’où l’opportunité de les combattre.
Quelques mois plus tard, le 30 juin 1962, le Saint-Office publia un monitum pour « mettre en garde les esprits, particulièrement ceux des jeunes, contre les dangers que présentent les œuvres du P. Teilhard de Chardin et celles de ses disciples », car « sur le plan philosophique et théologique, ces œuvres regorgent d’ambiguïtés telles, et même d’erreurs graves, qu’elles offensent la doctrine catholique ». L’Osservatore Romano du 1er juillet publiait, avec ce monitum, un assez long article anonyme détaillant un certain nombre d’erreurs de Teilhard, et notamment son « concept de création », en concluant :
Nous croyons que Teilhard n’a pas suffisamment respecté ces deux exigences de la doctrine catholique : don de la totalité de l’être de la part du Créateur, à l’exclusion de toute potentialité précédente (et la Métaphysique classique veut précisément exprimer ce concept par l’expression ex nihilo sui et subjecti) ; absence totale de toute nécessité, même lointaine, de l’acte créateur de Dieu [25].
[§ 14] Par ailleurs, que les fils de l’Église prennent garde à ce que, trompés par des opinions erronées, ils ne déforment quelque vérité révélée. Qu’ils ne corrompent pas la notion de création, s’imaginant que celle-ci consiste dans le fait que Dieu a peu à peu ramené à l’unité la multiplicité primordiale des choses, qui auraient préexisté déjà avant toute action divine. Qu’ils ne faussent pas la doctrine catholique sur la subsistance du monde, sur la parfaite simplicité de Dieu et sa perfection souveraine, osant affirmer que Dieu dirige l’évolution du monde en sorte qu’il ramène peu à peu toutes les réalités à lui-même et qu’il se les joint d’une certaine manière, et par conséquent qu’il participe jusqu’à un certain point à la composition du monde. Ni la recherche scientifique, ni la saine philosophie ne peuvent apporter des arguments valables pour soutenir de telles opinions erronées. | 14. [Sententiæ hodiernæ de creatione et evolutione mundi, a fidelibus præcavendæ]. Caveant insuper Ecclesiæ filii ne, aberrantibus opinionibus decepti, quamlibet ex veritatibus revelatis depravent. Creationis notionem ne corrumpant, sibi fingentes hanc in eo consistere quod Deus gradatim in unitatem redigat quamdam primordialem multiplicitatem rerum, iam exsistentium ante omnem divinam actionem. Doctrinam catholicam de mundi subsistentia in seipso deque omnimoda Dei simplicitate et summa perfectione ne labefactent, asserere audentes Deum ita dirigere mundi evolutionem, ut res universas in seipsum gradatim colligat et easdem sibi quodammodo iungat ac proinde mundanæ compositionis quadamtenus particeps fiat. Neque enim investigatio scientifica, neque sana philosophia apta argumenta præbere possunt, quibus falsæ huiusmodi opiniones sustineantur. |
— Doctrine de la foi et investigation de la vraie science concernant l’évolution
Ce paragraphe (et le suivant) reprend l’enseignement de Pie XII contenu dans Humani generis (1950). Il conseille la prudence sur les questions relatives à l’évolutionnisme et rappelle la primauté de la foi et la nécessaire subordination indirecte des sciences vis-à-vis de la foi (il n’y a pas deux vérités, l’une scientifique, l’autre de foi : si une théorie scientifique est contraire à la foi, elle est nécessairement fausse). Voici d’abord le texte d’Humani generis :
Il nous reste à dire un mot des sciences qu’on dit positives, mais qui sont plus ou moins connexes avec les vérités de la foi chrétienne. Nombreux sont ceux qui demandent avec instance que la religion catholique tienne le plus grand compte de ces disciplines. Et cela est assurément louable lorsqu’il s’agit de faits réellement démontrés ; mais cela ne doit être accepté qu’avec précaution, dès qu’il s’agit bien plutôt d’« hypothèses » qui, même si elles trouvent quelque appui dans la science humaine, touchent à la doctrine contenue dans la sainte Écriture et la « Tradition ». Dans le cas où de telles vues conjecturales s’opposeraient directement ou indirectement à la doctrine révélée par Dieu, une requête de ce genre ne pourrait absolument pas être admise.
[§ 15] Concernant l’évolution du monde, ce que la vraie science scrute avec prudence, non par manière de conjecture, mais en pouvant le proposer réellement comme certain, soit sur la formation de la disposition de l’univers, soit sur l’histoire de la terre et des multiples progrès de la vie en elle, soit enfin sur l’origine et le développement du genre humain, ne peut en aucun cas apporter un détriment à la doctrine de la foi : au contraire, cela lui apporte une utile illustration. En effet, « il ne peut jamais y avoir de vrai désaccord entre la foi et la raison, étant donné que c’est le même Dieu qui révèle les mystères et communique la foi, et qui a fait descendre dans l’esprit humain la lumière de la raison [26] ». L’apparence de contradiction qui surgit parfois entre ceux qui cultivent les sciences sacrées et ceux qui cultivent les sciences profanes, provient surtout « de ce que les dogmes de la foi n’ont pas été compris et exposés selon l’esprit de l’Église, ou bien lorsqu’on prend des opinions fausses pour des conclusions de la raison [27] ». Cependant les conclusions de telles investigations scientifiques doivent céder le pas devant la dignité et la certitude des sentences de foi, auxquelles, aidés de la lumière de la grâce, nous adhérons avec un assentiment très ferme, appuyés sur Dieu lui-même, qui est la Vérité suprême. C’est pourquoi certaines questions qui concernent l’évolution du monde, qui touchent directement ou indirectement à la foi catholique, doivent être traitées avec la plus grande précaution, en sorte de ne pas contredire les assertions véritables de la foi, ni de mettre en péril ces mêmes assertions ; mais que chaque fidèle soit prêt à se soumettre au jugement de l’Église, à qui a été confiée la charge de conserver et d’interpréter le dépôt de la foi [28]. | 15. [Doctrina fidei et investigatio veræ scientiæ de evolutione]. Ea autem quæ veri nominis scientia de mundi evolutione prudenter investigat et non per modum coniecturæ, sed ut reapse certa proponere valeat, sive de formatione figuræ universi, sive de historia terræ et de multiplici vitæ progressu in ea, sive demum de origine et incremento humani generis, nullum prorsus detrimentum inferunt doctrinæ fidei ; quin contra aptum præbent subsidium ad eam illustrandam. Etenim « nulla… unquam inter fidem et rationem vera dissensio esse potest, cum idem Deus, qui mysteria revelat et fidem infundit, animo humano rationis lumen indiderit ». Species autem contradictionis, quæ nonnumquam inter cultores scientiæ sacræ et profanæ oritur, ex eo potissimum provenit « quod vel fidei dogmata ad mentem Ecclesiæ intellecta et exposita non fuerint vel opinionum commenta pro rationis effatis habeantur ». Attamen conclusiones huiusmodi indagationum scientificarum cedunt dignitate et certitudine sententiis fidei, quibus, lumine gratiæ adiuti, assensu maxime firmo adhæremus, Deo ipso innixi, qui summa veritas est. Quapropter quæstiones quædam ad evolutionem mundi pertinentes, quæ directe aut indirecte fidem catholicam tangunt, summa cautela tractandæ sunt, ne genuinis fidei assertis contradicatur, neve eadem asserta in periculum adducantur ; singuli autem fideles parati sint oportet sese submittere iudicio Ecclesiæ, cui a Christo munus demandatum est depositum fidei custodiendi atque interpretandi. |
— De la création de l’homme et de l’évolution de la vie
La question de l’évolution est surtout sensible en ce qui concerne l’apparition de l’homme sur la terre. Voici ce qu’en disait Pie XII dans Humani generis :
C’est pourquoi le magistère de l’Église n’interdit pas que la doctrine de l’« évolution », dans la mesure où elle recherche l’origine du corps humain à partir d’une matière déjà existante et vivante – car la foi catholique nous ordonne de maintenir la création immédiate des âmes par Dieu – soit l’objet, dans l’état actuel des sciences et de la théologie, d’enquêtes et de débats entre les savants de l’un et de l’autre partis : il faut pourtant que les raisons de chaque opinion, celle des partisans comme celle des adversaires, soient pesées et jugées avec le sérieux, la modération et la retenue qui s’imposent ; à cette condition que tous soient prêts à se soumettre au jugement de l’Église à qui le mandat a été confié par le Christ d’interpréter avec autorité les saintes Écritures et de protéger les dogmes de la foi [29]. Cette liberté de discussion, certains cependant la violent trop témérairement : ne se comportent-ils pas comme si l’origine du corps humain à partir d’une matière déjà existante et vivante était à cette heure absolument certaine et pleinement démontrée par les indices jusqu’ici découverts et par ce que le raisonnement en a déduit ; et comme si rien dans les sources de la Révélation divine n’imposait sur ce point la plus grande prudence et la plus grande modération.
[§ 16] En ce qui concerne l’investigation scientifique sur les débuts de la vie, surtout dans la question de savoir si l’origine du genre humain provient de quelque organisme vivant préexistant, il faut en premier lieu garder la doctrine catholique qui affirme que l’homme est composé d’un esprit et d’un corps essentiellement différents l’un de l’autre, et aussi que l’âme de chaque homme est produite immédiatement par Dieu à partir du néant, en sorte qu’on ne peut nullement admettre que l’âme humaine soit sortie d’un autre principe vital, quel qu’il soit, déjà d’une certaine manière préexistant. De plus, en ce qui concerne la première origine du corps humain, il faut en parler avec la plus grande modération et prudence, car cette question ne regarde pas seulement les sciences naturelles, mais aussi la philosophie, et même elle touche à plusieurs vérités qui sont contenues dans les sources de la Révélation divine, par exemple les assertions de la foi sur l’intervention spéciale de Dieu pour la formation des corps de nos premiers parents et sur l’admirable état de justice originelle dans lequel ils ont été constitués [30]. | 16. [De creatione hominis et evolutione vitæ]. Quod igitur attinet ad investigationem scientificam de initiis vitæ, ratione præsertim habita quæstionis sitne humani generis origo quodammodo repetenda ab aliquo organismo vivo præexistente, imprimis servanda est doctrina catholica de compositione hominis spiritu et corpore, essentialiter inter se differentibus, itemque de divina et immediata productione animæ cuiusvis hominis ex nihilo, ita ut nullo modo admitti possit animam humanam ab alio quocumque principio vitali iam antea quomodolibet exsistente ortam esse. Insuper de ipsa corporis humani prima origine cum summa moderatione et cautela tractandum est, nam hoc argumentum non tantum ad scientias naturales, sed partim etiam ad philosophiam spectat, immo plures veritates tangit quæ in divinæ revelationis fontibus continentur, ut puta fidei effata de speciali Dei interventu in formandis corporibus protoparentum ac de miro iustitiæ originalis statu in quo iidem primum constituti sunt. |
On voit que, douze ans après Humani generis, la position de l’Église n’avait pas varié sur cette question. Aujourd’hui encore, cet enseignement est valable, même si l’Église conciliaire l’a complètement abandonné pour professer les théories évolutionnistes, « conte de fée pour grandes personnes [31] ». Voici, par exemple, des propos du pape Jean-Paul II :
Aujourd’hui, près d’un demi-siècle après la parution de l’encyclique [Humani generis] de nouvelles connaissances conduisent à reconnaître dans la théorie de l’évolution plus qu’une hypothèse. Il est en effet remarquable que cette théorie se soit progressivement imposée à l’esprit des chercheurs, à la suite d’une série de découvertes faites dans diverses disciplines du savoir. La convergence, nullement recherchée ou provoquée, des résultats de travaux menés indépendamment les uns des autres, constitue par elle-même un argument significatif en faveur de cette théorie [32].
Nous renvoyons sur cette question aux articles parus dans Le Sel de la terre, et notamment à « L’évolution de l’homme face à la théologie » paru dans Le Sel de la terre 9 (été 1994), p. 69.
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Tous les membres de la Commission centrale émirent un vote positif (15 placet et 40 placet juxta modum, demandant des modifications légères) sauf un vote négatif, celui du cardinal Frings qui avait déclaré, au début de la discussion sur ce schéma : « Le schéma n’est pas mûr. […] Il parle de manière plus négative que positive, et parfois en des termes qui peuvent offenser les adversaires ; c’est pourquoi il ne semble pas apte à attirer les adversaires et à édifier les fidèles. […] Cette constitution ne semble pas répondre à l’intention du Saint-Père Jean XXIII et doit être complètement recomposée (funditus retractari). »
L’enseignement de ces deux chapitres était donc accepté sans difficulté – à de rares exceptions – à la veille du Concile. Il est fort dommage que le Concile ait dévié de sa route et enseigné autre chose. Car ces vérités, simples mais salutaires, étaient vraiment utiles aux âmes, vraiment pastorales.
[1] — « Schema constitutionis dogmaticæ de deposito fidei pure custodiendo » : Acta Synodalia Sacrosancti Concilii Œcumenici Vaticani II, Volumen I (Periodus prima), Pars IV (Congregationes generales XXXI-XXXVI), Typis polyglottis Vaticanis, 1971, p. 653 et sq.
[2] — Le premier schéma distribué à la Commission centrale préparatoire se trouve dans Acta et Documenta Concilio Œcumenico Vaticano II apparando, Series II (Præparatoria), Vol. III, Pars I, p. 54-89. Il a été discuté dans les 6e, 7e et 8e congrégations de la 3e session de la Commission centrale préparatoire, les 20, 22 et 23 janvier 1962. Voir Acta et Documenta Concilio Œcumenico Vaticano II apparando, Series II (Præparatoria), Vol. II, Pars II, p. 279-423.
[3] — Voir Pie IX, Lettre Gravissimas inter (contre Jac. Frohschammer), 11 décembre 1862, DS 2853. — Concile Vatican I, constitution De fide catholica, chap. 2, DS 3004, et canon 1, DS 3021. — Serment anti-moderniste, DS 3538. — Pie XII, encyclique Humani generis, 12 août 1950, DS 3890.
[4] — Pie IX, Lettre Gravissimas inter (contre Jakob Frohschammer), 11 décembre 1862, DS 2853.
[5] — Concile Vatican I, constitution De fide catholica, chap. 2, DS 3004. Voir aussi canon 1, DS 3021 : « Si quelqu'un refuse d'admettre qu'il y a un seul Dieu vrai, créateur et Seigneur des choses visibles et invisibles, qu'il soit anathème. »
[6] — Serment anti-moderniste, DS 3538.
[7] — Pie XII, encyclique Humani generis, 12 août 1950, DS 3890 et 3892.
[8] — Saint Grégoire de Nazianze, PG 36, 31 et 45. — Saint Jean Chrysostome, PG 60, 412-413. — Saint Augustin, PL 32, 811 ; 38, 776-778 ; 32, 1249-1262. — Saint Thomas d’Aquin, I, q. 2, a. 3 ; prologue du Com. in Jn. — Voir Pie XI, Studiorum ducem, 29 juin 1923 (AAS 15, 317). — Pie XII, allocution à l’Académie pontificale des sciences, 22 novembre 1951 (AAS 44, 31 sq.).
[9] — Saint Augustin, De Civitate Dei 8, 10 (PL 41, 235).
[10] — Voir aussi Rm 1, 20-21.
[11] — Saint Grégoire de Nazianze, PG 36, 31 (Oratio 28, 6 ; Sources chrétiennes 250, p. 111-113).
[12] — Saint Grégoire de Nazianze, PG 36, 45 (Oratio 28, 15 et 16 ; Sources chrétiennes 250, p. 131-13).
[13] — J. Plagnieux, Saint Grégoire de Nazianze théologien, Paris, 1951, p. 286-287.
[14] — Saint Jean Chrysostome, PG 60, 412-413.
[15] — Saint Augustin, PL 32, 811 (Confessions, l. 11, c. 4).
[16] — « Non sunt a seipsis », mot à mot, « ne sont pas par elles-mêmes ». (NDLR.)
[17] — Père Garrigou-Lagrange, Dieu son existence et sa nature, Beauchesne, Paris, 1950, p. 302-314. L’ouvrage est toujours disponible chez l’éditeur.
[18] — Voir Le Sel de la terre 62 (automne 2007), p. 189-194.
[19] — Pie XI, Mit brennender Sorge, 14 mars 1937 (AAS 29, 148-150) et décret du Saint-Office du 1er juillet 1949 (AAS 41, 334).
[20] — Concile Vatican I, constitution De fide catholica, chap. 1, DS 3001-3003, et canons correspondants, DS 3021-3025. — Voir Pie XII, encyclique Humani generis, 12 août 1950, DS 3878 et Dz 2323 (en partie dans DS 3894).
[21] — Saint Pie X, encyclique Pascendi, 8 septembre 1907, Dz 2072-2074 (en partie dans DS 3475-3477). — Pie XII, encyclique Humani generis, 12 août 1950, Dz 2325.
[22] — Père Emmanuel, Le bon Dieu, Éditions du Sel, 2005.
[23] — Pie XII, encyclique Mediator Dei, 20 novembre 1947 (AAS 39, 525-526).
[24] — Concile Vatican I, constitution de Fide catholica, DS 3002 ; voir concile de Latran IV, DS 800.
[25] — DC 1380 du 15 juillet 1962, col. 949-956. Sur la question de Teilhard, nous renvoyons nos lecteurs à la plaquette de Dom Georges Frénaud OSB Pensée philosophique et religieuse du père Teilhard de Chardin, Solesmes, 1963.
[26] — Concile Vatican I, constitution de Fide catholica, DS 3017.
[27] — Concile Vatican I, constitution de Fide catholica, DS 3017.
[28] — Voir Pie XII, encyc1ique Humani generis, 12 août 1950, DS 3895.
[29] — Voir l’allocution aux membres de l’Académie des sciences, 30 novembre 1941 ; A.S.S., vol. XXXIII, p. 506.
[30] — Voir Pie XII, encyc1ique Humani generis, 12 août 1950, DS 3896.
[31] — Jean Rostand, L’Évolution, Delphine, 1960.
[32] — Jean-Paul II, discours aux membres de l’Académie Pontificale des Sciences, le 22 octobre 1996.
Informations
L'auteur
Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).
Le numéro

p. 26-44
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